LE PERE DE HUGK
buveur qu'il se voyait obligé de condamner devenait l'objet de ses louables efforts. On se moquait un peu de son innocente manie, qui avait parfois produit de bons résultats, et c^eût été un véritable triomphe pour lui d'opérer la guérison du «vieux Finn ». Aussi, à peine mon père fut-il sorti de prison, que le digne philanthrope le fît venir, l'habilla des pieds à la tête et lui donna une place à sa table.
— Voyez-vous, lui dit-il, il n'y a que le premier pas qui coûte, et,
Je veux être pendu si.
pour éviter les rechutes, je vous engage à passer une semaine sous mon toit, où vous serez à l'abri des tentations. Lorsque vous vous sentirez assez fort, je vous trouverai un emploi régulier. Certaines personnes, dont je ne récuse pas la compétence, sont d'avis que l'on doit se déshabituer peu à peu de l'usage des liqueurs fortes ; mais l'expérience m'a démontré la nécessité de couper brusquement le mal dans sa racine.^
Bref, le juge et sa femme parlèrent en termes si éloquents des avantages de la tempérance, que leur auditeur finit par s'attendrir. Il ne s'était jamais entendu traiter de frère, môme par les cabaretiers dont
il contribuait de son mieux à faire la fortune ; et d'ailleurs, il se trouvait dans un des cas où il ne pouvait boire que de l'eau, ses poches étant vides.
— Tenez, s'écria-t-il, je crois que, s'il y avait devant moi une bouteille de whisky, je n'y toucherais pas. Je veux être pendu si...
— N'allons pas si vite, interrompit le juge. Ne vous engagez à rien avant d'être sûr de vous.
Le nouveau converti était-il sincère ? Lui seul le sait. En tout cas, le juge eut de graves raisons pour en douter. Au milieu de la nuit, mon père eut très soif. L'eau ne manquait pas dans la chambre où ses hôtes l'avaient hébergé, mais cette boisson ne le tentait pas le moins du monde. Il descendit par la fenêtre, échangea son habit neuf contre une cruche de rhum, rentra au gîte et se donna du bon temps. Vers l'aube, bien que la cruche fût vide, il avait plus soif que jamais. Cette fois, il descendit si maladroitement qu'il se cassa le bras gauche en deux endroits et fut ramassé le lendemain matin à moitié mort de froid.
Lorsqu'on visita la chambre d'ami, on la trouva dans un tel état que la femme du juge conseilla à son mari de se montrer moins philanthrope à l'avenir. Quant à ce dernier, il déclara que l'on parviendrait peut-être à corriger son ex-protégé à coups de revolver, mais qu'il ne voyait pas d'autre moyen.
Mon père, bien soigné à l'hôpital, se rétablit plus tôt qu'on ne pouvait s'y attendre. A peine debout, il poursuivit M. Thatcher devant les tribunaux afin de se faire ^ remettre mes six mille dollars. Il me poursuivit d'une autre façon parce que je m'obstinais à me rendre à l'école. Deux fois il parvint à m'attraper, et je n'en fus pas quitte à bon marché. Gela ne m'empêcha pas de me montrer si assidu que le maître m'adressa des félicitations.
Le procès semblait devoir durer longtemps, ou plutôt il semblait ne devoir jamais commencer. Je soupçonne l'homme de loi de mon père de s'être entendu avec M. Thatcher pour laisser les choses traîner en longueur. En tout cas, son client se procurait d'une manière ou d'une autre assez d'argent pour se griser ; alors il troublait le repos de la ville; on le réintégrait dans la geôle et, à la sortie, personne n'offrait de le convertir.
Enfin, après avoir surveillé pendant un mois les abords de l'école sans parvenir à mettre la main sur moi, il commença à rôder autour de la maison de M"^ Douglas. La veuve le prévint qu'elle le signalerait à l'attention de la police s'il continuait à l'inquiéter.
— Ah ! ah ! s'écria-t-il ; vous voudriez me faire passer pour un malfaiteur. Il ne manquait plus que cela ! Je vous montrerai, à vous et à M. Thatcher, que je suis le tuteur naturel de mon fils. Mon avocat vous le prouvera aussi.
— C'est là une question qui regarde les tribunaux, répliqua la veuve.
— Je me moque de vos tribunaux. J'en ai assez ! J'ai un domicile légal ; je possède une maison à moi. Vous ne vous en doutiez pas,
Si) LES AVENTURES DE HUGK FINN.
hein? C'est vrai, tout de même. Eh bien, j'emmènerai Huck; après, nous verrons.
On fut quelque temps sans le revoir et la veuve demeura convaincue qu'il avait parlé en l'air ou renoncé à son projet. Mais un beau jour, tandis que je revenais seul d'une partie de pêche, il tomba sur moi à l'improviste, m'entraîna malgré moi et me fît monter dans un canot qui aborda, à trois milles de distance environ, sur la rive opposée du Mississipi, c'est à-dire sur la côte de l'Illinois. Sa maison — car il n'avait pas menti — était un log-house construit à l'entrée d'un bois où personne ne se serait avisé de chercher une habitation.
