EXPOSÉ
Lequd a dédaré choisit pour rétidmee , département
de En foi de quoi le présent Itd a été expédié,
pour lui sernr et imloir ce que de raison, âous la condition qui àda été notifiée, lorsqu'il a été remis aux autorités civiles, do se conformer aux dispositions du décret du fj juillet z8o6.
Art 5. jiucun forçat libéré ^ à moins d'une autorisation spéciale du Directeur général de la police, ne pourra faire sa résidence dans les villes de Paris, Versailles, Fontainebleau, et autres lieux ou il existe des palais royaux; dans les ports oii les Bagnes sont établis; dans les places de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des cotes.
Art. lo. Aucun forçat libéré ne pourra qmtter le Geu de sa rési» dence san* ^autorisation du Préfet du déparlement.
Art zr. Sur toute la route à suivre par le forçat libéré, l'officier public du Ëeu, auquel il sera tenu de se présenter, visera sa feuille, et notera la somme qu'il aura remise au forçat libéré p^pr se rendre à la nouvelle couchée qu'il lui aura indiquée.
Art. za. jirtwé à sa destination, le forçat libéré se présentera au Conmûssaire de poSce ou au Maire du lieu , qui bu déUvrera son congé en échange de sa femUe de route^
Si le dénommé au présent congé enfrànt les ordres qui s'y troment mentijonnés, et s'il est rencontré hors de la route qui lui aura été tracée , il sera arrêté et poursuivi par qui de droit pour subir les peines qu'il aura encourues.
Fait à Rochefbrt, le du mois d mii^huit'
cent^vingt
Vu par le Contrôleur de la Marine,
Vu par le Conumssaire^générsd de la Marine,
// Us rend constantes victimes des accès de sa brutalité.
Me voilà attaché ici pour plusieurs années ; je suis jeune, bien portant, et je ne puis travailler, parce que j'ai voulu m'évader : je suis condamné à vie ; quelle est mon espérance, si.je ne parviens pas à briser mes chaînes ! Je ne renonce pas à ce projet; à la première occasion, je prendrai ma volée. Je m'ennuie ici, j'aimerais mieux mourir que d'y rester long-temps. La nourriture est toujours la même ; au moindre mot, les gardiens nous traitent comme des bêtes féroces ; ils ne se gênent pas pour nous appeler brigands : ils nous disent quelquefois : Si on vous av?dt rendu justice, vous ne seriez pas ici ; il y a long-temps que le bourreau aurait fait votre affaire. De telles paroles sont loin de nous calmer. Au bagne comme dans les prisons, si on veut rendre les hommes meilleurs, il faut se garder de les abaisser. (M. ÀPPÊaT. Conversation JPun détenu àladouble cJiaine. )
Lesforçétis qui remplissent les/onctions étin- Jvrmiers ou servans.
iLes ft^Tans à Phâpital sont répartis dans les salles des forçats et dans celles des marins. La séT«rfté se relàdbe heaucoup pour cette classe de condamnés; m»s s'il arrive qu'un servant se rende coupole, il est puni par s(»i\ renvoi dans les salles du bagne ou à la fatigue. Un suî> cide a£Freux eut lieu au mois de s^embre 1 827* M* D«..M employé supérieur de Tadministration de la marine, se dontia la mort d'une manière dont les annales de ta médecine offrent peu d'exemples* La veuve réclama une alliance que le défunt avait portée au doigt. Ni les soeurs , [ni les chirurgiens n'avaient vu ce bijou au malacte. Les soupçons tombèrent sur \m forçat servant. Sans écouter sa justification , il fut renvoyé du service de Tfaôpiud, remis aux cruelles fiitigues du port. Je vis cet homme partir les yeux baignés de larmes ; on e&t (fit qn'il afiaît au supplice. Le souvenir d'un trait plus récent prouve combien la priva*
tmm àHuu âUégenwnt mérké par k bonne conduite peut aigrir le^cœur d'un condamné.
Le nommé Plancbiet S œiltuôre, appartenant à une faonnéte Manille, araît été condamné à cinq ans de f^s par ui) conseil de guerre, pooâr détom** nement d^dets m3Jtail*e8. Il sobiasait sa peine à Brest^ et ses cbaines deraienl tomber dans ékxr huit nvois^ tt s'était toujours fait remarquer par sa soufiafesion; il était servam à Iliôpitai* Après mne &ate , cet emploi lui fiit enteré ^ et H k*etouma à la fetigue.
