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Les aventures de Tom Sawyer

Mark Twain, (Florida, Missouri, 1835- Redding, Connecticut, 1910). Son veritable nom est Samuel Langhorne Clemens.

Ne dans une famille modeste, il n’a que douze ans quand il perd son pere et doit travailler. ll exerce de nombreux metiers : apprenti imprimeur, pilote sur le Mississippi, soldat pendant la guerre de Secession, chercheur d’or, journaliste, ecrivain.

En 1874, il commence ^ ecrire Les Aventures de Tom Sawyer, publiees en 1876. 11 publie des articles de journaux, des nouvelles, des romans comme Le Prince et le Pauvre en 1882 et Huckleberry Finn qui fait suite aux Aventures de Tom Sawyer, en 1884.

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- Tom !

Pas de reponse.

- Tom, viens ici !

La vieille dame langa un coup d’oeil dans la piece, puis elle reprit d’une voix plus calme en donnant de grands coups de balai sous le lit :

- Je n’ai jamais vu un garnement pareil ! Mais elle ne delogea que le chat.

Elle entendit soudain un leger bruit et se retourna juste a temps pour attraper par la veste un jeune gar^on.

- Je te tiens ! Que faisais-tu dans ce placard ?

- Rien.

- Rien ? Regarde tes mains, ta bouche. Que signifie tout ce barbouillage ? C’est de la confiture. Tu vas recevoir une belle correc' tion !

Le jeune gar^on se mit a crier :

- Attention, derriere toi !

La vieille dame fit brusquement demi-tour et Tom en profita pour decamper. II escalada la cloture du jardin et disparut.

Xante Polly eclata de rire :

- Je me laisserai done toujours prendre ! Tom a le diable au corps, mais e’est le fils de ma pauvre soeur et je n’ai pas le courage de lui donner des fessees. Pourtant, il va de nouveau faire I’ecole buissonniere cet apres-midi et je serai forcee de le punir en le faisant travailler demain. Quel dommage qu’il ne ressemble pas plus a son jeune frere Sid !

En effet, Tom fit I’ecole buissonniere et s’amusa beaucoup. II se battit meme avec un jeune gar^on, nouveau venu au village de Saint-Petersburg.

Quand Tom rentra chez lui, il etait fort tard. II se glissa par la fenetre, mais sa tante I’attendait. Tante Polly vit les vetements tout dechires de son neveu et elle le priva de sortie pour le lendemain, samedi, qui etait pourtant un jour de conge.

Le lendemain, il faisait un temps magnifique. Tom sortit de la maison, arme d’un baquet de lait de chaux et d’un long pinceau. Il exami-

na la palissade autour du jardin. . . et il se seri' tit profondement triste. II devait badigeonnet une palissade longue de trente metres et haute d’un metre cinquante !

A ce moment, Jim, le petit Noir, s’avan9a en sautillant, un seau vide a la main. II partait chercher de I’eau a la pompe du village. Tom avait horreur de cette corvee, mais aujourd’hui il n’etait plus de cet avis. A la pompe, on rencontrait des amis, on se battait, on echangeait des jouets. . .

- He, Jim ! fit Tom. Je vais aller chercher de I’eau si tu veux donner un coup de pinceau a ma place.

- Je ne peux pas. C’est interdit.

- Je te donnerai aussi une bille route blanche, proposa Tom.

Jim reflechit, posa son seau et prit la bille. Deux minutes plus tard, il deguerpissait a route allure, le seau a la main et le derriere en feu. Tante Polly avait tout vu et elle lui avait administre une fessee avec sa pantoufle. Et Tom ? Il badigeonnait la palissade avec courage. Cela ne dura pas. Le jeune gar^on imaginait ses copains partant en expedition, alors que lui etait oblige de travailler un samedi. Soudain, il eut une idee de genie et reprit son pinceau. Il venait d’apercevoir Ben Rogers,

un de ses copains, qui grignotait une pomme.

- Salut, mon vieux ! fit Ben. Je vais me baigner. Tu ne veux pas venir? Oh, non! tu aimes mieux travailler.

- Tu appelles 9a travailler ? s’etonna Tom. J’adore peindre... On n’a pas tous les jours I’occasion de badigeonner une palissade, a notre age.

Tom promenait son pinceau, admirait son oeuvre, redonnait une touche par-ci, par-la... Ben, tres interesse, demanda :

- He ! Tom, laisse-moi peindre un peu.

- Tante Polly ne serait pas d’accord. II n’y a pas un type sur deux mille capable de faire correctement ce travail.

- Je te donnerai toute ma pomme.

Tom tendit son pinceau, I’air ennuye. Et tandis que Ben transpirait en plein soleil, Tom croquait la pomme a belles dents, en pensant a ses prochaines victimes.

Celles-ci ne tarderent pas a arriver. Les gar- 90ns du village etaient venus pour se moquer de Tom, mais tous restaient pour badigeonner la palissade.

En echange de quelques coups de pinceau, Billy Fisher remit a Tom son cerf-volant, et Johnny Miller lui donna un rat mort, attache a une ficelle.

Plusieurs heures s’ecoulerent ainsi.

Au milieu de Tapres-midi, Tom etait devenu le gar9on le plus riche du village. 11 possedait un trognon de pomme, un rat mort et une ficelle, douze billes, un fragment de verre bleu, une bobine vide, une clef qui n’ouvrait rien du tout, un morceau de craie, un bouchon de carafe, un soldat de plomb, deux tetards, six petards, un chat borgne, un bouton de porte en cuivre, un collier de chien (mais pas de chien), un manche de couteau, quatre pelures d’orange et un vieux chassis de fenetre completement casse.

Tom etait ravi : il avait passe un moment agreable sans se fatiguer et la palissade etait enduite d’une triple couche de chaux.

Finalement, la vie n’etait pas si terrible que 9a. Tom venait de decouvrir que pour qu’un enfant ou un adulte ait envie de quelque chose, il suffisait de lui faire croire que cette chose etait difficile a obtenir.

Fier de son travail, le jeune gar9on se dirigea vers la maison ou I’attendait sa tante.

Tante Polly somnolait, son chat sur les genoux.

- Est-ce que je peux aller jouer maintenant ? lui demanda Tom. J’ai fini mon travail.

- Tu sais bien que j’ai horreur des mensonges.

- C’est vrai, ma tante ! Tout est fini.

La vieille dame etait persuadee que son neveu avait abandonne sa peinture depuis longtemps. Elle sortit pour examiner la palis' sade. Quelle surprise en apercevant le travail termine !

- C’est incroyable ! s’exclama-t'elle. Bravo ! Voila une pomme pour te feliciter. Tu peux aller jouer, mais tache de rentrer a Theure, sinon gare a toi !

Tom se dirigea vers la place du village. En chemin, il passa devant la maison de son ami Jeff Thatcher. Une ravissante petite fille aux yeux bleus se trouvait dans le jardin. Tom ne I’avait jamais vue auparavant. Elle avait deux longues nattes blondes et portait une robe d’ete blanche.

Ce fut le coup de foudre ! Tom oublia aussitot une certaine Amy Lawrence qu’il croyait aimer a la folie et il regarda cet ange descendu du ciel expres pour lui. La petite fille I’avait elle aussi remarque. Alors, Tom se mit a faire mille et une acrobaties pour se faire admirer.

Au bout d’un moment, la petite fille fit demi-

tour. Tom courut jusqu’a la cloture du jardin et soupira : son amour I’abandonnait.

Pourtant, avant de disparaitre, la petite fille lui lan^a une fleur, une pensee, par-dessus la barriere.

L’air de rien, Tom couvrit la fleur de son pied nu, la coin^a entre deux orteils et s’eloigna a cloche-pied, emportant son tresor qu’il cacha ensuite dans sa veste, tout pres de son coeur.. .

Ce soir-la, Tom etait si gai que tante Polly s’inquieta : que lui etait-il done arrive ? Pendant que la vieille dame etait a la cuisine, Sid, le frere de Tom, saisit le sucrier, mais celui'ci lui echappa des mains et se cassa en mille morceaux. Tom etait ravi : pour une fois, Sid, le chouchou de tante Polly, allait se faire gronder.

La vieille dame accourut. Furieuse, elle tapa Tom qui hurla :

- Arrete ! C’est Sid qui a casse le sucrier !

- Ce sera pour routes les fois ou tu n’as pas ete puni quand tu le meritais, declara tante Polly qui regretta aussitot ce qu’elle venait de dire, mais prefera se taire car admettre qu’elle avait eu tort aurait ete mauvais pour la discipline.

Tom alia bouder dans son coin. 11 savait bien que sa tante etait desolee, pourtant il ne vou' lait plus ni I’ecouter, ni lui adresser la parole. 11 s’imaginait allonge sur son lit de mort. Tante Polly se penchait au-dessus de lui et le suppliait de lui pardonner. Mais lui, Tom, se retournait vers le mur et mourait sans dire un mot.

Ensuite, il inventa une autre histoire : un homme I’avait repeche dans la riviere et rapportait son cadavre a la maison. Son pauvre coeur ne battait plus. Tante Polly, desesperee, se jetait sur lui en pleurant.

En imaginant cette scene terrible, Tom pleura, lui aussi, a chaudes larmes.

Il se souvint alors de la fleur et la sortit de sa veste. La pensee etait toute fanee... Tom se demanda si la petite fille blonde aurait pitie de lui, si elle passerait ses bras autour de son cou pour le consoler ? Elle lui tournerait peut-etre le dos ? Tom reflechit longtemps et poussa un long soupir.

Le lendemain, comme chaque dimanche, il fallait apprendre quelques lignes de la Bible. Sid savait sa le^on depuis plusieurs jours, mais Tom n’arrivait pas a s’en souvenir mab gre I’aide de sa cousine Mary.

Le dimanche matin, il fallait aussi se laver. Comment le jeune gar9on se nettoyait'il ? Il essuyait son visage sec et sale avec une serviette. Helas, sa cousine Mary etait la, a cote... Pauvre Tom, il etait bien oblige de se laver et de se coiffer.

Il devait ensuite mettre un chapeau et ses habits du dimanche.

Enfin, Mary et ses deux cousins se rendirent a I’eglise, a I’ecole du dimanche, endroit que Tom detestait profondement. Heureusement, les gargons y faisaient en cachette de nombreux echanges : bouts de reglisse, hamegons... contre des bons points qui per-

mettraient peut-etre un jour de gagner une superbe bible. A peine arrive, Tom fit des echanges avec ses amis et acquit ainsi un grand nombre de bons points.

Bientot, le directeur, monsieur Walters, vint se placer en face des eleves et leur dit :

- Allons, mes enfants. Tenez-vous tous bien droits. Parfait...

Monsieur Walters parla longtemps. Pendant ce temps, Amy Lawrence regardait Tom d’un air affectueux qui mettait le jeune gar9on au supplice. L’aimait'il encore, oui ou non ? Soudain des visiteurs arriverent. Le pere de Jeff Thatcher fit son entree a I’eglise. II etait accompagne d’un bel homme, d’une femme distinguee... et surtout d’une petite fille. La belle inconnue ! Quand Tom I’aper^ut, il se sentit heureux des pieds a la tete et il commen9a a faire le malin pour se faire remarquer : il pin9a ses camarades, leur tira les cheveux et fit de terribles grimaces.

Monsieur Walters presenta les nouveaux venus a ses eleves. Il s’agissait du grand juge Thatcher, de son epouse et de sa petite fille Becky. Quel honneur pour monsieur Walters d’accueillir une personne de cette importance ! Le directeur de I’ecole du dimanche aurait voulu pouvoir remettre une bible a I’un de ses

eleves. Malheureusement, aucun d’entre eux ne possedait assez de bons points.

Tout a coup, Tom Sawyer quitta les rangs et il remit a monsieur Walters le nombre necessaire de bons points. Le directeur n’en croyait pas ses yeux. Pourtant les bons points etaient bien la. Comment Tom les avait-il gagnes ? Monsieur Walters n’en savait rien, mais il donna a son jeune eleve une superbe bible. En une seconde, Tom devint un personnage aussi important que le juge Thatcher. Les gardens du village etaient fous de jalousie. Amy Lawrence, elle, etait heureuse et fiere de son amoureux. Elle essayait d’attirer I’attention de Tom, mais le jeune gar^on n’avait d’yeux que pour I’inconnue. Et Amy, desesperee, se mit a pleurer.

Tom ne se rendit compte de rien. 1 1 fut presente au juge, le pere de son ange adore. Sa langue etait comme paralysee, il pouvait a peine respirer. Le juge caressa les cheveux de Tom et lui demanda son nom.

- Tom. Thomas Sawyer.

- Un jour, mon petit Thomas, tu seras un grand homme. Maintenant, je vais te poser quelques questions puisque tu connais si bien la Bible.

Tom rougit et baissa les yeux. On s’en doute :

il etait incapable de repondre a la moindre question... Mais c’est ainsi qu’il fit la connaissance de la famille de Becky Thatcher, son ange adore.

Vers dix heures et demie, la cloche de la petite eglise sonna et les villageois ne tarderent pas a arriver. Les enfants de I’ecole du dimanche allerent s’asseoir aupres de leurs parents. Sid, Mary et Tom rejoignirent tante Polly.

L’eglise etait a present pleine a craquer. Le pasteur pria beaucoup, pria longtemps pour tout le monde... Amen.

Pendant ce temps, Tom observa attentivement une mouche qui faisait sa toilette, puis il sortit de sa poche I’un de ses meilleurs tresots : un gros scarabee noir aux mandibules formidables.

A la fin de la matinee, Tom etait ravi : il n’avait pas ecoute grand-chose, mais il s’etait bien amuse.