Mon père me surveilla de si près que je n'eus aucune occasion de m'enfuir. Le soir, il fermait à double tour la porte de la cabane et mettait la clef sous sa tête. Il avait un fusil et nous vivions du produit de notre chasse ou de notre pêche. De temps en temps, il m'enfermait pour aller à la ville vendre du gibier et du poisson. Il rapportait invariablement, entre autres provisions, une bonne quantité de whisky, et, quand il avait trop bu, il tapait dur. M""" Douglas finit par découvrir où j'étais et envoya un de ses domestiques pour tâcher de me reprendre. Mon père ne voulut pas entendre parler de compromis ; il jura de loger une balle dans la tête de l'ambassadeur, si on cherchait à me délivrer.
Sauf les coups, je ne me trouvais pas à plaindre. Ce n'était pas amusant de rester prisonnier, même pendant une demi-journée ; mais il n'y avait pas de leçons à apprendre et les heures que je passais à dormir ou à fumer ne me paraissaient pas longues. Au bout de deux mois, mes habits n'étaient plus que des guenilles. Je me demandais comment j'avais pu me faire aux coutumes des gens de la ville. Le changement me plaisait. Lorsque M'"* Douglas et sa sœur me tracassaient par trop, j'avais souvent pensé qu'il vaudrait mieux vivre seul au milieu d'un bois.
Par malheur, je n'étais pas seul, et mon père ne se contentait pas de m'adresser des reproches. Sans provocation aucune de ma part, il
me rouait de coups. Ses absences, dont je me félicitais tout d'abord, devinrent de plus en plus fréquentes, de plus en plus longues. Une fois je demeurai enfermé pendant trois jours. Je ne risquais pas de mourir de faim, car il me restait un sac de biscuits. Néanmoins, j'eus peur. Si mon père s'était noyé en traversant le fleuve ? J'avais essayé, à bien des reprises, de sortir de la cabane, mais toujours en vain.
Les fenêtres et la cheminée n'auraient pas livré passage à un gros
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Préparatifs d'évasion.
chat. La porte se composait d'épaisses planches de chêne, solidement ajustées. Mon père, avant de s'éloigner, ne manquait jamais d'enlever la hache et les autres outils qui m'auraient permis de m'échapper. J'avais fouillé partout inutilement une centaine de fois. Je n'avais rien à faire et cela m'aidait à passer le temps. Enfin, à force de chercher, je trouvai au fond d'un coffre à bois une vieille scie rouillée. Je la graissai et je me mis aussitôt à l'œuvre. Derrière la table, contre un des murs, on avait cloué un bout de tapis pour empêcher le vent d'éteindre la chandelle. Les bûches qui formaient les murs du log-hoiise ne
32 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
tenaient que trop bien ; mais on ne s'était pas donné la peine de boucher les interstices. Je me glissai sous la table, je relevai le tapis et je commençai à scier le bas d'un des plus gros troncs. La besogne ne marchait pas très vite ; mais elle était à moitié terminée lorsqu'un coup de fusil résonna au dehors. Je fis disparaître les traces de mon travail ; j'abaissai le tapis, je cachai la scie, et bientôt mon père entra.
— Allons, me dit-il, ils ont assez bien fait les choses aujourd'hui ; je rapporte un tas de provisions.
Il semblait pourtant de mauvaise humeur, ce qui ne le changeait guère. Il déclara que tout marchait de travers. M. Thatcher, un malin, savait s'y prendre pour éterniser un procès. Mon absence prolongée lui fournissait un excellent prétexte. 11 demandait que l'affaire fût remise jusqu'à ce que l'on m'eût ramené chez la veuve.
— Pas si bête ! ajouta mon père. M"' Douglas t'empêcherait de bouger de la maison, et alors je n'obtiendrai plus rien ni d'elle ni de maître Thatcher. Non, non, je ne te lâche pas. S'ils essayent de te reprendre, je connais, à six ou sept milles d'ici, un endroit où ils ne te trpuveront pas.
Gomme je n'avais aucune envie d'être enfermé chez M"* Douglas ou ailleurs, cette menace m'inquiéta. Je ne tardai toutefois pas à me rassurer, car je me décidai à profiter de la première occasion pour m'enfuir.
Mon père, après avoir envoyé au diable son homme de loi, M. Thatcher, la veuve, les tribunaux, et tout le monde en général, éprouva le besoin de se désaltérer. Nous allâmes donc chercher les provisions qu'il s'était procurées à la ville. Il y avait une lourde charge de farine, du lard, du whisky et des munitions, y compris un vieux livre pour servir de bourre. Lorsque j'eus jeté le sac de farine dans un coin de la cabane, je m'assis afin de me reposer et je songeai à ce que j'avais de mieux à faire. Ma résolution fut bientôt arrêtée. Je prendrais le fusil, les munitions, les lignes à pêche, les biscuits, et je me sauverais dans les bois. Mon idée était de doubler les étapes la nuit, de ne pas m'arrêter long-
temps au même endroit et de vivre de ma chasse ou de ma pêche. De cette façon, je comptais arriver vite assez loin pour ne plus craindre d'être repris. Il ne s'agissait que de sortir. Pour rien au monde, je n'aurais risqué de réveiller mon père en essayant de m'emparer de la clef qu'il aurait sans doute soin de retirer, selon son habitude. Mais je pensai que, grâce au whisky et ù ma scie, je pouvais m'échapper le soir même et gagner ainsi une bonne avance. J'étais si plein de mon projet que j'oubliai que le temps s'écoulait.
— Ah çà ! est-ce que tu dors? me cria mon père. Voilà une heure que je t'attends.
