‹ Les aventures de Saturnin FichetChapitre 102 sur 169 · X. — SCÈNE MILITAIRE · texte numérisé non relu

X. — SCÈNE MILITAIRE

On était au mois d'avril, à cette époque de l'année où les jours appartiennent au printemps, selon le calendrier, et à l'hiver, selon le climat. Des feux étaient allumés de distance en distance le long des chemins, par des petits pelotons de soldats qui discutaient entre eux surl'immense événement qui venait de s'accomplir. Ils arrêtaient Valvins à mesure qu'il passait près d'eux pour s'informer à lui s'il était arrivé quelque chose de nouveau. Ces pauvres soldats, qui s'étaient battus si souvent un contre dix, ne pouvaient s'imaginer que

farit. — Imprimerie W*">br i rue Bonaparte, 44.

enr empcrenr eut verilablomont renoncd à lutter c< tant qu il avait une division, un régiment, une compagnie à lui onposer. Décidés qu ,1s étaient à mourir pour lui, ils ne comprenaient pas pourquoi ,| ne les faisail pas tuer fusqu'au dernier. Iprenaiem Ce n est pas que bien souvent ers mêmes soldats n'eussenl lait entendre des murmures contre les dangers incessants auxqu^ les exposait. Cependant ces murmures qui se taisaient en sa présence ne s étaient jamais lait entendre que lorsqu'ils croyaient servir seuement Ihumeur belliqueuse du maître. En ces circonstances, ils li'ouvaieiit (|ue Ion jetait trop légèrement leur n ir à ce grand ieu des batailles auquel Napoléon prenait tant de plaisir; mais toutes plaintes avaient cessé le jour ou la lutte avait reculé jusque sur le S"l de la patrie : mai- '

ebes, fatigues, combats de tous les jours et de toutes les heures, attaques lapides, défenses obstinées , privations de vivres et de sommeil, ils axaient tout accepté, non plus comme un sacrifice, mais comme undevoh Aussi les généraux qui ébranlèrent la résistance de Napoléon en lui parlant du découi i nu nt et de la désallertion de ses soldats tui mentirent-ils, du moins pour ce qui regardait le moment présent. Le soldat qui avait la conviction de son dévouement et qui en même temps voyait que l'on n'eu profitait pas, se croyait trahi, non-seulement par ceux dont la désertion avait été mise à l'ordre du jour, mais encore par tous ceux qui ; i piochaient l'empereur.

C'était sous l'impression de celle pensée qu'ils s'adressaient h Valvins, et leurs questions étaient laites d'un ton qui annonçai! qu'ils ne se croyaient plus obligés à nue exacte subordination. Pour un homme qui, à ce moment, eûl voulu changer son rôle d'oflicier obéissant en celui de partisan libre, il y avait là, dans les sentiers de cette forêt , une petite armée toute prête et qui eût pu devenir un obstacle redoutable au paisible rétablissement des Bourbons.

Mais, l'histoire le reconnaîtra, Napoléon, en créant la grande

nation avait absorbé les individualités dans l'enfantement de ce tout colossal, on n axait appris à son école à servir la patrie que sous la direction souveraine qu'il imprimait à toutes les volontés- personne ne pensait qu il pût faire quelque chose de lui-même, n'ayant jamais rien fait de celle sorte, et lorsque la clef de voûte du sxsteme impérial tomba, tout croula avec celui où tout aboutissait.

Quelques hommes seulement eurent une velléité de défendre encore la France sous leur responsabilité personnelle; mais ces idées n'allèrent pas môme jusqu'à un commencement de tentative, et "l'on est oblige de s'en rapporter aux confidences de quelques mémoires contemporains pour croire que ces velléités même ont existé.