Le lundi matin, Tom s’eveilla et rMechit. S’il se trouvait une petite maladie, ce serait un

excellent moyen de ne pas aller a I’ecole. Hum... Sa dent bougeait? Oh, non! Tante Polly etait capable de la lui arracher. II souleva son drap et examina I’ecorchure qu’il s’etait faite au gros orteil. Sa maladie etait toute trouvee !

Tom se mit a gemir pour reveiller son frere :

- Sid 1 Sid !

- Que se passe-t'il ? demanda Sid en baillant.

- Aaah... Ne me touche pas, murmura Tom.

- Qu’as'tu ? Je vais appeler tante Polly.

- Non, ce n’est pas la peine. Aaah... Je te pardonne... Aaah! Je te pardonne tout ce que tu m’as fait. Quand je serai mort...

- Non, Tom ! Tu ne vas pas mourir !

Sid quitta la chambre a toute vitesse et courut chercher tante Polly :

- Viens vite ! Tom va mourir !

- II va mourir? Je n’en crois pas un mot... fit tante Polly qui grimpa I’escalier quatre a quatre. Elle etait toute pale. Ses levres tremblaient et elle se pencha sur le lit de son neveu :

- Tom, Tom... Qu’as-tu, mon petit ?

- Aaah... Mon gros orteil est tout enfle.

La vieille dame se laissa tomber sur une chaise, riant et pleurant a la fois :

- Ah, Tom ! Arrete de dire des betises et sors de ton lit !

Tom s’arreta de gemir et declara :

- A cause de mon orteil, j’ai oublie ma dent qui bouge... Aaah !

- Ne crie plus! dit tante Polly. Ouvre la bouche. C’est exact, ta dent remue. Je vais rarracher.

- Oh, non! Pitie! s’ecria Tom. Je n’ai plus mal.

Mais tante Polly ne ceda pas et au moyen d’un fil de sole, elle arracha la dent de son neveu.

Sur le chemin de I’ecole, Tom rencontra Huckleberry Finn, le fils de I’ivrogne du vib lage. Les meres de Saint-Petersburg le detestaient, mais les enfants, eux, I’admiraient et I’enviaient, car Huckleberry faisait tout ce qu’il voulait. II pechait ou nageait quand il en avait envie. jamais de toilette, jamais de vetements propres ! Et il connaissait une vraie collection de jurons !

- Salut, Huck ! fit Tom.

- Salut !

- Qu’est'Ce que tu transportes ?

- Un chat mort. Qa sert a soigner les verrues.

- je connais un meilleur moyen, dit Tom. Il faut tremper la verrue dans de I’eau de bois mort en pronon^ant une formule : « Eau de pluie, eau de bois mort, grace a toi ma verrue sort ». Apres, on fait onze pas tres vite en fermant les yeux, on tourne trois fois sur place et on rentre chez soi sans desserrer les dents.

- Pas mal, mais il y a mieux...

Huck confia a Tom une recette infaillible :

- Tu prends un chat mort et tu vas au cimetiere vers minuit quand on vient d’enterrer quelqu’un qui a ete mechant. Lorsque minuit sonne, un diable arrive, ou deux, ou trois... Quand ils emportent le bonhomme qu’on a enterre, tu lances ton chat et tu dis :

« Diable, suis le cadavre ; chat, suis le diable ; verrue, suis le chat; toi et moi, c’est fini ! »

- Tu as deja essaye ? demanda Tom.

- Non, dit Huck. Cette nuit, ce sera la premiere fois. Les diables vont surement venir chercher le vieux Hoss Williams aujourd’hui.

- Je peux venir avec toi ?

- Oui, si tu n’as pas peur.

- Peur, moi? Jamais! s’ecria Tom. Tu viendras me chercher, d’accord ?

- D’accord.

Les deux amis se separerent.

Peu apres, Tom atteignit I’ecole et se glissa discretement a sa place.

- Thomas Sawyer ! cria le maitre. Viens ici 1 Pourquoi es-tu en retard une fois de plus ? Tom s’appretait a inventer un mensonge extraordinaire, quand il reconnut deux nattes blondes et s’aper^ut que la seule place libre du cote des filles se trouvait pres de Becky Thatcher. Comme il savait que pour le punir, le maitre I’enverrait s’asseoir parmi elles, il repondit :

- Je parlais avec Huckleberry Finn.

- Qu’est'Ce que tu as fait ? Tu parlais avec ce vagabond ? sursauta I’instituteur, horrific. Tu merites le fouet 1

Et le maitre se mit a taper sur Tom jus-

qu’a en avoir le bras fatigue.

- Maintenant, va t’asseoir avec les filles et que 9a te serve de le^on !

Quand les eleves ne s’occuperent plus de lui, Tom deposa une peche devant sa voisine en gribouillant sur une ardoise : « Prends cette peche. J’en ai d’autres. »

La petite fille lut ce qu’il avait ecrit et ne bougea pas. Tom dessina alors quelque chose sur son ardoise : une maison biscomue et un bonhomme monstrueux.

- Laisse-moi voir, murmura la petite fille. C’est tres joli. J’aimerais tant savoir dessiner.

- Facile, chuchota Tom. Je t’apprendrai a midi si tu ne rentres pas dejeuner.

- Je resterai si tu veux.

Ensuite, Tom griffonna trois mots sur I’ardoise, en se cachant de sa voisine.

- Montre-moi ce que tu as ecrit, demanda la petite fille.

- Non. Tu le repeteras.

- Je te jure que je ne dirai rien...

Becky essaya d’ecarter la main de Tom qui fit semblant de resister. Bientot apparurent ces mots traces sur Pardo ise : « Je t’aime. »

A ce moment'la, le jeune gar^on sentit deux doigts qui lui serraient Poreille et Pobligeaient a se lever. Le maitre conduisit Tom

jusqu’a son banc, puis regagna sa place sans un mot.

Tom avait mal a I’oreille, mais il se sentait parfaitement heureux : il avait rendez-vous avec son ange adore.

Tom essaya de faire un effort pour travailler, mais tout dansait dans sa tete... II bailla jusqu’a la fin de la matinee. A midi enfin, Tom rejoignit Becky Thatcher et lui chuchota a I’oreille :

- Fais croire que tu rentres chez toi. Quand tu seras arrivee au toumant, reviens sur tes pas. Moi, je te retrouverai devant I’ecole.

Un peu plus tard, Tom et Becky s’installerent tous les deux devant une ardoise, dans une salle de classe completement vide. Et Tom donna a Becky sa premiere le9on de dessin. II guidait sa main sur I’ardoise. Us dessinerent tout d’abord une maison, puis un bonhomme.

- Aimes'tu les rats ? demanda soudain Tom.

- Non, j’en ai horreur. Moi, ce que j’aime, c’est le chewing-gum.

- Moi aussi ! fit le jeune gar^on.

- C’est vrai ? J’en ai. Je vais t’en donner mais

il faudra me le rendre.

Quelle sensation agreable ! Tom et Becky se mirent a macher, chacun leur tour, le meme bout de chewing-gum, en se dandinant de plaisir.

- Tu as deja ete fiancee ? demanda Tom.

- Non.

- Qa te plairait ?

- Je ne sais pas. Comment fait-on ?

- 11 suffit de dire a un gar^on qu’on ne se mariera qu’avec lui, expliqua Tom. Alors on s’embrasse et c’est tout. Facile comme bonjour.

- Pourquoi faut-il s’embrasser ? s’etonna Becky.

- Farce que. . . Bon. . . Heu, tout le monde fait 9a, bafouilla Tom.

- Tout le monde ?

- Tous ceux qui s’aiment. Tu te rappelles ce que j’ai ecrit sur I’ardoise ?

- Heu...

- Tu preferes que ce soit moi qui le dise ? Tom souffla trois mots a I’oreille de la petite fille et il ajouta :

- A ton tour de dire la meme chose.

- Tourne la tete pour ne pas me voir, fit Becky. Tu n’en parleras a personne. Promis, Tom ?

- Promis !

La petite fille se pencha vers Tom et murmura :

- Je t’aime !

Alors Becky se leva d’un bond et courut dans la classe, poursuivie par Tom qui la rattrapa et la prit par les epaules :

- II ne manque plus que le baiser. N’aie pas peur. Ce n’est rien du tout.

Tom ecarta le tablier blanc que Becky avait place devant son visage et il I’embrassa.

- Et voila. Tu n’aimeras que moi et tu n’epouseras que moi. Promets-le.

- je n’aimerai que toi et je ne me marierai avec personne d’autre que toi, jura Becky. Et toi ?

- Evidemment, c’est la meme chose. Quand personne ne nous verra, nous marcherons Tun a cote de I’autre. On s’amusera, tu verras. D’ailleurs avec Amy Lawrence...

Tom s’interrompit aussitot, sentant qu’il avait fait une gaffe. Mais il etait trop tard.

- Oh, Tom ! s’ecria Becky qui se mit a sangloter. Je ne suis pas ta premiere fiancee.

- Ne pleure pas. Je n’aime plus Amy.

- Je ne te crois pas. . .

Tom essaya de calmer Becky, mais rien n’y fit.

- Je... je... bafouilla-t-il. Je n’aime que toi. Seuls de nouveaux sanglots lui repondirent.

Alors Tom tira de sa poche son tresor le plus precieux : une boule de cuivre.

- Tiens, Becky. Prends-la. Je te la donne.

La petite fille prit la boule et la jeta par terre. De^u, Tom quitta I’ecole a grands pas. 11 decida qu’il ne reviendrait pas ce jour-la. Et il s’eloigna vers de lointaines collines.

Un peu plus tard, Becky finit par s’inquieter. Elle fit le tour de la cour et cria le plus fort possible :

- Tom ! Tom, reviens !

Helas, aucune reponse ne lui parvint. Tom etait bel et bien parti. Becky s’assit sur une marche et recommen^a a pleurer. Bientot, les eleves seraient de retour et elle n’aurait personne a qui confier son chagrin.

Tom marcha longtemps. 11 sauta deux ou trois fois par-dessus un ruisseau.

Une demi-heure plus tard, il disparaissait derriere le chateau de madame Douglas, situe au sommet de la colline de Cardiff.

Tom penetra dans une foret touffue et s’assit au pied d’un grand chene. Pas un chant d’oiseau. La nature tout entiere semblait endormie.

Tom se sentait triste, terriblement triste. II avait envie de mourir. .. mourir au moins pendant quelque temps.

Et s’il disparaissait mysterieusement ? Que se passerait'il 1 Qu’en penserait Becky ?

II pourrait devenir soldat. Plus tard, il revien' drait, couvert de decorations, de cicatrices et de gloire.

Non, il rejoindrait plutot les Indiens et deviendrait un grand chef, plein de plumes et de tatouages affreux.

Mais non ! II y avait encore bien mieux : il serait pirate. Son navire sillonnerait les mers. Son nom, Tom Sawyer le Pirate Noir, serait connu dans le monde entier et tous le craindraient. C’etait decide : il quitterait la mai' son de tante Polly des demain matin.

En attendant, il tira un couteau de sa poche et se mit a creuser la terre. Il en sortit un petit coffret de bois et murmura :

- Que ce qui n’est pas venu, vienne ! Que ce qui n’est pas parti, reste !

Tom souleva le couvercle. Le coffret contenait une seule bille.

- Qa alors ! dit'il en se grattant la tete. Furieux, il lan9a la bille au loin. Il y avait de quoi s’inquieter. Pour la premiere fois, une technique magique infaillible ne marchait

pas. II avait pourtant bien enfoui la bille dans le sol en pronon^ant une formule secrete. Quinze jours plus tard, il aurait du retrouver a cote de cette bille toutes celles qu’il avait perdues. Eh bien, non !

Tom oubliait, bien sur, qu’il s’etait deja servi plusieurs fois de cette technique sans obtenir le moindre resultat. Le jeune gar^on finit par conclure qu’une sorciere avait du lui jouer un tour a sa fa9on.

Comme il etait inutile de se battre contre les sorcieres, Tom abandonna la partie. Il se contenta de retrouver la bille qu’il avait jetee.

Il tira une bille de sa poche et la langa dans la direction de la premiere en disant :

- Bille de mon coeur, va rejoindre ta soeur ! Apres de nombreux essais, il recupera son bien. Comme quoi, les formules magiques marchent toujours, quand on sait les utiliser !

Ce soir-la, Tom et Sid monterent se coucher a neuf heures et demie comme d’habitude. Sid ne tarda pas a s’endormir, mais Tom resta eveille car il attendait Huckleberry. II entendit les bruits de la nuit : le tic-tac de la pendule, le craquement des meubles, le faible ronflement de tante Polly...

A onze beures, il s’babilla a toute vitesse. II enjamba la fenetre et se laissa glisser jusqu’au rez-de-cbaussee. Huckleberry Finn etait la, tenant son cbat mort a la main.

Une demi'beure plus tard, les deux gar^ons atteignirent le cimetiere. Les mauvaises berbes recouvraient en partie les tombes. Un bibou ulula... Le vent gemissait dans les arbres... Tom et Huck, effrayes, se cacberent derriere trois grands ormes, a quelques centimetres de la tombe de Hoss Williams.

Soudain Tom serra le bras de Huckleberry.

- Qu’est'Ce qu’il y a ? demanda Huck.

- Tu n’as pas entendu ?

Les deux gardens se blottirent I’un contre I’autre.

- Voila les diables qui viennent, souffla Huck, le coeur battant. Qu’est-ce que nous allons faire ?

- Je ne sais pas. Ils vont nous voir ?

- Surement, fit Huck. Ils voient dans le noir aussi bien que des chats. Je n’aurais jamais du venir ici.

- N’aie pas peur. Si nous ne bougeons pas, ils ne nous remarqueront peut-etre pas. Chut! Ecoute 1

Les deux gar^ons respiraient a peine. A I’entree du cimetiere, des murmures se firent entendre.

- Regarde, chuchota Tom. Qu’est-ce que e’est ?