Je courus le rejoindre, et il faisait déjà presque nuit quand les provisions furent rentrées. Tandis que je préparais le souper, mon père avala coup sur coup quelques gorgées d'eau-de-vie. Dès que le whisky lui montait à la tête, il me battait ou s'en prenait au gouvernement. Je fus enchanté devoir que, cette fois, il ne me donnait pas la préférence.
— Ça s'appelle un gouvernement ! dit-il. Eh bien, c'est du propre ! Enlever à un père son fils unique, qu'il a élevé sans demander un cent à personne, et cela juste au moment où ce fils se trouve à même (J'aider son père ! Ce n'est pas tout non plus ; la loi a l'air de favoriser ce gredin de Thatcher, qui veut me dépouiller de mon bien. La loi oblige un homme qui vaut six mille dollars et davantage à se cacher dans une bicoque comme celle-ci, à parler des habits comme ceux-ci! Et ça s'appelle un gouvernement. Je lui ai dit, à ce Thatcher : « Regardez ce chapeau ; le fond ne tient seulement pas. Je n'ai qu'à tirer pour qu'il me tombe sous le menton. Est-ce là un chapeau pour un des citoyens les plus riches de la ville? »
Tout en grommelant, il se promenait à grands pas, sans regarder devant lui. Mal lui en prit, car il tomba, la tête la première, par-dessus le tonneau où nous gardions le lard et s'écorcha les chevilles. Il n'en continua pas moins à adresser des injures au gouvernement. Je l'aidai à se relever, et il se mit à sautiller à travers la cabane, tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, en se frottant les chevilles. Enfin, il lança
un formidable coup de pied au tonneau et poussa un hurlement à faire dresser les cheveux sur la tête. Il avait oublié que sa botte gauche laissait passer deux de ses doigts qui venaient de donner en plein contre une douve. Après s'être roulé sur le sol, il se calma un peu et eut recours au whisky pour se consoler.
Le souper terminé, il se remit à boire et remplit si souvent la timbale, que je me figurai qu'en moins d'une heure il serait trop bien endormi pour se réveiller avant le jour. Mais ce ne fut pas lui qui vida la cruche; elle se vida toute seule, car il la laissa tomber sur le sol, où elle se brisa en morceaux. Au lieu de s'en prendre à moi, selon son habitude, il se jeta sur la couverture étendue devant la porte et m'ordonna de souffler la chandelle. Je m'allongeai dans mon coin, sans me désoler de ce contretemps. Je savais très bien que mon père ne tarderait pas à s'absenter de nouveau, puisqu'il n'avait plus de quoi boire. Une seule chose me préoccupait : oublierait-il d'emporter le fusil, comme cela lui arrivait souvent? Ce fut en m'adressant cette question que je m'endormis.
Lorsque je me réveillai, il faisait déjà grand jour. Mon père, dont un rude coup de pied venait de me tirer de mon sommeil, se tenait à côté de moi, le fusil à la main, et d'abord je crus que c'était la suite de mon rêve.
— Debout, paresseux ! me dit-il. Auras-tu bientôt fini de te frotter les yeux? C'est toi qui as rechargé le fusil, hein ?
— Non; vous l'avez posé sur la table et je ne savais pas s'il était chargé ou non.
— Eh bien, une autre fois, tu passeras la baguette dans le canon et tu le mettras à ma portée. Faudra veiller. Une bande de voleurs travaille le long de la côte et assassine les gens.
— Je parie que c'est M. Thatcher qui vous a raconté des histoires •'jfa pour vous efTrayer. Les voleurs ne ramasseraient pas grand'chose ici.
— Possible ; mais, pas plus tard que la nuit dernière, ils ont tué un individu, rien que pour avoir son fusil... Allons, assez causé; cours
voir s'il y a du poisson sur les lignes pour notre déjeuner; je te rejoindrai dans une minute.
Il ouvrit la porte et j'arrivai bientôt à l'endroit où notre barque était amarrée. L'eau commençait à monter, car je vis beaucoup d'épaves qui s'en allaient à la dérive. Je regrettai de ne pas me trouver à Saint-
' C'est toi qui as recluirgé le fusil?
Pétersbourg. La crue du Mississipi faisait ma joie ; elle entraînait souvent des arbres- entiers et des enfilades de bûches détachées d'un radeau. Il n'y avait qu'à les arrêter au passage et à les vendre au propriétaire d'un chantier ou d'une scierie. Je parle du bon temps où personne ne s'occupait de moi, où j'étais libre comme l'air, où Tom et ses camarades enviaient mon sort.
Voilà qu'au moment où je me baissais pour tirer une des lignes, je vois arriver un canot, un joli canot de treize à quatorze pieds de long
SO LES AVENTURES DE HUCK FINX.
et qui suivait le courant avec la légèreté d'un canard. Je piquai aussitôt une tête, tout habillé, et je nageai vers le canot. Je craignais de trouver quelqu'un au fond. C'est là un tour que l'on aime à jouer aux chercheurs d'épaves. Quand ils vont grimper dans une barque ou qu'ils l'ont presque amenée jusqu'à terre, le canotier se lève et se moque d'eux. Il n'en fut pas ainsi cette fois. La barque était vide. Je me hissai à bord et je revins vers la rive en pagayant.
— Elle vaut au moins dix dollars, me dis-je; mon père sera content lorsqu'il verra ce que j'ai péché.
