X. — FATAL PRESSENTIMENT
On n'a pas oublié que Noël avait connuValvins à Poitiers. C'était après les diverses rencontres que l'on vient de voir que Valvins arriva dans cette ville.
Voici comment cela arriva.
Lucien, comme on doit se le rappeler, avait un procès à Poitiers. On se rappelle aussi l'histoire de Frémery, celle de madame Cantel, le mariage d'Amélie avec Eugène, et la conclusion de cette misérable histoire; mais cette conclusion n'avait point terminé le procès entre Lucien Deville et M. de Graverend.
On doit comprendre, après ce qui s'était passé, qu'il fût difficile à ces deux hommes de plaider l'un contre l'autre; on doit comprendre encore mieux qu'il leur fût impossible de traiter face à face d'un arrangement amiable. Ce fut donc Valvins qui fut chargé par Deville du soin de ses intérêts, et ce fut à celte époque qu'il rencontra, ou plutôt qu'il chercha à connaître Noël, qu'il supposa, comme de raison , devoir être le fils de ce Pierre Varneuil , devenu comte de Varneuil , lequel, d'après les paroles de Louise Firon , était le seul témoin vivant qui pût affirmer lequel des deux enfants emportés par Firon appartenait à madame de Chastenux.
Maintenant que nous avons donné celte explication à nos lecteurs, nous leur ferons continuer le manuscrit renfermant l'histoire de Poyer. Nous reviendrons au moment où Valvins venait de révélera Fabien qu'il était le fils de madame Poyer et du marquis de Lcsly, en lui disant aussi que Poyer ne savait que la moitié de ce secret, et ignorait ou avait fait semblant d'ignorer le nom du séducteur de sa mère.
D'après les conseils de Valvins , ou plutôt d'après ses ordres , Fabien devait partir à quatre heures du matin pour aller rejoindresa
CONI E8SIOJN GENERALE
mère. Charles, averti par \ al vins, garderait le. secret sur la proposition qui luj avait été faite, par Fabien , d'alibi* chercher querelle au lieiitcnaiit Lesly. Mais, nous l'avons «lit aussi, toutes ei's précautions ne devaient aboutir à rien, et un hasard misérable les lit toutes échouer.
Ce jour-là même, et à l'heure où Fabien devait quitter Hennés,
de grandies manœuvres do cavalerie devaient s'exécuter au Champ de Mars. Poyer et quelques-uns des plus intrépides, parmi les étudiants axaient t'ait la partie d'aller voir ees manœuvres , moins par
curiosité que dans l'espoir d\ rencontrer l'occasion de quelque querelle. Ce n'était pas, à vrai dire, un parti pris ; seulement il ne fallait pas que les jeunes officiers du nouveau régiment de cavalerie pussent dire qu'aucun étudiant n'avait usé paraître à l'endroit cù ils étaient.
Foyer, qui connaissait l'antipathie de Val vins pour ces querelles, et qui, malgré son amitié pour lui, ne pouvait oublier qu'il avait été aussi un traineur de sabre, ne l'avait point averti de celte résolution ; il n'eu avait pas non [dus prévenu Fabien , ne voulant pas l'engager dans une démarche qui pouvait se terminer par une rencontre dangereuse.
11 arriva donc qu'à l'heure où Fabien et Valvins se levaient doucement pour pouvoir échapper à la surveillance de Foyer, celui-ci s'habillait aussi de son côté, de façon que tous les trois sortirent presque au même instant de leur chambre et se rena titrèrent.
— bien, dit Foyer, je parie que vous avez fait, de votre côté, la même partie que moi.
,— Ce n'est pas probable, reprit Valvins.
— Où allez-vous donc de si bon matin... tous deux... en cachette, avec cet air embarrassé?
— Mais, dit Fabien, j'ai bien le droit de sortir à quatre heures du matin, comme toi.
— Ah ! dit Foyer, vous le prenez sur ce ton-là ! Voyons, répondsmoi, toi, Valvins, où allez-vous?
Valvins, craignant avant toutes choses une explication qui eût amené la découverte des relations de Carmélite et de Fabien , répondit à tout hasard : — Eh bien ! nous allions où tu vas probablement.
— Au Champ de Mars? repartit Poyer.
— Oui, dit Valvins.
— El qu'y allez-vous faire?
— Mais..." voir les manœuvres.
— Rien que ça? dit Foyer d'un air soupçonneux.
— Rien que ça.
— En ce cas, vous étés de trop, car il y aura probablement du grabuge.
— Et c'est parce qu'il y aura probablement du grabuge que nous devons y être, puisque tu y seras.