- Un feu de I’enfer, repondit Huck. Fuyons ! Trois silhouettes s’approcherent. L’une d’elles portait une vieille lanteme. Huckleberry glissa quelques mots a I’oreille de Tom :

- L’un des diables est un homme. Je reconnais sa voix. C’est le vieux Muff Potter.

- Impossible...

- Si, je te jure 1 II est saoul comme d’habitude. Avec lui, rien a craindre.

Les silhouettes s’approchaient. Elies chet' chaient sans doute quelque chose.

- J’en reconnais un autre, fit Tom a voix basse. C’est Joe I’lndien.

- Pas de doute. Lui, il est pire qu’un diable... Les silhouettes s’arreterent pres de la tombe de Boss Williams.

- C’est ici ! dit le troisieme homme en soulevant sa lanterne... Tom et Buck reconnu' rent aussitot le jeune docteur Robinson. Potter et Joe I’lndien deposerent une sorte de brancard sur le sol, prirent deux pelles et se mirent a creuser.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes hisserent un cercueil et le placerent sur I’herbe. 11s I’ouvrirent a I’aide de leurs pelles et en sortirent le corps de Boss Williams. Potter Tinstalla ensuite sur le brancard, le recouvrit d’une couverture et I’attacha avec une corde qu’il coupa avec son couteau.

- (^a y est, docteur ! dit'il. Mais il faut nous donner un autre billet de cinq dollars.

- Qu’est'Ce que cela signifie ? s’exclama le docteur Robinson. Je vous ai payes d’avance. Joe rindien s’approcha du docteur, le regard mauvais :

- 11 y a des choses qu’on n’oublie pas. 11 y a cinq ans, vous m’avez chasse de la cuisine de

votre pere parce que j’etais venu demander un bout de pain. Quand j’ai jure que je me vengerais, votre pere m’a fait arreter. Ce soir, je vous tiens et vous allez le regretter.

Joe I’Indien tendit son poing, mais le docteur I’envoya rouler dans I’herbe.

- Ne touchez pas a mon copain! s’ecria Potter en lachant son couteau.

II saisit le docteur Robinson et une lutte achamee commen9a.

Joe rindien se releva, ramassa le couteau de Potter et se mit a toumer autour des deux hommes, pret a frapper son ennemi.

Le docteur saisit alors un morceau de bois, place sur une tombe, et il s’en servit pour assommer Potter. Joe I’lndien bondit et planta le couteau dans la poitrine du jeune docteur qui tomba, tout ensanglante, sur le corps de Muff Potter.

Quand la lune disparut derriere d’epais nuages, Tom et Huckleberry, epouvantes, s’enfuirent dans la nuit.

Joe rindien attendit le retour de la lune et il ricana :

- Je suis venge...

Puis il pla9a delicatement le couteau dans la main de Muff Potter et s’assit sur le cercueil de Hoss Williams.

Cinq minutes plus tard, Potter reprit conscience. II decouvrit le couteau ensanglante et le corps du docteur Robinson. Affole, il se redressa et aper^ut Joe :

- Qu’est'Ce qui s’est passe ?

- Une bien vilaine histoire, repondit Joe rindien. Pourquoi as-tu fait ga ?

- Moi ? Je n’ai rien fait !

Potter se mit a trembler et palit :

- Je n’aurais pas du boire, ce soir... Dis, Joe, tu es stir que c’est moi ? C’est affreux. . . Imperturbable, Joe I’lndien raconta :

- Tu lui as saute dessus. Vous vous etes battus jusqu’a ce qu’il essaie de t’assommer avec ce morceau de bois. Au premier coup, tu t’es releve. Avant le deuxieme coup, tu as ramasse ton couteau et tu le lui as plante dans la poitrine.

- C’est la faute du whisky, gemit Potter. Je me suis souvent battu, Joe, mais jamais avec une arme. Joe, tu ne le diras a personne ? Muff Potter s’agenouilla devant le meurtrier et joignit les mains.

- Non, je ne dirai rien, promit Joe I’lndien.

- Oh, merci ! dit Potter en pleurant.

- Arrete de pleurnicher maintenant, file et ne laisse pas de traces derriere toi.

Joe regarda Potter s’eloigner et murmura :

- J’espere que ce peureux n’osera pas revenir chercher son couteau.

Trois minutes plus tard, la lune n’eclairait plus que le corps du docteur, le cadavre de Hoss, le cercLieil grand ouvert et la tombe vide... Le silence regnait de nouveau sur le cimetiere.

Muets de terreur, Tom et Huck couraient en direction de I’ancienne tannerie. De temps en temps, ils se retournaient pour voir s’ils n’etaient pas suivis.

Arrives a la porte de I’usine abandonnee, ils s’allongerent par terre, completement epuises.

- Dis Huck, comment 9a va se terminer ? fit Tom a voix basse.

- Par une pendaison si le docteur est mort.

- Mais qui va prevenir la police 1. Nous ?

- Surtout pas ! s’exclama Huck. Tu es fou. Si Joe rindien n’est pas pendu, il finira par nous tuer. Laisse parler Muff Potter. Get ivrogne ne saura pas tenir sa langue.

Tom reflechit en silence et murmura :

- Muff Potter ne sait rien puisqu’il etait evanoui quand Joe a fait le coup'

- Catastrophe...

- Potter est peut-etre mort, lui aussi ?

- Qa m’etonnerait. . .

- Dis Hack, tu es sur que tu ne parleras pas ? demanda Tom.

- Je n’ai pas envie que Joe I’Indien me noie dans la riviere. Nous allons jurer de nous taire quoi qu’il arrive, d’accord ?

- D’accord. On leve la main et on dit : « Je le jure ».

- Non, protesta Huck. ^a, c’est bon pour les filles qui finissent toujours par tout avouer. Non, c’est trop important ! II faut signer un papier avec du vrai sang.

Quelle idee extraordinaire ! Tom ramassa une petite planche et tira de sa poche un morceau de craie rouge, puis il profita d’un rayon de lune pour ecrire les mots suivants :

« Huck Finn et Tom Sawyer jurent de se taire et ils tomberont raides morts s’ils parlent de ce secret. »

Huckleberry n’en revenait pas : comme Tom savait bien ecrire et comme il parlait bien ! Tom prit une aiguille, cacbee dans sa veste, et les deux gar^ons se piquerent chacun le pouce. Ils en firent jaillir une goutte de sang.

Tom traq:a ses initiales T.S. sur la planche ; il montra ensuite a Huck qui ne savait ni lire ni ecrire, comment former un H et un F. Apres avoir prononce des formules magiques, les deux amis enterrerent la planche au pied du mur.

Peu apres, un chien hurla a la mort, a quelques metres des deux gardens qui se serrerent Pun contre I’autre.

- C’est un chien errant, murmura Tom, epouvante. 11 vient montrer qui va mourir.

- Pour qui hurle-t-il : pour toi ou pour moi ? souffla Huck.

- Je ne sais pas...

- On est perdus. . . II va m’emmener en enfer, j’ai ete trop mauvais.

- Moi aussi... gemit Tom.

Mais le chien leur tourna le dos et s’arreta de hurler. Les deux gargons entendirent alors une sorte de grognement de cochon...

- Y a quelqu’un qui ronfle, dit Huckleberry. Comme mon pere quand il etait saoul. Mais ce n’est pas lui car il est parti et il ne revien-dra plus jamais au village.

Tom entraina son ami :

- Suis-moi. Je passe le premier.

- Et si e’etait Joe I’lndien ? s’inquieta Huck. Tous deux avancerent a pas de loup. A cinq

pas du dormeur, Tom mit le pied sur une branche qui se cassa. L’homme, allonge sur le sol, s’agita et un rayon de lune eclaira son visage : c’etait Muff Potter.

Les deux gar^ons reprirent leur marche.

Quand le chien errant hurla de nouveau, ils se retournerent : I’animal fixait Potter du regard.

- C’est pour lui ! s’exclama Tom. C’est done lui qui va bientot mourir.

- 11 est fichu... ajouta Huckleberry.

La nuit etait presque terminee et les deux amis se separerent. Tom se glissa dans sa chambre par la fenetre. 11 se deshabilla sans faire le moindre bruit... Personne ne s’etait

rendu compte de son absence. En fait, Sid etait eveille depuis une heure. Mettrait-il tante Polly au courant de I’escapade de son frere ?

Quand Tom se leva, le lit de Sid etait vide. Pourquoi tante Polly ne Pavait-elle pas reveille ? Tom s’habilla et descendit I’escalier, un pen inquiet. Le petit dejeuner etait termine, pourtant personne n’avait quitte la table. Aucun reproche, aucun regard non plus.

Tante Polly lui fit signe de la suivre et elle fondit en larmes en disant :

- A cause de toi, je vais mourir de chagrin... C’etait pire qu’un millier de coups de fouet. Tom se mit a pleurer et demanda pardon, mais sa tante n’avait plus confiance en lui. Alors Tom prit tristement le chemin de I’ecole. Plus tard, il se vengerait de Sid, ce chouchou et ce rapporteur !

Arrive a I’ecole, il alia s’asseoir a sa place en soupirant.

Un petit paquet etait pose sur sa table : un objet dur enveloppe dans un morceau de papier. Tom ouvrit le paquet et son coeur se brisa : c’etait sa boule de cuivre que Becky lui rendait.

A midi, I’horrible nouvelle se repandit dans tout le village : on avait retrouve un couteau ensanglante pres du cadavre du docteur Robinson, et ce couteau appartenait a Muff Potter ! De plus, un villageois avait apergiu Potter en train de se laver au bord d’un ruisseau, vers deux beures du matin... Lui qui etait toujours sale comme un cocbon ! A present, le sberif le recbercbait. Le maitre d ecole donna conge a ses eleves pour I’apres-midi et tous les habitants de Saint- Petersburg se dirigerent vers le cimetiere. Tom se faufila parmi eux... Soudain quelqu’un lui pin^a le bras. 11 se retouma et vit Huckleberry Finn. Les deux gar^ons se regarderent longuement, puis se separerent, craignant qu’on ne lise dans leurs pensees. Mais les habitants du village ne s’occupaient pas d’eux.

- Pauvre docteur, si jeune... disait Pun.

(^a servira de le9on a ceux qui ouvrent les tombes.

- Quant a Muff Potter, il sera pendu... ajou' tait I’autre.

Tom frissonna de la tete aux pieds ; il venait d’apercevoir Joe I’Indien. Au meme instant, des voix s’eleverent :

- Le voila !

- Voila Muff Potter !

- 11 vient admirer ce qu’il a fait !

Le sherif apparut, poussant devant lui le pauvre Potter, epouvante. Arrive aupres du cadavre de Robinson, il se mit a trembler et eclata en sanglots :

- Je vous jure que ce n’est pas moi qui ai fait 9a.

Potter jeta un regard desempare autour de lui, vit Joe rindien et s’exclama :

- Tu m’avais promis de ne rien...

- C’est bien ton couteau ? interrompit le sherif en tendant I’arme du crime.

- J’aurais... J’aurais du venir... venir le rechercher. . . balbutia Potter qui ajouta en se toumant vers Joe I’Indien :

- Raconte-leur ce qui s’est passe. . . Maintenant, 9a ne sert plus a rien de se taire.

Tom et Huckleberry ne bougeaient pas. Ils ecouterent, horrifies, Joe I’lndien raconter a sa

maniere le meurtre du cimetiere. Cet homme avait certainement vendu son ame au diable, car normalement, un menteur pareil aurait du etre foudroye.

- Potter, pourquoi n’es-tu pas parti ? interro' gea le sherif.

- Je... Je ne sais pas... Je... Je ne pouvais pas... sanglota Muff Potter, desespere.

Joe rindien jura qu’il avait dit la verite, puis tous quitterent le cimetiere.

Tom etait ronge par le remords. II en revait chaque nuit et son frere Sid declara un matin :

- Tom, tu fais des cauchemars et tu m’empeches de dormir. Tu repetes tout le temps : « C’est du sang, c’est du sang! » Ou bien : « Ne me torturez pas, je dirai tout ». Qu’estce que tu caches ? Avoue done 1

Le jeune gar^on se crut perdu. II devrait tout raconter et Joe I’lndien viendrait le tuer. Heureusement, tante Polly intervint :

- C’est a cause de cet horrible crime. J’en reve routes les nuits.

La semaine suivante, pour ne plus parler en dormant, Tom se plaignit de terribles maux

de dents et il se banda la machoire. Mais chaque nuit, Sid deplagait un peu la large bande pour epier son frere. Peu a peu, Tom fit moins de cauchemars et il abandonna son bandage.

Presque tous les jours, le jeune gar^on se ren^ dait devant la fenetre grillagee de la prison. C’etait une baraque en brique, batie a I’ex' tremite du village. Personne ne la surveillait. Tom apportait au prisonnier Muff Potter des bricoles et des cadeaux pour se donner bonne conscience en attendant le proces.

Becky Thatcher etait malade. Elle ne venait plus a 1 ecole et Tom en oublia presque Joe rindien. Si elle mourait, que deviendraithl ? Il n’avait plus envie de jouer; plus rien ne I’interessait... Et tante Polly s’inquieta. Elle voulut lui faire avaler des medicaments tous plus infects et inutiles les uns que les autres. Elle I’arrosait avec de I’eau glacee, puis le frottait avec une serviette rapeuse avant de I’ah longer sous une couverture bouillante...

Les bains chauds, les plongeons glaces : rien n’y fit. Tom etait de plus en plus pale et triste. Un jour, tante Polly entendit parler dune

nouvelle potion. La vieille dame en fit avaler une cuilleree a son neveu qui bondit jusqu’au plafond. La potion brulait autant que le feu ! Tom decida done qu’il etait gueri.