Comme nous avons la prétention de dire qu'un roman est une chose aussi véridique que tous les Mémoires du monde, nous osons duc <pie cette idée passa par la tète de Valvins : peut être sa position et ses antécédents expliquent-ils qu'il l'ait eue plutôt qu'un plus considérable,

CONFESSION CK NIVALE

Il était tombé, à moitié épuisé de fali, la porte c

Isole qu'il était, sans famille, sans avenir, mille raisons qui pouvaient en arrêter d'autres ne lui faisaient pas obstacle. D'un autre côté, il se souvenait de cette guerre d'Espagne où il avait commencé sa carrière, ha, quoi qu'on en dise et malgré toutes les déclamations libérales des faiseurs do charte, l'homme a une bien autre idée de sa valeur personnelle que chez nous; il comprend sa nationalité d'une manière a la fois plus large et plus digne. Du jour où on attaque son pays, lise levé pourson pays; s'il se trouve dix hommes valides dans un village, ils pi enn.nl un chef, et voilà une guérilla organisée. ,' " S ('n a '1" un qui puisse résister, il se met derrière un buisson, el lue son ennemi a l affût, tout eela sans qu'il soit besoin d'un ordiv ^\ souverain, contre-signe par un ministre, envoyé aux préfets, aux

sous -préfets et aux maires, qui décrètent avec toutes les formes voulues par la loi qu'il est ordonné de ne pas se laisser conquérir, piller, brûler, saccager.

Valvins avait vu mille exemples de ces défenses partielles qui avaient entravé à chaque pas la grande guerre comme la faisaient nos généraux, au point de faire trébucher toutes les victoires et de les rendre presque insignifiantes. 11 rêva qu'avec les soldats aguerris qui restaient encore en France, un chef de parti pourrait acquérir une gloire qui s'envolait désormais pour tous les militaires, avec l'aigle de Napoléon.

Cette pensée poussa Valvins à s'arrêter plus longtemps qu'il ne l'aurait fait dans les divers groupes qu'il rencontra. Comme nous l'avons dit, il y trouva le désir et la résolution de résister, mais à une seule condition, c'est que ce serait sous les ordres de Napoléon.

Ceci tenait encore à un des plus mauvais résultats du gouvernement impérial. 11 y avait, à vrai dire, deux peuples dans lanation, l'armée et le bourgeois. Comme l'armée, malgré son énorme disproportion numérique avec le reste de la France, était l'instrument actif et glorieux de la puissance nationale, elle avait une existence morale aux yeux de tous et à ses propres yeux, qui la rendait l'égale du reste de la nation. Il en arriva quen 1814, la Fiance, oubliant qu'elle était en cause, ne fit aucun effort digne d'elle pour sa défense, chacun refusant devenir en aide a un homme et à ses cent mille soldats, dont, pensaient-ils, la cause n était pas la sienne. D'un autre côté, l'armée, qui depuis longtemps suivait bien plus le drapeau napoléonien que le drapeau français hésita a se sacrifier pour un peuple qui s'abandonnait, et le cri : La h rame trahit l'empereur ! fut plus d'une fois prononcé par les soldats à qui notre commandant s'adressa. Pour eux, l'empereur c'était la patrie. ^ aluns comprit et devina ce sentiment; cependant il pensait encore que. s il ne pouvait entraîner ces hommes par l'héroïsme d'une affection qu'il eut fallu leur apprendre, il pourrait les exalter par un sentiment de haine «pu élail dans le cœur de tous. Mais il se trompa et a ses imprécations contre les Musses et les Prussiens on répondit par des imprécations contre les Uailrcs et les gens qui parlaient du retour des Bourbons. r

- — L.DEGHUUV.

me et de faim, sur un banc devant ii curé.

