Les Aventuriers de Paris
La bise soufflait avec une âpre violence; des nuages lourds et noirs couraient dans le ciel, voilant de temps à autre le disque rouge de la lune : de toutes parts régnait un silence profond et morne, et c'est à peine si de loin on entendait le pas rapide d'un piéton attardé.
Le dernier coup de minuit tintait encore dans l'air, déchiré par les tourbillons de la raffale, quand un homme, la taille serrée dans un étrojt paletot, le front abrité sous les ailes d'un chapeau mou, déboucha de la rue de Constantine, et se dirigea résolument vers le parvis Notre-Dame.
Une fois là, il s'arrêta. — 'Mais son hésitation fut de courte durée; il enfila la rue du Cloître d'un pied assuré et ferme.
Quelques secondes plus tard^ il poussait une porte Diassive, et disparut en la refermant derrière lui.
La maison dans laquelle il venait de pénétrer avait un aspect particulièi^ment honnête: Le corps de bâtiment qui donnait sur la rue se composait d'un rez-dechaussée et d'un étage; et si l'unique fenêtre du rezdechaussée était armée dé solides barres de fer, celles du premier étage n'étaient protégées que par des volets verts de forme presque élégante et qui, pendant le jour, semblaient sourire «aux rares passants qui se rendaient à x^otre-Damc.
■Mais ce n'était là qu'un trompe-l'oeil ; les familiers seuls savaient ce qui se dissimulait de redoutable et de terrible derrière ce masque de calme et de placidité bourgeoise.
A peine aviez-vous mis le pied sur le pavé éternelle- ]nent humide de cette cour, qu'une chose vous frappait...
C'était un caboulot ! un de ces sinistres établissements qui se sont créés, dans les temps modernes, pour recueillir l'abjecte clientèle des tapis francs d'autrefois, et dont on a pu dire qu'ils avaient une porte de communication avec les bagnes de Brest et de Toulon.
Mais on n'entrait pas là, comme en entre au bagne, et il fallait pour y être admis, avoir donné des gages aux hôtes habituels du lieu.
C'était probablement le oas de l'homme que nous venons de voir disparaître, car après avoir traversé la cour d'un pas délibéré, il mit la main sur le loquet de la porte, et fit aussitôt son entrée dans la salle commune.
Une lourde chaleur, mêlée aux acres parfums du tabac et des liqueurs corrosives, le saisit à la gorge dès les premiers pas, et il s'arrêta un moment comme suffoqué.
Il y avait peu de monde encore dans le caboulot, à peine deux ou trois personnages interlopes assis aux tables symétriquement rangées autour de la salle; puis à
côté du poêle de fonte qui en occupait le milieu, un groupe de sept ou huit individus, empruntés au pire contingent de la société.
Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, et un murmure singulier s'éleva du groupe quand on eut reconnu, celui qui venait d'entrer.
— Jacques, dit une voix éraillée et rauque. Eh bien ! est-elle forte celle-là?
— ^Et pourquoi donc qu'il ne serait pas venu ? repli- ■^■ qua une autre voix.
— Dame ! Martin a des intentions sur lui et je ne donnerais pas deux sous de sa peau.
— ^Bon ! . . . je connais Jacques et il n'a pas peur !
— ^C'est égal ... ça via chauffer et nous rirons ! Moi, je ne bouge pas d'ici.
— Xi moi ! ni moi ! ni moi !
Cependant l'homme que l'on venait de désigner par le nom de Jacques s'était dirigé sans autrement s'inquiéter de l'attention dont il était l'objet, vers le comptoir de zinc où trônait le maître de l'établissement.
— Jacques! fît à son tour ce dernier, dès qu'il l'eut reconnu.
— *Moi-même. . . répondit Jacques, je ne recule jamais devant une invitation au bal, quand elle est honnêtement formulée.
— Tu sais que Martin est là.
— Parbleu î
— ^Et cela ne te fait rien!
Jacques releva le front d'un air altier, et ses sourcils se froncèrent à la manière des tigres.
— ^Est-ce que tu m'as jamais vu reculer, toi, réponditil d'un ton farouche ... et as-tu jamais surpris un tressaillement de peur, à l'heure des dangers que nous avons courus ici même?
— Ça, c'est vrai ...
— Eh bien ! ne t'inquiète pas davantage du reste. Seu-
lement, écoute, et retiens ce que j'ai à te dire: je vais entrer là !.. .
Et il indiqua du doigt un cabinet contigu à la salle commune, dont la porte était en ce moment fermée.
— Je vais entrer là ! continua-t-il d'un accent incisif, et je crains bien qu'il ne s'y passe quelque chose de terrible ! Or je n'aime pas à être dérangé dans mes exécutions, et malheur à celui qui voudrait se mêler de mes 0, affaires ! tu m'entends ? «
— Parfaitement.
Une pièce de cinq francs tomba sur le comptoir de zinc.
— ^A^oilà de quoi distraire les clients de la salle commune ! ajouta Jacques, donne-leur à boire autant qu'ils voudront. Plus ils feront de bruit, mieux nous nous entendrons là-bas.
Et, a3^ant ainsi parlé, il gagna le cabine mystérieux.
Mais, au moment où il se disposait à en pousser la porte, il sentit une petite main s'accrocher fiévreusement à la sienne.
— Jacques ! murmura en même temps une voix faible comme un souffle.
L'homme tressaillit et se retourna.
Il y avait devant lui, affaissée, plutôt qu'assise sur son banc, une jeune femme, presque une enfant, pâle, tremhlante, effarée, dont la poitrine se soulevait par bonds violents, et qui avait peine à comprimer les sanglots qui montaient de sa gorge à ses lèvres.
— Lolotte ! . . . fit Jacques en serrant affectueusement la main qu'elle lui abandonnait, pourquoi ce trouble et cette agitation.
— ^Est-ce que vous allez entrer là ?
— ^Sans doute.
— Vous savez qu'il vous attend.
— Certainement ; et c'est pour cela que j'y vais.
— Mon Dieu !
^Qu'as-tu donc?
'ai peur.
—De Martin?
— Il est brutal, sauvage ... il n'aime que le sang et vit de crimes ! s'il allait vous tuer !
Jacques repoussa doucement ses mains.
— Enfant ! répondit-il ; n'exagère pas tes craintes et prends confiance! Il j a un an, peut-être serais-je allé de moi-même au-devant du couteau de cet ancien boucher ; j'étais las de la vie. Je voyais fuir incessamment devant moi le but que je poursuis, et j'étais résigné à en finir ! mais aujourd'hui, depuis quelques jours, tout est changé.
— Que s'est-il passé?
— Je te le dirai, seulement cesse de t'efïrayer. Compte sur moi ; et espère !
Jacques poussa la porte d'un geste énergique, et dix secondes plus tard, la jeune femme entendit la clef tourner deux fois dans la serrure.
C'était Jacques qui la fermait, et ce mouvement attestait de sa part une résolution que rien ne devait plus distraire.
Trois hommes différents d'aspect, mais portant chacun sur sa face fatiguée et blême, l'empreinte indélébile du vice et de la débauche.
La vue de Jacques qui venait d'entrer parut les arracher à leur torpeur habituelle, et un tressaillement presque imperceptible tordit un moment les muscles de leur visage.'
Jacques le remarqua sans s'y arrêter, et son oeil chargé d'effluves fulgurantes, se dirigea aussitôt vers un angle du cabaret que- les rayons de la chandelle n'éclairaient que faiblement.
Il y avait là un quatrième personnage.
Une espèce de monstre hnmain. . . un homme aux larges épaules, au front déprimé qu'ombrageait une
broussaille épaisse de cheveux roux et qui^ la tête dans les mains, Toeil fixé à terre, semblait poursuivre quelque rêve effroyable et sombre . . .
Au bruit de la porte qui se fermait, sa poitrine se souleva avec effort, un frisson courut sur sa peau, et, secouant le front, il se dressa de toute sa hauteur, imitant le mouvement du fauve, dont la narine dilatée a tout là coup saisi dans Tair quelque émanation humaine.
— Enfin! balbutia-t-il d'une voix frémissante, et en se tournant vers Jacques qui s'était arrêté sur le seuil de la porte.
Les regards des deux hommes se rencontrèrent, et deux éclairs jaillirent, comme au contact de deux épées qui se croisent ! . . .
Un silence s'étaiblit alors, et chacun des spectateurs attendit, anxieux, presque terrifié à la pensée du drame sanglant auquel il allait assister.
Et cependant, parmi les hommes qui se trouvaient là, il n'en était pas un qui ne fut depuis longtemps familiarisé avec des scènes de ce genre.
Les querelles, les rixes étaient fréquentes dans l'établissement de la rue du Cloître et, plus d'une fois, le sang, mêlé au vin bleu, avaient rougi le plancher de la salle commune.
Mais ici, la scène empruntait une importance inusitée au caractère même des deux adversaires, et chacun savait d'avance avec quelle haine implacable et sauvage la lutte allait s'engager.
Jacques avait alors cinquante ans au plus.
C'était un homme de taille élancée, à l'allure distinguée, au front intelligent, avec des muscles d'acier et des 3^eux dont le regard étrange exerçait sur tous ceux qui l'approchaient une influence magnétique à laquelle il était pour ainsi dire impossible de se soustraire.
D'où venait cet homme, et où allait-il ?
Il ne Favait jamais dit à personne; peut-être ne le voulait-il pas savoir lui-même.
Il vivait dans l'inconnu, et nul n'avait pénétré encore le secret de son existence.
Né avec d'admirables facultés, il était venu tout jeune à Paris, et n'avait pas tardé à verser dans le vice.
La chute cependant n'avait pas été immédiate, et il serait injuste de dire qu'il était tombé sô,ns avoir lutté.
Il y avait dans son passé une histoire lamentable, — histoire d'amour, — vers laquelle il ne reportait jamais sa pensée sans une profonde amertume et de douloureux regrets.
Il avait ai.né sincèrement, et il avait été aimé de même.
Mais on ne fait pas sa destinée, tout au plus peuton la modifier à force de probité et d'honneur.
Il n'eut pas le courage de demeurer honnête, et la })remière fois que le pied lui manqua, ne pouvant se retenir à aucun sentiment fort, il roula jusqu'au plus profond de l'abîme. z
Et cet homme, qui aurait pu prendre son chemin dans les hautç urs de la vie, 'finit par s'acclimater ou s.'oublier dans leà bas-fonds les plus abjects du monde parisien, et on le vit dès lors commencer cette existence d'aventures, qui souvent l'avait conduit à deux pas de la correctionnelle et de la cour d'assises. ■
Quant à Martin, c'était différent.
Sa large face couperosée, ses lèvres épaisses, son cou énorme, aux veines gonflées et noires là force d'être rouges, tout attestait en lui une nature indomptable, adonnée aux plus sauvages excès, et réfractaire à tout joug social.
Doué d'une force herculéenne, il jouissait d'une autorité considérable sur ce monde interlope qu'il fréquentait, et depuis longtemps déjà il existait entre Jacques
L't lui uiio Je ces liaines farouches qui ne peuvent se désaltérer que dans le sang ou s'éteindre dans la mort.
Aucun des hôtes habituels du sinistre étahlissemient n'ignorait les dispositions des deux adversaires, et dès que Jacques eut refermé derrière lui la porte à double tour, chacun s'accota sur son banc, comme eût pu le faire un placide spectateur, au moment où le rideau se lève au théâtre, devant le premier acte de la pièce en vogue.
Toutefois, il se passa un fait singulier qui, pendant quelques secondes du moins, vint donner là l'attention générale un aliment tout à fait inattendu.
Jacques avait fait quelques pas en silence, et son premier regard était allé fouiller l'angle obscur où se tenait Martin.
Mais ce ne fut qu'un éclair . . . , car presque aussitôt les muscles irrités de son visage se détendirent, et il se tourna le visage presque souriant vers le groupe des trois hommes :
— ^Mes amis, dit-il d'une voix ferme, je n'ai eu jusqu'à présent qu'à me louer de votre zèle et de votre dévouement, et il est juste que chacun reçoive ici le prix des services qu'il a rendus à l'association. Avant peu, je l'espère, j'aurai atteint le but que je poursuis, et vous n'aurez pas à vous plaindre de ma générosité. Mais en attendant et à titre d'à-compte, je désire que vous vous partagiez cette somme que vous avez bien gagnée ! . . .
En même temps, sa main plongea dans la poche de son paletot, et en tira un rouleau qu'il jeta négligemment sur la table.
L'effet fut instantané !
Le rouleau s'était brisé en tombant, et â la vue des pièces d'or qui s'en échappèrent, une flamme s'alluma dans les yeux des trois hommes.
Pendant quelques secondes, on n'entendit plus que le grincement de leurs ongles sur le bois blanc de la table.
•Cependant Jacques continuait de surveiller les mouvements de son redoutable adversaire.
Ce dernier n'était pas indifférent au .bruit des pièces d'or, et son regard avait eu un éblouissement.
Puis, obéissant è un sentiment plus fort que sa volonté même, il secoua le front et se dressa, la lèvre ouverte, les bras et le corps en avant.
Sa cupidité lui faisait un moment oublier sa haine !
Mais il n'alla pas plus loin.
A peine eut-il fait deux pas qu'il se sentit le poignet serré tout à coup comme dans un étau, et qu'il demeura cloué à sa place.
Jacques était devant lui, pâle, résolu, menaçant.
— ^Oii vas- tu? lui dit ce dernier d'une voix impérieuse.
— ^Mais. . . balbutia Martin hésitant, en jetant un C(»up d'oeil sur la table.
— ^Reste ! j'ai à te parler. . . et tu sais bien pourquoi je suis venu . . .
Sans répondre, Martin dégagea brusquement son bras de l'étreinte de Jacques, et comme si l'incident l'eût subitement rendu à la réalité de la situation, il recula de deux pas en enveloppant son adversaire d'un regard aux sanglantes effluves.
— Ah çà ! c'est donc sérieux, dit-il, sans chercher à dissimuler sa surprise; et c'est bien toi qui viens me chercher ?
— Tu en doutes? répliqua Jacques.
— 'Tu es las de la vie ?
— Peut-être !
— ^Eh bien ! il }' a longtemps que je cherchais cette occasion, et ça va être amusant pour la galerie.
Et se ramassant pour ainsi dire sur lui-même, il se disposa à fondre sur son adversaire.
Celui-ci était prêt.
D'un mouvement rapide comme l'éclair, il venait d'ar-
mer sa main d'un revolver à ^ix coups, et le doigt crispé sur la détente il attendit.
Il y eut une seconde de silence poignant.
Martin poussa un rugissement et ses ongles s'enfoncèrent dans l'inextricable 'broussaille de ses cheveux roux.
—Il est toujours bon de' s'expliquer avant d'en venir aux dures extrémités, dit Jiacques d'un ton railleur ; accorde-moi une minute d'attention, et que ces messieurs qui nous écoutent profitent du spectacle auquel ils vont assister. . . Je disais tout à l'heure que chacun ici devait recevoir le prix des services rendus.... Mais si l'on récompense le dévouement, il importe aussi, pour que notre sécurité ne puisse jamais être troublée, il importe que le châtiment n'hésite pas devant la lâcheté et la trahison
— 'La trahison ! répétèrent les trois hommes qui écoutaient. . . 'Qui donc nous a trahis?
— Martin.
— iC'est impossible.
— J'en ai la preuve !
Martin se rua de sa place avec un hurlement sauvage, ei frappa de son énorme poing sur la table un coup qui faillit tout renverser.
— ^C'est faux ... il a menti ... ce n'est pas vrai ! criat-il, la lèvre frangée d'écume . . . mille millions de tonnerres ... si je savais que l'un de vous pût ajouter foi à une pareille invention î . . . voyons ! . . . parlez . . . est-ce toi, Chrétien! . . . ou toi. . . le Philosophe . . . ou toi encore. . . le Gommeux. . . parlez. . . parlez. . . répondez... ou sinon ! . . .
Nul ne répondit à cette provocation directe, et Martin sentit passer un frisson sur sa chair.
Il comprenait combien était dangereuse l'accusation dont il venait d'être l'objet ; dans ce monde de désordre et d'infamie, on peut bien être criminel, à tous les degrés: on n'est jamais traître impunément.
XrG morne silence qui accueillit ses paroles figèrent le sang dans ses veines, et un voile passa devant ses yeux.
'Cependant Jacques n'avait pas bougé; seulement, quand Martin se fut tu, il avança d'un pas vers la table, et de la même voix froide et railleuse :
— Il y a un moyen bien simple de se justifier, dit-il, en scandant ses mots.
— 'Lequel, dit celui qu'on avait appelé Chrétien.
J'ai dit que je pouvais fournir la preuve de ce que j'avance, et cette preuve, Martin la porte sur lui !
Par un mouvement irréfléchi, Martin appliqua ses deux mains sur sa poitrine, comme s'il eût craint quel- (|ue brusque tentative de spoliation.
Ce geste imprudent leva tous les doutes.
— ^Yous voyez ! fit Jacques, je ne lui ai pas fait dire.
— 'Qu'est-ce donc . . . Que cache-t-il ainsi ?
Il y eut un moment de stupeur.
— ^Eh ! pardieu . . . tout simplement une carte de police, qu'il a reçue il y a huit jours.
L'accusation était si grave que c'est à peine si l'on pouvait y croire.
Martin lui-même avait bondi sous l'accusation ainsi formulée et s'était précipité sur Jacques.
— 'Ah î je devine tout ! s'écria-t-il, et je sais maintenant ce que tu veux . . . Mais ces papiers, tu ne les auras pas ! . . . et avant que tu portes la main sur moi ! . . .
En parlant de la sorte, le colosse agitait au-dessus de sa tête un énorme couteau catalan et cherchait à atteindre la poitrine de Jacques.
"Ce dernier esquiva le premier choc et recula jusqu'à la porte.
Quant aux autres, ils regardaient avec une sorte de curiosité indifférente.
Du reste, ce fut moins long que l'on ne pouvait s\ attendre.
L'arme que serrait Jacques dans sa main ferme était
plus redoutable cent fois que œlle de Martin, et il ne s'agissait que d'éviter la première rencontre.
Il y réussit au-delà de toutes ses espérances, et c'est tout au plus si la lame du couteau catalan déchira son paletot, et entama sa chair.
Seulement quand Martin voulut revenir à la charge et rejoindre son adversaire qui s'était dérobé, la bouche du revolver vint toucher son front et le glacer.
Il voulut se rejeter en arrière ; mais il était trop tard : La détente était partie. Un bruit se fit entendre et le n\alheureux s'affaissa lourdement sur lui-même.
Jacques n'eut pas même un instant de pitié.
Oublieux de tout danger, indifférent à l'impression que ce dénouement pouvait produire sur ses compagnons, il s'accroupit sur le corps inanimé du moribond et commença à fouiller ses vêtements avec une ardeur pleine de fièvre qui lui arrachait de temps à autre des paroles entrecoupées et sans suite.
Tout à coup il tressaillit.
Sa main venait de rencontrer une feuille de parchemin qu'il tira vivement à lui et que ses 3'eux se mirent à parcourir.
Son visage s'illumina.
— iC^est cela?. . . je m'en doutais. . . balbutia-t-il, la gorge serrée ; et maintenant ! maintenant !
Il se tut.
On venait de lui toucher l'épaule. C'était Chrétien qui s'agenouillait près de lui.
— 'Qu'y a-t-il ? demanda Jacques inquiet et troublé.
— 'As-tu trouvé ce que tu cherchais? interrogea Chrétien.
— Oui, oui ... Le voilà ... ce document qui sera notre fortune, et que ce misérable avait dérobé.
— ^Prends garde !
— 'A quoi?
— Les autres attendent.
— Tu as raison.
— Il faut justifier le meurtre de Martin.
— Xe crains rien . . . laisse-moi faire . . . J'ai ce qu'il faut. . .
Et il se releva.
— Que tous ceux qui seraient tentés de trahir notre association, dit-il d'un<î voix ferme, meurent ainsi que ce misérable. Je vous ai promis la preuve de sa traJiison, et vous pouvez maintenant juger si je vous ai trompés.
En parlant ainsi, il jeta sur la table une carte qui ressemblait, à s'y méprendre par la forme et la couleur, à celles dont sont nantis les agents de la sûreté.
Au surplus, ce n'était là qu'un acte de condescendance qui n'avait qu'une importance relative. On n'y prit pas grandie attention.
Martin n'était pas aimé. Xul ne le regrettait. On n'était pas fât-hé d'ea être débarrassé.
On ouvrit une trappe qui donnait sur un trou béant dont personne ne s'était jamais avisé de sonder la profondeur, et l'on y jeta le cadavre.
— Requiescat in pace! dit une voix qui était celle du philosophe.
Et ce fut toute son oraison funèbre.
D'ailleurs, chacun avait sa p^die pleine de l'or de Jacques, et, dans ce moment coriime dans tous les autres, la puissance de l'or est souveraine !
On avait hâte de se séparer. Le Gommeux et le Philosophe s'empressèrent de se retirer. •
Comme iChrétien allait les suivre, Jacques le retînt.
— -Un mot encore et je te rends la liberté, dit-il ; cette nuit est à toi, je te la laisse ! mais demain . . .
— Que faisons-nous, interrogea Chrétien intrigué?
— Nous partons ! . . .
—Diable !
— Trouve-toi demain matin à la gare Montparnasse,
nous prenons le train express. . . et en route, j'abrégerai 1 î longueur du voyage en te racontant une partie de mes projets ! . . .
Chrétien fit un geste d'acquiescement, et, le lendemain matin, ainsi qu'il l'avait promis, comme la demie de sept heures sonnaient, il montait la rampe qui conduit à l'eanharcadère du chemin de fer de l'ouest.
Mais au moment où il pénétrait sous la grande salle du départ, il s'arrêta interdit tant ce qu'il vit lui parut étrange. . . pour ne pas dire invraisemblable.
A vingt pas de lui, non loin de l'entrée des salles d'attente, il venait d'apercevoir Jacques, causant avec un jeune homme dont il ne put tout d'abord distnguer les traits, mais que son costume de bon goût, son air particulier de distinction, désignaient comme appartenant ixax premières classes de la société.
Quel était ce jeune homme, et quelles relations existaient entre lui et l'hôte àa caboulot^e la rue du Cloître K'otre-Dame.
Il y avait là un mystère, et il hésitait encore sur l'attitude qu'il devait prendre, quand Jacques s'étant retourné de son côté, lui fit signe d'approcher, et vint luimême, à sa rencontre.
Machinalement, Chrétien s'inclina.
— 'Tu t'apiX}lles Fi^^çois, dit alors Jacques à voix rapide et basse ... tu es mon valet de chambre, et nous allons à Plouaret ; ne t'é tonne de rien . . . fais le mort . . . et si, par impossible, on t'adressait quelque question indiscrète. . . tu appartiens au baron de Lippari, et tu accompagnes ton maître, qui ne t'a pas confié le but de son voyage. Est-ce compris?
— iParfaitement.
C'est tout ce qu'il faut ... va à tes affaires . . . moi, je vais aux miennes.
Et quittant son interlocuteur avec un clignement d'yeux significatif, il se hâta d'aller rejoindre le jeune
homme avec lequel il s'entretenait à l'arrivée de Chrétien.
— Je vous prie dé m'excuser, mon cher Frontenay, dit-il avec une grâce parfaite; j'avais quelques derniers ordres à donner à mon valet de chambre, qui n'est pas d'une intelligence hors ligne, et j'aurais crains, sans la précaution que j'ai prise . . .
— Vous êtes tout excusé, mon cher baron, interrompit le jeune homme, et puisque rien ne vous préoccupe plus désormais, gagnons le. train, et allons choisir nos coins.
Le baron de Lippari consentit du geste, et un instant après, nos deux voyageurs étaient installés l'un en face de l'autre dans un compartiment de première classe.
Presque aussitôt le sifflet de la locomotive donna le signal du départ, et immédiatement le train se mit en marche.
— ^Vous ne sauriez croire à quel point je suis heureux de vous avoir rencontré, dit alors le jeune homme, j'appréhendais de faire tout seul, livré à moi-même, un aussi long voyage.
— ^A votre âge cependant, on n'a guère que des pensées agréables.
— Pas toujours.
— Vous arrivez de Trouville.
- — ^Précisément. J'y ai passé deux mois.
— Tant que cela . . . loin de madame la comtesse de Frontenay !
Un nuage glissa à cette réflexion sur le front soucieux du jeune homme.
— ^Eh bien, dit-il avec un charmant abandon, vous venez de mettre le doigt sur la plaie vive. Ma bonne et sainte mère ne m'accompagnait pas, cette année, et c'est peut-«tre à son absence que je dois rapporter cette sorte de mélancolie qui ne m'a pas quitté, pendant les deux mois qui viennent de s'écouler.
— ^Oh ! oh ! ... fit le baron de Lippari, voilà qui est
dangereux, savez-vous ... à vingt-deux ans . . . la mélancolie, c'est la pente favorable qui aboutit inévitablement à Tamour.
Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, mais il ferma les 3'eux sous une impression presque douloureuse.
Lucien de Frontenay avait à ce moment là vingt-deux iins au plus. C'était un grand et beau jeune homme, au regard profond et doux, et dont le front, d'un blanc mat, était encadré d'une opulente chevelure noire
Jusqu'alors, il avait vécu dans ce monde de plaisirs et de luxe qui s'ouvre naturellement devant tout jeune homme riche et titré. . . Il s'était abandonné sans réfléchir à toutes les séductions qui l'attendaient au début et avait fait mille folies qui, un moment inquiétèrent ceux qui lui portaient quelque intérêt.
Lucien avait une mère dont il était l'unique tendresse, et à travers les entraînements d'une existence pleine de désordres, c'est vers son image sacrée qu'il avait tendu les mains et élevé son coeur, au moment du péril . . .
Madame la comtesse de Ftontenay n'était point d'ailleurs une mère ordinaire. Elle avait traversé de mystérieuses et redoutables .épreuves ; restée veuve avant l'âge mûr, elle s'était réfugiée en son amour maternel comme en un sanctuaire divin, et son fils était devenu toute sa vie.
Elle ne voyait que lui, ne songeait qu'à lui . . . pour ainsi dire, elle ne l'avait jamais quitté. . ., et en le voyant pour la première fois, se précipiter, plein d'oubli, dans le tourbillon des plaisirs parisiens; elle ne perdit pas confiance une seconde, car son coeur lui dit que son fils ne pouvait point ne pas revenir.
Et son coeur avait raison. . . ,.
Du reste, un incident s'était produit dans la vie de Lucien qui, tout à coup l'avait arrêté sur la pente où il roulait. . .
Il venait de passer trois mois à TroiiviHe, et bien que la correspondance qu'il entretenait avec la comtesse ne contint aucune révélation sur ce qui s'était passé, la mère avait tout compris, et quand son fils lui annonça qu'il viendrait la prendre pour la ramener à Paris, elle avait deviné pourquoi il revenait. . .
Ce}>endant, le train continuait sa marche.
Lucien n'avait pas relevé les dernières paroles de son compagnon, mais l'impression qui l'avait saisi s'était peu à peu calmée, et il ne tarda pas à chasser toute pensée importune.
— Vous allez donc en Bretagne? interrogea-t-il en offrant un cigare au baron.
— ^Un hasard, r;pondit ce dernier. Il y a longtemps que j'avais entretenu mon notaire de mon désir d'acheter une propriété, et tout dernièrement il m'a -avisé qu'il était chargé de trouver un acquéreur.
— ^Le bien se trouve en Bretagne?
— A quelques kilomètres de Plouaret.
— C'est à merveille, nous serons voisins, et si vous devenez propriétaire, nous pourrons chasser quelquefois ensemble.
Le baron s'inclina en signe de remerciement.
— Je crois avoir entendu dire, reprit-il au bout d'un instant, que madame la*' comtesse de Frontenay habite, entre Guingamp et Lannion, un château du moyen âge.
—En effet.
— ^Le château de Kersaint.
— ^C'est cela. Le château appartenait à mon grandpère. Mais, lorsque ma mère s'est mariée, elle est restée de nombreuses ^années sans vouloir y rentrer. . . iCe n'est que longtemps après avoir perdu mon père qu'elle manifesta d'elle-même le vif désr de revoir la demeure où s'était écoulée son enfance. Le château était alors dans un pitoyable état, et il a fallu bien des réparations pour le rendre présentable.
— Il eût été fâcheux d'abandonner un aussi beau spécimen de Tarchitecture du seizième siècle, dit le baron.
— Vous le connaissez donc ! fit Lucien avec surprise.
— J'ai eu occasion de le visiter.
— ^11 y a longtemps?
— Il y a vingt-cinq ans.
Lucien se prit à sourire.
— Je m'explique, en ce cas, comment il se fait que je ne vous y ai pas rencontré. . . je n'étais pas né!. . .
Il y eut un silence.
Le baron songeait. .', tout en* regardant les poteaux télégraphiques qui passaient à sa gauelie avec une rapidité vertigineuse, et Lucien suivait d'un air distrait et vague la fumée de son cigare dont le vent du matin fouettait et tordait les spirales bleues . . .
On avait déjà franchi bon nombre de stations : et bien^ tôt le train s'arrêta au Mans.
Quand ils reprirent leur place après déjeuner, Lippar- et Lucien avaient plus étroitement resserré ces liens d'intimité qui s'imjwsent forcément à deux voyageurs qui occupent le même compartiment.
Bien que le baron fut presque un vieillard pour Lucien, il était si jeune d'allures, il causait avec tant d'entrain et des formes si charmantes qu'on ne songeait pas à son âge. Frontenay l'avait d'ailleurs rencontré à Paris dans tous les mondes. Il le connaissait peu, mais il savait qu'il s'appelait le baron de Lippari; on lui avait dit, en outre, qu'il appartenait à une des premières familles de l'Italie, et il n'eût pas été bienséant d'en demander davantage à un homme qu'il voyait recevoir partout l'accueil le plus empressé.
Le reste du trajet s'effectua sans autre incident : on avait passé Rennes; la nuit venait peu à peu; déjà l'horizon se dorait des derniers rayons du jour.
— Nous approchons de la station où nous devons nous séparer, dit le baron.
— 'En effet, dit Lucien.
— 'Madame la comtesse de Frontenay vous attend.
— J'ai voulu ménager uub surprise à ma mère, répondit le jeune homme dont le visage s'éclaira d'un sourire, et je ne lui ai jpoint -éerit ! . . .
Et comment vous transporterez-vous de Guingamp au château de Kersaint?
— ^Oh ! rien de plus simple, j'ai télégraphié à un loueur du pays que je "Connais; il me tiendra prêt, pour mon an'ivée, un cheval que j'ai monté quelquefois, et j'irai ainsi au château où l'on ne m'attend pas. . .
— Une fantaisie d'enfant gâté.
— N'en cro3^ez rien. . . dans^ cette résolution que j'ai prise il ne faut voir que le dessein de ne pas inqoiiéter ma mère ; si je lui avais annoncé mon arrivée à dat-e fixe, le moindre retard l'aurait tourmentée, tandis que de cette manière. . .
— ^Vous avez raison, et Ton ne peut qu'être touché d'une attention aussi délicate . . . bien peu de fils témoignent une tendresse égale à leur mère.
— C'est que je suis fils unique.
— ^Madame la comtesse n'a jamais eu d'autre enfant que vous ! interrogea le haron . . .
Et il devait y avoir dans sa voix, à ce moment, une intonation particulière, car Lucien sentit comme un frisson mordre ses chairs, et son regard s'arrêta étonné sur son interlocuteur.
— Jamais ! répondit-il lentement. Mon père est mort fort jeune et je n'avais pas deux ans quand il nous a quittés . . . bien misérablement !
— ^Un accident? fit le baron.
— Un assassinat, monsieur, un crime épouvantable, dont, malgré toutes les recherches de la justice, on ne parvint jamais à atteindre les coupables.
Le baron laissa échapper un geste de stupeur et regarda Lucien avec une attention toute particulière.
— ^Un assassinat ! répéta-t-il . . . est-ce possible ... ah çà ! . . . mais on assassine donc en Bretagne ?
— Oui, monsieur. . . répondit le ijeune comte.
— ^Quelques vengeance de fermier.
— ^Mon père était l'honneur et la. bonté mêmes, et il était aimé par tous ses fermiers à l'égal d'un bienfaiteur. Ce qui n'empêch'C pas qu'un matin, il fut trouvé la poitrine percée de plusieurs coups de couteau, dans les en- ^ irons de la lieue de Grève.
— ^Un endroit mal famé, on effet ! j'en ai entendu parler autrefois. Et l'on n^a jamais su quels étaient les misérables ? . . .
— ^Jamais ! . . . • ,
— 'La justice a mal cherché; j'aurais fait fouiller toutes les campagnes, j'aurais remué ciel et terre.
— J'étais trop jeune pour rien faire au moment du crime, répondit Lucien, pendant qu'un nuage obscurcissait son front; niais plus tard, quand j'ai eu l'âge d'homme, je me suis livré à des investigations obstinées.
—Eh bien?
— Eh bien ! cela n'a servi à rien.
— 'Quoi ! pas une lueur . . . pas un indice ?
Le jeune comte secoua la tête avec force.
— ^Ah! tout est singulier dans cette histoire, répondit-il d'un ton nerveux, et j'aurais tort de dire que je n'ai pas surpris quelque indice qui, entre des mains habiles, eût puissamment aidé à la découverte de la vérité.
— ^Qu'était-ee donc?
— C'est très grave.
— Mais encore?
— Eh bien, à force d'interroger autour de moi celles des personnes qui avaient vécu à l'époque de l'assassinat, j'ai fini par apprendre. . .
— Quoi ?
— 'Qu'il 3^ avait alors dans le pays un homme de moeurs suspectes, qui n'avait aucune attache dans Par-
rondissement, et qui avait dispajfâsàos qu'on eût jamais su ce qu'il était devenu.
— ^D'où venait cet homme?
— ^On l'ignorait.
— ^Et vous n'avez pas dénoncé le rSji aïi p^i^^î^et.?^/
— ^Pardonnez-moi... mais tant d'anné«§ -s'étaient écoulées depuis, qu'il devenait impossible de'' TP&trouver la trace de cet homme. Bibîi-Otwè^^
— Au moins, vous avait-on confié son nom?
— ^Ses noms, vous voulez dire?
— {Comment ? . . .
— lEh ! sans doute, car on variait beaucoup sur ce point comme sur les autres, et il est vraisemblable que tout le monde se trompait. Les uns l'appelaient Rodolphe, les autres l'appelaient Martin, plusieurs même ont prononcé le nom de Jacques.
Le baron se tut. Une imperceptible pâleur s'était répandue sur ses traits, un sombre nuage avait glissé sur son front, mais Lucien n'eut le temps de rien remarquer.
Le train venait de s'arrêter, on était à Guingamp.
Le jeune homme tendit la main à son compagnon.
— ^Encore une fois, dit-il d'un ton affectueux et doux, permettez-moi de vous remercier de la bonne journée que je viens de passer, 'espère que nous nous reverrons cet hiver à Paris.
Le baron serra vivement la main qu'on lui offrait.
— 'Ce sera avec un vif plaisir, cher monsieur, réponditil. Je compte bien n'être retenu que quelques jours dans ee pays, et dès mon retour, je ferai déposer ma carte à votre hôtel.
— ^Mille grâces alors, et à bientôt.
— A bientôt, dit le baron.
Puis, Lucien traversa la voie, gagna le quai de la gare, et se dirigea vers la ville.
Il n'avait pas fait vingt pas, qu'il avisa à peu de dis-
tance une sorte de garçon d'écurie qui tenait eu main, un cheval qui, pour n'être pas de race n'en avait pas moins assez bon air.
— Est-ce toi, Jeannic? demanda Lucien en allant à lui.
— -Moi-même, M, le comte, répondit le garçon.
— ^C'est mon cheval que tu m'amènes?
— Selon votre dépêche.
— C'est bien.
Lucien s'empressa de monter en selle.
Le garçon le regarda d'un air ébahi.
— Est-ce que monsieur compte s'en aller, comme ça tout seul, jusqu'au château?
— Et pourquoi pas? fit le jeune homme.
— ^Dame ! c'est qu'il y a six bonnes grosses lieues jusque-là ... et la lune m'a bien l'air de vouloir nous brûler ]a politesse, pour cette nuit.
— u\h ça ! tu es donc .peureux ?
— ^Moi ! lM. le comte..., moi, peureux! Si on peut dire. . . mais tout de même. . . à votre place.
-^Bon ! ne t'inquiète pas ... je connais un peu la route . . . j'ai ma couverture de voyage en cas de pluie, et, après tout, à la grâce de Dieu... j'arriverai bien avant le jour.
Sur ces motfi, il serra les guides, fit un geste à Jeannic et" partit au grand trot sur la route qui dessinait au loin son long sillon blanc et sinueux. .^
Toutefois, au bout d'an quart d'heure, il se vit contraint de clianger d'allure, il comprit que Jeannic n'avait peut-être pas eu tout à fait tort de lui conseiller de la prudence.
La route qui conduit de Guingamp au château de Kersaint s'encaisse brusquement au sortir de la gare et longe, jusqu'à la mer, les sinuosités d'une v<allée profon>de, dont rien ne saurait rendre le charme pittoresque.
Lucien connaissait cette vallée pour l'avoir souvent parcourue, mais c'était la première fois qu'il s'y aventurait de nuit, et par un temps qui s'annonçait menaçant.
Dès qu'il se fut engagé dans le sentier, une forte bourrasque de vent tordit les cînies élevées des peupliers, et il entendit quelques larges gouttes d'eau tomber avec un bruit sonore sur les feuilles des chênes et des ormes.
Il n'y avait pas d'illusion â se faire, — il maintint sa bête quelques secondes, enveloppa ses épaules de sa couverture de voyage pliée «n forme de plaid, et, ayant repris les guides de son cheval, il poussa hardiment en avant ! . . .
Il pouvait être dix heures ; le pays était désert, il ne renjcontrait pas un piéton, et les rares maisons devant lesquelles il passait étaient endormies et comme mortes.
Au bout d'un moment, Lucien se familiarisa avec la nuit. Son regard acquit une acuité particulière, et, sous la rafale qui augmentait d'intensité, malgré la pluie qui pénétrait sous le couvert des grands arbres, il reprit bientôt ses rêveries de jeune homme et s'y abandonna tout à fait.
Il songea à la comtesse d'abord, à son excellente mère, dont il savourait d'avance la surprise et la joie. On
ne l'attendait pas: il arriverait à la pointe du jour, et le lendemain matin, à la première heure, il irait se présenter à elle à son lever.
Et alors que de tendres caresses et de questions inquiètes.
C'était le moment attendu par Lucien pour faire à sa mère la confidence d'un secret qu'il portait en son coeur depuis deux grands mois.
Il avait rencontré sur la plage de Trouville, une belle jeune fille, une enfant, dont le regard l'avait troublé, dont la ph3'sionomie chaste et pure l'avait charmé, et qu'il aimait depuis lors avec toute l'ivresse d'un premier amour.
La jeune fille était riche, et, quoiqu'elle n'appartînt pas à la noblesse, il ne doutait point que la comtesse approuvât le choix qu'il avait fait et ne consentit à une union où son fils devait trouver le bonlieur.
Lucien connaissait trop la tendresse tle sa mère pour s'effrayer à l'idée d'un refus impossible.
Sous l'empire de ce rêve enivrant qu*^il berçait ainsi danfi son esprit, le jeune cavalier ne s'était pas aperçu du chemin qu'il faisait et sa laissait aller au caprice de sa monture.
Les ténèbres les plus épaisses l'enveloppaient maintenant ; la pluie s'était mise à tomber avec une violence désordonnée, et le bruit du vent mêlé aux roulements du tonnerre se prolongeait dans les profondeurs lointaines de la vallée.
Tout à coup, son cheval se cabra et exécuta un arrêt si brusque, que Lucien faillit être désarçonné.
Il se réveilla en sursaut, plongea son regard dans la nuit noire.
Il ne vit rien.
Tout au plus distingua-t-il le miroitement du ruisseau changé en torrent, qui se précipitait à vingt pieds sous lui.
Il recula effrayé. — Deux pas de plus, cheval et cavalier disparaissaient dans le ravin î. . .
Alors il chercha à s'orienter . . .
Heureusement la foudre, qui déchirait la nue, jetait pas instants de rapides clartés sur les bois environnants, et pendant les intermittences de l'orage, Lucien aperçut sur la rive opposée une habitation dont L'une des fenêtres était encore éclairée. La lumière brillait avec de vifs éclats et semblait l'inviter dans la nuit . . .
Il n'hésita pas.
La pluie continuait de lui fouetter le visage avec violence, son plaid ét-ait tremj>é ; la prudence la plus élémentaire lui commandait d'aller là ce refuge qui s'offrait à lui.
Il reprit donc les guides de son cheval, chercha un endroit de la rivière où il pût trouver un gué sûr, et enfin, au bout de quelques minutes, après bien des tentatives qui n'étaient pas sans danger, il atteignit la rive opposée.
Une fois là, il sauta lestement à bas de sa monture, qu'il attacha à un arbre, et alla frapper à la porte de la maisonnette.
Autant qu'il put en juger, c'était une habitation de plaisance, où quelque fantaisiste était venu chercher la solitude et le pittoresque . . . Elle n'avait qu'un étage, et les chênes, les ormes et les hêtres poussaient dru alentour, formant une sorte de rempart contre la tempête!
Comme on tardait à répondre à son appel, il frappa do nouveau, et, cette fois, il vit la lumière aller et venir, puis la porte s'ouvrit et une jeune fille parut sur le seuil.
Lucien entra.
La lampe qui brûlait à l'intérieur ne jetait qu'une faible et douteuse clarté dans la pièce, mais un rapide regard le convainquit aussitôt que la jeune fille était
particulièrement belle, et sa mise presque élégante, quoique fort simple, indiquait surabondamment qu^il n'avait point devant lui une paysanne.
Elle Taccueillit, d'ailleurs, avec une grâce parfaite qui le charma.
— ^Que de remerciements ne vous dois-je pas, mademoiselle, dit-il un peu ému . . . Sans vo<us, vraiment, je ne sais pas ce que je serais devenu !
— J'ai hésité à ouvrir, répondit la june fille; il me semblait si extraordinaire qu'un voyageur se fût hasardé dans ces parages par un temps pareil et à cette heure de nuit. . . qu'un moment. . . j'ai eu quelque appréhension . . . Vous n'êtes point de ce pays, monsieur ? — Pardonnez-moi, mademoiselle.
— (Alors, vous n'y venez pas souvent ... et les chemins ne vous sont pas familiers.
— »Mon Dieu ! c'est vrai ... ou plutôt, je n'ai guère parcouru ce pays que le jour, en chassant, et j'avoue que je ne suis doué que d'une médiocre mémoire locale. Suis- je donc bien loin ici du château de Kersaint? — 'Oh! vous en êtes encore à trois bonnes heures. — Tant que cela?
— Mais vous ne vous remettrez pas en route par cette tempête, qui ne fait que redoubler. Si mon père était ici, il insisterait pour vous retenir, et j'espère qu'en son absence. . .
Lucien remercia du geste, alla déposer son plaid sur un bahut et revint s'asseoir auprès de la cheminée sur un siège que lui indiqua la jeune fille.
— Je compte bien avoir le plaisir de voir, avant de m'éloigner, l'hôte qui exerce si généreusement l'hospitalité. . . Mais, si je devais partir sans lui avoir serré la. main, vous voudrez bien, m^ademoiselle, lui dire à quel point je suis touché, et l'assurer de toute la reconnaissance du comte de Frontenay.
' Jusque là, la jeune fille avait à peine levé les yeux
sur son interlocuteur. . . Mais ce dernier n'eut pas plus tôt décliné son nom et sa qualité, qu'elle laissa échapper iua mouvement de surprise et qu'une vive rougeur colora ses joues.
Lucien s'en aperçut et sourit.
— Vous voyez, dit-il, que je porte un nom qui n'est pas tout à fait inconnu dans le pays. . . Le château de Kersaint appartient à ma famille depuis un grand nombre d'années et la vicomtesse, ma mère, a l'intention d'y venir habiter quelques mois tous les ans.
La jeune fille s'inclina sans répondre et se dirigea rapidement vers une porte qui communiquait avec une pièce contiguë.
Mais au moment où elle posait: déjà la main sur le bouton de la serrure, la porte s'ouvrit d'elle-même et un homme entra.
Un homme de vingt-cinq ans à peu près, grand, élancé, le front hardi, le regard assuré, et sur le visage duquel était répandue cette belle pâleur de l'ambition que l'on ne retrouve guère que chez les natures d'exception.
Que se passa-t-il, à la vue de ce jeune homme, dans l'esprit et dans le coeur du comte de Frontenay ?
Nous ne saurions le dire.
Mais il lui fut impossible de dissimuler l'impression profonde qu'il ressentit; un trouble étrange voila ses yeux, et instinctivement il porta ses deux mains à ses lèvres comme pour étouffer un eri près de lui échapper.
C'est qu'aussi il y avait pour le comte, dans cette apparition inattendue, quelque chose d'inouï, d'invraisemblable, de bizarre tout au moins, qui était bien fait pour provoquer et justifier la stupéfaction qui l'avait saisi.
Ce jeune homme, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu, c'était le portrait vivant de la comtesse.
En le voyant, il avait cru voir la comtesse elle-même.
C'étaient les mêmes yeux noirs -aux longs cils soyeux ; la même matité chaude de la peau, le même nez aux ailes frémissantes, la même lèvre mobile, relevée aux coins par un pli railleur et fin.
Eien ne manquait à cette ressemblance vraiment inexplicable, et il retrouvait même, à l'extrémité de l'un de ses sourcils, jusqu'à ce petit signe brun qu'il avait rev marqué souvent sur le front de sa mère !
C'était effravant, et il demeura interdit.
Cependant la jeune fille s'était effacée pour laisser passer celui qui venait d'entrer, et, s' adressant au comte :
— 'Mon frère Rodolphe, dit-elle, en le présentant.
Et elle ajouta, en se tournant vers son frère :
— M. le comte de Frontenay, notre hôte.
Puis elle gagna la porte et disparut, laissant les deux jeunes gens en présence.
'Rodolphe avait fait quelques pas vers Lucien, qui n'-était pas encore revenu de sa surprise, et il venait de le saluer, avec une aisance sans humilité.
— -Monsieur le comte, dit-il, vous êtes ici chez vous; en l'absence de mon père, je remplirai tous les devoirs de l'hospitalité.
Lucien ne put s'empêcher de tressaillir au son de cette voix, dont l'intonation, à la fois pénétrante et douce, lui rappelait celle de la comtesse.
Il secoua vivement le front pour chasser une préoccupation importune.
Il y avait là un mystère, mais il ne lui convenait pas de laisser paraître l'étonnement qu'il provoquait en lui.
— ^Je vous remercie, monsieur, répondit-il : je n'avais besoin que d'un abri, et j'accepte l'hospitalité que vous m'offrez de si bonne grâce. Puisque vous m'y autorisez, j'attendrai que l'orage ait cessé, et aux premières heures du jour, je reprendrai la route du château.
— Il sera fait comme vous le désirez, approuva Hodol-
plie; vous devez avoir besoin de repos, et si vous voulez me suivre ...
Il prit la lampe qui était sur la table, et, suivi de son hôte, il monta Tesealier qui conduisait au premier étage, et pénétra dans une chambre de proportions modestes, dont l'ameublement attestait le soin exquis qui présidait à l'entretien de l'habitation.
L'unique fenêtre de cette chambre donnait sur la rivière.
— ^C'est un véritable nid que ce réduit, dit Lucien en se tournant vers son hôte.
— ^En été! a^ous avez raison! répliqua Eodolphe avec un sourire mélancolique, mais l'hiver, ce doit être presque sinistre.
— ^11 n'y a pas longtemps que vous demeurez ici. — 'Mon père a habité cette demeure, voilà bien des années : quand nous y sommes revenus, au printemps dernier, avec ma soeur Bertha, je l'avais complètement oubliée.
— 'C'est singulier.
— ^Quoi donc?
— J'ai chassé souvent dans les environs de Kersaint, et, comme je ne me souviens pas d'avoir remarqué cette fraîche oasis, je m'étonne qu'elle n'ait pas attiré mes regards.
Eodolphe remua la tête.
— 'C'est que mon père, ma soeur et moi, répondit-il, nous faisons peu de bruit, et tenons peu de place. . . Notre existence est des plus modestes, et l'horizon qu'elle nous offre suffît à notre ambition.
Lucien fit un mouvement : sans qu'il eût pu expliquer ce qu'il éprouvait, il se sentait pris d'une sincère sympathie pour son hôte.
— Je conçois cela pour votre père. . . je le comprends encore à la rigueur pour Mlle Bertha, votre soeur, dit-il ; mais pour vous ! . . .
—Moi!...
— A votre âge, intelligent comme vous paraissez Fêtre, il n'est pas possible que vous viviez sans ambition, et Cjue vous n'^a3Tz* pas putrevu autre chose que l'horizon charmant, mais borné de cette vallée ! . . .
Un éclair sillonna le regard de Rodolphe, et sa poitrine parut se gonfler sous le souffle d'un sentiment puissant. Mais il se contint.
— I/ambition ! . . . Oui, répliqua-t-il, nous avons tous bercé un rêve au début de notre vie. Au loin, par delà l'existence monotone que l'on mène, on aperçoit la lueur d'un monde mystérieux dont le murmiure invitant vous attire et vous convie ! Ah ! je l'ai entendu, moi aussi . . . souvent. . . et plus d'une fois j'ai cru que j'allais succomber à la tentation . . . Mais il y avait ici un père dont je suis le seul ami, une enfant dont je suis l'unique espoir ... et c'eût été folie de ^Denser à autre chose !
— 8oit ! soit ! fit Lucien . . . voois êtes un peu plus âgé que moi et il ne m'appartient pas de blâmer le parti que vous prenez, après tout, vous avez raison, et le bonheur est peut-être là seulement où vous le cherchez !
— A quelle heure désirez-vous être réveillé, demanda encore Bodolphe.
— Ne vous inquiétez plus de moi, répondit le jeune homme ; j'ai hâte d'aller embrasser ma mère, et je serai debout dès l'aube.
Les deux jeunes gens se serrèrent la main sur ces mots, et Eodolphe s'éloigna, laissant le jeune comte seul.
Ce dernier ne tarda pas à gagner son lit, mais c'est en vain qu'il appela le sommeil.
Il était trop ému de ce qui lui était arrivé ; pendant les quelques heures qui suivirent, il vit repasser devant lui l'image de la comtesse, mêlée et presque confondue avec celle de Rodolphe.
Toutefois, à travers son trouble, un sentiment indéfinissable s'emparait de son coeur, et le nom de Rodolphe
revint à plusieurs reprises sur ses lèvres, tantôt une sortie d'appréhension vague contre laquelle il avait bien de la peine à réagir."
Le lendemain matin, dès que les premiers rayons du jour firent irruption dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre toute grande, et plongea ses regards au dehors.
L'orage s'était dissipé; le ciel était pur; un calme plein de gazouillements d'oiseaux régnait sous les feuilles jaunies des arbres.
Lucien ne s'attarda pas au charme de ce tableau et, s'étant habillé à la hâte, il descendit dans la salle du rezde-chaussée . . .
Il s'attendait à y rencontrer Rodolphe ou peut-être sa soeur Bertha. Ce fut un vieillard qui vint à lui.
■Un homme d'une soixantaine d'années environ; la barbe blanche, le front creusé de rides profondes, l'oeil doux 'et triste.
Il salua Lucien d'un air grave.
— iMes enfants m'ont appris, dit-il, qu'ils avaient eu l'honneur de recevoir M. le comte de Frontenay, et Rodolphe m'a fait part en même temps du désir que vous aviez «exprimé de vous mettre en route dès la première heure. Tout est donc prêt, monsieur, et si vous le permettez, je vous servirai de guide jusqu'à la route départementale qui mène tout droit à Kersaint.
— ^J'aurais voulu vous éviter ce dérangement, objecta Lucien.
— ^11 n'y aura de dérangement pour personne ; au surplus, la route qu'il s'agit d'atteindre est à peine à quinze cents mètres, et c'est l'affaire d'un quart d'heure. — Puisque vous le voulez.
— ^^^enez, monsieur le comte, venez.
Ainsi que l'avait dit le vieillard, le trajet était foït court ; seulement, le sentier qu'il fallait suivre affectait à partir de la maison qu'ils quittaient, des sinuosités
fantastiques, et Lucien, eût pu s'y égarer une seconde fois.
Le vieillard marchait à ses côtés, et de temps à autre, à chaque bifurcation, il indiquait au comte le chemin qu'il devait prendre.
— J'emporte un trop bon souvenir de votre accueil pour l'oublier jamais, dit Lucien avec une pointe d'enthousiasme; j'espère que vous voudrez bien me permettre d'y revenir, et peut-être ce jour-là déterminer aije madame la comtesse à m'y accompagner.
— ^Madame la comtesse de Frontenay? répéta le vieillard avec un cri mal étouffé.
— Eh! sans doute. Ma mère n'apprendra pas sans •émotion le service que vous m'avez rendu, et, moi qui connais son coeur, je ne doute pas qu'elle ne veuille venir elle-même. ' .
— Ah! dissuadez-la alors, dit vivement son interlocuteur.
— Et pourquoi donc?
— ^Mais . . . parce que . . . nous vivons isolés, M. le comte, mes deux enfants sont deux jeunes sauvages que le monde effraie.
Lucien ne releva pas l'étrange réponse qui lui était faite. Mais, du coin de l'oeil il observa le vieillard qui marchait à ses côtés.
Le jeune comte commençait à s'irriter sourdement de toutes ces bizarreries auxquelles il se heurtait depuis la veille ; m-ais il eût été de mauvais goût d'en rien laisser paraître, et il fit un geste qui signifiait évidemment qu'il en prenait son parti.
Du reste, il venait d'atteindre la route départementale et son guide cessait désormais de lui être utile.
— ^Voici votre chemin, M. le comte, dit le vieillard, et vous pouvez le suivre sans inquiétude.
— Au moins avant de m'éloigner, demanda Lucien,
serais- je bien aise de connaître le nom de Thomme dont je deviens Fobligé.
Le vieillard parut hésiter quelques secondes, puis, faisant un effort sur lui-même:
— Je m'appelle Hermann, répondit-il, en saluant une dernière fois.
Et, quittant brusquement la route, il s'enfonça sous le couvert du sentier par lequel il était venu.
Lucien le suivit du regard jusqu'au moment où il disparut. . . puis, quand le bruit de ses pas se fut perdu dans l'éloignement, il piqua sa bête de ses deux éperons, et s'éloigna lui-même au galop de son chev-al.
Une heure plus tard, il arrivait au château de Kersaint.