Tandis que je gagnais une petite crique bordée de vignes et de saules, une autre pensée me vint. Je songeai que si je laissais le canot dans cette cachette, je pourrais descendre le fleuve à une distance de quarante ou cinquante milles, me mettre à l'abri de toute poursuite, et camper dans un bon endroit sans m'être fatigué par de longues marches.
La crique n'était pas très éloignée de la cabane et è chaque instant je crus m'entendre appeler. Après avoir fait glisser le canot sous le feuillage, je sautai à terre, je regardai à travers les branches et je me rassurai. Mon père n'avait rien vu. Quand il me rejoignit, il me trouva en train de lever les lignes et me traita de lambin. Gomme il se serait bien aperçu à mes habits mouillés que j'avais pris un bain, je lui montrai du doigt la perche, puis je me secouai à la façon des barbets au sortir de l'eau. Cette explication lui suffit ; il se contenta de grommeler:
— Vaut mieux que ça t'arrive à toi qu'à moi. Si je tombais de lâchant tout habillé, je ne m'en tirerais pas. Seulement, tâche de ne pas
recommencer et de prendre le sentier. Tu vaux six mille dollars.
Nous rapportâmes un gros poisson, qui nous fournit un bon déjeuner. Ensuite, je voulus me coucher sur l'herbe afin de me sécher au soleil.
— Bah! dit mon père, tu te sécheras plus vite en ramant. Le fleuve monte et charrie de quoi remplir un chantier; en moins d'une heure, nous raflerons assez de bois pour. ..
— Oui, assez de bois pour acheter du whisky à la ville, et je sais ce qui m'attend à votre retour.
Je venais de m'asseoir et d'allumer ma pipe ; mais il fallut s'exécuter. Au fond, je n'étais pas fâché de le voir si pressé. Plus tôt il s'en irait, plus tôt je serais libre, "yy^
Nous longeâmes d'abord le fleuve, car le courant ne portait pas de notre côté. Enfin, nous montâmes dans le canot. Le métier de ravageur n'est pas commode sur le Mississipi. A diverses reprises, nous faillîmes chavirer sans rien attraper. Au bout d'une demi-heure, la chance nous favorisa; elle nous envoya une dizaine de troncs détachés d'un radeau et qui tenaient encore ensemble. Nous parvînmes à les conduire à terre, puis nous rentrâmes pour nous reposer en dînant. Ce bout de radeau promettait une bonne journée. Un autre que mon père ne s'en serait pas tenu là. Mais ce n'était pas son genre, surtout quand il avait soif. 11 m'enferma donc vers trois heures et partit, son radeau à la remorque. Je me mis aussitôt à l'œuvre avec ma scie, et lorsque je sortis de ma prison, il n'était pas encore arrivé au bord opposé. Son canot ne formait plus qu'un point noir à peine visible sur l'eau.
Tout en ramant, j'avais songé à un moyen d'empêcher les gens de courir après moi. Je voulais faire croire que l'on m'avait jeté à l'eau. Les histoires de voleurs dont mon père s'était effrayé m'avaient donné cette idée.
Mon premier soin fut de courir au bûcher, où je trouvai la hache, et d'enfoncer la porte, démolissant le bois autour de la serrure. Alors je commençai à déménager. J'enlevai la farine, le lard, le café, la cafetière, le sucre, les biscuits, la gourde, le baquet, la scie, les couvertures, les tasses d'étain, les lignes à pêche, les allumettes, tout ce qui valait un cent. Je nettoyai la cabine. Il fallut plus d'un voyage pour transporter les provisions et le reste jusqu'au canot.
Je fis disparaître la sciure de bois, et pour combler le trou par lequel je m'étais échappé, je n'eus qu'à rajuster la bûche enlevée, que je calai avec des pierres, car elle se recourbait un peu en bas et ne
touchait pas le soL Je remis si bien les choses en ordre que vous ne vous seriez jamais douté que quelqu'un avait passé par là. D'ailleurs, comme la porte était ouverte, on ne s'aviserait pas de chercher une autre issue.
Mes préparatifs terminés, je décrochai le fusil que mon père, dans sa hâte, avait oublié et je m'enfonçai sous les arbres. J'aperçus bientôt un jeune amateur de glands qui se régalait et qui détala à mon approche. Les messieurs habillés de soie échappés des fermes voisines devenaient vite sauvages dans la forêt. J'abattis ce monsieur-là d'un coup de fusil et je le rapportai au camp, où je le posai à terre afin de le laisser saigner un peu. Je dis à terre, car c'était de la terre battue et non un parquet. Il s'agissait maintenant de faire disparaître maître habillé de soie. Je le mis dans un vieux sac que je traînai jusqu'à la porte, puis jusqu'au petit promontoire du haut duquel j'avais sauté le matin même et d'où il fit à son tour un beau plouf! On n'aurait qu'à ouvrir l'œil pour reconnaître la route suivie par la victime. Ah ! comme je souhaitais que Tom se fût trouvé là !