Ce jout'la, il an-iva meme en avance a I’ecole. C’etait la premiere fois de sa vie. Mais au lieu de jouer avec ses amis, il resta debout a I’entree de la cour, les yeux fixes sur la route. Chaque fois qu’une robe apparaissait, son coeur se mettait a battre... Helas, pas de Becky a I’horizon.

Enfin, elle penetra dans la cour. Tom, fou de joie, bondit en riant et criant, bouscula ses camarades, sauta par-dessus une barriere... Mais Becky Thatcher faisait semblant de ne s’apercevoir de rien. Elle finit quand meme par remarquer a voix haute :

- Il y a des imbeciles qui se croient toujours plus malins que les autres...

Terriblement vexe, Tom se releva et quitta I’ecole definitivement.

Oui, la decision de Tom etait prise. Rien, ni personne, ne le ferait changer d’avis. Il n’avait plus d’amis, on ne I’aimait pas. Il allait devenir un pirate.

Au loin, la cloche de I’ecole sonna et Tom se mit a pleurer. Plus jamais il n’entendrait ce bruit-la. Il croisa alors Joe Harper, son

meilleur ami, qui voulait quitter la region. Lui aussi pleurait a chaudes larmes. Sa mere I’avait fouette pour le punir d’avoir vole de la creme a laquelle il n’avait pas touche.

Les deux gar9ons suivirent done la meme route, jurant de ne plus se quitter jusqu’a leur demiere heure.

- Je voudrais devenir ermite, confia Joe. Je me nourrirais de racines et je vivrais dans une grotte.

Tom lui expliqua que la vie d’un pirate etait beaucoup plus agreable et Joe Harper approuva.

Les deux |;ar9ons longerent le fleuve Mississippi. A cinq kilometres de la ville se trouvait une ile, couverte d’arbres. L’lle Jackson etait une lie deserte : quel repaire ideal pour des pirates !

Tom et Joe partirent aussitot a la recherche de Huckleberry Finn qui se joignit immediatement a eux. Les trois amis se donnerent rendez'Vous a minuit exactement, la ou un petit radeau etait amarre. II serait facile de s’en emparer. Ils devaient apporter des lignes, des hame9ons et des provisions.

A minuit, Tom arriva au bord du Mississippi. II siffla doucement...

- Qui va la 1 fit une voix.

- Tom Sawyer, le Pirate Noir de la mer des Antilles. Et vous, qui etes-vous ?

- Huck Finn-les-Mains-'Rouges, et Joe Harper, la Terreur des Mers.

- Donnez-moi le mot de passe !

- SANG ! lancerent les deux complices.

Les pirates transporterent leur materiel sur le radeau : un jambon fume, un quartier de lard, des lignes et des hame9ons... Finn'les- MainS'Rouges avait vole une poele, des feuilles de tabac et des epis de mais pour en faire des pipes, mais il etait le seul qui savait fumer. Les trois amis n’oublierent pas non

plus d’emporter des braises car les allumettes n’existaient pas encore.

- Larguez les amarres ! ordonna Tom.

Le radeau s’eloigna de Saint-Petersburg et deriva au milieu du fleuve. Vers deux heures du matin, il s’ecboua sur le banc de sable a la pointe de Pile Jackson.

Les pirates debarquerent leurs provisions et allumerent un feu grace a leurs braises. Ils firent frire du lard dans la poele. Quelle vie extraordinaire : sous les etoiles, a I’oree d’une foret vierge, sur une Tie deserte !

- C’est genial ! s’exclama Tom. Que diraient

les copains s’ils nous voyaient ?

- Ils mourraient d’envie d’etre ici ! fit Joe. Finn-leS'MainS'Rouges interrogea Tom :

- Dis done, que font les pirates ?

- Ils ne s’ennuient jamais. Ils prennent des bateaux a I’abordage. Ils s’emparent de tout ce qu’ils trouvent a bord. Ils massacrent les membres de I’equipage en les precipitant dans I’eau.

- Et ils emportent les femmes sur leur tie, dit Joe. Ils ne les tuent pas.

- Non ! approuva Tom. Les pirates sont trop nobles !

- Ils portent aussi des habits converts d’or et de diamants ! s’ecria Joe.

- Moi, je ne suis pas habille comme un vrai pirate, soupira Huck.

- Ne t’en fais pas ! Tu seras bientot vetu comme un prince !

Finn'leS'MainS'Rouges ne tarda pas a s’endormir. Tom et Joe ne trouvaient pas le sommeil. Peu a peu, ils se demanderent s’ils avaient eu raison de s’enfuir... et leurs yeux se fermerent enfin.

Quand Tom ouvrit les yeux, il s’assit et regarda autour de lui. Le jour se levait. Joe et Huck dormaient encore. Dans le bois, un oiseau se mit a chanter. Une procession de fourmis apparut, une coccinelle s’envola... Tout ce qui vivait s’eveilla peu a peu. Lorsque les rayons du soleil traverserent le feuillage touffu des arbres, Tom secoua ses camarades. Une minute plus tard, les trois pirates, nus comme des vers, sauterent dans I’eau claire de la riviere. Sur la rive opposee, on apercevait les maisons de Saint- Petersburg, mais les jeunes gar9ons ne regrettaient rien.

Pendant la nuit, le niveau du fleuve avait monte et le courant avait emporte le radeau. Les pirates etaient ravis : plus rien ne les reliait aux autres hommes ! - Huck decouvrit une source d’eau claire et les

trois amis se desaltererent avant de paitir pecher. Puis ce fut [’exploration de la foret vierge ou aucun pirate n’avait encore pose le pied.

Ils rentrerent au camp au milieu de I’apreS' midi et la conversation ne tarda pas a tomber. Le Pirate Noir, la Terreur des Mers et Finn-les- MainS'Rouges, honteux, commen^aient a avoir le mal du pays.

Depuis un moment, un bruit se rapprochait. Les pirates echangerent des regards inquiets. Une sorte de detonation se fit entendre.

- Qu’est'Ce que c’est ? sursauta Joe.

- Ce n’est surement pas le tonnerre, fit Huck.

- Allons voir. . . decida Tom.

Ils se precipiterent vers la rive qui faisait face au village. Ils ecarterent les broussailles et

regarderent discretement le fleuve. A deux kilometres de Saint'Petersburg se trouvait le petit bac a vapeur. II etait noir de monde. Des canots I’entouraient.

- Je sais ! s’ecria Tom. Quelqu’un s’est noye.

- C’est sur, approuva Huck. On tire un coup de canon au ras de I’eau pour faire remonter le cadavre.

- Je voudrais bien etre de I’autre cote de la rive, dit Joe.

- Moi aussi, fit Huck. Je voudrais bien savoir qui Ton recherche.

- Je sais! s’exclama Tom. Je sais qui s’est noye : c’est nous !

Aussitot, les trois garg;ons se sentirent devenir des heros. C’etait fantastique 1 Ils avaient disparu et on les pleurait ! On se reprochait d’avoir ete mechant avec eux ! Ils etaient celehres ! Tout le village devait parler d’eux. Au crepuscule, les recherches s’interrompirent et les pirates regagnerent leur camp. Mais quand il fit nuit noire, Tom et Joe repenserent a leurs families qui s’inquietaient.

- On pourrait peut-etre rentrer, commenga Joe, pas tout de suite... Un autre jour...

- Peuh ! se moqua Tom.

- Poule moLiillee ! ajouta Huck.

Finalement, Huck et Joe s’endormirent. Tom se leva sans bruit et s’approcha du feu. II ramassa un bout d’ecorce, le cassa en deux et ecrivit un message sur chaque morceau. II pla9a ensuite le premier morceau dans sa poche, et deposa dans le chapeau de joe le deuxieme morceau et quelques bricoles qu’il sortit de sa poche ; une craie, une bille, trois hame^ons et une balle en caoutchouc... au cas ou il ne reviendrait jamais. Puis il s’eloigna sur la pointe des pieds en direction du banc de sable.

Tom devait traverser un bras du Mississippi. Il se mit a nager de biais pour lutter contre le courant. Enfin il atteignit la rive, sortit de I’eau et commen9a a suivre la berge.

Il emprunta des chemins deserts et beaucoup plus tard, il arriva derriere la maison de sa tante. Il escalada la palissade, s’approcha de la fenetre du salon derriere laquelle brulait une lampe. Dans la piece, quatre personnes etaient reunies : tante Polly, son here Sid, sa cousine Mary et la mere de Joe Harper. Tom ouvrit lentement la porte et penetra dans le salon sans etre vu.

- Tiens... Pourquoi la porte s’ouvre-t-elle toute seule ? demanda tante Polly. 1 1 se passe des choses etranges.

Vite, Tom se glissa sous le lit, juste a cote du fauteuil de sa tante tandis que Sid refermait la porte.

- Je disais done qu’il n’etait pas mechant, dit la vieille dame. Un petit coeur en or, un peu turbulent...

- C’etait la meme chose avec mon Joe, soupira madame Harper. Toujours pret a faire une betise, mais si gentil... Pauvre petit! Tante Polly et madame Harper eclaterent en sanglots. Tom etait si attendri par son propre sort qu’il en avait les larmes aux yeux. 11 eut soudain envie de sortir de sa cachette et de sauter au cou de sa tante, mais il resista a la tentation et ecouta la conversation.

On s’etait aper9u de la disparition des gar9ons et du radeau. Les habitants du village en conclurent que les trois gar^ons avaient simplement fait une fugue. Helas, on decouvrit le radeau seul, echoue a dix kilometres de Saint- Petersburg et I’on pensa que les fugueurs, pourtant bons nageurs, s’etaient noyes.

On etait mercredi soir. Si Ton ne retrouvait rien avant dimanche, I’office des morts serait celebre. Tom en frissonna.

II etait tard. Madame Harper salua la vieille dame et s’en alia ; Sid et Mary monterent se coucher.

Apres avoir longtemps prie et pleure, tante Polly s’endormit sur le lit du salon. Tom, tres emu, s’approcha d’elle. 11 tira le morceau d’ecorce de sa poche. Allait-il le laisser pres du bougeoir ? Non, il le reprit et le rangea dans sa poche de veste, puis il embrassa la vieille dame et sortit en refermant la porte avec precaution.

Tom longea le Mississippi en direction de Pile Jackson...

Il faisait grand jour quand il se retrouva devant le banc de sable de Pile. Il se reposa un long moment, puis plongea dans le fleuve. Peu apres, il se tenait debout, tout ruisselant, a Pentree du camp. Il entendit la voix de Joe Harper qui disait :

— Tu sais, on peut se fier a Tom. Il ne nous abandonnera pas. Il avait surement un plan en tete et il reviendra comme promis...

— Me voila ! Ian9a Tom en rejoignant ses amis.

Un petit dejeuner constitue de jambon et de poisson fut aussitot prepare en Phonneur de Tom qui raconta ses aventures en les embellissant.

Ensuite, le jeune gar^on s’endormit pendant que les deux autres pirates pechaient au bord de Peau.

Le Pirate Noir, la Terreur des Mers et FinnleS'MainS'Rouges passerent une journee extraordinaire. Mais a la fin de I’apreS'inidi, leurs yeux fixaient sans cesse les maisons de Saint'Petersburg qu’on distinguait au loin. Joe etait completement abattu, Huck n’etait pas tres gai et Tom broyait du noir.

- Les amis... murmura Joe. Si on abandonnait la partie ?

- Espece de bebe, se moqua Huck. Je parie que tu veux revoir ta mere.

- Oui, je veux la revoir et tu voudrais revoir la tienne si tu en avais une, avoua Joe en pleurnichant.

- C’est 9a, pleure bebe ! ricana Tom. Tu veux revoir ta maman ? Alors, vas-y !

Bientot, Joe s’eloigna sans un mot.

- Moi aussi, Tom, je veux m’en aller... dit Huck en baissant les yeux.

- Eh bien, pars ! Qu’est-ce qui te retient ? Huckleberry se leva et rattrapa Joe Harper, sans un regard pour le troisieme pirate.

Tom se sentit soudain tres seul et il s’ecria :

- Attendez ! J’ai quelque chose a vous dire. Joe et Huck firent demi-tour et Tom leur

exposa son plan secret. Un plan extraordi' naire ! Les trois pirates pousserent des cris de joie. II n’etait plus question d’abandonner Tile Jackson... du moins, pas pour I’instant !

Vers minuit, Joe ouvrit les yeux et reveilla ses camarades. L’air etait lourd. Une flamme aveuglante eclaira le visage pale des trois pirates. Au loin, le tonnerre gronda. Un eclair brilla, suivi d’un fracas epouvantable. De grosses gouttes de pluie se mirent a tomber. Terrifies, les trois gargons s’elancerent dans I’obscurite. Un vent furieux secouait la foret. La pluie

cinglait les branches et les feuilles.

Les pirates se mirent a I’abri sous un grand chene qui se dressait au bord du fleuve, dechaine et blanc d’ecume. Les trois gardens eurent soudain I’impression que I’lle eclatait et les emportait vers I’enfer.

Heureusement, I’orage s’eloigna et le calme revint. Encore tremblants de peur, les pirates regagnerent leur camp et realiserent qu’ils avaient echappe de justesse a la mort. Le grand arbre au pied duquel ils dormaient d’habitude, avait ete foudroye !

Tant bien que mal, les gar^ons ranimerent le feu et parlerent jusqu’a I’aube, car il etait impossible de dormir sur le sol trempe.

Au lever du soleil, ils s’allongerent sur le banc de sable et s’endormirent. A cause du secret de Tom, les pirates ne quitteraient pas leur lie.

Ce jour-la, samedi, la joie ne regnait pas a Saint-Petersburg. La famille Harper et celle de tante Polly preparaient leurs vetements de deuil, en pleurant.

Becky Thatcher errait dans la cour deserte de I’ecole.