I ON! ESSION Gl mi: m E

Les soldats n'avaient pas encore une idée bien exacte de ce que

pouvait être un royaliste ; mais Ils savaient qu'à çdté de I nvelle

noblesse de l'empire il \ a va t une vieille noblesse d'autrefol quia ail «les litres ridicules Or, îi peu de distance du groupe aue venail de quitter Valvins, bien résolu h ne pas s'arrête] davantage, le jeune commandant a[>er< ni 1 1 grille d'un château. Cette grille était bi les fenêtres brillaient de lumière ù tous les dlages, car la nuil était ;'i peu près close, et un bruîl confus de voix parlait de la maison. Peut-ê're Van m- lui il passé sans s'i ù former de ce qui arrivail dans ce château, lorsqu'il loi presque renversé par un domestique qui s'enTjiyaii et que deux ou trois s ildats armés poursuivaient en criant : Ai iriez le Prussien 1 Vàlvins, comme tout hoi u qui eut entendu

on pareil cri, saisit le collet ilu nialbeiucuv qui voulait s'échapper,

et les soldats étalant déjà près de lui avant q i il reconnu! qu'il avait affaire à un homme eh livrée, et qui parlait un excellent français de domestique. 1. un des soldais arrivés près de Valvins poi ta la main à Bon schako

en lui disant :

— Merci, commandant.

El, sans autre explicati ces trois ou quatre hommes qui étaient

à moitié ivres entourèrent le malheurex valet, et l'un deux, le salue

nu à la main, lui dit :

— voyons, maintenant, comment s'appelle ton maître?

— Il s'appelle comme vous voudrez, répond il le domestique tremblant à celte question.

— Il a un nom, reprit le soldat, dis-le tout de suite.

— Mais je vqus i ai déjà dit, et vous m'avez donné plus de trente coups de plat de salue puce que j'ai répondu.

— c'est parce que tu ne l'as pas bien dit, reprit le soldat; recommençons ça, et p;:s de négligencej ou...

Tous les sahres levés en l'air en ce moment servirent d'explication à ce ou menaçant. Le malheureux portail des regards effarés sur toutes ces laines luisantes et qui n'étaient pas assez Solidement tenues pour ne pas tourner dans leur chute et arri\or sur le liaiiclianl au lieu du plat; le malheureux, disons-nous, se mit à balbutier, l'uu'l humide et le dos rentré :

— Il s'appelle monsieur...

— Bien, lit le soldat : après ?

— Il s appelle M. le marquis de Lesly, dit le doniestlquë tout d'un trait, comme si la rapidité de sa réponse devait en ethporter Je danger.

.Mais à peine en eut-il prononcé les derniers mots, que voilà les soldats qui se mettent à tourner autour de lui en lui appliquant de vigoureux coups de plat de sabre en criant : Saute, marquis!

Valvins n'avait pas compris ce qui irritait si l'oit les soldats, et il intervint pour faire cesser cet acte de brutalité. A sa voix, les soldats s'arrêtèrent, et l'officier les ayant interroges, l'un d'eux lui repartit assez grossièrement :

— Pourquoi est-ce que ce pékin ne veut pas répondre ?

— Mais il vous a répondu, dit Valvins

— Il nous a répondu? fit le plus ivre de la bande ; faites-nous donc le plaisir, commandant, de nous répéter ce qu'il nous a dit.

— lïh bien ! dit Valvins, à qui la mauvaise humeur commençait à prendre, il vous a dit que son maître s'appelait le marquis de Lesly.

— Le marquis de Lesly ! répéta l'ivrogne qui avait parlé le dernier; en voilà encore un qui trahit, ajouta-t-il en montrant Valvins de la pointe de son sabre. Ça reconnaît les marquis, c'e?t vendu aux royalistes.

— Oui, oui ! répétèrent les autres soldats avec un air de menace. Valvins hésitait à tirer son épée contre des gens qui avaient perdu

la raison C'était réduire à une lutte d'homme à homme l'autorité qu'il ne devait tirer que de son grade. Mais comment la faire respecter autrement que par la force ? Le cas était embarrassant ; heureusement un autre militaire accourait /Sortant de la maison et criant de touies ses forces :

— Venez donc, là-bas! nous venons de faire une découverte.

