LE8 AVENTURES
C'est une contrée malsaine, surtout pour les Européens, presque sans habitants, sans possesseurs, et même sans nom; car, par suite de l'incertitude de sa propriété , elle ne porte guère d'autre désignation que celle de territoire contesté. Toutes les Guyanes, c'est-à-dire le vaste pays sud-américain qui s'étend de l'Amazone à l'Orénoque, procèdent plus ou moins d'elle : en ce 'sens que , formées des détritus et des limons de l'Amazone , elles sont tout d'abord comme fabriquées dans cet alambic torrentueux. Quelque déserte qu'elle soit, son importance géographique et maritime est considérable, d'abord par sa position sous la bouche même du grand fleuve , ensuite par son étendue, qui ne comprend pas moins de soixantequinze lieues de côtes, sur une profondeur sans autres limites humaines que le caprice des deux riverains.
Elle est si peu connue et, pour ainsi dire, si impossible à connaître, qu'il n'existe pas une seule carte d'elle précise et complète. Sa position de contrée litigieuse a fait faire, à des époques diverses, des vingtaines de tracés de ses côtes maritimes. Aucun de ces tracés ne ressemble aux autres , non point par la faute de leurs auteurs, mais parce que la côte qu'ils ont relevée se modifie sans cesse et avec une rapidité presque incroyable. Ainsi la carte de l'année 1817,
je suppose, porte des fleuves, des lacs, des îles, du sol même jusque par dizaines de lieues d'étendue, qui, en 4830, n'existent plus: ou vice versa. Cet état bizarre et exceptionnel est même probablement une des principales causes du litige existant entre le Brésil et nous.
Par ces différents motifs et les difficultés périlleuses des approches maritimes, personne ne va là. Cependant ce pays est un des points du globe les plus curieux à visiter; non pas à raison de ses beautés pittoresques, ou de ses habitants, ou de son or, ou de ses riches produits : on n'y trouve que peu ou point de tout cela; mais parce que c'est une des contrées du globe où la nature est encore dans l'état primitif presque pur, en création, en germe, pour ainsi dire. C'est un des rares endroits de notre planète où , malgré la faiblesse de ses yeux de créature , l'homme peut voir un coin de ce monde se façonnant jour par jour, comme a dû peu à peu se façonner le reste. Il semble, à examiner cette contrée d'un regard attentif, que Dieu n'ait fait jusqu'ici qu'y ébaucher son œuvre, et que, ne voulant pas encore la livrer à l'homme, il lui en interdise l'accès par des difficultés naturelles , des dangers ,. des maladies et surtout par une instabilité terrestre qui en rend le séjour impossible.
Le sol y est encore sous les eaux presque partout. Les fleuves et les lacs y régnent bien plus que la terre, et s'agitent pêle-mêle avec elle dans un mouvement irtcessant, qui est comme la fermentation de ce nouveau monde. Tout coin de sol y est une île, et souvent même une île inondée à différentes profondeurs. Sauf les maisons, c'est-à-dire le cachet de l'homme qui leur manque, cela ressemble à nos grandes vallées de France en temps d'inondation. L'eau est l'essence générale ; la terre ne fait qu'apparaître au-dessus d'elle çà et là, ainsi que des sommets de monticules ou de hautes plaines qui découvrent peu à peu, à mesure que l'inondation décroît.
Les végétaux y sont comme le sol : c'est-à-dire poussant avec la promptitude luxuriante des contrées intertropicales, mais arrachés au moindre effort, sans solidité dans leurs racines ni dans leurs fibres , sans force , sans vitalité : comme tout ce qui pousse vite et à coups d'arrosements. C'est bien la végétation naissante de cette terre naissante : une végétation provenant de partout, incertaine, molle, aqueuse, errante à la façon du sol enfantin qui la produit.
Les animaux y sont comme les végétaux et comme la terre.
Ce qu'il y a de plus nombreux, ce sont les insectes.
cette espèce d'avant-garde pullulante des autres animaux. Fourmis, araignées, scorpions, moustiques, mouches, papillons, coléoptères, etc., insectes divers de terre et d'eau, il y a de tout cela comme dans une ménagerie de leurs espèces.
Après eux, viennent les poissons. Ils habitent ou arrivent là par myriades , trouvant une large vie dans ces eaux terrestres chargées de graines et d'animalcules sans nombre, qui leur font une chair excellente. Ils sont si nombreux et si préférables à tout , qu'ils forment la base de l'alimentation des hommes, et souvent des animaux. Les jaguars eux-mêmes en vivent plus que de toutes autres proies.