L'air frais et pur du matin l'avait arraché, pendant le trajet, à toutes les idées confuses qui l'assaillaient au départ, mais, quand après avoir franchi le perron du château, il vit venir sa mère, le visage radieux et les bras tendus, il ne put s'empêcher de tressaillir jusqu'au fond de son coeur, en retrouvant sur ses traits épanouis par la joie, cette ressemblance qui l'avait tant frappé la nuit précédente.
Toutefois, il se garda bien d'alarmer la comtesse, en lui faisant confidence de Fémotion qui l'avait visité; il se contenta de lui expliquer les diverses péripéties de son voyage nocturne, et la pauvre mère ne trouva déjà dans ce récit que trop de sujets d'inquiétude.
Mais, en somme, son fils était là devant elle, souriant et tendre comme toujours, et si quelque danger l'avait menacé, elle comprenait bien qu'elle n'avait plus rien à redouter du moment qu'elle le tenait étroitement serré contre son coeur !
La journée fut pleine d'enchantement pour tous les deux, et au bout de quelques heures, Lucien ne songeait même plus à la nuit qu'il avait passée sous le toit du vieil Hcrmann.
La comtesse l'accablait de questions émues; elle lui demandait l'emploi de son temps, pendant ces deux mois de séparation, et elle cherchait à l'amener doucement à un aveu qui vingt fois vint sur les lèvres de son fils.
€e dernier prenait un plaisir d'enfant à reculer l'heure de l'aveu qu'il avait à faire ... Il lui semblait particulièrement doux de savourer d'avance le bonheur de sa mère en apprenant qu'il avait fait choix d'une compagne pour sa vie désormais sérieuse; mais quoi qu'il fît, quelque précaution qu'il prît pour ne point se laisser forcer dans sa discrétion, au tremblement de sa voix, au trouble de son regard, la comtesse n'eut pas de peine à deviner ce qui se passait en lui . . .
Oe ne fut que le soir, après souper, quand ils se trouvèrent seuls dans la petite serre, du premier étage que Lucien ouvrit enfin son coeur tout entier.
Et alors, il raconta simplement, naïvement, comme cet amour lui était venu.
Il dit quelle pure et chaste enfant il avait rencontrée un jour sur la plage de Trouville ; T émotion qu'il avait ressentie en la voyant et les rêves enivrés que, depuis cette rencontre, il berçait dans son coeur.
C'avait été pendant deux mois, une longue suite d'ivresses infinies que connaissent seuls ceux qui ont aimé. C'était une vie nouvelle qui commençait. Tous les plaisirs qu'il recherchait naguère lui devinrent, dès lors, indifférents; il n'eut plus qu'une pensée, se rapprocher de la belle jeune fille; qu'un désir, qu'une ambition: éveiller l'amour dans cette âme qui s'ignorait encore !
La comtesse écouta ce long récit avec une attention attendrie. . . plus d'une fois, de grosses larmes vinrent trembler au bord de ses cils, et quand enfin son enfant se fut tu, attendant anxieusement une réponse, elle Tattira doucement dans ses bras.
— iCher Lucien! dit-elle alors d'une voix profondément émue. . . Cela devait arriver, et j'y étais préparée.. . mon amour à moi, n'est point égoïste, et je n'ai jamais demandé à Dieu que ton seul bonheur. . . Et puis, je te connais bien ! . . . Je sais que tu n'oublieras jamais celle dont tu es toute la vie.
— ^Chère mère adorée . . .
— ^D'ailleurs, il y a encore une autre chose qui me rassure.
— ^Quelle chose . . . parlez ! parlez . . .
— ^Mademoiselle Lucy Beaulieu.
— ^Yous la connaissez !
''^— Je l'avais remarquée ... et plus d'une fois, je me suis pris à penser qu'elle ferait une bien jolie comtesse de Frontenay.
Lucien ne répondit pas ... il se laissa tomber aux genoux de sa mère, et lui prit les mains qu'il baisa avec un transport de joie folle.
— 'Ah ! je vous aime ! je vous aime ! balbutia-t-il, comme jamais mère ne Ta été en ce monde î
La comtesse s'oublia un moment à contempler son fils dont le front resplendissait; puis un sourire d'une expression exquise releva sa lèvre, et elle força Lucien à s'asseoir auprès d'elle.
— Voyons ! voyons, dit-elle, en lui parlant avec des intonations caressantes, comme elle eut fait à un enfant ... le bonheur est chose grave ... tu as vingt-deux ans ... tu as fait bien des folies déjà, et j'espère qu'il ne s'agit pas ici d'un de ces caprices qui naissent au début d'une contredanse pour finir à la fin de la dernière figure ... tu es bien sûr, n'est-ce pas, d'aimer mademoiselle Lucy Beaulieu, et tu es bien résolu à en faire la compagne de ta vie sérieuse.
— Ah! je sens que je mourrai, si elle n'est pas ma femme.
— ^Tu lui as dit que tu l'aimais.
— Non! je ne voulais rien engager, — ^avant de m'avancer davantage, — j'ai voulu venir vers vous et vous dire . . . ma bonne et excellent imère, voici la femme que j'ai choisie: Croyez-vous que je doive, dans cette union, trouver le bonheur que vous avez rêvé pour moi?
La comtesse étouffa un sanglot, et son regard voilé de larmes enveloppa son fils une seconde fois.
— Tu as raison, cher enfant, répondit-elle, et je n'aurai pas la cruauté de retarder plus longtemps la réalisation du meilleur et du plus doux de tes vœux. Eien ne nous retient ici, demain nous nous préparerons au départ, et avant la fin de la semaine, nous rentrerons à Paris. — 'Cela te convient-il ?
Lucien approuva d'un geste reconnaissant. La réponse de la comtesse allait au devant de ses plus impa-
tients désirs, et pourtant un nuage glissa sur son front, il parut hésiter.
— Qu'y a-t-il? interrogea la comtesse.
— Oh! presque rien, répondit Lucien, une dernière impression que m'a laissée l'aventure de cette nuit et que je ne parviens pas à chasser tout à fait.
— Explique-toi.
— Eh bien, figurez-vous que, dans cette maison où j'ai reçu l'hospitalité la plus empressée et la plus cordiale et qui appartient au vieil Hermann, j'ai rencontré un homme dont la vue m'a frappé plus que je ne saurais le dire.
— ^A quel propos?
— ^Mon Dieu ! peut-être me suis- je trompé, peut-être ai-je mal vu aussi. . . c'était la nuit. . . la salle était mal éclairée, et on est quelquefois le jouet de semblables illusions, et pourtant.
—Enfin.
— Enfin, il y a, entre les traits de cet homme et les vôtres, une ressemblance qui tient vraiment du merveilleux.
— Que dis-tu ? . . . interrompit vivement la comtesse en se levant à demi, et quel est cet homme ?
— 'C'est le fils d'Hermann.
— Quel âge a-t-il?
— ^Vingt-cinq ans environ.
— ^Et son nom. . .n'as-tu pas entendu prononcer son nom?...
— ^Sa soeur l'a appelé. . . Rodolphe.
La comtesse retomba sur son siège, pendant qu'une pâleur livide couvrait ses joues.
Mais cette défaillance dura à peine le temps de l'indiquer; presque aussitôt, elle pressa ses tempes de ses deux mains glacées, comme pour en chasser une idée importune, et une sorte de rictus nerveux crispa sa lèvre.
— Le hasard a quelquefois de ces caprices, dit-elle, d'un ton saccadé, et il ne faut pas y attacher plus d'importance qu'il ne convient. En ce moment, d'ailleurs, nous avons autre chose à faire que de nous occuper du vieil Hermann et de son fils Kodolphe. Dès demain, ainsi qu'il a été arrêté, nous nous préparerons au départ. Dans deux jours, tu prendras les devants avec M. Ducros notre intendant, et dès que l'hôtel aura été mis en état à Paris, j'irai te rejoindre pour te demander l'adresse de M. Beaulieu . . . Est-ce cela ?
— ^Ah ! ma mère ! ma mère !
— Voilà qui est entendu. Il se fait tard, tu as besoin de repos; moi-même, je suis un peu fatiguée. Va te mettre au lit, et demain nous prendrons nos dernières dispositions.
Les deux jours suivants se passèrent sans autte incident, et le niatin du troisième jour, Lucien partit, accompagnée de l'intendant de la comtesse, avec lequel il allait prendre le train de Paris.
Madame de Frontenay avait bien paru préoccupée depuis la conversation qu'elle avait eue avec son fils, mais ce dernier n'y arrêta pas autrement sa pensée, con- \aincu qu'il était que la grande démarche qu'elle allait tenter, absorbait seule l'esprit de sa mère.
Il partit donc le coeur joyeux, impérieusement attiré vers Paris, par la certitude qu'il emportait d'être bientôt l'heureux époux de Mlle Lucy Beaulieu.
'Quant à la comtesse, elle assista presque indifférente à cette séparation qui devait être de si courte durée, mais <lès que Lucien eut disparu, elle regagna vivement son appartement, et fit mander près d'elle un vieux serviteur du nom de Oérôme, qui appartenait à la domesticité du château depuis un grand nombre d'années.
G-érôme accouTut aussitôt.
— ^Mon ami, dit alors la co-mtesse, je vous ai chargé avant-'hier d'une mission que vous avez dû remplir avec
votre zèle ordinaire. Il s'agissait de rechercher dans les environs une habitation qui appartient, m'a-t-on dit, à un nommé Hermann. L^avez-vous fait ainsi que je vous en ai prié ?
— Oui, madame la comtesse.
— Vous avez vu cet homme?
— Non madame.
— Son fils, alors.
— Lui, non plus, ils étaient tous deux absents, mais, j'ai trouvé sa fille, Bertha.
— Et que vous a-t-elle appris?
— ^Oh ! peu de chose ... Il paraît que cette famille est originaire d^Alsace, qu'elle a habité la Bretagne, il y a déjà longtemps, et que le vieil Hermann n'y est revenu que depuis quelques mois avec ses deux enfants. . .
La comtesse réfléchit un moment. Puis elle reprit, mais, cette fois, d'un ton plus ,net et qui n'interrogeait plus :
— Je vous remercie, mon ami, dit-elle, et j'ai un autre service à réclamer de vous.
— Que madame la comtesse ordonne.
— Vous connaissez le chemin qui conduit à cette habitation.
— ^Oh ! parfaitement.
— ^Vous allez m'y accompagner.
— Madame la comtesse désire . . .
— Faites atteler tout de suite, vous monterez sur le siège avec Dubois ; et nous allons partir immédiatement.
Gérôme s'inclina; et peu après il revint annoncer que la Victoria attendait.
La comtesse couvrit alors ses épaules d'une mante de soie, jeta un voile sur ses cheveux et sortit.
Le trajet fut yite franchi: les deux chevaux étaient excellents, le cocher avait reçu des ordres formels; en moins de trois quarts d'heure, on arriva à cet endroit de
la route où ^^nâit aboutir le sentier qui conduisait à Thabitation d'Hermann.
La comtesse sauta à terre.
— C'est ici î dit-elle, en se tournant vers Gérôme.
— 'Il n'y a qu'à suivre ce sentier. . . répondit le vieux serviteur.
La comtesse s'était déjà éloignée.
Elle avait serré sa mante autour de sa taille, pour comprimer sa poitrine qui battait avec force; elle ne prenait point garde à la rosée qui mouillait ses pieds chaussés de bottines légères.
Tout à coup elle s'arrêta, et jeta un cri de stupeur.
La maison qu'on lui avait désignée était bien devant elle, mais morne, silencieuse, les portes et les fenêtres hermétiquement closes ! . . .
Il n'y avait personne . . .
Elle eut un mouvement de dépit, fit deux ou trois fois le tour de l'habitation, et revint finalement à la porte, à laquelle elle frappa par acquit de conscience.
Mais rien ne répondit à cet appel; seulement, au moment où elle allait reprendre le chemin par lequel elle était venue, elle se prit à tressaillir et prêta l'oreille.
Derrière elle, elle venait d'entendre un pas d'homme froissant Is feuilles sèches qui jonchaient le sentier, et elle se retourna effarée et pâle.
Il y a\^it à quelques pas de l'autre côté du sentier, une sorte de valet, au visage glabre, à l'allure cauteleuse et fausse, qui la regardait d'un oeil inquiet et félin.
Cet homme portait une livrée que la comtesse ne se souvmt pas d'avoir \Tie encore dans le pays, et elle se clemanda en frissonnant quel pouvait être ce singulier personnage.
Ce dernier salua et s'approcha en ébauchant un humble et obséquieux sourire. t
La comteese eut réellement peur, et regretta amère-
ment à cette heure d'avoir laissé Grérôme à la bifurcation du chemin.
Elle fit quelques pas pour s'éloigner.
— ^Madame la comtesse s'étonne sans doute, dit alors le valet, que la maison du vieil Hermann soit abandonnée . . . mon maître a éprouvé tout à l'heure la même surprise, et il m'a recommandé de recueillir tous les renseignements qui pourraient l'éclairer sur cette disparition.
— Votre maître? balbutia la comtesse tout en continuant de marcher.
— Le baron Lippari.
— Je ne connais pas ce nom dans le pays.
— ^Madame la comtesse doit en effet l'entendre prononcer pour la première fois . . . mon maître habite Paris, où il a eu l'honneur de se rencontrer quelquefois avec M. le comte Lucien de Frontenay.
La comtesse érouva un soulagement au nom de son fils et elle commença à se rassurer.
— Vous êtes en service chez M. le baron Lippari ? interrogea-t-elle.
— Oui, madame, dans le monde, on m'appelle Chrétien. . . M-ais en domesticité, c^est François que l'on me nomme.
— Votre maître connaît donc cet Hermann?
— Oui et non . . . c'est-à-dire que, venu en Bretagne pour visiter une propriété qu'il a quelque intention d'acquérir, il a voulu naturellement explorer les environs de l'habitation qu'on lui offre, et c'est ainsi qu'il a rencontré le vieil Hermann. Quel entretien mon maître a-t-il eu avec ce dernier? Il me serait impossible de le dire; mais ce que je puis affirmer, c'est qu'un rendez- vous avait été pris pour ce matin, et que lorsque M. le baron est arrivé, il a trouvé la maison vide.
— Cet Hermann n'est peut-être absent que pour quelques heures.
— Que madame la comtesse me pardonne . . . Hermann
est parti... hier soir, emmenant son fils Eodolplie et sa fille Bertha, et personne ne sait où il est allé.
Pendant ce colloque, la comtesse avait remonté le sentier qui aboutissait à la route départementale, et au bout d'un quart d'heure, elle aperçut, à 'quelque distance, Gérôme qui l'attendait sur le revers du chemin.
Elle s'arrêta brusquement. Gérôme n'était pas seul !
Un homme était près de lui avec lequel il s'entretenait, et la comtesse n'eut pas plutôt vu cet homme, qu'une pâleur livide couvrit ses joues . . .
'Elle croisa vivement ses deux bras sur sa poitrine.
— ^Mon Dieu ! balbutia- t-elle . . . C'est impossible ! Ma raison s'égare ... Il y a si longtemps . . . que je l'avais oublié !
Et le regard fixe, la bouche tordue, le sein gonflé, elle s'adossa à un arbre pour ne pas tomber.
Au 'même instant, l'homme dont la vue avait produit sur elle une si étrange impression, salua Gérôme d'un geste rapide, et sans se douter de la présence de Mme de Fi'ontenay, il s'éloigna d'un pas délibéré.
— ^Lui ! Lui ! . . . murmura la comtesse accablée et sans force : ah ! j'ai trop souffert déjà ... et le ciel implacable ne m'aurait pas réservé une pareille épreuve plus épouvantable cent fois -qeu toutes les autres ! . . . Mais qui . . . qui donc me dira quel est cet homone ?
Elle se tut, glacée et haletante ; son regard venait de rencontrer celui de François !
Ce dernier avait la même attitude obséquieuse, le même sourire cauteleux et félin.
La comtesse eut comme une intuition de la vérité !
— Cet homme ! cet homme ! dit-elle 'd'une voix ardente, vous le connaissez?
— Aesurément! répondit François, d'un ton sous lequel perçait une pointe d'ironie. . . c'est mon maître !
— ^Le baron Lippari.
— Lui-même !
La comtesse se tut. . . ; elle était en proie à une agitation pleine de désordre; à plusieurs reprises, elle passa sa main nerveuse sur son front.
— <Lui ! dit-elle encore . . . , mais ce serait la honte, rinfamie. . . Xon ! non! c'est impossible!. . . Lucien!.... Lucien ! . . .
Et marchant d'un pas heurté vers la Victoria qui attendait, elle se Jeta éperdue sur les coussins et donna l"ordre au cocher de retourner au château.
François était resté à sa place, le front baissé, suivant la Victoria d'un oeil oblique.
Quand elle eut disparu au premier tournant de la route, il i&e releva et lit entendre un petit gloussement de satisfaction.
— Hum! dit-il en haussant los épaules, nous avons produit notre petit effet! Allons, décidément, Jacques est un malin, et ce n^est pas encore le moment de le quitter.
Il n'acheva pas.
Un bruit s'était fait entendre derrière lui. Quand il se retourna, il aperçut le baron Lippari à quelques pas.
Il avait fait un détour et était venu retrouver son fidèle valet.
Le baron était pâle, lui aussi; un sentiment inconnu et puissant s'était emparé de cet homme d'ordinaire impassible et calme, et il n'avait pas été maître d'un premier mouvement de défaillance.
Qu'y avait-il donc entre lui et la comtesse, dans quels sombre drame s'étaient-ils rencontrés autrefois, et quel passé terrible inspirait à l'un une émotion aussi singulière, à l'autre, un trouble aussi profond ! . . .
Le lecteur ne tardera pas à être initié à ces mystères, et nous déchirerons peu à peu au cours de ce récit, les voiles épais qui l'enveloppent encore.
Jacques demeura quelques secondes silencieux et mor-
ne, les bras croisés sur sa poitrine, le regard attaché au fiol.
Mais il secoua bientôt la tôte avec une sorte de violence farouche, et honteux peut-être de s'être lais&é surprendre j)ar cet attendrissement passager; il se tourna résolument vers son compagnon.
— Tu l'as vue î . . . dit-il d'une voix qui tremblait d'une dernière émotion: elle t'a parlé... elle voulait, elle aussi, interroger le vieil Hermann.
— C'est vraisemblable, répondit François; mais elle a trouvé visage de bois.
— Et alors elle est revenue sur ses pas.
— Un peu désappointée . . .
— Et quand elle m'a aperçu ! . . . continua le baron d'un ton plus âpre : je l'observais . . . j'ai surpris un tressaillement dans tout son être. . .
— A croire qu'elle allait se trouver mal. . . quoi!
— Elle m'a reconnu ! . . .
'"' — Lui ! lui ! est-ce possible . . . mon Dieu ... Ce serait la honte... l'infamie... Lucien!" Elle jabotait comme si je n'avais pas été là.
Et François se répandit en un rire goguenard.
Le baron appliqua sa main énergique sur les lèvres :
! Assez ! dit-il brutalement . . . Xous avons désormais autre chose à faire, et il s'agit de rallier Paris au plus tôt.
— Paris ! réi>éta François surpris.
— Est-ce que tu éprouves quelque regret à t'arrachor aux délices des campagnes bretonnes?
— Je n'en éprouve aucun . . . Seulement, je vois avec ])eine que nous allons abandonner une charmante comtesse, à laquelle j'ai tout lieu de croire que nous ne sommes pas indifférents.
Le baron l'interrompit d'un geste impatient.
— Nous partirons ce soir, dit-il impérieusement ... et sois tranquille, si tu tiens à revoir madame de Fronte-
nay, tu peux être assuré qu'elle noua suivra de près dans la capitale.
Et sur ces mots, les deux hommes s'éloignèrent dans la direction de Plouaret, station du chemin de fer où ils devaient prendre le train de Paris.
Le baron ne se trompait pas sur les résolutions que la comtesse allait arrêter.
La malheureuse mère était rentrée, au château de Rersaint, dans une situation d^esprit où Tépouvante le disputait à Fégarement.
Tout d'abord, elle avait donné des ordres pour un prompt départ.
Elle ne voulait pas rester plus longtemps loiit do Lucien. Depuis deux heures, il lui semblait que leur séparation devait aboutir à quelque dénouement fatal . . . Elle avait peur sans se rendre bien compte de la na+'ire du danger qu'elle redoutait ... A tout événement, elle ne voulait plus quitter son dfils, qu'elle était bien résolue ' à défendre au prix même de son repos et de sa vie.
Elle s'enferma alors dans sa chambre, et procéda ellemême aux préparatifs de son départ qui devait s'effectuer le lendemain matin.
Elle devait suivre Lucienj de vingt-quatre heures.
Dès qu'elle se trouva seule, elle tenta de reprendre possession d'elle-même et rechercha dans la récapitulation des événements accomplis, les raisons de crainte ou d'apaisement qu'elle pourrait y trouver.
Elle espérait obstinément s'être trompée. . . elle avait mal vu . . . cet homme ... ce baron Lippari ne pouvait être celui qu'elle avait cru reconnaître.
Et pourtant! A chaque fois qu'elle évoquait ce souvenir, un frisson mordait sa chair et des lueurs fauves passaient devant ses yeux.
Elle sentait Fabîme s'entr'ouvrir sous ses pieds; le vertige s'emparait d'elle et elle ne savait à quelle branche de salut accrocher ses mains affolées.
A un moment, elle bondit de sa place, fit deux ou trois fois le tour de sa chambre et s'arrêta enfin, les doigts comme attachés à son front.
Piiis elle sourit.
Quel éclair avait tout à coup rayé les ténèbres où elle se débattait. . . Quelle confiance inattendue, inespérée s'était fait jour dans son coeur? — 'Elle s'était calmée, sa poitrine ne battait plus, les couleurs étaient revenues à ses joues.
La nuit se passa sans sommeil, mais aussi sans agitation.
Il était évident qu'elle avait pris un parti énergique, qui, momentanément du moins, avait chassé toutes ses terreurs.
Le lendemain, elle partit accompagnée -d'Yvonne, sa femme de chambre.
Pendant tout le trajet, elle demeura silencieuse, absorbée dans son rêve, indifférente aux divers incidents du voyage.
A son arrivée à Paris, le soir, vers minuit, elle trouva Lucien, qu'elle avait prévenu par dépêche télégraphique et qui l'attendait. . .
Lucien était un peu inquiet de ce brusque retour. Mais il vit la comtesse lui sourire et oublia ses appréhensions sous les caresses de sa mère.
— Je m'ennuyais trop là-bas . . . après ton départ, ditelle, et ma foi,. je suis partie. . . Pendant que tu m'appartiens encore, je veux te posséder sans partage.
Lucien serra avec effusion les mains de sa mère.
On rentra à l'hôtel, qui n'était point encore en ordre ; mais la comtesse ne s'aperçut de rien.
Elle courut se réfugier dans son appartement, que Ton avait préparé à la hâte.
Yvonne Vy suivit. ' '
— Madame la comtesse ne veut pas que je la déshabille, dit celle-ci en remarquant que sa maîtresse se disposait à procéder elle-même k sa toilette de nuit.
— N'en, mon enfant, répondit Mme de Frontenay; tu peux aller te coucher. Seulement, j^ai une recommaur dation importante à te faire : demain, à sept heures, tu viendras me réveiller.
— Si tôt ? fit Yvonne.
— Oui ... A sept heures, tu entends ! et nous sortirons toutes deux.
— Où madame la comtesse veut-elle donc se rendre de si bon matin ?
— Je te dirai cela demain; jusque-là, ne parle à personne 'de eette excursion que je médite, et prends tes précautions pour que nul ne puisse nous voir sortir.
I^ lendemain à sept heures, la comtesse et Yvonne quittaient furtivement l'hôtel et s'acheminaient vers la station de voitures la plus proche.
Une fois arrivées, Yvonne fit signe à un cocher, et pendant que sa maîtresse montait dans le fiacre, elle remit à l'automédon un billet où se trouvait indiquée l'adresse de la personne chez laquelle il devait se rendre.
Le cocher n'eut pas plus tôt lu ce qui y était écrit, qu'il laissa échapper un geste d'inquiétude.
]\fais il fit aussitôt un mouvement insouciant des épaules et, relevant les guides de ses chevaux d'un main résolue, il fit gaiement claquer son fouet.
La course dura une demi-heure, au bout de laquelle le fiacre s'arrêta à la porte d'une maison située dans une rue étroite de la cité.
Yvonne s'empressa d'ouvrir la portière et aida la comtesse à descendre.
Celle-ci avait baissé son voile ; visiblement, elle tremblait ; mais une résolution énergique se manifestait dans tous ses gestes.
Elle se tourna vers sa femme de chambre :
— ^Tu vas m'attendre ici, lui dit-elle.
— ^Madame la comtesse ne veut pas que je l'accompagne?
— 'C'est inutile. Attends-moi; je ne serai pas longtemps à revenir.
Elle franchit le ^uil de la maison et alla droit à la loge. ; :.
— ^^M. Saurin? demanda-t-elle à voix basse.
— Au second étage au-dess-us de l'entresol, répondit le concierge. : i '^\
■La comtesse gagna l'escalier et monta lestement jusqu'au second étage, où elle s'arrêta devant une porte à laquelle pendait un cordon de sonnette qu'un long usage avait considérablement défraîchi.
Ses tempes battaient avec violence ... un bourdonnement sourd emplissait ses oreilles ... à chaque instant on eût dit qu'elle allait défaillir, mais une force en quelque sorte surnaturelle la soutenait.
Elle saisit le cordon et l'agita.
Presque aussitôt la porte s'ouvrit et une vieille bonne parut.
— M. Saurin, dit encore la comtesse.
— ^11 est occupé, mais si vous voulez me dire votre nom. . . l
La comtesse fouilla sa poche et en tira une carte qu'elle présenta.
— Bien ! C'est bien, — ^fit alors la vieille . . . Donnezvous la peine d'entrer. . . Je vais voir si monsieur peut vous recevoir.
L'attente fut courte . . . Quelques secondes à peine s'étaient écoulées que M. Saurin lui-même accourait au devant de Mme de Frontenay.
M. Saurin était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, sec, maigre, au visage entièrement glabre, au front élevé, au regard un peu timide.
— SS- II salua la comtesse avec toutes les marques d'un profond respect ... et l'invita silencieusement à entrer dans son cabinet.
Un instant après, ils étaient seuls.
Alors, M. Saurin désigna un fauteuil à madame de Front-enay, et pendant qu'elle y prenait place :
— Quand j'ai lu tout à l'heure, dit-^il, le nom de Mmela comtesse sur cett^ carte, moi qui ai, depuis bien longtemps, perdu l'habitude de m'émouvoir, je n'ai pas été maître d'un premier mouvement de terreur, et j'ai cru qu'un malheur était arrivé !
— Je vous remercie, monsieur, interrompit la comtesse, de l'intérêt dont témoigne cette émotion... Dieu merci, vous vous êtes alarmé trop vite ... Le motif de ma visite n'a rien de précisément grave. . . et cependant je ne TOUS cache pas que de la réponse que vous me ferez... dépend peut-être le repos ... la sécurité de ma vie entière.
M. Saurin s'inclina.
— ^Vous savez, madame la comtesse, dit-il, quelle reconnaissance je conserve pour la mémoire de M. le coimte de Kersaint, votre père, à qui je dois -en partie la position que j'occupe. . . et tout ce que je pourrai faire pour vous être /utile . . .
— Je connais, monsieur, le dévouement que vous avez voué à ma famille, et c'est parce que je n'avais aucun doute sur ce point que je n'ai pas hésité à venir vous trouver.
— 'De quoi s'agit-il ?
— ^D'un renseignement dont j'ai besoin et que vous seul pouvez me donner.
— 'Parlez.
— Il y a deux jours encore, habitait dans les environs du château de Kersaint une famille composée du père, du fils et de la fille ... le père s'appelle ïïermann, le fils, Eodolphe ... la fille, Bertha. — Voilà tout ce que
je sais d^eux, et comme, sur certaines indiscrétions qui m'ont été faites à leur sujet, je désirais en apprendre davantage,— j'ai voulu, avant-hier, me rendre moi-même au lieu qu'ils habitent. Mais, quand j'y suis arrivée.... j'ai trouvé porte close.
— ^Ils avaient disparu?
— «C'est cela.
— Sans dire où ils allaient?
— Ils n'ont cru devoir faire cette confidence à personne.
M. Saurin prit un papier sur lequel il écrivit quelques lignes.
— ^C'est Va h c du métier, dit-il en même temps avec un sourire : Hermann, Eodolphe, Bertha, ce sont trois cliances que nous avons dans notre jeu. . . Dès aujourd'hui, je mettrai mes plus habiles agents en campagne, e^ j'espère, avant peu, vous transmettre à votre hôtel du faubourg vSt-Honoré le renseignement que vous désirez.
— Vous voudrez bien, n'est-ce pas, recommander la plus grande circonspection dans les recherches que vous allez ordonner.
— Madame la comtesse peut être tranquille; personne ne se doutera de ce que nous ferons. — Est-ce tout ce que vous aviez à me demander ?
La comtesse s'était levée et se disposait à partir. — Sur la dernière question de M. Saurin, elle parut éprouver un moment d'indécision.
— Sans doute, répondit-elle à voix lente, c'est le point important. . . et pour le moment. . .
— 'Xe craignez pas d'être indiscrète. . . j'ai dit à madame la comtesse que j'étais tout à elle.
—Eh bien !
— Parlez,
La comtesse se rassit.
— Eh bien . . . continua-t-elle, il esï, en effet, un autre renseignement qu'il me serait agréable d'olDtenir.
— Lequel ?
— Il existe, m'a-t-on dit, à Paris, depuis quelque temps un homme sur le compte duquel je voudrais être également renseignée. . . j^ai appris que mon fils le rencontrait quelquefois dans le monde, et vous comprenez . .
— ^C'est bien naturel, — ^à l'âge de M. Lucien de Frontcnay, on subit volontiers l'ascendant des natures énergiques et résolues, — et nous comptons un si grand nombre d'aventuriers dans notre bonne ville de Paris.
— C'est cela.
— Que fait l'homme dont vous parlez?
— Je l'ignore.
— Au moins, savez-vous son nom?
— 'On l'appelle le baron Lippari.
M. Saurin parut consulter sa mémoire, — puis il fit im geste vague. ! ; '
— Lippari ... le baron, dit-il, en remuant la tête ; ce n'est pas ]a première fois que j'entends prononcer ce nom. . . Mais il n'éveille, dans mon esprit, aucun souvenir précis . . . peut-être l'aurai-je vu figurer dans les rapports que mes agents m'adressent chaque jour sur les agissements nocturnes des maisons où l'on soupe et où l'on joue . . . Mais cela n'implique aucune suspicion sérieuse, car j'ai vu passer sur ces listes un monde étrange où toutes les classes sociales se trouvaient mêlées et confondues. Toutefois je garde note du nom, je n'oublierai pas le désir que vous m'exprimez, et il sera fait pour le baron Lippari ce que je vous ai promis pour Hermann et ses enfants.
La comtesse s'était levée de nouveau, et, cette fois, elle marchait déjà vers la porte, quand M. Saurin l'arrêta:
— Un dernier mot, dit-il; sans vouloir pénétrer les mobiles qui vous ont inspiré cette démarche, puis-je vous demander si vous avez quelque chose à redouter des personnes dont nous venons de nous entretenir.
La comtesse baissa les yeux sous le regard interrogateur de M. Saurin.
— Pourquoi cette question . . . balbutia- t-elle plus troublée qu'elle n'eût voulu le paraître.
— ^Elle est fort simple et n'a d'autre justification que votre intérêt même ... les gens qui se cachent^ n'aiment point les curieux ... et si cet Hermann ou ce baron apprennent qu'ils sont observés ... ne craignez-vous pas qu'ils ne s'ingénient et ne réussissent à deviner votre main dans tout ceci?
— Peut-être . . . répondit la comtesse. Mais que faire en ce cas?
— IJne seule chose. Ne plus commettre l'imprudence de revenir dans cette maison, et attendre dans le calme et un apparente tranquillité, que je vous .avise de ce qui aura été fait, par les moyens sdrs que j'ai à ma disposition.
— Oui, c'est cela. Vous avez raison et vous ajoutez encore à la gratitude que j'emporte de votre accueil.
Et ayanit baissé son voile, elle descendit l'escalier et gagna la rue oii elle trouva Yvonne qui l'attendait.
Elle courut aussitôt vers la voiture qui ne tarda pas à s'éloigner.
Une demi-heure plus tard, elle se trouvait dans la chambre, où Yvonne se mettait en devoir de la déshabiller.
En ce moment, un bruit se fit dans la pièce voisine.
— ^Qui est là? demanda Yvonne.
Grérôme entra:
iC'est une lettre que l'on a apportée tout à l'heure . . . dit-il, et je n'ai pas voulu attendre . . .
— ^Donnez ! fit la comtesse.
Elle prit la lettre.
Elle ne portait aucun timbre . . . elle avait été remise à la main.
La comtesse en brisa vivement le cachet.
Mais elle n'en eut pas plus tôt parcouru le contenu, que ses yeux se fermèrent comme sous rimpression d'une vive douleur. Ses bras retombèrent le long de son corps, et la lettre alla rouler sur le tapis.
Cette lettre ne contenait que les quelques lignes suivantes :
" Madame,
" Vous vous êtes rendue, ce matin, chez M. Saurin, — pourquoi, — ^je m'en doute, — 'prenez garde? — et si vous tenez à ce que votre fils Lucien vive, ne renouvelez pas vos tentatives d'indiscrétion.
'' Un Ami. "
La malheureuse mère passa une journée affreuse à la «îuite de la réception de cette lettre.
D'où venait-elle ? qui l'avait écrite ? . . .
Elle ne savait à quelle supposition s'arrêter, et quoi qu'elle fit, elle se heurtait fatalement à l'inconnu.
Elle appela Gérôme, et vingt fois elle l'interrogea le coeur palpitant, en proie à des t-erreurs sans noim.
— Yoj'ons . . . parle . . . T*^e3-tu informé, disait-elle, qui a reçu cette lettre que tu m'as remise, et se rappelle-t-on qui l'a apportée ?
— J'ai fait appel à tous les souvenirs, répondait invariablement Gérôme. C'était pendant l'absence de Mme la comtesse; ce matin, Jean était à la loge, et il croit se souvenir que la lettre a été apportée par une femme.
—Et qu'a-t-elle dit?
— Rien, ou à peu près; elle a demandé si madame était à l'hôtel, et elle a prié de remettre ce billet dès qu'elle serait rentrée.
Madame de Frontenay mordait ses lèvres, tordait ses bras. Elle appelait la lumière et se perdait dans les ténèbres.
Cependant une chose émergeait des termes de la lettre : son fils menacé ! . . . Elle ne voyait rien au delà et comprenait que c'était lui surtout qu'il fallait protéger.
Après avoir mûrement réfléchi, elle écrivit à M." Saurin ce qui se passait et lui envoya en communication le billet qu'elle avait reçu.
Cela fait, elle parut un peu soulagée.
Elle avait expressément recommandé à Grérôme de ne point parler à Lucien de cette aventure ; elle ne voulait pas donner à son fils le soupçon des inquiétudes dont elle était tourmentée.
A déjeuner, elle s'efforça d'être gaie, et, en la voyant enjouée et souriante, le jeune comte ne se douta de rien.
D'ailleurs, l'idée d'un danger quelconque était si loin de sa pensée.
Il ne songeait qu'à son bonheur prochain ; il avait appris déjà que Lucy n'était point encore de retour à J^aris ; mais on lui avait dit qu'elle ne devait pas tarder à revenir.
Il ne s'occupait et ne parlait que d'elle.
Aussi, quand madame de Frontenay proposa à son fils de ne pas la quittet et de passer avec elle le reste de la journée, Lucien accepta avec empressement.
Sa mère n'était-elle pas son confident le plus bienveillant qu'il pût espérer.
Vers trois heures, ils partirent dans une calèche découverte et prirent la direction du Bois.
L'air était calme; des milliers de voitures sillonnaient l'avenue des Champs-Elysées ; au loin sur un fond d'or, se découpaient des massifs de verdure aux tons fauves et roux.
Ils avaient dîné, tous les deux dans un cabaret à la mode, et depuis le moment du départ jusqu'à celui du retour, il ne fut question entre eux que de mademoiselle Lucy de Beaulieu.
La comtesse avait tout oublié et ne sentait même pas la fatigue de la nuit passée en chemin de fer.
'Mais Lucien y songea pour elle, et ce fut lui qui donna l'ordre de rentrer.
Quand elle l'entendit s'adresser au coclier, quand elle comprit bien que cette journée était finie, madame de Frontenay vit tout à coup revenir ses appréhensions.
Pour la première fois depuis le matin, elle se rappela la réalité. . . et de nouveau elle eut peur. . .
Il lui sembla qu'un malheur Fattendait à l'hôtel.
Lorsque la voiture s'arrêta dans la cour, Lucien de Frontenay voulut l'accompagner jusqu'à sa chambre. Elle s'y opposa.
— ^Non, dit-elle ; décidément je suis fatiguée et je vais nie mettre au lit tout de suite. Demain, nous reprendrons une conversation que nous n'avons pas épuisée aujourd'hui.
Puis, elle franchit le vestibule, et monta à son ap partement.
Elle trouva G-érôme qui l'attendait sur le seuil.
Elle se retourna vers lui avec un pressentiment douloureux.
— ^Qu'y a-t-il, dit-elle; et que voulez-vous?
Le vieux serviteur remua la tête.
— iQue madame la comtesse m'excuse, répondit-il. c'est qu'il y a là un homme qui a demandé 'à parler.
— ^Quel est cet homme?
— Il n'a pas dit son nom.
— 'Mais que veut-il?
— 'Il ne le confiera qu'à madame la comtesse . . . Seulement, il m'a prié de vous remettre cette carte dès que vous seriez rentrée. . .
La comtesse jeta les yeux sur la carte qu'on lui présentait: elle devint affreusement pâle.
— Cet homime est ici? demanda-t-elle aussitôt, d'une voix tremblante.
— Il y a deux heures qu'il attend.
— Eh bien ! allez le chercher sur-le-champ ... et dès que vous l'aurez introduit. ?. vous me laisserez seule, jusqu'à ce que je vous appelle.
Quelques secondes plus tard, Gérôme entrait, suivi d'un homme dont l'extérieur banal n'avait rien qui fût de nature à attirer le regard ... Il pouvait avoir qua-
rante ans au plus. . . Il portait un large paletot et un pantalon d'étoffe brune, et sa physionomie était celle d'un bon et paisible plumitif.
Il salua humblement la comtesse.
— Vous venez de la part de M. Saurin, dit madame de Frontenay d'un ton rapide et bas. . . C'est bien lui qui vous envoie?
— Oui, madame, répondit l'inconnu . . .
— Que vous a-t-il chargé de me dire ?
— 'Peu de chose, en apparence.— «M. S'anirim a reçu ce matin le billet que vous lui avez envoyé en communication, et immédiateanent, il s'est occupé de chercher celui qui avait pu l'écrire ; or, ce billet sortait évidemment de l'officine d'un écrivain public ... et il devait être facile de remonter à la source. . . C'est ce qui a eu lieu; la communication nous est pan^^enue vers neuf heures, et à midi nous savions à quoi nous en tenir.
— 'Comment.
— Je m'explique. . . l'écrivain public auquel on s'est adressé, ne nous a rien caché. C'est ce matin même que l'on est venu le trouver.
— Qui cela?
— ^Une femme.
— Et vous la conn>aissez ?
— 'Depuis longtemps.
— 'Mais alors.
L'inconnu sourit.
— Oh ! il n'y a rien de fait . . . , répondit-il ; d'abord, j'ai reçu de M. Saurin des instructions précises, et il m'est interdit de dépasser les limites qu'il a lui-même imposées à ma discrétion. Voici donc ce que l'on m'a chargé de dire à madame la comtesse. La femme dont il s'agit s'appelle Laïotte dans le monde où elle vit actuellement; mais elle s'est appelée Pompon dans le monde qu'elle fréquentait auparavant, et qui ne valait guère mieux. Peut-être mademoiselle Pompon n'est-elle
pas tout à fait inconmie à M. le comte Lucien de Frontena}', et dans cette h3'polhèsc, la chose se réduirait à une simple affaire de chantage. Madame la comtesse peut donc se rassurer cam.plètement . . . et s'il se produisait quelque accident ])lus grave, elle peut s'en rapporter à nous.
— Est-ce tout ce que \ous avez à me dire?
— C'est tout.
— Eemerciez donc M. Saurin de ma part, et priez-le de ne pas oublier les autres renseignements que je lui ai demandés.
La comtesse resta seule. -
Elle se sentait moins inquiète depuis qu'elle avait acquis la certitude qu'une puissance occulte et redoutable veillait sur son fils et sur elle. . . Mais que de trouble encore dans son esprit, et que de tourments dans son coeur.
Hélas, la pauvre mère ne se doutait pas des effroyables épreuves qui l'attendaient à quelque temps de là ! . .
Deux mois s'étaient écoulés. Paris avait repris sa vie de plaisirs insouciants, les étrangers affluaient sur les boulevards; et chaque quartier s'emplissait du bruit invitant des bals et des fêtes de toutes sortes.
On était au commencement de décembre.
Le ciel était clair, la bise soufflait âpre et froide à l'angle des rues ; l'horloge du Palais de Justice marquait dix heures.
A ce moment un homme de moyenne taille, cliaussé de souliers vernis, cachant sous son ample paletot, un liabit noir ,une cravate et un gilet blancs, s'engagea dans une rue étroite et sombre de la Cité, et alla frapper deux coups à la porte d'une maison qui portait le Xo 3.
IjSl porte s'ouvrit aussitôt, et l'homme en franchit le seuil.
Puis, il alla droit à la loge.
— 'M. Saurin est chez lui? demanda-t-il, en s'adressant à une vieille femme qui se chauffait à un grand poêle de fonte.
— Oui, M. Secrétain, répondit la vieille, il est chez lui ... Fà vous pouvez ...
Elle n'acheva pas.
M. Secrétain venait d'entr'ouvrir son paletot et avait laissé voir l'habit noir et le gilet blanc.
La vieille joignit les mains:
-—Seigneur Dieu!... s'écria-t-elle. . . comme vous
voilà beau ! . . . Ah ! çà, nous allons donc dans le vrai monde, ce soir!
— ^Ce n'est pas défendu, je pense ! . . . répliqua M. Secrétain; et j'espère qu'on y fera une certaine figure.
— ^Pardine . . . tout comme les autres et sans vous commander, peut-on vous demander où vous allez?
■M. Secrétain esquissa un sourire.
— ^Si on vous le demande, ^Mme Durand, dit-il sur un ton ironique, vous répondrez que vous n'en savez rien . . . et vous ne mentirez pas !
Sur ces mots, il gagna l'escalier qui conduisait à l'appartement de M. Saurin!
M. Saurin était plus difficile à contenter que la mère Durand, et, cependamt, après un examen attentif, il se déclara satisfait de la tenue de son agent.
Pas mal ! Pas mal ! . . . dit-il, en continuant de l'observer, vous vous formez, M. Secrétain; et je commence à croire que nous ferons quelque chose de vous.
■Secrétain se redressa avec orgueil.
— 'Que faut-il que je fasse? interrogea-t-il, et qu'attendez-vous de moi?
— Je vais vous le dire ... la chose est complexe et demande beaucoup de tact. . . Vous allez vous trouver dans un monde que vous n'avez pas l'honneur de fréquenter d'habitude, et il importe qne vous ne laissiez paraître aucun étonnement de vous y trouver. Regardez donc et lécoutez discrètement, tout en tenant bonne note de ce que vous remarquerez. Mais ce sont là des observations générales, et il y a surtout deux points principaux sur lesquels j'appelle votre attention.
— De quoi s'agit-il?
— ^^^ous rencontrerez dans ce monde deux personnages dont noT-is nous sommes déjà entretenus, et que nous filons depuis près de deux mois sans être parvenus à les pénétrer. Je n'ai pas besoin de vous les désigner davantage.
— Je sais ce que parler veut dire.
— A la bonne heure . . . Vous ne les quitterez pas de Foeil; vous ouvrirez l'oreille à leurs discours, au besoin vous les suivrez à l'issue de la soirée ... et vous viendrez demain me rendre compte de ce qui se sera passé.
— Vous pouvez compter sur moi..., dit M. Sécréta in.
M. Saurin était allé à un petit meuble placé dans un angle de la pièce, il en avait tiré un rouleau d'or.
— Vous pouvez être obligé à engager quelque partie d'écartée ou de whist, ajouta-t-il, en lui mettant le rouleau d'or dans la main; ne craignez pas de Jeter quelques louis sur le tapis; la nuit est longue et cela vous reposera. Toutefois, je n'ai pas oublié que vous avez été joueur autrefois, et prenez garde de vous laisser entraîner.
— Ce sont des erreurs de jeunesse. . . avec lesquelles j'ai rompu depuis longtemps.
— C'est votre affaire ... et vous tenez peut-être tout votre avenir entre vos mains; vous m'avez compris?
— ^Oh! à merveille. N'avez-vous pas d'autre recommandation à m'adresser. . .
M. Saurin réfléchit un moment, et son visage prit une singulière expression d'ironie.
— Peut-être, répondit-il tout en songeant, dans les salons où vous vous rendez, vous rencontrerez madame la comitesse de Frontenay.
possible ; et vous serez plus malin que moi, monsieur Secrétain, si vous parvenez jamais à pénétrer ce sphinx moderne que l'on appelle la femme . . . Allez donc î n'oubliez rien de ce que je vous ai dit, et cro3'ez qu'il vous sera tenu compte de l'adresse que vous aurez déployée eiï cette circonstance. . .
M. Secrétain salua son maître, comme il eût salué un ministre, et bientôt après, il s'éloignait et descendait dans la rue.
A quelques pas de là, sur le quai, il y a une station de voitures.
Il avisa un cocher qui dormait sur le siège de son fiacre et le réveilla.
— ^Où faut-il vous conduire, bourgeois? demanda le ■cocher en se secouant.
— 'Rue de Grenelle, au ministère, répondit Secrétain.
Et il monta dans le fiacre.
Au moment où il se disposait à en fermer la portière, le cocher se pencha vers lui.
— ^Vous savez que c'est à l'heure ! lui dit-il, il y a balj cette nuit, au ministère, et faudra prendre la file.
— Prends ce que tu voudras ... fit Secrétain, mais surtout arrange-toi pour arriver ! . . .
La voiture partit.
Ainsi que l'avait dit le cocher, il y avait fête cette nuitlà au ministère de la rue de Grenelle- Saint-Germain et ils n'eurent pas plus tôt atteint la rue du Bac, qu'ils durent prendre la file et que, par conséquent, ils n'avancèrent plus qu'au pas.
C'était le premier bal de la saison , il devait êtrt
splendide. On avait fait des invitations nombreuses ; une grande partie de Paris allait se trouver là.
La comtesse de Frontenay et Lucien y arrivèrent des premiers.
Mademoiselle Lucy Beaulieu était de retour depuis quelques semaines déjà. Lucien l'avait revue au Bois, au théâtre ; mais il ne lui avait pas parlé encore, et ce bal du ministère était la première occasion favorable qui se fût présentée.
Il avait hâte de la revoir !
A tort ou à raison, il avait cru remarquer sur le visage un peu pâle de la jeune fille, la trace de soucis récents... Son regard exprimait bien toujours la même tendresse; à certains symptômes particuliers auxquels les amoureux ne §e trompent pas, il ne pouvait douter^
qu'elle conservât dans son coeur l'amour smcére et naif qu'elle lui avait voué ... et pourtant il y avait comme une ombre sur son front, comme un voile devant ses yeux.
Aussi, Lucien ne laissait-il aucun repos à sa mère; il lui semblait que l'heure du départ ne sonnerait pas, et quand la voiture dut prendre la file ainsi que les plus humbles fiacres, il s'imagina que quelque génie malfaisant s'acharnail après son bonheur, et qu'il n'arriverait jamais à la fête où il se rendait.
La comtesse le consolait de son mieux, sans réussir à lui faire prendre patience.
Enfin, ils arrivèrent...
Les salons commençaient à s'emplir, et pour complaire à son fils, après avoir fait un tour, appuyée sur son bras, elle revint s'asseoir à peu de distance de la porte d'entrée, dans une petite pièce d'où l'on entendait l'huissier du ministre annoncer les personnes qui se présentaient.
L^ne demi-heure se passa de la sorte, puis tout à coup Lucien bondit de sa place et se dressa le corps penché, à l'appel d'un nom qui avait fait tressaillir son^tre tout entier.
Mademoiselle Lucy Beaulieu passait devant lui au bras de son père ! . . . !
Leurs regards se rencontrèrent, et Lucien sentit son coeur se serrer.
Ce n'était plus l'enfant rieuse et charmante qu'il avait rencontrée à Trouville ! Maintenant, elle semblait triste et soucieuse, et dans le regard qu'elle lui adressait on eût dit qu'elle avait voulu mettre toute l'amertume, tout le désespoir d'une âme déchirée !
Que s'était-il passé?... De quel mal inconnue souffrait' la pauvre enfant?... Il y avait là un mystère qu'elle seule pouvait révéler.
Madame de Frontenay était en ce moment entourée de quelques amies. Il la quitta brusquement et suivit les pas de madoanoiselle Beaulieu.
11 la rejoignit dans le grand salon où son père Tavaiti laissée en compagnie d'une parente, et comme Lucien b disposait à lui adresser la parole, la jolie enfant se pencha vivement à son oreille :
— Il se passe des choses graves, dit-elle à voix rapide et basse. . . il faut que je vous parle je vous ai réservé la premier quadrille... ne l'oubliez pas... je compte sur vous!
Lucien eut la force de se contenir.
Il se contenta de saluer et alla se perdre dans la foule.
Mais sa poitrine battait à se rompre... tout un mondé de pensées envahissait son cerveau; il se demandait s'il n'était pas le jouet de quelque rêve affreux.
Il avait bien entendu cependant... il se passait des choses graves... Lucy désirait lui parler, et s'il voyait) dans ce désir exprimé de la pauvre enfant un aveu où s'affirmait naïvement son amour effrayé, il y devinait aussi un danger dont il était menacé.
La foule était maintenant compacte et serrée..., c'é4 tait une véritable cohue d'où s'élevait un murmure confus de voix que dominaient de temps en temps les éclats de rire jetés par de jeunes femmes qui cherchaient à se frayer un passage à travers les flots houleux des habits noirs.
Madame de Frontenay s'était réfugiée avec quelques amies, dans un boudoir situé au fond des appartements j| elle laissait son fils tout entier à son amour. . . elle n^ voulait intervenir qu'au moment psychologique ... et at> tendait, confiante, que les premiers accords de l'orchestre eussent rapproché les deux amoureux.
Toutefois, un incident se produisit alors qui pendant quelques minutes, vint changer le cours de ses préoccupations . . .
Elle songeait à Lucien... et ne prêtait qu'une oreille distraite aux caquetages des amies qui l'entouraient.
quand tout à coup elle fit un mouvement, et une flamme éclaira son regard . . .
— Qu'a vez- vous ? dit madame de Frileuse, qui étaitprès d'elle.
— Rien... ce n'est rien... réi^ondit-elle, en se remettant aussitôt.
Et madame de Frileuse n'insista pas.
Ce que le comtesse avait vu était aussi inattendu que bizarre: à quelques pas d'elle, dans l'embrasure d'une fenêtre, un homme était venu s'adosser, et, du premier regard, elle vait reconnu dans cet homme l'agent qui lui avait été envoyé un matin par M. Saurin.
Que faisait-il là? quel rôle venait-il jouer dans ce monde où il n'eût jamais dû être admis ?
La comtesse se perdait en suppositions, et elle en ar^ riva bien vite à penser que s'il se trouvait dans ce boudoir, c'est qu'il y avait été envoyé par M. Saurin.
Elle frémit et se leva comme si elle eût voulu aller à la rencontre de Secrétain.
Mais à ce moment même, les premiers accords de l'orchestre se firent entendre, et force lui fut de rester à si place.
La confusion s'était changée en désordre ; durant quelques secondes, ce fut uTie mêlée indescriptible. Cependant l'ordre ne tarda pas à se rétablir et les quadrilles finirent par s'organiser tant bien que mal dans le grand salon.
Lucien était au premier rang, tenant sur son bras le bras de mademoiselle Beaulieu.
Et pendant que chacun se démenait à la recherche d'un vis-à-vis, il ne prenait garde à rien et ne songeait qu'il interroger la jolie enfant.
— Oh ! que vous êtes bonne, et combien je vous suis reconnaissant, disait-il à voix basse; il y a si longtemps que je ne vous avais vue, et si vous saviez que de choses j'ai a vous dire !
La jeune lille sourit doucement :
— Prenez garde... interrompit-elle; vous ne vous occupez pas de prendre rang dans le quadrille qui se forme, et tout à l'heure nous ne pourrons pas danser.
Lucien l'enveloppa d'un regard enivré.
— Y tenez vous donc... beaucoup? dit-il d'un menu. ton.
— Moi ! . . . oh ! pas le moins du monde.
— Eh bien!... Figurons-nous que nous n'avons pu trouver place; asseyons-nous ici... au milieu de cette foule qui ne s'intéresse guère à nous, et expliquez-moi le sens des paroles que vous m'avez dites et qui m'ont effrayé ...
— Vous le voulez... fit Lucy avec une adorable candeur . . .
— Je vous en prie . . .
— Soit donc ... Ce n'est pas mal d'ailleurs, ce que nou. faisons ... Et puis . . . quand je vous parle. . . tenez, il me semble toujours que Dieu est là qui m'écoute . . .
Le jeune comte serra à la dérobée les mains de la jolie enfant, et ils allèrent s'asseoir à quelques pas.
— ^Maintenant... nous voici seuls, dit-il, parlez... parlez... et apprenez-moi...
— ^11 y a deux choes, répondit mademoiselle Beaulieu, deux choses qui m'ont impressionnée plus que je ne saurais dire, et qui, à l'heure où je vous parle, m'inspirent encore une sorte d'épouvante. ;
— Qu'est-ce donc? demanda Lucien, vivement intrigué. -
— Et d'abord, vous vous rappelez, n'est-ce pas, l'histoire de ces deux mois passé à Trou ville. A partir du jour où je vous vis pour la première fois, je ne sais pas pourquoi, mais il me fut impossible de penser à autre chose.
— Chère Lucy!
— Vous étiez toujours présent à ma mémoire ... et je
compris bien tout de suite qu'il se passait en moi quelque chose d'extraordinaire. D'ailleurs, vous étiez toujours où j'allais, sur la plage, au Casino, que sais-je, partout enfin.
— C'est que je vous aimais.
— Je l'avais deviné... Du moins, il me semblait qu'il n'y avait que cette raison à donner à votre assiduité de chaque instant... mon père lui-même la remarqua, j'ei' suis sûre, et comme il ne me gronda pas, comme il ne me fit même aucune remontrance, moi, je pris la douce habitude de vous voir, et dès ce moment il me sembla que c'était Dieu lui-même qui vous avait envoyé sur mon chemin comme l'époux destiné à ma vie. Vous voyez, monsieur Lucien, je me montre telle que je suis, je vous dis tont sans honte.