Je songeai alors à un autre moyen de dérouter les curieux. Je retournai à mon canot reprendre le sac de farine et la scie. Je remis le sac à la place qu'il occupait ordinairement ; j'ouvris un trou au fond de la toile à l'aide de la scie et je le portai entre mes bras à une centaine de yards de la cabane. Cette fois, je me dirigeai vers une espèce de lac, situé derrière la cabane, peu profond et plein de roseaux — de canards aussi, dans la bonne saison. A l'extrémité la plus éloignée de la hutte, à quelques milles de distance, s'ouvrait un petit canal qui s'en allait je ne sais où. Naturellement, le trou laissa échapper un peu de farine et forma une piste tout le long du chemin. Pour revenir, je retournai le sac, dont l'ouverture était bien ficelée. Autrefois, mon père allait chercher au bord du lac des brassées d'osier qu'il vendait aux fabricants de paniers, de sorte qu'il y avait un sentier tout tracé. Je piétinai et je renversai les roseaux à l'endroit où il aboutissait, afin de donner à croire que les voleurs avaient passé par là.
Il faisait presque nuit et je commençais à me sentir fatigué. Après avoir regagné le canot avec ma farine et ma scie, je le laissai filer le long de la côte, pas très loin. Je l'arrêtai sous des saules et je l'amarrai à une branche qui s'avançait au-dessus de l'eau. L'appétit aussi était venu. Je mangeai un morceau, puis je me couchai au fond de la barque pour fumer et arrêter un plan. Je me dis :
— Ils suivront la piste du sac de pierres jusqu'au bord de l'eau et ils
Je me redressai et reaardai autour de moi.
dragueront le fleuve. Ils suivront ensuite la piste de la farine et iront jusqu'au petit canal qui conduit hors du lac pour tâcher de découvrir les voleurs. Gomme ils ne trouveront rien, ils se lasseront bientôt et -cesseront de chercher. On me croira mort et si mon père touche les six mille dollars, il n'en demandera pas davantage. Me voilà donc libre de camper où il me plaira. L'île Jackson me paraît un bon endroit pour le moment ; je la connais assez bien et personne n'y vient. Le gibier et le poisson n'y manquent pas ; et puis ce n'est pas trop loin de Saint-
iO LES AVEMUllES DE IILCK FINN.
Pétersbourg. Avec mon canot, je pourrais traverser la nuit jusqu'à la ville, si j'ai besoin de quelque chose, et faire mi-a-oti sous la croisée de Tom. Ce sera une fière surprise pour lui ! Oui, l'île Jackson me va.
Je finis par m'endormir. Lorsque je me réveillai, je me demandai où j'étais. Je me redressai et regardai autour de moi, un peu effrayé. Au bout d'une minute, je me rappelai tout. Le fleuve me semblait avoir ])lusieurs milles de largeur. La lune répandait une telle clarté que j'aurais pu compter, à des centaines de yards de distance, les troncs d'arbres que le courant emportait. Aucun bruit ne se faisait entendre et la fraîcheur de l'air annonçait qu'il était tard.
Je bâillai et m'étirai les bras. J'allais démarrer pour me mettre en route lorsque le silence fut troublé par un son qui m'arrivait comme en flottant sur l'eau. Je prêtai l'oreille ; il me sembla saisir le son sourd et régulier que produisent les avirons la nuit en grinçant contre les plaisbords. J'écartai les branches. C'était bien cela; une barque se montrait au loin. La distance m'empêcha d'abord de distinguer le nombre des rameurs, car je pensais qu'il devait y en avoir plus d'un. Quand elle se rapprocha, je vis qu'elle ne portait qu'un seul homme. Avant d'être parvenue en face de ma cachette, elle quitta le milieu du fleuve pour longer la cùle, où le courant est moins rapide. Elle passa si près de moi que j'aurais presque pu la toucher avec ma gaffe, et je reconnus mon père. Il n'avait pas trop entamé sa provision de whisky, à en juger par la façon dont il maniait les avirons. Je ne l'attendais pas si tôt et j'eus joliment peur.
Je ne perdis pas de temps. Cinq minutes plus tard, je filais rapidement à l'ombre des bords. Je fis ainsi deux milles et demi, puis je m'avançai vers le milieu du fleuve. Je ne voulais pas passer trop près de l'embarcadère du bac, d'où l'on aurait pu me voir et me héler. Je me recouchai au fond du canot et le laissai suivre le courant. C'est étonnant comme le ciel paraît profond quand on le contemple, étendu sur le dos, par un beau clair de lune. Et comme on entend de loin sur l'eau par une nuit pareille ! J'entendis très bien parler et rire sur Tembarca-
dère. Peu à peu le bruit des voix devint moins distinct J'avais dépassé le bac. Lorsque je me relevai, je me trouvais à deux milles et demi de l'île Jackson, que Tom appelait toujours rUe des pirates depuis le séjour que nous y avions fait. Couverte d'arbres, elle se dressait presque au milieu du fleuve comme un grand steamer dont on aurait éteint les lumières. La plage de sable de la pointe était complètement submergée. Grâce à la force du courant, le trajet fut vite accompli. Je manœuvrai de façon à tourner l'île pour aborder sur la rive qui s'étend en face de la côte de l'IUinois. J'amarrai le canot dans une anse profonde que je connaissais bien et où il serait invisible, môme en plein jour.
Je n'avais pas beaucoup ramé et pourtant je tombais de fatigue, ou plutôt de sommeil. J'entrai dans le bois ; je m'étendis sur l'herbe et je ne tardai pas à m'endormir, heureux d'avoir reconquis ma liberté.
Quand je me réveillai, je jugeai à la hauteur du soleil qu'il devait déjà être plus de huit heures. Couché à l'ombre, au pied d'un chêne, je voyais le ciel à travers deux ou trois échappées du feuillage ; mais, plus loin, les arbres étaient touffus et rendaient l'endroit obscur. 11 y avait des places où la lumière tamisée par les branches dansait sur le sol, et la danse des feuilles montrait qu'il y avait un peu de brise làhaut. Deux écureuils, installés juste au-dessus de mjoi, me regardaient d'un air amical, ce qui ne les empêcha pas de s'enfuir dès que je bougeai.