A peine fut-il à quelques pas du groupe menaçant, que Valvins, s'adressant à lui de la voix la plus sévère, lui dit :

— Caporal, arrêtez cet homme qui vient de m'insultes

Le capmal nit-s- ira du regard relui qui lui parlait: il reconnut les épanletlcs, l'umforme, et, pesant la main sur le bras in soldat récalcitrant, il lui dit sans la moindre émotion : — Allons, arrive, toi. Imbécile, îepril-il, en s'adressant aux autres, qui va se faire fusiller la veille du jour où il ne sera peut-être plus soldat.

L'ivrogne laissa U mlicr son salue avec un jurement affreux, mais prononcé bien plus contre lui-même que contre celui qui venait d'unlonuer son arrestation, et qu'il eût peut-être égorgé une minute avant. Les autres suivirent sans mot dire le caporal et le prisonnier, et tous rentrèrent dans la maison. L'habitude de la discipline avait parlé plus liant que l'ivresse.

Valvins éiail demeuré seul avec le domestique, qui avait l'air Consterné.

— Je pense, lui dit-il, que vous profiterez de la leçon et que vous tous dispenserez de nouveau d'appeler voire maître M. le marquis* de... comment avez-vous dit?

— lie LesU p répondit I" dôme lique,

— D.t Lesly, c'est vrai, dil Vahins en paraissant réfléchir; cl ce nom ipu m'a élonné d'abord nie frappe plus p trliculièrcmcut maintenant, le connaît ce nom, ce n'est pas la première rois qui je l'entends.

— C'c i pn il île, dil le domestique, vu que c'csl m nie plus grands

llulll> de i t. m. v.

\ al\ il)! Se mil à rire.

— Je ne ci'oU pas le connaître cm m ne cela... Lesh ! Lesljf! répé

la-t-il, je ne mimais pas de -éneral de ce nom, ei cependant je

jurci ais que ce nom ma frappe autre foi: .

— ob ! M. de Lesly ne servait pas, dit le vèlel, ce qui ne l'empêchait pas d'être noble.

— \li ! oui, dit Valvins dédaigneusement . un noble d'autn

Put ' lit-il d'un ton insouciant, c'est quelque neveu de meslre-de-

camp que j'aurai lu i\.m^ l'histoire des campagnes du grand Frédéric

El après cette supposition, le commandant allait s'éloigner, lui-,' pie

des vociférations tumultueuses, parmi lesquelles perç ùenl des cris de

désespoir, vinrent l'arréler.

— Ali ! mon Dieu ! monsieur, s'écria le domestique d'un ton désolé, ils vont Ion: massacrer, tout luer.

— Mais qu'est-il donc arrivé ? reprit Valvins.

— Imaginez-vous qilë nous étions bien tranquillement enfermés dans le château, lorsqu'il Jaune heure des soldats, qui avaient l'air de maraudeurs, se présentèrent à la grille et demandèrent à h .ire. un coup et à passer I i Util! dans le moindre petit coin de g qu'on voudrait leur céder. Dieu n'était plus facile, el si j'avais été la, j'aurais arrangé les choses comme n\\ gant. Mais monsieur s'y trouvait Il faut vous dire que depuis trois jours il ne parle que du retour de ses souverains légitimes, et sans sa lî.le, qui heureusement l'en a empêché: il eût l'ait attacher un mouchoir blanc à là girouette du pigeonnier'. Voilà donc que lorsque les soldats s'adressent à lui, assez poliment, il faut que je l'avoue, voila qu'il leur répond avec fureur :

— Je ne donnerai rien aux soldats <\\i tyran, aux... La il s'est sers i 8'un t que je n'ai pas bien compris... aux cides, aux ehcïdcs.

— Aux séides? dit Valvins.

— Oui, c'est ça, aux séides de l'usurpateur.