— Ah î c'est ainsi que je vous aime !
— Eh bien! que s'est -il passé? Quelles choses a-t-ondites à mon père? Je l'ignore, et je me creuse en vain l'esprit pour le deviner... Mais! depuis mon retour, il l'est plus le même.
— Peut-être, trouve-t-il que j'ai trop tardé à demander votre main. f
— 'C-e n'est pas cela . . . mon père m'aime tant que, par une susceptibilité étroite, il ne voudrait pas compromettre mon bonheur.
— Qu'y a-t-il alors ?
-—Je ne sais... mais ce qui est survenu n'est pas nar turel, et certainement, il y a quelque chose de grave...
Lucien eut un sourire.
— Demain, dit-il, j'espère que ce nuage qui a jeté son ombre sur notre bonheur sera dissipé; ma mère est ici ; demain, elle verra M. Beaulieu; et quand elle lui aura dit que nous nous aimons, votre père n'aura plus d'objection à nous opposer.
— Dieu le veuille.
— Moi, je ne cloute pas; sur ce point/ reprenez confiance, et dites-moi...
La jolie enfant garda un instant le silence, et le jeund homme vit ses épaules remuer comme si un frisson les eût effleurées.
— La seconde chose que j'avais à vous confier, dit-elle, est toute différente, et vient peut-être uniquement de ma sensibilité excessive qui me provoque parfois à l'exagération. Depuis mon retour, j'ai été plusieurs fois au bois, avec mon père, -et chaque fois nous avons été suivis presque impertinemment, par un cavalier qui ne nous quittait qu'à la rentrée.
— Et quel est ce cavalier? demanda le jeune comte avec un froncement énergique des sourcils.
— Je l'ignore.
-^L'avez-vous vu auparavant ?
— ^Jamais, ni à Trouville, ni à Paris, ni nulle part...
— C'est étrange !
Lucien serra ses deux poings avec violence.
— Voilà qui est d'une rare insolence, dit-il d'un ton mal contenu ; mais, soyez tranquille, dès demain je vous réponds que ce manège aura cessé ... f
— Lucien !
— Qu'avez-vous ?
— î^'ajoutez pas, je vous en supplie, aux tourments dont mon coeur est plein ... Je vous défends de rechercher cet homme.
— Au moins, serais-je désireux de le voir. Il est jeune ?
—Oui.
—Elégant?
— Elégant aussi . . .
— ^Mais alors il doit avoir un nom, et . . .
La parole s'arrêta glacée sur ses lèvres: il venait de sentir la main de Lucy se crisper sur la sienne et vit
6on regard terrifié se diriger vers un angle du grand salon.
— Lucyl fit-il a voix ardente et basse.
— ^Cet homme ! cet homme !
— Il est ici ?
— Oui . . . Regardez là . . . là . . .
Et le comte suivit l'indication qui lui était donnée.
■Ce fut comme un coup de foudre !
Dans la dii;^ction indiquée, il y avait, en effet, un jeune homme de taille élevée, mis avec un goût exquis, et dont la lèvre était estompée par une fine moustache noire qui tranchait sur la matité de la peau . . .
Il s'était adossé nonchalamment à l'une des fenêtres et son regard, perdu dans une contemplation extatique, s'attachait avec une fixité obstinée sur mademoisellô Beaulieu.
Le jeune comte passa à plusieurs reprises ses deux mains sur son front . . . une stupéfaction inerte se peignait sur ses traits et ses lèvres semblaient remuer dans le vide.
— Eodolphe . . le fils d'Hermann ! balbutia-t-il enfin. Comment se trouve-t-il ici?
— Vous connaissez donc cet homme? interrogea avidement Lucy. . .
— Oui. . . oui, je le connais, répondit le comte, mais rien ne pouvait me faire prévoir que. je le rencontrerais à ce bal.
— Et qui est -il ?
Lucien ne put répondre, le quadrille finissait, chaque couple regagnait sa place ... le moment était venu de reconduire mademoiselle Beaulieu à la sienne. — Vous m'avez inscrit pour un autre quadrille... demanda le comte en souriant.
— Pour le quatrième ! . . . répondit la jolie enfant avec une franchise presque effrontée à force d'être naïve. . .
Le comte n'en demanda pas davantage et se mit à la recherche de Kodolphe, le fils d'Hermann.
€ar c'était bien lui !
Et ce qui lui était arrivé depuis son retour de Bretagne constituait bien la plus bizarre aventure qui se puisse imaginer.
Il n'est pas hors de propos de la raconter.
Il y avait un mois qu'il était à Paris, et il habitait à Pa&sy, une charmante petite maison, située entre cour et jardin, à deux cents mètres environ du bois de Boulogne.
Rodolphe vivait là, avec Hermann et Bertha, comme '1 avait vécu jusqu'alors, un peu concentréi ^t rêveur, lonnant une partie de ses journées à la lecture ou à la promenade, et passant généralement ses soirées auprès de sa soeur qui s'occupait à quelques travaux de broderie.
C'était un intérieur calme, régulier, mais bien monotone pour un jeune homme de l'âge de Rodolphe.
Bertha, elle, ne s'était jamais plainte : elle avait, de bonne heure, borné sa vie entre les limites étroites de cet horizon d'affections pures... et, pourvu qu'elle sentît vivre son père et Rodolphe à côté d'elle, elle ne demandait rien autre chose à Dieu. . .
Rodolphe n'avait pas la même résignation.
En apparence, on pouvait le croire heureux et satisfait du sort modeste qui lui était réservé. En réalité, il était tourmenté de mystérieuses aspirations et il avait passé bien des nuits le front dans la main, le coude sur son oreiller suivant les visions d'un rêve impossible qui l'emportait vers le monde de l'infini ou de l'inconnu !
C'est surtout depuis qu'il était revenu à Paris que l'état de son esprit s'était sensiblement modifié.
Il sortait plus souvent et consacrait moins de temps à ses lectures favorites.
Le matin, après déjeuner, il quittait Passy et s'enfonçait sous les allées du bois.
Il ne rentrait guère que le soir, aux premières ombres de la nuit . . . plus triste, plus préoccupé qu'au moment où il était parti . . .
Le vieil Hermann ne paraissait se douter de rien. Lui-même était soucieux^ et on ne le vo3'ait que rarement.
Seule, Bertha observait tout, et le changement qui s'opérait dans l'esprit de Eodolphe l'avait frappée dès le premier jour.
Elle n'en dit rien; elle espérait que le temps calmerait ce désordre momentané, dû peut-être à l'influenc<^ que Paris exerce sur toutes les natures ardentes et jeu4 nés. Elle redoublait de soins exquis, l'entourait d'at4 tentions plus délicates, et attendait confiante, l'effet de cette tendresse fraternelle sur le coeur troublé de Rodolphe . . .
C<3 fut en vain ...
Evidemment, il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire. . . jamais elle ne l'avait vu ainsi, et elle eut alors comme une vague intuition de la vérité.
Une fois entre autres, elle tenta de l'interroger, cherchant à pénétrer la cause secrète de ce changement ' qui commençait à lui faire peur. . .
Au moment où il allait se retirer, un soir, elle le retint et lui prit la main, qu'elle serra dans les sienneé plus affectueusement qu'une soeur n'eût pressé la main d'un frère.
— ^Rodolphe, dit-elle d'un accent brisé, Rodolphe. . . qu'as- tu donc; depuis quelque temps tu es taciturne et sombre, tu nous caches quelque chose, qu'y a-t-il?
Rodolphe s'efforça de sourire et se dégagea doucement de l'étreinte de sa soeur.
— ^Es-tu folle, répondit-il d'un air contraint, quel se-
cret veux- tu que je te cache 'à toi, si bonne, si aimante, si dévouée?
- — Cependant, tu es triste.
— Peut-être.
— Tu souffres.
—Je ne dis pas non.
— Et tu ne veux pas nie mettre de moitié dans to'n chagrin !
Eodolphe remua la tête.
— Eh! je n'ai pas de chagrin, répliqua-t-il. Seulement, depuis quelque temps, c'est vrai, j'éprouve de singulières défaillances. Je me demande où me mènera jamais cette existence inoccupée et oisive à laquelle on me condamne. Il me semble que j'ai ,un autre rôle à remplir, et j'ai hâte de me jeter dans cette mêlée de la vie où je dois avoir ma place à prendre.
Bertha le regarda avec un étonnemont douloureux, mais en même temps, son visage s'éclaira d'nn rayon céleste.
— ^Est-ce bien là réellement ce qui te tourmente? ditelle d'un ton mélancolique et doux.
— -Mais . . . assurément î balbutia Rodolphe.
— 'C'est bien vrai ! .
— ^Ai-j^amais menti ? . . .
— ^Xon ... tu as raison ... et je te crois ! . . . Mais prends garde, vois-tu. t*e que tu rêves. ... c'est la lutte, le danger . . . que sai«-je ? Peut-être cherches-tu le bonlieur trop loin, et je tremble à la pensée, qu'un jour tu pourrais . . .
Eodolphe attira la belle enfant sur sa poitrine et oublia ses lèATcs sur son front.
— Je t'aime, ma petite Bertha. . . je t'aime. . . dit-il d'un accent ému. . . et rappelle-toi bien cette heure où ton cœur alarmé fait un appel au mien. . . — quoi qu'il arrive, — quelque destinée que l'avenir me i-éserve ... tu
seras toujours ma soeur bien-ainiée . . . et je n'oublierai jamais les joies pures de notre enfance commune ! . . .
Bertha demeura quelques secondes pâle et tremblante sous le chaste baiser de son frère ; puis s'arrachant tout à coup de ses bras, elle leva sur lui un regard baigné de terudresses ineffables, et s'enfuit par l'escalier du premier étage ; Rodolphe, un moment surpris de cette brusque disparition, ne tarda pas lui-même à regagner k chambre où il couchait.
Eodolphe avait menti à Bertha . . . pour la première fois de sa vie peut-être, il ne kii avait pas dit la vérité.
C'est qu'aussi une confidence plus complète l'eût bien embarrassé. . .
Un fait singulier s'était produit tout récemment qui •avait jeté un trouble profond idans sa vie !
Il y avait quelques jours de cela . . . par dîne tiède après-midi . . . dans une des allées du bois de Boulogne.
Il marchait lentement le front baissé, respirant les senteurs de l'automne, suivant le sentier où le soleil tamisait ses rayons d'or.
Le malheureux sentait sa chair frissonner au contact, de cet air qui le pénétrait, et il ouvrait sa lèvre avide, comme pour saisir an passage quelques effluves de cette atmosphère chargée de principes capiteux.
Lui aussi, il voulait vivre. Lui aussi, il voulait plonger, ne fût-ce qu'un jour, une heure ! dans cette existence qui se présentait si pleine de promesses et d'excitations.
Tout à coup, une voix domina le silence du Bois,* et il n'eut que le temps de se rejeter sur le revers du sentier pour laisser passer une élégante calèche qui venait derrière lui.
Machinalement, il regarda.
Dans la calèche, il y lavait un vieillard et une jeune fille.
Il ne vit que celle-ci . . .
Une enfant ! . . . seize ans à peine, avec de longs cheveux blonds qu'elle laissait flotter jusque sur ses épaules, et qui faisaient un nimbe d'or à son front.
La calèche avait disparu depuis quelques minutes, et Rodolphe ne songeait pas à se retirer.
Une sensation inouie s'était emparée de tout son être. T^ rêve qu'il poursuivait avait pris tout à coup une forme, et il ne pouvait l'éloigner de son esprit î . . .
Le lendemain et les jours suivant», il revint au Bois à la oiiiême heure, et chaque fois, il re^dt la belle jeune fille, en compagnie de son père.
Quand, par hasard, elle manquait de venir, Eodolphe l'attendait jusqu'au soir; et il ne se résignait à repren^ dre le chemin de Passy que loi"sque la nuit était tout à fait venue ! \
Il aimait d'un amour insensé . . . sans espoir . . . ridicule même ... f
Mais que lui importait! — Il ne demandait pas encore à être aimé. . . et il lui suffisait d'aimer seul, dans l'isolement, dans la nuit, avec l'image adorée de l'inconnue.
C'est sur ces entrefaites, que lui arriva l'aventure que nous avons à raconter, et qui devait apporter un changement si inattendu dans son existence.
L^n jour il se trouvait, selon l'habitude qu'il en avait prise, -dans le sentier par lequel la jeune fille et son père passaient régulièrement toutes les après-midi.
Ce sentier est généralement peu fréquenté, et jusqu'alors Rodolphe n'y avait rencontré personne.
Mais ce jour-là, comane il venait de prendre place bur le revers de la route et que déjà le bruit de la calèche, qu'il eût distinguée entre mille, se faisait entendre, un homme déboucha tout à coup à l'extrémité du sentier, et voyant venir la voiture, il sauta lestement sur le talus, à quelques pas de 'Rodolphe.
€e dernier réprima un geste de contrariété et volontiers il se fut éloigné du fâcheux . . . mais la voiture ap-
piochait; elle n'était pkis qu'à quelques mètres; il demeura.
Et alors, il vit une chose qui le cloua stupéfait à sa place.
Au moment où la calèche passait, l'homme qui était près de lud se découvrit, et le vieillard et la jeune fille rendirent le salut.
Il la connaissait ! . . . Par lui, il pourrait savoir qui elle était ... et donner enfin un nom à son rêve.
Il se retourna haletant vers lui et remarqua qu'il souriait.
Qu'estKîe que cela voulait dire. . . Quel était œt homme . . . Pourquoi cet air d'intelligence avec lequel il le regardait?
Eodolphe était fort perplexe, et nje savait que penser.
L'inconnu fit cesser son emharras.
— N'est-ce pas, monsieur, dit-il, en portait légèrement la onain à son chapeau, n'est-ce pas que voilà une bien jolie enfant.
— Mais . . . sans doute . . . balbutia Rodolphe.
— 'Elle vient d'avoir seize ans ... et elle apportera au moins un million à l'heureux époux qu'elle choisira.
— Vous la connaissez ? . . . hasarda Rodolphe en faisant un effort surhumain pour rester maître de luimême.
— Oh! je la connais, — vous savez, — comme on connaît une charmante personne que l'on a rencontrée une ou deux fois dans le monde.
— ^E-t comment s'appelle-t-elle ?
— ^Mademoiselle Lucy Beaulieu.
Il y eut un moment de silence.
L'inconnu était descendu dans le sentier, et, machinalement, Rodolphe l'avait suivi. Ils firent quelques pas ainsi.
Toutefois, il jugea bien vite qu'il ne serait pas convenable de prolonger plus longtemps un semblable entre-
tien, et au bout de quelques secondes, il fit un mouvement comme pour se retirer.
— .Eh quoi ! . . . vous me quittez, fit Finconnu sur un ton d'enjouement qui étonna son interlocuteur.
— Je ne veux pas -abuser. . .
— Eh ! Yous n'abusez nullement ... Le hasard nous a rapprochés un moment, et j'ai toujours pensé qu'il ne faut jamais contrarier le hasard, qui est le maître de ce monde. D'ailleurs, j'ai à vous dire certaines choses, que vous prendrez peut-être quelque plaisir à entendre.
— iMoi ! ifit Rodolphe. Vous me connaissez donc !
— Je connais un peu tout le monde; en ce qui vous touche, je sais que vous vous appelez Rodolphe, que vous demeurez à Passy, avec le vieil Hermann et Mlle Bertha, et quant à ma présence en cet endroit, elle s'explique d'elle-même : après avoir remarqué que tous veniez ici tous les jours, à la même heure, j'ai voulu connaître ce qui vous y attirait.
— ^Et vous avez deviné? interrompit Rodolphe avec un vif sentiment de défiance.
— Vous n'en doutez pas, je l'espère, répondit l'inconnu, d'iun ton légèrement ironique.
Et comme il vit une prompte rougeur monter aux joues du jeune homme et une flamme luire dans ses
veux :
— Voyons ! voyons ! continua-t-il, conservez tout votre sang-froid et restez maître de vous ; quoique j'en aie dit tout à l'heure, le hasard n'est pas pour rien dans cette rencontre, et elle n'a eu lieu que parce que je l'ai provoquée.
— Vous .avez donc à me parler ?
— Précisément.
— ^A quel propos ? . . .
— A propos de mademoiselle Lucy Beaulieu.
L'inconnu s'était remis à marcher; Rodolphe se tenait à ses côtés, écoutant avidement ses paroles.
— A la bonne heure . . . reprit son compagnon ; je vois que j'ai réussi à éveiller votre intérêt, et je n'en demande pas davantage!. .' J'ai appris bien des secrets que je vous révélerai plus tard et qui perdraient à être connus dès à présent. — iChaque chose vient bien qui vient à son heure. — ^Mais vous être trop intelligent, la nature vous a doué de trop d'ardeur et d'ambition, pour que vous ayez pu atteindre ce moment sans être frappé de la situation tétrange qui vous est faite dans le imilieu où vous vivez.
— Quelle situation ? . . . Expliquez-vous !
— ^Ainsi, n'avez-vous pas remarqué, par exemple, que jo vieil Hermann ne se comporte pas toujours avec vous comme un -père devrait le faire envers son enfant. Pourquoi vous a-t-il élevé autrement qu'un homme de sa condition eût élevé son fils ?
— tC'est vrai ! . . .
— iQu'iattend-il de vous, et à quel avenir mystérieux vous réserve-t-il ? . . .
— ^Mon Dieu!
— ^Tout cela est ténébreux, et provoque de singulières pensées. . . Toutefois, nous ne nous y attarderons pas aujourd'hui, et nous abandonnerons ce sujet, sauf à le reprendre une autre fois, si le coeur vous en dit ... Ce qu'il y a d'important. . . (Ce dont il faut s'occuper immédiatement, c'est de Mlle Lucy Beaulieu. . . écoutez-
moi
Et il y avait dans ces dernières paroles de l'inconnu un tel accent d'autorité, et pendant qu'il les prononçait, son regard s'éclaira de telles lueurs farouches, que Rodolphe, dominé malgré lui, s^arrêta pour prêter l'oreille.
— ^11 y a un mois, poursuivit son interlocuteur, que vous avez rencontré ici mademoiselle Beaulieu pour la première fois.
— ^11 y a un mois, oui ! répondit Rodolphe.
— ^Et vous l'aimez?
— ^Monsieur.
— ^^Et vous Paimez. . .
— Ah ! . . . plus que ma vie même.
— Eh bien, interrompit l'inconnu, si vous voulez suivre mes instructions, si vous acceptez le rôle que j'ai choisi pour vous, avant un an, vous serez Fcpoux de Mlle Lucy.
Rodolphe fit un soubresaut et comprima sa poitrine de ses deux mains.
— 'Moi ! moi î répéta-t-il, c'est impossible ! vous voulez vous railler; ah! prenez garde.
L'inconnu haussa les épaules.
— ^Calmez-vous, dit-il, je n'ai jamais parlé plus sérieusement, et je vous affirme que vous tenez votre bonheur entre vos mains.
Eodolphe crut que l'homme qui lui parlait était fou ou qu'il était lui-même le jouet d^un rêve.
— Mon Dieu ! si cela était, murmura-t-il, si cela pouvait être.
— Cela sera si vous voulez.
— ^Mais que devrai-je faire?
— Presque rien.
— Vous avez dit que vous me connaissiez, monsieur, et dès lors vous devez savoir qu'à aucun prix, même pour obtenir cette enfant dont l'amour serait le bonheur de ma vie, je ne faillirais à l'honneur dans lequel j'ai vécu jusqu'à ce jour.
L'inconnu eut un sourire amer.
— 'Eh ! qui parle de cela, — répliqua-t-il ; le rôle que je vous réserve est des plus simples et des plus honnêtes.... ne prenez point peur ainsi et laissez-moi vous guider. . .
— Tout cela est si bizarre.
— Pas plus que votre existence même . . . Voyons . . . n'avez- vous jamais pensé de vous-même que vous pouviez ne pas être le fils d'Hermann et que Bertha n'était pas votre soeur ? . . .
Rodolphe cacha sa tête dans ses mains.
— ^C'est donc vrai ! dit-il avec un cri étoufïé.
— ^C'est vrai.
— Vous connaissez mon père?
— Je le connais.
— ^Et ma mère ! . . . ah !.. . ma mère surbout . . .
Le imême pli railleur vint crisper la lèvre de l'inconnu.
— ^Votre mère aussi, répondit-il.
— Et vous me direz leurs noms . . . vous me raconterez.. .
— ^Je vous apprendrai tout ce qu'il vous sera utile de connaître.
— ^Quand cela?
— Demain.
— 'En quel endroit?
— Vous viendrez me trouver à mon hôtel, rue Caumartin, et je vous y attendrai à cette même heure. . . Cela vous convient-il?
Eodolphe fit un signe affirmatif.
— ^11 ne me reste plus qu'un dernier renseignement à *vous demander, dit-il, en enveloppant Tinconnu d'un long regard.
— ^Lequel? fit ce dernier.
— Votre nom.
— ^C'est juste, voici ma carte, et n'oubliez pas que je vous attends demain,
Eodolphe prit la carte et lut:
Baron Lippari.
Puis, les deux hommes se sah^èrent et Rodolphe reprit le chemin de Passy.
Dire ce qui se passait dans son coeur serait impossible. Quand il rentra che^ le vieil Hermann, il évita de s.' trouver seul avec Bertha, dîna à la hâte et courut se réfugier dans sa chambre, où il s'enferma.
Le lendemain, il allait trouver le baron Lippari. . . et deux jours plus tard il disparaissait, laissant à Bertha un billet dans lequel il annonçait son départ, nécessité par des motifs impérieux qu'il ne pouvait encore faire connaître. 11 parlait vaguement de son retour. Mais Bertlia ne s'y trompa point, et la malheureuse enfant sentit son coeur se briser 'à la pensée d'une séparation qui devait être éternelle.
Elle passa toute la nuit en pleurs et en prières, et l'aube la trouva agenouillée au chevet de son lit.
Quant à Eodolphe, nous venons de le voir faire son entrée au bal du ministère, et nous pouvons maintenant reprendre notre récit.
Cependant Lucien s'était mis à la recherche du fils d'Hermann, que les oscillations de la foule lui avaient un moment dérobé.
rSa curiosité était vivement éveillée; il y avait pour lui quelque chose d'effrayant dans cette ti-ansformation de Eodolphe, et il se dem<andait qui pouvait lui inspirer l'audace d'afficher ainsi ses prétentions à l'amour 'le Mlle Beaulieu.
D'ailleurs, il était bien résolu à couper court h ces manifestations, où il ne voyait qu'un outrage à la délicatesse de la femme qu'il aimait et une sorte de provocation à ses propres susceptibilités. . . et c'est avec une sourde irritation qu'il plongea son regard autour de lui pour retrouver la piste de celui qu'il cherchait. . .
Il traversa de la sorte plusieurs salons sans réussir à l'atteindre, et il commençait là désespérer de le rejoindre, quand le hasard l'amena sur son chemin au moment où il s'y attendait le moins.
Lucien salua et Rodolphe fit un mouvement.
— ^Pardieu! dit le jeune comte sur un ton enjoué, je ne m'attendais guère là vous rencontrer cette nuit au ministère, et il n'y a que Earis pour nous ménager de pareilles surprises. Je m'en félicite toutefois, puisque je puis vous remercier une fois encore de l'hospitalité que vous m'avez accordée naguère dans votre charmante demeure de Bretagne,
— Monsieur le comte . . . balbutia le jeune homme un moment interdit.
— Ainsi, vous habitez Paris, poursuivit Lucien.
— Depuis deux mois.
Lucien regarda son interlocuteur avec attention.
— ^Eh bien, continua-t-il, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire, mais, tout à l'heure, quand je vous ai aperçu, je n'ai pu me défendre d'un étonnement profond, à tel point que je ne pouvais en croire mes yeux.
— 'Pourquoi cela? fit Eodolphe, que l'examen dont il était l'objet commençait à importuner.
— Eh mais, parce que la nuit où je vous vis en Bretagne vous ne m'aviez parlé de rien de semblable, et qu'il a dû se produire dans votre existence un changement bien inattendu pour. . .
Eodolphe l'interrompit du geste.
— C'est vrai ! . . dit-il, et j'étais loin moi-même de me douter que, le lendemain du jour où je vous rencontrai, je serais appelé à venir habiter la capitale . . . Comment et pourquoi cela s'est-il fait? Par quel miracle l'humble habitant des environs de Lannion s'est -il trouvé tout à coup emporté dans ce monde vers lequel l'attiraient ses plus âpres aspirations ? . . . L'explication en serait bien simple et facile à donner. . . mais ce n'est pas là, j'espère, ce que vous demandez^ — et, en tout cas, je bornerais là ce que je viens de dire ma volonté de répondre.
— Je ne voulais pas être indiscret, répliqua vivement TiUcien, et si, après vous avoir reconnu, je me suis efforcé de vous rencontrer, c'est que j'avais une autre question plus sérieuse à vous adresser.
— Vraiment, fit Eodolphe avec ironie ; et de quoi s'agit-il, s'il vous plaît ?
— D'une personne dont le nom ne doit pas même être prononcé entre nous, et qu'il est inutile, je crois, que je vous désigne d'une façon plus, précise.
—En effet.
— Vous me comprenez ?
— ^A merveille.
— Eh bien, M. Rodolphe, apprenez que j'aime cette jeune fille, que je suis certain d'en être aimé et qu'il ne me oonTient pas . . .
Rodolphe fît un haut-le<'orps.
— Peste ! comme tous prenez feu, M. le comte, interrompit-il d'un ton railleur; permettez-moi au moins de vous faire observer que j'ignorais complètement la situation que vous me révélez. . . mais, l'eusse- je connue, je me hâte d'ajouter que cela ne m'aurait pas arrêté.
— Monsieur ! . . .
— ^A mon tour, je m'étonne de l'irritation que vous laissez paraître. Comment! il y a à Paris une jeune fille charmante, riche ; je la trouve jolie, sa grâce et sa pureté font sur moi une impression profonde, et, parce qu'il vous plaît de la distinguer de votre côté, vous prétendez qu'il soit impossible de vous la disputer; allons donc ! ce sont là des exigences auxquelles il faut vous attendre à voir vos rivaux résister énergiquement.
— Ainsi, vous persistez ? . . .
— Je voiis trouve bien osé d'en douter.
— Mais alors ....
Rodolphe releva le front, et son regard altier s'arrêta sur son interlocuteur.
— Pardon, M. le comte, dit-il d'un ton plein de hauteur; nous en avons déjà trop dit sur ce sujet, et il me semble oiseoix de prolonger cette conversation.
— Ah ! je vous reverrai ! s'écria Lucien, en s'emparant de son bras.
— Je demeure rue Caumartin, 9, répondit froidement Rodolphe, et vous et vos amis seront toujours certains de m'y trouver.
Et dégageant son bras de l'étreinte de Lucien, il pénétra dans les salons à travers les méandres de gaze et de dentelles qu'y formaient les quadrilles.
Il n'avait pas fait cinquante pas, qu'il sentit une main s'appuyer sur son épaule.
Il se retourna vivement.
'C'était le baron Lippari.
— ^Vous ! . . . M. le baron, dit Eodolphe avec un reste d'émotion.
— ^^Oui! répondit Lippari, je vous suivais.
— Comment !
— Je vous ai tu tout à l'heure causer avec le comte de Frontena}^ et je «me suis douté de ce qui se pas-sait.
—Il me parlait de Mlle Beaulieu.
— J'en étais sûr !
— Il prétend m'interdire de la suivre, de lui parler, de l'aimer aussi peut-être.
— ^Et que lui avez-vous répondu?
— Que je demeurais rue Caiumartin, et que je me tiendrais toujours prêt à le recevoir.
— ^Quelle imprudence !
— 'Sous me blâmez.
Le baron haussa les épaules.
— Eh! sans doute, je vous blâme, répliqua-t-il avec un accent d'autorité ; souvenez-vous de ce que vous étiez hier et rappelez-vous ce que je vous ai promis dans un avenir rapproché !. En revanche vous m'avez juré, vous, de ne rien faire sans me consulter, de suivre rigoureusement les conseils que je vous donnerai, enfin, de vous laisser vivre sans essayer d'arracher de vos yeux le bandeau tutélaire que j'ai cru devoir y placer.
— Cependant, il l'aime! fit Rodolphe en pressant ses tempes de ses deux mains.
--vre le sais ...
— Il est riche, il a un nom, un titre, il est aimé.
— Qu'importe ... ,
—Et s'il l'épouse ! . . .
Le baron se prit à siourire.
— 'Nous n'en sommes pas là . . . répondit-il, et croyez
que tout ira bien ... il y a loin, vous le savez, de la coupe aux lèvres ... et avant que le comte y trempe les siennes . . .
— Ah î je le tuerai ! s'écria Eodolplie, hors de lui.
Lippari fit entendre un petit rire sardonique.
— On ne tue plus ses rivaux aujourd'hui, dit-il en frappant sur l'épaule du jeune homme par un geste familier; et de plus, ce serait folie d'aller risquer sa vie dans une partie où vous avez tous les atouts dans votre jeu ! . . .
— Mais lui ! lui î . . . insista Rodolphe. Tenez, je le hais de tout l'amour que cette enfant lui a voué, et je sens que tant qu'il vivra. . .
— Vous ai-je jamais dit que je voulais qu'il vécût! interrompit brusquement le baron.
Et se penchant à l'oreille de son interloduteur.
— Il ne faut pas qu'il vive, en effet, continua-t-il à voix basse comme un souffle !,. . . Mais ce n'est pas ainsi que nous nous en débarrasserons. Songez donc ! si demain Mlle Lucy Beaulieu apprenait que son fiancé est mort de votre main, croyez-vous qu'elle consentirait jamais à devenir votre femme?
— 'C'est vrai!
— Encore une fois, laissez-vous faire . . . prenez patience, ne vous inquiétez de rien ... et, cro3'ez-moi surtout quand je vous dis que le comte de Frontenay n'a peut-être pas trois mois à vivre.
A ces paroles de Lippari, Eodolphe ne put s'eniipêcher de frissonner; il leva sur son interlocuteur un regard presque effrayé. . .
— ^Qu'avez-vous ? dit le baron.
— Je ne sais.
— Est-ce que je vous fais peur?
— Peut-être.
— Enfant!... vous ignorez la vie... je vous l'apprendrai; mais il ne faut pas s'abandonner à ces tris-
— Dates impressions. Ce monde officiel qui nous entoure n'a ri-en de précisément attrayant ... Si vous y consentez, nous le quitterons.
— Où voulez-vous me conduire ?
— Venez toujours, vous me remercierez quand nous serons arrivés . . .
— Et Lucy ! . . .
— ^Laissez-la donner cette soirée au ijeune comte ; vous n'y pouvez rien, moi, non plus. Le plus sage est de battre en retraite, jusqu'à ce que vienne Fheure de la revanche . . .
— ^Vous le voulez? *
— Venez . . .
— ^Qu'il soit donc fait comme vous le désirez. . .
Et ils sortirent.
En traversant l'un des salons, ils passèrent auprès de Mme de Frontenay qui, à la vue du baron, 'devint blanche comme un suaire.
— 'Mon Dieu ! encore ! balbutia-t-elle en se levant à demi.
Le baron n'}' prit pas garde et passa.
iMme* de Frontenay était retombée haletante sur son siège.
— Ah ! qui donc me dira quel est cet homme ! ajouta-t-elle comme accablée sous sa propre terreur.
Elle n'avait pas achevé qu'une main discrète soulevait la portière près de laquelle elle était assise, et que deux lèvres se penchaient à son oreille.
— Cet homme, dit alors une voix à peine perceptible... avant huit jours, madame la comtesse sera édifiée sur son compte : Seulement, jusqu-là, mystère et discrétion !
Et le singulier personnage disparut.
Mme de Frontenay avait eu à peine le temps de le voir, mais elle l'avait reconnu.
C'était maître Secrétain,
M. 'Secrétain avait rempli son rôle avec tout le zèle, toute l'intelligence dont il était capable. Rien ne lui avait échappé de ce qui s'était passé, et quand il vit le baron et Eodolphe s'éloigner, il se lança sur leurs pas, monta dans une voiture, et ordonna au cocher de suivre celle qui emportait Lippari et son compagnon.
Le trajet fut court: peu après ces derniers s'arrêtaient rue du Cirque, et disparaissaient aussitôt dans la cour d'un petit hôtel dont les fenêtres étaient brillamment éclairées ,et où il devait y avoir réception . . .
M. Secrétain attendit quelques minutes avant de descendre, et quand enfin, il sauta sur le trottoir, le cocher remarqua avec surprise que sur le côté gauche de sa poitrine hrillait une plaque étincelante de pierreries, tandis qu'à la boutonnière de son habit, se balançait une brochette de croix étrangères qui scintillaient â la lumière des beos de gaz.
— Faut-il vous attendre, mon prince ! demanda le cocher, ébloui au miroitement des insignes de soni client.
— 'Va te placer à l'angle de la rue Saint-Honoré, répondit Secrétain, tu peux faire un somme en attendant mon retour.
Et à son tour, il pénétra dans la cour, atteignit \e, vestibule splendidement illuminé, et laissant son pardessus aux mains d'un vallet, il monta l'escalier qui menait au premier étage.
L'hôtel dans lequel il venait d'entrer, appartenait à
mademoiselle Rose Pompon qui y donnait à jouer cette nuit-là.
Mademoiselle Pompon était une eélébdité du Lac; de^ puis deux mois, il se faisait un certain bruit autour d'elle.
Elle était très courtisée.
Son hôtel était meublé avec un luxe vraiment princier. . . elle avait une serre qui empruntait ses plantes aux contrées les plus excentriques; on citait son écurie comme celle de nos plus célèbres sportmen ! . . .
Qui payait ce luxe prodigue; quel génie des Miïh et une Nuits fournissait à ces fantaisies insolentes. . . On n'en savait précisément rien. <
Tout au plus, disait-on, que le baron Lippari y avait ses grandes et petites entrées ; mais la chronique n'allait pas plus loin, et le vague de ses indiscrétions attestait surabondamment qu'elle n'en savait pas plus long.
Quand Secrétain arriva au premier étage, et qu'il fi6 son entrée dans le premier salon, il y avait foule . . .
Un monde bien mêlé, mais élégant, vif, qui était vend là pour chercher le plaisir, et qui entendait bien ne pas se retirer avant de l'avoir rencontré.
On se promenait, on causait, on se provoquait, on jouait !
C'était un frou-frou harmonieux que rayaient de temps à autre, les rires sonores de jeunes femmes et à travers lequel on percevait de loin en loin le bruit joyeu» •des louis d'or roulant sur les tapis verts . . .
M. Secrétain ne s'était jamais trouvé à pareille fête... C'était une sorte d'initiation à un ordre de sensations qu'il n'avait jamais éprouvées. . .
Tous ses sens s'éveillaient à la fois, et il en était pre.4 que grisé. \
Toutefois, et pour rester dans la vérité, il faut dire que, ce qui l'attirait le plus dans cette confusion, ce qui mettait surtout une flamme dans son regard, et précipi-
— gelait le sang dans ses veines. . . c'était cette longue table autour de laquelle une vingtaine de femmes et d'hommes étaient assis, et où il voyait s'amonceler l'or et les billets de banque.
^fachinalement, il s'en rapprocha, et poussé par l sentiment plus puissant que sa volonté, sa main s'cl fonça dans sa poche pour aller se crisper sur le rouleau que lui avait remis M. Saurin.
Qu'allait-il faire? Il ne le savait pas lui-même; et, sans doute, il se serait oublié jusqu'à risques quelques louis, quand il sentit un bras nu se glisser doucement sous le sien, et un souffle jeune et chaud frôler son oreille.
Il se retourna comme brûlé jusqu'au coeur. (
C'était mademoiselle Pompon elle-même qui venait ai lui. La vue de la jeune femme suffit pour le rappelei^ sur-le-chaaiip à la réalité froide de la situation.
— Eh quoi î vous. . . ma chère enfant, dit-il avec un geste du dernier galant ; voilà qui est d'un bon coeur, et je suis tout honteux de m'être laissé devancer ... en arrivant tout à l'heure, je voulais aller vous saluer. . . mais vous étiez si entourée, et vos adorateurs paraissaient si |>eu disposés à céder la place . . . que j'ai dû remettre à me présenter.
Mademoiselle Pompon sourit pour montrer ses dents qui étaient fort belles.
— ^Yoilà une excuse, repli qua-t-elle, et, ma foi, je se^ rai très franche, moi aussi ; je ne vous cacherai pas que, dès votre entrée, j'ai été prise à votre endroit d'une vive' curiosité.
— Vraiment ... A quel propos ?
— Dame! je connais un peu tout le monde ici, tandis que vous.
— Inconnu, n'est-ce pas?
— Tout à fait.
— Pardieu. rien que de très naturel, et pour dissiper
toutes les obscurités, voici mon état civil, comme s'il avait été rédigé par mon ministre lui-même.
— 'Vous êtes étranger?
— ^Russe, de naissance, mais Français de coeur, j'aî beaucoup voyagé, et honoré d'une confiance illimitée par la plupart des têtes couronnées, je porte sur la poitrine les témoignages éclatants des services que J'ai rendus. Je suis riche, ami du plaisir, et j'ai cru que c'étaient làj des titres suf fiants pour me présenter à votre soirée! sans chercher d'autres recommandations. Ai-je fait mal ?
— Assurément non !
— Alors, vous m'autorisez à rester.
— Je vous en prie.
— Et à re\^nir ?
— Je vous y invite !
L'entretient finit dans un éclat de rire de mademoiselle Pompon.
Tout en causant de la sorte, ils avaient insensiblement gagné un boudoir en soie orange capitonnée, qui était une véritable merveille. Il n'y avait là qu'un groupe de jeunes gens et de vieillards, et, loin du bruit des conversations et du mouvement de la foule, on y jouait un lansquenet bien engagé.
Pour le moment, la banque était tenue par un homme d'une quarantaine d'années environ, dont les favoris teints avec violence imprimait à sa physionomie un air particulier de dureté.
Cet homme d'une tenue d'ailleurs fort correcte, venait de passer six fois, et ses partenaires semblaient hésiter à faire son jeu. Il n'avait plus en main que deux cartes) et [■)endant qu'il attendait que l'on tint le coup, le baron Lippari s'amusait à battre les nouvelles cartes que l'on venait d'apporter.
Il y avait mille francs sur le tapis; et, de temps à nu-
— astre, le baron se tou:ncint vers le banquier, l'engageait à passer la main.
— Vous avez tort, mon cher Morelli, lui disait-il, votre veine va être coupée. . . et ce n'est pas d'un joueur habile.
— Quel est celui de ces messieurs qui tient le coup, — dit le banquier pour toute réponse . . .
Secrétain eut un frémissement et s'approcha de la table.
— Est-ce que vous allez jouer? interrogea mademoi^ selle Pompon, subitement intéressée.
— 'C'est pour payer ma bienvenue, répondit Secrétain, avec un aimable sourire, et vous me permettrez bien, je l'espère, de vous offrir les quelques louis que je vais gagner.
— Ah ! voilà qui est tout à fait princier.
— Vous permettez?
— Faites comme chez vous ! dit encore la jeune femme.
Secrétain se tourna vers celui que l'on venait de désigner sous le nom de Morelli.
— Banco ! dit-il d'une voix nette et bien timbrée.
Et il plaça sur la table un enjeu égal à celui du banquier. 1
Ce dernier abattit alors les deux cartes qui lui restaient, et qui étaient un huit et un trois, et il tendait déjà la main vers le l)aron Lippari pour prendre les cartes que ce dernier venait de battre, quand Secrétain l'arrêta d'un geste presque impérieux.
Morelli releva vivement les yeux.
— Qu'est-ce donc, monsieur, dit-il d'un ton au fond duquel tremblait un commencement d'irritation.
Secrétain sourit avec grâce.
— ^Moins que rien, répondit-il une observation, tout simplement . . . Ne croyez-vous pas qu'il serait bienséant de couper le paquet de cartes avant de tous en servir !
— 'Mais, monsieur. . .
— ^Oh ! ne vous offensez pas, je vous prie^ c'est un' usage banal que j'ai le droit cVexiger, et j'en appelle à toute la galerie.
— ^C est juste ! c'est juste ! prononcèrent plusieurs voix.
— Je ne m'y refuse pas . . . approuva aussitôt Morelli qui venait d'échanger un regard avec Lippari ... et si vous autorisez M. le baron. . . |
Secrétain avait l'oeil américain pour nous servir d'une locution dont l'emploi lui était familier, et le regard échangé entre Lippari et le banquier ne lui avait pas échappé.
Il fit un haut-le-corps en signe de protestation.
— ^Dieu me garde de suspecter qui que ce soit ici, répli qua-t-il, et, en toute circonstance, je serais heureux de témoigner à monsieur le baron une confiance égale à la vôtre, mais ici, c'est bien différent.
— Enfin. . . que voulez-vous? interrogea Morelli dont les sourcils se froncèrent.
— Tout joueur est su}>erstitieux, continua Secrétain, toujours bénin, et si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je prierai la personne à laquelle nous devons l'hospitalité de cette nuit, de vouloir bien nous rendre le service que vous attendiez de monsieur le baron.
Il n'y avait rien à répliquer: mademoiselle Pompon était vivement intéressée au jeu, et, intérieurement, elle se sentait flattée de la proposition de M. Secrétain.
Elle avança donc sa belle main effilée et blanche, et Lippani lui ayant présenté le paquet de cartes, elle coupa avec une émotion mal contenue.
— Etes-vous satisfait et puis-je abattre ? . . . dit alors Morelli, d'un ton manifestement railleur.
Secrétain fit un signe affirmatif*; un silence succéda à cet incident, et Morelli jeta une carte sur la table.
C'était un trois.
Il avait perdu ! !
Un mouvement s'effectua parmi les spectateurs, — et mademoiselle Pompon jeta un cri jo3^eux.
Secrétain ramassa tranquillement les enjeux, et après en avoir fait deux parts égales, il offrit à la jeune femme les cinquante louis qu'il venait de gagner.
'Celle-ci n'eut garde de se faire prier, sa poitrine se souleva d'aise là cette aubaine inespérée, et elle adressa un regard reconnaissant au généreux joueur.
Mais ce dernier se montra fort peu sensible à ces témoignages qui attestaient une bonne volonté dont il n'entendait point profiter, et .il demeurait debout, près de la table, comme s'il y eût été retenu tout à coup par une attraction violente.
Morelli s'était levé; Rodolphe venait de prendre sa place, et pour la seconde fois, M. Secrétain avait surpris le regard qu'avaient échangé entre eux, le baron et Morelli.
Regard rapide, mais significatif qui suffit à éveiller sa curiosité et qui le cloua pour ainsi dire sur place.
— Est-ce que vous allez continuer? demanda Pompon de sa voix câline.
-^Peut-être, répondit Secrétain.
— ^Alors, je vous laisse.
— Vos devoirs de maîtresse de maison vous réclament, et je m'en voudrais de vous retenir.
— -Mais je vous re verrai.
— ^N'en doutez pas.
— Bientôt ?
— (Cette nuit... demain! Cnoj'ez que je n'oublierai pas de sitôt l'heure charmante que je viens de passer.
La jeune femme montra ses dents éblouissantes dans un sourire radieux ; puis elle serra la nuaih de l'étranger et s'éloigna au bra^ d'un vieillard qui venait de se rapprocher d'elle au moment où elle quittait Secrétain. . .
— 'Quel est ce personnage ? interrogea le vieillard dès qu'ils eurent fait quelques pas.
— Ça, mon cher philosophe, je l'ignore, répondit Pompon, mais il vient de me faire gagner mille balles ... et ce n'est pas le moment de lui demander des papiers !
Le vieillard remua la tête.
— ^^Hum ! fit-il, je l'ai bien regardé tout à l'heure. . . et je me trompe fort, ou j'ai reoontré déjà cette tête-là quelque part.
— Dans le faubourg St-Germain? fit Pompon en riant.
— Xon. . . rue de Jérusalem, répondit le philosophe.
Le rire de Pompon s'éteignit et elle entraîna viveine?it son compagnon vers quelque coin retiré.
Cependant, après s'être déganté, Kodolphe avait pris place à la table, et jetant quelques billets de banque devant lui il s'était emparé des cartes, et attendait que la somme qu'il venait de placer devant lui fût couverte.
Presque aussitôt, les louis roulèrent sur le tapi% et la partie recommença.
Secrétain ne j)erdait rien de ce qui se passait, et son regard allait alternativement du baron à Morelli, s'arrêtant quelquefois sur le visage de Eodolphe.
Mais ce dernier ne songeait pas à dissimuler ses .sensations, et c'est d'une main agitée, presque frémissante, qu'il jeta les cartes sur la table.
Evidemment, il n'avait pas l'habitude du jeu, et ies impressions se trahissaient naïvement dans chacun de ses mouvements.
Son premier coup fut heureux ... il amena un refait . . .
— Aux innocents les mains pleines! s'écria Morelli; c'est une veine qui commence ... la iplace est bonne ! . . . attention.
Rodolphe n'avait pas bougé. . . .à peine s'aperçut -il qu'il avait gagné. . . sa pensée était autre part.
— ^Yous continuez ? demanda le baron.
— Mais certainement, répondit le jeune homme.
Et il continua ...
Pendant quelques secondes, ce ne fut qu'avec une sorte de timidité que Ton paria contre lui . . . mais bientôt, les joueurs s'enhardirent et s'obstinèrent; chacun mit une véritable irritation à combattre une veine (^lu s'affirmait avec tant de bonheur, on pourrait dira avec tant d'insolence, et au bout de quelques minuws, ''\>t et les billets s'amoncelèrent sous la maini fiévreuse de Rodolphe.
Lui-même commençait à se griser de sa chance.
Ses joues pâlissaient à chaque coup heureux : i ne flamme brillait maintenant sous ses paupières qui battaient; une contraction nerveuse crispait le coin de îes lèvres.
— Arrêtez-vous ! lui dit tout bas le baron Lippari, no tentez pas le hasard qui vous a si bien servi jusqu'à présent. . .
Rodolphe secoua la tête par un geste de défi.
— Non ! non ! répondit-il d'un ton âpre et plein d'(»ubli; j'irai jusqu'au bout, je ne me déroberai poiiit. .
— ^Mais vous allez perdre ! insista le baron à voix basse.
— ^Qu'en savez-vous?
— J'en suis sûr, croyez-moi; j'ai mes raisons pour vous parler de la sorte . . .
— Voilà d'étranges panoles.
— Tâchez au moins de les comprendre.
— ^Monsieur ! . . .
'Ce colloque avait eu lieu, au milieu du brouhaha qui s'était élevé sur le dernier coup de Rodolphe; nul ne l'avait entendu, ou n'y avait pris garde.
N'ul, — excepté Secrétain ! . . .
Il devina ce qui se passait, comprit les motifs secrets ■de l'insistance du baron, et pendant que Rodolphe était troublé, — effrayé peut-être, — ^hésitant à prendre un parti, il fit un mouvement, et se pencha vers la table.
— ^Banco ! cria-t-il, pour la seconde fois, du même ton sonore et net.
Eodolphe tressaillit. Cette voix qui venait de se faire entendre Favait rappelé à lui-même, et comme soulagé d'un grand poids. Il se tourna vers Secrétain, lui envoya un geste d'acquiescement et jeta les cartes sur la table.
iCe ne fut pas long.
Au plus quelques secondes, au bout desquelles une rumeur de stupéfaction s'élevait des rangs attentifs des spectateurs.
Rodolphe avait perdu.
"Et pendant que tous les regards se tournaient à Tenvi vers Secrétain, ce dernier allongeait la main pour ramasser or et billets, et faisait disparaître le tout dans les poches de son gilet et de son habit.
La somme était considérable. On n'avait encore rien \u de pareil aux soirées de Pompon!
Ce fut un événement dont le bruit ne tarda pas à venir jusqu'à la jeune pécheresse.
Elle voulut s'assurer par elle-même de la réalité du fait, et rencontra Secnétain qui d'un pas nonchalant se dirigea vers l'escalier.
— Vous partez ! dit Pompon, d'un accent de doux reproche. Vous nous quittez.
— ^11 le faut, ma chère enfant.
—Déjà!...
— ^11 se fait tard. . . et puis vous êtes trop entourée; on ne peut vous approcher, je reviendrai.
Pompon leva son index d'un air mutin :
— Dites plutôt, fit-elle, que vous allez mettre en lieu sûr, les sommes folles que vous avez gagnées cette nuit.
— N'en croyez rien, ma chère enfant, répliqua Secrétain d'un air dégagé, je tiens peu à l'argent, soyez-en persuadée, et si vous en doutiez encore, après la preuve
que je vous en ai donné il y a quelques instants, voici un autre moyen de vous en convaincre.
— Vraiment.
— Voulez-vous essayer?
— Voyons.
— Je vous offre la somme que je viens de gagner.
— ^A moi?
— ^A vous.
— ^C^est une plaisanterie.
— l^ullement.
— ^Et que devrai- je faire pour cela ? .
— ^Rien que de simple et à la portée d'un enfant.
— ^Ma foi, je suis curieuse.
îSecrétain plaça le bras de la jeune femme sous le sien, et Fentraîna dans Tantichambre.
— Je crois, ajouta-t-il, qu'il y avait sur le tapis une dizaine de mille francs. Eh ! bien ! ces dix mille francs sont à vous, si vous pouvez me procurer. . .
— ^Quoi ! quoi donc !
— ^Les cartes à l'aide desquelles M. Rodolphe les avait gagnés.
Mlle Pompon recula de quelques pas avec un mouvement d'effroi, comme si elle eût marché sur la queue d'une vipère ! . . .
Secrétain se contenta de sourire, salua la jeune femme de sa main gantée, et ayant endossé son pardessus qu'un valet était venu lui présenter, il descendit l'escalier et disparut.
Le dossier dont il s'occupait commençait à se grossir de documents importants, et il savait déjà bien des choses sur les hommes qu'il devait surveiller.
Mais il fallait aller jusqu'au 'bout et épuiser la veine des informations.
Il alluma un cigare et se dirigea à pas lents vers sa voiture qui stationnait au coin de la rue du Faubourg St-Honoré.
Tout en marchant, il dressait ses plans et se consultait sur ce qu'il allait faire.
Ce n'était pas précisément facile. Le baron Lippari et son compagnon resteraient peut-être jusqu'au matin chez Mlle Rose Pompon, et dans cette hypothèse, les premières lueurs du jour l'empêcheraient de continuer sa surveillance.
Il réfléchit.
Tout en avançant, il jetait de temps à autre un regard inquiet derrière lui, espérant que le hasard lui viendrait en aide.
M. iSecrétain n'avait pas pénétré encore les arcanes du métier, et il ne se fiait pas entièrement à son habileté et à son adresse.
Dans la circonstance, il n'eut pas tout à fait tort.
En effet, au moment où il approchait de son fiacre, et comme ii se disposait à réveiller son cocher, qui dormait d'un profond sommeil, il entendit un bruit de pas à quelque distance, et aperçut sur le seuil de l'hôtel de Rose Pompon trois hoçimes qui débouchaient sur le trottoir.
Un coup d'oeil lui suffit.
Ces trois hommes étaient le baron Lippari, Rodolphe et le partenaire auquel il avait enlevé si lestement mille francs.
Il se hâta de secouer son cocher qui, réveillé en sursaut, faillit tomber sur le trottoir.
— ^Quoi î . . . Qu'y a-t-il ! . . . Est-ce qu'on bat le rappel, s'écria-t-il en se dressant sur son siège ?
— Eh non ! . . . imbécile . . . interrompit rapidement >Secrétain, en lui glissant furtivement un louis dans la main. . . Réveille-toi. . . regarde et tâche de comprendre à demi-mot.
A la vue de la pièce d'or le cocher revint sur-le-champ à lui-même.
— ^Un jaunet! balbutia-t-il, en le présentant à la lueur
du bec de gaz^ -un vrai jaunet, bigre de bigre! me voilà tout oreilles, .et vous pouvez parler, mon prince.
Secrétain ouvrit la portière, et avant de prendre place dans la voiture, il se hissa jusqu'à l'oreille de son interlocuteur . . .
— Il y a là trois homimes qui viennent à nous, dit-il vivement.
— Parbleu ! . . . Ils font assez de bruit !
— Je veux savoir où ils vont ! Tu vas les suivre ... et prends garde surtout qu'ils ne se doutent de rien. Si tout se passe bien ... je doublerai la mise ... tu comprends.
Le cocher fit claquer sa langue contre son palais :
— On n'est pas un enfant . . . répondit-il ... et nous savons ce que parler veut dire... soyez calme... c'est comme si l'autre jaunet était dans ma poche.
Et il releva ses guides, pendant que Secrétain prenait place dans le fiacre.
Toutefois au moment de fouetter ses chevaux, il lâcha un juron énergique, en feignant d'avoir laissé tomber quelque objet précieux, il sauta sur le trottoir, et parut se livrer à une recherche inquiète.
'Ce n'était qu'une comédie imaginée dans le seul but de -permettre aux trois hommes de monter en voiture et de prendre une direction dans laquelle il pourrait sûrement les suivre.
— 'Pas mal ! pas mal ! . . . dit Secrétain, en baissant la glace de la portière pour mieux voir.
Cependant, le baron Lippari avait atteint son coupé qui stationnait à côté de la voiture de Secrétain et il y fit monter Eodolphe, puis se tournant vers le troisième compagnon :
— Toi . . . lui dit-il, à voix rapide, préviens le philosophe, et trouvez-vous, dans une heure, rue du Cloître, nous aurons à causer.
Et s'adressant à son cocher :
— A rhô tel ! . . . ajouta-t-il, en allant s'asseoir à côté de Eodolphe.
Le cocher de Secrétain se pencha alors vers son maître.
— Vous avez entendu ! . . . dit-il, en clignant de Foeil.
— Parfaitement . . . répondit Secrétam.
— Il a dit: à VhôteL . . et rue du Cloître. . . où faut-il vous conduire ?
— Quel est ton avis ?
— Hum!. . . moi, si j'étais de vous. . .
— 'Que ferais-tu ? . . . parle . . .
— Eh bien . . . j'irais . . . rue du Cloître ... je crois que c'est plus intéressant.
—Décidément, tu as des dispositions!... fit Secrétain en riant . . . Va donc pour la rue du Cloître ... et je paye d'avance . . .
En parlant ainsi, il lui présenta un second louis qui fut accepté avec le même empressement que le premier, et dix secondes plus tard, le fiacre partait vers la Cité.
Une fois arrivé rue du Cloître, Secrétain mit pied à terre, renvoya sa voiture et alla prendre position le long de la grande basilique.
Trois heures sonnaient, — la nuit était noire, le silence profond, — 'Secrétain écoutait et regardait.