Je n'avais pas la moindre envie de me lever pour préparer mon déjeuner. Je commençais à m'endormir de nouveau, lorsque je crus entendre du côté du fleuve le son d'un boiim, qui me tira le sable des yeux. Je m'accoude et je prête l'oreille. Bientôt le même son se reproduit. Pour le coup, me voilà bien réveillé. Je cours vers la pointe de l'île, j'écarte un peu les branches d'un buisson et je vois un nuage de fumée qui flotte sur l'eau, à la hauteur de l'embarcadère. Derrière le nuage, j'aperçois le petit steamer qui sert de bac entre la côte de l'Illinois et Saint-Pétersbourg ; le pont couvert de passagers, il descendait le courant. Boum! Je savais ce que cela voulait dire. On tirait le canon afin de faire remonter mon cadavre sur l'eau.
J'avais faim ; mais ce n'était pas le moment d'allumer du feu ; la fumée m'aurait trahi. Je me tins donc coi, écoutant les détonations et regardant venir le steamer. Le Mississipi a un mille de largeur sur ce parcours et on ne se lasse pas de l'admirer par une matinée d'été. Aussi me serais-je joliment amusé à voir chercher mes restes, si j'avais
eu un morceau à me mettre sous la dent. Je me rappelai qu'en pareille occasion les malins fourrent une goutte de vif-argent dans des pains qu'ils laissent flotter sur l'eau, parce que, selon eux, les pains ne manquent jamais de s'arrêter juste au-dessus du cadavre du noyé. S'il passe un pain près de mon île, pensai-je, le noyé lui dira deux mots. Je crus que j'aurais plus de chance sur l'autre bord, du côté de l'Illinois, à cause du courant. Je ne me trompais pas. Je vis arriver un pain, et, à l'aide d'une longue branche, je faillis l'amener à moi ; mais mon pied glissa et il m'échappa. Par bonheur, je ne perdis rien à attendre; le courant m'apporta bientôt une nouvelle aubaine, et, cette fois, je ne tendis pas en vain ma perche. Après avoir enlevé la cheville qui servait de bouchon, je fis tomber la petite boule de vif-argent et je me régalai. C'était du bon pain de boulanger, qui me sembla d'autant meilleur qu'il y avait longtemps que je n'en avais mangé.
Installé derrière un buisson, .je continuai, tout en grignotant, veiller la marche du steamer. J'espérais qu'il prendrait la même direction que le pain et que je pourrais reconnaître ceux qui le montaient. En effet, le vapeur fila si près de la côte que l'on aurait pu aborder en glissant la planche jusqu'à terre. Mon père, M. Thatcher, Tom Sawyer, sa vieille tante Polly, Joe Harper, étaient à bord, avec bien d'autres figures de connaissance. Tout le monde parlait du meurtre; mais le capitaine interrompit les conversations en criant :
— Attention ! le courant porte de ce côté ; le cadavre a pu être poussé parmi ces broussailles et s'y empêtrer.
Les passagers se pressèrent du côté de l'île, et, penchés sur la lisse d'appui, regardèrent de tous leurs yeux sans rien découvrir. Soudain, au moment où je m'y attendais le moins, le canon partit juste en face de moi, si bien que le bruit m'assourdit et que je fus presque aveuglé par la fumée. Si la charge eût contenu une balle ou deux, ils auraient trouvé le cadavre qu'ils cherchaient. Grâce au ciel, j'en fus quitte pour la peur. Le steamer disparut complètement derrière une langue de terre et continua sa route. J'entendais de temps à autre les détona-
LES AVEiNTURES DE IIIJCK FINN.
lions qui m'arrivaient de plus en plus lointaines. Au bout d'une heure, je n'entendis plus rien. L'île Jackson a trois milles de long. Je crus qu'ils étaient arrivés au pied de l'île et qu'ils abandonnaient la partie ; mais non; ils ne se décourageaient pas encore. Ils voulurent explorer l'autre bord, du côté du Missouri. Les voilà donc repartis, à toute vapeur, tirant de dix minutes en dix minutes un coup de canon. Arri-
r-r i., ■" >; ., ■■. , ■■ La tente de Uuck.
vés à la tête de l'île, ils cessèrent leur feu et reprirent la direction de la ville.
Je n'avais plus rien à craindre maintenant. Personne ne viendrait me déranger. Je sortis mes provisions du canot et j'établis mon bivouac dans une des parties les plus épaisses du bois. Je formai ime sorte de tente avec une de mes couvertures afin de mettre mes affaires à l'abri de la pluie. Un gros poisson ne tarda pas à gober mon hameçon, et, un peu avant le coucher du soleil, j'allumai mon feu de camp.
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Mon souper fut vite expédié; puis, je posai une ligne avec la certitude de la trouver bien garnie à ma prochaine visite.
La nuit venue, je m'allongeai près du feu et- je bourrai ma pipe. Je me sentis d'abord fort satisfait; mais peu à peu le silence qui régnait autour de moi me sembla lugubre. J'allai donc m'asseoir au bord du fleuve, où je m'amusai à écouter le clapotis de l'eau, à compter les radeaux qui passaient, ou à regarder les étoiles. Gela ne m'empôcha pas de continuer à broyer du noir.