Poyer hésita un moment; puis, tendant tout à coup la main à Valvins et à Fabien : — Merci, dit-il au premier, nous allons partir ensemble. Merci, petit, ajouta-t-il en s'adressant à Fabien ; mais toi, lu vas rester. C'est trop gras pour toi, il y aura peut-être des sabres de tirés... et cœtera. Reste.
— Non non dit Fabien avec une exaltation attendrie, j'en
veux être. «
Puis il ajouta avec colère : — Et pourvu que j'en tue un dans la bagarre, tant mieux si je suis tué.
Valvins pensa que Fabien avait peut-être raison , et obéissant à cette facilité avec laquelle les jeunes têtes de ce temps-là jouaient leur vie et celle des autres, il s'écria : — Il a raison , il est temps d'en faire un homme.
— Peste ! fit Poyer étonné, comme lu y vas aujourd'hui! Du reste, tu es le sage de la troupe, ce qui est dit est dit ; allons... Mais je veillerai sur le petit.
Ils partirent, et trouvèrent sur la route des groupes d'étudiants
Ëar trois ou quatre, se dirigeant, comme eux, vers le Champ de lars.
— Hé! se disait-on d'un groupe à l'autre, vous êtes curieux !
— Je veux voir la couleur de leurs sabres au soleil.
— Les épaulettes vont faire la parade, et il n'y en a pas de gaies, des parades, sans quelques soufflets ou coups de pied au cul.
— Et nous fournirons l'esprit.
L'un d'eux, sortant d'une orgie, paraissait ivre. Un de ses camarades lui cria : — Va te coucher.
— Je ne me coucherai que dans ma bière, ou sur le cadavre d'un monsieur galonné, répondit l'étudiant.
Le malheureux avait prédit sa double destinée... Quelques jours après, dans deux rencontres successives, il avait tué un des meilleurs officiers du régiment, et il avait été tué par un enfant qui avait à peine l'âge requis pour porter l'uniforme.
Mais il ne faut pas anticiper sur les événements de cette triste journée. Le Champ de Mars était beaucoup plus peuplé qu'on n'eût dû s'y attendre, vu l'heure matinale; il y awùt un grand nombre de curieux, outre les étudiants qui se promenaient en ricanant; les plus jolies filles de Rennes, les petites ouvrières, les grisettes, etc., se trouvaient la. Beaucoup de femmes du monde, curieuses de vou-
ée nouveau régiment j s'étaient mêlées à la foule en charmants négligés. La curiosité était énorme. Eu effet, c'était pour ainsi dire pour le régiment comme un jour di début.
Dans les villes de gai nison, on se pique d'être connaisseur, et c'est
chose fort usuelle que d'entendre, juger la tenue et l'habileié d'un régiment perdes personnes qui devraient n'\ rien comprendre. Les officiers qui ont tenu garnison en province savent si bien que la bonne renomme*; d'un régiment tient au jugement qu'en portent l^s bourgeois, que, tout en méprisant les pékins, ils se donnent une énorme peine pour qu'ils ne trouvent rien à blâmer. Le colonel du régiment dont nous parlons était fort convaincu de cette vérité, et il avait été jusqu'à dire à ses officiers qu'il y allait de l'honneur du régiment.
Toute la population était dans l'attente, lorsque enfin arrivi le régiment; il détila en bon ordre, et se rangea en bataille. 11 y eut un singulier moment de silence à son apparition. Fuis, à mesure que les escadrons passaient devant le talus sur lequel étaient pêle-mêle les étudiants, les femmes et les grisettes, les chuchotements commencèrent. Far une sorte de déférence pour la force et le Courage de Poyer, on lui avait lait place tout a lait au bord du talus, de façon qu'il était en avant d'un groupe nombreux d'étudiants qui le cachaient à tous ceux qui se trouvaient un peu en article.
Le défilé avait lieu dans le plus grand ordre, les étudiants dévorant de l'œil les officiers, ceux-ci regardant les étudiants pat -dessus l'épaule; les observations commençaient à se croiser et à se jeter d'un groupe à l'autre, lorsque parut Melchior de Lesly.
C'était un beau et brave jeune homme fièrement campé sur un magnifique cheval anglais, qu'il tenait sérié, tandis que le noble animal, piaffant sous la main qui le conduisait, jetait son ardeur et sa vie par ses naseaux ouverts et transparents; un murmure d'admiration, parmi les femmes, éclata à la vue du beau jeune homme, et les étudiants répondirent à ce murmure par un ricanement bruyant, au milieu duquel quelques voix firent entendre le cri : — Silence ! silence I
Puis, on se dit tout bas à l'oreille : — C'est le recommandé de Valvins.