Cela dura à peu près une heure, et il commençait à désespérer, quand un bruit de pas se fit entendre, et qu'il vit à travers l'ombre la silhouette d'un homme tourner l'angle de la rue.
Il le reconnut tout de suite. — ^C'était Morelli !
Presque sur ses pas venait un autre personnage dont il ne put distinguer les traits.
Les deux hommes passèrent auprès de Secrétain sans le voir, et se dirigè|?ent vers une modeste habitation qui se trouvait de l'autre côté de la rue, et dont la porte massive, enfoncée sous son porche gothique s'ouvrit devant eux comme par enchantement.
Quand ils eurent disparu, Secrétain sortit de sa ca-
cliette, et déjà il avait fait quelques pas pour s'éloigner lorsqu'un nouveau bruit l'arrêta net.
C^était un troisième personnage qui venait de déboucher du Parvis. — Il n'eut que le temps de se rejeter en arrière !
Et alors ce qu'il vit lui parut tellement extraiordinaire, si invraisemblable, si impossible, qu'il fut sur le point de quitter sa cachette pour aller s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un épouvantable cauchemar.
Ce troisième personnage n'était autre que le vieil Hermann !
Bien des choses s'étaient passées, à Piassy, dans cette l^etite habitation où demeurait naguèTe Rodolphe, et où depuis son départ, Hennann et Bertha vivaient seuls, contristés, en proie à une mélancolie amère que le temps n'avait pu encore distraire.
Bertha surtout avait bien changé depuis un mois . . . Et Dieu seul savait ce qu'elle avait souffert ! . . .
Au premier jour, quand elle -avait reçu la lettre dans laquelle Eodolphe expliquait son départ en termes vagiies et troublés, elle n'avait pas compris tout de suite : à ce moment encore elle était relativement heureuse, confiante, ne cherchant pas à sonder l'avenir, évitant de soulever même un coin du voile qui le lui cachait.
Et puis, elle n'avait pas cru à une séparation ! Rodolphe était jeune, il était ardent et concentré; il se trouvait peut-être à l'étroit entre les murs de cette habitation bourgeoise, où l'air manquait à sa poitrine et l'horizon à son regard.
Il était parti. . .mais pour revenir.
Elle le crut du moins, et trouva dans cette pensée une consolation. ^
Mais, à la iin de la première semaine, une émotion inconnue la mordait au coeur.
Rodolphe n'était point revenu; il n'avait pas écrit; on ne savait ce qu'il était devenu !
Elle avait interrogé Hermann à ce sujet, mais le vieillard ne savait rien ou ne voulait rien dire.
Que se passait-il ?
La pauvre enfant commença sérieusement à s'inquiéter.
D'ailleurs, des bruits étranges circulaient qu'elle saisissait avidement au paiSsage. Quelques âmes charitables avaient remarqué sa disparition, — et s'en étaient étonnées. On jasait dans le quartier, et pour la première fois, Bertlia entendit des choses qui la firent frissonner dans tout son être.
On disait que depuis longtemps Rodolphe allait passer ses après-midi au bois de Boulogne, qu'il y rencontrait une jeune fille d'une grande beauté, -qu'il aimait, et dont il était aimé î
Quelques reporters officieux ajoutaient que la vie du fils d'Hermann n'était plus un m3'stère. . . qu'on l'avait rencontré plusieurs fois. . . monté sur un cheval fie race, et qu'il menait une vie qui devait coûter cher à ceux qui fournissaient à son luxe . . .
Bertha eût voulu ne pas entendre . . . mais elle écoutait ! . . . et ce qui se passait alors dans son coeur est imix>ssible à exprimer.
Elle ne dit rien cependant, et ne confia sa douleur à personne, ^lle trouvait même une âpre jouissance à souffrir seule, la nuit, au milieu du silence, dans l'insomnie et les larmes.
En moins d'un mois, ses joues se creusèrent, le vif incarnat de ses lèvres disparut; elle ne dormait plus, et c'est à peine si elle touchait aux aliments qu'on lui servait.
Le vieil Hermann finit par s'alarmer de cet état ; peut être, en avait-il deviné la cause, et il chercha à ramener la jolie enfant à la raison et à la vie!
— Tn souffres, lui dit-il, un jour; tu maigris, tes auains sont glacées, ne veux-tu pas me dire ce que tu éprouves ?
— Je n'ai rien, répondit Bertha d'un ton de douce ré-
signation. Je n'éprouve aucune souffrance. Cela passera.
— iC'est Tabsenoe de Eodolphe.
— ^Peut-êtrc.
— Si tu Yeux, j'irai le trouver.
La pauvre enfant serra les mains de son père avec énergie.
— N'on ! non ! interrompit-elle, d'un ton presque violent . . . Eodolphe a eu ses raisons pour nous quitter . . . Comme il a sans doute ses raisons pour ne pas revenir. Il ne faut pas le tourmenter. . . S'il trouve son bonheur loin de nous . . , ne le blâmons pas de l'y avoir cherché !
Et comme, à ces paroles, un sanglot monta de son coeur à sa gorge, le vieil Hermann voulut la prendre dans ses bras, — Bertha le repoussa doucement.
— tCher Eodolphe ! dit-elle les yeux fermés et les mains jointes. . . je m'étais tellement habituée à le voir toujours là, près de nous. . . affectueux et tendre; je l'avais depuis notre enfance si étroitement associé à ma ^ie. . . que son départ m'a surprise, et que j'en ai été douloureusement frappée; mais ce sera i3assager. . . et s'il est heureux . . . même ... au prix . . .
Elle n'acheva pas et alla cacher sa tête sur la poitrine de son père.
— Vo3-ons, calme-toi, chère enfant, dit ce dernier d'un ton contenu; tu as besoin de distraction, tu restes trop souvent seule, si tu veux, dès demain, nous irons tous les jours faire un tour aU Bois, tu respireras, tu verras passer la foule et cela changera tes idées. Yeux-tu?
— Je veux tout ce que vous voudrez, répondit Bertha sans avoir entendu ce qu'on lui disait.
Deux semaines s'étaient écoulées à la suite de cet entretien. Tous les jours, elle se rendait au Bois avec son père ou avec Gertrude, la vieille servante qui les servait.
Le soir où nous la retrouvons, elle était rentrée plus agitée que de coutume; elle était revenue à pas pressés,
Gertrude avait peine à la suivre, et elle s'était eni'ermée •clans sa chambre où elle avait passé quelques heures à écrire. ,
Quand elle eut fini, elle plaça sa lettre sous enveloppe et en écrivit 1 adresse.
" M. Rodolphe, rue Cauniarlin, '^
Son père n'était pas rentré. . . elle l'attendit. . .
Au bout d'un quart d'heure un homme s'arrêta devant la porte de l'habitation; elle reconnut Hermann.
Elle alla vivement à sa rencontre et remarqua tout de suite l'altération de ses traits.
— -Mon père ! s'écria- t-elle, qu'avez-vous ? que vous estil arrivé?
Le vieillard remua doucement la tête.
— 'Rien ... ne t'inquiète pas, répondit-il.
— Il ne s'agit pas de Rodolphe?
— N"on . . . mais indirectement cela le touche.
— 'Comment ?
— 'Il y a à Paris un homme -du nom de Martin, espèce de bandit qui, par violence, surprise ou vol, s'est approprié les papiers qui établissent l'état civil de Rodolphe.
— ^Eh bien?...
— Eh bien! voilà deux mois que j'étais à la recherche de cet -homme... je me suis rendu successivement à tous les domiciles qu'il a habités depuis une année, et ce n'est que ce soir que l'on m'a donné enfin l'indication précise de l'endroit où j'aurai quelque chance de le rencontrer.
— ^Où cela?
— Rue du Cloître.
— ^Et vous irez?
— Je veux le voir, et s'il est vrai qu'il ait en sa possession les papiers dont je parle, à tout prix, entends-tu fut-ce au prix de notre fortune, il faudra qu'il me les restitue.
— 'Et vous ne craignez pas, objecta la jeune fille.
Le vieil Hermanii eut un geste énergique.
— Je rie crains rien ! répondit-il d'une Yoix sombre. Koclolphe nous a quittés ; la vie qu'il menait auprès de nous était trop calme et trop honnête aussi, peut-être.
— Mon père î . . .
— Et il est parti ... Il s'est laissé entraîner par quelque aventurier qui s'en servira comme d'un instrument' inconscient et docile, et le poussera k la honte et au <:léshonneur.
■ — (Ah ! c'est impossible ! . . . vous le calomniez !
Le vieilk-rd eut un sourire amer.
— Nous n'avons, dit-il, qu'un moyen de l'arrêter sur cette pente fatale qui le mène tout droit à l'abîme.
— Lequel! lequel! implora Bertha.
-—C'est de tout lui dire ! de lui raconter l'histoire de sa naissance, et de le rappeler à lui-même en lui parlant de sa mère . . .. mais pour cela, il faut des preuves, car peut-être ne croiraiti-il plus à la parole du vieil Hiermamx,
Bertha garda le silence . . . Elle était émue, et ses deux bras croisés comprimaient mal son sein gonflé.
Le vieillard l'attira contre sa poitrine, et baisa longue- •ixient ses cheveux.
— 'Pauvre enfant ! . . . dit-il avec abandon, tu souffres ! Tu passes bien des nuits à pleurer sur le p^ssé . . . ou sur tes plus doux rêves d'avenir . . . Pour toi aussi, il importe que cela prenne fin. . . Et je jure que demain cette situation aura cessé!
Et sur ces mots, il s'éloigna laissant l'enfant en proie au trouble le plus profond . . .
Elle ne dormit pas de la nuit. . . et vers deux heures, elle entendit la porte de la maison s'ouvrir, et un homme descendre dans la rue.
C^était son père qui se rendait rue du Cloître Notre- Dame.
Cependant Sécréta in était resté interdit devant la découverte qu'il venait de faire, et le vieil Hermann avait disparu depuis quelques secondes déjà, quand il revint à lui.
— 'Hermann! murmura-t-il, Hermann, ici, à cette heure. Oh ! oh !.. . voilà qui réclame une investigation approfondie ... et nous rentrons dès ce moment dans un nouvel ordre d'idées.
Il réfléchit, adossé à l'un des contreforts de la basilique dont les colonnettes élancées et fines semblaient jaillir comme des fusées de granit, de la base au sommet.
De temps en temps il pressait son front de ses deux mains pour y fixer une pensée près de l'abandonner; plus souvent encore, un éclair sillonnait son regard et éclairait l'ombre autour de lui !
Cela dura au plus cinq minutes, puis, il se drossa résolu, et marcha vers la place du Parvis.
— 'Le pauvre diable est perdu? marmotta-t-il * je ne connais pas le lieu où il se rend ; mais il est certain qu'on n'y reçoit pas la fine fleur de la société; si personne ne vient à son aide, il n'en sortira pas vivant ... à moins qu'il ne cache son jeu ! ce qui est possible, en tout cas, excès de précaution ne nuit jamais, et il faudra qu'il devienne muet, si je ne parviens à lui arracher quelques paroles bien senties.
Et de la place du Parvis, il gagna la rue de la Ba-
rillerie, et disparut sous 1% grande porte voûtée du Palais de justice.
Il est inutile de dire que maître Secrétain ne s'était pas trompé. . . C'était bien le vieil Hermann qu'il avait \^, et le lecteur connaît le motif qui l'attirait à cette heure, rue du Cloître Notre-Dame.
Ce n''était pas d'ailleurs la première visite qu'il rendait à l'établissement. Le matin, il y était venu déjà, avait demandé à parler à Martin, et le maître du ca- • boulot, qui n'aimait pas les indiscrets, s'était contenté de l'engager à repasser, sans entrer dans de plus longs détails, sur la disparition de celui que l'on demandait à voir.
Hermann n'avait vu dans cette réponse rien que de très correct, et malgré l'heure indue du rendez-vous qui lui fut indiquée, il ne songea pas à s'en inquiéter, bien convaincu, d'ailleurs, que l'homme auquel il avait affaire devait vivre la nuit bien plutôt que le jour.
Il fut donc exact.
Il avait un si vif désir de rencontrer celui qu'il cherchait, que rien n'eût pu Tarrêter; et quand il mit le pied dans le sombre bouge, en dépit de l'aspect sinistre de l'allée . . . malgré l'air fétide dont il se sentit enveloppé en pénétrant dans la cour, sans tenir compte même d'une sorte de répulsion inconsciente qui le saisit au coeur, il avança d'xin pas ferme et alla poser une main assurée sur le loquet de la porte du fond.
Puis il entra.
Dans la grande salle, c'était le même contingent que nous avons vu.
Mais Hermann ne prit pas garde aux clients du caboulot et marcha droit au comptoir.
Le maître de l'établissement l'avait déjà aperçu; il l'accueillit de son plus invitant sourire.
— ^Martin n'est point venu . . . dit^l tout de suite, mais il y a là — et il indiquait le cabinet que nous con-
naissons — il 3^ a là quelqu'un qui pourra vous dire ce qu'il est devenu.
Hermann n'engagea pas une plus longue conversation, il traversa aussitôt la salle et pénétra dans le myst4rieux cabinet. • ; a :^Ui)êt'^
Il n'avait aucune appréhension. . . Les raisons qui l'avaient déterminé à faire la démarche qu'il tentait étaient trop graves; la sainteté du but eût fait taire toutes ses craintes, s'il eût pu en avoir.
Il poussa donc la porte avec assurance, — fi^ quelques pas dans le cabinet et se trouva en présence de trois liommes qui relevèrent la tête au bruit qui venait de se produire.
Deux de ces hommes étaient assis à la table et gâS^èrent leur place.
Seul, le troisième s'était levé et avait fait un mouvement vers le vieillard.
Il régnait une omiljre épaisse dans la pièce qu'éclairait mal une anauvaise chandelle posée sur la table-. . . Hermann ne distingua qu'imparfaitement les traita de l'homme qui venait à lui, et pourtant, il ne put s'empêcher de tressaillir quand il se trouva en face da lui.
Il pressa son front de ses deux mains comme pour en faire jaillir la pensée.
— €'est toi que l'on appelle Hermann ! demanda alors l'homme qui était devant lui. Tu es venu ici dans l'espoir d'y trouver un misérable du nom de Martin, et tu désires savoir ce qu'il jest devenu ?
— ^Sans doute! répondit le vieillard un peu interdit.
— Que lui voulais-tu?
— iC'est à lui seul que j'entendais le dire.
— ^Martin est mort!
— Est-ce possible... Vous ne me trompez pas?... Vous êtes bien sûr?
— 'C'est moi qui l'ai tué!
Herîmann eut un geste effaré à cette réponse, et/instinctiveaiient, il jeta un regai^i troublé vers la porte.
3on interlocuteur se prit à ricaner:
— ^11 faut que tu .aies perdu toute prudence, poursuivit-il d'un ton ironique, et tu avais été plus circonspect jusqu'à présent.
— Que voulez-vous dire? balbutia le vieillard.
— Je connais ton passé î
— Vous !
— Ne te souvient-il plus du comte de Kersaint et de sa fille ! une enfant qui s'était laissé séduire par Eodolphe l'aventurier.
— ^Grand Dieu!
— 'Il y a vingt-cinq années de cela! tu avais juré de garder le secret sur cette honte, et de ne jamais révéler à l'enfant né de cette liaison d'un jour, le mystère de sa naissance. ! i^lîij
— Ah ! je n'ai pas trahi mon serment.
— ^Hier encore, c'était vrai; mais aujourd'hui, pourquoi es-tu ici, dans ce bouge, à cette heure, et d'ioù vient, que tu recherdies avec tant d'âpreté la trace de ce Martin . . . Tu te tais ! . . . Je vais te le dire.
— iMais qui donc êtes vous s'écria le vieillard.
Son interlocuteur lui saisit le bras avec violence, et l'amena en pleine lumière.
EQermann jeta un cri.
— Jacques ! Jacques ! balbutia-t-il épouvanté.
— ^Tu me reconnais !
— Ah! malgré les vingt-cinq années passées, je ne vous ai point oublié encore.
— ^A la bonne heure !
— ^Et je vous retrouve, ici ! et vous venez de faire l'aveu d'un nouveau crime que vous avez commis ! c'est à faire douter de la justice de Dieu.
Un nouveau ricanement tordit la lèvre de Jacques.
— Oui, reprit-il après un moment de silence. Oui,
c^est bien moi^ et je n'ai point nienti en disant que j'ai tué Martin, le misérable avait mérité la mort, et il l'a reçue comme la recevront tous ceux qui tenteront de se mettre en travers de ma route. Comprends- tu ?
— Infamie ! . . . infamie ! . . . murmura Hermann.
Jacques continua.
Ses sourcils s'étaient froncés, une hideuse expression convulsait ses traits. Un souffle ardent sifflait entre ses lèvres.
— ^Martin avait résolu de me trahir, poursuivit-il, après m'avoir dérobé les documents qui peuvent seuls, le jour venu établir l'identité de Rodolphe, il projetait de les vendre à ceux qui ont intérêt à les détruire ! . . . et tu sais maintenant comment j'y ai mis bon ordre ! . . . mais il n'est pas le setil contre lequel j'ai à lutter, et je le répète, tu as été bien imprudent en venant ici toijuême, sans t'assurer d'avaTLce de ce qui t'y attendait.
Hermann releva la tête, les dernières paroles qu'il venait d'entendre avaient amené un frisson à sa peau il promena un regard vague autour de lui.
Et alors, il vit une chose horrible, et bien faite pour glacer d'épouvante le coeur d'un vieillard.
Les deux hommes qui étaient restés jusqu'alors, spectateurs muets de cette scène, venaient de faire un mouvement, et leurs regards s'étaient arrêtés sur le malheureux Hermann.
Le vieillard sentit la peur le gagner.
— Que voulez-vous donc faire de moi? interrogea-t-il, l'oeil hagard et la eueur au front.
— 'Tu vas mourir ! répondit brusquement Jacques.
— Moi ! moi ! vous voulez m'assassiner.
— 'Tais-toi !
- — ^Mais je ne vous ai rien fait, — ^vous savez de quelle, tendresse j'ai entouré l'enfance de Rodolphe; pendant vingt ans, il fut mon fils et il n'a pas dépendu de moi.
— 'Assez ! inteiTonipit çacques^ si je t'accordais la vie aujourd'hui, demain tu me trahirais.
— Je vous jure, je vous en prie. . . songez! Jacques....
Ce dernier adressa un signe impérieux à ses deux acolytes qui se levèrent.
Et l'un des deux hommes alla ouvrir la trappe pendant que l'autre saisissait le vieillard par le milieu du corps.
Hermann proféra un cri aussitôt étouffé ; il était perdu.. . et il pensa à sa pauvre Bertha qu'il laissait seule au monde : deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues blêmes . . .
— ^Finissons ! dit alors Jacques.
C'en était fait du malheureux père !
Mais à ce moment la porte s'ouvrit avec fracas, et un des habitués de la grande salle se précipita dans le cabinet, en bousculant énergiquemcnt les trois assassins.
— Mille millions de tonnerres ! hurla Jacques en levant les deux poings serrés ; qu'y a-t-il ? . . . et qu'est-ce que cela veut dire ? . . .
— La Rousse, répondit le nouveau venu.
Il n'eût besoin de rien ajouter.
Les deux acolytes de Jacques avaient déjà sauté par la fenêtre, qui donnait sur une issue connue des seuls clients du caboulot, et Jacques lui-même allait imiter leur exemple, quant au moment de fuir, une pensée subite le retint, et il se retourna vers Hermann, tout étourdi encore de cette intervention inespérée.
— ^C'est lui ! c'est ce misérable ! qui a prévenu la police ! s'éoria-t-il, en proie à une aveugle fureur ; eh bien ! tu as accompli ta dernière trahison ... et tes amis ne recevront plus de toi aucune confidence.
En parlant ainsi, il avait dirigé son revolver sur Hermann. Ce dernier essaya de fuir; mais avant qu'il eût atteint la porte, un coup de feu partit, et il s'affaissa sanglant sur lui-même.
Secrétain arriva pour le recevoir dans ses bras : — Trop tard ! . . . dit-il ; les oiseaux ont pris leur volée, et quant à celui-ci, il me paraît avoir fait son affaire; je ne donnerais pas dix centimes pour sa peau.
A qiielquues heures de là, voici ce qui se passait rue Çaumartin, au domicile que Eodolphe habitait depuis un mois.
Ce dernier était rentré vers deux heures du matin et la baron Lippari Pavait quitté au seuil de sa porte.
Il avait immédiatement gagné sa chambre et au valet qui vint lui demander s'il n'avait pas besoin de ses ser- ^'ices, il répondit qu'il désirait être seul.
Rodolphe rapportait de singulières impressions de cette nuit: et il sentait bien qu'il appellerait vainement le sommeil.
Il se promena quelque temps à travers sa chambre d'un pas agité et fébrile; puis, s'approchant du foyer 01^ brûlait un bon feu, il s'assit et le front dans la main, il se mit à repasser dans sa mémoire jusqu'aux moindres incidents qui l'avaient frappé!
D'abord, ce fut le bal du ministère . . .
Sa rencontre avec Lucien ... les paroles qu'ils avaient échangées ... la provocation du jeune comte, et surtout la gracieuse et touchante apparition de iMlle Beaulieu.
Il là voyait toujours . . . chaste, timide, comme les \ierges bibliques de Cimabue . . . voilant son âme candide sous sa paupière bistrée par le désir inconscient dissimulant à peine les curiosités naïves qui allumaient une flamme dans son regard.
Elle passait et repassait devant lui, et il ne pouvait se soustraire à l'influence magnétique qu'exerçait sur son coeur le souvenir de son image.
Tout en se rappelant de la sorte, il oubliait l'heure qui fuyait avec rapidité, s^abandonnant à ce rêve aimé qui lui apportait d'énervantes ivresses . . .
iCependant un nuage glissait de temps à autre sur sa rêverie et venait tout à coup l'assombrir.
Il se revoyait alors chez Eose Pompon, assis à une table de jeu, où l'or s'amoncelait sous sa main.
Et les paroles que lui avait dites le baron Lippari bruissaient encore à son oreille.
Pourquoi l'engageait-il à se retirer, quelle signification fallait-il attribuer à son insistance, quel nom donner à l'intérêt qu^il lui témoignait.
Depuis un mois, Rodolphe avait mis le pied sur une 2:>ente qui l'entraînait vers un avenir, qu'on lui laissait à peine entrevoir et sur lequel on n'avait jamais voulu le renseigner tout à fait.
Quel était ce baron Lippari, et de quel droit prenaitil cette autorité dans sa vie ! . . .
D'où venait-il lui-même, et où allait-il?. . .
Jusqu'alors, il n^avait pas réfléchi. . . L^mour qu'il portait à Mlle de Beaulieu l'aveuglait à ce point qu'il ne s'était jamais sérieusement demandé quel rôle étrange le baron Lippari hii faisait jouer. . . Mais à certaines heures, quand les traditions d'honneur et de loyauté, momentanément étouffées, se faisaient jour à travers les obscurités qui l'enveloppaient il sentait une amertume inouie pénétrer son être, et sa pensée se reportait, pleine de trouble et de remords, vers le vieil Hermann dont il ne pouvait oublier les paternelles bontés, et vers la jolie Bertha qu'il aimait toujours à l'égal d'une soeur !
Cependant, que pouvait-il faire ... il n'avait pas le courage de déchirer son coeur pour en arracher l'amour de Luc)', et je ne sais quel suprême espoir dominait obs • tinément ses hésitations et ses défaillances.
Il dormit peu ; ce ne fut que le matin que vaincu par
k fatigue et mille émotions diverses^ il put enfin goûter quelques instants de repos.
Quand il se réveilla, il était midi. . ,
Il s'habilla sommairement à la hâte, et sionna son valet.
'Ce dernier accourut.
— 'Dominique, lui dit-il, il n'est venu personne pendant que je dormais ?
— 'Pardon, monsieur, répondit le valet. . . Il est venu M. le baron Lippari ; il avait, a-t-il dit, quelque chose de très important à apprendre à monsieur, et il reviendra dans la journée.
—C'est tout?
— ^C'est tout. . . seulement on a remis cette lettre pour jnonsieur.
— D'où vient-elle?
— De Paris . . .
- — Donne ...
Dominique remit à son maître une lettre qu'il tenait à la main, et Rodolphe n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur la suscription qu'il fit un mouvement.
— ^C'est bien. . . laisse-moi, dit-il aussitôt. . . Si j'ai besoin de toi, je t'appellerai.
Le valet sortit, et Rodolphe déchira l'enveloppe d'une main fiévreuse.
La lettre était de Bertlia.
Il en avait reconnu l'écriture ; il avait Imie de savoir ce qu'elle lui disait :
Cette lettre semblait répondre à l'état de son esprit; toute la nuit, il avait pensé à Hermann et à Bertha, et il les avait revus tous deux à tra^'ers son sommeil.
Bertha savait donc ce qu'il était devenu ... où il demeurait ... et sans doute, elle lui adressait des reproches sur une disparition qui devait lui paraître inexplicable.
Voici ce qu'il lut :
" Eodolphe,
"Je prends la résolution de t'écrire pour faire un appel suprême à ton amitié; il n'est pas possible que tu nous aie quitté avec l'idée de ne revenir jamais, et j'espère encore que tu penses à nous et que tu n'as pas cessé de nous aimer.
" Il m'a fallu bien du courage, et j'ai hésité longtemps : après tout, tu es un homme, nous n'avons pas le droit de borner ton avenir au modeste horizon de notre \ie humble et calme, et peut-être est-il dans notre destinée de nous séparer à l'heure que tu as toi-même choisie.
^^ Pourtant, nous étions si heureux naguères ! T'en souvient-il encore ? . . . Nous vivions l'un près de l'autre, l'un par l'autre. Je ne demandais pas à Dieu une autre existence que celle-là ... et je n'ambitionnais pas d'autre bonheur. . . Te rappelles-tu nos promenades à deux à travers la campagne . . . dans les sentiers pleins d'ombre, le long des ruisseaux bien encaissés?. . . moi, je ne puis rien oublier ... et depuis que tu n'es plus là . . . je repasse jour è jour, heure par heure, les chères années que nous avons vécues ensemble. . .
"Rodolphe!
" Si tu savais quel déchirement s'est fait en moi quand un matin, tout à coup, je ne t'ai plus retrouvé à mes côtés. .
" C'est comme si la nuit s'était faite sur notre demeure ; il me semblait que mon pauvre coeur cessait de battre ; j'ai cru que j'allais mourir !
" Mais je me suis raisonnée, j'ai compris qu'un jour ou l'autre, cette séparation devait s'accomplir, que l'a-
mitié yit surtout de dévouement et de sacrifice, et j'ai oulu savoir afin de rassurer mes dernières inquiétudes. Ecris-moi donc, ne fût-ce qu*^un mot, et s'il m'apprend que tu ne te repens pas de la résolution que tu -as prise, je n'aurai pas le courage de t'en vouloir, et je croirai que tu es heureux, puisque tu auras toi-même cJioisi ton bonheur.
Ta soeur, Bertha, qui t'aime toujours du plus profond de son coeur. "
Rodolphe relut à plusieurs reprises cette lettre» si sim' pie, et plus d'une fois, pendant qu'il lisait, sa poitrine se gonfla et son oeil se voila de larmes.
Puis, quand il eut fini, il secoua résolument le front et fit quelques pas vers la porte ; mais il s'arrêta presque auesitôt.
La porte venait de s'ouvrir, et un homme venait d'entrer.
C'était Lippari.
— ^Vous allez sortir, fit le baron.
^— «Oui, (monsieur, répondit Rodolphe.
— Et serait-on indiscret, si l'on vous demandait où vous altez ?
- — Nullement.
— Donc, vous vous rendez . . .
— *Ohez Hermann!
Le baron recula avec surprise.
— Hermann! répéta-t-il; et à quelle occasion; dans quel hTitf?
— 'Mais . . . balbutia Rodolphe.
Lippari protesta du ges'te.
— Oh î pardon ! dit-il aussitôt, vous ne me devez aucun compte du mobile de vos actions ... et je retire ma question... Seulement, la visite que vous projetez dérange un peu mes. plans ... et j'en suis contrarié.
— Vous aviez à me parler? interrogea Rodolphe.
— ^Précisément.
— ^Eh 'bien . . . qu'à cela ne tienne . . . accompagnezmoi, et clieniin faisant. . . nous aurons le temps de causer.
— Vous avez raison. . .
— Vous consentez?
— ^Cela vaudra toujours mieux que de remettre à demain la confidence des choses que j'ai à vous dire. . .
Rodolphe achevait sa toilette à la hâte. Sur les derniers mots du baron, il se tourna vivement :
— -C'est donc grave? denianda-t-il encore.
— Très grave. . . répondit Lippari.
— ^De ce qui s'est passé hier, après notre départ du ministère.
— ^Le comte de Frontenay ! . . . Lucy . . .
— ^Précisément.
— ^Ah ! parlez ! parlez ! . . . je veux savoir.
Le baron allait répondre ... le valet vint prévenir son maître que la voiture était prête.
Rodolphe hésita.
— Voulez-vous que nous restions ! . . . dit-il vivement agité.
— Eh ! pas le moins du monde, repartit le baron. Il fait un temps superbe. K"ous irons passer une heure au Eois, et votre cocher vous conduira, en revenant, chez le vieil Hermann . . . iC'est ce qu'il y a de plus simple.
— 'Partons alors ! dit Rodolphe.
Une fois que la voiture eut atteint les Champs-Elysées, c'est-à-dire au bout de quelques minutes, Rodolphe, dont la curiosité était ardemment éveillée, se pencha vers son comipagnon :
— Voyons ! voyons ! dit-il, c'est bien du comte de Frontenay qu'il s'agit, n'est-ce pas ! . . . et vous avez dit qu'après notre départ, cette nuit, il s'était passé quelque chose de grave.
— d'est cela.
— Expliquez-vous.
— ^E-h! 'bien. . . je crois vous avoir dit que M. Beaulieu, qui d'abord avait accueilli la reclierche de M. de Fix)nteniay avec une bienveillance significative, semblait, depuis son retour de Trouville, avoir changé d'avis, et que cela avait désespéré un moment les deux jeunes gens.
— ^Ah! elle l'aime! elle l'aime. . . interrompit Rodolphe.
— Eh ! sans doute . . . c'est l'histoire de toutes les jeunes filles. Ce que Mlle Beaulieu aime dans le jeune comte, c'est son fiancé . . . elle n'en a pas connu d'autre ; et le jour où vous lui serez présenté eomme son futur époux, c'est vers vous que se tournera son coeur, qui sera alors tout étonné de ne vous avoir pas remarqué le premier.
— ^^Enfin ! enfin ! interrompit Rodolphe.
— ^Enfin, le comte était fort perplexe, fort malheureux même ; si bien que sa mère a deviné tout de suite ce qui se passait et qu'elle a pris, séance tenante, une résolution énergique.
— ^Qu'a-t-elle fait?
— M. Beaulieu était là et elle lui a parlé.
— De Lucien.
— 'Et de qui donc?
— ^Elle lui a demandé la main de sa fille.
— ^Que ]\I. Beaulieu a accordée, acheva le baron.
Rodolphe fit entendre une effroyable imprécation et il se leva à demi.
— ^Ah ! je vous l'ai dit, je le tuerai ! s'écria-t-il, en proie à un désordre violent. Cette situation est intolérable, il faut qu'elle finisse et avant quelques jours, l'un de nous deux aura cessé de vivre.
— Quelle folie !
— Je n'écouterai rien.
— ^Et vous compromettrez tout.
Rodolphe eut un geste de révolte sauvage.
— Ah ! laissez-moi, laissez-imoi, dit-il hors de lui, niais vous ne voyez donc pas que mon coeur bat à faire éclater ma poitrine ; vous ignorez donc que c'est le premier rêve auquel j'aie suspendu ma vie, et que s'il ne se réalise pas, j'en mourrai ! . . .
Le baron haussa les épaules, et sourit avec compassion.
— Je vois que vous êtes un enfant, interrompit-il, et vous ne comprenez rien vous-même à ce qui se prépare autour de vous. ' I
— Un enfant !. . . Ce qui se prépare ! répéta Rodolphe en arrêtant son regard sur son interlocuteur.
— Ne vous Fai-je pas dit déj'à ? pourquoi m'obliger à le répéter; laissez-moi faire, ne vous inquiétez de rien, et je vous réponds que si Mlle Beaulieu doit épouser un comte de Frontenay, celui-là ne s'appellera pas Lucien, mais bien Rodolphe.
— 'Que dites-vous ?
— ITn-e chose bizarre, qui semble insensée; mais c'est la seule que je puisse vous dire. Si je n'arrêtais là mes confidences, avant une heure, vous auriez par votre imprudence, déjoué tous nos plans.
Rodolphe se tut pendant quelques minutes; rejeté au fond de la voiture, le front penché, l'âme troublée, il s'était pris à soîiger ...
Ce qu'on venait de lui dire était si impossible, si extravagant, qu'il ne pouvait y croire ... Il avait beau se torturer l'esprit, il ne parvenait pas à faire le beau se torturer l'esprit, il ne parv^ait pas à faire le jour à travers les ténèbres qui s'accumulaient de plus en plus autour de lui !
Et puis... une inquiétude lui était revenue qui se changeait peu à peu en soupçon.
Quel était cet homme . . . jusqu'à quel point devait-il se fier à lui. . . encore une fois, à quel rôle mystérieux le destinait-il?
Il n'y voyait pas bien. . . et il avait peur.
— Eh bien! fit le 'baron au bout d^un instant, vous avez réfléchi ; à quelle résolution vous arrêtez-vous ? . . .
Eodolphe se secoua comme au sortir d'un songe pénible.
— Je ne sais... répondit-il; je suis fort troublé... Je cherche \ me retrouver et je n'y réussis pas.
— Vous vous défiez de moi !
— ^N'en croyez rien!
— Pourquoi vous en défendre ? . . . A votre âge, on est inhabile à dissimuler, et je lis dans votre coeur comme en un livre ouvert. Vous êtes une nature honnête et loyale, et les réticences dont j'enveloppe mes paroles vous donnent 1b droit d'hésiter. C'est là un grand danger. . . Toutefois, votre ignorance vous protège encore, et je ne veux rien faire pour l'éclairer . . . Dans quelques mois, vous serez édifié tout à fait, et vous me serez reconnaissant alors de la prudence que j'aurai déployée . . . Que décidez-vous ?
Eodolphe releva la tête.
— ^Un mot seulement, répondit-il.
— ^Voyons ! fit le baron.
— Vous m'avez promis, afu début de nos relations, que vous me 'feriez connaître le nom de mon père.
— ^C'est vraèi.
— ^Le moment est-il proche où cette révélation doit m'être faite ?
— Il m'est impossible de préciser.
— 'Mon père vit-il encore?
—Il vit!
— ^Et ma -mère? interrogea Rodolphe d'un ton où tremblait une émotion inquiète.
— Votre mère ...
Le baron allait poursuivre; il se contint.
— A quoi bon répondit-il, soulever à demi le voile qui
couvre le passé? Vous coimaîtrez tout cela un jour, et sachez gré. dès à présent, à ceux qui remettent à vous raconter Thistoire de ce passé,
Eodolplie prit son front dans ses mains, et étouffa un. soupir douloureux.
Mais, presque au même instant, son regard s'alluma d'une flanune inattendue, et il se pencha au dehors au risque de tomber sur la voie.
— Qu'y a-t-il? demanda le baron étonné de ce brusque mouvement.
— 'C'est elle ! . . . répondit Eodolphe, la lèvre tordue par un ricanement amer.
La calèche de M. Beaulieu venait de passer et il avait aperçu Lucien qui caracolait à la portière.
Ses deux poings se crispèrent avec fureur.
— Lui! lui! ajouta-t-il, d'un accent farouche.
— Calmez-vous ! voulut dire le baron.
— Ah ! vous en parlez à votre aise, vous qui m'enfermez dans ce cercle d'obscurité où je ne vois plus ! . . . pourquoi Dieu a-t-il mis en moi cet amour insensé qui brûle mes veines et altère ma raison. . . quelle responsabilité est la mienne d'ailleurs, à qui dois-je compte de mes actions ; qui osera me les reprocher ? Ai- je un père qui se soit iuiquiété de moi, une mère qui ait veillé sur mon l)erceau ? Xon ! je suis seul au monde, et je puis înourir demain, sans laisser derrière moi, ni un regret ni un souvenir. Qui sait même si ma disparition ne sera pas un soulagement pour ce père indifférent ou cette mère coupable. Ah ! tenez î . . . tenez ! . . . vous voyez, j'en arrive au blasphème, et tout mon désespoir, toutes mes douleurs s'éclxappent en paroles odieuses de mon coeur déchiré. Il faut en finir.
— 'Qu'allez-vous faire?
Eodolphe jeta un ordre au cocher. La voiture s'arrêta, il ouvrit la portière et sauta à terre.
—Eodolphe î . . . dit le baron surpris, écoutez-moi.
— Je vous laisse ! . . . répliqua le jeune homme.
— Où allez-vous?
— Je ne sais.
— Vous ne voulez pas que je vous accompagne?
— 'Non! non! j'ai besoin cVêtre seul, de respirer... adieu.
— Où vous retrouverai-je ?
— Ce soir, demain; sais-je ce que je vais faire.
— Je vous en prie.
— ^Ah î n'insistez pas, monsieur, je vous le répète, mon cocher vous conduira où vous lui direz . . . Quant à moi !
Il n'acheva pas et partit.
Ainsi qu'il l'avait dit, Eodolphe ne savait pas luimême où il allait.
Il obéissait à un sentiment plus fort que sa volonté. Il n'était plus maître de ses sensations. iSes tempes battaient; de fauves lueure passaient dans ses yeux.
En un instant, il se fut enfoncé sous bois, et marcha devant lui.
Le souffle d'automne qu'il aspira bientôt à pleins poumons ramena un calme relatif dans son esprit. . . Si aucun incident nouveau ne s'était prodiiit, peut-être seraitil revenu tout à fait à la raison ; mais comme ^il-'ârrivait dans les environs de la cascade, une pâleur subite envahit ses traits et un cri rauque gronda dans sa poitrine.
A vingt pas, la calèche de M. Beaulieu s'était arrêtée et Te comte de Frontenay penché vers Lucy, continuait une conversation qui paraissait vivement intéresser les deux amoureux.
Rodolphe se rejeta brusquement dans un fourré, et là, l'oeil ardent, la poitrine soulevée, masqué par les branches d'arbres, il regarda !
Dix minutes s'écoulèrent. . . puis tout à coup, presque sans transition, son visage s'éclaira, et sa physionomie prit une expression de joie inattendue. . .
La calèche venait de repartir ... et Lucien de Fron-
tenay, après avoir adressé un geste d'adieu à la jeune fille, était resté à sa place, suivant d'un dernier regard la voiture qui s'éloignait.
Eodolpîie aspira l'air avec force et s'élança vers le jeune comte avec un bond de tigre.
L'arrivée ino23inée de Kodolphe arracha brusquement le jeune comte cà sa rêverie.
Il releva la tête.
— ^Que me voulez-vous? dit-il, pressentant vaguement ce qui allait se passer.
— 'Ne le devinez-vous pas? répliqua Rodolphe d'un accent railleur, et avez-vous déjà o'ublié les paroles que nous avons échangées cette nuit ?
— ^C'est une provocation !
— 'Croyez-vous que nous manquions de motifs sérieux pour la justifier?
— iMais ...
— J'aime Mlle Bcaulieu, monsieur, et je ne souffrirai pas que, moi vivant^ elle app^'tienne à un autre.
Lucien avait jeté la bride de son cheval à l'un des garçons du restaurant de la Cascade; il se rapprocha de Kodolphe.
— Mots ! c'est un duel q«e vous voulez, dit-il d'un ton 011 grondait une colère mal contenue.
— 'Auriez-vous quelque objection à opposer. . .
— Une seule. ^
— Laquelle... dites... dites...
— C'est que vous me connaissez, vous ! et que jusqu'à présent je n'ai pu découvrir quelle individualité se cachait sous le nom que vous portez..
Kodolphe devint blême.
— -Aevz-vous bien dit ce que vous pensez? répliquat-il les poings serrés, et prétendez-vous vous abriter derrière ce prétexte banal qui ne peut servir que votre lâcheté.
— 'Monsieur.
— Vous êtes comte, M. de Frontenay. . . et je m'appelle tout simplement Kodolphe . . . les hasards de la naissance ont pu nous jeter dans des rangs différents. . . Jiiais je me suis toujours imaginé qu'entre deux hommes de coeur, il ne pouvait y avoir que la distance d'une -épée. . .
Lucien se prit à sourire.
— Vous avez raison . . . répondit-il, revenant là lui, sans que son irritation se fut calmée, croyez que je ne songe pas à me dérober, et s'il me fallait en donner une preuve, je n'en voudrais pas d'autres que la haine que vous an'dnspirez !
— A la bonne heure ! . . ^
— ^Demain, je me tiendrai donc à votre disposition, et vos témoins régleront avec les miens tous les détails de cette rencontre . . . Est-ce tout ce que vous désirez ?
- — (C'est tout.
— 'Alors, à demain . . . monsieur.
— ^A demain ! à demain !
Le jeune comte alluma un cigare, remonta à cheval et un instant après, il disparaissait par la grande allée.
Quant à Eodolphe, dl reprit un sentier opposé et tout entier aux sensations diverses dont il était agité, il s'absorba dans ses réflexions amer es.
Il y avait un quart d'heure au plus, qu'il cheminait ainsi, quand il entendit une voix de femme qui l'appelait à travers le sentier désert.
Il se retourna, étonné, et aperçut Rose Pompon qui, nonchalamiment allongée dans son huit-ressorts, l'invitait de la main à venir à elle.
— ^Vous êtes à pied ! . . . fit la jeune femme ; vous avez donc renvoyé votre voiture.
— J'étais avec le baron, répondit Rodolphe ... Je voulais marcher, et il s'en est allé tout seul.
— ^Est-ce que vous retournez ainsi à l'hôtel ? . . .
— J'ai une visite à faire à Passy. Je prendrai un fiacre.
— Voulez- vous que je vous jette où vous avez à faire ?
— Merci ! . . .
— ^Vous craignez peut-être de vous compromettre ? . . .
— ^Quelle idée î
— ^Eh bien, miontez alors ! et j'aurai peut-être à vous dire certaines choses que vous ne serez pas fâché de connaître.
Eodolphe ne se fit pas prier davantage, et alla prendre place là côté de la jeune ifemme.
— ^Ah ! vous ne me gâtez pas ! dit celle-ci quand la voiture se fut remise à marcher. Depuis que Lippari vous a amené chez moi, c'est tout au plus si vous m'avez ofi'ert l'occasion d'une conversation particulière.
— (C'est que . . . commença Eodolphe.
— 'C'est que vous aiiniez autre part, acheva Eose Pompon, je sais cela.
— ^Qui vous l'a dit?
— Le baron, et d'ailleurs, je l*^avais bien deviné.
— ^A quoi?
— Bon ! nous autres femmes qui ne sommes point distraites par les préoccupations sérieuses de la vie, nous observons mieux qu'on ne le croit! Et puis, j'avais mes raisons pour m'intéresser à vous.
— ^Vraiment.
— Vous ne l'avez point remarqué. . .
— ^C'est-à-dire ? . . .
— 'Non . . . Vous n'avez rien vu . . . et c'est tout siimple. Il y a de par le monde une certaine Lucy Beaulieu qui occupait toutes vos pensées, et en dehors d'elle, il n'y avait rien ! Ah ! il paraît que vous l'aimez bien, cette jeune fille?
— ^Vous la connaissez ?
— iSi je la connais ! . . . Mais ne parlons pas d'elle ; nous avons autre chose à faire.
— Quoi donc?
Rodolphe leva les yeux sur la jeune fenune et il se sentit presque brûlé par le regard qu'elle lui jeta.
Rose Pompon sourit. Xous avons déjà dit qu'elle avait les dents éblouissantes. Mais ce sourire s'éteignit presque aussitôt et une ombre plissa son front.
— Vous venez de vous rencontrer avec le jeune comte de Frontenay, reprit-elle d'une voix émue.
— Vous m'avez vu ! s'écria Rodolpke.
— 'Labelle affaire ; tout Paris a dû vous voir. Je passais, vous ne preniez pas garde à moi. . . J'ai dit à Trim d'arrêter, et j'ai assisté à votre conversation !.. ; Vous vous battez avec le comte !
— -Que dites-vous?
— Xe cherchez pas à nier . . . Cela est évident . . . Osez dire que je me suis trompée.
— Xon, vous avez raison.
— Et le baron ne sait rien.
— Il faudra bien qu'il l'apprenne, puisque j'ai compté suç lui pour être mon second.
— ^C'est affreux.
— Qu'avez-vous . . .
Un frémdssement crispait le coin des lèvres de la jeune femme.
— Qu'avez-vous ? répéta avidement Rodolphe.
— Ah ! vous ne devinez rien, aussi ! répliqua Rose avec un mouvement de dépit.
— Vous avez peur?
—Oui.
— Pour le comte?
— Vous croyez ça, vous?
Et il y eut dans l'accent dont cette réponse fut faite, une telle intonation troublée, que -Rodolphe sentit un frisson mordre ses chairs.
— ^Le comte de Frontenay est une des premières lames de Paris, poursuivit la jeune femme . . . malgré sa jeu-
nesae, il a eu déjà plusieurs duels... et c'est un des clients les plus assiidus de G-attechair et de Grisier.. Eodolplie fit un geste de dédain.
— Je ne me suis jamais battu encore, répondit-il; mais le vieil Hermann m'a appris de bonne heure à m.anier une épée, et j'espère que le comte sera content de moi.
Il y eut un silence.
La voiture avait repris le trot, et venait d'atteindre les environs de l'Arc-de-Triomphe.
Eodolphe fit un mouvement.
iCelle-ci souriait.
— ^e voulez-vous pas vous reposer, un instant, rue du Cirque, dit-elle sur un ton singulier.
Rodolphe lui prit les mains.
— Pardonnez-moi, ma chère enfant, répondit-il, avec une sorte de gravité douce. Yous avez la bonté de vous intéresser à moi et vous me connaissez sans doute mieux que je n-e me connais moi-même. Or, il y a dans ma vie, deux femmes qui, pour des causes bien différentes, ont droit à la meilleure part de mon coeur: l'une s'appelle Lucy, l'autre Bertha. La première ne m'aime pas; et cependant demain je mourrai peut-être pour elle. Ne trouvez-vous pas qu'il est bon et juste, qu'il est loyal surtout, que je consacre à l'autre, à celle qui m'aime ! quelques-unes des heures qu'il me reste peut-être à vivre !
Rose Pompon se tut et baissa les yeux.
— ^Vous avez raison, dit-elle en faisant arrêter la voiture : et je n'ai rien à opposer à votre résolution. — iAllez donc, mon cher Rodolphe, et que le ciel vous protège dans cette rencontre où vous devez jouer votre vde!
Rodolphe sauta à» terre, salua d'un geste, et prit le chemin de Passy.
Au bout "d'une heure, il atteignait la maison habitée par Bertha ... et dès qu'il en approcha, au moment de
poser la main sur la chaîne de fer qui pendait à la porte, il s'arrêta comme tout à coup saisi d'un sinistre pressentiment.
Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient fermées ... Il régnait alentour un silence poignant. On eût dit une habitation où la mort avait passé.
Il frissonna, et, comme il (hésitait à sonner, il s'aperçut que la porte était restée entrebâillée.
Machinalement, il la poussa, traversa la petite cour déserte, et arriva au seuil de la maison, en proie à une émotion pénible dont il ne démêlait pas bien le caractère.
Mais la réalité terrible ne se fit pas longtemps attendre.
A peine eut-il mis le pied dans le vestibule d'entrée, qu'il entendit un cri déchirant, et que Bertha, les cheveux en désordre, le visage défait, vint se jeter éperdue sur sa poitrine.
— 'Rodolphe ! Rodolphe ! s'écria-t-elle en l'entourant de ses bras, — oh ! c'est Dieu qui t'a inspiré . . .
— Qu'y a-t-il donc ! . . . interrogea le jeune homme.
— 'Si tu savais . . . un malheur ! Un grand malheur.
— ^Explique-toi.
— Non, plus tard ! Viens ! viens !
Et elle l'entraîna vers la chambre du vieil Hermann qui était située au rez-de-chaussée.
Rodolphe se laissait faire. Une sueur froide perlait à son front. . . La pensée d'un malheur glaçait son sang dans ses veines.
Ce ne fut pas long.
Bertha avait poussé la porte devant elle, et ils venaient de pénétrer dans la chambre.
Alors seulement, Rodolphe eut l'explication des paroles éplorées de la pauvre enfant . . .
Au fond de cette ehambre, sur un lit aux rideaux relevés, le vieil Hermann était étendu le visage livide les traits convulsés, les yeux hagards et fixes.
Une sorte de râk soulevait sa poitrine qu'il semblait déchirer, et de temps à autre, ses ongles grinçaient sur le drap trop lourd qui le recouATait. *
-^-'Qu'est-ce que cela signifie? murmura Rodolphe effaré; à la suite de quel accident?
— 'A moi ! à laide ! c'est lui ! arrêtez-le . . . interrompit la voix rauque et sifflante du moribond.
Et il se tordit haletant sur le lit.
Bertha mit un doigt sur ses lèvres.
— C'est ainsi depuis ce matin ! dit-elle à voix basse.
— ^11 a été victime d'un guet-apens insista Rodolphe.
— Probablement! mais on n'a pas voulu me renseigner, et les hommes qui l'ont rapporté. . .
— Quels hommes ?
— Je ne les connais pas. . . Seulement l'un d'eux m'a promis de revenir. . . et il ne m'a quittée qu'après la visite du médecin.
— Et qu'a dit ce dernier?
— Rien de rassurant, la blessure est très grave; il ne pourra se prononcer que demain, à moins que quelque complication inattendue . . .
Rodolphe se tourna vers le moribond.
Le malheureux vieillard était tombé inerte sur son lit, et son regard atone allait à travers la chambre.
A un moment, il s'arrêta sur Rodolphe, et un douloureux gémissement souleva sa poitrine.
Il fit un signe et le jeune homme s'approcha.
Le vieil Hermann lui prit la main.
— C'est s'ous ! c'est toi, dit-il d'une voix entrecoupée de râles. Tu es bien Rodolphe. . . je ne me trompe pas!
— Oui. . . oui Rodolphe. . . votre enfant. . . dit le jeune homme, violemment ému.
— ^Approche. . . Là. . . près de moi. . . personne- ne nous entend.
— Il n'y a ici que Bertha.
— Bon, il faut que je te parle . . .
— Vous êtes si faible . . .
— Justement... je suis faible... il m^a assassiné! c^est lui . . .
— Qui cela?
Le vieillard jeta autour de lui un regard soupçonneux.
— 'Parlons à voix basse, répondit-il, il est peut-être là qui nous écoute.
— OVIais qui . . . qui donc ? Ah ! comptez sur moi, Hermann, et quel que soit Tassassin, je le livrerai à la justice!
Le moribond eut un frisson ; Eodolphe vit passer dans son oeil vitreux la lueur d'un éclair.
— Tais-toi tais-toi ! répliqua-t-il avec force, il ne faut pas cela. Je ne veux pas, mon Dieu ! si je pouvais.
Et il se dressa sur son séant, les bras jetés en avant.
— ^Où est le docteur ! s'écnia-t-il alors en proie à une sorte de terreur surhumaine.
— Le docteur va venir, répondit doucement Bertha.
— (Quand cela?
— iCe soir. . . Il Fa promis ! . . .
— ^11 faut que je le voie ... Je veux qu'il me dise combien d'heures il me reste encore à vivre !
Kodolphe se pencha vers lui.
— (Mais vous ne mourrez pas, lui dit-il à voix ardente: vous vivrez pour Bertha qui vous aime. . . pour moi qui ai besoin de vous !
Le vieillard tressaillit.
— Oui ! oui ! tu as raison . . . répondit-il ... il faut que je te parle ... Si tu savais.
— Quoi !
— Non ! pas encore . . . C'est un secret ... un épouvantable secret, et je ne le révélerai qu'à l'heure de la mort.
— Cependant . . .
— 'Mais d'ici-là, — Kodolphe, — cher enfant . . . prends
bien garde ! Si tu les écoutes. . . C'est la honte, c'est l'infamie.— N'oublie jamais les leçons d'honneur que le vieil Hermann t'a données ... et quelques nom que l'on invoque, à quelque sentiment sacré que l'on fasse appel, promets-moi. . . jure-moi ! . . .
Il n'en put dire davantage. Sa voix s'étrangla dans sa gorge. Une atroce souffrance contracta ses traits livides, et il retomba lourdement sur son lit.
Bertha crut qu'il était mort; elle jeta un cri et lui passa ses deux bras autour du cou.
Kodolphe l'arracha doucement à ce spectacle.
— fCe n'est qu'une défaillance, dit-il, pauvre et excellent père . . . Ah ! comme je me repens de vous avoir quittés. . . Si j'étais resté près de vous, ce malheur je serait peut-être pas arrivé!
— Alors, tu vas rester ici! dit Bertha, dont les joues se colorèrent -d'une subite rougeur, tu ne nous q^iitteras plus. . . nous reprendrons notre vie d'autrefois. .^
Eodolphe eut un sourire contraint.
— Y songes-tu? répondit-il avec embarras.
— ^Est-ce que tu veux repartir... t'éloii^ncr de nouveau ?
— Il le faut.
— Me laisser seule ! . . . •
— ^Bertha.
—Ah ! . . . c'est impossible, cela. . . vois ... il est hm urant ! . . . Quand tu reviendras, tu ne le retrouveras plus vivant ... et il ne t'aura pas béni avant de mourir ! . . .
Eodolphe cacha sa tête dans ses mains par un ge»te de poignante émotion.
Il y eut un moment de silence, au bout duquel il sentit le souffle de Bertha frôler son oreille.
— ^Rodolphe, dit-elle d'un ton pénétrant où palpitait tout son coeur, Eodolphe, tu resteras, n'est-ce pas? près de moi, qui n'ai plus que toi au monde ! Tu ne m'abandonneras pas ainsi; tu ne mettras plus ce remords dans
ta vie. D'ailleurs, pourquoi t'en irais-tu ... où trouveras-tu un coeur plus aimant que le mien. . . une vie plus honnête, plus heureuse que celle qui t'attend ici. J'ai déjà bien pleuré <^puis que tu es parti. . . J'espérais, toujou'rs, cependant ! Un instinct secret me disait que tu reviendrais, et maintenant, je t'ai à peine vu. depuis quelques minutes, et voilà que tu t'éloignes. . . estce jDossible, dis, est-ce bien toi qui serais cruel à ce point ?
Iiodolphe baisa longuement les mains glacées de la pauvre enfant.
— ^Tais-toii ! tais-toi! répondit-il, en cherchant à se dég3,ger ; ce que tu demandes set impossible . . .
— ^Pourquoi ?
— Il faut que je parte.