Dès ce moment, une sombra mâancolié s'^em* para de Planchet ; â manifestait ie dégoût de la vie, et disait à ses camarades qu'il ne terminerait pas son temps au bagne. Se persuadant que le forçat Bourgon, ex-ecclésiastique, avait écrit à sa famille pour la détourner d'envoyer à Planchet les secours qu'il en recevait tous les mois , il emprunte un rasoir au barbier, va trouver Bourgon qui était couché , lui applique une main sur le front, et lui porte le rasoir à la gorge. L'instrument ne frappe que sur la partie inférieure du menton , elle se détache et tombe sur le cou du malheureux Bourgon.
' Gazette des Tribunaux.
if
Planchet revient vers ses camarades, jette le rasoir, en disatit : «Le prendra désonnais qui voudra, je n^en ai plus besoin. » Bourgon s'étant mis à appeler, Planchet saute de nouveau sur le rasoir, court à Bourgon , en disant : « Gomment, vieux scélérat, tu n'es pas mort! Attends , je vais ^V chever... » Mais on était accouru : « Qui a cornmn le crime? — Cest moi : qu'on n'en cherche pas d'autre. » Il remet le rasoir à Fadjudant*
Planchet comparut devant le Tribunal spécial maritime ; il fut condamné à la peine capitale. Il ne s'émut qu'en entendant le réquisitoire, qui portait que tout condaomé à mort devait avoir la tête tranchée.
Les enfans s* en e'ioigneraient avec crainte ^ les vieillards avec mépris.
Le trait suiyant est une des nombreuses preu-^ Tes dès maux que Topinion prépare à Thomme qui a subi une cçndaunnation.
Un nommé Délègue , en 1 827 , après avoir subi quatorze années de travaux forcés , était revenu dans la commune de Chabris ; il avait su, pendant sa captivité, se concilier las. bonnes grâces, d'un des employés supérieurs du port de Roehefort , qui en avait fait son chef de cuisine^ Cette place avait procuré à Délègue le moyen de faire des économies, et il était parvenu à amasser une somme suffisante- pour achetef une petite propriété. Depuis son retour, sa con* duite était irr^rochable^ secondé d'un domes^ tique, il cultivait tranquillement son petit héri-r tage. Mais op n'ignora pas long-temps qu'il était de la commune de Meneton-sur-Cher , qu'il re-i venait du bagne , et aussitôt tout le monde l'a-^ bandonna, Se présentait-il au marché y chacui^
le r^rdait , et il restait seul ; paraissait-il le dimanche à la messe, %u même instant ses voisins reculaient , et un vide le séparait des autres assistans. Personne ne voulait travailler pour lui ; il ne pouvait avoir de domestiques ; il était isolé, privé de toute communication avec les habitans de Chabris. Que fera-t-il dans une teUe poftttipn? Sa conduke est régulière , personne ne se plaint de lui , il remptil tous ses devoirs de citoyen et de chrétien , et cependant on le foii de toutes parts; que g;agne-t4i à étare honnête IkMMne, puîsqu*on le traite comme s'il ne Tétait pas? Son parti est bîenlât pris; il retournera aux galères : là do moins on pourra ap{»*écier sa con<«^ duita 9 et personne ne rougira de rapprocher. ' Un matin , avant le jour , il se rend chez un de ses voisins , franchit la clôture de sa cour , force la porte de son poulailler et lui vole un chapon, il se rend chez lui, pkime ta bèlè, et met les plumes devant sa porte. Bientôt le propriétaire volé se réveille ; il voit sa basse^our en désordre; il crie au voleur. L'autorité accourt, cons^te Fefiraction et commence ses recherches. Délègue est sans contredit visité le premier; k plume du chapon est à sa porte ; te propriétaire k reconnaît. Délègue est l'auteur dii vol ; il n'en feut pas
douter; le maire IMnterroge : bientôt le coupable lui montre le chapon plumé, et convient qu'il Ta Tolé la nuit avec escalade et effraction. Traduit à la Cour d'assises pour ce nouveau crime, Délègue s'en reconnaît l'auteur ; il en raconte toutes les circonstances ; et, dans un plaidoyer écrit, il expose les raisons qui l'ont porté à le commettre. Condamné, il est encore au bagne. ( Gazette des Triianaux.)
On ose demander aujourd'hui si F homme use d^an pouvoir lëgilimCi lorsque juridiquement il tranche la vie à un homme.
