UNE AUTRE FILLE
Oui, grand-père.
l'aïeul.
Tu es ici, Ursule?
LA FILLE AÎNÉE
Oui, grand-père, à côté de vous.
L AÏEUL
Et qui est-ce qui s'est assis là?
LA FILLE
Où donc, grand-père? — Il n'y a personne.
Là, là, au milieu de nous?
LA FILLE
Mais il n'}' a personne, grand-père!
LE PKRE.
On VOUS dit qu il ny a personne!
l'aïeul.
.Mais vous ne yoncz pas, vous autres I
L ONCLE
\'oyons, vous voulez rire?
l'aïeul.
Je n ai pas envie de rire, je vous assure.
L OXCLE.
Alors, croyez-en ceux qui voient.
l'aïeul [indécis).
Je croyais qu il y avait quelqu un... Je crois que je ne vivrai plus longtemps...
L ONCLE
. Pourquoi irions-nous vous tromper r à quoi cela servirait-il }
LE PÈRE
U laudrait bien vous dire la \érité.
l'oncle.
.V quoi bon se tromper mutuellement.-
LE PERE
Vous ne pourriez pas vivre longtemps dans Terreur.
L AÏEUL
Je voudrais être chez moi !
LE PÈRE
Mais vous êtes chez vous ici !
l'oncle.
Ne sommes-nous pas chez nous ?
LE PÈRE
Etes-vous chez des étrangers?
l'oncle.
Vous êtes étrange ce soir.
l'aïeul.
C'est vous autres qui me semblez étranges!
le PÈRE.
Vous manque-t-il quelque chose?
l'aïeul.
Je ne sais pas ce que j'ai !
L ONCLE
\ oulez-vous prendre quelque chose?
LA FILLE AÎNÉE
Gi^and-père, grand-père, que vous faut-il, grand-père?
L AÏEUL
Donnez-moi vos petites mains, mes filles.
LES TROIS FILLES
Oui, grand-père.
l'aïeul.
Pourquoi tremblez-vous toutes les trois, mes filles?
LA l'ILLE aînée.
Nous ne tremblons presque pas, grandpère.
l'aïeul.
Je crois que vous êtes pâles toutes les trois.
LA FILLE AINEE
Il est tard, grand-père, et nous sommes fatiguées.
LE PERE
Il faudrait aller vous coucher et 2:ranclpère aussi ferait niieux de prendre un peu de repos.
Je ne pourrais pas dormir cette nuit!
l'oncle.
Nous attendrons le médecin.
L AÏEUL
Préparez-moi à la vérité!
l'oncle.
Mais il n'y a pas de vérité !
l'aïeul.
Alors, je ne sais pas ce qu'il y a!
l'oncle.
Je vous dis qu'il ny arien du tout!
L aïeul.
Je voudrais voir ma pauvre fille!
LE PERE
Mais vous savez bien que c'est impossible; il ne faut pas l'éveiller inutilement.
l'oncle.
N^DUS la verrez demain.
l" AÏEUL.
On n'entend aucun bruit dans sa chambre.
Je serais inquiet si j entendais du bruit.
L AÏEUL
11 y a bien longtemps que je n'ai vu ma il lie!... Je lui ai pris les mains hier au soir et je ne la voyais pas !... Je ne sais plus ce qu'elle devient... Je ne sais plus comment elle est... Je ne connais plus son visage... Elle doit être changée depuis ces semaines!... Jai senti les petits os de ses joues sous mes mains... 11 n'y a plus que les ténèbres entre elle et moi, et vous tous!... Ce n'est plus vivre ainsi... ce n'est pas vivre cela!... Vous êtes là, tous, les yeux ouverts à regarder mes yeux niorts, et pas
56 l'intruse
un de vous na pitié!. . Je ne sais pas ce que j'ai... on ne dit jamais ce qu'il faudrait dire... et tout est effrayant lorsqu'on y songe... Mais pourquoi ne parlez-vous plus, maintenant?
l'oncle.
Que voulez-vous que nous disions, puisque vous ne voulez pas nous croire?
l'aïeul.
Vous avez peur de vous trahir !
LE PÈRE
Mais soyez donc raisonnable, à la fin !
L' AÏEUL
Il y a longtemps que l'on me cache quelque chose ici !... 11 s'est passé quelque chose dans la maison... Mais je commence à comprendre mamtenant... Il y a trop longtemps qu'on me trompe ! — Vous croyez donc que je ne saurai jamais rien? — • Il y a des moments où je suis moins aveugle que vous, vous savez?... Est-ce que je ne vous entends pas chuchoter, depuis des jours et des jours, comme si
VOUS étiez dans la maison d un pendu? — Je n'ose pas dire ce que je sais ce soir... xMais je saurai la vérité!... J'attendrai que vous disiez la vérité ; mais il y a longtemps que je le sais, malgré vous ! — Et maintenant, je sens que vous êtes tous plus pâles que des morts !
LES TROIS FILLES
Grand-père! grand-père! Quavez-vous donc, grand-père?
l'aïeul.
Ce n'est pas de vous que je parle, mes filles, non, ce n'est pas de vous .que je parle .. Je sais bien que vous m'apprendriez la vérité, s'ils n'étaient pas autour de vous!... Et d'ailleurs je suis sur qu'ils vous trompent aussi... Vous verrez, mes filles, vous verrez!... Est-ce que je ne vous entends pas sangloter toutes les trois?
L ONCLE
Moi, je ne reste pas ici.
LE PÈKi;.
r2st-cc que, vraiment, ma 1cm me est si mal?...
38 l'intruse
L AÏEUL
Il ne faut plus essayer de me tromper; il est trop tard maintenant, et je sais la vérité
mieux que vous!...
L ONCLE
Mais enlin, nous ne sommes pas aveugles, nous !
LE l'ÉRE.
\ oulez-vous entrer dans la chambre de votre fille? Il y a ici un malentendu et une erreur qui doivent finir. — Voulez-vous r
l'aïeul.
Non : non, pas maintenant... pas encore...
LONCLE.
Vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.
L AÏEUL
On ne sait jamais tout ce qu'un homme n'a pas pu dire dans sa vie !... — Qui estce qui fait ce bruit?
LA FILl.E AÎNÉE.
C'est la lampe qui palpite ainsi, grandpère.
l'aïeil.
Il me semble quelle est bien inquiète... bien inquiète...
LA FILLE
C'est le vent froid qui la tourmente... c'est lèvent froid qui la tourmente...
l'oncle.
Il n'y a pas de vent froid, les fenêtres sont fermées.
LA FILLE
Je crois qu elle va s'éteindre.