- Si seulement j’avais garde sa boule de cuivre ! Je n’ai plus de souvenir de lui et je ne le reverrai jamais, jamais... soupirait-elle.

Les gar^ons et les filles du village ne parlaient que de Tom et de Joe.

Le lendemain, apres I’ecole du dimanche, les villageois se rendirent a I’eglise. Pas un murmure, pas un chuchotement. Tante Polly, Sid, Mary et toute la famille Harper s’installerent au premier rang.

Le pasteur etendit les mains et commen^a a prier. Puis il decrivit les nombreuses qualites des jeunes disparus. L’assistance entiere se

mit a pleurer et le pasteur lui-meme sanglota. Tout a coup, le pasteur releva la tete et regarda du cote de la porte a travers ses larmes. Telle une statue, il ne bougea plus.

Quelqu’un se retouma pour voir ce qu’il avait aper^u. Une autre personne fit de meme, puis encore une autre... Bientot, tous les villageois decouvrirent Tom, Joe et Huck, deguenilles, qui descendaient lentement I’allee centrale.

Les trois morts s’etaient caches dans un coin de I’eglise et ils avaient ecoute leur oraison funebre du debut jusqu’a la fin.

Tante Polly, Mary et les Harper se jeterent sur Tom et Joe pour les embrasser.

- Ma tante, murmura Tom. Ce n’est pas juste. Personne n’a I’air content de revoir Huck.

- Pauvre petit ! Viens, Huck, que je t’embrasse ! Alors, le pasteur s’ecria :

- Beni soit le Seigneur. . . Chantez, mes amis ! Et toutes les bouches s’ouvrirent. Tom admit que c’etait le plus beau jour de sa vie.

Voila quel etait le grand secret de Tom : assister en cachette a leur propre enterrement! C’etait cette idee qui avait tant plu aux deux autres pirates.

Le samedi soir, ils avaient traverse le fleuve

sur un gros tronc d’arbre. Ils avaient dormi dans les bois, s’etaient glisses entre les mai' sons du village, puis ils s’etaient caches dans un coin de I’eglise.

Le lundi matin, tante Polly avoua :

- C’etait une drole de plaisanterie ! Mais Tom, tu aurais pu me faire savoir que tu n’etais pas mort.

- (^a aurait tout gache.

- Cela m’aurait pourtant fait plaisir, insista la vieille dame.

- Tu sais bien que je t’aime, dit Tom. D’ailleurs mercredi soir, j’ai reve de toi. Tu etais assise dans le salon a cote de Sid, Mary et madame Harper.

- C’est bizarre ! s’etonna la vieille dame. As' tu reve d ’autre chose ?

Tom fit semblant de reflechir :

- Hum. . . Tu as parle de la porte qui venait de s’ouvrir. Sid est alle la refermer. Tu as dit aussi que je n’etais pas mecbant et que j’avais un coeur d’or. . .

- Oh, c’est un miracle ! s’ecria tante Polly. Tu as un don !

- Apres le depart de madame Harper, tu as

prie et pleure, poursuivit Tom. J’avais tellement de chagrin que j’ai pris un morceau d’ecorce et que j’ai ecrit dessus : « Nous ne sommes pas morts. Nous sommes devenus des pirates ». J’ai pose le morceau d’ecorce pres du bougeoir et j’ai depose un baiser sur ton visage.

La vieille dame, emue, embrassa son neveu et Tom eut soudain I’impression qu’il etait mille fois plus mauvais qu’il ne le pensait.

Tom, Sid et Mary prirent ensuite le chemin de I’ecole, tandis que tante Polly se dirigeait vers la maison de madame Harper.

A I’ecole, Tom etait devenu un vrai heros. Joe et lui racontaient leur expedition a qui voulait I’entendre. Avec pretention, Tom decida qu’il n’avait plus besoin de I’amour de Becky Thatcher et il fit semblant de ne pas la voir.

Pauvre Becky ! Tom parlait sans cesse avec Amy Lawrence et I’ignorait. ll n’y avait qu’une solution, elle allait le rendre jaloux. Pendant la recreation, Tom s’etonna de Tabsence de Becky et la chercha partout.

Incroyable ! Elle etait en train de feuilleter un livre avec Alfred Temple ! Leurs deux tetes se touchaient presque... C’en etait trop pour un heros !

A la fin de la matinee, Tom s’enfuit chez lui sans se retourner. Becky commen^a a regretter son attitude. Elle se sentait tres malheureuse.

- Regarde cette image ! s’exclama Alfred, la voyant route triste.

- Je m’en moque ! fit la petite fille qui fondit en larmes. Laisse-moi tranquille. Je te deteste ! Alfred comprit tres vite pourquoi Becky le traitait de la sorte : elle s’etait servie de lui pour se venger de Tom Sawyer. 11 allait jouer un bon tour a ce Thomas Sawyer, ce voyou qu’il n’aimait pas beaucoup !

Alfred penetra dans la classe, ouvrit le livre de lecture de Tom et versa dessus le reste d’un encrier. Derriere une fenetre, Becky avait tout vu sans se faire remarquer. Allait-elle prevenir Tom et ce serait la fin de leur dispute ? Non... Finalement, elle decida de le laisser punir et de le detester a tout jamais.

Tom rentra chez lui de tres mauvaise humeur. Tante Polly I’attendait :

- Tom, j’ai envie de t’ecorcher vif !

- Pourquoi ?

- Je vais chez madame Harper lui raconter

ton reve et j’apprends que tu etais venu ici en cachette. C’est son fils, Joe, qui le lui a dit ! Tu savais bien que je passerais pour une imbecile. Pourquoi es-tu si mechant ?

Tom baissa la tete :

- Je me rends compte que je t’ai fait beaU' coup de peine en m’enfuyant. Ce n’est pas par mechancete que je suis re venu...

- Ah non ? Pourquoi ?

- C’etait pour te dire de ne pas t’inquieter parce que nous n’etions pas noyes.

Tante Polly ne voulut malheureusement pas croire son neveu.

- J’avais I’intention de te laisser un message, insista Tom, mais quand tu as parle de Toraison funebre, j’ai eu trop envie d’assister a mon propre enterrement... alors j’ai remis le bout d’ecorce dans la poche de ma veste.

- Quel bout d’ecorce ?

- Celui sur lequel j’avais ecrit que nous etions devenus des pirates. Vraiment, j’aurais prefere que tu te reveilles quand je t’ai embrassee.

La vieille dame sourit :

- Pourquoi m’as-tu embrassee, Tom ?

- Parce que je t’aime et que tu avais beaucoup de chagrin.

Quand Tom fut parti a I’ecole, tante Polly

se dirigea vers un placard et en sortit la veste de son neveu. Dans une poche, elle trouva le message ecrit sur un morceau d’ecorce et tres emue, elle murmura :

- Je te pardonnerai toujours, mon petit coquin.

Sur le chemin de I’ecole, Tom apergut Becky Thatcher. II courut vers elle et lui dit :

- J’ai ete mechant avec toi aujourd’hui. Je ne le ferai plus. Veux-tu que nous redevenions amis ?

- Melez'vous de vos affaires, monsieur Thomas Sawyer ! repondit la petite fille en s’eloignant.

Tom n’en revenait pas. Quelle mouche I’avait piquee ? Quelle pimbeche ! Le jeune gar^on arriva dans la cour, vraiment furieux.

Becky etait deja dans la classe. Elle passa devant le bureau du maitre ; la clef du tiroir etait dans la serrure. Dans ce tiroir, le maitre cachait son livre prefere, que tous les eleves revaient de decouvrir. La petite fille regarda autour d’elle. Elle etait seule.

Elle ouvrit le tiroir et lut le titre : Traite d’anatomie du professeur X.

Becky feuilletait le livre quand une ombre apparut. Tom Sawyer se trouvait derriere elle ! Becky voulut refermer le volume, mais elle dechira la moitie d’une page. Vite, elle enfouit le livre dans le tiroir qu’elle referma a clef et elle s’ecria, pleurant de honte :

- Je sais tres bien que tu vas me denoncer. Le maitre me battra. Je m’en moque.

Attends un peu, tu verras !

Tom ne savait que penser. Bien sur, il ne denoncerait pas Becky. Le visage des filles les trahissait toujours. Le maitre trouverait vite qui avait dechire son livre prefere. Mais pourquoi la petite fille etait^elle en colere ?

La classe commen^a. Tout d’abord, le maitre remarqua de loin la tache d’encre sur le livre de lecture de Tom :

- Qui a fait cela ?

- Pas moi, monsieur ! repondit Tom.

Becky faillit se lever pour denoncer Alfred Temple, le veritable coupable, mais elle se retint et laissa le maitre fouetter Tom Sawyer.

Une heure plus tard, le maitre ouvrit son tiroir. 11 prit son gros livre et commen^a a le

feuilleter pendant que les eleves termi' naient un devoir ecrit. Tom ne le quittait pas des yeux. Becky etait perdue !

Le maitre releva la tete et regarda la classe d’un air terrible. Pas un bruit !

- Qui a dechire ce livre ? demanda I’instituteur qui scruta chaque visage. Benjamin Rogers ?

- Non, monsieur.

- Joseph Harper ?

- Non, monsieur.

Le maitre examina tous les gar^ons d’un air soup9onneux, puis il se tourna vers les filles.

- Amy Lawrence 1

La petite fille secoua la tete.

- Susan Harper ?

- Non, monsieur.

C’etait au tour de Becky. Elle etait toute pale. Tom tremblait de la tete aux pieds. 11 n’y avait plus rien a faire.

- Rebecca Thatcher ? Regardez-moi en face. Avez'vous dechire ce livre ?

Tom se leva d’un bond et s’ecria :

- C’est moi qui ai fait 9a !

Tom s’avan9a pour recevoir une correction comme le maitre n’en avait jamais donne. 11 la re9ut sans un cri, car il avait lu sur le

visage de Becky : la surprise, la gratitude et Tadoration. 11 resta aussi deux heures a I’ecole apres la fin de la classe, en punition, sans se plaindre. Becky I’attendait a la sortie. Elle lui raconta tout ce qui s’etait passe et lui chuchota a I’oreille :

- Tom, comme tu as ete noble !

Les vacances approchaient. A la fin de Tannee scolaire avait lieu un toumoi de poesie, de mathematique, de geographie... Le maitre voulait que ses eleves soient brillants, c’est pourquoi il etait encore plus severe qu’avant. Ainsi, les ecoliers passaient le jour dans la terreur et la nuit a ruminer des projets de vengeance. Ils mirent au point un plan extraordinaire. Pour cela, ils avaient besoin du fils du peintre d’enseignes et ils lui firent jurer le silence. En effet, le maitre logeait dans sa maison. La femme de I’instituteur s’absenta pour quelques jours. Rien ne s’opposait au bon deroulement du complot.

La veille du tournoi, le maitre avait beaucoup bu. II dormait done profondement et le fils du peintre en profita pour faire « ce qu’il devait faire » !

A huit beures du soir, I’ecole ouvrit ses

portes. Elle etait illuminee, decoree de feuillages et de fleurs. Le maitre etait visiblement un peu saoul. Le tournoi commen^a. Pendant toute la soiree se succederent difFerents exercices.

Tom, par exemple, s’avan^a et lan^a une immortelle tirade :

- Donnez-moi la liberte ou la mort ! . . .

Mais saisi par un horrible trac, il ne put continuer.

Puis une fillette recita en zozotant :

- Zane avait une zolie zupe rouze...

Elle se retira apres une reverence et fut applaudie a tout rompre.

Un peu plus tard, le maitre touma le dos au public et dessina une carte d’Amerique pour les exercices de geographie. Des ricanements se firent entendre. Oui, evidemment, il ne dessinait pas parfaitement bien... L’instituteur sentait tous les yeux fixes sur lui mais il ne se retouma pas. Helas, les ricanements augmenterent.

Rien d’etonnant a cela : un chat soutenu par une corde descendait de la trappe du grenier, situee juste au-dessus de I’estrade. Il battait Pair de ses pattes. Le chat atteignit la tete du maitre, agrippa la perruque... et fut remonte a toute vitesse avec son trophee.

Le crane chauve de I’instituteur brillait sous les lumieres, un crane que le fils du peintre avait reconvert de peinture doree !

Ainsi s’acheva le toumoi. Les eleves etaient venges. Et les vacances commencerent.

Tom constata vite que ces vacances tant attendues I’ennuyaient.

II essaya de rediger son journal, mais I’aban' donna au bout de trois jours, n’ayant rien a raconter.

Pendant deux autres journees, il monta un orchestre avec son ami Joe Harper.

Tom tournait en rond. Becky Thatcher etait partie pour route la duree des vacances. De plus, le jeune gar^on pensait sans cesse au terrible secret du meurtre.

Ensuite vint la rougeole et Tom, tres malade, fut clone au lit durant plus d’un mois. L’ete n’etait vraiment pas tres gai.

Un evenement attendu depuis longtemps anima enfin le village : Muff Potter allait etre juge devant le tribunal du pays. Tom ne pen-

sait plus qu’a cela. II avait beau se dire qu’on ne pouvait rien savoir, il n’etait pas tranquille.

II conduisit Huck dans un endroit desert et I’interrogea :

- Tu n’as rien raconte a personne ?

- Non, bien sur. Pas un mot. Nous n’en aurions pas pour deux jours a vivre si nous parlions.

Les deux gar9ons jurerent de nouveau de ne jamais dire ce qu’ils avaient vu dans le cimetiere.

- (^a ne te fait pas de la peine pour Muff Potter ? demanda Tom.

- Si, fit Huckleberry. C’est un brave type. Une fois, il m’a donne la moitie de son poisson. 1 1 m’a souvent aide dans les moments difficiles.

- Moi, il m’a repare mon cerf'volant et il a fixe des hamegons a ma ligne, raconta Tom. Je voudrais I’aider a s’evader.