— 'Où vas-tu?
— ^e ne puis Je dire.
— Même à moi?
— iSurtout à toi . . .
Bertha s'éloigna de Eodolphe ... et son visage se couvrit d'une pâleur mortelle.
— 'Mon Dieu ! balbutia-t-elle, les bras croisés sur la poitrine, il y a donc maintenant dans ta vie un mystère que tu n'oses pas nous confier. . . le passé a donc dispari; tout à fait de ta mémoire, et tu refuses de me dire... à moi !. . . à moi!. . .
Elle n'acheva pas.
Une main venant de toucher son épaule, et elle était restée comme pétrifiée à sa place.
Elle se retourna et aperçut debout derrière elle le baron Lippari qui venait d'entrer sans bruit.
Elle recula avec une profonde épouvante.
— 'Quel est cet homme? interrogea-t-elle en proie à r.n trouble indicible.
— iCet homme . . . C'est le ibaron Lippari, répondit ce dernier, et si vous le voulez^ il vous dira ce que Rodolphe hésite à vous faire connaître.
— Vous savez pourquoi il refuse de rester ici.
— Je le sais . . .
— Mais vous ne le direz pas ! . . . interrompit brusquement Rodolphe.
Le baron haussa les épaules.
— Votre frère veut s'éloigner . . . conf inua-t-il . . . parce que cet après-midi, il a provoqué le fiancé de Mlle Beaulieu et que demain il se bat en duel avec le fils de la comtesse de Frontenay . . .
Bertha jeta un cri terrible, et comme si un sentiment nouveau se faisait jour tout à coup, elle Dondit vers Hodolphe, et lui prit la main avec une autorité presque farouche.
— EstKïe vrai. . . ce que cet homme vient de dire, lui demanda-t-elle d'un ton âpre . . . Eodolphe . . . répondsmoi. Cet homme n'a-t-il pas menti?
— Il a dit la vérité ! . . . répondit Rodolphe.
— ^Tu vas te battre?
— Demain.
— 'Avec Lucien ! . . .
L^n sanglot s'étrangla dans la gorge de la jeune fille. Ses doigts fouillèrent les flots opulents de ses cheveux noirs.
— Horrible ! horrible î murmura-t-elle. Mais cela ne peut pas être . . . cela ne sera pas . . .
—-Et pourquoi donc ? fit Rodolphe avec ironie
— Ah î ne blasphème pas ! ne tente pas Dieu. Tu peux tuer le comte.
— 'Comime il peut me tuer!
Bertha mordit ses doigts jusqu'au sang. Elle voulait parler et n'osait pas. Son regard se promenait avec égarement à travers la chamhre.
Tout à coup elle se dressa livide, les cheveux épars, la lèvre tordue.
Un bruit s'était fait entendre derrière elle; le vieil
Hermann venait de se lever sur son séant, et il regardait.
Bertha courut à lui.
— ^Ah ! mon père ! mon père ! s'écria-t-elle éperdue . . . Vous avez entendu. . . Vous avez compris. . . il veut se battre . . . demain , . . avec le fils de la comtesse de Frontena}^ !
Et elle attendit, anxieuse, haletante, l'effet des paix)- Ics qu'elle venait de prononcer.
Le vieillard n'y prit pas garde.
Il ne voyait ni Bertha, ni Rodolphe; il n'avait rien entendu de ce que venait de dire sa fille.
Mais, le corps penché, les sourcils froncés, l'oeil grand ouvert, il continuait de regarder le baron.
Et à chaque instant, une sorte de rugissement soulevait sa poitrine ... ses ongles s'enfonçaient dans ses tempes, ses lèvres remiraient dans le vide.
Enfin il leva le hras par un mouvement énergique et terrible. . . et désignant le baron.
— ^Lui ! c'est lui! arrêtez-le! cria-t-il avec violence, qu'on le livre au bourreau.
Et, mus par un même sentiment de stupéfaction, Hodolphe et Bertha se tournèrent vers Lippari.
'Ce dernier souriait.
— Pauvre et excellent Hermann, dit-il avec compassion; les misérables qui ont attenté à ses jours l'ont mis dans un bien triste état . . . Mais il est robuste et fort, il ne faut pas désespérer; et ce délire auquel il est en proie cédera facilement devant les soins affectueux dont il est entouré. Voulez-vous me permettre de lui parler ?
— Mais . . . 'balbutia Bertha, violemment impressionnée, autant par ce qu'elle venait d'apprendre que par ce qui se passait.
— Ne craignez rien! J'ai vu bien des blessés, déjà; laissez-moi faire, et peut-être. . .
Et sans attendre davantage, il marcha vers le moribond.
•Celui--ci ne perdait aucun de ses mouvements, et dès qu'il le vit s'approcher, un cri strident entr'ouvrit ses lèvres blêmes.
— Arrêtez-le ! arrêtez-le ! dit-il encore.
Le baron s'empara de ses ni^ins, et les serra dans les siennes comme en un étau.
Puis il se pencha à son oreille.
— 'Silence ! lui dit-dl en même temps d'un accent impérieux et avec un regard d'acier; si tu tiens à la vie de ta fille, si tu ne veux pas que demain elle disparaisse de ce monde, comme tu as -failli disparaître toi-même, ne prononce pas une parole de plus, et refoule au plus profond de ton coeur, le secret qui est sur le bord de tes lèvres ; comprends-tu ?
— Misérable ! ... à moi ... je dirai tout ! . . .
— ^Tu sais ce que valent mes menaces?
— ^Je te dénoncerai . . . je t'ai reconnu ... tu es . . .
— Je suis le baron Lippari. . . Regarde-moi bien. . . Songe à ta fille Bertha, et n'oublie pas que j'ai tuié Martin pour éloigner un bien moindre danger.
Le vieillard ne répondit plus. . . d'ailleurs il était à bout de force . . . l'énergie factice que ^m avait communiquée la vue de Lippari, l'avait bien vite abandonné, et maintenant il était là, tremblant, le cerveau troublé, cherchant vainement à retrouver la cause des sensations qu'il venait d'éprouver.
Il ne se rappelait plus qu'une chose . . . C'est qu'on avait menacé sa fille et qu'un mot imprudent tombé de ses lèvres pouvait la tuer.
Deux grosses larmes voilèrent ses 3'eux et coulèrent silencieusement le long de ses joues creuses.
Bertha qui s'en aperçut, se précipita vers lui.
— -Mon |)ère ! mon père ! dit-elle. Ah î vous pleurez.
Le vieillard posa un doigt muet sur ses lèvrçs.
-^hut ! fit-il.
Et presque aussitôt il retomba uue seconde fois sur son lit, les bras ballants, et le corps brisé.
— Vous voyez, dit le baron à Rodolphe ; j'ai fait appel à des sentiments que le coeur d'un père ne saurait oublier. . . Je lui ai parlé de sa fille. . . Je lui ai dit qu'il allait la tuer, et momentanément du moins, le voici revenu au calme, sinon à la raison. . .
Puis il ajouta:
— Venez-vous ? ^
Et'Rodoljîhe fit quelques pas vers la porte. . .
Il espérait que Bertlia ne rentendrait pas, et qu'il pourrait sortir sans être vu ...
Mais la pauvre enfant n'avait rien oublié, — peut-être même songeait-elle moins, en ce moment, à l'état de son j^ère, qu'à ce duel qui allait mettre en présence le comte Lucien de Frontenay et Rodolphe.
Ce dernier la trouva sur le seuil de la porte.
— Tu pars ! . . . dit-elle d'un accent déchirant ; rien de ce que j'ai pu te dire ne t'a touclilé, et tu iras à ce duel, sans te préoccuper des épouvantables douleurs que tu laisses derrière toi.
Rodolphe la prit dans ses bras et la tint quelques secondes étroitement serrée contre sa poitrine.
— Chère Bertha ! dit-il, ne me parle pas ainsi... et ne tente pas de me faire revenir sur une résolution désormais arrêtée ... je le voudrais, d'ailleurs, que je ne le pourrais pas ...
— -Ah ! tu ne nous aimes plus !
— Je ne t'ai jamais mieux aim^ée ! crois-tu donc que je puisse oublier le passé et les tendresses ineffables que j'ai ressenties près de toi. . . et cette communion intime de nos âmes pendant les plus douces années de ma vie... non ! non ! écoute, demain, bientôt, je te dirai . . .
— Pourquoi pas tout de suite.
— Parce qu'il y a "un secret que tu ignores, et dont je ne veux te faire la confidence que si je dois vivre.
— ^Que dis-tu?
— Bertlia! ma soeur bien-aimée, n'insiste plus; il faut que je m'éloigne. Adieu!
Rodolphe se dégagea vivement des bras de Bertha et alla rejoindre le baron qui l'attendait.
— Où voulez- vous aller ? demanda ce dernier dès qu'ils se trouvèrent seuls.
lue jeune honime secoua la tête.
— Je ne sais, répondit-il, cette scène m'a troublé; j'ai bien besoin de reprendre possesssion de moi-même.
— ^Voulez-vous que je vous offre à dîner; nous avons à causer, et puisque vous tenez absolument à vous battre avec le comte, il imiporte de nous entendre sur les conditions de la rencontre.
Eodolphe se laissa faire; ils allèrent dîner au café x\nglais, et prirent toutes les dispositions nécessaires pour le lendemain.
Du reste le baron se chargeait de tout, et dès les premières heures, il devait s'aboucher avec les témoins du comte de Prontenay.
— Ainsi, il n'y a point d'obscurité, dit Lippari; c'est k l'épée que la rencontre aura lieu.
— Je préfère l'épée, répondit Rodolphe, mais j'accepterai l'arme que le comte aura choisie lui-même.
— ^Et quant «à la cause du duel?
— Imaginez le premier prétexte venu. . . je les accepte tous, pourvu qu'ils rendent le duel inévitable.
—Soit !
Ils se trouvaient sur le trottoir, et se dirigeaient vers la voiture qui les attondait.
Au moment d'y monter, le baron vit venir à lui un homme qui prononça son nom à voix basse.
Il s'arrêta.
— Chrétien! dit-il en se penchant vers lui, approche et fais vite, mes instructions ont-elles été exécutés?
— De point en point, répondit Chrétien.
— On a porté la lettre au comte de Frontenay.
— Le comte était chez M. Beaulieu, c'est moi qui lui ai remise.
—Il Fa lue !
— Et ça a paru lui faire de l'effet.
— Enfin, qu'a-t-il dit ?
— Il a dit qu'il viendrait.
— ^Bien ! . . . bon ! . . . nos hommes sont prêts ?
— Et résolus à tout.
— ^C'est parfait! Ya! moi-même je serai au rendezvous, et je vous expliquerai ce qu'il faudra faire.
Chrétien se hâta de s'éloigner, et le baron monta dans la voiture, qui partit aussitôt.
— ^Où allons-nous? dit-il en s'asseyant auprès de Rodolphe.
— *Je rentre, répondit ce dernier, et je vous rends votre liberté.
— ^Alors, je vous verrai demain?
— ^Songez que je vais vous attendre avec une mortelle impatience. Ma vie entière est entre vos mains.
— Et nous n'épargnerons rien pour que cela tourne bien.
Les chevaux brûlaient le pavé, en moins de cinq minutes, ils s'arrêtèrent devant le Xo 7 de la rue Caumartin.
Avant de s'éloigner, Eodolphe tendit la main à Lippari.
— Encore une fois, merci, dit-il, n'oubliez pas que je compte sur vous, et que c'est la meilleure preuve d'amitié et de dévouement que vous allez me donner.
— ^Soyez sans inquiétude, demain, je l'espère, vous serez complètement édifié sur tout ce que je vous ai dit.
Eodolphe passa le seuil de la porte et disparut.
Quelques secondes plus tard, il arrivait sur le palier du premier étage où il demeurait.
Dominique vint le recevoir, et Rodolphe remarqua tout de suite qu'il avait un air particulier de discrétion et de m3^stère.
— Qu'est-ce donc? demanda-t-il, tout à coup intrigué...
— 'Que monsieur me pardonne, répondit Dominique, mais il y a quelqu'un qui l'attend.
— Qui cela?
— ^Une femme que je ne connais pas.
— Elle n'a pas dit son nom?
— Son voile était baissé; je lui ai dit que monsieur était absent, elle a insisté pour qu'on lui permit d'attendre, et je lui ai dit d'entrer au salon.
— -Il y a longtemps qu'elle est M?
—Une heure au moins !
Rodolphe jeta son pardessus à Dominique et pénétra dans le salon.
Une femme s'y trouvait en effet.
Un voile épais couvrait son visage; mais dès que "Rodolphe eut fait quelques pas, et quelle se fut assurée qu'ils étaient bien seuls, elle fit un mouvement, et leva son voile.
Cette femme, c'était Mme la comtesse de Frontenay.
Après le départ de Eodolphe, Bertha avait eu un nioment de désespoir fou, et c'est à. peine si elle avait remarqué le docteur, qui, assisté de la vieille Gertrude, donnait ses soins à son père.
Elle s'était agenouillée non loin du lit du moribond et, les mains jointes, le front appuyé contre un meuble, elle priait et sanglotait.
Eodolphe était parti. Ses prières et ses larmes n'avaient pu faire changer ses résolutions; le lendemain, il devait se battre avec Lucien de Frontenay.
Jusqu'alors, eTle n'y avait pas cru; un espoir obstiné vestait dans son coeur, et elle se disait que quelqu'événement imprévu viendrait au dernier moment, mettre obstacle à cette fatale rencontre.
Mais, cette fois, il n'y avait plus à se faire illusion : Eodolphe avait parlé, et à la fermeté de sa voix, à l'éclat de son regard, il fallait comprendre qu'il était bien résolu et que rien ne le ramènerait à des sentiments plus calmes et plus humains !
La pauvre enfant n'avait Jamais si bien senti combien elle l'aimait, et jusqu'à quelle profondeur cet amour avait poussé ses racines dans son coeur.
Ses tempes battaient, son sang brûlait ses artères . . . elle se sentait emportée sur une pente d'aveuglement et de folie.
Déjà, elle se voyait à quelques heures de là, recevant le corps inerte et sanglant de Eodolphe, blessé ou tué dans cet épouvantable duel, et elle se demandait dans ouel sentiment se réfugier.
Tout à coup, elle se leva.
Le docteur avait achevé de panser la blessure du vieil Hermann ... Ce dernier, un moment soulagé, reposait doucement allongé sur son lit; Gertrude allait et venait sur la pointe des piers, de peur de faire du bruit et de troubler son sommeil.
Bertha jeta autour d'elle un regard incertain; on eût dit qu'une dernière hésitation s'était emparée d'elle et qu'elle avait honte ou qu'elle avait peur du projet Qu'elle venait de former. . .
Toutefois, cette hésitation fut de courte durée . . .
Elle couvrit ses épaules d'une mante de soie, plaça un voile épais sur son front, et fit quelques pas vers la porte.
Gertrude la regarda avec stupeur.
— Vous sortez ! fit-elle à voix basse.
— Oui... je sors..' répondit Berth^
— A cette heure!
— Je vais revenir.
— ^Mais votre père . . .
Bertha étouffa un sanglot.
— (Mon père est mieux. . . dit-elle, d'ailleurs, tu es près de lui, et le docteiir voudra bien ne pas le quitter jusqu'à mon retour.
— 'Où allez-vous donc? interrogea la vieille servante.
— Je te le dirai, ne m'interroge pas.
— ^^faîs seule, ainsi la nuit!
Bertha eut un geste énergique.
— ^Oh! je n'ai aucune crainte, dit-elle en secouant le front avec force, je sais que Dieu est avec moi, et je ne redoute aucun danger.
— ^Mademoiselle ?
— ^j^on, laisse-moi ... ne me retarde pas ... il y va de la vie d'un homme qui m'est plus cher que ma vie mém.e, et rien ne peut plus me retenir.
Gertrude ne fit pas d'autre observation. . . Bertha
gagna la porte, et un moment après, elle avait quitté la maison.
La nuit était venue. Elle ne rencontra que de rares passant sur sa route, et atteignit sans encombre une station de voitures.
Elle se jeta dans le premier fiacre qui se présenta, à elle.
Puis, dès qu'elle eut donné l'indication de la rue où elle allait, la voiture partit et prit la direction du faubourg St-Honoré.
Une demi heure plus tard, elle arrivait à destination.
— 'Attendez-moi là, dit Bertha en descendant, et vous me ramènerez à Passy d'où nous venons.
La voiture s'était arrêtée à la porte d'un hôtel élégant, dont l'entrée était éclairée par deux lampadères.
Bertha alla droit à la loge du concierge.
— 'Mme la comtesse de Frontenay? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
— 'Mme la comtesse vient de rentrer, répondit la concierge, et je ne pense pas qu'à cette heure elle consente à recevoir personne.
— Oh! je suis certaine qu'elle fera une exception pour moi, insista Bertha. Veuillez lui porter cette carte et ajoutez, je vous prie, que j'ai les choses les plus graves à lui confier.
Ije concierge s'éloigna sur cette invitation, et revint presque aussitôt, accompagnée d'un valet en grande livrée, qui était chargé par la comtesse d'amener auprès d'elle la jeune fille qui demandait à lui parler.
Bertha la trouva dans sa chambre à coucher; ainsi qu'on l'avait dit, la comtesse venait de rentrer, et sa femme de chambre l'aidait à se déshabiller.
Dès que Bertha eut pénétré dans la chambre, nuadame de Frontenay se prit à la regarder avec une vive curiosité.
— ^Yous avez demandé à me .parler, dit-elle en même temps.
— Oui, madame, répondit Bertha.
— Et vous avez ajouté qu'il s'agissait de choses graves.
— 'C'est vrai !
— ^Eh bien ! parlez mon enfant, ne me faites pas attendre plus longteanps, càï, moi-même, j'ai hâte dapprendre. . .
Au lieu de répondre, Bertha se tourna vers la femme de chambre.
— ^Désirez-vous donc que nous soyons seules . . . demanda Mme de Frontenay, qui remarqua ce mouvement.
— 'C'est cela. . . oui, madame, fit Bertha. . . car ce que j'ai à vous dire ne doit être entendu que de vous seule !
La comtesse tressaillit . . . Pour la seconde fois, son regard s'arrêta inquiet sur la jeune fille.
Dès que la femme de chambre eut disparu, Mme de Frontenay alla vivement à Bertha, lui prit les mains par un geste impatient et fébrile, et l'amena sous la lumière prodique des candélabres ée la cheminée.
— ^Voyons ! voyons ! dit-elle avec une sourde agitation. Je ne me trompe pas, j'ai bien lu le nom qui est sur cette carte que vous m'avez fait passer. Vous vous appelez Bertha . . . n'est-ce pas ?
— 'Oui, madame.
— Vous êtes la fille d'EÛermann?
—En effet.
— ^Et vous habitiez cet été non loin de Lannion, en Bretagne ?
— 'M'adame la comtesse sait cela?
Madame de Frontenay se* laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur un fauteuil.
— Bon! bon! fit-elle; je sais tout ce que je voulais savoir, et il ne me reste plus qu''à apprendre les choses que vous avez à me confier. Voyons, ne ti^mblez pas
ainsi, mon enfant; reprenez votre assurance et ditesmoi ...
Il y eut un moment de silence.
Bertha avait baissé les yeux; son sein se soulevait avec effort. . . la peur l'avait reprise. Elle hésitait à commencer.
Bertha s'agenouilla aux pieds de la comtesse.
— ^Eh ! bien, dit la comtesse, vous vous taisez. Ah ' c'est trop d'hésitation aussi et je m'étonne . . .
— ^Non ! non ! attendez . . . supplia-t-elle, c'est que vous ne savez pas quel trouble est en moi et quelle douleur a déchiré mon coeur, , . C'est terrible, voyez-vous.
— ^De quoi s'agit-il?
— De Eodolphe.
— Votre frère!
— E't de M. Lucien.
— Mon fils !
Un frémissement remua les lèvres de la comtesse.
— ^Lucien... Eodolphe... répéta-t-elle ; qu'y a-t-il? qu'est-il arrivé? D'où vi'cnt que je vous vois tremblante et presque épouvantée?
— ^Vous ne devinez donc pas?
— 'Parlez.
— Ils aiment tous deux Mlle Beaulieu!
— -Mais Lucien est aim<é, lui ! J'ai vu M. Beaulieu, et avant quelques mois . . .
— ^C'est cela ! c'est cela !
— 'Que voulez-vous dire?
— ^Rodolphe a appris que l'union était arrêtée. Il en a éprouvé une profonde irritation, et, n'écoutant que sa colère, aujourd'hui ... au Bois . . .
, — 'Achevez?
— 'Il a provoqué M. Lucien !
Tja comtesse proféra une plainte douloureuse, et une pâleur de mort se répandit sur ses traits.
— Un duel! balbuatia-t-elle. La mort peut-être...
Mon Dieu ! ce serait horrible ... et cela ne peut pas être.
— Ah ! n'est-ce pas, madame ? . . .
— ^D'ailleurs, quel est ce Rodolphe? dit-elle. D'où vient-il ? qui a pénétré le secret de sa mystérieuse existence? Lucien de Frontenac- ne peut pas se battre avec Kodolphe, et l'honneur des Frontenay ne peut se commettre dans une pareille rencontre. — Xon! mille fois non, — je verrai Lucien, — je lui parlerai et j'espère qu'il comprendra.
Bertha s'était relevée; à son tour, elle avait pâli et pendant que la comtesse parlait, elle avait croisé ses deux bras sur sa poitrine pour en comprimer les battements. En même temps un pli amer crispait le coin de sa lèvre, et son regard enveloppait madame de Frontenay d'effluves ironiques.
— Je crois, madame, dit-elle au bout d'un instant, que vous vous faites en ce moment de bien étranges illusions. '
— 'Moi! répliqua la comtesse; comment?... pourquoi ? . . .
— Vous avez parlé de Rodolphe, et s'il n'était que ce quil paraît être, peut-être auriez-vous raison.
— ^Rodolphe n'est-il pas votre frère?
— Xon, madame.
— Qui est-il donc, alors?
— Je vais vous le dire.
La comtesse sentit un frisson glacer ses veines; ses yeux se voilèrent de ténèbres . . . une sensation inattendue, poignante, terrible, s'empara de tout son être.
— Par grâce . . . par pitié .' balbutia-t-elle, ne me cachez rien . . . Dites-moi tout . . . J'ai déjà bien souffert, mais la douleur m'a rendue forte et je puis tout entendre.. . Parlez donc, mon enfant... hâtez-vous et ne me faites pas mourir d'inquiétude et d'impatience ! . . .
Bertha releva le front et osa regarder la comtesse.
— Il faut vous rappeler ! dit-elle, — car je vais évoquer
un souvenir bien lointain et que vous avez peut-être oublié.— Et d'abord, mon père n'a pas toujours porté le nom -d'Hermann, et il fut un temps où on l'appelait Germain.
— ^Germain ! répéta la comtesse en tressaillant.
— Il habitait la Bretagne, dès cette époque, et remplissait les fonctions d'intendant auprès de M. le comte de Kersaint.
— Mon père.
— ^Vous vous en souvenez?
— ^S'il m'en souvient, mon Dieu !
— Vious étiez une enfant, alors ; il vous a connue toute petite, et vous a vue grandir . . . depuis, bien souvent, il m'a parlé de vous.
— Après . . . après . . . murmura la comtesse, la gorge serrée et le sein palpitant.
— Vous aviez atteint dix-sept ans, seize seulement peut-être, lorsqu'une nuit . . .
—Nuit fatale !
— Un homme vint le trouver, et en votre nom, pour sauver votre honneur, disait-il, il lui ordonna de quitter le château sur-le-champ, de partir pour l'étranger, et lui confia. . .
— Un enfant.
— 'Oui, un enfant sur lequel il devait veiller jusqu'au jour où on viendrait le Ini redemander. Il lui remit en même temps une somme considérable pour subvenir aux frais de son éducation, et mon père pour qui l'honneur des Kersaint était plus sacré que son propre honneur, mon père n'éleva aucune objection; il accepta la mission dont on le chargeait, et partit du pays, où on ne le revit plus qu'à une époque fort éloignée.
Mme de Frontenay roulait sa tête dans ses mains, et elle sanglotait sans oser lever les yeux.
— Ah! quel souvenir, dit-elle, et pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas rappelé à lui à ce moment ? — ^^Si vous saviez,
mon enfant, quel déchiremient s'est fait en moi, à l'heure de cette cruelle séparation. . . -et combien j'ai pleuré depuis, sur ce pauvre être aimé que J'avais à peine eu le temps d'embrasser!
•Mais j'étais faible et lâche, et j'en ai été bien punie, car je ne devais plus revoir le cher petit être qui est mort loin de moi!
Bertha se dressa presque effrayée à ces dernières pétroles.
— ^Qu'avez-vous ? fit la comtesse, étonnée de ce brusque mouvement.
— -Moi ! . . . répondit Bertha, rien ... Ce sont vos dernières paroles. . . N'avez-vous pas dit qu'il était mort... loin de vous?
— 'Sans doute.
— Mais c'est un mensoiige odieux, une ruse infâme !
— iComment?
— 'On s'est joué de vous.
— 'Que dites-vous?
—Il vit!
— 'Lui . . . vivant ! . . . vivant ! . . . Dieu l'aurait conservé à mon amour ! . . . Ai-je bien entendu ?
La comtesse bondit de sa place et se précipita vers la jeune fille. .
— ^Ah ! ne me trompez pas ! ajouta-t-elle d'un ton ardent; songez que vous pouvez me tuer; on ne joue pas impunément avec de pareilles émotions, Bertha ! . . . chère Bertha, répétez ce que vous venez de dire,; ne baissez plus les yeux, regardez-moi, là, bien en face ... Il vit ?
— Je vous le jure.
— Vous l'avez vu ?
— Ne vous l'ai- je pas dit?
— Ah! que votre père soit béni entre tous les hommes. .' tenez, c'est à devenir folle. Je veux voir mon enfant ! . . , entendez- vous ! . . . Il a cru que je l'oubliais, que je le repoussais! Mais non; un fils ne désespère
jamais de ramour de sa mère! Voyons, où est-il? quel nom lui a-t-on donné, ou plutôt, partons . . . tout de suite, conduisez-moi vers lui.
Et saisissant les mains de Bertlia, elle voulut Fentraîner vers la porte. Elle ne savait plus bien ce qu'elle faisait, une joie immense emplissait sa poitrine, elle riait à travers les larnues qui inondaient son visage.
Tout à coup elle s'arrêta étonniée du silence que gardait Bertha, et de la contrainte pénible qui se traduisait sur ses traits.
Elle devint livide, — un soupçon avait traversé son esprit avec la rapidité de Féclair, et la clouait sur place.
— 'Me suis-je donc trop liâté de me réjouir ! balbutiat-elle; d'où vient que vous vous taisez. . . pourquoi cette bésitation, ce trouble. . . il y a un malheur!
—Oui...
— J'ai peur de comprendre maintenant . . .
— ^Madame.
— ^Attendez ! Oh ! comme je tremble. Voyez, la sueur perle à mon front. . . je n'ose plus vous interroger. . . c'est que c'est effroyable . . . Cet enfant . . .
— Calmez-vous.
— Eodolphe, c'est Rodolphe !
Et comme Bertha se taisait, la comtesse plongea ses doigts frémissants dans ses cheveux dénoués.
— ^Bodolphe ! dit-elle encore avec accablement, et je ne l'avais pas deviné ! . . . la première fois que je l'ai vu, je ne l'ai pas pris dans mes bras, et je ne lui ai pas crié que j'étais sa mère ! ah ! je suis dénaturée et lâohe, et le ciel a raison de me punir. Mais que faire, que faire?
Elle alla se jeter sur le divan et y demeura quelques secondes abîmée dans un désespoir nuuet et sombre . . . Bertha était debout près d'elle; elle n'osait ni faire un mouvement, ni prononcer une parole.
Cela dura une minute au plus; puis, la comtesse se releva le sein gonflé, l'oeil fixe, le souffle ardent.
— Ainsi, c'est lui, dit-elle d'un accent plein de fièvre, c'est bien lui, n'est-ce pas ?
— Oui, madame.
— Vous en êtes sûre?
— Oh ! depuis longtemps.
— Et ce que vous ni^avez dit de ce . . . duel !
— Il a été décidé cette après-midi. Kodolphe a rencontré M. Lucien au Bois, et il l'a provoqué. . .
— ^Î^Iais, ils ne peuvent se battre !
— 'Ce serait un crime.
— Et vous n'avez pas cherché à le détourner, vous ne lui avez pas dit. . .
— 'Ah î j'ai tout tenté, iiépondit Bcrtlia avec un cri douloureux, mais je n'ai plus aucun emipire sur lui . . . depuis que ce fatal amour s'est emparé de son coeur, il ne voit plus rien autre chose . . . c'est à peine s'il m'a écoutée ... et demain, demain ! . . .
La comtesse tordait ses bras avec désespoir, chaque parole de la jeune fille la pénétrait comme la lame acérée d'un poignard.
— Il faut empêcher cette rencontre, murmura-t-elle ; si j'hésitais, ce serait un remords éternel, et à tout prix. . .
Elle alla à la cheminée et agita violemment le cordon de sonnette.
La femme de chambre accourut.
— La voiture ! ... à l'instant ! ordonna Mme de Frontenay.
— Madame va sortir ? . . . fit la caméristc stupéfaite.
— ^Allez donc . . . Hâtez- vous, et revenez me prévenir dès que l'on sera prêt.
Et se tournant vers Bertha :
— ^Voyons ! ajouta-t-clle, aidez-moi . . . Vite ! mon manteau, mon chapeau, mon voile ! . . . Là . . . Mon Dieu ! c'est vous qui m'inspirez, faites que j'arrive à temps.
— Où allez-vous donc, madame? interrogea Bertha.
— 'Chez lui!
— Chez Rodolphe?
— ^Oiii, mon enfant, et quoi qu'il faille dire, je le dirai sans rougeur et sans honte !
Bertha baisa pieusement les mains de la malheureuse mère.
— ^Ah î ce que vous faites-là est courageux et noble, dit-elle, et le ciel vous bénira.
Ija comtesse ne répondit pas. La pensée de la démarche qu'elle se disposait à tenter la possédait désormais tout entière, et quand on vint la prévenir que la voiture attendait, c'est avec une sorte de gravité triste qu'elle descendit l'escalier et gagna le péristyle.
Arrivée le, elle prit le front dç Bertha dans ses mains, et le tint un moment sous ses lèvres.
— Xe déses}>érez plus, chère enfant, dit-elle, rentrez calme auprès de votre père, annoncez-lui ma visite prochaine, et priez pour que Dieu ne m'abandonne pas î . . .
iSur ces mots, la comtesse monta dans la voiture qui partit aussitôt, et quelques minutes plus tard, elle s'arrêtait au Xo 7 de la rue Caumartin. . . où Dominique, sur son insistance lui permettait d'attendre le retour de son maître.
'Cependant Rodolphe était resté frappé de surprise en reconnaissant la comtesse, et il ne savait trop s'il devait avancer ou reculer.
— Vous! madame, dit-il. Vous! ici, chez moi, à cette heure.
La comtesse secoua tristement la tête.
— Vous avez raison de vous étonner, monsieur, répondit-elle avec un pénible sourire, et il a fallu un motif bien puissant pour que je vinsse vous trouver ainsi, sans vous avoir même prévenu de ma visite; mais j espère que vous ne refuserez pas de m'en tendre et que vous voudrez bien m'accordcr les quelques minutes d'entretien que je réclame de vous.
Et comme Eodolphe gardait le silence.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle, les choses que j'ai à vous dire n'ont point d'intérêt pour moi seule, et peut-être me serez-vous reconnaissant vous-même de l'empressement que j'ai mis à venir vers- vous.
Rodolphe regarda la comtesse avec étonnement. Vag-uement. . . il soupçonnait le but de sa démarche, et pensait bien qu'elle visait surtout la rencontre du lendemain. Mais quel sens mystérieux attribuer à ses dernières paroles, et comment admettre qu'il pût être jamais question de reconnaissance entre la comtesse et lui!
— Je ne m'attendais pas à rencontrer chez moi Mme la comtesse de Frontenay, répondit-il, avec un air d'embarras; seulement, je crois deviner le motif de votre démarche, et quoiqu'il me semble difficile que nous puis-
sions nous entendre, je suis prêt cependant à vous écouter.
La comtesse se tut un moment. . . Ce qui se passait en elle se comprend mieux qu'il ne peut s'expliquer ; son legard s'attadiait avec une étrange fixité sur le visage de Iiodolphe, et quoiqu'elle fit, en dépit de l'inquiétude mortelle qui la dévorait, elle ne parvenait pas à faire taire l'émotion qui s'était emparée d'elle.
— Vous savez pourquoi je suis ici, reprit-elle au bout de quelques secondes.
— Tout au moins, je le soupçonné, répondit Rodolphe.
— (Cette après-midi, vous vous êtes rencontré au Bois avec le comte de Frontenay, et vous l'avez provoqué.
— ^En efïet.
— Vous -devez vous battre avec lui.
— Oui, madame.
I^ comtesse appuya ses deux mains sur son coeur.
— C'est donc vrai ! dit-'elle, en proie au trouble le plus douloureux; moi, je n'y pouvais croire encore, bien (ui'on me l'eût assuré! Mais cette rencontre est impossible ?
Rodolphe eut un amer sourire.
— Et pourquoi donc . . . népliqua-t-il . . . serait-ce par hasard M. le comte de Frontenay qui vous aurait irïfepiré cette démarche. Aurait-il réfléchi depuis tantôt. . . et a-t-il eu l'idée de m' envoyer sa mère à la place des deux témoins que j'atten-ds?
— Ah ! vous ne le croyez pas ! . . . s'écria la comtesse : Lucien est homme d'honneur autant que de courage. . .
— Je compte alors qu'il m'en donnera la preuve ! . . .
— C'est moi. . . moi seule. . . entendez-vous, c'est de mon propre mouvemient que je suis venue ... et il ignore ce que je fais à cette heure . . .
Rodolphe s'inclina.
— 'Je vous crois, madame, dit-il avec une pointe d'iro-
nie; mais je m'étonne, en ce cas, que vous ayez été si bien instruite, et je cherche qui a pu commettre une pareille indiscrétion.
— 'Ne cherchez pas, car je puis vous le dire.
— Qui est-ce donc?
— Une femme !
^i^Mademoiselle Beaulieu, peut-être? interrompit violemment le jeune homme en enveloppant la comtesse m\ d'un regard menaçant.
iCelle-ci pâlit.
A l'ardeur farouche qui s'était tout à coup manifestée sur ses traits, elle comprenait mieux que jamais à quelle implacable résolution elle allait se heurter. — Toutefois, elle se raidit contre sa propre défaillance, et eut la force de sourire.
— îs'on ! répondit-elle . . . non ... ce n'est point mademoiselle Beaulieu.
— 'Cependant.
— C'est une jeune fille qui vous connaît. . . qui vous aime, et à laquelle vous êtes attaché par les liens les plus sacrés.
— 'Quelle énigme.
— ^Bertha ! . . . '
— ^Et elle vous a dit.
— ^Tout, monsieur, elle ne m'a rien caché. Elle tremblait pour vous, autant que je tremblais moi-même pour Lucien, et nos deux amours se sont entendus pour tenter un effort suprême.
Rodolphe fronça le sourcil.
— Bertha a eu tort, dit-il, d'un ton contenu. L'amitié qu'elle me porte s'égare, et je ne l'ai ipoint autorisée à s'entremettre ainsi dans mes affaires d'honneur.
D'ailleurs, ajouta-t-il, du même accent brusque, son imprudence une fois admâse, je m'explique moins encore sous quel sentiment vous aj\^ez agi vous-même en venant me trouver, et quel espoir a pu vous y pousser.
•La comtesse baissa les yeux et ne répondit pas tout de suite. Elle touchait au moment critique de l'entretien qu'elle avait sollicité; et, maintenant, elle n'osait poursuivre. Elle surmonta cependant son hésitation et puisa dans son coeur la force de reprendre.
— Vous avez raison, fit-elle, et je comprends que vous vous étonniez ! C^est qu'aussi, il y a dans votre existefWfe un mvstère qu'on ne vous a point dévoilé encore, et que seule, à cette lieure, je puis vous faire connaître ...
— ^Que dites-vous?
— Vous n'êtes pas le fils d'Hermann.
— ^D'où savez-vous ? . . .
— Q'importe, si c'est vrai !
— ^Ah ! je ne pense pas que M. le comte de Frontenay, dont l'honneur vous est cher, m'oppose l'obscurité de ma naissance pour repousser une rencontre?
— Je n'ai point vu encore Lucien, et ce n'est pas de lui qu'il s'agit.
— De qui donc? alors.
La comtesse leva les mains vers Eodolphe par un geste suppliant.
— 'Ecoutez-moi, monsieur, poursuivit-elle, d'une voix vibrée; écoutez-moi sans colère, avec bienveillance, et attendez que je vous aie dit tout ce que j'ai à vous dire. Depuis que vous avez atteint l'âge d'homme, il a dû vous arriver souvent de chercher à sonder le mystère de votre naissance, et plus d'une fois sans doute, vous avez tenté de soulever le voile qui vous cachait le passé... Eh 1 bien ... si cela est ainsi, il est une image que vous avez dû évoquer dans ce passé sombre et sur laquelle vous aimiez à reporter vos regards ou à reposer votre pensée.
— ^Qui cela? fit Rodolphe avec un tressaillement.
— ^Votre mère.
— Mais, je ne l'ai jamais connue! Hermann ne m'en a jamais parlé, à aucune époque de ma vie elle n'a tenté
de tie manifester à mod, qu'elle abandonnait dans l'indifférence et dans l'oubli.
— Ne croyez pas cela.
— D'où vient alors quelle a attendu jusqu'à ce jour?
— 'C'est que la malheureuse avait été cruellement troonpée, et qu'on lui avait dit que vous étiez mort.
Rodolphe fit un mou.vement.
— Vous la connaifi.sez donc ! . . . interrogea-t-il, mu par un sentiment qu'il ne définissait pas bien encore.
— Oui ! balbutia la comtesse d'une voix faible.
— ^Elle vit ! vous la voyez . . . c'est elle . . . peut-être qui vous envoie ! . . .
Madame de Frontcnay s'empara des mains du jeune homme.
— Oui, c'est cela, dit-elle avec effusion. On lui a dit que vous étiez loyal et bon: elle ne veut pas que vous exposiez vos jours au moment où le hasard vous rend à son amour, et elle a pensé. . .
La comtesse s'arrêta, glacée, et ses deux bras retombèrent inertes le long de son corps.
Un éclat de rire strident et moqueur venait de se faire entendre, et Rodolphe s'était vivement dégagé de son étreinte et avait reculé de deux pas.
— X'achevez pas, de grâce, dit-il, et ne prolongeons pas davantage un entretien dans lequel je seraiis exposé à perdre l'empire que je veux conserver sur moi-anême...
La ruse que vous avez employée ne trom}>erait pas un enfant, et je ne m'y laisserai pas prendre; ne cherchez donc plus à me faire revenir sur une résolution qui est désormais irrévocable' . . et bornez votre rôle de mère à prier Dieu pour qu'il protège votre fils, dans cette rencontre que rien ne saurait empêcher!
Et, après avoir parlé de la sorte, il fit quelques pas comme pour se retirer.
La malheureuse jeta un cri affolé, et se précipitant vers lui, elle se laissa tomber à genoux sur le parquet.
— Arrêtez . . . dit-elle . . . Rodolphe, je vous en conjure, ne parlez pas ainsi!. . . j^hésitais. . . j'avais tort. . . A^ous ne pouviez comprendre ... Il faut que vous connaissiez tout. . . et je veux tout vous dire. . . 0 Rodolphe. . . Rodolphe . . . ayez pitié de moi . . . conseiitez à ni'entendre encore, et songez que votre bonheur mqm-e... le vôtre, entendez-vous, est en jeu à cette heure où je vous parle et vous supplie !
Rodolphe avait suspendu sa marche, et sans qu'il put se rendre compte de ce qu'il éprouvait, il s'était senti Iressaillir jusqu'au plus profond de son coeur.
Il releva doucement la comtesse, la conduisit vers un divan où il la fit asseoir, et prenant place lui-même à ses côtés.
— 'Remettez- vous, madame, lui dit-il plus troublé qu'il n'eût voulu le paraître ; pardonnez-moi, si je vous ai offensée, et cro3^ez qu'il ne dépend pas de moi . . .
La comtesse garda le silence quelques secondes; elle avait pris sa tête dans ses mains et pleurait à chaudes larmes.
Mais elle revint presque aussitôt à la réalité de la situation, et relevant les yeux sur le jeune homme.
— nC'est une douloureuse histoire, dit-elle en reprenant possession d'elle-même, un terrible souA^enir qui pèse encore après vingt-cinq années, sur le coeur de la malheureuse mère. A l'époque dont je parle, ce n'était qu'une enfant ; elle avait seize ans à peine, et vivait seule, presque abandonn'ée, dans une vieille demeure, où son père, homme de plaisir, ne venait la visiter qu'à de longs intervalles. Un jour, un homme passa dans sa solitude; il était jeune comme elle, élégant, hardi, ambitieux; nul ne le connaissait; il portait un nom qu'on n'avait jamais entendu prononcer dans le pays : mais à cet âge, le coeur d'une femme est sans défiance; le mystère ajoute un danger de plus à la séduction, et la pauvre enfant que rien ne protégeait, était fatalement desi-
tinée à succomber, sans même avoir tenté de se défendre. Cest ce qui eut lieu, et elle ne revint à elle, elle ne s'aperçut de la faute qu'elle avait commise, que le jour où elle était perdue!
Ce fut horrible . . . dans son isoleanent, elle n'avait pas un ami à qui se confier. . . il fallait cacher sa honte à tous; il fallait surtout assurer la vie de l'enfant qu'elle allait bientôt mettre au monde.
Alors, elle eut le courage d'aller à son père et de lui avouer toute la vérité. . . elle lui raconta ce qui était arrivé, sans chercher même une excuse dans l'abandon où on l'avait laissée jusqu'alors. Elle espérait qu'un hymen pourrait lui rendre l'honneur, et qu'elle trouverait auprès de son amant, devenu son époux, le bonheur auquel elle croyait encore, ^a désillusion fut complète.
L'homme dont elle demandait à porter le nom, n'é^ tait qu'un misérable aventurier qui n'avait vu dans sa chute qu'un moyen d'atteindre plus sûrement à la fortune; dès le premier entretien, il leva audaeieusement le masque et menaça d'en appeler au scandale, si on repoussait ses prétentions . . . Alors on le chassa honteusement, et le père et la fî,lle restèrent seuls en présence.
Qu'ajouter à cela, que vous ne compreniez déjà?
A peine la pauvre mère fut-elle délivrée, qu'on la sépara cruellement de son enfant, elle n'avait pas même entendu son premier cri, elle ne lui avait pas donné son premier baiser, et quand plus tard elle dem-anda à le voir, ne fût-ce qu'une seconde, on lui répondit qu'il était mort, et que le plus sage était d'oublier jusqu'à son souvenir !
Son désespoir fut poignant. . . elle voulait mourir à son tour ... et demandait chaque jour à Dieu de la rappeler à lui !.. . puis bientôt, ce désespoir se changea en mélancolie sombre. . . elle passait indifférente à travers tgutes les distractions qu'on lui présentait, et accueil-
lait d'un pâle sourire les soins empressés dont on Fentourait.
Cela dura deux ans^, au bout desquels vaincue, sans volonté et sans force, elle se résigna enfin à épouser F'homiiie dont aujourd'hui elle porte le 'nom.
La comtesse se tut un moment et courba le front comone affaissée sous le poids des souvenirs qu'elle venait d'évoquer.
Eodolphe avait écouté avidement le récit qu'elle lui faisait, et plus d'une fois il s'était attendri à la pensée des douleurs que sa mère avait endurées.
Mais il démêlait mal quelle relation pouvait exister entre l'histoire qu'on lui racontait et le but que l'on voulait atteindre, et il avait hâte de voir clair dans les intentions de la comtesse.
Il ne put s'empêcher de faire part de ce qu'il éprouvait.
— Croyez, dit-il, que vos paroles resteront gravées dans mon coeur, et elles ne peuvent qu'augmenter le respect que j'ai voué à la sainte mère qui a tant souffert pour moi. Mais laissez-moi vous dire en même temps que je ne vois pas bien. . .
— ^C'est que je ne vous ai pas tout dit, interrompit la comtesse ; et si vous voulez bien m'accorder encore quelques minutes.
— 'Ah î parlez . . . parlez !
— 'Ce n'est pas dans ce mariage de résignation et de raison que votre mère pouvait espérer trouver un bon^ heur sur lequel, d'ailleurs, elle ne comptait plus. Et pourtant, une année ne s'était pas écoulée qu'elle se reprenait à la vie^ à la confiance, et qu'un nouveau sentiment pénétrait son coeur brisé. Dieu lui avait fait la grâce de devenir mère une seconde fois, et dès lors, son courage se releva, elle se sentit comme pardonnée, et se réfugia dans cette maternité comme en une forteresse, où les mauvais souvenirs ne pourraient plus l'atteindre dés-
ormais. Elle n'oubliait pas cependant le cher petit être (]ui lui avait été enlevé, et qui était mort, et reporta sur son nouvel enfant tout l'amour, tout le dévouement dont son âme était pleine. Elle ne se pos&édait pas, et pendant de longues années, rien ne vint altérer la sérénité de ses joies maternelles. Mais, liélas ! c'était trop de bonheur aussi ... et cela ne devait pas durer.
— -Comiment ! fit Eodolphe en se rapprochant.
— Un jour, au moment où elle croyait en avoir fini avec son passé coupable, elle rencontra par hasard^ sur sa route ...
— ^Qui donc ... - ~
— ^L'aventurier ! . . . il avait disparu depuis longtemps. Elle croyait ne jamais le revoir.
— Et il revenait!
— ^Oui ! . . . il revenait !
— 'Le misérable!
— Vous comprenez, n'est-ce ]>as, quelle épouvante s'empara de la malheureuse f em me ! . . . Ce n'est pas pour elle qu'elle craignait; mais elle se sentit glacée jusqu'aux os en songeant que la vie de son enfant allait être menacée.
— ^Pauvre mère !
— Ah ! plaignez-la ! . . . oui . . . plaignez-la, car ce qu'elle redoutait n'était rien auprès de Fefïroyable malheur qui devait la frapper.
— 'Que dites-vous...
— Une chose impossible . . . insensée . . . que n'inventerait pas même un cerveau troublé de folie.
— ^Mais qu'est-ce donc ? . . .
— Tout à l'heure on est venu lui apprendre que ce fils qu'elle n'espérait plus revoir jamais avait été par miracle conservé à son amour . . . qu'il était vivant, digne d'elle, et qu'il pourrait reprendre la place légitime dans son coeur maternel.
—Eh bien?
— Mais en même temps on lui annonait que les jours de son enfant étaient menacés, qu'elle ne le retrouvait que pour le re|>erdre de nouveau: qu'enfin, demain, il allait jouer sa vie dans une rencontre fratricide.
— -Madame ! . . . fit Rodolphe se levant d'un bond.
— ^Oui, fratricide ! . . . entendez- vous . . . continua la comtesse. Car l'adversaire de ce fils bien-aimé. . . celui qu'il peut tuer ou qui peut le tuer, c'est. . .
— ^Achevez !
— C'est son frère ! . . .
Rodolphe jeta un cri effaré et cacha sa tête dans ses mains.
Il s'attendait si peu à cette révélation qu'il se demandait avec épouvante s'il était bien éveillé ou s'il n'était pas le jouet d'un horrible cauchemar.
Lucien de Frontenay, son rival d'hier, son adversaire demain . . . c'était son :^ère ! . . .
Et la comitesse qui était M, suppliante, accablée, osant à peine lever les yeux sur lui.
Tout son coeur se déchira à cette pensée, et obéissant à un sentiment qui emportait sa volonté même, il se laissa tomber à ses pieds, et lui tendit les mains.
— 'Oh ! pardonnez-moi ! pardonnez-moi, dit-il d'une voix 'brisée, vous êtes la meilleure des mères, et disposez de moi comme du fils le plus respectueux.
— ^Rodolphe ! mon Rodolphe ! balbutia la comtesse folle de joie.
Et comme deux larmes attendries coulaient en ce moment sur les joues de son fils, elle l'attira sur sa poitrine et l'y tint quelques secondes étroitement serré dans l'effusion d'une ivresse sans norni'. ,
— ^Ah ! vous ne souffrirez plus, voulut dire Rodolphe.
La mère eut un sourire radieux.
— ^Est-ce que j'ai souffert, interrompit-elle vivement, est-ce que j'ai pleuré! Est-il possible désormais que le malheur puisse me menacer; puisque tu m'es rendu et
que te voilà dans mes bras ! . . . ô Eodolphe, mon enfant, tu m'aimeras, n'est-ce pas ? . . . Tu ne me quitteras plus. Nous vivrons l'un près de l'autre. Songe donc, il faut que tu me rendes dans l'a/venir ces vingt-cinq années de bonheur que tu dois à ta mère ! Ta mère ! . . . Bntendstu ? . . . Comprends-tu ? . . .
Et, tout en parlant, elle l'étreignait entre ses bras et prenait des intonations douces et tendres comme si elle se fut adressée à un enfant.
A un moanent pourtant, elle tressaillit et proféra une plainte douloureuse.
Une ombre venait de passer sur le front de Rodolphe.
— 'Qu'as-tu ! interrogea-t-elle, et pourquoi ce pli soucieux sur ton front?
Rodolphe voulut se dérober à cette question, et il esquissa un sourire.
— ^Ce n'est rien, dit-il avec effort, une ombre qui passe eur mon bonheur ; c'est la dernière, demain ce sera fini.
iMme de Frontenay comprit toutes les réticences de Rodolphe, et son coeur se serra.
— ^Pauvre et cher enfaait, dit-elle émue d'une douce pitié ... Tu souffres, — moi, je n'y songeais plus ! J'étais si heureuse.
— Vous le serez toujours désormais, et jamais un chagrin ne vous viendra de moi.
— Ah î tu es bon.
— Et je vous aime ! et je suis prêt pour vous. . . à tous les sacrifices.
La comtesse ne répondit pas tout de suite.
La pendule venait de sonner minuit. Il était temps de se retirer, et elle ne pouvait s'y résider.
Et puis un autre souci lui était venu.
Elle se leva.
— Vous partez ! dit Rodolphe.
— Il le faut, répondit la comtesse. Maintenant nous nous verrons souvent, tous les jours. . . Nous avons à
causer longuement. Mais avant de partir, laisse-moi t'adreseer une prière.
— Parlez ! parlez !
— Tu sais tout, tu connais le passé. . . et je t'ai dit que j'avais deux enfants que j'aime d'un égal amour.
— Chère mère î
— Eh bien, un doute affreux me reste, qui jette en mon coeur une dernière appréhension.
— ^Laquelle ?
— Lucien.
— Le comte de Frontenay.
— Non, ton frère, qui doit devenir ton ami . . .
— Lui ! . . . le mari de Mlle Lucy Beaulieu !
Et une contraction nerveuse tordit la lèvre de Rodolphe pendant qu'il prononçait ce nom.
Mais il réagit aussitôt contre cette impression.
— Partez sans craiiite ! dit-il avec un triste sourire ; je serai courageux, je vous le promets, et croyez que votre bonheur me sera désormais plus cher que le mien ! . . .
La comtesse l'attira de nouveau dans ses bras par un mouvement plein d'une reconaissance attendrie; puis, ramenant son voile sur son front, elle gagna la porte à pas rapides, et disparut après lui avoir adressé un dernier regard.
Ele rentra à l'hôtel ivre de joie.
Dieu la comblait. Elle riait maintenant des terreurs sous lesquelles ele avait faili succomber, et se demandait quel malheur pourrait jamais l'atteindre entre Lucien et Eodolpre, ses deux enfants réconciliés.
Elle eût voulu dire son bonheur au monde entier.
Sa femme de chambre l'attendait . . elle vint vivement à sa rencontre.
— ^Voyez Jean à l'instant, fit la comtesse, et qu'il dise à M. le comte que je désire lui parler.
La jeune camériste s'éloigna et revint peu après.
— Eh bien ! interrogea la comtesse.
—-M. le comte n'est point encore rentré, dépondit la femme de chambre, mais Jean est prévenu, et dès qu'il sera de retour. . .
— ^C'est bien. . . cela suffit. . . il ne peut tarder. . . je vais l'attendre.
La comtesse s'assit sur une chaise longue auprès du feu, et se prit à rêver.
Jamais elle n'avait éprouvé une telle plénitude de bonheur ; elle prenait un âpre plaisir à repasser, dans son esprit, toutes les épreuves qu'elle avait supportées, et à défier, pour ainsi dire, le malheur qui semblait vaincu à son tour.
Lucien ne courait plus aucun danger. Il était aimé; au premier jour, il deviendrait l'époux de la femme dont il avait fait choix, et la comtesse pourrait se consacrer toute entière au bonheur de son autre enfant.
Rodolphe ! . . .
■Comme elle l'aimait à cette heure, avec quelles tendres effusions elle évoquait son image, comme elle se l)romettait de lui rendre, dans l'ayenir, toutes les joies qui avaient manqué à son passé !
Dieu merci, tout était fini ! . . . Désormais, Rodolphe ne la quitterait plus... il vivrait là ses côtés, aimant, dévoué, soumis, elle lui choisirait une femme digne de lui, et qui lui ferait oublier l'amertume du passé.
L'heure s'écoulait rapide dans ces rêr^^eries ... et l'heureuse mère perdue dans l'immensité de sa joie, semblait ne plus penser à autre chose !
Tout à coup elle fressaillit, et se pencha vers la cheminée.
Deux heures venaient de sonner à la pendule . . . Deux heures! et Lucien n'était pas rentré.
Elle sonna violemment.
— iM. le comte ? demanda-t-elle avec un pli sombre sur le front.
— ^M. le comte n'est pas rentré ! . . . répondit la femme de chaanbre qui était accourue.
— 'Mais, il est deux heures.
— Oui, madame.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Madame la comtesse désire-t-elle que Jean continue d'attendre ?
Madame de Frontenay eut un serrement de coeur.
— ^Xon, mon enfant ! répondit-elle . . . non . . . allez reposer . . . 'M. le comte s'est peut-être rendu au cercle où il est retenu ... Je remettrai à demain à lui parler.
La jeune camériste se retira. . .
-Ce retard était singulier . . . inexplicable . . . tout à fait contraire aux habitudes que le comte avait prises depuis quelque temps. Mais, atprès tout, il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter outre mesure.
C'est ce que se dit la comtesse, et pourtant, une inquiétude sourde avait pénétré son coeur . . . pendant longtemps encore, elle appela vainement le sommeil, et ce ne fut guère que vers l'aube qu'elle put goûter un peu de repos.
Quand elle se réveilla, la femime de chambre était près de son lit.