Vahins fronça le sourcil et lâcha un Inun! si significatif, que le domestique reprit d'une voix [dus tremblante :

— Il a eu tort, c'est vrai, il a eu tort; mais enfin, c'était bien assez d'entrer de force dans la maison, de défoncer la cave, de boire le vin et d'appeler, pour boire avec eux, tous ceux qui passaient; ce qui fait qu'ils sont là dedans une cinquantaine qui se grisent comme des grives. Je ne dis pas encore qu'ils n'ont pas eu raison de donner quelques coups de plat de sabre à M. le marquis, puisque enfin il les avait insultés, et même je n'ai pu m 'empêcher de rire quatld ils lui ont versé une carafe d eau sur la tète, pour faire, comme ils disaient, des oreilles de chien avec ses ailes de pigeon; mais ce n'était pas une raison pour battre tout le monde : comme si moi, par exemple, je n'étais pas innocent comme l'enfant qui vient de naître.

Valvins avait écouté ce récit d'un air indifférent, fort peu disposé à prendre parti pour le royaliste qui appelait Napoléon usurpateur, et ne voulant pas, d'un autre côté, donner une espèce de sanction à ce désordre par sa présence. Cependant il demeurait incertain, écoutant la sourde rumeur qui parlait du château, lorsque de n >uvea'ux cris d'angoisse, et celte fois des cris de femme, parvinrent jusqu'à lui.

— Ali ! mon Dieu ! mon Dieu! fit le domestique en recommençant ses lamentations, ils auront découvert madame !

— La marquise de Lesly ? dit Valvins en riant. 11 se représentait en ce moment l'image d'une vieille femme en poudre et en paniers, aux prises avec les quolibets i\v^ soldats.

— Non. la fille de M. le marquis.

— La fille de M. de Lesly ! s'écria Valvins, comme si ce nom venait de réveiller en sursaut sa mémoire tourmentée par un rêve... Madame de Fosenzac? ajouta-t-ii aussitôt.

— Oui, monsieur.

— Ali ! pauvre femme ! s'écria Valvins sans attendre de réponse, et tout aussitôt il s'élança vers le château.

Il moula rapidement le perron et entra dans une vaste salle à manger. Sur la table étaient des bouteilles en quantité, la plupart à peii e entamées, mais lotîtes le goulot cassé, manière de déboucher Irès-expéditive Au bout de la table, et sur une chaise placée en équilibre sur deux autres, était un vieillard qui servait de point de mire au jet continu que quelques soldats faisaient sortir avec pins ou moins d'adresse des bouteilles de vin de Champagne comprimées; par le pouce: c'était le marquis: dans l'angle d'une croisée, une femme adossée au carreau brisé, et se défendant de son mieux contre la poursuite de deux ou tro;s soldats qui l'insultaient; par-ci par-là, quelques laquais épouvantés apportant des paniers de vin et s irvanl les soldats. C étaient des cris, un tapage, un désordre affreux. Au moment où il parut, Valvins se trouva en face du caporal auquel il avait déjà parlé, et celui ci, frappé de terreur à son aspect, s'arrêta tout court, au moment où il allait déboucher une bouteille de via, en criant :

CONFESSION GÉNÉRALE

— Le commandant !

L'effroi de celle exclamation fui comme une étincelle électrique et atteignit tous les autres soldats. Ils se levèrent tous et restèrent immobiles. Quelques-uns seulement de ceux qui étaient dans des coins obscurs murmurèrent tout bas :

— Qu'est-ce que c'est que ce commandant-là ?

Vahins parcourut la salle d'un regard rapide et fit son plan de campagne. 11 commença par frapper un grand coup.

— Soldats, s'écria-t-il, vous êtes des lâches !

Les uns baissèrent la tête, les plus ivres firent entendre quelques grognements sourds.

— Vous êtes des lâches! reprit Valvins. Vous restez ici à insulter un vieil imbécile et une femme, tandis qu'on se bat à Essonne !

A ces mots : « Tandis qu'on se bat à Essonne I » tout le monde se précipita vers Vahins.

— Où ça, commandant, où ça?