- Impossible. On le reprendrait vite.

Tout en parlant, les deux gargons se retrouverent au crepuscule, pres de la prison. Us se hisserent jusqu’a I’appui exterieur de la fenetre grillagee. Tous deux se sentaient ignobles et laches.

- Vous etes de braves petits gars, dit Potter.

Autrefois, j’essayais d’etre gentil avec les gar- 90ns du village, mais ils m’ont tous oublie, sauf vous deux. J’ai fait une chose epouvantable, j’etais saoul, j’etais fou. Maintenant, je vais me balancer au bout d’une corde et je I’ai bien merite. 11 ne faut jamais vous enivrer, comme 9a vous n’irez jamais en prison.

Merci, les petits gars. Qa fait du bien de voir des amis. Laissez-moi caresser vos joues et serrons-nous la main.

Tom rentra chez lui et fit d’horribles cauche' mars. 11 en fut de meme pour Huck.

Chaque jour, les deux gar9ons essayaient d’obtenir des renseignements concernant le proces. A la fin du deuxieme jour, le verdict ne faisait plus aucun doute : Potter serait pendu.

Cette nuit'la, Tom resta dehors fort tard. Quand il regagna sa chambre en passant par la fenetre, il etait tres enerve et il eut bien du mal a s’endormir.

Le lendemain matin, la salle d’audience etait pleine. Tout le village etait la pour entendre la sentence finale. Les jures etaient assis. Potter entra, les pieds enchaines. Il etait pale et se savait perdu. Joe I’lndien etait la aussi, impassible.

A son tour, le juge arriva, suivi du sherif.

L’ audience etait ouverte.

Le premier temoin confirma qu’il avait surpris Potter, la nuit du meurtre, en train de se laver au bord d’un ruisseau.

- Vous n’avez rien a demander au temoin ? demanda le juge a I’avocat de la defense.

- Non, rien.

Le deuxieme temoin raconta qu’il avait trouve le couteau pres du cadavre du docteur Robinson.

- Vous n’avez rien a demander au temoin? demanda le juge a I’avocat de la defense.

- Non, rien.

Le troisieme temoin confirma que le couteau appartenait a I’accuse.

- Vous n’avez rien a demander au temoin ? demanda le juge.

- Non, rien, repondit I’avocat de la defense malgre le regard suppliant de Muff Potter.

Les temoins se succederent et I’avocat de Potter ne les interrogea pas.

Enfin, le procureur declara :

- Messieurs les jures, je n’ai plus rien a ajouter. 11 ne peut y avoir d’autre coupable que I’accuse ici present.

Muff Potter gemit et se prit la tete a deux mains, pendant que son avocat se levait :

- Monsieur le juge, nous voulions parler de

I’etat d’ebriete de notre client. Nous avons change d’avis. Nous avons en effet un temoin capital a faire venir a la barre.

11 se tourna vers le greffier :

- Faites entrer Thomas Sawyer, s’il vous plait.

Tom traversa la salle sous les regards stupefaits de la foule et de Potter lui-meme. 11 se rendit a la barre des temoins et preta serment.

- Thomas Sawyer, ou etiez-vous le 17 juin vers minuit ? demanda I’avocat de la defense.

Je. . .

- N’ayez pas peur. Ou etiez-vous ?

- Au cimetiere.

- Pres de la tombe de Hoss Williams ?

- Oui, monsieur.

- A quelle distance ?

- Juste a cote de la tombe, derriere un orme. Joe I’lndien fit un mouvement presque imperceptible.

- Vous n’etiez pas seul au cimetiere. Qui se trouvait avec vous ? interrogea I’avocat.

- J’etais avec...

- Inutile de citer le nom de votre ami ! interrompit I’avocat. Que transportiez-vous ?

- Nous avions emporte un... un chat mort.

- Nous montrerons le squelette du chat, fit

I’avocat avec serieux. II se trouvait a I’endroit precis dont le temoin vient de parler.

Thomas Sawyer, racontez-nous tout ce qui s’est passe.

Chacun retenait son souffle. Tout d’abord, Tom bredouilla, puis il parla plus facilement, n’omettant aucun detail :

-... Alors le docteur assomma Muff Potter

avec un morceau de bois. A ce moment-la, Joe rindien bondit sur lui avec son couteau et il...

Un craquement se fit entendre. Joe I’lndien avait bouscule tous ceux qui lui barraient le passage et il venait de sauter par la fenetre.

La veille du verdict, Tom Sawyer etait alle trouver I’avocat de Potter et il lui avait tout

raconte. A present, tout le monde parlait de Tom, meme dans le journal local.

Quant a Muff Potter, il avait bien sur ete libere. La population de Saint-Petersburg le choyait apres I’avoir traite comme un moins que rien, durant ces dernieres semaines. Pendant la journee, Tom etait ravi, mais la nuit, Joe I’lndien le rejoignait en reve pour le tuer.

Au crepuscule, Tom ne mettait plus le nez dehors. II en etait de meme pour Huckleberry. L’avocat avait promis de ne pas citer son nom, mais Huck n’etait guere confiant. Son ami Tom avait bien rompu un pacte, scelle par le sang.

Joe I’Indien echappa a routes les recberches. Tom savait qu’il ne serait tranquille que le jour ou il verrait le cadavre du meurtrier. Heureusement, les jours s’ecoulaient. La peur s’eloigna peu a peu, et Tom respira de nouveau.

Quelque temps plus tard, Tom voulut partir a la chasse au tresor. II exposa done son projet a Huck Finn'leS'Mains-Rouges.

- D’accord ! dit Huck. Ou allons-nous chercher ?

- Les tresors sont toujours caches aux memes endroits, expliqua Tom. Sur une Tie deserte, au pied d’un vieil arbre ou sous le plancher d’une maison hantee.

- Qui les met la ?

- Des voleurs, bien sur !

- Ils ne viennent jamais recbercber leur trc' sor ?

- Ils oublient I’endroit exact ou bien ils meurent trop tot, repondit Tom. A nous de le decouvrir! Nous avons deja explore I’lle Jackson, ll reste la maison hantee et des tas de vieux arbres.

- Sous lequel faut-il creuser ?

- Nous les essaierons tous, annonga Tom. Imagine que nous trouvions un coffre plein de dollars rouilles ou de diamants etincelants ! Les yeux de Buck brillerent. Les deux amis deciderent de commencer par le vieil arbre mort.

Ils prirent une pelle et une pioche, et se mirent en route.

- Dis done, Huck, qu’est-ce que tu ferais de ta part si nous trouvions un tresor ?

- Je m’offrirais une bouteille de limonade et un gateau tous les jours, repondit Huckleberry. J’irais aussi voir tous les cirques qui passent dans le pays. Et toi ?

- J’acheterais un nouveau tambour, une vraie epee, une cravate rouge, un petit bouledogue et je me marierais.

- Te marier ? Tu es fou ? sursauta Huck.

- Pas du tout ! Bon, ne parlons plus de 9a. Au travail !

Ils creuserent au pied d’un premier arbre, puis d’un second, pendant pres de deux heures.

- Ou irons-nous ensuite ? fit Huck, epuise.

- Au pied de I’arbre qui se trouve derriere la colline de Cardiff, dit Tom. Dans le champ de la veuve Douglas.

- Elle nous prendra notre tresor! protesta Huck.

- Impossible ! Le txesor appartient a celui qui le decouvre.

Les deux amis se remirent au travail. Tout a coup, Tom s’ecria :

- Je sais ce qui ne va pas ! Avant de commencer, il aurait fallu savoir ou tombait I’ombre de I’arbre, a minuit exactement. C’est la qu’il fallait creuser.

- On a fait tout ce travail pour rien du tout ?

- Oui. Nous reviendrons cette nuit. Cachons nos outils et rendez'vous a onze heures et demie !

La nuit suivante, les deux gar^ons se retrouverent au pied du vieil arbre. Un chien aboya au loin et un hibou lui repondit. Des fantomes se glisserent au ras du sol. II devait etre environ minuit. La lune projetait I’ombre de I’arbre sur I’herbe. Tom et Huck commencerent aussitot a creuser a cet endroit'la.

- Nous nous sommes encore trompes, soupira Tom, une heure plus tard.

- Pourquoi ?

- Rien ne nous prouve qu’il etait minuit exactement.

- Abandonnons, fit Huck. Avec tous ces fantomes qui rodent, j’ai la chair de pc)ule. Si on essayait ailleurs ?

- D’accord, approuva Tom. Allons dans la maison hantee.

- J’ai horreur de 9a, protesta Huck.

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D’ailleurs, personne ne supporte la vue d’un fantome.

- Ne t’inquiete pas. Les fantomes ne sortent que la nuit. Si nous creusons en plein jour, ils ne nous derangeront pas.

Huckleberry secoua la tete :

- Personne ne s’approche de la maison bantee.

- Parce que les gens ont peur d’entrer dans cette maison ou un homme a ete assassine.

- O.K., fit Huck. Nous creuserons done dans la maison hantee.

Tout en parlant, les gar^ons avaient atteint la vallee ou se dressait la maison hantee, eclairee par la lune. Elle se trouvait loin du village. Plus un carreau aux fenetres et des mauvaises herbes dans tous les coins !

Les deux gar^ons la regarderent, guettant une lumiere bleue, signe indiscutable de la presence de fantomes. Ils ne virent rien d’anormal et s’eloignerent en direction de Saint'Petersburg.

Le lendemain, vers midi, Tom et Huck retournerent a I’arbre mort pour chercher leurs outils. Tom avait hate d’arriver a la maison hantee.

- Stop ! s’ecria Huck. C’est vendredi aujourd’hui !

- Qa pourrait nous porter malheur, fit Tom, ennuye.

- Qa va nous porter malheur !

- Tu as raison. II vaut mieux nous amuser et revenir demain.

Les deux amis passerent done la journee a jouer dans les hois.

Samedi, vers midi, Tom et Huck s’approcherent done de la maison hantee, en portant leurs outils sur I’epaule. Un silenee de mort y regnait. Tout d’abord ils n’oserent pas entrer, puis ils penetrerent dans la pieee au sol de terre battue, envahie par les mauvaises herbes. A I’interieur, il n’y avait qu’une eheminee delabree, un esealier pourri et des toiles d’araignee.

Ils tendirent I’oreille, respirant a peine, prets a s’enfuir au moindre bruit.

Qu’y avait- il au premier etage ? Les deux gar- 90ns poserent leurs outils et eommeneerent a grimper. C’etait risque : d’une part, I’esealier pouvait s’eerouler a tout moment, d’autre part, en eas de danger, route retraite serait eoupee.

En haut, ils ne trouverent que des mines et un plaeard vide. Ils allaient redeseendre, quand Tom sursauta :

- Chut !

- Quoi ? grima^a Huck, pale de frayeur.

- Tu entends ?

- Oui, filons...

- Trop tard ! Pas un mot. Ils arrivent.

Tom et Huck s’allongerent sur le plancher et ne bougerent plus.

Deux hommes entrerent dans la maison.

Chaque gar^on pensa aussitot :

- Je sals... C’est le vieux sourd-muet espagnol qu’on a vu au village deux ou trois fois. Le sourd-muet portait un large sombrero et des lunettes vertes. L’autre homme etait couvert de haillons et parlait a voix basse :

- C’est trop dangereux.

- Espece de peureux ! grogna le sourd-muet. Les deux amis se regarderent, terrifies. Ils venaient de reconnaitre la voix de Joe rindien. C’etait done lui le sourd-muet!

- Ce n’est pas malin de venir id en plein jour, reprit I’autre. On pourrait nous voir.

- Moi non plus, je n’aime pas cette baraque, fit Joe rindien. Des que nous aurons fini ce travail dangereux, nous partirons tous les deux pour le Texas.

- Bon, je vais dormir un peu. Monte la garde ! ordonna Joe en baillant.

Le faux sourd-muet se concha et s’endormit.

Peu apres, I’autre homme ronflait doucemerit.

- C’est le moment de partir, souffla Tom.

- J’ai trop peur... gemit Buck.

Tom se leva et marcha avec precaution... Le plancher craqua. Tom n’osa pas faire un pas de plus.

La nuit tombait quand Joe I’Indien s’eveilla :

- Debout, minable !

- J’ai dormi ?

- Ouais... Heureusement qu’il ne s’est rien passe. Qu’est'Ce qu’on fait du paquet ?

- Laissons'le ici, repondit f autre homme. Six cent cinquante dollars en argent, 9a pese une tonne !

- Ce serait plus prudent de I’enterrer, dit Joe I’Indien.

L’homme en haillons souleva une dalle, situee devant la cheminee, et saisit un sac pendant que Joe creusait le sol a I’aide de son couteau.

Tom et Buck ne quittaient pas la scene des yeux. Six cent cinquante dollars : une vraie fortune qui etait la, a leurs pieds ! Le tresor dont ils avaient tant reve !

Tout a coup, le couteau de Joe heurta quelque chose.

- Oh, un coffre ! s’exclama le faux sourd-

muet. Un coffre plein d’or ! II faut le degager.

- Attends! J’ai vu une pelle et une vieille pioche pres de la cheminee. Je vais les chercher!

Grace aux outils de Tom et de Huck, les deux bandits deterrerent le coffre et contemplerent le tresor.

- Des milliers de dollars en or, dit Joe. Sans doute le tresor du vieux Murrel et de sa bande. II parait qu’ils avaient rode dans la region...

- Maintenant, tu vas pouvoir abandonner ton projet, Joe.

Le faux sourd-muet fron^a les sourcils :

- Pas question ! Ce n’est pas un vol mais une vengeance.

- Et le coffre ? On le remet dans le trou ?

- Oui...

Au premier etage, les deux gar^ons etaient au comble du bonheur. Mais Joe I’lndien reprit :

- Plutot non. J’allais oublier cette pioche. II y a de la terre fraiche au bout...

