LES DEUX AUTRES FILLES
Nous ne pouvons pas fermer la porte.
L'AÏr:uL.
Qu'y a-t-il donc à la porte, mes filles?
26 l'intruse
L ONCLE
Il ne faut pas dire cela d unevoix extraordinaire. Je vais les aider.
LA FILLE AINEE
Nous ne parvenons pas à la fermer tout à fait.
L ONCLE
C est à cause de l'humidité. Appuyons ensemble. Il faut qu'il y ait quelque chose entre les battants.
LE PÈRE
Le menuisier 1 arrangera demain.
L AÏEUL,
Est-ce que le menuisier vient demain ?
LA FILLE
Oui, grand-père, il vient travailler dans la cave.
Il va faire du bruit dans la maison!...
LA FILLE
Je lui dirai de travailler doucement.
{On entend, tout à coup, le bruit d' une faux qu on aiguise au dehors.)
l'aïeul [tressaillant).
Oh!
l'oncle.
Ursule, qu'est-ce que c'est?
LA fille.
Je ne sais pas au juste; je crois que c'est le jardinier. Je ne vois pas bien, il est dans l'ombre de la makson.
LE r^ÈRE.
C'est le jardinier qui va iauchcr.
L ONCLE
Il fauche pendant la nuit?
LE PÈRE
N est-ce pas dimanche, demain? — Oui.
— J'ai remarqué que l'herbe était très haute autour de la maison.
l"aï1':ul.
11 me semble que sa faux fait tant de bruit...
28 l'intruse
LA FILLE
Il fauche autour de la maison.
l'aïeul.
L'aperçois-tu, Ursule?
LA FILLE
Non, grand-père, il est dans l'obscurité. l'aïeul.
Il me semble que sa faux fait tant de bruit...
LA FILLE
C'est que vous avez l'oreille très fine, grand-père.
LAÏEUL.
Je crains qu'il ne réveille ma fille.
L ONCLE
Nous l'entendons à peine.
L AÏEUL
Moi, je l'entends comme s'il fauchait dans la maison.
L IXTRUSE
La malade ne l'entendra pas ; il n'y a pas de danger.
LE PÈRE
Il me semble que la lampe ne brûle pas bien ce soir.
l'oncle.
Il faudrait y mettre de l'huile.
le père.
J'en ai vu mettre ce matin. Elle brûle mal depuis qu on a fermé la fenêtre.
l'oncle.
Je crois que le vei're est voilé.
le père.
Elle brûlera mieux tout à l'heure.
LA FILLE
Grand-père s'est endormi. U n'a pas dormi depuis trois nuits.
LE PÈRE
Il a eu bien des inquiétudes.
L ONCLE
Il s'inquiète toujours outre mesure. 11 y a des moments où il ne veut pas entendre raison.
C'est assez excusable à son âge.
l'oncle.
Dieu sait où nous en serons à son âge !
le père.
Il a près de quatre-vingts ans.
l'oncle.
Alors, on a le droit d'être étrange.
LE PÈRE
Peut-être serons-nous plus étranges que lui.
L ONCLE
On ne sait pas ce qui peut arriver. Il est drôle à certains moments.
LE PÈRE
Il est comme tous les aveugles.
L ONCLE
Ils réfléchissent un peu trop.
LE PÈRE
Ils ont trop de temps à perdre.
L ONCLE
Us n ont pas autre chose à faire.
LE PÈRE
Et puis, ils n'ont aucune distraction.
Cela doit être terrible.
LE PÈRE
11 paraît qu on s y habitue.
l'oncle.
Je ne puis pas me l'imaguner.
LE PÈRE
Il est certain qu ils sont à plaindre. L onc;le.
Ne pas savoir où 1 on est, ne pas savoir d Où Ion vient, ne pas savoir où Ton va, ne
plus distinguer midi de minuit, ni l'été de l'hiver... et toujours ces ténèbres, ces ténèbres... j'aimerais niieux ne plus vivre... Est-ce que c'est absolument incurable?
LE PÈRE
Il paraît que oui.
l'oncle.
xMais il n'est pas absolument aveugle ?
LE PÈRE
Il distingue les grandes clartés.
l'oncle.
Ayons soin de nos pauvres yeux.
LE PÈRE
Il a souvent d'étranges idées.
Il y a des moments où il n'est pas amusant.
le père.
Il dit absolument tout ce qu'il pense.
L ONCLE
Mais dans le temps, il n était pas ainsi?
LE PÈRE
Mais non ; dans le temps il était aussi raisonnable que nous : il ne disait rien d'extraordinaire. Il est vrai qu Ursule Tencourage un peu trop; elle répond à toutes ses questions...
L ONCLE
Il vaudrait mieux ne pas répondre, c est lui rendre un mauvais service.
{Dix heures sonjieni.)
l'aïeul {s éveillant).
Suis-je tourné vers la porte vitrée?
LA FILLE
Vous avez bien dormi, ii:rand-pére ?
l'aïeul.
Suis-je tourné vers la porte vitrée?
LA LILLE
Oui, g'rand-pére.
L AÏEUL
Il n'y a personne à la porte vitrée?
LA FILLE
Mais non, grancl-père, je ne vois personne.
LAÏEUL.
Je croyais que quelqu'un attendait. Il n'est venu personne, Ursule?