— A Essonne) vous dis-je; tous les régiments se concentrent sur Fontainebleau... Allez, vous n'avez pas de temps à perdre.

La phrase était à peine finie, une minute n'était pas écoulée, que tons les sacs abandonnés étaient repris, tous les fusils sur l'épaule, et que les soldats se précipitant hors du château, le laissèrent aussi silencieux et désert qu'il était bruyant et peuplé un instant avant. Valvins demeura seul avec le vieux marquis et la duchesse, qui, depuis qu'il était entré, le dévorait du regard. Si l'aspect de cette salle était effrayant quand le commandant y était entré, il était hideux à ce moment de solitude. Vahins le regarda tristement sans rien dire. Mais presque aussitôt il s'approcha du marquis et lui dit :

— Maintenant, monsieur, il faut partir. La nouvelle que je viens de donner à ces soldats est fausse : l'empereur a quitté Fontainebleau.

— Vive le roi ! s'écria M. de Lesly en s'agitant sur sa chaise, où il était lié.

— Votre père est fou, madame, dit Vahins à la duchesse. Faiteslé mettre dans une voiture et emmenez-le à Paris.

La duchesse ne répondit pas; elle regardait toujours Valvins.

— Faites ce que je vous dis, ou je ne réponds plus de rien. Les soldats peuvent apprendre, à cinq cents pas d'ici, que je lésai trompés; ils peuvent revenir, et alors je ne réponds plus de leur exaspération. \ oyons, reprit-il en descendant M. de Lesly de sa chaise et en le déliant, partez, partez !

Les domestiques feutrèrent et emmenèrent le marquis en disant qu'une voiture al ait être attelée sur-le-champ. Valvins donnait ses ordres; la duchesse le suivait pas à pas, cherchant son visage, tressaillant à chaque mot qu'il prononçait. Le marquis était sorti, et \ahins. qui l'avait accompagné jusqu'à la porte en recommandant aux domestiques de ne pas l'écouter et de le conduire, fût-ce de force, à Paris, Valvins aperçut la duchesse restée immobile et lui dit de sa voix impérative :

— Allons, madame, allons, dépêchons-nous, il faut partir.

Elle obéit d'abord instinctivement et alla jusqu'à la porte; mais tout à coup elle revint, et prenant 1 officier par le bras pour le mieux voir en lace, elle s écria :

— Mais vous êtes le commandant Valvins I

— Ah ! fit le jeune homme d'un air suffisant, madame la duchesse m'a reconnu? Je lui présente mes hommages.

Madame de l'osenzac ne répondit pas, tant elle paraissait anéantie de cet accueil.

Valvins devint embarrassé et reprit d'un ton plus humble :

— Il faut partir, madame; je vous l'ai dit, ces soldats peuvent revenir, et alors...

— Alors, dit la duchesse, ils ne me traiteront pas plus indignement que vous ne m'avez traitée, vous!

— Madame.... dit Valvins en s'inclinant et en essayant de reprendre son ton suffisant.

La duchesse s'élança vers une porte et appela. Un domestique parut.

— Dites à mon père de partir seul; monsieur vient de comprendre qu'il vaut mieux que nous nous échappions séparément. Allez.

— Que faites-vous, madame? dit Valvins.

— Je reste, monsieur, dit la duchesse; car je vous retrouve enfin, et il faut que tout s'explique maintenant.

Vahins lit un geste d'assentiment accompagné d'un léger sourire; et la duchi int un flambeau, ajouta :

— Paignerez-vous me suivre dans un appartement où l'on ne pourra entendre ce que j'ai a vous dire?... Pa>>cz... passez le premier, monsieur, ajouta-t-elle en lui montrant un long couloir.

11 obéit, toujours avec l'air dédaigneux qu'il avait affecté depuis que la duchesse lui avait dit son nom. lis arrivèrent dans un boudoir fort élégant. La duchesse montra un siège à Valvins, qui s'y assit; elle se plaça en face de lui, et aussitôt elle prit la parole en disant :

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