Les oiseaux, principalement les oiseaux aquatiques, s'y trouvent aussi en abondance excessive. Ils sont, pour la plupart, magnifiques de plumage, parce que dans toutes les contrées intertropicales, où les végétaux abondent, les oiseaux revêtent généralement des couleurs splendides; c'est à croire, et je crois , que le soleil de ces contrées leur communique les reflets de son prisme. Mais, à part les oiseaux d'eau, la plupart sont sans force comme leur chair est sans goût, molle, et se ressentant de la nature des végétaux qu'ils mangent.
Les quadrupèdes , peu nombreux , à chair sèche .
errants toujours, aqueusement nourris, étiolés, couchés le plus souvent, ont l'air de ne rester laque par habitude, comme on reste dans un pays qui déplaît, mais où Ton gagne sa vie. On sent à les voir qu'ils sont venus là d'hier, à la suite du sol , à l'aventure, et qu'ils y mènent une existence précaire, exposée à tous les dangers des premiers âges.
Quant à l'homme enfin, dans cette contrée comme partout, il suit les conditions physiques de la nature qui l'entoure. Il est, ainsi qu'elle, vague, indéfini, désordonné, capricieux, mouvant, comme la mixture encore incertaine d'un métal en fusion ou d'un œuf dont le fœtus se forme. A tous égards, c'est bien l'hommeenfant, sans traditions d'aucune sorte, sans nécessités sociales, sans éducation ,. presque sans besoins et sans passions réglées. C'est cet être inconscient qui ne suit au monde qu'une loi, son caprice du moment, et qui l'exécute de suite, quel qu'il soit, à travers tous chemins, sans voir les dangers ni les peines, sans s'arrêter pour rien jusqu'à l'assouvissement. A peine il aura réussi qu'il n'y tiendra plus peut-être, et, sous l'empire d'un désir nouveau, gaspillera son résultat, comme l'enfant gaspille ses jouets de la veille. Mais présentement il veut satisfaire son caprice; il le satisfait à tout prix, et sans
plus se préoccuper de l'avenir que s'il n'existait pas.
Les trois grandes races humaines, le blanc, l'Indien et le nègre, qui vivent là mêlées, sans être encore confondues, ont nécessairement les défauts et les qualités des trois races dont elles descendent. Mais le temps opère peu à peu l'alliage, et le climat, ce grand niveleur, englobe fatalement dans la nature des indigènes les deux autres races que le hasard des présentes émigrations y fait descendre. Car, n'en déplaise à nos vanités blanches, sur l'un et l'autre hémisphère américain, c'est beaucoup moins l'indigène qui se fusionne dans nos émigrants que le blanc qui se nuance d'homme rouge. Ainsi des chevaux ou des moutons importés d'un pays lointain améliorent puissamment la race aborigène . mais finissent tôt ou tard par se fondre en elle, et prendre le moule physique et moral que le climat leur imprime.
Telle m'est apparue cette partie des Guyanes , telle j'ai cherché à l'expliquer clairement dans le livre dont je viens de résumer la substance en quelques lignes. Si j'ai bien rendu ce que j'ai vu, et si mon tableau - récit produit sur vous à la lecture l'impression que ces contrées ont produite sur moi, il me semble que c'est une des études les plus eu-
rieuses qu'on puisse faire de notre globe. On le voit là sortant du sein de la création en quelque sorte. Son singulier état de nature en germe explique parfaitement tous les mythes ou les réalités des temps bibliques, mythologiques, etc. C'est aussi bien la terre sortant des flots du déluge, qu'Amphitrite ou Vénus naissant du sein des ondes : nature-embryon , que le Créateur fait sourdre des eaux, encore molle, incertaine, étrange, ainsi qu'un embryon d'être sortant de sa coquille humide. Monde-fœtus, si peu fait, qu'un seul flot le défait; si fragile, que, pour un qui pousse , il en meurt des centaines ; mais qui croît si vite en tout, qu'il lui sufflt de quelques années à peine pour grandir à ne le reconnaître pas. Amérique ! Amérique ! nouvel œuf du monde d'où nous reviendra la civilisation future !