LA FILLE
Personne, grand-père.
L AÏEUL {à l'oncle et an père).
Et votre sœur n'est pas venue?
LONCLE.
Il est trop tard ; elle ne viendra plus : ce n est pas gentil de sa part.
LE PÈRE
Elle commence à m'inquiéter.
{On entend un bruit ^ comme de qiielqii'im qui entre dans la maison.)
LONCLE.
Elle est là ! avez-vous entendu }
Oui: quelqu'un est entré par les souterrains.
l'oncle.
Il faut que ce soit notre sœur. J'ai reconnu son pas.
L AÏEUL
J'ai entendu marcher lentement.
LE PÈRE
Elle est entrée très doucement.
l'oncle.
Elle sait qu'il va un malade.
l'aïeul.
Je n entends plus rien maintenant.
l'oncle.
Elle montera immédiatement, on lui dira que nous sommes ici.
LE PERE
Je suis heureux qu'elle soit venue.
l'oncle.
J'étais sûr qu'elle viendrait ce soir.
, l'aïeul.
Elle tarde bien à monter.
l'oncle.
Il faut cependant que ce soit elle.
Nous n'attendons pas d'autres visites.
l'aïeul.
Je n'entends aucun bruit dans les souterrains.
LE PÈRE
Je vais appeler la servante ; nous saurons à quoi nous en tenir.
(// tire lin cordon de sonnette.) l'aïeul.
J entends déjà du bruit dans l'escalier.
LE PERE
C'est la servante qui monte.
l'aïeul.
Il me semble qu elle n'est pas seule.
LE père.
C'est la servante qui fait tant de bruit...
l'aïeul.
Il me semble qu'elle nest pas seule.
LE PÈRE
Elle devient d'une grosseur effrayante:
je crois qu'elle est hydropique.
l'oncle.
Il serait temps de sen débarrasser : vous allez l'avoir sur les bras.
J'entends les pas de votre sœur!
LE PÈRE
Je n entends, moi. que la servante.
L AÏEUL
C est votre sœur! c'est votre sœur!
{On frappe à la petite porte.) l'oncle.
Elle frappe à la porte de l'escalier dérobé.
LE PÈRE
Je vais ouvru* moi-même, parce que cette petite porte fait trop de bruit ; elle ne sert que lorsqu'on veut entrer clans la chambre sans qu on s en aperçoive. (// enti- ouvre la petite porte : la servante reste dehors, dans l entre-bâillement .) Où êtes-vous.^
LA SERVANTE
Ici, Monsieur.
LAÏEUL.
Votre sœur est à la porte?
l'oncle.
Je ne vois que la servante.
le père.
11 n y a que la servante. [A la servante.) Qui est-ce qui est entré dans la maison?'
LA SERVANTE
Entré dans la maison, Monsieur?
LE PÈRE
Oui, quelqu'un est venu tout à l'heure?
LA SERVANTE
Personne n'est venu, Monsieur.
l'aïeul.
Qui est-ce qui soupire ainsi?
l'oncle.
C'est la servante, elle est essoufflée.
L AÏEUL
Est-ce qu'elle pleure?
l'oncle.
Mais non; pourquoi pleurerait-elle?
LE PÈRE (à la servajUe) .
Quelqu'un n'est-il pas entré, tout a l'heure?
LA SERVANTE
Mais non, .Monsieur.
40 l'intruse
LE PÈRE
Mais nous avons entendu ouvrir la portel
LA SERVANTE
C est moi qui ai fermé la porte, Monsieur.
LE PÈRE
Elle était ouverte ?
LA SERVANTE
Oui, Monsieur.
LE PÈRE
Pourquoi était-elle ouverte, àcette heure?
LA SERVANTE
Je ne sais pas, Monsieur, moi je l'avais fermée.
LE PÈRE
Mais alors, qui est-ce qui Ta ouverte.-'
LA SERVANTE
Je ne sais, pas, ^Monsieur, il faut que quelqu'un soit sorti après moi, Monsieur.
LE PIÏRE.
Il taut faire ^ittention. — Mais ne poussez donc pas la porte ; vous savez bien qu'elle fait du bruit !
LA SERVANTE
Mais, Monsieur, je ne touche pas à la porte !
LE PÈRE
Mais si ! vous poussez comme si vous vouliez entrer dans la chambre !
LA SERVANTE
Mais, Monsieur, je suis à trois pas de la porte!
LE PÈRE
Parlez un peu moins haut.
l'aïeul.
Est-ce qu'on éteint la lumière ?
la fille aînée.
Mais non, grand-père.
l'aïeul.
Il me semble qu'il fait noir tout à coup.
42 l'intruse
LE PÈRE {à la servaiite).
Vous pouvez descendre maintenant ; mais ne faites plus tant de bruit dans Tescalier.
LA SERVANTE
Je n ai pas fait de bruit dans l'escalier, Monsieur.
LE PÈRE
Je vous dis que vous avez fait du bruit; descendez doucement ; vous éveilleriez Madame.
LA SERVANTE
Ce n est pas moi qui ai fait du bruit, Monsieur.
LE PÈRE
Et s'il venait quelqu'un, maintenant, dites que nous n'y sommes pas.
l'oncle.
Oui, dites que nous n'y sommes pas !
l'aïeul {fj-essaillant).
Il ne fallait pas dire cela !