— ^Le comte ? domanda-t-elle rendue tout à coup à ses appréhensions m aternelles.
— ^^r. le comte n'a point paru à l'hôtel! i-épondit la camériste.
La comtesse sauta à bas de son lit.
— Lucien n'est pas rentré, balbutia-t-elle, et il n'a rien fait dire ! . . . mon Dieu, qu'est-il donc arrivé ?
En parlant ainsi, elle s'habillait à la hâte.
— 'Et personne personne ! . . . disait-elle, les traits bouleversés . . .
— Pardon, madame . . . interrompit la femme de chambre. . . mais il y a là, depuis une bonne demi heu-
re, un homme qui a demandé à parler à ISlsme la comtesse.
— Quel est cet homme?
— Il a dit qu'il s'appelait Lippari.
— ^Le baron ? . . .
— Oui, madame.
— Ah ! qu'il vienne ! . . . à l'instant ! . . .
La comtesse achevait à peine de parler que la porte s'ouvrait et que le baron entrait dans la chambre.
— Vous, c'est vous ! dit la comtesse en se rejetant en arrière. Je ne m'étais donc pas trompée, et Dieu ne m'a point pardonné, puisque je devais vous revoir un jour.
Le baron s'avançait lentement; un sourire plein d'ironie relevait le coin de sa lèvre; -soîi oeil brillait d'une flamme ardente. Il s'arrêta â quelques pas de la comtesse.
— Je constate avec une réelle satisfaction, répondit-il, que le pas^é est encore présent à votre mémoire, et que vous n'hésitez pas à reconnaître vos amis ...
— ^Ah î la haine que je vous ai vouée est trop vivace loujours, pour que je vous oublie jamais!
-^e ne demande pas autre chose.
— Je retrouve, d'ailleurs, en vous la même audace, et si j'avais pu douter . . .
— Je ne cherche pas à dissimuler, interrompit le baron; je viens à vous sans masque, et j'espère que nous pourrons nous entendre sans qu'il soit nécessaire de faire appel à des souvenirs qui paraissent avoir laissé dans votre esprit une trop pénible impression.
La comtesse regarda son interlocuteur avec étonnement :
— ^Que me voulez-vous donc? interrogea- t-elle avidement.
— Peu de chose en réalité, répondit le baron, et rien surtout que le coeur d'une mère puisse repousser. . . .
Car, si vous vous souvenez encore; moi, je n'ai pas oublié non plus, et il y a dans notre passé commun un-e date où nous devons fatalement nous retrouver.
— ^Que dites-vous !
— Je dis que M. Lucien de Frontenay n'est pas votre seul enfant, et qu'il est temps peut-être de nous occuper un peu du fils que votre amour m'a donné.
— Ne m'avez-vous pas affirmé qu'il était mort ?
— ^J'avais intérêt à le laisser croire ...
— Dans quel but ? . . .
— EJi ! on ne sait pas . . . votre père était rigide . . . Au moment où vous avez dû épouser le comte de Frontenay, on lui avait inspiré quelques doutes ... et il n'eût pas hésité là faire disparaître cette preuve vivante du déshonneur de sa fille.
— Infamie ! . . .
— 'J'ai donc agi avec prudence, et je comptais qu'un jour vous pourriez m'être reconnaissante de la ruse à laquelle j'avais eu recours.
— Enfin, quelle est votre intention ! Pourquoi êtesvous venu me trouver aujourd'hui?
— Je vous ai dit que notre fils était vivant, et vous demandez comment je suis ici ! Eih bien ! . . . écoutezmoi, madame^ et rappelez-vous quel homme je suis, pour ne point ^T>us tromper davantage sur les paroles que vous allez entendre!. . . — iCe fils s'appelle Rodolphe, et vous avez dû le rencontrer quelquefois; il aime Mlle Beaulieu que Lucien doit épouser, et je veux, -entendezvous, je veux qu'avant un moi-s, Rodolphe, devenu le l'ils aîné de la comtesse de Frontenay, reprenne auprès de sa mère la place qui lui appartient.
En parlant de la ^orte, le baron enveloppa la comtesse d'un regard où la menace dominait.
A sa profonde stupéfaction, la comtesse eut un sourire radieux, et son visage sembla s'illuminer tout .\ coup.
— Pauvre et cher Rodolphe, balbutia-t-elle, tu n'as pas encore bu toute Tamertume que la réalité te réserve, et il te restait d'être calomnié par le seul homme qui devrait te défendre.
— Que signifie?... murmura Lippari, un moment troublé.
— ^Cela signifie, répondit Mme de Frontenay, que j'ai vu Rodolphe ! . . . Que je l'ai tenu tout à l'heure, ému, aimant, dévoué, dans mes bras, et qu'il n'a plus d'autre pensée, d'autre amour, que sa mère.
— Vous l'avez vu ! s'écria le baron.
— Ah ! regardez-moi donc !
— ^Et vous lui avez dit qui était son père !
La comtesse eut un frisson, et son visage s'assombrit.
— Xon ! . . . répondit-elle. Je n'ai pas voulu mettre cette ombre dans sa "joie. Mais sa pitié filiale a compris qu'il y avait une honte sur son berceau. . . et le cher enfant s'est tu de iJeuT de faire rougir sa mère.
Le baron s'inclina ironiquement.
— ^C'est à merveille ! dit-il, et vraiment il m'est pénible de troubler ime obscurité aussi touchante... seulement le dernier mot n'est pas dit, et c'est bien à regret, je vous jure. . .
— Que prétendez-vous, interrompit vivement la comtesse; espérez-vous reprendre une fois encore ce fils que Dieu m'a rendu ? Ah ! . . ce serait impie, «i ce n'était insensé; il m'aime, entendez- vous. Ses larmes, ses caresses, son émotion ; une mère ne se tromi^e pas à cela. . . Aucune puissance humaine ne pourra désormais l'arracher de mes bras ou l'enlever à mon amour.
Le baron protesta du geste.
— Aussi, dit-il, ne tenterai-je rien de semblable.
— Que ferez-vous?
— Quelque chose de plus simple.
— Quoi ?. . . parlez. . . Mon Dieu ! voilà que mes terreurs me reprennent.
Lippari se pencha vers la comtesse.
— Voyons, dit-il, quoi qu'il soit de bien bonne heure peut-être, savez- vous déjà que M. le comte Lucien de Frontenay n'est pas rentré cette nuit à Fhôtel . . .
— 'Vous saA'ez cela.
— Je sais cela et bien d'autres choses enc-ore.
— On vous a parlé de lui.
— Précisément.
— On vous a dit où il était.
— Pardieu !
— Ah ! . . . par pitié . . . Monsieur. . .
Elle voulut prendre les mains de Lippari. €e dernier la repoussa doucement.
— M. Lucien de Frontenay est en lieu sûr, dit-il, et pour le moment, il ne court aucun danger ! mais n'oubliez pas que sa vie est suspendue aux résolutions que vous allez prendre ... et à la moindre indiscrétion, à la moindre imprudence, ce serait fait de lui.
— Ce que vous faites là est infâme ! s'écria la comtesso.
— Possible. . . et je ne me défends pas. . . toutefois, vous êtes avertie, et ne vous en prenez qu'à vous-même s'il arrive mallieur à M. le comte.
Et comme en finissant, Lippari se dirigeait vers la porte, la comtesse y courut elle-même, et se dressa devant lui menaçante.
— Xon ! non ! dit-elle d'une voix pleine de violence et de désordre . . . Tous ne sortirez pas d'ici ... je vais appeler à l'aide ... on viendra à mon «secours ... et je vous livrerai à la justice.
— -A votre aise, réplique le baron, et pendant que vous me ferez arrêter, si tant est que vous y réussissiez, M. le comte de Frontenay. . .
— Lucien !
— ^Vous comprenez?
— Oh ! le misérable ! le misérable !
Et succombant sous le poids de toutes ces émotions, la malheureuse comtesse s'affaissa évanouie sur le divan.
Le baron Lippari profita de ce répit pour disparaître.
Quand Mme de Frontenay revint à elle^ sa feraane de chambre était près d'elle. . . et derrière la femme de chambre se tenait un hoiinme qu'il lui sembla avoir vu déjà, et quelle ne reconn\it pas tout de suite.
— ^Quel est cet homme ? . . . demanda-t-elle avec un dernier frisson.
L'inconnu salua avec humilité.
— 'Madame la comtesse ne se souvient pas de moi, ditil en souriant, et pourtant, elle m'a déjà vu.
— -C'est possible. . . mais je suis si troublée. . . si terrifiée plutôt, qu'en vérité. . . qui êtes-vous?. . .
— Secrétain . . .
— 'L'agent de M. 'Saurin.
— Lui-même !
La comtesse se leva : le nom àe cet homme la rejetait dans' un autre ordre d'idées, et une sorte de vague espoir pénétra son coeur.
— ^C'est M .Saurin qui vous envoie? interrogea-t-elle vivement.
— ^Oui, madame.
— *Sait-il que mon fils a disparu. . . cette nuit?
— Il l'ignorait, et je viens de l'apprendre moi-même à l'instant; mais peut-être y a-t-il entre l'objet de ma visite, et la disparition de M. le comte une de ces coïncidences que certains philosophes s'accordent à ne pas considérer comane le pur effet du hasard.
— De quoi s'agit-il donc?
M. Secrétain tira de sa poche un porte-cigares qu'il présenta à la comtesse.
iCelle-ci jeta un cri.
-^iAh ! ah ! fit l'agent. . . ceci est d'un bon augure. . . vous reconnaissez l'objet?
— Parfaitement. ^
— Il appartient bien à M. le comte ?
— ^Voioi ses initiales et les armes de notre famille.
La duchesse n'acheva pas.
Tout- à coup elle devint pâle comme un suaire et ses doigts se crispèrent .sur le porte-cigares.
— Qu'y a-t-il? demanda Secrétain.
— Là ! là ! voj'^ez ce sang . . . Ah ! ils l'ont tué ... Il est mort . . . Mon Dieu ! . . .
Secrétain remua la tête en signe de dénégation. ■ — Eih ! non ! non . . . rassurez-vous, madame, dit-il, nous ne croyons, ni M. Saurin, ni moi, qu'il y ait lieu de redouter un pareil malheur.
— Cependant. . .
— ^11 y a eu lutte, c'est certain. Mais nous avons des raisons de croire que l'on ne voulait pas attenter aux jours de imonsieur le comte. . . Il s'agit d'un enlèvement non d'un assassinat ... et dans cette h3q30 thèse, j'ai besoin d'apprendre de Mme la ooantesse. . .
— ^Quoi? que puis- je vous dire pour vous éclairer?
— 'Pouvez-vous nous dire en quel endroit M. de Frontenay a passié sa soirée d'hier?
— 'Mais je l'ai laissé chez M. Beaulieu.
— ^Rue de la Chaussée-d'Antin ?
— 'C'est cela.
— 'A quelle heure?
— ^Vers dix heures.
— 'Ainsi, au moment où vous l'avez quitté, il se trouvait chez M. Beaulieu ?
— ^Précisément.
— Et il n'a point dit qu'il dût aller . . .
— Il devait rentrer 'à l'hôtel. . . Depuis plusieurs mois le comte a cessé de fréquenter son cercle ... et à moins qu'une circonstance particulière . . .
— ^Ce n'est pas probable. Seulement ce renseignement suffit pour le moment ; nous prendrons notre piste de la Chaussée-d'Antin, et j'espère. . .
— Ail ! vous viendrez me dire . . .
— ^Je vous le promets. Du reste, dès à présent, nous sommes aussi vivement intéressés que madame la comtesse. Il y a là guet-apens ... et il faudra que nous sachions . . .
— X'épargnez rien, monsieur, et ne perdez pas de temps.
— Dès ce soir, je viendrai sans doute vous apporter des nouvelles rassurantes.
Et M. Secrétadn s'éloigna laissant la comtesse livrée aux appréhensions les plus poignantes.
Or, pendant que cela avait lieu chez madame de Frolitenay, il est important de raconter au lecteur ce qui s'était passé chez Eodolphe à la suite de sa conversation avec madame la comtesse.
Une fois seul, Rodolphe était resté quelques heures comme anéanti sous la révélation qui venait de lui être faite.
Désormais, il ne serait plus isolé dans la vie ! il avait line mère qui l'aimait ! et qu'il se sentait disposé luimême à entourer de l'affection la plus tendre et la plus dévouée.
Pauvre et excellente mère ! — Il comprenait, en se rappelant son propre isolement combien elle avait dû souffrir dans la vie sans espoir qu'on lui avait faite,, et il se reprochait presque de ne pas s'être montré plus attendri et plus aimant.
Puis, la pente de son émotion l'emportant à travers le passé, jusque dans les aspirations de l'avenir, il s'arrêtait à supputer quel sort lui était réservé, et ce qui l'attendait au lendemain de cette révélation.
Et alors, pour la première fois, une autre image passait dans son rêve.
Lucy allait devenir la femme de son frère, le comte de Frontenay !
A cette perspective, une ombre glissait devant ses yeux, et son coeur se soulevait. Il entendait de sourdes révoltes gronder dans sa poitrine !
Certes, il était bien résolu à ne rien tenter qui pût
compromettre le bonheur de la comtesse. Son parti était irrévocablement pris^ et, dût-il s'éloigner, quitter la France, il ne devait pas hésiter. Mais quoi !
Il lui était bien permis, à lui, pauvre désihérité, de se plaindre de la vie et de songer que le lot qui lui était échu en partage était particulièrement accablant et amer !
Qu'avait-il fait cependant, pour que le hasard lui eût imposé une destinée si lourde? Pourquoi Lucien avait-il tous les bonheurs ?
Quand ces pensées l'assaillaient, un farouche édair traversait le regard de Eodolphe, ses poings se crispaient, sa bouche se tordait avec rage . . .
Et de singulières tentations lui venaient.
Pourquoi, après tout, ne demanderait-il pas a la vie ces jouissances dont les autres s'étaient rassa&ies avant lui? pourquoi n'irait-il pas là son tour tremper sa lèvre à cette coupe des plaisirs parisiens, où il devait peut-être trouver l'oubli dans la satiété! 'Qui le retenait? Quel sentiment serait assez puissant pour l'arrêter, lui, l'enfant né du hasard, et que la société avait si longtemps rejeté de son sein ?
Il passa une partie de la nuit dans ces rêves pleins de désordre, et, comme la comtesse, il ne put goûter de repos que le imatin, quand, brisé de fatigue, saturé c|^motion, il alla enfin se jeter sur son lit.
Le lendemain, il se leva moins agité.
TjC sommeil avait calmé son sang, d'autres idées plus saines s'étaient emparées de son esprit, et s'il n'était pas tout à fait encore revenu à lui-même, du moins pritil certaines résolutions qui devaient lui ouvrir l'entrée d'une vie nouvelle.
Et d'abord, il songeait au baron Lippari.
Dans l'entraînement d'un amour qui lui enlevait sa liberté d'esprit, il avait accepté dé cet homme tout ce
qu'il lui offrait, sans se demander ni qui il était, ni quel but mystérieux il poursuivait.
L'intervention du baron servait trop bien ses projets pour que la pensée lui fût venue de la repousser. Mais à cette heure, il ne lui convenait plus de continuer de semblables relations sans appeler la lumière sur ce qu'elles présentaient d'obscur et d'inavouable, et son premier mouvement fut de provoquer sans retard une explication catégorique.
Il s'habilla donc à la hâte, déjeuna soninnairement et envoya son valet de chambre s'informer auprès de Lippari s'il pouvait le recevoir.
La réponse ne se fit pas longtemps attendre.
Dix minutes plus tard, le baron se présentait luimême chez Rodolphe.
Il quittait la comtesse de Frontenay, et son visage ne gardait rien des impressions qu'il en rapportait.
— 'Vous m'avez fait demander, dit-il d'un ton enjoué ; je venais ide rentrer ... et j'ai voulu vous épargner l'ennui d'un dérangement... Vous avez à me parler, me voici prêt à vous écouter. Dites-moi vite de quoi il s'agit.
Rodolphe indiqua un siège à son interlocuteur, et luimême s'assit à ses côtés.
— tCe que j'ai â vous dire, répondit-il, j'aurais dû déjà \ous en faire part; mais j'étais tellement tounnenté d'autres préoccupations, qu'en vérité, je me croyais presque excusable de im'être tu jusqu'à présent.
— ^De quoi s'agit-il donc?
— Vous n'avez pas ouhlié, sans doute, la rencontre à la suite de laquelle je suis venu habiter cet appartement, non plus que les paroles que vous m'avez dites ce jourlà.
— A Dieu ne plaise, -qiie je l'oublie jamais, et je suis prêt à vous les répéter, si vous-même . . .
— 'C'est inutile... J'aimais mademoiselle Beaulieu
d'un amour qui m'enlevait toute raison, vous m'offrîtes la chance inespérée de devenir son époux, et j'acceptai sans prendre le temps de m'enquérir des moyens à l'aide desquels vous espériez ce but.
—Eh bien?
— Eii bien... depuis j'ai réfiéclii.
—Ah! ah...
— ^La situation que vous m'avez faite, acceptable dans les circonstances où elle s'est offerte, deviendrait inavouable si elle se prolongeait plus longtemps... et je suis bien décidé...
— 'A ne plus continuer d'accepter ce que je fais pour vous?
— O'est cela.
— Alors, vous renoncez à mademoiselle Beaulieu?
— J'y renonce ! . . .
— Vous ne l'aimez plus?
— Je ne dis point cela.
— ^Enfin, vous vous résignez à la voir devenir, au premier jour, la femme du comte de Frontenay ?
Rodolphe proféra un cri aussitôt .étouffé.
— Soit soit ! dit-il, les dents serrées ... je me soumets à tout, entendez-vous ! et si cela doit être, si cet hymen doit s'accomplir, je n'ai point besoin, je crois inutile de vous faire connaître les raisons qui m'ont amené â cette résignation.
Le baron approuva du geste.
— Sans doute, sans doute,, répondit-il d'un ton railleur, et cette confidence serait d'ailleurs superflue, attendu que ces raisons que vous prétendez me cacher, je les connais.
— Yous les connaissez ! fit Rodolphe avec un haut le corps.
— 'Eh ! parbleu ! ne vous ai- je pas dit que je savais bien des choses, et je me douais, au surplus, que cela finirait ainsi.
— 'Cependant ...
— 'Cependant, mon jeune ami, vous avez vu la comtesse cette nuit?
— ^Qui vous Ta dit?
— Elle-même.
— ^Et vous a-t-elle fait connaître aussi...
- — ^Elle ne m'a rien caché des aveux qu'elle a fait^... elle vous a révélé le secret de votre naissance, et vous devez savoir à cette heure que le comte Lucien de Frontenay est votre frère.
Eodolphe fit un mouvement.
D'où venait que cet homme connaissait si bien ce qui le concernait ? . . . quel lien d'intimité assez puissant l'unissait à la comtesse pour que celle-ci ne craignit pas de lui confier de pareils secrets ? . . . Il hésitait à comprendre et se sentait tourmenté de vagues appréhensions.
Il voulut réfléchir; Lippari ne lui en laissa pas le temps.
— 'Vous voyez que je vous ai pas trompé, reprit-il au bout d'un instant, et cela doit vous disposer à écouter favorablement ce qui me reste à vous dire.
— Qu'est-ce donc ? demanda Rodolphe.
— Vous me rappeliez tout; 'à l'heure l'engagement que .j'ai pris eôv^ers vous, lors de notre rencontre au bois de Boulogne; je vous ai promis alors que vous seriez l'époux de mademoiselle Lucy Beaulieu, et je vous réitère ici ma promesse...
— 'Mais le comte ?
— he comte n'y .mettra aucun obstacle, et votre mère prendra l'initiative des démarches à faire dans ce but.
— Vous raillez, sans doute?
— ^Pas le moins du imonde.
— J'ai juré à la comtesse que je renoncerais à toute prétention, et que je me résignerais à voir le comte devenir l'époux de mademoiselle Beaulieu.
— 'Ça, c'est d'un bon coeur ! Mais je vous répète que vous n'aurez qu'à vous laisser faire.
— Je ne comprends plus.
— Je vais essayer de me faire comprendre. Lucien de Frontenay aime mademoiselle Beaulieu, et celle-ci ne se caohe pas de l'amour qu'elle lui porte.
— ^Après... après...
— iLeur union est décidée, et elle doit avoir lieu prochainement. ,
— Bh bien?
— Seulement il peut se produire tel incident qui remette tout en question.
— 'Quel incident?
— Je viens d'apprendre que le comte Lucien de Frontenay .avait disparu.
— 'C'est impossible... la comtesse...
— ^L'enlèvement est de cette nuit; la comtesse l'ignorait quand elle est venue vous trouver.
— Et il a disparu ?
— ^Du .moins, n'est-il pas entré à l'hôtel; sa mère se désole, et g 'ai tout lieu de croire que la police met, en ce moment, tout en oeuvre pour le retrouver.
Eodolphe haussa les épaules et fit un geste d'incrédulité.
— Il m'est im.poôsible, répliqua-t-il, d'accorder à cet incident l'importance que vous prétendez lui donner... le comte est jeune ; il aura passé la nuit au cercle ; mieux encore, il aura soupe avec quelques-uns de ses amis, sous prétexte, comme on dit, d'enterrer sa vie de garçon... peut-être est-il rentré déjà chez la comtesse... et tout votre échafaudage de suppositions . . .
Le baron remua lentement la tête.
— Oroyez-en ce que vous voudrez, dit-il, moi, j'ai des raisons de penser qu'il en est autrement.
— ^Pourquoi, quelles raisons ?
— Je viens de vous annoncer que la police est sur pied.
—Bh bien?...
— Eh bien ! elle sait déjà, à n'en pas douter, qu'il y a eu guet-apens.
— ^Vous en êtes sûr?
— iComnie de mon existence même...
— 'Mais qui peut eu vouloir au comte ? Il n'a pas d'ennemis... tout au plus quelques envieux. On n'enlève pas un liomme, à notre époque, pour des motifs aussi futiles, et le temps des disparitions mystérieuses est passé.
— Vous croyez? ;
— -On le rétrouvera.
— Et qui dit le contraire ! Seulement, on le retrouvera vivant... ou mort!...
— iMort! répéta Rodolpre, qui, malgré lui, frissonna.
Le baron se pencha à son oreille.
— 'Et s'il meurt... continua-t-il, si le hasard ou la fatalité veut qu'il soit ainsi ravi à l'amour de sa mère et de sa fiancée ... ne voyez-vous pas quel changement cette catastrophe peut amener dans votre situation, et ce qu'il 3^ a d'es^3oir pour vous dans cette supposition.
Rodolphe se rejeta brusquement en arrière, et son re- , gard s'attacha avec effroi sur son interlocuteur.
— Horrible! c'est horrible! s'écria-t-il, hors de lui... et vous avez pensé...
— ^Qu'y a-t-il là de si effrayant?... pourquoi repousseriez-vous cette chance due à un maMieur dont, après tout vous n'êtes pas coupable? Songez que vous seriez dès lors le seul héritier dès Frontenay... qu'-à votre fortune personnelle qui serait considérable, viendrait se joindre celle de mademoiselle Beaulieu qui ne l'est pas moins ! et cette perspective n'est pas de celles que l'on •doive repousser sans réflexion!
Pendant que le baron parlait^ Rodolphe s'était remis à parcourir la chambre avec agitation.
I>éjà une pensée nouvelle l'avait saisi avec un autorité souveraine, et il entrevoyait mille choses qui étaient restées confuses ou cachées jusqu'alors.
De temps à autre, il s'arrêtait pour plonger son regard frémissant sur le baron, et une flamme ardente passait alors sous sa paupière qui battait.
Enfin, il alla se jeter sur un fauteuil auprès duquel Lippari se tenait debout, attendant vraisemblablement Il ne réponse.
— Oui ! oui ! balbutia-t-il . . . Que sait ? J'ai tort peutêtre, mais dans le premier moment.
— 'Cela fait toujours cet effet-là . . . interrompit le baron... seulement à la réflexion...
— 'C'est cela.
— Donc, vous avez compris.
— ^Sans doute...
— Une catastrophe . . . qui rendrait définitive la disparition de votre rival...
— ^Apporterait des chances à la satisfaction de mon amour.
— N^est-ce pas?
— Vous avez raison...
Eodolphe se releva — il était fort pâle Une sueur
froide perlait à son front et le glaçait ... il entendait le sang affluer à son coeur jusqu'à l'étouffer . . .
Lippari lui prit la main... il le laissa faire.
— Allons, lui dit le baron, vous voilà tout à fait raisonnable... vous irez voir la comtesse... ne lui dites rien de ce que je viens de vous confier... et, ce soir, venez souper avec moi...
— Où cela ?
— ^Chez Rose...
— ^Vous voulez que j'aille chez cette fille...
Le baron sourit.
— Vous nïgnorez pas qu'elle vous aime... réponditil. Je lui ai dit que vous étiez libre ... et pendant Finterrègne . . .
Rodolphe fit un violent effort sur lui-même pour demeurer calme.
— Soit ? fit-il, soit ! vous faites de moi ce que vous voulez, mais il me semble qu'en ce moment, j'ai perdu toute volonté.
— A ce soir, alors.
— A ce soir . . . oui ... je serai exact.
Le baron s'éloigna.
Rodolphe l'accompagna jusqu'à la porte, et quand il l'eut fennec derrière lui, il se détourna avec horreur, et prit sa tête dans ses mains.
— 'Cet homme ! cet homme ! murmura-t-il : oui, certes, je serai exact, et avant que la nuit soit passée... j'aurai pénétré le secret qu'il cache à tous.
Le soir, vers sept heures, ainsi qu'il s'}' était engagé, Rodolphe se faisait conduire diez mademoiselle Rose Pompon.
(Comme sa voiture atteignait le seuil du petit hôtel, il se rencontra aA'ec le baron Lippari qui arrivait.
Lippari vint à lui la main tendue.
— Voilà qui est parfait, dit-il avec cnjoueanent, vous êtes exact et c'est" d'un bon augure pour l'avenir.
— Je vous l'avais promis, répondit Rodolphe.
— ^Et c'est ce dont je vous loue, mon jeune ami; tenir sa parole n'est pas, à notre époque, chose si fréquente, que je ne tienne à vous en féliciter... et puis, à vrai dire, je craignais que vous ne vinssiez pas.
— Pourquoi donc ?
— Eh î le sait-on, j'ai remarqué une certaine hésitation tantôt, dans votre attitude, et je redoutais qu'à la réflexion . . .
— 'C'est justement parce que j'ai réfléchi, que me voici.
— A la bonne heure ! j'ajoute que vous avez bien fait, car, de la résolution que vous avez prise, dépendent votre tonheur et votre fortune à venir.
— ^Entrons-nous ! interrompit Rodolphe, en faisant un pas pour quitter le trottoir.
— Entrons ! répondit le baron.
Et ils se dirigèrent vers l'hôtel.
Rose Pompon les attendait; dans l'après-midi, elle
avait été prévenue par Lippari, et s'était préparée à recevoir ses deux hôtes.
— Je n'ai pas besoin de vous rappeler que Eose vous aime ! reprit Lippari, en traversant la cour de l'hôtel ; il y a longtemps que la pauvre enfant ca-che cet amour dédaigné, et c'est avec une véritable ivresse qu'elle a accueilli l'espoir de vous posséder toute une soirée.
— Xous y serons seuls ! objecta Eodolphe.
— Oui et non, répondit le baron.
— 'Comment.
— Xous dînerons seuls ! mais c'est le Jour de Rose . . . et ce soir, il y aura réception.
— .Après tout, cela importe peu.
— Voilà qui est parler! répliqua le baron avec une satisfaction nwn équivoque, et permettez-moi de vous dire que votre tenue m'enchante particulièrement.
— Que voulez-vous dire?
— 'Eh! sans doute, depuis que je vous connais, j'ai souvent déploré, de votre part, cette sorte de détachement des choses du monde où nous allons entrer. Que diable ! il faut être de son siècle, et je constate avec plaisir que vous n'êtes plus le même homme.
— ^Vous trouvez.
— J'en suis ravi ! dans la vie, voyez-vous, il importe de rester toujours supérieur à ce que l'on fait, et 4 vous voir ainsi résolu, je suis désormais assuré qu'aucun obstacle humain ne pourra plus nous arrêter.
Rodolphe s'inclina sans répondre... mais si Lippari l'eût observé attentivement à ce moment, il eût remarqué sur sa lèvre un pli railleur qui ne lui était pas habituel.
Ils venaient de pénétrer dans le vestibule; un valet en livrée les avait débarrassés de leurs pardessus... et ils entrèrent daus le salon du rez-de-chaussée.
Rose Pompon vint au-devant d'eux, le visage épanoui.
— ^Aih ! que c'est bien à vous, et que je vous remercie,
dit-elle en s'adressant à Rodolphe, vrai ! c'est gentil de votre part, et vous me voyez bien heureuse.
— Vous 'me comblez, ma chère enfant, répondit Rodolphe, et croyez ...
— Non! n'expliquez rien, fit la jeune femme, vous voilà, c'est tout ce que je pouvais espérer. Donnez-^moi votre bras, et passons dans la salle à manger.
Quelques secondes après, ils se mettaient à table.
Le dîner fut charmant et Rodolphe y prit un plaisir extrême.
Le baron était un délicieux causeur ; il avait beaucoup voyagé, il vivait à Paris dans un monde, — un demimonde, — ^dont il connaissait tous les mystères et toutes les intrigues; il avait une manière à lui de parler de certaines choses, et ses paradoxes audacieux empruntaient un accent particulier qui n'était pas sans saveur.
Quand à Rose, elle était merveilleusement douée pour donner la réplique à un pareil partenaire. Elle avait cet esprit primesautier des femmes libres que rien ne déconcerte et qui, une fois dégagé de ses dernières entraves, saute et pétille comme le Champagne qui a jeté sa coiffe d'argent au plafond.
Rodolphe, d'ordinaire si cabne et si réservé, était ébloui. Il buvait peu, mais il écoutait et regardait, et les yeux de Rose, ainsi ^que les reparties du baron lui communiquaient une sorte d'ivresse relative.
A un moment, Lippari se leva de table et alla fumer un cigare dans un boudoir voisin.
— Eh bien!. . . il nous lâche! fit la jeune femme avec cet accent que l'on n'entend qu'à Paris.
— ^Vous vous en plaignez ! repartit Rodolphe en souriant.
— Il vous plaît donc que nous restions seuls? interrogea-t-elle.
— 'Sans doute puisque nous avons à causer.
— De quoi ? . . demanda encore la jeune femme en
plongeant son regard effronté dans les yeux de Eodolphe.
Ce dernier allait poursuivre, mai5 la porte de la salle à manger vint à s'ouvrir et un valet entra.
En même temps un timbre retentit et l'on entendit un frou^frou de robes dans l'antichambre.
Rose eut un mouvement de contrariété.
— Voilià les gêneurs qui arrivent, dit-elle, et il faut bien que j'aille les recevoir... Mais vous ne partez pas?
— Dieu m'en garde ! répondit Rodolphe.
— Eh bien, allez fumer avec Lippari. Causez ensemble de tout ce que vous voudrez . . . Xe dites pas trop de mal de moi; et dans une heure, trouvez-vous dans le petit boudoir du premier, j'irai vous y rejoindre; est-ce convenu ?
— A moins que je meure d'.ici-là, vous pouvez être assurée que j'y serai . . .
T^a jeune femme effleura de ses lèvres le front de Rodolphe, et rougissante, émue, troublée plus qu'elle ne l'avait jamais été à aucune autre époque de sa vie, elle gagna rapidement la porte et disparut.
Une heure au moins se passa.
Les habitués de l'hôtel étaient arrivés en grand nom- (bre ; les salons du premier étage et ceux du rez-de-chaussée regorgaient de monde, et, autant pour s'isoler de cette foule insipide que pour se rapprocher de Rose, Rodolphe s'était réfugié dans le boudoir qui lui avait été indiqué par la jolie pécheresse.
Le boudoir était désert, du moins n'y aperçut-il personne au premier regard qu'il y jeta.
Mais il y eut à peine fait quelques pas, qu'il remarqua un singulier .personnage, assis, le dos tourné à la porte et qui paraissait absorbé dans la lecture d'un journal du soir qu'il tenait à la main.
Au bruit qu'il fit en entrant, le personnage se retour-
na, et Kodolplie surprit sur ses traits l'expression instantanée d'une profonde surprise.
Cela l'intrigua et il s'approcha de l'inconnu.
— Je vous dérange ! dit-il en saluant.
— 'Mais, pas du tout, au contraire, répondit l'inconnu dont le regard mobile et clair parut vouloir le percer de part en part ; et même, puisque nous sommes seuls, je vous avouerai franchement que je ne suis pas fâché de \ous rencontrer.
— Vous me connaissez?
— Parfaitement, vous êtes monsieur Rodolphe, un ami du baron Lippari, et quoique je fusse loin de m'attendre à vous trouvez ohez Rose Pompon, cependant, je le répète, je suis enchanté de vous voir.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai un sendce à vous demander.
— -A moi?
— A vous.
— (Mais, j'ignore qui vous êtes. C'est la première fois . . .
— 'Qu'importe... si vous voulez bien me rendre le service que je réclame de votre obligeance, je m'engage, en retour, à ne pas dire à madame de Frontenay, que je vous ai vu ici.
— ^Monsieur . . .
L'inconnu allait poursuivre, la parole s'arrêta, brusquement sur ses lèvres.
— ^Pardon! dit-il vivement... nous n'avons plus le temips de marivauder... je vois venir mademoiselle Pose Pomipon, et c'est d'elle précisément qu'il s'agit.
— 'D'elle?... répéta Rodolphe.
— ^Elle m'a vu causer avec vous, elle vous demandera qui je suis: eh bien, le service que je vous demande, c'est de lui répondre que je suis un de vos amis.
— Mais cela n'est pas.
— Mon Dieu, vous n'en savez rien ; et d'ailleurs quand
votre entretien avec la jeune femme saura prie fin, je vous jure que je viendrai vous retrouver, et que je vous donnerai alors toutes les explications que vous pourrez désirez : donc, c'^t convenu, je vous laisse et vous dis à bientôt.
Il achevait ces mots- quand iîose Pompon entra dans le boudoir.
Ainsi que l'avait prévu Tinconnu, la première parole de la jeune femme fut une parole d'étonnement et d'interrogation.
— Quel est donc cet homme qui s'éloigne? demandât-elle avec un sourire narquois ... Je ne l'ai jamais vu chez jnoi, avec sa perruque fauve et ses favoris en côtelettes. . . il vous parlait. . . vous le connaissez.
— ^Oh ! fort ]^u, balbutia Rodolphe avec embarras . . . seulement . . .
— Du reste, cela m'est bien égal, poursuivit la jeune femme; j'ai reçu mes amis sans trop savoir ce que je leur (lisais. . . je vous avais aperçu dans ce boudoir, et j'avais hâte de venir vous y trouver.
— Vous êtes tout à fait bonne.
— X'avez-vous pas à me parler?
— Si vraiment.
— Eh bien, nous voici seuls . . . nul ne viendra nous déranger, et nous pouvons causer tout à notre aise.
Rodolphe garda un moment le silence : puis il prit la main de la jeune femme qui s'était assise à ses côtés.
— Je vous remercie de cette heure que vous m'accordez, reprit-il peu après. . . Hier peut-être je n'aiirais pas attaché à cet entretien tout le prix qu'il mérite : mais aujourd'hui . . .
— Aujourd'hui, le vent a tourné, acheva Rose Pompon.
— ^C'est cela, parce que depuis hier, il s'est passé dans mon existence des choses. . .
— Le baron m'a tout dit.
— Quelle indiscrétion !
— Oh ! il n'y a à cela, aucun danger; Lippari sait combien je lui suis dévouée. . . les secrets qu'il me confie, je les garde au plus profond de mon coeur ... et il n'y a qu'un homme au monde, pour lequel, s'il le fallait, je renoncerais à l'attachement que je lui ai voué.
— ^Et cet homme?
— ^Ai-je besoin de vous le nommer !
Rodolphe ne releva pas ces derniers mots; évidemment, un sentiment supérieur dominait sa pensée, et il poursuivit un but dont il ne voulait pas se laisser détourner.
— 'Ainsi, interrog-ea-t-il, vous savez qui je suis?
— Je sais du moins, répondit la jeune femme, que vous êtes le fils de la comtesse de Frontenay.
— ^C'est le baron qui vous a révélé le mystère de ma naissance ?
— Sans doute.
— Et vous a-t-il dit aussi que j'aimais mademoiselle Beaulieu ?
— Assurément . . . Mais comme mademoiselle Beaulieu est fiancée au comte de Frontenay ; que l'union des deux jeunes gens doit avoir lieu prochainement, le baron m'a annoncé que vous étiez re\'enu à un sentiment plus calme, et que. . .
— Eh bien ! s'il vous a dit cela, le baron vous a trompée.
— 'Comment ?
— Depuis hier, un grave incident s'est produit.
— Lequel ?
— Le comte a disparu.
— Est-ce possible?
— Et Lippari qui me paraît prendre une part mystérieuse, mais importante, à tous les événements qui s'accomplissent autour de moi, Lippari est convaincu que le comte pourrait bien ne pas revenir.
La jeune femme eut un mouvement d'effroi, et elle pressa ises tempes de ses mains placées.
— Disparu ! . . . dit-elle comme si elle se fût parlé à elle-même ; dispani . . . mais alors . . .
— Qu'avez-vous ! fit Eodolphe subitement intéressé.
— Rien ! je cherche à me rappeler . . . hier, dites- vous, mon Dieu : c'est cela !
— Quoi donc?
— Un guet-apens, il me trompait ! et je n'ai rien compris, rien deviné!
- — Rose î
La jolie pécheresse secoua la tête, et eut un regard fulgurant.
— Ah! qu'ils y prennent garde, cependant, murmurat-elle, ils se jouent de moi, et si je le voulais à mon tour.
— Que feriez-vous?
Rose Pompon se prit à frissonner.
— ^Chu<t ! fit-elle, d'un ton m3^stérieux, et en promenant un regard soupçonneux autour d'elle, si on nous entendait ce serait fait de moi.
— Que dites-vous?
— i\.h ! c'est ef f ranj^ant, voyez-vous, ils ^seraient sans ptité. ces hommes.
— ^De qui voulez-vous parler?
— Plus bas ! plus bas ! . . . Il y en a peut-être là, derrière ces draperies, quelques-uns qui nous écoutent.
— Enfin, que craignez-vous?
—Tout.
— ^Est-ce le baron ? . . . Est-ce . . .
— Silence ! vous dis- je . . . Mais je vous dirai tout, à vous . . . je vous confierai tout ce que je sais ... et peutêtre. . .
Elle n'acheva pas. La voix s'étrangla dans sa gorge et elle fit un mouvement effaré comme si une pensée nouvelle, terrible, s'était tout à coup emparée d'elle.
Mais presque aussitôt, un sourire radieux revint à sa lèvin pâle.
— Non î non ! Cette pensée est horrible, dit-elle ; vous êtes un coeur loyal et droit ... il n'est pas possible quo vous prêtiez la main a d'aussi épouvantables machinations. . . ah! je ne vous aurais pas aimé, comme je vous aime, si j'avais pu croire . . .
— ^Expliquez-vous . . . Rose ... je vous en supplie . . . il y a sur vos lèvres un aveoi que vous n'osez me confier, et cependant . . .
La jeune femme ne répondit pas. Une hésitation suprême semblait suspendre ses résolutions; c'est à peine si elle osait regarder Rodolphe.
Tout à coup elle jeta ses deux bras autour de son cou et l'attira sur sa poitrine.
— Taisez- vous ! taisez-vous ! dit-elle d'un ton âpre. Ne vous occupez de rien. Laissez-moi faire. Je saurai tout, avant peu ; et dès que je serai renseignée . . .
— Mais vous allez courir de grands dangers ! . . .
— Peut-être.
— Et il serait plus prudent de me mettre de moitié dans ce que vous allez entreprendre . . .
Rose s'était levé. Elle alla à une glace, donna un coup d'oeil à sa toilette, et, adressant un dernier regard à Rodolphe :
— Cette nuit. . . demain. . . dit-elle; j'aurai appris la vérité. D'ici là, promettez-moi d'attendre, et je vous jure que je vous dirai tout . . .
— Surtout, 'BOjez prudente.
— iMerci, ne vous inquiétez pas. Soyez discret, et attendez.~
Et elle disparut.
Rodolphe l'avait accompagnée jusqu'au seuil de la porte.
Quand il rentra dans le boudoir, il s'aperçut avec stu-
péfaction que l'inconnu à la perruque fauve et aux favoris en côtelettes, s'était assis à sa place et l'observait.
Il fit un geste irrité.
— 'Vraiment, monsieur, dit-il, je trouve que vous abusez étrangement du droit d'indiscrétion. Est-ce donc moi que vous observez ainsi ?
L'inconnu s'inclina en souriant.
— C'est vous-même, répondit-il; je n'ai aucune raison de le cacher, et je m'empresse d'ajouter qu'il n'y a rien là qui puisse vouîs blesser.
— -Dois- je vous céder la place? interrompit vivement Rodolphe en se levant à demi.
L'inconnu l'arrêta du geste.
— X'en faites rien, répliqua-t-il, car vous regretteriez d'avoir cédé à un mouvement qui vous éloignerait d'un homme dont les conseils sont bons à suivre.
— Mais, qui êtes-vous donc ?
— Quand je vous aurai dit que je m'appelle Secrétain, cela ne vous apprendra pas grand'chose.
— Secrétain ! . . . répéta Rodolphe, comme s'il eût cherché à rappeler ses souvenirs.
— Vous voyez î ce nom ne répond à rien, et pour que vos soupçons ne s'égarent pas, je suis obligé de vous confier que je suis l'ami de M. Saurin, lequel occupe un emploi important dans l'administration de la police.
— Monsieur !
— î^ous disons cela entre nous. . . il est inutile d'élever la voix.
— Alors, vous êtes. . .
— Il ne faut mépriser personne. LTn grand général a dit que c'est l'homme qui honore la fonction et non la fonction qui honore l'homme.
— Enfin, quel but poursuivez-vous? Quel nom oserezvous donner à cette surveillance que vous exercez sur moi?
— Nous y voici ! approuva Secrétain, et je constate que nous sommes bien prêts de nous comprendre.
— Expliquez-vous.
— Je ne demande que cela. . . maintenant que vous savez qui pe suis^ vous devez vous douter de ce que je viens faire en ces lieux; la police a du bon, croyez-moi, et il n'est pas indifférent qu'elle ait un oeil ici et un autre ailleurs. Donc, je suis venu pour voir, et écouter. . . et à cette heure, j'ai déjà recueilli certaines indications qui nous permettront de diriger utilement nos investigations.
— Qu'avez-vous donc receuilli?
— Quand ce ne serait que votre conversation avec mademoiselle Eose Pompon.
— Vous écoutiez !
— Ecouter est encore le seul moyen d'entendre, et bien m'en a pris. . . car j'ai acquis la certitude que la jolie pécheresse n'est pour rien dans la disparition du comte de Frontenay.
— Vous la souçonniez !
— ^C'était logique ... la jeune femme est fort liée avec Lippari et pour des raisons que je ne puis vous faire connaître, j'ai tout lieu de soupçonner que le baron n'est pas étranger à l'événement.
— Quel intérêt?
— Je crois l'avoir deviné. . . seulement, je crains encore de me tromper, et ne veux rien laisser au hasard.
— Que ferez- vous pour vous en assurer ?
— Etes-vous curieux de le savoir?
— Oui^ certes.
— Et vous sentez-vous le courage d'affronter des dangers sérieux pour satisfaire votre curiosité?
— Vous en doutez !
Secrétain garda un moment le silence et parut réfléchir.
Puis il releva la tête.
— Au surplus, reprit-il, il est manifeste que vous avez à cette constatation que je poursuis, un intérêt particulier qui engage votre loyauté même.
— Moi ! fit Kodolplie confondu.
— Pardieu; le jeune comte que l'on a enlevé cette nuit, n'est-il pas le fiancé préféré d'une jeune fille que vous aimez?
— Quand cela serait ?
— ^Puisque cela est, il nous est facile de conclure: il y a, en affaire criminelle, un proverbe latin qui a prévu la situation . . . vous êtes celui auquel le crime doit profiter: cui prodest... et les premiers soupçons se sont naturellement portés sur vous.
— Quelle infamie !
— Eli ! eh ! cette supposition n'est pas aussi dépourvue de bon sens que vous paraissez le croire : à votre âge, on est ambitieux ; dans votre position, on ne se montre généralement pas très scrupuleux sur le choix des moyens. . . dès lors, il était logique de penser. . .
Rodolphe eut un geste de dénéga4:ion énergique.
— Bon! bon! ce n'est pas vous. . . répliqua Secrétain, j'en suis absolument convaincu, et le désir que vous manifestiez, il n'y a qu'un instant, témoigne surabondamment de votre innocence. Voyons. . . la proposition que je vous ai faite vous agrée-t-elle . . . et tenez-vous toujours?. . .
— 'Ah ! plus que jamais.
— Tout est bien qui finit bien !
— 'D'ailleurs. . . je suis loin de partager vos impressions ... et à voir la légèreté avec laquelle vous m'accusiez moi-même, je m'imagine que vos suppositions ne s'égarent pas moins, en s' attachant à la personne du baron Lippari.
—Vous croyez?
— Le baron m'a témoigné beaucoup de sympathie jus-
qu'à ce moment; il a mis à me servir un zèle peut-être excessif. . . Mais de là à ajouter foi à vos insinuations.
— Il n'y a qu'un pas.
— Quel intérêt personnel pourrait-il avoir dans cette aventure ?
— Nous le découvrirons.
— Alors vous persistez.
Secrétain eut un fin sourire et son oeil brilla d'une flamme narquoise.
— Je persiste avec d'autant plus de raison, réponditil, que vous ne paraissez pas vous-même tout à fait sincère, quand vous prenez la défense de Lipparî.
— Que voulez-vous dire? fit Kodolplie interdit.
— Ehî sans doute! J'ai l'oeil américain, ne l'oubliez pas, et je ne suis pas né d'hier, — or, en vous voyant ainsi, simulant pour la jolie Eose qui vous aime, un amour que vous n'avez jamais éprouvé. . . cherchant par votre attitude nouvelle à endormir l'attention de Lippari . . . et poursuivant enfin un but qui n'est autre, j'en suis sûr, que celui que je. poursuis de mon côté, j'ai compris tout de suite que vous jouiez la comédie de l'indifférence, et c'est ce qui m'a inspiré à moi-même la résolution de me dévoiler à vous . . . Ai-je eu tort ?
Au lieu de répondre, Rodolphe jeta autour de lui uu regard inquiet, comme s'il eût redouté que quelque oreille indiscrète n'eût surpris les paroles de son interlocuteur.
— Oh ! soyez sans crainte, dit celui-ci, j'ai pris mes précautions. Cette porte est fermée, et nul ne peut nous entendre . . . Parlez franchement . . . Ai-je deviné ?
— Oui, répondit Rodolphe à voix basse.
— Vous voulez savoir?
— ^C'est cela.
— Et vous vous sentez disposé à avoir confiance en moi?
Rodolphe fit un signe affinnatif.
— Plus un mot, cela suffit ! fit Secrétain, rentrez dans les coulis&es. . . jouez, riez, causez, ne laissez soupçonner à personne que vous avez dans l'esprit quelque sombre préoccupation; promettez à Rose tout ce qu'elle voudra, excepté cette nuit qui m'appartient; et quand vous remarquerez que le baron se disposera à sortir, gagnez la porte, et sortez à sa suite, sans avoir l'air..
— Mais vous ! vous ! où vous retrouverai- je ?
Secrétain sourit avec bienveillance.
— Moi ! répliqua-t-il avec un clignement d'yeux, je vous attendrai dans une voiture dont le cocher est un ami, et où j'aurai eu le temps de changer de costume. Le fiacre en question stationnera de l'autre côté de la rue, et pour qu'il n'y ait pas d'erreur, je vous en remets le numéro. C'est bien convenu?
— Soit ! consentit Rodolphe.
— A bientôt, alors . . .
— Oui, oui, à bientôt, et Dieu veuille que vous réussissiez dans ce que vous allez entreprendre.
Sur ces mots il se leva et rentra dans les salons.
La première personne qu'il y aperçut fut Rose Pompon, qui avait pris le bras de Lippari et paraissait engagée dans une conversation des plus intéressantes, car elle ne remarqua pas la"^résence de Rodolphe.
Elle était animée ; une audace et une résolution extraordinaire se traduisaient sur son visage, et le baron avait peine à la rappeler à la modération et au calme.
Ils passèrent près de lui, à le toucher, et il put recueillir quelques mots de leur conversation.
— ^Non, non, je ne veux pas que cela soit ! disait la jeune femme d'un ton ardent . . . C'est une trahison, et je déjouerai vos projets.
Le baron fronça les sourcils.
— ^Tais-toi ! répliqua-t-il, tais-toi ! et surtout prendi garde à ce que tu vas faire.
— Je ne te crains pas.
— Tu as peut-être tort.
— Je lui dirai tout.
— Et si tu fais cela, regarde-moi bien, retiens bien mes paroles ... si tu fais cela . . .
Rodolphe n'en entendit pas davantage; à Taccent dont ees mots étaient prononcés^ à la pâleur qui envahit les traits de la jeune femme dès qu'elle les eût entendus, il soupçonna quelque m3^stère de sang ou d'infamie.
Il se perdit dans la foule, et ce ne fut guère qu'une heure plus tard qu'il rencontra de nouveau Rose Pompon.
Elle était pâle, comme affaissée sur elle-même; une sorte d'égarement se lisait dans ses yeux.
— Qu'avez-vous ? interrogea Rodolphe avec intérêt^ Vous paraissez émue . . . troublée . . .
Rose secoua brusquement la tête :
— Oui. . . peut-être. . . Je né sais, répondit-elle d'un ton vague.
Puis, elle arrêta son regard profond sur le jeune homme. On devinait qu'elle voulait parler, et que la parole restait susj^endue à ses lèvres.
Enfin, elle fit un effort.
— Rodolphe ! dit-elle d'un voix brisée, j'ai espéré quelquefois que je parviendrais à vous inspirer une amitié sincère. Je ne parle pas d'amour; les femmes comme nous, il est bien rare qu'on les aime, mais je voudrais . être estimée, de vous surtout.
— Je vous jure . . .
— Xe m'interrompez' pas ; tenez, il se passe des choses que je n'ose vous confier, et dont il y aurait danger de vous faire la confidence, en ce moment... Mais demain !
— Demain ?
— Je pourrai parler. . . et alors, je voudrais vous voir.
— Ah ! je viendrai si vous le désirez.
— Vous me le promettez?
— Je le jure.
— Eh bien . . . quittons-nous ... je ne veux pas que l'on nous voie ensemble, et je suis trop émue d'ailleurs pour prolonger cet entretien.
Eodolphe ne s'attarda pas davantage, il venait de voir le baron qui gagnait le rez-de-chaussée ... il s'empressa de s'éloigner, conformément au conseil que lui avait donné Secrétain.
Jl sortit de l'hôtel quelques secondes après Lippari.
Il s'était enveloppé dans son pardessus dont il avait i-elevé le col de fourrure, et il eût fallu une attention particulière pour le reconnaître. Il traversa la rue et se mit à examiner chaque fiacre jusqu'à ce qu'il eût trouvé le numéro du véhicule où devait s'être réfugié l'agent de M. Saurin.
Ce ne fut pas long.
La voiture n'était qu'à quelques pas, et, presque aussitôt, il vit la portière s'ouvrir d'elle-même et la tête de Secrétain se présenter à lui.
Maître Secrétain était transformé.
Il portait maintenant un collier de barbe grise qui montrait à nu le bout de son menton rasé de près, et une perruque qui accusait une audacieuse calvitie.
Eodolphe prit place dans la voiture, et le cocher qui avait reçu des instructions précises, ne tarda pas à se mettre en marche.
— Où allons-nous? demanda Eodolphe, dès qu'il se vit engagé dans la rue de Eivoli.
— Où le baron voudra ? répondit Secrétain . . . notre cocher est une homme particulièrement habile, que j'ai choisi moi-même, et à moins d'événements imprévus, je suis assuré du succès.
. — Vous croyez dès lors que Lippari n'est pas étranger à lenlèvement du comte.
— Je n'en ai jamais douté.
— Vous connaissez le baron?
— ^Un peu.
— ^Cependant, vous n'hésitez pas à l'estimer capable d'une pareille infamie.
— Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai conçu cette opinion.
— Qu'est-ce donc que ce Lippari?
• — A vrai dire, je ne sais pas bien au juste. C'est une de ces individualités interlopes qui sont le produit d'une civilisation excessive et dont l'existence est suspendue à tous les expédients ; un de' ces aventuriers comme nous sommes exposés à en rencontrer beaucoup, qui vivent sur les marges du code, côtoient incessamment la police correctionnelle, jusqu'au jour où ils vont échouer sur les bancs de la cour d'assises.
— Malgré l'impression un peu troublée que j'avais ressentie à la suite de certaines confidences du baron, j'avoue que j'hésite à ajouter foi. . .
— J'espère que cette hésitation cédera avant peu.
— Enfin, vous n'avez pu vous-même m'expliquer encore le genre d'intérêt auquel il faudrait rapporter l'acte dont vous l'accusez.
Secrétain eut un ricanement.
— Tout vient à point à qui sait attendre . . . répondit il. Il se peut que je me trompe. . . et je ne demandtf pas mieux que de rendre au baron l'estime et la considération que je lui refuse. . . Laissons les événements suir vre leurs cours, et remettons notre appréciation définitive jusqu'à l'heure prochaine où nous devons être complètement édifiés.
ïjâ voiture continuait d'avancer.
Elle venait d'atteindre la Bastille, et enfilait la rue du Faubourg Saint-Antoine.
— Nous gagnons la barrière du Trône, dit Secrétain qui avait jeté un coup d'oeil au dehors.
— ^C'est bien le coupé du baron qui nous précède? interrogea Rodolphe.
— C'est bien lui, répondit Secrétain, et j'ajoute qu'il n'est pas seul.
— Qui donc l'accompagne?
— Un assez mauvais garnement que l'on appelle tantôt Chrétien, tantôt François, selon les lieux et les circonstances.
Rodolphe leva un regard étonné sur son compagnon.
— Vraiment, dit-il, voilà qui me surprend tout à fait. Comment, vous savez que cet homme est un misérable qui cache sa personnalité sous des noms d'emprunt; vous connaissez sa vie, ses agissements coupables, ses vices dangereux, et vous le laissez tranquillement vaquer à ses ténébreuses affaires !
— Il y a une raison à cela, cher monsieur.
— Laquelle ?