En second lieu, à un point de vue plus étroit, mais d'un intérêt national plus direct, j'ai voulu établir que l'Amazone, la grande créatrice de ces contrées, est la limite naturelle, donc nécessaire de notre Guyane. Autant l'avenir de cette colonie est splendide, si nous reprenons sa frontière logique et traditionnelle , autant il est insignifiant, si nous ne la reprenons pas.
Présentement, par une cause ou par une autre,
en dépit des multiples essais de colonisation tentés sur sa terre promise, notre Guyane n'existe pas, pour ainsi dire. La seule manière de la faire surgir de sa léthargie morbide, c'est de lui restituer l'Amazone. Avec la rive gauche de ce fleuve, notre colonie sud - américaine redeviendra telle que nos grands aïeux l'avaient conçue et fondée, telle que nous l'aurions encore sans le désastre d'Utrecht ravivé par celui de Waterloo, c'est-à-dire par le dépouillement sur le dépouillement, 1815 sur 1710. Elle redeviendra notre colonie complète, réelle, non pas tronquée comme un cul -de-jatte , sans frontières, et si misérable, que c'est à la croire morte pour jamais. Elle redeviendra notre vraie Guyane enfin, telle que Dieu nous l'a donnée, l'une des ruches futures de l'humanité, quelque Hollande équatoriale, à quinze jours de la France; une Hollande envoyant à la mère patrie du coton, du café, du sucre, du caoutchouc, du poisson, etc., tous les mille produits connus ou inconnus que le Créateur sème à profusion sur ses plages, les plus riches du globe.
Puisse plaire à Dieu de nous rendre, à l'Empereur, à mes concitoyens, de reprendre ce qui est notre bien !
Enfin, à des points de vue philosophiques d'un intérêt plus général, donc plus élevé, j'ai voulu établir qu'il ne faut ici-bas désespérer de rien, ni pour rien. Rome, cette vieille reine de notre société européenne, qui depuis deux mille ans passés la gouverne ou par le sceptre ou par la tiare, Rome ne reconnaît qu'une vertu humaine, une seule d'où découlent toutes les autres, la persévérance. Tôt ou tard Dieu vient en aide à ceux qui, tout en sachant se résigner à ses arrêts, luttent tant qu'ils peuvent contre la fortune contraire. D'ailleurs, ne fût-ce qu'afin d'accomplir ses devoirs humains , chacun doit faire son possible pour réussir à son œuvre individuelle et la mener jusqu'au bout de ses forces, avec réflexion, sans colère et sans désespérance. Depuis le plus humble des artisans jusqu'au premier des souverains, chaque être mortel a une mission terrestre dont il ignore le but, comme un cheval au brancart ignore le but de sa course : mais il ne l'en a pas moins , puisqu'il est créé pour vivre. S'il manque à cette mission, c'estun fonctionnaire qui néglige sa tâche, et le malheur est au bout de chaque défaillance.
Lorsqu'à force de sonder nos débilités humaines, on s'est bien convaincu que nous ne sommes guère que des espèces de fourmis , si grêles sur la nature
que rien de nous ne peut seulement la troubler; lorsqu'on s'est bien mis dans la cervelle que ces fourmis sont ici-bas ce que pour ma part je crois que nous sommes, des instruments vivants que le, Créateur emploie quand et comme il lui plaît pour une œuvre échappant à nos perceptions humaines : lorsque , comme un soldat résigné qui exécute fidèlement les ordres de ce chef suprême qu'on nomme la conscience, on marche dans son rang sans se préoccuper d'autre chose que de le bien tenir ; lorsqu'en un mot , on fait ce qu'on peut, toujours et pour tout, le but luimême disparaît devant la satisfaction de la tâche accomplie : chaque jour suffit à son labeur: on va devant soi, toujours tout droit, sans s'arrêter aux mirages de la route , sans se troubler à ses accidents , peu à peu même sans hésiter dans sa marche. La Providence est -elle point là qui vous guide, comme un maître clairvoyant guide ses ouvriers?
Enfin, mieux encore que le bonheur en ce monde, c'est la meilleure manière d'être toujours prêt pour cette grande éventualité qu'on nomme la mort. Cette mort vient vite : souvent sans qu'on ait le temps de la voir venir. Si douce ou si troublée que soit notre vie, ce n'est qu'un voyage de trois ou quatre vingtaines d'années qui peut finir à toute heure.
Le grand point est de pouvoir, à chaque seconde, s'en aller comme un travailleur qui revient d'une journée bien remplie : s'en aller confiant dans la justice du Maître, parce qu'on sent qu'on a Tait son devoir d'ici -bas.