Cependant, au milieu de ce mouvement général, il se passa une petite scène particulière , rapide comme reclair. Au moment où Melchior de Lesly arriva devant le groupe où se trouvaient ensemble, et sur le premier plan, Poyer, Valvins et Fabien, Lcsly envoya un léger salut de la tète. Valvins le prit pour lui et le. lui rendit.
— Oh I ce n'est pas toi qu'on salue, dit Poyer.
Au même instant, Melchior de Lesly s'aperçut du mouvement de Valvins, il le reconnut et le salua avec une sorte de déférence affectueuse, qui montrait que ce n'était pas à lui que s'était adressé le premier petit signe familier. En ce moment, Poyer, emporté par la haine qu'il éprouvait pour Lesly, se retourna assez vivement en disant : — Qui diable est-ce donc qu'a salué ce marquis galonné ?
Aussitôt il aperçut une tête de femme se glissant entre les épaules de quelques étudiants, et suivant, d'un œil ardent et amoureux, la marche du bel officier. Celte femme, c'était Carmélite.
Y eut-il en Poyer un premier mouvement d'aveugle fureur, ou plutôt le mystère de cette tristesse qui le tourmentait depuis quelques jours se révéla-t-il à lui ?
La raison de l'homme a cela d'admirable et de misérable à la fois, c'est qu'en cherchant à tout expliquer, elle a pénétré si avant dans les secrets de la nature, qu'il a le droit de croire qu'il participe à l'intelligence éternelle qui gouverne l'univers; et à mon sens, le plus magnifique témoignage de la grandeur de l'homme , c'est d'avoir compris sa petitesse devant Lieu. Mais ce don inappréciable a son fâcheux revers. L'homme , parce qu'il a trouvé la raison de beaucoup de choses, nie volontiers toutes celles dont la raison lui échappe. Ainsi, il n'admet pas ces vagues instincts qui, au milieu de la sécurité la plus profonde, vous montrent le fantôme d'un malheur passant à l'horizon de l'âme, images indéfinissables qui épouvantent les plus intrépides. Pas plus que ces étranges avertissements, les raisonneurs n'admettent ces vives illuminations qui, d'un éclair rapide, montrent à un homme tous les dangers, tous les écueils, toutes les trahisons où il marche en aveugle.
Ainsi Poyer, en reconnaissant Carmélite, en voyant la direction de son regard qui suivait ardemment la marche du beau Melchior de Lesly, de ce jeune officier dont le premier aspect avait épouvanté sa farouche intrépidité, Foyer, dis-je, se sentit connue frappé au cœur, il chancela, et dit en s'appuyant sur Valvins : — Carmélite est une gueuse, et demain tu iras dire à ma mère: que je suis mort.
Ces paroles avaient l'air d'une folie; mais elles firent pâlir Fabien.
La violence de la nature de Poyer domina cependant et presque aussitôt ce mouvement de terreur; il écarta violemment tous ceux qui pouvaient lui faire obstacle et s'élança vers Carmélite. A sa vue, la jeune tille poussa un cri, et voulut s'échapper connue si elle eût ht son arrêt de mort dans le regard de Foyer. Mais il l'atteignit à son premier pas et l'arrêta.
Carmélite, hors d'elle, perdant toute raison et oubliant qu'un mot pouvait la justifier, s'écria : — Que me voulez-vous? je ne vous connais pas!
MO
I omission GÉNÉR M.i:
— Tu no me connais pas I reprit Poyer, dont la colère semblait chercher un ennemi qu'il pût anéantir.
— Poyer!... Poyer, «lit Fabien en B'élançant entre lui et la jeune fille... toucher une femme, Frapper mu' femme, c'est une lâcheté.
Poyer leva le poing sur Fabien, qui resta Impassible, lundis que Carmélite, se prenant à la protection qui s'offrait à elle, s'écria en bc plaçant derrière le jeune l ne : — Ah ! Fabien, sauve moi I
La menace de Pover, lorsqu'il avait levé le poing, Vie s'était adresser qu'à l'homme, quel qu'A fût, qui l'accusait d'une lâcheté. Mais,
lorsqu'il eut entendu le en de Carmélite, ee cri qui lui apprenait d'un
côté que Fabien la connaissait, et qui lui révélait d'un autre l'intimité de leurs relations, Poyer resta Immobile, U jeta sur Valvinsun regard éperdu : sa main se baissa lentement, et il dit d'une voix
sourde : — Fininono-le, emmené le...
— Viens, Fabien, dit Valvins en l'entraînant.
Fabien iiésita, mais Carmélite avail disparu, et il suivit Valvins.