Tom et Huck palirent, respirant a peine.

- Ceux qui ont apporte ces outils ne vont pas tarder a revenir, grogna Joe. Quand ils verront la terre remuee, ils creuseront et trouveront le tresor. Je prefere I’emporter dans ma cachette.

- Au numero 1 ?

- Non, fit Joe. Au numero 2, sous la croix.

- Partons ! II fait noir.

Mais Joe reflechit :

- Qui a bien pu apporter ces outils ? Ils sont peut-etre encore la-haut ? Je vais aller voir.

Tom et Huck suffoquerent...

Joe caressa le manche de son couteau et posa le pied sur la premiere marche de I’escalier. Tom et Huck etaient comme paralyses, incapables de faire le moindre geste. Tout a coup, ils entendirent un enorme craquement. Joe poussa un cri et tomba avec les morceaux de I’escalier pourri.

Son complice I’aida a se relever, puis les deux hommes quitterent la maison bantee, emportant le tresor avec eux.

Tom et Huck soupirerent. Ils reussirent sans trop de difficulte a descendre dans la piece du rez-de-chaussee. Ils etaient furieux. Si Joe n’avait pas decouvert leurs outils, il aurait enterre son argent... et les deux gar^ons s’en seraient empare. II fallait a present surveiller le faux sourdmuet et decouvrir la cachette numero 2.

Un seul point les terrifiait : Joe I’lndien pensait'il a eux quand il parlait de ven' geance ? Personne ne connaissait la reponse.

Apres une nuit agitee, Tom s’eveilla et rejoignit Huckleberry Finn.

- Salut !

- Bonjour, dit Huck. Ah ! si nous avions laisse nos outils pres de I’arbre mort, nous possederions un tresor !

- Cette nuit, j’ai reve du tresor, fit Tom.

- Moi, j’ai reve de Joe et de son complice. Que le diable les emporte ! s’enerva Huck.

- Non ! Je veux retrouver Joe, I’argent et Tor.

- Impossible. Je parie qu’on ne reverra plus le faux sourd-muet.

- Pourtant, je voudrais tant le suivre jusqu’a la cachette 2, avoua Tom.

- Le numero 2 : c’est la clef du mystere.

Les deux amis reflechirent ; a Saint-Petersburg, il n’y avait pas de numero aux maisons.

- C’est peut-etre le numero d’une chambre d’hotel ou d’auberge, fit Huck.

- Facile a verifier, s’ecria Tom. II n’y en a que deux dans le pays. J’y vais !

Tom partit aussitot. Le numero 2 de la meilleure auberge de Saint-Petersburg etait occupe par un jeune clerc de notaire.

L’autre auberge etait plus louche. Le fils du proprietaire expliqua a Tom que la chambre numero 2 etait fermee a clef et ne s’ouvrait que la nuit. II ne connaissait pas ceux qui vivaient la... c’etaient sans doute des fantomes !

Tom et Huck etaient certainement sur la bonne voie. Peu de temps apres, les deux amis tinrent conseil.

- Ecoute, fit Tom, ce numero 2 a deux entrees : Tune donne sur I’auberge, I’autre sur une petite impasse. Nous allons prendre toutes les clefs que nous trouverons et quand il fera nuit noire, nous essaierons d’entrer dans cette chambre. Joe a dit qu’il devait se venger. Toi, tu vas le guetter et le suivre si tu le vois. Dans le noir, pas de danger qu’il te repere !

- D’accord. Compte sur moi.

La nuit du lundi, Tom et Huck etaient a leurs postes : le premier surveillait I’entree de I’auberge, le deuxieme la petite impasse. Mais aucun sourd-muet espagnol ne s’approcha.

Les deux amis finirent par abandonner. II en fut de meme le mardi et le mercredi.

jeudi soir, Tom sortit dans la rue, portant la lanteme de sa tante enveloppee dans une serviette pour en cacher la lueur. Huck faisait le guet a I’entree de I’impasse et Tom disparut dans I’obscurite.

Huck commen^a a s’inquieter : Tom etait peut-etre mort ou evanoui. Huckleberry fit quelques pas dans I’impasse...

Tout a coup, une lueur apparut et Tom le frola en hurlant ;

- Sauve-toi !

Huck ne se le fit pas dire deux fois. Les deux amis filerent a toute vitesse vers I’extremite du village.

- C’etait affreux, chuchota Tom. J’ai essaye deux clefs qui ne voulaient pas tourner. Puis j’ai pris le bouton de porte... et la porte s’est ouverte.

- Qu’est-ce que tu as vu ?

-Joe rindien ! II etait etendu par terre, completement saoul.

- Tu as vu le coffre ? demanda Huck.

- Je n’ai pas eu le temps. . . J’ai juste aper^u deux barriques de whisky et des tas de bouteilles. Apres une longue discussion, Tom decida :

- Nous fouillerons la chambre numero 2

quand nous serons surs que Joe n’y est pas. Et hop ! nous lui prendrons le coffre.

- Je monterai la garde pendant la nuit et toi, pendant le jour, d’accord ? proposa Huck.

- D’accord. Si tu vois un true anormal, viens me prevenir.

Le jeudi soir, la famille du juge Thatcher rentra a Saint-Petersburg. Quelle joie pour Tom quand il apprit cette bonne nouvelle, le lendemain matin.

Becky annong;a qu’un grand pique-nique aurait lieu le samedi. Les grandes personnes ne les accompagneraient pas ; seules des jeunes filles de dix-huit ans et leurs cavaliers, un peu plus ages, les surveilleraient.

Le samedi vers onze heures, tous les invites se reunirent chez le juge Thatcher. Peu apres, une troupe joyeuse gagna I’embarcadere ou le bac a vapeur les attendait.

Avant le depart, madame Thatcher dit a sa fille :

— Vous rentrerez certainement tard. Tu pourrais aller dormir chez I’une de tes amies qui habite non loin de I’ernbarcadere, par exemple chez Susy Harper. Bonne journee !

Mais Tom avait une meilleure idee et en route, il la confia a Becky :

- Nous dormirons plutot au chateau de madame Douglas. Elle sera ravie.

- Que va dire maman ?

- Elle n’en saura rien. . . D’ailleurs, si tu lui en avais parle, elle t’aurait certainement approuvee.

Tom et Becky se promirent de ne parler a personae de leur projet secret.

« Et Huck ? » pensa Tom. 11 n’y avait pas de raison qu’il I’appelat cette nuit...

Le bac a vapeur s’arreta six kilometres plus loin et jeta I’ancre. La troupe sauta sur la berge et courut dans les bois en riant et criant.

Apres le dejeuner, quelqu’un proposa :

- Si on visitait la grotte 1 On prit des chandelles et on escalada la falaise. Au sommet se trouvait la grotte MacDougal. Les explorateurs penetrerent dans une salle glaciale. 11 faisait sombre. Les murs suintaient.

Les gar^ons et les filles, munis de chandelles, commencerent a descendre la pente du couloir principal. De chaque cote s’ouvraient des gaieties tres rapprochees les unes des autres. La grotte MacDougal etait un vrai labyrinthe. On aurait pu marcher pendant des jours et des nuits, dans les couloirs, parmi les crevasses et les gouffres, sans jamais en

atteindre le fond. Tom avait deja explore une partie de la grotte, comme la plupart des gar- 90ns de son age.

Les explorateurs continuerent leur visite, sans s’ecarter des endroits connus. Us sort!rent enfin de la grotte et se retrouverent pres du bac. La nuit etait presque tombee.

Huck faisait deja le guet quand le bac, plein d’enfants endormis, longea la rive du fleuve. La nuit devenait tres noire. Dix heures sonnerent. Peu a peu, le silence envahit le village. A onze heures, les lumieres de I’auberge s’eteignirent. Huck resta seul avec les fantomes.

11 per^ut soudain un bruit. La porte donnant sur I’impasse se referma doucement. Huck se cacha dans un coin. Deux hommes passerent tout pres de lui. L’un d’eux portait un paquet. Surement le coffre, le tresor! Huck n’avait pas le temps de prevenir Tom. II devait suivre les deux voleurs, sans se faire remarquer.

Les deux hommes longerent le fleuve. Ils se dirigerent ensuite vers la colline de Cardiff, plus loin que la maison du vieux Gallois.

Le silence regnait dans les bois. Huck marchait lentement, dans Tobscurite. II allait

s’elancer, craignant de s’etre laisse distancer, quand quelqu’un toussota a un metre de lui. Sa gorge se serra, ses jambes tremblerent. Huck comprit qu’il se trouvait a I’entree de la propriete de madame Douglas et il pensa :

- S’ils cachent leur tresor ici, il sera facile a denicher.

Tout a coup, Joe I’lndien grogna :

- Il y a du monde chez elle.

- Non...

- Si, je vois de la lumiere !

Huck se souvint de la vengeance dont Joe avait parle. Il voulut s’enfuir, mais madame Douglas avait toujours ete gentille avec lui. Ces deux aftreux allaient peut-etre I’assassiner. Comment I’avertir sans se faire reperer ?

- Renongons a notre projet, fit le complice de Joe.

- Ce n’est pas son argent qui m’interesse, tu le sais bien, dit le faux sourd-muet. Son mari, le juge de paix. . . ouais, le juge Douglas, il me traitait comme un chien; il m’a meme fait fouetter. Il est mort avant que je puisse me venger. C’est sur sa femme que je me vengerai.

- Tu ne vas pas la tuer ? sursauta le complice.

- Quand on veut se venger d’une femme, on ne la tue pas, on la defigure. Je vais lui fendre

les narines et lui couper les oreilles.

- Tu es...

- TaiS'toi ! gronda Joe I’lndien. Je I’attacherai sur son lit. Si elle saigne trop et qu’elle en meurt, tant pis. Toi, tu m’aideras. Pas un mot, sinon je vous tue tous les deux.

- Allons-y tout de suite... Plus vite ce sera fait, mieux 9a vaudra...

- Avec le monde qui se trouve chez elle ? Non, attendons, decida Joe. Nous ne sommes pas presses.

La conversation s’arreta. En retenant sa respiration, Huck fit un pas en arriere et faillit tomber. Encore un pas, puis un autre. Une branche craqua. 11 ecouta... Les deux hommes n’avaient rien entendu. II se retourna lentement et courut, silencieux comme un chat, jusqu’a la maison du Gallois. II tarnbourina a la porte... Une fenetre s’ouvrit.

- Qu’est'Ce que c’est ? cria le vieux Gallois.

- Vite. . . J’ai quelque chose a vous dire. C’est moi. Huckleberry Finn !

- Ah, c’est toi ! Je n’ai pas tres envie de laisser un vagabond entrer chez moi.

- C’est urgent !

- Allons voir ce qu’il veut! dit le vieil homme.

Les fils du vieux Gallois ouvrirent la porte, et

Huck les supplia :

- Ne dites jamais que je suis venu vous prevenir.... Ils me tueront. Madame Douglas a souvent ete gentille avec moi. . . Ils veulent la defigurer. . .

- Parle vite, petit ! dit le Gallois.

Trois minutes plus tard, le vieil homme et ses deux fils se dirigerent en courant vers le chateau de madame Douglas. Les trois hommes portaient chacun un fusil. Huck se cacha derriere un arbre. II entendit soudain une detonation et un cri. Sans attendre, il fila comme un lievre dans la nuit noire.

A I’aube, Huckleberry frappa de nouveau a la porte du Gallois.

- C’est moi, Huck Finn.

- Sois le bienvenu ! Cette porte te sera toujours ouverte.

Huck, le petit vagabond n’avait jamais ete aussi bien accueilli. On le fit asseoir, on lui donna a manger, on lui prepara un lit pour qu’il puisse se reposer.

- Tu aurais du dormir ici, dit le vieil homme.

- J’etais mort de peur, avoua Huck. Les deux diables sont-ils morts ?

- Helas, non ! Nous etions a dix metres d’eux, mais j’ai etemue et ils ont file. Nous

les entendions courir. Nous avons tire dans leur direction sans les toucher. Ensuite, nous avons prevenu la police. Dommage qu’on n’ait pas pu leur donner le signalement des deux hommes.

- Moi, je peux les decrire, fit Huck. Je les ai vus au village et je les ai suivis. Le premier, c’est le sourd'muet espagnol, I’autre un inconnu mal rase et vetu de haillons...

- Qa nous suffit ! Nous les connaissons ! interrompit le Gallois. Vite, mes fils! Allez voir le sherif !

- Ne dites pas que c’est moi... repeta Huckleberry.

Apres le depart de ses fils, le vieil homme voulut en savoir plus et il interrogea Huck :

- Pourquoi les as-tu suivis ?

- Hum... Je ne dormais pas. Les deux hommes sont passes pres de moi, dans la rue. Ils portaient quelque chose qu’ils avaient du voler. 11s ont allume un cigare et j’ai aper^u leurs visages. J’ai vu aussi les haillons...

- Rien qu’a la lueur d’une braise ? s’etonna le vieux Gallois.

- Heu. . . oui. . . Je les ai suivis jusqu’a I’entree du chateau. Plus loin, le sourd-muet a dit qu’il voulait defigurer madame Douglas et que...

- Le sourd-muet ?

Huck se mordit la langue. II venait de dire une betise, mais le Gallois le rassura :

- Je te protegerai, petit. Tu en sais plus que tu ne le dis. Je ne te trahirai pas. Tu peux parler.

- Le sourd'inuet, c’est Joe I’lndien... chu' chota Huck. Ne le repetez surtout pas... Huckleberry apprit que les fils du Gallois avaient retrouve le sac des bandits : il contC' nait des outils de cambrioleur. Ouf ! le coffre se trouvait encore a la cache tte numero 2. 11 irait le chercher ce soir.

