LA MAISON FLOTTANTE. — LES SERPENTS A SONNETTES
Je voulais explorer un endroit que j'avais remarqué au beau milieu de mon île durant ma promenade de la veille. Jim se décida à me suivre, et nous fûmes bientôt arrivés, car l'île Jackson n'a que trois milles de long. L'endroit en question était une crête qui s'élevait à une hauteur de quarante pieds environ. Nous eûmes de la peine à grimper. La pente devenait de plus en plus raide à mesure que nous' montions et les buissons épineux nous barraient parfois la route. Parvenus au sommet, nous nous trouvâmes en face d'une caverne creusée dans le roc et qui s'ouvrait du côté du Missouri. Elle n'était pas très grande ; mais Jim pouvait s'y tenir debout et on n'y avait pas trop chaud. Mon compagnon parut ravi de cette découverte. Il me proposa de repartir aussitôt pour emménager nos provisions et nous installer dans la grotte. "
— Il n'y a qu'à amarrer le canot juste en face de l'endroit où nous sommes, me dit-il. D'ici, je verrai arriver les curieux de loin, s'il en vient, et nous serons sur la côte de l'Illinois avant qu'ils aient abordé. Et puis les oiseaux nous ont avertis qu'il va pleuvoir. Quand la pluie tombe dans cette saison, elle tombe bien; les provisions seront perdues.
Je n'avais pas besoin de l'avis des oiseaux pour deviner que le temps allait changer, et je savais aussi que les gens qui se mettraient en quête de Jim partiraient de Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire du côté du Missouri. Je me laissai donc convaincre. La barque, amenée jusqu'au milieu de l'île, fut cachée sous les saules. Jim se chargea de ce qu'elle contenait et regagna la caverne, où je ne tardai pas à le rejoindre avec deux poissons qui avaient mordu à nos lignes.
LA MAISON FLOïTAiNïE.
L'entrée de notre grotte était si large que nous ne manquions ni d'air ni de jour.
D'un côté de la porte — il n'y avait pas de porte, mais ça ne fait rien — un bout d-e rochiBr plat s'avançait au dehors, comme pour nous ser-
Nous avions étendu les couvertures à l'intérieur.
vir de cuisine. Jim alluma son feu sur cette dî^le, que les buissons protégeaient contre le vent, et notre dîner fut vite préparé. Les provisions installées au fond de la caverne, nous avions étendu les couvertures à l'intérieur, près du foyer, car le sol semblait un peu humide. Nous mangeâmes d'aussi bon appétit que si nous avions été dans le plus
56 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
beau salon de la veuve. Lorsqu'on a faim, on se passe fort bien de table. Une table nous aurait même gônés, attendu que les chaises manquaient. Peu à peu, le ciel s'assombrit, puis ce furent des coups de tonnerre à vous assourdir, des éclairs à vous aveugler. Enfin, la pluie se mit à tombera torrents. Les oiseaux ne s'étaient pas trompés. Je n'ai jamais entendu le vent souffler si fort. Tantôt, au-dessous de nous, les branches des arbres se courbaient sous l'averse; tantôt une rafale les relevait et les tordait. Un moment on ne voyait presque rien; le moment d'après, //•s/. Moût avait l'air de flamber et j'apercevais au loin les arbres qui agitaient leurs branches. Une seconde plus tard, c'était la bouteille à l'encre, môme à vingt pas de la caverne. Alors le tonnerre recommençait à gronder; on aurait dit un tas de barriques vides roulant du haut en bas d'un escalier.
— Eh bien, Jim, dis-je à mon compagnon, qui ne se montrait pas . trop rassuré, est-ce que l'orage l'a coupé l'appétit? Est-ce que tu ne te
crois pas à l'abri?
— Ah! répliqua- t-il, vous ne seriez pas à l'abri sans Jim. Nous serions tous les deux dans le bois et à moitié noyés.
Après l'orage, le fleuve continua à monter pendant dix ou douze jours, et une bonne partie de l'île fut inondée. Je ne parle pas seulement des berges ; môme à l'intérieur, la pluie avait laissé dans les basfonds une foule de petits lacs de trois ou quatre pieds de profondeur. Les rives de l'Illinois étaient complètement submergées, et, de ce côté, le Mississipi avait maintenant plusieurs milles de large; mais la distance qui nous séparait du Missouri restait à peu près la môme, parce que le terrain formait dans cette direction une sorte de mur qui empochait l'eau de s'étendre.
Le jour, nous nous promenions en canot sur notre île. Il faisait très frais dans le bois, môme lorsque le soleil desséchait les endroits découverts. Le canot se faufilait entre les arbres et quelquefois les lianes devenaient si pressées qu'il fallait reculer pour s'ouvrir un passage ailleurs. Sur les tertres ou sur les troncs d'arbres abattus qui sortaient