— Décidément, me dis-je, j'aimerais mieux une île moins déserte.., Bah ! je m'y habituerai. Allons me coucher; il n'y a pas de meilleur moyen de tuer le temps.
Je regagnai mon camp et je m'endormis. Le lendemain, quand j'ouvris les yeux, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, les feuilles dansaient ; il n'en fallait pas tant pour mettre en fuite mes idées de la veille. Après avoir déjeuné, je me décidai à explorer mon domaine. Je le connaissais comme ma poche; mais aujourd'hui qu'il m'appartenait, je m'y intéressais davantage. Je me dirigeai en flânant vers la pointe de l'île, mon fusil sur l'épaule ; je l'avais emporté pour me protéger plutôt qu'avec l'intention de chasser, car le gibier abondait dans le voisinage de mon camp. Chemin faisant, je vis beaucoup de fraises mûres ; il y avait un tas d'autres fruits qui, par malheur, étaient encore verts. Tout à coup, je faillis poser le pied sur un assez gros serpent qui fila en rampant dans l'herbe et me voilà parti après lui. Au moment où je m'apprêtais à tirer, je me trouvai en face d'un feu de camp qui fumait encore.
On n'est jamais content ! Evidemment, mon île était moins déserte que je ne l'avais cru, et, au lieu de sauter de joie, je bondis en arrière; sans môme regarder autour de moi, je détalai au plus vite. De temps à autre, je m'arrêtais une seconde dans un taillis et j'écoutais. Si une branche sèche se brisait sur mon passage, il me semblait que quelqu'un me coupait l'haleine en deux pour ne m'en laisser que la moitié — et la plus petite moitié encore ! A distance, les troncs d'arbres,
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les branches mortes avaient l'air d'hommes accroupis et de bras allongés pour m'empoigner.
Revenu à mon camp, je ne me sentais pas très alerte; mais ce n'était pas le moment de se croiser les bras. Je me dépêchai de replacer tout mon bagage dans la barque afin de le mettre hors de vue; j'éteignis le feu, dont j'éparpillai les cendres, et je grimpai dans un arbre. J'y restai longtemps — deux heures au moins, je crois — sans rien voir ni entendre de suspect. On s'ennuie à demeurer éternellement assis sur une fourche, môme quand elle est tapissée de mousse. Je finis par descendre. Après avoir mangé ce qui restait de mon déjeuner, une nouvelle marche me dégourdit les jambes. J'avais soin, bien entendu, d'éviter les clairières. Le seul résultat de ma promenade fut de me démontrer que celui que je guettais se promenait d'un autre côté.
La tombée de la nuit me ramena à mon canot. Avant le lever de la lune, j'étais à un quart de mille de mon premier bivouac, sur la côte de rillinois. Je venais de dire un dernier mot à un bon souper préparé dans le bois quand le bruit d'un galop lointain, bientôt suivi d'un bruit de voix, m'arriva. J'avais presque résolu de passer la nuit sur la lisière de la forêt. Cette alerte dérangea mes projets. Les cavaliers ne devaient certes pas songer à moi ; mais mon fusil et ma couverture pourraient les tenter si par hasard la faible lueur de mon feu attirait leur attention. Je rapportai mon attirail dans le canot; je poussai au large et j'attachai mon amarre à l'endroit d'où j'étais parti. Je comptais dormir à poings fermés dans ma barque; mais chaque fois que je commençais à m'assoupir, je me réveillais en sursaut, coiivajjacu que quelqu'un me saisissait par la gorge. Enfin, je me dis '^^f^
— Pas moyen de vivre ainsi. Il faut que je découvre qui est avec moi sur l'ile.
J'empoignai ma pagaie, et, m'éloignant un peu de la rive, je laissai ^ glisser le canot sans sortir de l'ombre, car la lune éclairait encore le milieu. du fleuve. Au bout d'une heure, j'eus presque atteint l'extrémité
nord de l'île, et une légère brise, qui commençait à rider la surface du fleuve, annonça que la nuit touchait à sa fin. D'un coup d'aviron, j'amenai la barque à terre et je m'assis sur l'herbe. La lune avait achevé sa faction et maintenant il faisait noir comme dans un four. Mais bientôt une pâle clarté grise se refléta sur l'eau : c'était l'aube. Après avoir attendu un peu, je pris mon fusil et je me dirigeai du côté où j'avais vu le feu de camp. J'espérais bien qu'on l'aurait ranimé. Quand on se croit seul dans un bois, on ne se donne guère la peine de changer de bivouac. Une lueur qui brillait à travers les arbres me prouva que je ne me trompais pas. Arrivé assez près pour jeter un coup d'œil sur la petite clairière, la première chose que je vis fut un homme couché à deux ou trois pas du feu. Il venait de se réveiller et se frottait les yeux. Il bâilla et se tira les bras. C'était Jim, le nègre de miss Watson ! Je ne songeai plus à me cacher, je vous en réponds.
— Holà, Jim! m'écriai-je en courant à lui.
Il fut vite debout ; mais, au lieu de paraître heureux de me voir, il tomba à genoux et me contempla d'un air effaré.
— Ne me faites pas de mal, massa Huck, dit-il enfin. Je n'ai jamais fait de mal à personne, moi. Il fallait rester au fond de l'eau; c'est la vraie place d'un noyé. Le vieux Jim a toujours été votre ami; laissez-le tranquille.