— C'est que ce Chrétien, ce François, n'existe qu'à l'état d'instrument, et qu'il nous importe surtout de connaître celui qui le dirige, et aux ordres duquel il obéit. Si nous l'arrêtions aujourd'hui, nous donnerions l'éveil aux autres, et le coup serait manqué î Dans cette armée du crime que nous -surveillons incessamment, ce ne sont pas les soldats obscurs, mais bien les chefs que nous visons. Ces derniers, une fois pris, le reste va tout seul. Le procédé a été expérimenté souvent, et il a toujours réussi ; comprenez-vou«s ?
Peudant que Rodolphe s'entretenait de la sorte avec M. Secrétain, la voiture qui les précédait gravissait lentement la montée qui aboutit au rond-point de la barrière du Trône.
Ainsi que l'avait dit l'agent de M. Saurin, il y avait deux personnes dans le coupé : le baron Lippari et son fidèle Chrétien.
En quittant l'hôtel de Rose Pompon, Lippari avait allumé un cigare, et, rejeté dans le fond de la voiture, il s'était renfermé dans un mutisme complet.
'Chrétien, de son côté, gardait le silence; mais moins
absorbé que son compagnon, il jetuit de temps en temps un eoup d'oeil au dehors, pour se rendre bien compte du chemin qu'ils suivaient.
Jusqu'à la hauteur de la Bastille, rien d'extraordinaire ne se produisit; mais quand ils eurent dépassé la colonne de Juillet, et qu'il se furent engagés dans la rue du faubourg Saint-Anne, soit instinct, soit pure eurîosité, nofare homme crut devoir plonger son regard en arrière.
Et alors il ne put réprimer un mouvement de surprise et presque de stupéfaction.
— Oh ! oh ! murmura-t-il en même temps, voilà qui dépasse la permission. . . et faudrait voir de quoi il retourne.
Cette exclamation arracha le baron à sa rêverie.
— Qu'y a-t-il? qu'as-tu vu? demanda-t-il vivement.
— ^Regardez vous-même! répondit Chrétien.
Et Lippari se }3encha à son tour, et regarda.
La rue était déserte ; il n'y avait sur le trottoir que de rares passants, mais derrière le coupé, à une faible distance, il remarqua un fiacre.
— En effet, dit-il, en fronçant les sourcils; voilà qui est singulier.
— N'eist-ce pas?
— Qui cela peut-il être?
— La rousse probablement.
Le baron eut un éclair dans les yeux :
— j^onî non! répliqua-t-il. Ce n'est pas cela, et je crois avoir deviné.
— Quoi donc?
— ^i^h ! si cela est, malheur à elle.
— A qui en avez- vous?
— ^A Rose.
— Quelle idée !
— Rose aime Rodolphe. . . I^ mariage du comte lui offrait des chances d'être aimée ... Sa disparition remet
tout en question, et je la lui avais cachée — elle Fa apprise, ce soir, et 2)eut-etre. . .
— Que faire alors? objecta Chrétien.
Les ongles de Lippari s'enfoncèrent dans le bras de son compagnon.
— Il faut en finir, répondit-il d'un ton violent, l'endroit est propice, le bois esft tout près, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. . . tu m'entends?
— ^Parfaitement.
— Quel est celui des nôtres qui veille ce soir ?
— Ils -sont deux : le Philosophe et Bervic.
— Un nouveau?
— Oui, un nouveau . . . qui ne demande qu'à faire ses preuves.
— Eh bien, c'est dit, et demain, l'amour de la comtesse ne sera plus tenté d'hésiter entre ses deux enfants.
A ce moment la voiture fit brusquement arrêt.
Elle venait de franchir la barrière, et s'était arrêtée au coin de la rue Mongeot, devant une maison isolée qui se dissimulait aux passants sous un épais bouquet d'arbres.
Avand; de descendre sur le trottoir, LipparL invita Chrétien à s'assurer si personne ne les observait.
—Le fiacre a disparu î. . . réix)ndit Chrétien. . . Mais, si je ne me trompe, je crois qu'il stationne aux environs de la barrière. Dès lors, j'en reviens à ce que j'ai dit: on nous file — et il n'y a pas de femme dans l'affaire.
— Tu crois?
en jurerais.
— Et bien. . . ne les dérangeons pas; et s'ils poussent l'audace plus loin je suis sans inquiétude, c'est moi qui les recevrai.
En parlant ainsi, il sauta sur le trottoir et disparut dans la maison suivi de près par son compagnon.
La maison dans laquelle ils venaient d'entrer 'Semblait avoir été construite exprès pour la ténébreuse entreprise que le baron tentait en ce moment.
Un véritable coupe-gorge.
La cour par laquelle on 3^ accède est large : la maison en occupe le fond, et se compose d'un rez-de-chausséei et d'un étage.
A peine eurent-ils pénétré dans la maison, que Lippari et Chrétien gagnèrent la salle à manger où ils trouvèrent le Philosophe assis à une table, en présence de plusieuns bouteilles vides, qui témoignaient des copieuse^s libations auxquelles il s'était livré.
Dans un coin, Bervic — le nouveau, comme l'avait désigné Chrétien, — ronflait bruyamment, en attendant que son tour de veiller fût venu. '
A l'aspect de Lippari qui venait à lui, le Philosophe fit un mouvement nonchalant, et lâcha une bouffée de tabac qui monta en spirales bleues vers le plafond.
— Ah ! ah ! nous recevons cette nuit, dit-il d'un ton goguenard; c'est donc toi, monsieur le baron. . . et il y a du nouveau, puisque te voilà à cette heure.
— Du nouveau, oui, répondit Lippari d'un ton brusque.
— Dame ... je ne isuppose pas que ce soit uniquement pour me contempler que tu es venu.
Au lieu de répondre, Lippari s'était approché. . . il se pencha à l'oreille du Philosophe.
— ^Et ton prisonnier? interrogea-t-il ardemment.
— Il est ausôi bien que possible, — répondit le Philosophe avec un clignement d'yeux significatif, — seulement, il me semble bien peu résigné à -son sort, et sa conversation manque d'aménité.
— 11 ne se doute de rien.
— J'en réponds.
— Il ignore en quelles mains il est tombé.
— Il suppose qu'on veut le faire chanter. . . et nous a offert de l'argent à Bervic et à moi.
— Vous avez refusé, au moins !
— Il ne faut pas confondre autour avec alentour. La prudence ordonne de ne jamais désespérer les gens. Nous avons accepté tout oe qu'il avait sur lui, quelques centaines de francs, et c'est avec ces subsides que nous charmons depuis hier les loisirs d'une surveillance qui peut être intéressant, mais que je déclare fort monotone.
Lippari approuva du geste.
— ^Tu as raison, répondit-il ; cette situation ne saurait se prolonger plus longtemps sans danger, et il faut qu'elle cesse au plus tôt . . . cette nuit . . . tout 'sera fini !
— ^A la bonne heure ! J'aime les positions nettes, et j'ajoute que je ne crois pas très sain de traîner plus longtemps nos guêtres dans ce quartier.
Le baron le regarda avec attention.
— ^Aurais-tu quelque sujet sérieux d'appréhension? demanda-t-il.
— Pas précisément ! . . . on n'est point mal ici . . . c'est isolé. . . la rousse n'y fait que de rares et courtes apparitions. . . mais tout de même. . . je ne sais pas pourquoi, je me trouve plus en sécurité au eloître Xotre-Dame, qui touche cependant à la rue de Jérusalem.
— Tu es superstitieux.
— Qu'est-ce que tu veux ... on n'est pas parfait.
Lippari secoua la tête avec force.
— ^Au surplus, reprit-il aussitôt, tu n'as peut-être pas tout à fait tort.
— Il y a quelque chose?
— En venant ici, Chrétien a cru remarquer que nous étions suivis.
— Mille millions de tonnerres!
— ^C'est peu-être une erreur, une pure coïncidence : la ^^oiture s'est arrêtée à la barrière, mais il faut tout prévoir. Nous allons aviser au plus pressé; la maison où nous sommes n^a que deux entrées.
— Celle de la rue.
— ^Et la petite porto bâtarde qui donne sur le chemin des fortifications.
— Quelle est ton idée?
— Elle est simple; tu vas avec Bervic te poster à la porte de la rue, et quant à Fautre, cela me regarde. . . Chrétien et moi, nous y veillerons... c'est bien convenu ?
— Oh ! . . . ils n'ont qu'à venir.
— Eh bien, réveille ton compagnon, et rendez vous immédiatement à votre poste.
Il achevait à peine ces mots qu'un ronflement sonore se fit entendre.
Lippari se retourna vers Bervic.
— Il ronfle bien fort, pour un homme seul, dit-il avec un froncement de soumis.
— On ronfle comme on peut, répondit le Philosophe.
— Tu es bien sûr de ce nouveau ?
— De l'intelligence, du zèle et de la tenue, voilà ses principales qualités. Quant aux autres, nous allons les voir à Foeuvre.
— En parlant ainsi, le Philosophe s'était rapproché du ronfleur, et lui avait appliqué un vigoureux coup de pied.
Bervic ise réveilla en sursaut, et se dressa sur son séant.
— Quoi ? que me veut-on ? demanda-t-il en se frottant énergiquement les yeux.
Le Philosophe éclata en un rire cynique.
— Ah ! çà, répliqua-t-il, crois-tu donc que Fon te paye pour ne rien faire ? Allons, debout, animal. . . et à l'oeuvre ! . . . il n'est que temps.
Et pendant que Bervic se levait encore étourdi, le Philosophe tournait un visage enjoué vers le baron.
— Tu vais, dit-il, ce n'est pas plus malin que ça. En route donc ! . . . et je plains ceux qui vont nous tomber souis les plia-langes.
Les deux hommes s'armèrent alors chacun d'un revolver et d'un couteau, et ils se dirigèrent vers la porte de la rue, tandis que Lippari, accompagné de Chrétien, gagnait à travers le jardin celle qui donnait sur le chemin des fortifications.
La nuit était sombre ; il régnait de tous côtés une obscurité et un silence lugubre. Lippari et Chrétien n'avançaient qu'à pas lents, et pour ainsi dire à tâtons.
Au bout d'un instant, ce dernier s'arrêta.
— Xous y voici, dit-il à voix basse. L'ombre nous protège ; s'ils viennent de ce côté, nous pouvons régler leur compte avant qu'ils nous aient reconnus.
— Sais-tu à qui nous avons affaire? interrogea le baron.
— A Secrétain. . . pour sûr ! . . . pendant que vous causiez avec le Philosophe, j'ai poussé une reconnaissance et je ne crois pas me tromper.
— Il n'est pas seul ?
— Ils sont deux, jusqu'à présent, mais Secrétain est un gaillard habile. . . qui aime à avoir tous les atouts dans son jeu. . . et il a dû demander du renfort rue de Jérusalem.
— ^En ce cas, ils tenteront l'aventure par les deux côtés à la fois.
— -C'est vraisemblable.
— Attendons, alors.
— ^C'est le parti le plus sage. A moins que vous ne préferiez . . .
— ^Quoi donc?
— Oh! une idée qui m'est venue.
— Laquelle?
L'oeil de Chrétien lança un éclair.
— Vous ne te'nez pas, dit-il en baissant encore davantage la voix, vous ne tenez pais, je suppose, à la vie do votre prisonnier?
^-OT'ai résolu qu'il mourrait cette nuit.
— Pour lors. . . un peu plus tôt ou un peu plus tard^ moi, j'aurais brusqué le dénoûment, et quand Secrétain^ aurait fait irruption dans l'immeuble. . . il n'y aurait, trouvé qu'un cadavre.
— Oui . . . oui, tu as raison . . . c'est le plus sensé, le plus pratique; et peut-être est-il encore temps.
Lippari se tut brusquement; des pas venaient de se, faire entendre le long du mur, et l'on s'était arrêté au. seuil de la porte bâtarde.
Par une coïncidence bizarre, les nuages noirs qui in-, terceptaient les rayons de la lune s'étaient (tout à coup, dissipés, et maintenant une vive lumière éclairait le jardin.
— Trop tard ! fit le baron ; ce sont eux . . . viens de ee, côté . . . place-toi ici . . . et attention !
Il y eut un moment de silence sinistre.
La porte était vermoulue, et la serrure ne tenait plus, que par quelques clous que la rouille avait depuis longtemps oxydés. Une simple poussée suffit à Secrétain pour l'ouvrir et presque aussitôt il fit quelques pas en avant.
Lippari et Chrétien abattirent leur arme, prêts à faire feu; mais ils attendirent pour lâcher la détente que le compagnon de Secrétain eût fait son entrée.
Ce ne fut pas long, dix secondes au plus; puis Rodol-
phe parut dans le cadre de la porte, éclairé en plein corps par les rayons de la lune.
— A nous ! murmura Chrétien à l'oreille du baron.
Mais ce dernier s'était retiré en arrière, et d'un geste prompt comme la pen-sée même, il avait repoussé l'arme de Chrétien.
Les deux hommes passèrent.
— Eh ! quel diable vous prend, dit Chrétien, dè-s qu'ils se furent éloignés; voilà notre coup manqué, et nous pouvons nous fouiller! Ah! çà, vous protégez donc Secrétain, à présent!
Le baron s'appuyait contre le mur. Sa poitrine se soulevant avec force; ses doigts crispés se tordaient sur la poignée de son revolver.
— Lui ! lui ! balbutia-t-il, une seconde d'hésitation et c'en était fait.
— Qu'avez-vous ? demanda Chrétien.
— Rien.
— Et qu'allons-nous faire?
— Je ne sais.
Chrétien enveloppa son compagnon d'un regard soupçonneux.
— Oh î oh ! voilà qui est grave, reprit-il, il faut soigner ça. Voyons, que se passe-t-il ?
— Je t'expliquerai tout . . .
— Mais le Philosophe va être pincé.
—Oui !
— Secrétain va délivrer le jeune comte?
— 'C'est probable. . .
— Et quand on songe qu'il suffisait d'un simple mouvement de l'index . . .
Jje baron eut un cri effaré.
— Tais-toi ! tais-toi ! interrompit-il violemment : rien qu'à cette pensée, je sens mes os se glacer s'il eût été tué par moi ... et avant de mourir ... il m'eût reconnu peutêtre ... Ah ! c'est horrible . . .
Chrétien eut un ricanement.
— Bon! dit-^il, nous tournons à la vertu; avant peu nous concourrons pour le prix Montreuil, mais encore une fois, je le répète, qu'allons-noujs faire?
— Il faut nou-s éloigner.
— Et les auti-es ?
Lippari frappa du pied avec rage.
— ^C'est vrai! c'est vrai! répondit-il, je m'éloigne, et il va se heurter au Philosophe, à Bervic, et ces misérables sont capables de l'assassiner.
— A^'ec ça qu'ils se gêneront.
— Viens ! viens — à tout prix, entends-tu, à tout prix il faut empêcher qu'un pareil meurtre s^accomplisse ; ne perdons pa-s de temps, hâtons-nous !
Et il s'élança en avant, suivi par Chrétien qui ne comprenait rien à ce revirement. inattendu, et était bien près de penser que son comi>agnon venait d'être subitement frappé de folie.
Ils n'avaient pas fait cinquante pas, que le baron suspendit sa course, et proféra une imprécation de furdir.
Une détonation s'était fait entendre dans la direction de la rue.
— 'Ah! le malheureux! le malheureux!... s'écria-t-il.
Et poussé par un sentdment plein de désordre, il reprit sa marche et arriva en quelques bonds sur le lieu d'où, le coup de feu était parti.
Un affreux spectacle l'y attendait.
Secrétain, frappé en pleine poitrine, avait roulé sur le pavé de la cour, et il se tordait sanglant dams d'atroces convulsions.
Le Philosophe s'était précipité sur lui. et examinait avec une farouche attention l'état de sa blessure, pendant que Bercis maintenait Eoàolphe au bout de son revolver.
Une seconde plus tard et c'en était fait de ce dernier !
Lippari ise xua sur Bervic, lui arracha son arme, et la rejeta au loin.
Tout cela s^accomplit avec la rapidité de l'éclair.
Bervic interdit, irrité, avait lancé un mauvais regard au baron . . . mais celui-ci ne parut pas y prendre garde, et marcha aussitôt vers Eodolphe qui de son côté se disposait à faire feu sur son adversaire. . .
— Ah ! j'arrive à temps î dit le baron d'un ton exalté, vous avez été bien imprudent, monsieur de vous mêler à une pareille aventure.
— Mais vous-même, balbutia Rodolphe, qui, au comble de la surprise, cherchait à démêler le rôle que jouait le baron.
— Moi ! moi ! répondit ce dernier, ma présence ici s'explique d'elle-même, je connaissais la disparition du comte depuis hier, je cherchais sa trace, et c'est ce soir seulement que je l'ai trouvée.
— Vous veniez donc pour le sauver?
— Et nous le sauverons tous deux I Laissez-moi faire, ne dites rien, fiez- vous à moi.
Le baron adressa alors un geste impérieux à Bervic et se penclia vers le Philosophe.
— Enlevez cet homme ! dit-il à voix ba^^se ; il ne faut pas qu'il revienne à lui, vous comprenez; et faites en sorte que l'on n'en entende plus parler.
Puis, se tournant vers Chrétien :
— Viens, ajouta-t-il ; rien n'est |>erdu encore ; conduisnous vers le comte, et tâche de profiter de toutes les circonstances qui se présenteront.
Chrétien fit quelques pas pour rentrer dans la maison, et Lippari invita Rodolphe à le suivre.
Ils disparurent.
XTX
CeiD(iiidant depuis la veille, la comtesse était en proie à la plus poignante inquiétude, aux plus douloureuses angoisses.
Son fils avait disparu, et personne n'avait pu lui dire ce qu'il était devenu.
Elle avait passé une journée affreuse, attendant toujours quelque nouvelle, appelant Dieu à son aide, n'osant croire à la réalité d'un malheur, se demandant enfin s'il était possible que le ciel lui eût réservé cette épreuve, plus terrible cent fois que toutes celles qui avaient jusqu'alors déchiré son coeur maternel.
Elle avait vu Secrétain. M. Saurin lui-même était venu l'assurer du zèle qu'il allait déployer; toutes les ])rigades de la sûreté étaient sur pied. On devait remuer tout Paris, et rechercher le jeune comte; il n'était pas possible que l'on ne trouvât pas la piste des coupables, et qu'ils ne fussent avant peu sous la main de la justice.
A vrai dire, la comtesse s'intéressait peu aux coupables ; ce qu'elle voulait, c'était Lucien ! et chaque heure qui s'écoulait lui commmiiquait une terreur de plus.
Le matin elle n'y tint plus; elle était brisée. Elle avait compté toutes les heures, l'âme suspendue au^ moindre bruit, retenant ison souffle, prêtant l'oreille. A force d'écouter dans l'ombre et de regarder dans la nuit, un certain égarement se traduisit sur ses traits. Elle ne' savait plus bien ce qui était arrivé, ni quelle catastro-^ phe il lui falait redouter. Un trouble inouï était en; elle, fait d'inquiétude, de désespoir, au-dessus duquell
surnageait je ne sais quelle foi obstinée en la bonté divine.
Elle appela sa femme de chambre qui accourut.
— Il n'est venu personne? demanda-t-elle le coeur serré et les yeux brûlés de larmes.
Elle savait bien que personne n'était venu; mais elle voulait tromper ainsi sa propre défaillance.
La petite Yvonne répondit qu'elle avait paiSsé la nuit comme sa maîtresse, et que nul n'avait apporté de nouvelles du jeune comte.
Eh bien, va dire d'atteler, ajouta la comtesse d'un ton brusque.
— Madame va sortir?
— Oui, va, va . . . hâte-toi.
— ^Mai'S il est huit heures à peine.
— ^Qu'importe! va, te dis- je, et ne perds pas une seconde.
La voiture fut prête peu de minutes après et la comtesse s'éloigna bientôt en compagnie d'Yvonne.
Elle avait donné au cocher l'adresse de M. Saurin.
Le coupe brûla le pavé.
Au bout d'un quart d'heure, la comtesse sauta à terre, ramena son cachemire sur ses épaules, et gagna la porte de la maison habitée par M. Saurin.
Oe fut ce dernier lui-même qui vint lui ouvrir.
Il fit un geste, presque ému, en reconnaissant la comtesise.
— 'Mon fdls! le comte! dit celle-ci en entrant dans l'antichambre.
M. Saurin remua tristement la tête.
— Rien ! répondit-il ; nous ne isavons rien encore ; mais je ne suis pas fâché cependant que vous soyez venue, car je serais allé vous voir ce matin même, pour vous faire part de certains renseignements qui me sont parvenus depuis hier.
— Ils concernent le comte?
— Indirectement, au moins.
— Oh ! parlez ! parlez !
M. Saurin fit pa^sser la comtesse dans son cabinet, lui offrit un siège, et s'assit lui-même en face d'elle.
Madame de Frontenay était j^lus morte que vive.
— Je regi-ette, croyez-le bien, dit M. Saurin, de n'avoir encore aucune nouvelle favorable à vous apprendre. Mais l'agent que j'ai chargé de rechercher le comte est! l'im des plus habiles de la préfecture, et je ne doute pas que, dès la première heure, je ne le vois accourir ici, j'ajouterai que je m'étonne même qu'il ne soit i>as encore!' arrivé.
— Mais ces renseignements. . . insista la comtesse. \
— Voici; vous comprenez, n'est-ce pas, que nos premiers soupçons se sont portés presque immédiatement, sur l'homme qui se fait appeler le baron Lippari, espèce d'aventurier qui nous est depuis longtemps suspect, mais que jusqu'à présent nous avons dû. laisser librement circuler, puisque nous n'avons pu le prendre en flagrant délit. Xous avons tout lieu de supposer qu'il vit à l'aide de mo3'ens qui relèvent de la correctionnelle ou de la cour d'assises. Seulement, nous n'avons encore que des présomptions, et cela ne suffit pas pour qu'on lui mette la main au collet. Toutefois, nous ne le perdons pas de vue, et celui qui a la mission de le surveiller, Secrétain, m'a assuré qu'il devait s'être formé des liens d'étroite intimité entre ce Lippari et un autre jeune liomme dont l'existence ne nous paraît pas moins problématique.
— De qui voulez-vous parler? demanda la comtesse anxieuse.
— Du sieur Eodolphe, dont vous-même m'aviez, je crois, déjà entretenu.
—En effet.
— Oh, remarquez ceciî... Ce Rodolphe qui abandonne tout à coup le vieil Hermann par lequel il a été
élevé, pour accepter une existence de luxe et de plaisirs, de ce baron Lippari qu'il ne connaît pas. . . Ce Rodolphe amoureux de mademoiselle Lucie Boaulieu, a dû avoir un intérêt puissant à la disparition du comte qui est son rival, et de là à 23en&er qu'il n'est pas étranger, au guet-ai>ens, il n'y a qu'un pas.
— Ah ! c'est impossible I s'écria la comtesse, vous calomniez ce jeune homme, il est incapable d'une pareille infamie, je le connais î . . . et . . .
M. Saurin se prit à sourire.
— Vous le connaissez ! répliqua-t-il ; nous aussi, madame, et nous savons qu'il est l'ami du baron, qu'ils se sont vus hier dans l'après-midi, et qu'ils ont dû dîner ensemble, chez mademoiselle Eose Pompon, une jolie pécheresse où ils ont passé la soirée, et probablement la nuit.
La comtesse pâlit.
— 'C'est horrible ! ce que vous dites là, monsieur, interrompit-elle.
— ^C'est la vérité.
— !N'on ! non ! je vous ré'pète que c'est impossible. Rodolphe est un homme d'honneur, qui eût exposé sa vie pour défendre le comte; mais je l'ai vu, vous dis-je, il m'a parlé et il sait . . .
— Quoi donc?
— 'Ah ! mieux vaut la honte pour moi, que le soupçon indigne sur le pauvre enfant ; ce Rodolphe.
. — Achevez. •
— C'est mon fils !
— Que dites- vous?
— Je lui ai tout dit, à lui . . . il a pleuré dans mes bras. . . il devait se battre avec le comte, et il a renoncé à ce duel ... il m'a promis de l'aimer comme un frère, — et vous voulez que je croie ! pauvre et cher Rodolphe, c'est l'âme la plus pure ... le coeur le plus honnête.
M. Saurin ne fit aucune objection. . . il avait été sur-
pris par l'aveu inattendu de la comtesse ... et semblait réfléchir profondément : de temps en -temps seulement, il relevait les 3'eux et s'oubliait à contempler madame de Frontenay avec un intérêt particulier.
Celle-ci n'y prenait pas garde: de douées larmes voilaient ses regards, et en évoquant l'image de Rodolphe, elle avait un moment oublié son autre enfant.
— Que madame la comtesse me pardonne, dit tout à coup M. Saurin, sans cesser de l'observer. . . j'ignorais qu'elle eût un auti'e fils, et j'étais loin de me douter que ce Eodolphe. . . - ^
Une vive rougeur monta au visage de madame -de Frontenay.
— Vous n'avez pu cependant, répondit-elle, oublier entièrement le passé, et quand, après la mort violente du comte, mon mari, vous fûtes chargé de l'enquête ordonnée à cette occasion, je crois vous avoir fait connaître.
— Vous m'aviez dit que cet enfant était mort.
— On me l'avait assuré.
— Et cela n'était pas ?
— Vous comprenez. . .
— A merveille, de sorte qu'aujourd'hui . . .
— Par miracle ... il m'a été rendu, et Dieu a voulu qu'il fût tel que le coeur d'une mère pouvait le désirer.
M. Saurin garda le silence.
De singulières idées lui venaient, et c'était moins Eodolphe qui le préoccupait à cette heure, que cette histoire bizarre du passé 011 venait se ]#ésenter par instant une image dont il ne pouvait détacher ses regards et sa pensée.
^-Ne vous offensez pas de mon insistance, reprit-il, au bout d'un instant : mais la situation est grave, je n'ai pas besoin de vous le faire remarquer, et il importe qu'il ne reste aucune obscurité dans notre esprit. Donc, vo-us avez retrouvé votre enfant, que vous aviez cru perdu, et,
à ce propos, voulez- vous me permettre de vous parler . . . de son père.
— Monsieur ! fit la comtesse d'un ton doulouruex.
— 'Si vous le désirez, je m'arrêterai . . .
— 'Non ! non. Poursuivez, vous avez raison, et vous savez mieux que moi . . .
— ^Le père de Rodolphe avait passé dans votre existence, au moment où isolée, sans protection, vous n'aviez pu vous défendre. Vous ignoriez la vie, et vous n'aviez même pas le soupçon du mal . . . Alors un homme est venu vers vous et quand vous avez appris que ce n'était qu'un misérable aventurier, capable de toutes les infamies. . . il était trop tard.
La eomtesse étouffa un sanglot, et M. Saurin s'arrêta.
— Voulez- vous que je continue ? interrogea-t-il.
— Oui î oui, continuez, monsieur.
— A k suite de cet événement, quelques années après, quand j'eus l'honneur de vous voir pour la première, fois, vous étiez mariée au comte de Frontenay, et peutêtre auriez-vous trouvé dans cette union un bonheur relatif, entre votre époux et votre enfant, quand un nouveau crime vint troubler votre existence et vous rendre à toutes vos appréhensions. Le comte venait d'être assassiné dans des circonstances mystérieuses qui ne permettaient pas à l'accusation de se fixer; mais ni votre père, ni moi, ni vous-même, n'eûmes une seconde de doute.
—Mon Dieu !
— Le coupable, l'assassin, c'était l'homme qui, déjà une première fois, avait porté le déshonneur dans la famille des Kersaint.
— ^C'est horrible.
— Mais il avait fui, le crime avait été commis avec une adresse merveilleuse,^ qui devait lui assurer l'impunité, et depuis, on n'a plus entendu parler de lui. Eh bien, laissez-moi vous adresser un reproche, madame.
— A moi ! à moi ! fit madame àe Fronteiiay.
— ^C"est de vous avoir caché que vous aviez reçu cet homme, que vous lui aviez parlé, et, par peur du scandale ou par un ^autre sentiment, de ne pas nous l'avoir dénoncé . . .
— Si vous saviez ! . . . balbutia la malheureuse mère.
— Oui. . . je :sais. . . Vous redoutiez quelque malheur. Vous aviez peur pour vos enfants. . . pour l'un d'eux, du moins; et vous voyez cependant que le ï^isérable n'a pas hésité, lui . . .
— ^J'ai eu tort, c'est vrai. Ah ! pourquoi ai- je été si pusillanime . . . Mais tout n'est pas désespéré encore, n'estce pas? Il n'est pas possible que Dieu me réserve un aussi épouvantable chagrin. L'agent que vous avez chargé de recherché le comte ne peut tarder à revenir, et nous saurons . . .
La parole s'arrêta glacée sur les lèvres de la comtesse. M. Saur in vemait de faire un pas vers la porte qu'il avait ouverte, et le corps penché en avant, il écoutait.
En même temps, un pli soucieux s'était creusé sur son front, et une sorte d'inquiétude œ trahissait sur soi\ visage d'ordinaire impassible.
La comtesse proféra un cri de détresse.
— Qn'y a-t-il ? interrogea-t-elle.
— ^Slence ! fit M. Saurin, d'un ton grave.
— Qu'avez-vous ?
— Ecoutez, la porte s'ouvre : nous allons savoir.
La porte de l'appartement venait en effet de s'ouvrir, et deux commissionnaires étaient entrés portant, l'un par la tête, l'autre par les pieds, un homme qui ne faisait aucun mouvement, ne proférait aucune plainte, et paraissait être mort !
A cette vue, la comtesse s'affaissa sur elle-même, et roula inanimée sur le divan.
Pour elle, l'homme que l'on portait ainsi, œ ne pouvait être que son fils.
Elle se trompait.
C'était tout simplement M. Secrétain, et M. Saurin le reconnut tout de suite.
Un mouvement de rage lui échappa tout d'abord, mais il revint bien vite à lui-même, donna aux porteurs l'ordre de déposer leur fardeau sur son propre lit; et, s'adressa nt à un personnage, cravaté de blanc, qui était entré à la suite :
Monsieur est médecin, sans doute, demanda-t-il vivement.
— Oui, monsieur, répondit le docteur.
— De quel quartier?
— Saint-Mandé.
— -C'est donc à Saint-Mandé que l'on a trouvé ce malheureux ?
— Précisément. Ce eont les douaniers de service à la barrière qui, ce matin, ont aperçu le corps dans les fossés des fortifications.
— Et quel a été le résultat de vos premières constatations ?
— 'Le pauvre diable était dans un état pitoyable; j'ai même craint un moment qu'il ne me passât dans les mains; mais je lui ai administré un cordial, et il a pu rouvrir les veux.
— A-t-il parlé?
— Des paroles incohérentes, sans suite, et qui lui étaient arrachées par la souffrance ou le délii'e.
— Qui vous a donné l'idée de le faire transporter ici?
— ^Une earte qu'il portait sur lui et à l'aide de laquelle nous avons pu établir son identité. Puis, votre nom qu'il a prononcé à plusieurs reprises et avec une insistance toute particulière.
M. Saurin approuva du geste.
— C'est bien, dit-il, et je vous remercie. Xe partez pas encore; je vais prévenir le médecin de service à la
préfecture et dès qu'il sera arrivé, je vous rendrai votre liberté.
Et se tournant vers madame de Frontenay qui était restée étendue sans mouvement sur le divan.
— Seulement, ajouta-t-il, veuillez, en attendant, donner à cette dame les ^soins que réclame son état. Il ne s'agit, je crois, que d'un évanouissement sans gravité; mais il importe qu'elle reprenne au plus tôt possession d'elle-même, et vous ne la quitterez, je vous prie, que lorsqu'elle sera revenue à elle.
Sur ces mots, M. Saurin marcha ^^rs le lit où Secrétain venait d'être déposé.
Le malheureux était dans un piteux état. Il ne bougeait pas, ses yeux étaient clos, ses bras roidis, sa poitrine sans souffle.
Une pâleur de mort couvrait ses traits. Seulement quelques fines gouttes de sueur perlaient à son front.
Le trajet l'avait fatigué. S'il avait eu une syncope, c'était fait de lui.
M. Saurin se tint debout près du lit et attendit.
Le médecin que l'on avait prévenu à la hâte s'empressa d'accourir.
C'était un homme familier avec ces sortes d'accidents. Il salua à peine son confrère, et alla vivement à Secrétain.
Puis il examina la blessure.
— Hum ! fit-il en remuant la tête, le pauvre diable a été bien touché, et il n'y a qu'une chose qui m'étonne, c'est qu'il ne soit pas mort sur le coup.
—Mais il vit ? fit M. Saurin.
— Oh ! si peu . . .
— Enfin, il y a quelque espoir de le sauver.
— Je vous dirai cela ce soir, et nous aurons fort à faire d'ici là.
— 'Croyez-vous qu'il puisse parler?
— Ce serait dangereux; il faut le laisser provisoire-
ment à lui-même. Son évanouissement remonte probablement au moment où on l'a dé2)osé sur le brancard, et il ne doit pas tarder à revenir à lui, s'il doit revenir.
— Ah î les misérables ! grommela M. Saurin en serrant les poings avec énergie ; s'il meurt il me le paieix)nt cher.
— Qui l'a mis en cet état ?
— Je l'ignore.
Le médecin mit brusquement un doigt sur ses lèvres.
— 'Chut ! fit-il d'un ton impérieux.
— Qu'y a-t-il ? demanda .M. Saurin.
— Il a fait un mouvement.
— Vous croyez.
— Oh ! cela ne peut m'écliapper, c'est imperceptible pour tout autre, mais pour nous.
Il se tut, M. Saurin s'était penché en avant. ;
Sécréta in venait de bouger, un tressaillement avait contracté les muscles de son visage, ses yeux s'étaient ouverts démesurément. En même temps une plainte douloureuse soulevait sa poitrine.
M. Saurin retenait son souffle, et impatient, curieux, il attendait.
Quelques secondes s'écoulèrent.
Enfin le regard de Secrétain ayant rencontré celui de son maître, le moribond eut comme un soubresaut.
— Secrétain ! -dit M. Saurin, c'est moi, me reconnaistu?
Secrétain fit un signe affirmatif.
— Eh bien parle, alors, parle ; il faut que tu nous dises ce qui s'est passé, qui t'a mis en cet état. Est-ce le ba^ ron?
— N'en, répondit le moribond.
— Qui est-ce donc?
— Le Philosophe.
Le docteur toucha légèrement le bras de M. Saurin.
— 'Qu'v a-t-il? demanda ce dernier.
— Vous fatiguez inutilement ce pauvre diable, répondit le médecin. Voyez ... il vient de retomber inerte sur< son lit. Il ne voit plus rien et est incapable de vous en-» tendre. Il faut le laisser mourir en paix. 4
— Cro3ez-vous donc que ce soit fini?
— J'en ai bien peur, et il ne reste plus qu'une seule chance. i
— 'Laquelle ?
— ^C'est qu'avant de mourir il recouvi-e quelques minutes de lucidité, et que vous puissiez l'interroger.
— Ah ! qui donc nous renseignera sur ce qui s'est passé ! qui nous fera connaître la vérité ...
Saurin n'acheva pas.
Madame de Frontcnay avait Jeté un cri terrible, et' comme il se retournait pour en rechercher la cause, il! demeura lui-même pétrifié à sa place.
Le baron Lippari venait de pénétrer dans la chambit^ et il s'avançait à pas lents vers le lit.
M. Saurin n'était pas facile à émouvoir, et il avait ap-* pris depuis longtemps à se rendre maître de ses impres-» sions. Mais la présence du baron, dans un pareil mo-« ment, était chose si imprévue et si inexiplicable qu'il nc« put réprimer un geste de stupéfaction.
— Xon ! . . . vous ! . . . ici, interrogea-t-il avec plus d4 vivacité qu'il n'eût voulu en mettre dans son accent.
Le baron sourit.
— Eh ! qu'y a-t-il donc là de si étonnant, répondit-il d'un ton dégagé et avec une assurance parfaite; par hasard, j'oserai dire par bonheur, je me suis trouvé mêlé cette nuit à la plus singulière des aventures, J'ai vu tomber un homme qui, je crois, est un de vos agents les plus habiles, J'ai constaté qu'il se trouvait dans un fort triste» ^tat, et que par conséquent, il ne pourrait voue donner aucun éclaircissement sur ce qui était advenu.; Alors dans l'intérêt de la Justice, j'ai pris le parti dei venir moi-même, et non-^§eulement de vous raconter lai
part qui me revient dans Taventure, mais encore de vous rassurer sur les quelques personnes qui y étaient enga-i gées.
Pendant que le baron parlait, M. Saurin n'avait cessé de l'observer. Quand il eut fini, il s'inclina en signe de> remerciement.
— Je vous suis obligé, monsieur, dit-il, et je ne vous dissimule pas que j'ai hâte de connaître à quels misérables j'aurai à demander compte de la vie de mon agent.
— C^ sont, en effet, approuva Lippari, des gens de la pire espèce; mais je crois qu'ils n'attendront pas le bon plaisir de la police, et qu'à l'heure où je vous parle, ils! doivent être déjà loin de la capitale.
— Qui vouis le fait supposer ? . .
— ^Ah ! je les connais.
— Vous ?
Le baron eut un geste plein de désinvolture.
— Eh ! sans doute î répondit-il ; il faut tout connaîti*c» dans la vie, et d'ailleurs j'avais déjà eu affaire à eux.
— Dans quelles circonstances?. .
— Ce n'est pas à vous, monsieur, que j'apprendrai qu'il existe à Paris, presque à l'état })ermanent, certaines associations mystérieuses d'aventuriers qui y vivent d'expédients, tantôt se dissimulant avec art dansj les bas-fonds de la société, ou plus souvent encore affichant une audace qui intimide le soupçon et leur assure l'impunité pour un temps plus ou moins long... Or,, j'avais, je vous le répète, à me défendre contre leurs tentatives; ils avaient organisé une sorte de chantage per-, sistant, qui, s'il n'avait visé que moi, m'aurait, je vous, le jure, laissé bien indifférent; mais plus cher que le mien, et j'ai dû mettre tout en oeuvre pour les démasquer et les réduire à l'impuissance.
— Quels étaient ces hommes? demanda M. Saurin.
— Je viens de les désigner: l'un s'appelait le Philo-
sophe, l'autre Chrétien ; c'étaient les plus importants de la bande, et le plus récent exploit qu'ils eussent imagi-> né consistait dans l'enlèvement du comte de Frontenay.,
— Et c'est vous ...
— Je les surveillais depuis quelque temps, et quoique je n'eusse pas à ma disposition tous les moyens dont 1?^ police dispose, cependant j'étais parvenu à découvrir la, retraite qu'ils avaient choisie . . .
— Saint-Mandé.
— Rue Mongenot. C'est cela. Cette nuit donc, par une coïncidence bizarre, il s'est trouvé que M. Secrétain, poursuivant le même but, arrivait sur les lieux quelques minutes avant moi. C'est là le malheur. Les misérables, voyant leur antre forcé, se sont défendus et M. Secrétain a reçu l'accueil qui, probablement, n'était réservé qu'a moi.
'M. Saurin écoutait, et pour tout dire, il prenait un ' réel intérêt au récit qui lui était fait.
L'audace de cet homme l'étonnait, lui qui pensait bien en avoir fini avec tous les étonnements, il ne doutait pas que ce Lippari ne fût le chef même de cette association d'aventuriers dont il prétendait dévoiler l'existence, et pourtant il n'y avait rien à reprendre à la conduite qu'il disait avoir tenue, et il fallait bien provisoirement accepter pour vrai ce qu'il racontait.
Au surplus, l'habileté consistait encore en ce moment à paraître admettre la version qu'il donnait de l'aventure, sauf à réserver les mesures ultérieures qu'il conviendrait de prendre.
— Il y a là, en effet, reprit peu après M. Saurin, une coïncidence bizarre, et que l'on serait tenté de taxer d'invraisemblable, si nous n'avions votre parole qui estune garantie. Mais permettez-moi, je vous prie de vous adresser à -ce propos une dernière question. f
— Je suis prêt à répondre, dit le baron.
— La maison de la rue Mongenot est bien réellement-
la retraite où le comte de Frontenay avait été conduit» après son enlèvement?
— Oui, monsieur.
— Quand vous y êtes arrivé, cette nuit, il y était encore?
— 'Certainement.
— Et vous Fy avez trouvé?
■ — ^Parbleu.
— Vivant ?
— Oui, vivant !
La comtesse qui écoutait, agenouillée à quelques pas, se rapprocha les mains jointes et les yeux voilés de^ larmes :
— Par pitié, — monsieur, — je vous supplie, dit-elle en sanglotant, ne me trompez pas. C'est bien vrai, mon fils, mon Lucien, il vit !
— Je le jure.
— Et où est-il, qu'est-il devenu? je veux le voir. Si vous saviez par quelles épouvantes j'ai passé depuis ces deux nuits fatales.
Le baron parut hésiter; son regard alla alternativement de M. Saurin an docteur, et revint s'arrêter sur la comtesse.
— Le^ comte Lucien vous attend à votre hôtel, répondit-il à voix basse, et si vous vous y rendez .sans retard, vous y retrouverez vos deux enfants !
Madame de Frontenay se dressa de sa place, et, machinalement, elle fit quelques pas vers la porte.
— Lucien ! . . . Rodolphe ! . . . balbutia-t-elle éperdue et chancelante.
— Oui, tous les deux. Ils se connaissent... ils s'aiment et vous attendent.
— Ah ! Dieu est lx)n ! . . . Et c'est vous que je -dois remercier aussi d'un tel bonheur?
— 'Moi, allons donc!... dit le baron d'un ton singulier.
— 'Cependant sans votre intervention...
— Ils étaient arrivés an seuil de la porte. Sur les derniers mots de la comtesse, Lippari eut un ricanement sinistre.
— Vous me trompez encore ! s'écria la malheureuse mère en sentant le sang se figer dans ses veines.
— N'e le croyez pas!
— Vous préparez quelque nouveau malheur.
— Peut-être !
— ^Mais ce n'est donc pas à vous que je dois la vie du comte !
Un hideux rictus tordit la lèvre de Lippari.
— Le comte! répondit-il, la voix ardente; le comte ! il a pris la place de Eodolphe, et il n'existerait plus à cette heure si Eidolphe ne s'était jeté en travers de mai route.
La comtesse prit sa tête dans ses mains, par un mou-î vement d'horreur, et franchissant le seuil de la porte,i elle descendit rapidement l'escalier et gagna la rue où» sa voiture l'attendait. ""k
Quelques jours s'étaient écoulés, et rien n'eût manqué au bonheur de la comtesse de Frontenay, si elle avait pu' oublier les paroles menaçantes que Lippari lui avait dites chez M. Saurin.
Quoi qu'elle fit, elle les entendait toujours, et crai-| gnait qu'un nouveau malheur ne vint atteindre le comté qui venait d'être rendu à son amour.
Elle eût pu être si heureuse entre ses deux enfanta désormais amis.
Lucien avait voué le plus tendre attachement à RoJ dolphe ; il savait que ce dernier avait renoncé à ses prétentions à la main de mademoiselle Beaulieu; il l'avait vu exposant sa vie pour sauver la sienne . . . Enfin, bien qu'on ne l'eût point complètement renseigné sur ce point, il avait deviné une partie du secret qu'on lui cachait, et sa s}Tnpathie pour Eodolphe s'était augmentée en raison même du mystère qui entourait sa naissance.^
D'ailleurs, il voyait la comtesse lui témoigner une affection si vraie que pour rien au monde, il n'eût voulu troubler le bonheur apparent dont elle jouissait, et l'amitié était née dans son coeur sous l'influence de ces impressions, à la cause desquelles il n'avait même pas essayé de remonter.
Il était donc heureux comme jamais il ne l'avait été encore. La violence dont il avait été l'objet restait bien dans sa pensée, comme un point noir sur lequel il appelait vainement la lumière; mais il ne cherchait point à voir dans ce fait bizarre, autre chose qu'un des mille.
accidents de la vie parisienne^ et on l'eût bien étonné; lui-même, si on lui avait dit la vérité.
Peut-être n'y eût-il pas cru.
Et puiis, il avait revu mademoiselle Beaulieu; il passait maintenant de longues heures auprès d^elle, l'ac-î compagnait souvent au théâtre, et depuis l'événement;^ on avait parlé à plusieurs reprises de fixer enfin la date» de leur union.
Ce fut à partir de ce moment, un enchantement do tous les instants, au milieu duquel il perdit bien vite le souvenir du guet-apens qui avait menacé -sa vie.
Mademoiselle Beaulieu s'abandonnait de son côté à toute la joie d'un amour que son père approuvait ... On ne lui avait pas dit les causes réelles de l'absence dé Lucien qui, du reste, n^avait duré que deux jours, et elle, n'avait aucune raison pour s'alarmer.
Quant à Kodolphe, ce qui se passait en lui était pour ainsi dire un mystère pour lui-même.
Au lendemain des événements qui venaient de s'accomplir, il s'était retrouvé dans une situation d'esprits des plus étranges.
En se rendant avec Secrétain au secours du comte de Frontenay, son rival, il avait obéi à un entraînement spontané de sa nature chevaleresque, et il eut certainement, s'il l'eut fallu, donné sa vie pour sauver celle du fils de la comtesse.
Il ne regrettait donc rien de ce qu'il avait fait ; au ])esoin, il se sentait prêt à recommencer cet acte d'abnégation et de générosité.
D'ailleurs, la joie, les larmes émues, les caresses de sa mère l'avaient bien amplement récompensé, et dans les premiers moments, ce souvenir sacré suffit à le protéger contre les incitations des sentiments au fond dui coeur humain.
— ^ Voilà, certes, qui est d'un coeur généreux!... lui avait dit le baron Lippari, la première fois qu'ils s'é-
talent revus; et, certes, la comtesse doit être contente de vous . . . Un frère n'est pas plus désintéressé ... et Fantiquité nous offre peu d'exemples d'un aussi héroïque renoncement.
— Vous raillez ! avait répondu Eodolphe.
— -Moi! allons donc... Seulement, à votre place, il me semble que j'aurais abandonné moins facilement mes prétentions à la main de mademoiselle Beaulieu.
— ^Mais elle ne m'aime pas !
— Bah ! à l'âge de cette enfant, on croit aimer le premier homme qui vous parle d'amour... et si vous ne vous étiez pas jeté à la traverse des événements et que le jeune comte eut péri entre les mains des misérables qui l'avaient enlevé ; je vous le répète le eoeur de mademoiselle Lucy eût été de lui-même au-devant de la substitu-, tion.
— 'Vous ne croyez ni à l'amour ni à l'amitié.
— Soit ! et je n'insiste pas. Ce qui est fait est fait . Bien fou est celui qui tenterait de remonter le cours des: événements. Toutefois, je suis curieux d'apprendre ce que vous comptez faire?
— 'Mais, je ne sais.
— Voulez-vous que je vous donne un conseil ?
— Lequel ?
— Je vous ai prouvé déjà que j'avais quelque expéri-< ence, et que je savais observer les choses et les hommes.
—Eh bien?
— Eh bien, si vous voulez m'en croire, ne faites rieni qui puisse d'une manière quelconque, engager l'avenir..
— ^Que voulez-vous dire?
— 'Rien, que ce que je dis ; il y a loin, toujours, de la. coupe aux lèvres, et peut-être le comte n'est-il pas aussi près du bonheur qu'il se l'imagine.
— Est-ce qu'un nouveau malheur le menacerait?
— On ne sait pas.
— Ah ! vous me faites frémir.
— Ne vous occupez de rien, lai-ssez les événements suivre leur cours naturel et logique, et, je le répète, ne faites rien qui engage l'avenir.
— Mais expliquez-moi au moins. . .
— Tenez-vous à l'écart, voyez la comtesse, continuez de témoigner au comte la même affection fraternelle; mais n'allez pas trop souvent du côté de Passy ! \
Rodolphe fit un mouvement à ces derniers mots, et regarda- son interlocuteur avec surprise.
— Du côté de Passy, répéta-'t-il. Est-ce d'Hermann que vous voulez parler?
— De lui-même.
— N'est-il pas naturel que j'aille voir l'homme qui a pris soin de mon enfance ?
— 'A Dieu ne plaise que je dise le contraire. Seulement, vous y êtes allé, vous l'avez trouvé mieux portant ; vous savez qu'il est hors de danger ; et je crois que cela doit suffire. Est-il besoin que j'en dise plus long pour que vous me compreniez?
Eodolphe n'avait pas répondu, et Lippari s'était éloigné en souriant.
Les dernières paroles que venait de prononcer le baron vicient certains faits qui -s'étaient passés depuis l'aventure du comte de Fjontenay.
Il s'agissait, en effet, d'Hermann et de sa fille que Rodolphe était allé voir quelques jours auparavant, et, ce qui s'était passé lors de cette visite mérite d'être raconté.
Grâce aux soins dont l'entourait Bertha, le vieillard revenait peu à peu à la sianté; le médecin répondait maintenant de sa vie; quelques ■semaines encore et il serait rendu à l'amour de sa fille.
Ceile-ci ne le quittait pas; Rodolphe l'avait trouvée assise à son chevet, et c'avait été une grande joie pour la pauvre enfant de revoir celui qu'elle avait si longtemps appelé son frère.
En la revoyant, Rodolphe ne put se défendre d'un tressaillement douloureux.
La pauvre enfant avait bien changé en quelques jours, et elle était maintenant presque aussi pâle que son père.
— Bertha, lui dit-il d'un ton attendri, j'ai des reproches à me faire pour vous avoir abandonnée, ainsi que je l'ai fait . . . Mais tant d'événements se sont accomplis, je me suis trouvé mêlé à tant d'aventures singulières, qu'aujourd'hui même, je ne sais pas bien encore si je m'appartiens tout à fait. Je vous ai fait de la peine et je suis venu vous en demander pardon.
La jolie enfant remua seulement la tête . . . Ses yeux
étaient \^ilés de larmes ; elle oublia un moment son beau et pur regard sur le front de celui qui lui parlait.
— ^Yous êtes tout pardonné^ puisque vous voilà, répondit-elle en s'efforçant de sourire, et je n'ai plus rien à demander à Dieu, qui, en même temps qu'il rendait mon père à la vie, vous inspirait la pensée de revenir vers nous. \
— Vous avez souffert ? . . .
— ^Oui ... et cela se comprend, du reste . . . Un instant j'ai cru que j'allais être orpheline, et c'est bien triste de voir que l'on va rester seule au monde, sans famille^ sans ami.
— 'Chère Bertha! je suis bien coupable.
— ^Qui s'en souviendra . . . voyez, mon père vous a serré la main, et j'ai surpris une larme de reconnaissance dans ses yeux quand vous êtes entré. . . il faudra le venir voir souvent.
— 'Ah ! tous les jours.
— Il ne faut pas trop promettre; peut-être ne pourriez-vous pas tenir, et je préfère ne pas trop compter; les déceptions font tant de mal ! . . .
Rodolphe serra, muettement la main de Bertha, qui s'empressa de se dégager, sous prétexte de répondre à son père qui ne l'appelait pas.
Le jeune homme sentit son coeur se briser.
Ce n'était plus la petite Bertha d'autrefois, la soeur aimée dont il partageait la vie. . . et qui s'oubliait en des confidences naïves; et puis, elle ne le tutoyait plus, et cela donnait à sa voix des intonations nouvelles qu'il ne lui connaissait pas et qui le troublaient.
Rodolphe se sentait mal à l'aise ; il était indécis et ne savait plus quelle contenance tenir.
Il resta cependant quelques minutes; mais la conversation devint bientôt embarrassée et pénible, et après avoir balbutié certaines excuses banales, il se retira l'esprit soucieux, emportant dans son coeur un sentiment
singulier dont il ne put, tout d^abord, démêler le caractère.
Toutefois, cela ne tint pas en présence des autres préoccupations bien plus graves qui Tattendaicoit au dehors, et, le lendemain il avait presque oublié cet incident.
Lippari le lui remit en mémoire, et le força à reporter sa pensée vers le petit coin charmant où vivaient le^! deux êtres avec lesquels il avait passé les belles années de son enfance et de sa jeunesse.
C'est bien là sa véritable famille, celle que Dieu lui avait faite, où on l'avait toujours aimé, où on l'armait plus que jamais peut-être.
Il n'}' retourna pas tout de suite cependant, on eût dit qu'il s'était élevé en lui certaines résistances inconscientes qui l'arrêtaient, quoi qu'il voulut . . .
Il y avait les paroles railleuses du baron, cette vie nouvelle qui lui était promise, cet espoir malsain qui mêlait son poison à ses plus pures aspirations.
Vaguement, il attendait. Sa lèvre avait encore parfois des frémissements fiévreux, quand elle se tendait vers l'inconnu, et il aA'ait bien de la peine à retrouver le calme et la paix, à la suite de ces désordres dont \e4 causes lui échappaient.
Enfin, une après-midi, il s'engag"ea dans l'avenue des Champs-Elysées et prit la direction de Passy d'un pas ferme et résolu.
Il se rendait chez le vieil Hermann; il allait revoir Bertha!.. .
Depuis qu'elle avait revu Eodolphe, Bertha avait espéré que, soit pour prendre de-s nouvelles d'Hermann, soit pour un autre motif, il reviendrait comme autre-< fois, et qu'ils pourraient renouer leurs douces et calmée relations du passé. . .
Rien qu'à cet espoir, dès le lendemain, l'incarnat revint à ses joues, une expression plus vivante éclaira soni
regard, et la Vieille Gertrude i-emarqua avec malice qu'elle prenait un soin tout particulier de sa personne:
Cependant, quelques jours s'écoulèrent, sans que Ro-s dolplie re]i>arût.
C'est en vain que Bertha allait et venait inquiète etî soucieuse, du rez-de-chaussée au premier étage . . . de»A cendanit quelquefois jusque dans le jardin, pour mieux: écouter les bruits du dehors. . . les heures passaient monotones et lentes, sans aucun incident et quand le soir, elle regagnait la chambre où elle couchait, c'est d'un coeur dolent et presque désespéré qu'elle appelait le sommeil à son aide.
Rodolphe ne venait pas.
Qui pouvait le retenir? Pourquoi cet oubli ou ce dédain ?
Qu'était-il arri^•é de nouveau et d'où venait qu'il manquait à la promesse faite !
La pauvre enfant n'y comprenait rien ... et elle était malheureuse . . . elle se fût contentée de si peu ! . . . le voir, de loin en loin, pendant quelques minutes, entendre sa voix, sentir sa main dans la sienne, c'était tout ! Elle savait que son amour était à une autre . . . elle ne demandait pas qu'il revînt à elle. . . elle eût tout accepté sans murmure... tout, excepté son indifférence...
Ce jour-là, elle s'était levée encore plus triste que de coutume, une amère mélancolie pesait sur sa |)ensée; elle se sentait gagner par un détachement de toutes choses, et elle semblait prête à faire le sacrifice d'une vie où devait manquer le seul bonheur qu'elle eût jamais rêvé.
Elle s'assit morose et taciturne au chevet de son père, et les yeux fixés sur sa broderie, l'âme perdue dans l'infini, elle se prit à songer.
