II
L'aimable et galant peintre parlait sensément. La nature a besoin d'être arrangée ; elle est maladroite dans ses combinaisons : elle offre des saules pourris, des bossus et des misérables qui ont à peine une blouse pour se couvrir.
Pourquoi perdre son temps à peindre les sentiments d'une classe sans portée et sans éducation, plongée dans la matière jusqu'au cou, et répugnante à considérer?
M. Thiers avait raison quand il s'écriait, en 1827, que l'aspect d'une chaumière misérable , avec une mare devant et quelques canards pataugeant dans la boue, ne pouvait émouvoir comme la vue de la colonnade du Louvre. Choisissons nos sujets dans un ordre de choses élevé, et nous saurons plaire à une plus grande classe de lecteurs.
Qu'importent ces amours de bas étage , que tout le monde a éprouvées*? L'art n'a-t-il pas une mission plus élevée?
Racine, quoiqu'il pût avoir étudié l'amour à des origines peut-être sans grandeur , ne se contenta point de peindre des seigneurs et des princesses : il transporta le théâtre de ses amours dans l'antiquité.
Raphaël, qui aima la Fornarina, a su la noyer avec ses pinceaux dans une harmonie éclatante et en faire une figure presque angélique.
L'art est là, et il faut l'hébétement orgueilleux des Hollandais pour oser mettre en parallèle la Tache de Paul Potter avec la Transfiguration du divin Sanzio.
-oc in ;--
La peinture des mœurs contemporaines n'a rien d'intéressant : ne les voyons-nous pas nous envelopper de toutes parts? Comment veut-on que je m'intéresse à la représentation d'un facteur de la poste aux lettres , quand il vient tous les matins m' apporter mon journal ? à un garçon épicier qui me pèse mon sucre ? à un bourgeois tel que j'en rencontre tous les jours sur les boulevards ?
Le prosaïsme de la vie moderne soulève le cœur; et vous croyez que je vais m'intéresser à des livres à*ussi prosaïques que la vie même !
On pardonne à Walter Scott d'avoir mis en scène des petites gens, parce que le grand romancier nous peint le peuple des siècles passés. Ses bourgeois, ses marchands, ne sont pas habillés comme ceux d'aujourd'hui, et on admire la vérité de leur langage dans la bouche d'hommes d'une autre époque.
Il existe assez de chroniques en France pour les dramatiser, les mettre en action, en tirer des romans historiques, c'est-à-dire prendre de grandes ligures de la politique, les entourer de personnes de basse extraction et les faire agir de manière à produire un heureux artifice auquel s'intéressera toujours le public.
Mais la vie moderne n'est pas instructive. Est-il rien de plus facile que d'observer des individus qui se promènent devant vous, de les écouter causer, de reproduire leurs conversations comme par la sténographie ? Il ne manquerait plus que de donner en tête leur portrait au daguerréotype!
-- iv ^:^ ~
Instruire en amusant, moraliser en instruisant, tel doit être le but d'un grand peintre de passions.
C'est avec de telles tentatives, souvent répétées , qu'on corrompt le public, qui ne se plaît plus aux grandes choses. Aussi, l'épopée est impossible aujourd'hui , l'épopée est morte.
Quand, autrefois, un poëte passait des années à écrire un poëme de dix mille vers, qu'il châtiait son langage , qu'il épurait sa pensée, qu'il rejetait dix mots avant d'avoir trouvé le mot noble , qu'il ne se contentait pas d'un vers heureux , mais qu'il lui fallait une tournure particulière, chacun lui en tenait compte; aujourd'hui il ne trouverait pas dix lecteurs qui lui sauraient gré de son temps et de ses efforts. La bourgeoisie, le peuple, à qui les révolutions ont donné une importance sans égale, se contentent de lire la représentation de leurs mœurs.
Aussi la noblesse n'achète-t-elle plus de romans : elle laisse ces productions éphémères dans les mains de ses couturières et de ses blanchisseuses. Que la noblesse continue à ne pas permettre que le roman franchisse le cordon sanitaire prudemment élevé contre la littérature; un jour viendra peut-être où de nobles esprits, les Saint- Victor , les Potmartin , les Faucoucourt , les Gontier- Margo, qui ont conservé en eux les saines doctrines de l'art , livreront au public des œuvres caressées avec amour.
Chaque jour voit paraître ces plats romans, écrits par des esprits grossiers , sans tact, qui se plaisent à
peindre les passions en y apportant tout ce que la vie offre de petit et de misérable. Voyez l'intérêt que nous inspire Mlle Mariette et son amant Gérard (car le mot amant est écrit en toutes lettres). Encore, s'il s'agissait d'une duchesse , on pourrait pardonner à l'auteur. Il règne dans la haute classe de la société un certain quant à soi, des façons de s'exprimer qui font que la passion la plus échevelée s'enveloppe d'un manteau couvert de broderies.
Le réalisme tire la vérité du puits, la montre nue et sans aucuns voiles. Il serait bon que le gouvernement s'occupât de mettre un terme à ces productions insensées qui partent de volontés arrêtées, qui ont un corps de doctrines, dit-on, et qui se montrent menaçantes parce qu'elles se sentent appuyées par des lecteurs sans instruction.
On ne redoute pas de pareilles œuvres : on les laisse passer, le mieux est de n'en pas parler; mais nous ne saurions trop gémir sur une littérature qui prend tous les jours de nouvelles forces et se fait un jeu de tuer le beau langage en France (1).
(1) Cet article . écrit par un critique âgé de cinquante-sept ans à peine . a tellement frappé l'auteur , qu'il a cru devoir le réimprimer en tète de son livre.