C’etait dimanche. A la sortie de I’eglise, madame Thatcher s’approcha de madame Harper :

- Becky n’est pas venue avec vous. Seraitelle malade ?

- Votre fille ? Je ne I’ai pas vue.

- Elle n’a pas passe la nuit chez vous ?

- Non.

Madame Thatcher palit.

- Et Tom, qui a vu Tom? demanda tante Polly. II a du dormir chez un de ses amis.

On interrogea les uns et les autres. Rien. Tom Sawyer et Becky Thatcher avaient disparu.

- I Is sont peut-etre restes dans la grotte ? Ian9a une voix.

A ces mots, madame Thatcher s’evanouit et tante Polly eclata en sanglots.

L’alarme fut aussitot donnee. Peu apres, deux cents hommes se rendaient a la grotte MacDougal. On leur apporta des chandelles, des provisions... et la recherche se poursuivit toute la nuit.

Au matin, le vieux Gallois rentra chez lui. 11 avait passe la nuit dans les couloirs du « labyrinthe ». II trouva Huck, brulant de fievre. Comme tous les medecins etaient a la grotte, madame Douglas vint soigner le malade.

Quant a Tom et Becky, ils restaient introuvables. Toutes les gaieties connues avaient ete fouillees. On appelait, on lan^ait des coups de pistolet. Un sauveteur avait decou' vert trois mots, traces sur un mur avec la fumee d’une chandelle : « Tom et Becky », ainsi qu’un bout de ruban qui appartenait a la petite fille.

Trois journees effroyahles s’ecoulerent et les villageois perdirent I’espoir de retrouver les deux enfants.

Que se passa-t-il done le jour du pique-nique ? Tom et Becky visiterent la grotte avec leurs amis, lls ne se rendirent pas compte qu’ils s’eloignaient peu a peu des galeries connues. Us tracerent leurs prenoms sur un roc et poursuivirent leur chemin. Derriere une cascade, Tom decouvrit une sorte d’escalier qu’il decida d’explorer. Dans une immense salle se trouvaient de gigantesques stalactites et stalagmites. Des centaines de chauves-souris fondirent alors sur les enfants qui s’enfuirent sans laisser de traces de leur passage.

Tom et Becky se reposerent au bord d’un lac.

- II y a longtemps qu’on n’entend plus les autres, remarqua la petite fille.

- J’espere que nous ne sommes pas perdus... dit Tom, inquiet.

Les deux enfants se leverent. Les couloirs succedaient aux couloirs. Sans le moindre

repere, ils erraient dans la grotte depuis des heures.

- Je ne sais plus ou je suis, avoua Tom.

- Nous sommes perdus... fit Becky qui s’allongea sur le sol et se mit a pleurer.

Tom s’assit a cote d’elle et la prit dans ses bras. II souffla la chandelle de Becky pour I’economiser, bien qu’il en ait encore deux ou trois morceaux dans sa poche.

Becky finit par s’endormir. Un reve la fit sourire et cela reconforta un peu Tom Sawyer. Quand la petite fille s’eveilla, tous deux se remirent en route, main dans la main. Ils trouverent une source. Avec un peu d’argile, Tom fixa sa chandelle contre la paroi rocheuse. II sortit quelque chose de sa poche.

- C’est notre gateau de mariage, dit Becky tristement.

- Nous n’avons que 9a a manger, fit Tom en le partageant. Maintenant, ecoute-moi bien : nous devons rester pres de la source ou nous pouvons boire. Nous n’avons presque plus de chandelle. Bientot, nous serons dans le noir complet.

- Mais on doit nous chercher, gemit Becky.

- Bien sur.

- Ils ont du se rendre compte que nous n’etions pas sur le bateau...

- Bien sur ! repeta Tom. Sinon, ta mere a bien vu que tu n’etais pas rentree.

Tom comprit trop tard qu’il aurait du se taire : Becky devait aller dormir chez une amie. On ne s’apercevrait de leur disparition que le lendemain... Au meme instant, la chandelle s’eteignit definitivement.

Les heures s’ecoulaient. Les deux enfants mouraient de faim. Tout a coup, Tom murmura :

- Chut !

De temps en temps, un cri presque imperceptible troublait le silence de la grotte. On venait les chercher ! 11s etaient sauves et ils hurlaient a pleins poumons pour alerter les sauveteurs. Helas, la voix s’eloigna et tout redevint comme avant.

Tom et Becky dormirent longtemps. Trois jours s’etaient sans doute ecoules depuis leur disparition. II ne fallait pas rester inactif. Tom sortit une pelote de ficelle de sa poche, I’attacha a une pierre. 11 entraina Becky, tout en deroulant sa ficelle. Vingt metres plus loin, le couloir se terminait dans le vide. Laissant la petite fille seule quelques instants, Tom se mit a plat ventre, tata le sol et les murs... II avan^a lentement.

Au detour d’une galerie apparut une main qui tenait une chandelle. Tom hurla et

decouvrit Joe I’lndien. Heureusement, Joe n’avait pas reconnu sa voix, deformee par I’echo, et il fit demi-tour a toute vitesse.

Tom reprit son souffle et rejoignit Becky, expliquant qu’il avait crie sans aucune raison. Qa ne servait a rien de I’alarmer davantage.

Apres avoir dormi, Tom, tenaille par la faim, partit dans une autre direction, ficelle en main. Becky preferait ne plus bouger et tester assise pres de la source.

A Saint-Petersburg, quelle tristesse ! C’etait mardi soir et les deux enfants demeuraient introuvables. Madame Thatcher etait tres malade, les cheveux gris de tante Polly etaient devenus tout blancs.

A minuit, les cloches se mirent a sonnet et les villageois crierent de rue en rue :

- Levez-vous ! On les a retrouves !

Tom et Becky etaient assis dans une carriole, tiree par une douzaine d’hommes qui hurlaient de joie.

Un messager partit aussitot prevenir monsieur Thatcher et les sauveteurs qui se trouvaient encore dans la grotte.

Cette nuit'la, le village resta illumine et personne ne retourna se coucher.

Tom racontait son extraordinaire aventure. II expliqua comment il avait laisse Becky et tente une derniere exploration. II avait suivi un premier couloir, puis un deuxieme. Sa pelote de ficelle etait epuisee, mais il avait rampe dans un troisieme couloir. Il allait faire demi'tour, quand il aper^ut un point de lumiere. Il s’en approcha, sortit la tete par un trou... Au pied de la falaise coulait le Mississippi ! Si cette decouverte avait eu lieu en pleine nuit, il n’aurait jamais vu de lueur... et les deux enfants auraient fini par mourir de faim.

Tom etait ensuite alle chercher Becky et I’avait aidee a sortir du trou, situe a dix kilo' metres de I’entree de la grotte ! Peu apres, les enfants avaient fait signe a des hommes, assis dans une barque. Ceux-ci les avaient emmenes dans leur village, leur avaient donne a manger et leur avaient fait prendre un peu de repos avant de les reconduire a Saint-Petersburg.

Et Huck, ou etait-il ? Tom apprit que son ami etait tres malade et on lui raconta ce qui s’etait passe sur la colline de Cardiff en son absence. On avait aussi retrouve le cadavre

de rhomme en haillons au bord du fleuve. Quinze jours plus tard, Tom rendit visite a Becky. Le juge Thatcher le salua gentiment :

- Bonjour Thomas ! J’ai une bonne nouvelle a t’apprendre : personne ne se perdra plus jamais dans cette grotte.

- Pourquoi ?

- J’ai fait barricader I’entree.

Tom palit, pret a s’evanouir.

- Qu’aS'tu ? s’inquieta le pere de Becky.

- Oh, monsieur le juge, murmura-t-il. Joe rindien est dans la grotte !

La nouvelle se repandit aussitot dans le village. Le juge Thatcher et de nombreux villageois se rendirent a la grotte MacDougal. Le juge ouvrit la porte... Sur le sol gisait Joe I’lndien, mort de faim. Tom s’emut ; il savait quelle avait ete la souffrance de ce meurtrier, mais il se sentit reellement soulage.

Le lendemain de I’enterrement de Joe rindien, Tom conduisit Huck dans un endroit calme. Huckleberry lui raconta en detail ce qui s’etait vraiment passe sur la coL line de Cardiff et il ajouta :

- Pas de tresor a I’auberge. Elle a ete fouillee par le sherif et on y a decouvert de Lalcool. Dommage... plus de tresor...

- Je sais ou se trouve le coffre, interrompit Tom. Dans la grotte !

- Tu es sur ?

- Absolument. Viens avec moi !

- Je suis tellement fatigue que je ne pourrai pas marcher plus d’un kilometre, avoua Huck.

- Ne t’en fais pas. Je connais un raccourci et j’emprunterai un bateau...

Tom emporta trois pelotes de ficelle, deux sacs, des chandelles et une boite de ces nouvelles allumettes qu’on pouvait acheter chez I’epicier.

Grace a une tache blanche pres de la falaise, qui lui servait de repere, Tom retrouva facilement le trou par lequel il etait sorti de la grotte avec Becky.

II ecarta les broussailles et les deux gar9ons se glisserent dans le labyrinthe. Ils fixerent leur ficelle pour ne pas se perdre et rejoignirent la source ou s’etait eteinte la demiere chandelle de Tom. 11s se trouvaient alors au bord d’une faille de dix metres de profondeur.

- Regarde, juste sur le gros rocher, dit Tom. Dessinee avec de la fumee...

- C’est une croix ! s’ecria Huck.

- La cachette numero 2 se trouve sous la croix. C’est la que j’ai aper^u Joe I’lndien !

- Bartons, chuchota Huck. Le fantome de Joe n’est pas loin.

- Impossible, fit Tom. 11 n’y a jamais de fantome pres d’une croix !

Tom tailla des marches dans I’argile, a I’aide de son couteau. Contre le rocher marque d’une croix, ils decouvrirent un recoin ou se trouvaient des couvertures et des os ronges... mais pas de coffre.

Les deux gar^ons chercherent longtemps.

Des empreintes de pas faisaient le tour du rocher et s’arretaient hrusquement.

- C’est la qu’il faut creuser ! decida Tom.

En effet, il decouvrit rapidement une trappe qui dissimulait un couloir etroit.

- Regarde ! sursauta Huck.

Au hout du couloir, il venait d’apercevoir le coffre, deux fusils, des mocassins et une ceinture.

Mais le coffre pesait hien vingt-cinq kilos. Impossible de le soulever! Heureusement, Tom put transporter I’argent et Tor dans ses sacs.

- Il faut toujours etre prevoyant ! confia-tdl a Huckleberry.

- Et les fusils, on les emporte ?

- Non, laissons'les ici. Ce sera notre cachette, quand plus tard, nous deviendrons de vrais bandits.

Suivant le trajet inverse, les deux gar9ons regagnerent la barque. Ils atteignirent Saint' Petersburg a la nuit tombee.

- Nous allons cacher le butin dans le bucher de madame Douglas... murmura Tom. Je vais d’abord chercher la brouette de Benny Taylor.

Comme prevu, Tom pla^a les deux sacs dans la brouette, les dissimula sous de vieux chiffons... et se mit en route. Huck le suivait a pas lents.

Quand ils passerent, tous deux, devant la ferme du vieux Gallois, celui-ci les appela :

- C’est vous, Tom et Huck ?

- Oui.

- Venez vite. On vous a cherches partout ! II y a une reunion tres importante chez moi. Tiens, qu’est'Ce que vous transportez ?

- De la ferraille, repondit Tom sans hesiter. La grande piece de la ferme etait tout eclairee. De nombreuses personnes s’y trouvaient reunies. Alors le vieux Gallois revela le nom de celui qui I’avait prevenu, permettant de sauver la vie de madame Douglas :

Huckleberry Finn.

On felicita Huck chaleureusement. Madame Douglas proposa ensuite d’accueillir Huckleberry chez elle. Plus tard, elle lui acheterait un petit commerce.

A ce moment-la, Tom se leva et dit d’une voix forte :

- Huck n’a pas besoin de tout 9a. Huck est riche ! Je vais vous en donner la preuve.

Une minute plus tard, Tom rapporta les deux sacs et il en versa le contenu sur la table.

- Et voila! La moitie appartient a Huck et I’autre moitie a moi ! dit Tom qui se mit a raconter leur fantastique chasse au tresor. Plus de douze mille dollars ! C’etait extraor' dinaire. Madame Douglas pla^a I’argent de Huck a 6 % et le juge Thatcher en fit autant pour celui de Tom, sur la demande de tante Polly.

Le juge Thatcher repetait a qui voulait I’entendre que n’importe quel gar^on n’aurait pas reussi a faire sortir sa fille de la grotte. 11 avait aussi appris, sous le sceau du secret, que Tom s’etait fait punir a la place de Becky. . . et le juge n’en appreciait que plus le jeune gargon.

Et Huck ? La vie chez madame Douglas ne lui plaisait guere. Se laver, aller a I’ecole et a I’eglise... au lieu de fumer ou de se rouler dans la paille. II voulut tout abandonner et s’enfuit loin du chateau de la colline de Cardiff.

Tom le retrouva facilement et lui dit :

- On pourrait etre des bandits riches...

- Oh, oui ! 9a me plairait ! fit Huck.

- Impossible d’accepter un vagabond dans ma bande, souflla Tom.

- Tu m’avais bien pris comme pirate, protesta Huck.

- Oui, mais les pirates ne sont pas aussi nobles que les bandits, repondit Tom.

- Qu’est'ce que je pourrais faire ?

- Si tu fais des efforts, je demanderai a mada^ me Douglas d’etre un peu moins exigeante, proposa Tom Sawyer.

- C’est vrai ?

- Oui... Et pour faire partie de ma bande, il faudra jurer sur un cercueil et signer avec du sang.

C’est ainsi qu’Huck retourna chez madame Douglas, sachant que Tom et lui vivraient encore d’autres aventures.

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