Combien d'heures passèrent ainsi — elle n'eût pu le dire; de temps à autre, elle se levait et marchait d'un pas empressé vers la fenêtre dont elle entr 'ouvrait les
rideaux avec une impatieoiœ fiévreuse. Puis elle pion-» geait son regard au dehors.
Depuis la veille, son père Fobservait sans qu'elle s'en doutât, et l'excellent vieillard avait deviné ce qui se passait dans cette âme endolorie.
A un moment, il lui fit signe d'approcher, et elle alla à lui.
— 'Chèi-e enfant, dit-il alors d'un ton de doux reproche^ il faut que Je te gronde, car tu n'es pas raisonnable.
— Moi ! fit Bertha a\^c étonnement.
— 'Eh! sans doute! Voilà plusieurs jours que tu ne sors pas, et que tu restes ici sans distraction et sans air. Si cela continuait, tu finirais par tomber malade toimême, et Je ne veux pas que cela soit.
— Mais Je ne puis vous quitter, répondit la pauvre enfant.
— Il n'est pas nécessaire de me garder. Je vais mieux, et le médecin assure qu'avant huit pours Je serai sur pied . . . d'ici la, la présence de Gertrude suffit à rassurer tout le monde.
— Eien ne m'attire au dehors. Ici, au contraire, avec ma broderie, les livres que vous m'avez donnés . . .
Le vieillard montra le cieu bleu à travers les fenêtres :
— Vois ! dit-il, l'air est pur, le soleil réconfortant ; je veux que tu sortes; tu restes trop livrée à toi-même, et la solitude n'est pas bonne à ton âge: et puis, on ne trompe pas facilement le regard d'un père; depuis quelques Jours je t'observe, et J'ai bien vu que tu étais triste, il faut chasser cela, mon enfant. D'ailleurs, où te conduiraient de semblables rêveries? Notre vie, c'est Dieu qui l'a fait, et le mieux est encore de s'abandonner à lui ! tu me comprends.
— Oui, père, répondit Bertha.
— 'Tu seras raisonnable.
— Je vous le promets.
— Et tu oublieras ...
Un sanglot s'étouffa dans sa gorge.
— Je ferai tout ce qu'il me sera possible, répondit-elle à voix basse.
'Le vieillard allait eontinuer, il s'arrêta.
Bertha avait brusquement relevé la tête, et elle s'était dressée haletante ©t oppressée.
Des pas venaient de se faire enttendre dans la cour; quelqu'un avait passé la porte de la rue et marchait vers la maison. Bertha croisa ses deux bras sur sa poitrine qui s'était prise à battre avec une violence désordonnée, une lueur sillonna son regard.
— C'est lui ! balbutia-t-elle, sans savoir qu'elle parlait.
Hermann eut un sourire radieux.
— 'C'est Kodolphe, dit-il, je reconnais son pas. . . Rodolphe n'est plus mon fils, mais il restera notre ami. Va. . . va le recevoir, et dis-lui. . .
Le vieillard n'avait pas achevé que Bertha était déjà partie.
Elle arriva dans le vestibule, au moment où Rodolphe en franchissait le seuil . . . elle était -essoufflée comme si elle avait fourni une longue course, et fut obligée de s'arrêter pour respirer.
Rodolphe vint à elle.
— 'Bertha ! . . . chère Bertha ! dit-il d'un accent pénétré, vous voilà toute pâle et toute tremblante. Ah ! j'espère au moins qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à notre père.
Bertha ne répon(}it pas tout de suite, tant elle était émue . . .
Rodolphe avait dit notre père . . . C'était une preuve qu'il ne voulait pas oublier le passé, et elle s'en trouva tout à coup réconfortée.
— Non î . . . non ! . . . Dieu merci ! dit-elle enfin ; notre père est beaucoup mieux, et nous sommes tout à fait ressurés. Il vous a entendu venir, car lui aussi connaît
votre pas, et il désire vous voir avant que vous ne partiez.
Rodolphe approuva du geste; puis, sui^^ant Bertha, il pénétra dans un petit salon qui donnait sur le jardin, et qui, naguère encore, était entretenu par la jolie enfant, à l'égal d'une véritable serre d'hiver . . .
— Je vous fais entrer ici, dit-elle, avec un reste de confusion, quoique tout y soit bien en désordre. Depuis huit jours il s'est produit tant d'incidents dans notre existence, que je n'ai pas eu la tête à moi, et vous voyez, mes pauvres plantes en ont souffert.
Pendant qu'elle parlait, Rodolphe ne la quittait pas des yeux. *
Une subite transformation s'était opérée en elle ; une subite rougeur avait monté à ses joues, donnant à sa physionomie une animation inaccoutumée. Son regard reprenait, peu à peu, son expression de candeur assurée, et je ne sais quelle grâce heureuse se manifestait dansi chacun de ses mouvements.
Rodolphe 41e pouvait se lasser de l'admirer; il l'avait jusqu'alors toujours considérée comme une soeur, et ne s^était jamais aperçu qu'elle était jolie. . . ce fut pour ainsi dire une révélation; et il en était presque ébloui.
Bertha devinait-elle ce qui -se passait en lui^ ou n'eutelle qu'une vague intuition de l'impression qu'elle produisa;it, il .serait difficile de le dire ... Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle puisa cette intuition, si faible qu'elfût, une assurance nouvelle, et que le sang afflua plus chaud sur son coeur depuis si longtemps glacé et morne.
Rien n'est d'ailleurs communicatif comme le bonheur, et Rodolphe se sentit illuminé lui-même par l'éclat radieux qui, un moment, sembla envelopper la pauvre enfant.
— Il faut bien que je l'avoue, dit-il avec un doux sourire; je ne suis pas tout à fait innocent de l'abandon dont vos plantes on été victimes. . . mais maintenant
que me voici revenu, j'espère qu'elles retrouveront les soins qui leur ont fait défaut, et je eompte vous offrir mon concours pour les rendre à la vie !
— Dites-vous vrai ! fit Bertha avec joie.
— 'Sur ce que j'ai de plus sacré au monde.
Eodolphe s'était assis; Bertha avait pris place à -ses côtés, ils se tenaient par la main, l'un près de l'autre, comme aux jours ealmes et purs de leur enfance.
— ^Tenez ! reprit Rodolphe peu après, laissez-moi vous dire : ne vous offensez pas de mes paroles, et n'y voyez, que l'expression sincère du sentiment d'affection profonde que je vous porte, — un instant, c'est vrai, j'ai», paru oublier le passé; j'ai ïui cette maison où j'avais reçu si longtemi>s des preuves inéluctables d'amitié et dé tendresse, et je me suis jeté dans le tourbillon des plaisirs parisiens, à la recherche de je ne sais quel avenirii aprement désiré: j'étais coupable sans doute, et je ne< m'en défends pas. Mais si vous saviez à quel degré de; découragement et de désespoir j'en étais arrivé!
— Eodolphe !
— Vaguement, déjà, j'entrevoyais la vérité, un homme était venu me dire que je n^'étais pas votre frère, que Hermann n'était pas mon père; en même temps, il en-, tr'ouvrait le voile qui couvrait ma naissance, et mon ima-« gination, longtemps contenue, savourait d'avance toutes les satisfactions du luxe et de la fortune promi-ses à mon» ambition. J'aurais dû tout vous dire, la loyauté eût dû me faire un devoir de tout avouer, à celui à qui je devaia tout: je n'en eus pas la force, je fis taire mes remords, et je partis ! Ce fut le rêve de quelques semaines, mais, je n'avais pu oublier les leçons d'honneur que m'avait, données notre père, et un mois à peine s'était écoulé quel je compi'enais la faute commise, et que toutes les aspira-» tiens de mon coeur me rappelaient impérieusement vers4 vous.
— Pauvre ami !
Eodolphe i>assa sa main sur son front moite, et enveloppa la jeune fille d'un regard où il mit toute son âme.
— 'Si vous saviez, reprit-il, comme j'ai pensé à vous depuis que je vous ai revue. . . avec quel atten-drisstj-* ment je me suis rappelé une à une les pénétrantes émo-f tions de notre passé commun, vos attentions, votre tenr dresse, votre dévouement de chaque jour, et alors, il y a une chose qui me frappait davantage encore, et de laquelle je ne parvenais pas à arracher ma pensée.
— ^Qu'est-ce donc?
— Ces attentions, ces caresses que vous aviez pour moi, elles étaient toutes naturelles quand elles s'adressaient à un frère. Mais moi . . .
— Achevez. . .
— Vous connaissiez mon secret ?
— Sans doute.
— «Xotre père vous avait dit que je n'étais pas votre frère.
— C'est vrai.
— Et malgré cela ...
Le visage de Bertha s'empourpra tout à coup, et elle voulut cacher son front -dans ses deux mains.
Eodolphe l'attira vivement dans ses bras.
— î^on ! . . . non ! . . . s'écria-t-il avec transport, ne rougis pas, ne pleure pas, regarde-moi, chère âme, j'ai tout compris, et la certitude d'être aimé de toi, suffit désormais au bonheur de toute ma vie. Car je ne me trompe pas; n'est-il pas vrai, Bertha, ma soeur chérie, ma femme bien-aimée?
La pauvre enfant ne cherchait pas à se défendre : une ivresse sans nom s'était emparée d'elle; elle n'entendait et ne voyait plus rien, et était bien près de défaillir.
Les lèvres de Eodolphe qui brûlèrent ses yeux, la rappelèrent tout à coup à la réalité, elle se dégagea de l'etreinte du jeune homme, et recula de deux pas.
— Eodolphe ! Eodolphe ! s'écria-t-elle éperdue.
Kodolphe tendit vers elle ses deux mains jointes.
Ah ! ne crains rien ! répondit-il^ mon amour est chaste comme celui d'un frère, tendre et dévoué comme celui d'un époux î . . . Bertha, tu m'aimes, n'e&t-ce pas ? et dé- BoAnais, je veux que toute ma vie soit consacrée à ton; bonheur.
Il y eut un court moment de cilence.
Bertha n'essayait plus de retenir ses larmes ; une expression céleste éclairait ses traits; elle s'abandonnait sans contrainte à la joie qu'elle éprouvait.
•C'était son rêve le plus doux qui se réalisait . . . elle était aimée de Kodolphe . . . désormais elle n'avait plus rien à demander à Dieu, et aucun malheur ne pouvait plus l'atteindre dans les bras de l'homme qu'elle aimait.
Rodolphe reprit peu après.
— Ainsi, dit-il, tu as eu la force de garder ce secret au plus profond de ton coeur ! tu m'appelais ton frère, et tu savais que je n'étais qu'un étranger pour toi. . . et rien jamais n'est venu m'avertir que tu me trompais.
— Il ne faut pas m'en vouloir, répondit Bertha, on m'avait fait promettre de me taire, et l'on m'avait dit qu'à la moindre indiscrétion, tu serais perdu pour moi.
— C'est Hermann qui t'avait fait cette recommandation. — Oui, c'est lui . . .
— Il t'avait confié le nom de ma mère !
— Ah ! bien souvent ce nom a été sur le bord de mes lèvres. Quand je te voyais rentrer le soir, soucieux ou tourmenté d'aspirations mystérieuses dont je devinais la cause et qui te rendaient si malheureux, plus d'une fois j'ai imploré mon père et lui ai demandé à mains jointes de tout te révéler: mais il ne voulait pas. . . il avait peur lui aussi, et vivait éternellement dans la crainte qu'une indiscrétion ne vînt tout compromettre.
— Pourquoi . . .
— Il y avait une raison à cela.
— Laquelle ?
— 'Ce n'est pas la comtesse qu'il redout-ait.
— Qu'était-ce donc?
Bertha baissa les yeux ; un frisson passa sur ses épaules, et elle se tut.
— Tu ne réponds pas ? insista le jeune homme surpris.
— Je préfère laisser à un autre le soin de tout t'apprendre. . .
— Oh! je devine à moitié, sous tes réticences... répliqua Rodolphe; il n'y a pas que la comtesse dans le passé. . . et celui dont Hermann avait à craindre l'intervention . . . c'est . . .
— Rodolphe !
— Mon père, n'est-ce pas?
Et son front se pencha triste et sombre, pendant que son regard s'attachait fixement au parquet.
— Oui, je comprends, poursuivit-il bientôt. C'est là l'énigme redoutable, la honte ineffaçable, le danger permanent ! oh, comme ma pauvre mère a dû souffrir . . .
Il secoua la tête avec une sorte de farouche impatience.
— Mais il vit donc, cet homme ! interrogea-t-il d'un ton âpre. ^
— Oui, il vit. répondit Bertha.
— Tu le connais?
— Je l'ai vu quelquefois. . .
— Il habite Paris, tn sais son nom, tu peux me dire.. .
Bertha eut nn geste suppliant.
— Rodolphe, dit-elle d'un accent brisé, par pitié, ne m'interroge plus; si tn me pressais davantage, peut-être n'aurais-je pas le courage de te refuser, et je commettrais une imprudence dont la comtesse souffrirait . . . C'est son secret, et non le nôtre . . . elle seule a le droit de t'éclairer, et si elle ne l'a pas fait encore, c'est que...
Rodolphe l'interrompit vivement.
— Oui ! oui ! tu as raison, dit-il, et il ne m'appartient
pas de lui en demander plus qu'elle n'a voulu m'en dire jusqu'à présent^ mais je la verrai, je lui parlerai, comme un fils respectueux doit parler à sa mère, et si elle veut que j'ignore à jamais le nom de cet homme, eh bien, je m'y soimiettrai sans murmurer!
Kodolphe resta encore quelques heures auprès de Bertha : la nuit était venue, sans que les deux jeunes gens s'en fussent aperçus. Rodolphe voulait aller tout avouer au vieil Hermann, mais Bertha l'en dissuada; il lui semblait qu'elle serait plus heureuse à connaître seule, pendant quelque temps encore, l'aveu qui venait de lui être fait, et le m3'stère plaisait à l'état de son esprit.
Kodolphe n'insista pas. . . quand dix heures sonnèrent, il se leva pour se retirer.
Bertha l'accompagna jusqu'à la porte extérieure.
— Tu reviendras demain? demanda-t-elle, le regard suspendu à celui du jeune homme.
— Demain. . . et tous les soirs, répondit ce dernier. . . 3Iaintenant mon bonheur est près de toi . . . et je n'en veux plus d'autre. . .
— Si tu savais combien je suis heureuse. .
— Tu m'aimes ? . . .
— Ah ! plus que ma vie ! . . .
Le bruit d'un baiser troul)la le silence mélancolique de la nuit ... et peu après, la jolie enfant, confuse, eni- \Tée, le coeur débordant, regagnait, à pas lents, la chambre où elle avait tant pleuré naguère sur l'indifférence de Rodolphe.
Celui-ci avait repris son chemin vers Paris.
Il n'était pas moins troublé que la jeune fille qu'il venait de quitter, et on eût dit qu'un sentiment puissant et tout nouveau l'avait pénétré tout à coup.
Cet amour qui venait de naître en son coeur, était bien différent de celui qui avait éprouvé pour mademoiselle Beaulieu. C'était quelque chose de plus tendre et de plus profond en même temps. Il se sentait rasséré-
né et rafraîchi, le désordre de son esprit s'était dissipé. Le souvenir de la chaste et naïve enfant lui communiquait une sorte de sérénité exquise où ses sens se reposaient sans trouble et sans emportement, et il s'oubliait de longs moments à évoquer sa douce image.
Comme Bertha, il avait hâte de se retrouver seul; tout un monde de pensées l'assaillait, il avait besoin de solitude et de recueillement.
Il ne rentra cependant que fort t^rd, et quand il atteignit l'hôtel, il était bien près de onze heures.
Un valet accourut au-devant de lui dès qu'il le vit.
— Qii'y a-t-il? demanda Rodolphe surpris de cet empressement.
— Il y a une personne qui attend monsieur, répondit le valet.
— Qui est-ce donc ?
— M. le comte de Frontenay. . .
Rodolphe pressa le pas.
La présence de Lucien à une pareille heure avait lieu de le surprendre, et la pensée d'un malheur se présenta tout de suite à son esprit . . .
Il trouva le jeune comte dans le vestibule, il l'avait aperçu à travers la fenêtre et venait au-devant de lui.
Rodolphe remarqua qu'il était fort pâle, et paraissait agité . . .
Depuis que, en compagnie du baron, il avait sauvé le comte, les deux jeunes gens s'étaient liés d'une étroite amitié, et Lucien savait que Rodolphe était son h'ère.
— Vous ! chez moi ! à cette heure, dit ce dernier en l'entraînant dans sa chambre; que se passe-t-il donc, et qu'avez-vous à m'apprendre?
— Une chose fort grave, répondit Lucien, et pour laquelle je viens réclamer votre concours.
— De quoi s'agit-il?
— D'un duel.
— Vous vous battez ?
— Demain matin.
— Et contre qui ?
— ^Contre le comte Lippari !
Eodolphe se rejeta brusquement en arrière. ^
— Le baron de Lippari, répét«a-t-il ; est-ce possible, lui qui vous a sauvé la vie, lui à qui peut-être vous devez la vie.
— Lui-même !
— Il faut alors qu'il se soit, comme vous le disiez, passé quelque chose de très grave.
— ^C'est cela.
— Avez-vous quelque rais<in de tenir cachée la cause de cette rencontre?
— J^en aurais de très sérieuses s'il s'agissait d'un autre que vous; mais. . .
— Il vous a insulté. . .
— Il a fait pis, mille fois.
— Qu'est-ce donc ? . . .
— Il a insulté notre mère ! . . .
— La comtesse de Frontenay ! . . . eh quoi ... le misérable a osé ! . . . ah ! Lucien ... ce n'est pas vous . . . qui vengerez l'honneur commun. . . je suis l'aîné. . . et j'ai le droit de revendiquer pour moi. . .
— îsTon, mon ami. . . ,non. . . interrompit Lucien. . . cela ne sera pas, parce que cela est impossible ... la comtesse de Frontenay a été insultée. . . et c'est au comte, son fils, .seul, qu'appartient le droit que vous réclamez.
Et comme à ces paroles, Eodolphe faisait un mouvement équivoque, Lucien s^empressa d'ajouter:
— Xe vous offensez pas de mes paroles, dit -il d'un ton grave, et comprenez bien la situation qui nous est faite ; il y a dans la provocation du baron un mobile secret que je n'ai pu encore démêler, mais, certainement, ce n'est ni la comtesse, ni à vous qu'il en veut. C'est à moi, à moi seul ! et plus j'y réfléchis depuis quelques
heures, plus la vérité se dégage des obscurités qui me la dérobaient.
— Pourquoi le baron vous en voudrait-il ?
— Je cherche sans trouver.
— A'ous ne lui avez rien fait ?
— Assurément, non.
— Enfin ! expliquez-moi au moins eomment l'incident 'sest produit, et qui a pu pousser cet homme à commettre une aussi lâche action.
Lucien' parut se recueillir un moment, puis relevant presque aussitôt les yeux, il reprit d'une voix dont, par instant, il avait beaucoup de peine à modérer les éclats.
— Cela s'est passé cette après-midi, dit-il, j'avais accepté de déjeuner avec deux de mes amis, Georges de Prébois et le vicomte d'Anglars et, vers midi, nous quittions Tortoni où était le rendez-vous pour traverser le boulevard, et gagner le café Anglais. Quand nous 3^ arrivâmes, la première personne que j'aperçus, fut précisément le baron qui venait de s'asseoir à une table voisine de la nôtre, en compagnie de deux jeunes gens dont l'un m'est inconnu, mais dont l'autre, Gontran de* Thévern, est un de ces personnages dont l'existence problématique est un mystère pour tout le monde et avec lequel je m'étais trouvé plusieurs fois en rivalité, quand je fréquentais les artistes des petits théâtres. Je savais qu'il me gardait une mortelle rancune, mais je n'y avais jamais fait grande attention. Dès que nous entrâmes, j'allai saluer le baron; nous échangeâmes quelques paroles banales, et je revins vers mes deux amis qui avaient pris place à leur table.
— Vous connaissez ce Lippari? me dit alors Georges de Prébois avec ironie.
— Sans doute, je le connais, et je serais d'autant moins recevable à le désavouer, qu'il m'a rendu un réel service et m'a presque sauvé la vie !.. .
— C'est différent.
— Seulement, il a des fréquentations bizarres; on le voit lié de temps à autre avec des personnalités suspectes, et j'espère que nos relations cesseront dès que je serai marié. ^
L'entretien sur ce sujet en resta là. Il eut lieu à voix fort basse, et je ne puis imaginer que le baron shl |[ni l'entendre.
Cependant, lorsqu'au bout d'un quart d'heure, mes regards se portèrent machinalement du côté de Lippari, je surpris sur ses lèvres un sourire qui me sembla singulier, -pour ne pas -dire impertinent. L'attitude de Grontran de Trévern soulignait d'ailleurs ce sourire, et je vis bien que ma personne était sur le tapis. Je me contins ce})endant et je cherchai à m'étourdir; mais quelques minutese s'étaient à peine écoulées qu'il me devint impossible de persister dans mon indifférence. Malgré moi, je prêtai l'oreille et j'entendis jnon nom mêlé à celui de mademoiselle Beaulieu.
Le sang commença à brûler mes veines. Mes amis. Prébois et d'Anglars devenaient soucieux. Comme moi ils avaient entendu et pressentaient vaguement que cela allait mal finir. Ils voulurent provoquer une diversion, élevèrent le diapason de leurs voix pour dominer et couvrir celles de nos voisins. Mais au moment où ils pouvaient espérer d'avoir réussi, je me levai la lèvre tordue avec vialence, et en proie à un désordre inouï, je fis un pas vers la table du baron.
— Qu'avez-vous donc entendu?
— Une chose horrible, mon ami; après avoir prononcé mon nom et celui de la femme que j'aime, il venait de prononcer le nom de la mère que je vénère.
— Qu'avaient-ils dit?
— ^Une infamie !
— Mais encore?
— Et ils n'avaient pris aucun ménagement, et d'Anglars et Prébois avaient dû l'entendre, car lorsqu'ils vou-
lurent me retenir, et que je me tournai vers eux, pour me dégager, je vis bien qu'ils -étaient aussi pâles que moi, et que la même indignation se peignait sur leur visage.
— Enfin î enfin !
— Eli bien ! le baron venait de dire qu'après tout il pouvait bien y savoir des comtes plus authentiques que moi . . . attendu que, même avant son mariage, la comtesse 'avait eu des aventures . . .
— Lucien ! . . .
— Ah ! il n'avait pas achevé de proférer sa calomnie iin])ie, que ma main vengeresse le souffletait en plein visage. . .
— Le misérable... et je n'étais pas là. . . et je ne puis...
— L'affaire a été arrangée immédiatement, continua le jeune comte ; d'Anglars et Prébois convinrent sur-lechamp de tous les détails de la rencontre avec les deux amis du baron, et demain, à huit heures, nous nous rencontrerons à Saint-Mandé . . . Seulement, j'ai pensé qu'il convenait que nous fussions présents tous deux à cette rencontre . . . vous êtes mon frère, Kodolphe, et j'ai prié Prébois de vous céder sa place. . . il y a consenti; d'Anglars, de son côté, a accepté la substitution. . . et demain . . .
— Demain ! interrompit Eodolphe. demain ... si vous deviez succomber dans cette cause si juste . . . c'est moi que le baron trouvera devant lui . . . et j'espère que Dieu ne nous abandonnera pas ! . . .
Il était tard. . . les deux jeunes gens avaient biesoin de prendre du repos pour se retrouver vaillants et forts en présence des émotions qui les attendaient le lendemain.
Ils ne tardèrent pas à -se séparer.
— Surtout que notre mère ne se doute de rien, fit Lucien au moment de s'éloigner.
— ^Chère et sainte mère, dit Rodolphe, ah ! quel non-
veau déchirement; si l'un de nous doit périr dans cette rencontre !
— 'N'arrêtons pas notre pensée sur d'aussi douloureuses éventualités. Vous l'avez dit;, Eodolphe, Dieu est avec nous, et jamais cause plus sacrée n'a mis une épée entre les mains d'un homme.
Et, gagnant la porte, il s'empressa de disparaître.
Le lendemain, vers sept heures, Kodolphe achevait de s'habiller quand il entendit sonner à sa porte.
C'était Lucien qui venait le prendre, accompagné du vicomte d'Anglars.
La présentation fut faite en termes rapides; d'Anglars fit connaître à Eodolphe qu'il avait été convenu que la rencontre aurait lieu à l'épée, et que le combat ne cesserait que si l'un des deux adversaires se trouvait hors d'état de continuer.
On se serra la main et l'on partit.
Pendant les premières minutes, aucune parole ne fut échangée: chacun comprenait la gravité de la situation, il s'agissait d'une rencontre où il pouvait y avoir mort d'hommes ... les deux adversaires étaient d'une force également redoutable et nul n'eût osé dire d'avance quelle serait l'issue de ce duel.
Le jeune comte de Frontenay songeait a sa mère et à Lucy, et son coeur se serrait douloureusement chaque fois que la pensée d'une éventualité terrible se présentait à son esprit. Rodolphe, de son côté, tout en s'abandonnant aux tristes impressions que la situation comport-ait, trouvait un dérivatif puissant dans sa position personnelle, et la conversation qu'il avait eue la veille avec Bertha, lui communiquait une sorte de fièvre qui l'arrachait par instants aux sombres préoccupations du moment.
Quant au vicomte d'Anglars, plus dégagé ou plus lé-
ger, il était absorbé par un souci tout spécial, et qui provenait de ses habitudes de Parisien et de viveur.
Il pensait à l'adversaire de Lucien, à ce baron Lippari qui allait se trouver, l'épée à la main, en présence d'un jeune homme qui portait un des noms les plus estimés de la noblesse française.
Quel était ce Lippari, d'où venait ce baron ? d^ Anglars ne le connaissait guère et l'aimait peu.
Il s'était lié avec lui, comme Lucien l'avait fait luimême, et rien n'expliquait une telle liaison, si ce n'est cette fatalité de relations qui est dans les moeurs parisiennes, et à l'aide de laquelle un honnête homme, à quelque rang de la société qu'il appartienne, peut se trouver en contact avec le premier aventurier venu.
Cela se voit chaque Jour, et nul ne paraît s'en étonner.
Quel était ce Lippari et d'où venait ce baron ?
Cette question s'imposait obstinément à l'esprit du vicomte, et il s'évertuait vainement à y faire une réponse.
Au bout d'un moment, il releva tout à coup la tête, et son regard interrogateur s'adressa à Lucien.
— Qu'a vez- vous ? mon ami, demanda ce dernier, surpris de ce brusque mouvement.
— Oh ! presque rien, répondit d'Anglars . . . une idée qui me vient î . . . et quoiqu'elle soit un peu tardive . . . elle n'en a pas moins son importance.
— De quoi .s'agit-il ?
— ^De votre adversaire.
— ^Le baron.
— ^Oui ... le baron — et je m'effraie de l'imprudence chevaleresque avec laquelle nous accueillons ces étrangers dont nul de nous ne connaît le plus souvent les répondants. . . et qui, s'ils étaient poussés à bout, seraient vraisemblablement fort empêchés de produire leur état
— Qu'importe ! . . . fit Lucien avec insouciance.
— Au point où en .sont les choses, tous avez raison . . .
mais si nous prenions l'habitude de réfléchir, nous n'agirions pas avec tant de précipitation. . . car, enfin, le connaissez-vous, ce Lippari ? . . . Monsieur, je gage, ajouta le vicomte, en se tournant vers Eodolphe, ne pourrait pas en dire plus long.
— Assurément.
— De sorte que tout à l'heure, vous allez mettre, yous, Lucien, comme enjeu dans cette partie terrible, votre sang qui est généreux, votre fortune qui est honorable; enfin, le nom de votre famille dont vous êtes le dernier représentant, et tout cela, contre le nom, la fortune, la vie de quelque inconnu, qui n'est peut-être qu'un chevalier d'industrie destiné à aller échouer avant peu sur les bancs de la correctionnelle.
— Quelle idée ! fit Lucien.
D'Anglars haussa les épaules.
— Il ne faut mépriser personne, répliqua-t-il vivement, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues; mais, croyez-vous, cher ami, que je me puisse trouver bien honoré des relations que j'ai nouées depuis hier avec ce Gontran de Trévern que nous avons chassé de notre cercle, parce qu'on l'a surpris trichant au jeu, comme le plus éhonté des grec^, et cet autre témoin, dont je ne parviens pas même, en ce moment, à me rappeler le nom.
Lucien se prit à sourire.
— Je ne dis pas non, répondit-il, et j'admets que vous avez raison dans une certaine mesure; mais vous reconnaissez vous-même que les choses sont trop avancées pour s'attarder en de pareilles considérations, et l'enquête que vous regrettez de n'avoir pas faite, nous pouvons la commencer après la rencontre. Au surplus, de quelque nom que cet homme s'appelle, quelle que soit l'infamie qu'il médite, je ne retiens que ce fait, c'est qu'il ^v insulté la comtesse, et qu'il me faut sa vie pour cette injure ! 9
D'Anglais serra énergiquement-la main du comte.
— A la bonne heurej dit-il, et je ne demande pas autre chose ... La rencontre, d'ailleurs, a lieu à Fépée, et je me rassure en songeant que vous êtes de première îôrce ; mais tout de même, prenez garde, ayez Foeil sur votre adversaire, et jouez serré avec un pareil homme.
La conversation dura encore quelque temps sur ce ton, la voiture filait rapidement, et l'on avait dépassé la barrière du Trône . . . Bientôt, on atteignait Saint-Mandé, et l'on s'engagea sous bois.
Il ét^it huit heures moins cinq minutes, quand ils arrivèrent sur le lieu du rendez-vous.
Au moment où ils mettaient pied à terre, une autre voiture tournait l'angle du chemin, et s'arrêtait à quelque distance.
Elle c-ontenait le baron et ses deux témoins, plus un médecin que ces derniers s'étaient engagés à amener.
Le médecin était également connu des deux adversaires, et sa présence ajoutait encore, si l'on peut dire, à la gravité de la scène qui se préparait.
On se saluâ courtoisement, et les témoins s'éloignèrent de quelques pas pour régler les dernières dispositions.
Rien d'extraordinaire ne se passa à partir de ce moment, jusqu'à celui où les combattants furent mis en présence l'un de l'autre.
Toutefois, un spectateur plus attentif que ne l'étaient les quatre témoins, eût pu faire alors une singulière remarque.
Le baron de Lippari venait de mettre pied à terre; son visage était calme, sa lèvre presque souriante; aucune émotion ne se manifestait sur ses traits.
On eût dit qu'il allait à ce duel comme à un rendezvous banal où sa vie ne courait aucun danger.
Seulement il tourna alors un rapide coup d'oeil vers le comte de Frontenay, et éprouva un tressaillement involontaire.
Il venait de reconnaître Kodolphe parmi les témoins de ce dernier.
Emporté, malgré lui, par un sentiment plus fort que sa volonté, il fit quelques pas en avant, et se trouva en sa présence.
—Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici, dit-il d'un ton légèrement troublé, il y a donc eu substitution de témoin?
— Est-ce que cela vous contrarie ? interrogea ironiquement Rodolphe.
— Pas le moins du monde ; seulement . : .
— Comptez-vous élever quelque objection à ce propos, et seriez-vous disposé à y trouver un prétexte à refuser le combat?
— A Dieu ne plaise.
— Je l'espérais ainsi; toutefois, si vous le désirez, je suis prêt à vous expliquer les raisons de cette substitution.
— Pardieu ... je serais, en effet, très curieux de connaître . . .
— C'est facile, répondit Rodolphe. Le comte Lucien de Frontenay m'a prié d'être son témoin. . . parce que, pour le cas où il viendrait à succomber. . . c'est moi qui me chargerais de le venger.
— Vous ! . . . vous !
Le baron fit un mouvement et resta frappé de stupeur pendant que Rodolphe allait rejoindre le vicomte d'Anglars.
Georges de Trévem n'avait rien perdu de ce qui s'ét.ait passé, et il venait à son tour de se rapprocher de Lippari. i
— Eh bien, qu'avez-vous donc, baron, demanda-t-il; vous voilà presque pâle ; que vous a dit ce M. Rodolphe ?
— Lui î lui ! répondit le baron, comme au sortir d'un horrible cauchemar ; mais rien, je vous jure. Y
— ^Ce}>endant, vous êtes ému.
— C'est possible.
— Vous aurait-il insulté?
— Allons donc ! —^
— ^C'est que si cela était ...
Lippari fit un geste énergique.
— Eh non! répliqua-t-il d'un ton de violence mal contenu. Cela ne regarde que ce jeune homme et moi, et je n'entends pas que l'on se mêle de mes affaires ; vous comprenez ?
— A votre aise.
D'ailleurs, tout doit être arrêté, je suppose. Il est temps que le combat commence, et j'ai hâte d'en finir avec ce Frontenay.
En parlant de la sorte, Lippari eut une hideuse contraction de fureur et de haine.
Trévern remua la tête.
— ^Eh ! eh î dit-il, prenez garde, mon ami, il me semble que vous n'êtes pas tout à fait dans votre assiette.
— Qu'importe ?
— Je ne vous ai jamais vu ainsi.
— 'Soit ! soit ! mais hâtez-vous, et je vous réponds que jamais peut-être, non plus, je n'aurai mieux tué mon homme.
Le colloque en resta là.
Les deux adversaires reçurent chacun une épée des mains de leurs témoins; ils tombèrent en garde; un silence profond s'établit et le combat commença.
Dès les premières passes aucun des spectateurs ne put se faire illusion sur l'issue probable de la rencontre. Un éclair profond avait jailli en même temps desregards de chacun des adversaires; les épées s'étaient croisées aveo une ardeur qui témoignait d'une égale colère, et l'on n'entendit plus bientôt que le bruit du fer contre le fer.r
Le comte de Frontenay était une des meilleures lames de Paris; il avait eu plusieurs duels déjà et jouissait d'une réputation depuis longtemps consacrée^
Quant à Lippari^ on le connaissait moins; mais on Pavait vu quelquefois manier le fleuret dans des luttes courtoises, et Fon savait qu'il ne le cédait ni en adresse,, ni en force à l'adversaire qu'il avait devant lui.
Pendant deux minutes on put se croire transporté dans la salle d'armes de quelque maître à la mode; le& épées s'observaient, tantôt tournoyant avec la rapidité de l'éclair, tantôt se caressant lentement avec une grâce toute féline, et le isoleil, qui s'était levé, mettait comme une étincelle au bout de chaque lame.
Jusque-là, cependant, aucun incident ne s'était produit, et il était facile de remarquer que le baron commençait à s'impatienter d'une lutte qui se prolongeait trop à son gré. . . Sa main devenait plus nerveuse, ses doigts serraient plus énergiquement la poignée de son épée, et le souffle passait plus ardent entre ses lèvres.
Et alors, multipliant les dégagements avec une habileté de prestidigitateur, il cherchait à se frayer un passage jusqu'à la poitrine de son adversaire ; deux ou trois fois même il faillit y parvenir.
Mais Lucien ne perdait pas une ligne de sa garde. Droit, en apparence impassible, l'oeil assuré et clair, il ne se laissait ni éblouir in intimider; pendant que Lippari s'épuisait en feiiites vaines, il se contentait d'écarter doucement son épée, et attendait avec un sang-froid inébranlable que l'occasion se présentât de se fendre à son tour, et d'aller plonger sa pointe vengeresse au coeurmême du baron.
Tout à coup, un cri se fit entendre, et les quatre témoins virent avec surprise Lippari reculer de deux pas, et ficher son épée en terre.
— Touché, dit-il en même temps, s'adressant à Lucien.'
Une petite marque rouge tachait la chemise du comte à deux doigts du coeur.
Lucien se prit à sourire.
— Une égratignure ! répondit-il, cela ne vaut pas la peine que Ton s'y arrête ; continuons, je vous prie.
— ^Cependant, intervint Rodolphe, si le docteur. VT •
— Non, mon ami, laissez-moi ... Le combat dure depuis assez longtemps déjà, et il importe qu'il finisse promptement.
— Vous n'êtes pas fatigué?
— Vous allez en juger.
Et coupant court à ces observations, il lança un regard résolu à Lippari, et se remit en garde.
La lutte recommença aussitôt.
Mais cette fois, elle prit presque instantanément une toute autre allure, et nul ne dout^ plus que l'issue dût en être prompte et terrible.
Maintenant, c'est Lucien qui avait pris l'offensive, et son épée is'était mise à tournoyer autour de celle de Lippari avec une rapidité vertigineuse.
Ce dernier avait fort à faire à se couvrir. Une aussi vive attaque le troublait manifestement, et, à plusieurs reprises, la pointe du comte effleura sa chemise sans ladéchirer.
Trévern fronça le sourcil, pendant qu'un pli ironique relevait le coin de la lèvre du vicomte d'Anglars.
Le malheureux est perdu, murmura Trévern en se penchant avec un mouvement de rage à l'oreille du second témoin du baron.
— N"ous touchons au dénoûment, dit de son côté le vicomte à voix basse en se tournant vers Eodolphe, ce diable de Frontenay est vraiment très remarquable sur le terrain.
Lucien était tout entier à son adversaire. Une intuition divine lui faisait comprendre l'importance de ne point le laisser respirer, et le front haut, le corps droit, le bras souple et dégagé, il se multipliait en attaques incessantes.
Quelque chose d'inattendu, d'anormal, se passait d'ailleurs dans l'esprit de Lippari.
Etait-ce son passé criminel qui s'était tout à coup dressé devant lui. Le fantôme de la comtesse lui était-il apparu à travers le voile sombre qui obscurcissait sa vue, où n'était-ce pas plutôt l'image de Rodolphe qui avait inopinément réveillé en lui tous les sentiments de la paternité ?
• Qui le dira?
€e qu'il y a de certain, c'est qu'il se sentit perdu, que son énergie l'abandonna; et, qu'à un moment, il ne vit même plus l'épée de Lucien, qui passait foudroyante, écartant ses parades incertaines et pénétrant profondément sa chair.
Il ne proféra pas une plainte. Son arme s'échappa de sa main défaillante, il ferma douloureusement les yeux et s'affaissa lourdement sur la terre.
Le médecin et Trévern coururent à lui à cette vue, et Rodolphe alla se jeter dans les bras du comte.
— Sauvé ! sauvé, s'écria-t-il hors de lui.
Lucien était encore tout étourdi et ému; il ne put que lui serrer la main.
— Je crois qu'il n'en reviendras pas! dit le vicomte d'Anglars, qui s'était approché à son tour, et on ne tue pas plus proprement un homme. Mes compliments, mon cher comte.
— Vous pensez donc qu'il est mort, fit Rodolphe, avec un intérêt dont il ne put se défendre.
— Et la perte n'est pas grande, tenez-le pour assuré.
— Qu'allons-nous faire, cependant?
— ^Eh ! une chose fort simple ; le Lippari est entre bonnes mains; le docteur lui donnera tous les soins nécessaires. Saluons ces messieurs pour ne point être impolis, et s'ils n'ont pas autrement besoin de notre présence, ne restons pas plus longtemps ici.
Il fut fait comme le proposait d'Anglars, et quelques
minutes plus tard, Lucien et ses deux témoins se dirigèrent vers la voiture.
Le comte et d'Anglars y avaient déjà pris placée Rodolphe se disposait à imiter leur exemple, quand il sentit une main lui toucher légèrement l'épaule.
Il se retourna.
C'était le docteur.
— Pardon, monsieur, dit ce dernier, c'est vous, je crois, qui vous appelez M. Eodolphe?
— 'C'est moi répondit ce dernier.
— Vous partiez?
— ^J'allais partir, en effet ; mais si vous avez besoin de moi, je resterai.
— C'est ce que je viens vous demander.
— ^Je suis à vos ordres.
Rodolphe expliqua à Lucien ce qui se passait, le pria de s'éloigner sans lui, et promit d'aller le rejoindre dès qu'il serait rendu à la liberté.
Puis, il salua d'x^nglars, et la voiture ayant disparu, il suivit le médecin qui attendait.
— ^Maintenant, dit-il, me voici tout à vous, monsieur, et si vous voulez me dire ce dont il s'agit ?
— Il s'agit du baron, répondit le docteur.
— Il n'est pas mort?
— Pas encore.
— Sa vie est en danger ?
— Il en a tout au plus pour quelques heures, et encore, ne faut-il pas que quelque incident vienne toui^ compromettre. Je ne pense pas d'ailleurs qu'il puisse être transporté, et j'ai envoyé chercher un de mes confrères de l'hôpit-al de Yincennes.
— Quel service avez-vous donc à réclamer de moi? demanda curieusement Rodolphe.
— ^C'est le baron qui désire vous parler.
— A moi !
— A vous, oui, monsieur; pendant que je pansais sa
blessure, il a prononcé votre nom à plusieurs reprises, et avec des intonations impérieuses qui ne peraiettaient aucun doute sur sa ferme volonté de vous parler. J'ai pensé qu'il pouvait avoir quelque confidence suprême à vous faire, et dans l'état désespéré où il se trouve, je ne pouvais lui refuser cette satisfaction.
— Vous avez bien fait, monsieur, et je suis prêt à vous suivre.
Ils marchaient tout eu causant, Rodolphe achevait de parler quand il se trouva en présence du baron.
Georges de Trévern ne l'avait pas quitté ; on lui avait improvisé un lit avec les coussins de la voiture ; il était là, la poitrine ouverte par la blessure qu'il venait de recevoir, et d'où le sang coulait en flots abondants.
Son visage était livide, un souffle haletant contractait sa lèvre torve, ses yeux, grands ouverts, projetaient alentour des regards où la curiosité mêlait sa flamme aux affres de la mort !
Dès qu'il aperçut Rodolphe, il eut un soubresaut violent, et fit mine de vouloir se lever.
Le docteur se pencha vivement vers lui.
—Prenez garde ! dit-il à voix basse ; une imprudence et c'est fait de vous.
Un sourire railleur éclaira les traits du moribond.
— Vous avez désiré parler à M. Rodolphe ? continua le docteur, et je vous l'amène. Seulement, soyez calme, ne vous laissez pas emporter par quelque sentiment violent, car, je suis obligé de vous le dire, je ne répondrais pas de VOUS;
Lippari haussa les épaules, fit un signe qui ordonna à Trévern et au docteur de s'éloigner, et quand il se vit seul avec Rodolphe, il lui indiqua une place près de lui, et l'invita à s'y agenouiller.
Rodolphe obéit.
Sans parvenir à démêler à quel sentiment il devait rapporter ce qu'il éprouvait, il se sentit pris d'une pro-
fonde pitié pour ce malheureux, qui, au dire du docteur, n^avait plus que quelques heures à vivre, et dont la dernière pensée s'était adressée à lui.
Instinctivement il se rappela que cet homme lui avait promis un jour de lui révéler le secret de sa naissance, et au bout d'un moment, il ne douta plus que ce ne fût le véritable motif pour lequel il lui avait demandé cet entretien.
Cette conviction le troubla au dernier point, et quand il s'agenouilla auprès du moribond, il était tout à coup devenu sérieux et grave.
Et puis, il se dégage de la mort une majesté qui s'impose, même quand elle frappe un inconnu, et Rodolphe se laissait, malgré lui, gagner par la solennité de la situation.
Cependant Lip]3ari avait fait un effort pour maîtriser l'émotion mêlée de fièvre à laquelle il était en proie, et il venait de tourner son regard ardent vers son interlocuteur.
— Je vais mourir ! dit-il d'un ton mal contenu.
— X'en croyez rien ! voulut répliquer Rodolphe.
— Je vais mourir ! répéta le baron, je sais que mes moments sont comptés, et c'est pour cela, que j'ai voulu vous voir. Vous ne me connaissez pas, mon ami ; xo\u m'avez à peine vu, et je n'ai pas eu le temps dei "fliJî^e pour vous tout ce que j'avais projeté. D'ailleurs, je succombe dans la 'tâche que j'avais entreprise, Dieu ne veut pas que j'aille jusqu'au bout, et maintenant, il ne s'^agit plus que d'un dernier service à vous rendre. XW j'ai hésité cependant, je me demandai s'il ne val-.i^t pa^ mieux emporter avec moi dans la to'i'.'»e. ce secret qu^^ j'avais promis de vous révéler. Mais, j'ai été pris de faiblesse au moment suprême, et je n'ai pas eu le courage de me taire.
— Qu'avez-vous donc à me dire? interrogea vivement Rodolphe.
— J'ai à vous parler de votre père !
— Monsieur. . .
Ecoutez-moi, Eodolphe, écoutez-moi. Quoi que l'on ait pu vous dire, vous ne savez pas qui il était, et vous ne le connaîtrez bien que lorsque j'aurai cessé de vivre î
Et comme Rodolphe baissait la tête sans répondre, Lippari poursuivit.
— Votre père fut un grand coupable, dit-il, et je n'ai pas l'intention d'atténuer les fautes qu'il a commises; abandonné dans la vie comme un enfant perdu, n'ayant jamais connu ni son père ni sa mère, livré à lui-même à l'âge où l'on n'a encore que des impressions, où l'esprit ne sait distinguer le bien du mal, il se jeta, avidê( de plaisirs, impatient de la fortune, dans un monde où le plus souvent le vice prend audacieuse ment la place de la vertu ... et sans contre-poids en lui-même, sans appui au dehors, il marcha devant lui, sans se demander si le chemin où il s'engageait n'aboutirait pas à quelque abîme inconnu d'où il ne pourrait jamais remonter. . .
C'est ce qui eut lieu.
Dès les premiers pas, il roula jusqu'au fond du gouffre... et, ayant perdu jusqu'à la conscience de son abaissement et de sa dégradation, il y resta parce qu'il y trouvait la satisfaction des appétits malsains qui l'y avaient poussé ! . . .
Lippari s'arrêta pour respirer et son regard se tourna inquiet vers Rodolphe comme s'il eût voulu pénétrer ce qui se passait en lui.
Rodolphe n'avait pas bougé, il écoutait le front baissé, l'oeil fixé à terre, la poitrine oppressée, et quelques gouttes d'une sueur glacée perlaient à ses tempes.
Le baron reprit :
— 'Cela dura de longues années ! . . . dit-il avec un soupir ... le malheureux vivait d'aventures ou d'expédients, et son existence se serait prolongée de la sorte indéfiniment, si un événement inattendu n'était venu
tout à coup rarracher à son objection, et lui faire entrevoir la possibilité d'une réhabilitation, à laquelle d'ailleurs il n'avait jamais songé auparavant.
— Quel événement? murmura Eodolphe.
— Jusqu'alors, il avait oublié qu'il avait un fils . . .
—Ah!
— ^Mais un jour, par hasard, par miracle plutôt, un des aventuriers dont il faisait sa compagnie habituelle, lui apprit que cet enfant existait, et si déchu qu'il fût à cette époque, si bas qu'il eût roulé dans le vice et le crime, le père se réveilla en lui, il vit dans ce nouveau sentiment un but à donner à sa vie, et .fsn mit à rêver de relèvement et d'honneur!
— ^11 était bien tard ! balbutia Eodolphe.
— ^11 ne le crut pas . . . seulement, et c'était là le châtiment, la punition céleste, il ne vit pas tout de suite la voie qu'il lui fallait prendre, il hésita sur la route qu'il» devait suivre, et le génie du mal l'égara une dernière^ fois dans son effort énergique vers le bien.
— Que voulez-vous dire?
— Il s'était rattaché avec une folle ardeur à cette pensée de vivre par son fils et pour lui, et dans son impa-* tience du but à atteindre, il ne s'attarda pas dans le choix des moyens : d'ailleurs, toute sa vie passée protestait contre la vie nouvelle qu'il rêvait, dans ses procédés ordinaires, pour écarter tous les obstacles, et l'idée d'un crime ne l'arrêta pas, quand il s'agit de la fortune de ce fils qui lui était rendu.
— Le malheureux !
— Oui, le malheureux ! vous avez raison ! Mais lui, ce n'est qu'au moment de quitter cette vie misérable qu'il' a tout compris, et à cette heure que n'eût-il pas donné pour racheter le passé, ou tout au moins, pour obtenir un pardon, qu'il n'a pas mérité sans doute ? '
En prononçant ces derniers mots, Lippari s'était pres^
que dressé sur son séant et avait levé son regard sur Kodolphe.
Ce dernier était en proie au plus violent désordre.
Il avait pris sa tète dans ses mains et cherchait à* étouffer les sanglots qui montaient à sa gorge.
Une pâleur de suaire s^était répandue sur ses traits;' son esprit s'épouvantait à ce qu'il venait d^entendre, et mille sentiments contraires se disputaient son coeur.
Enfin, il secoua le front avec une farouche énergie et* osa regarder le moribond en face.
— Et ce malheureux, ce père? interrogea-t-il anxieusement, il est mort ?
— Il va mourir. . . répondit Lippari avec un accent déchirant.
— ^^C'est donc vous ? . . .
— ^C'est moi . . .
— Et cet enfant dont vous parlez, et par lequel . . .
— X'avez-vous pas deviné ! . . .
—Ah ! horrible . . . horrible !
— Eodolphe !
— ^lon Dieu !
— X'aurez-vous pas pitié. . . dites, voulez- vous me re-» fuser la suprême consolation de mourir dans les bras d'un fils!...
Eodolphe était à bout de forces; tout son coeur s'était brisé; un cri de douloureuse angoisse souleva sa poitrine, et il se précipita vers Lippari, poussé par un sentiment de compassion et de pitié.
Mais au moment où il allait le prendre dans ses bras, un incident inattendu se produisit, qui suspendit ses résolutions, et le rejeta brusquement dans un nouvel ordre d'idées.
Une voiture venait d'arriver sur le lieu du duel, deux hommes en étaient descendus, et l'un d'eux s'était approché à pas rapides du moribond.
Lippari le reconnaît tout de suite, — c'était M. Saurin ! . . .
Une imprécation de rage tordit ses lèvres^mne écume sanguinolente rougit le coin de sa bouche.
— ^Ah ! lui ! lui !.. . murmura-t-il en cherchant à se soulever. . .
M. Saurin eut un geste narquois.
— Bon, toute violence vous est interdite, interrompitil vivement. Le docteur que voici m'a dit que vous n'en aviez pas pour longtemps. Et si je me suis approché, malgré cette assurance, c'est que j'ai pensé que vous auriez peut-être quelque chose à me confier, avant de nous quitter pour un monde meilleur.
Lippari serra les poings avec fureur.
— iCet homme ! éloignez cet homme ! prononça-t-il d'un accent effaré.
Et sa face convulsée prit une expression hideuse; le sang afflua à son visage, son oeil s'ouvrit béant et fixe.
Le docteur fit un signe à M. Saurin, qui recula.
— C'est la mort ! dit le docteur, à voix rapide et basse, dans quelques minutes, il ne sera plus . . . mieux vaut le laisser mourir en paix.
— Cependant ! . . . objecta M. Saurin.
Rodolphe intervint.
— Cependant, acheva4-il avec autorité cet homme appartient désormais à la mort, et vous me permettrez bien . . .
— Que voulez-vous faire ? . . .
— Laissez-moi ! . » .
— 'Songez que ce misérable . . .
— -Ce misérable ! — interrompit Rodolphe, — c'est mon père î . . . et qni osera reprocher à son fils de lui! rendre les d-erniers devoirs ?
Et sans attendre d'autre objection, il se laissa tomber à genoux, et saisit la main de Lippari.
Ce dernier n'avait plus qu'une vague conscience de
ce qui se passait autour de lui. Toutefois, quand il sentit la main de Rodolphe se glisser dans la sienne, il sie prit à tressaillir, fit un soubresaut pour ainsi dire désespéré, et un faible soupir passa entre ses lèvres.
— Rodolphe ! balbutia-t-il.
— Oui, c'est moi ! c'est moi ! dit le jeune homme . . . c'est Rodolphe . . . c'est votre fils !
— ^Dieu m'a donc pardonné ! . . .
— Sa miséricorde est infinie ... Il ne peut refuser le pardon à un père qui meurt repentant dans les bras de son fils.
— Oui ... tu as raison ! mon Dieu ! . . . mon Dieu ! grâce ! . . . pitié ! . . .
La parole s'éteignit sur ses lèvres, pendant que son ■regard, plein des visions d'une mort prochaine, allait et venait autour de lui.
^Peu après, un hoquet lugubre s'engagea dans sa gorge; les veines de son cou gonflèrent démesurément, et se tordant en une horrible convulsion, ses ongles labourèrent la terre humide, ses dents grincèrent, et il retomba inanimé, après avoir proféré une dernière fois le nom de Rodolphe !
Il était mort !
Pendant la nuit qui avait précédé la rencontre où venait de succomber Lippari la comtesse de Frontenay avait été singulièrement agitée.
Depuis qu'elle s'était vue menacée de perdre Lucien, elle veillait sur lui avec un redoublement de tendresse, et elle eût voulu le voir près d'elle à toute heure de Jouret de nuit.
La veille, Lucien était rentré de bonne heure, et elle l'avait trouvé plus soucieux que de coutume. Il apportait dans la conversation un effort visible, et quand il l'avait embrassée, en se retirant, il l'avait serrée longtemps dans ses bras.
La pauvre mère en était restée tout émue.
Elle s'endormit tard, et se réveilla dès Taube.
A son appel, la petite Yvonne accourut.
— Le comte?... demanda madame de Frontenay, sans s'inquiéter de l'étrangeté de sa demande.
La camériste la regarda avec des yeux étonnés.
— 'Monsieur le comte est sorti, répondit-elle d'une voix hésitante.
— Sorti ? . . . à cette heure ! . . . répliqua impétueusement madame de Frontenay. Et où est-il allé?
— Jean ne l'a pas dit . . . Seulement M. le comte n'est pas sorti seul.
— Ah! et qui l'accompagnait?
— M. le vicomte d'Anglars.
La comtesse tressaillit.
Le vicomte était un ami de Lucien; mais il n'était pas dans les habitudes des deux jeunes gens de se voir à une pareille heure ...
Que pouvait-il s'être passé?
Elle allait renouveler ses questions . . . quand elle s'arrêta.
Un roulement de voiture s'était fait entendre . . .
Elle courut à la fenêtre et vit son fils qui mettait! pied à terre dans la cour de l'hôtel ; il était suivi par le! vicomte d'Anglars.
Peu après, la porte de la chambre s'ouvrit et Lucieni' entra.
Elle ne l'eût pas plutôt aperçu qu'elle se précipita k sa rencontre et le prit dans ses bras.
Lucien était fort pâle. L'égratignure qu'il avait reçue l'avait fait souffrir beaucoup durant le trajet ; il avait perdu du sang; il était fort affaibli.
— Lucien ! mon Lucien ! balbutia la comtesse. Que s'est-il donc passé, parlez?
— Madame, répondit le vicomte, tout est fini! La blessure est insignifiante, demain il n'y paraîtra pas.
— Il s'est donc battu, il a été blessé. __^.,„,^,,__
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