J'eus assez de peine à le rassurer. Mes gambades auraient pourtant dû lui prouver qu'il ne se trouvait pas en face d'un noyé. Je lui racontai comment je m'étais échappé de la cabane. Je lui dis que la vue de son foyer m'avait joliment eff'rayé; mais que l'idée de ne pas être seul sur l'île ne me faisait plus peur. Je ne craignais pas d'être trahi par lui. J'étais si ravi d'avoir quelqu'un avec qui causer que je jacassai comme une pie borgne. Jim^ cependant, demeurait agenouillé; il me regardait, bouche bée, sans répondre un mot.
— Dis donc, Jim, lui demandai-je, as-tu jamais vu manger un noyé?
— Jamais, répliqua Jim,
— Eh bien, dépêche-toi de jeter une brassée de bois sur ton feu et tu
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
niG verras remuer les dents. Le jour arrive au grand galop, il s'agit do déjeuner.
— Vous ne vous moquez pas de moi? demanda le nègre qui s'était
Jim tombe à genoux.
levé. Le bois ne manque pas, mais le feu ne me sert qu'à m'empècher de grelotter la nuit. On n'en a pas besoin pour faire la cuisine. Il n'y a que des fraises ici.
UN COxMPAGNON D'INFORTUNK. 40
— Quoi ! tu te nourris de fraises ?
— Je n'ai pas trouvé autre chose.
— Depuis combien de temps es-tu dans l'île?
— Depuis le jour où vous avez été jeté à l'eau.
— Alors tu dois être affamé?
— Je crois que je mangerais un cheval ! Et de quoi vous êtes-vous nourri, massa Huck?... Ah ! je vois que vous avez un fusil. Voilà qui est bon. Tâchez de tuer quelque chose.
— Viens avec moi, lui dis-je, et je te promets un déjeuner solide.
Je l'emmenai du côté où j'avais laissé le canot, et, tandis qu'il allumait le feu, j'allai chercher le lard, la farine, la poêle à frire, le café, la cafetière, les timbales, le sucre et tout le bataclan. Je rapportai aussi un brochet qu'il déclara être le meilleur poisson qu'il eût jamais mangé. 11 dévora ensuite plusieurs tranches de lard et une bonne ration de biscuits. Enfin, lorsqu'il fut rassasié, nous nous allongeâmes sur l'herbe.
— Voyons, me dit Jim, qui donc a été tué dans cette cabane, si ce n'est pas vous ?
Je lui racontai l'histoire de ma fuite ; puis je lui demandai par quel hasard il se trouvait dans l'île. Il parut inquiet et hésitant.
— Je ferais peut-être mieux de ne pas le dire... Mais vous ne me trahirez pas, Huck?
— Jamais de la vie !
— Eh bien, je me suis sauvé.
— Jim... je ne me serais pas attendu à ça de ta part.
— Oui ; mais vous avez promis de ne pas me dénoncer.
— Si l'on apprend que je t'ai gardé le secret, on me traitera de canaille d'abolitionnisle et on me montrera au doigt. N'iiuporte, j'ai promis, je tiendrai...
— Vous vous êtes sauvé aussi, massa Huck.
— Oh! ce n'est pas la môme chose ; je n'appartiens à personne ; on ne m'a pas acheté.
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— Et on ne peut pas vous vendre, non plus. Je n'aurais pas mieux demandé que de rester; seulement, dans les derniers temps, les allées et venues d'un planteur' de coton m'ont mis la puce à l'oreille. J'ai des raisons pour ne pas aimer les planteurs. Enfin, un soir, à force d'écouter aux portes, j'ai entendu miss Watson dire à la veuve qu'on lui offrait huit cents dollars de Jim; que c'était une grosse somme; que l'on voulait une réponse le lendemain même et qu'elle hésitait. Je n'attendis pas pour en savoir plus long et me voilà en route pour emprunter un canot un peu au-dessus de la ville, à distance des maisons. Pas de chance: il passait trop de monde. Alors, je me suis caché sous le vieux hangar du charpentier...
— L'endroit est bon ; j'y ai souvent dormi et personne ne m'a dé^ rangé.
— Vous n'auriez pas beaucoup dormi ce soir-là, massa Huck; mais pour sûr, personne ne voulait me déranger. C'était un incendie, un combat de coqs, une danse, un éboulement ou quelque chose de ce genre qui attirait les curieux. Je n'osais pas bouger. Bien avant six heures du matin, ce fut le tour des trains de bois. Vers huit ou neuf heures, toutes les barques étaient démarrées ; seulement, elles remontaient le courant au lieu de le descendre. Je n'y comprenais rien. Enfin, je sus à quoi m'en tenir. Des rameurs fatigués s'arrêtèrent en face du hangar, et j'ai des oreilles. Votre père venait de mettre la ville sens dessus dessous et on allait voir la cabane où vous aviez été assassiné.
— Et voilà pourquoi tu m'as pris pour un revenant ?
— Oui.
— Bêta ! allons, finis ton histoire.
— Eh bien, je me suis glissé sous les copeaux. Il ne me restait plus rien des provisions que j'ayais fourrées dans ma poche en passant par la cuisine ; mais je n'étais pas effrayé. Les vieilles devaient aller au grand jour à un camp meeting\ pour ne rentrer que le soir. Le matin, elles