Dans un moment où la question de la peine de mort devient la thèse des criminalistes, les physiologistes plus que jamais doivent s'occuper des recherches sur le plus ou moins d'atrocité du supplice. Quand les Chaussier, les Magendie, les Broussais doutent dans cette grande question, qui pourra la résoudre? Le discours que je transcris , s'il n'est pas matière probante , est au moins un monument des discussions qui se sont élevées sur ce sujet si grave ^
« En adoptant la peine de mort, on semble s'être attaché principalement à l'idée que, par le moyen de la machine connue sous le nom de guillotine , on terminerait la vie de la manière la
' Je trouvai ce discours entre les malus d*un forçat Depuis j'appris que cette opinion était celle de Sœmmering, savant professeur allemand.
plus sûre, la plus rapide et la moins douloureuse; mais on ne parait pas avoir réfléchi aux afiections de la sensibilité qui continuent enccH'e après le supplice, ni avoir calculé la durée de cet état, et travaillé à l'abréger.
» Il est cependant aisé de démontrer à qui-* conque possède quelques Itères connaissances de la construction et des forces vitales denotre corps, que le seitfiment n'est pas oitièrement détruit par ce supplice* Ce que nous avançons est fondé, non sur des suppositions et sur des hypothèses, mais sur des faits.
» 1 ^'^ Le siège du sentiment est dans le cerveau ;
» 2^. Les opérations de cette conscience des sentimens peuvent se faire quoique la circulation du sang par le cerveau soit suspendue , ou faible ou partielle : donc la guillotine doil être un genre de mort horrible.
» Dans la tète séparée du corps par ce supplice, le sentiment , la personnalité, le moi, reste vivant pendant quelque temps , et ressent l'arrière* douleur dont le cou est affecti.
9 Développons cette vérité en faveur de ceux qui pourraient la trouver moins évidente , faute d'avoir une connaissance exacte des deux prin-^ eipes d'où elle découle.
» De la preuve que le siège du sentôoMait se trouTe dans le cenreau, résulteut les obsenralions suivantes :
» 1«. L'expérience atteste que lorsque le cer-veau reste intact, il n'est pas de membre » de viscère , dV>rgane qui ne puisse être détruit , sans que ni le sentiment ^ ni la faculté de penser , ni la volonté , ni la BMiaoire en souffirent ; la moelle épinière même pourra être Uessee ou dans un état de compression , sans que VeiAendenniit el la faculté de sentir en sàiei^ dârui^
» 2^. Il y a des vices ou des maladies du cerveau qui lui ftmt perdre k faculté de sentâr « d'apercevoir > et qui niûsent à la iM^ulté de pens^. La pression d'une goutte de sang ou d'un fragment d'os anéantit souvsit à l'instant mâne la fsKsulté de saitir et d'àpereevou*.
» Z^. Aussitôt qu'on fait disparaître le mal donl le cerveau est ainsi affecté , qa'oii lave la pressîoii, qu'on ôte l'os , k sentiment et k faculté de penser se rétad)lissent tout de smte , k moins que le cerveau n'en ait été essendellanœt dê^ tarioré.
» 4^. Il arrive souvent qu'un doigt maladeoblige d'amputer la mai» , et celui qui a subi Fopération se plaint des douleurs qu'il croit resseitf ir dans
le doigt cpii n'exisCe plus ; si donc le principe, que le si^ge de ia/acalté de sentir est dans h cer^ veau y ne peut être contesté, voici ta conséquence qui en résulte :
» Aussi long-temps que le cerveau conserve sa force Vitale , le supplicié a le sentiment de son existence.
» Des pbénoin^s frappans, remarqués par un grand nombre d'observateurs dignes de foi, prouvent que la tête conserve sa force vièale long'temps après être séparée du corps.
» Voîard , célèbre médecin d'Allemagne , a vu semouvoir les lèvres d'un hommédont la léte était abattue.
» Leveling a souvent, sur les lieux du supplice, fsàt l'expérience d'irriter la partie de la moelle épinière qui était restée att^hée à la tête après k séparation , et il assure que les convulsions de la tète devenaient horribles.
» D'autres - ont assuré avoir vu grincer les dents après que la tète était séparée du corps, et je suis convaincu que si l'air circulait encore régulièrement par les oignes de la voix qui n'au« raient pas été détruits^ ces têtes parleraient.
» Ce qu'il y a de sûr, c'est que des hommes à €]ui le cou n'avait été coupé qu'à demi ont crié.
» Je ne cite point ici mes propres ^périences sur des têbes d'animaux coupées et où j'ai remarqué \à. force vitale dans les muscles de la tète après le délai de plusieures minutes. Quoique elles prouvent la même chose , je ne les citerai pas , parce que dans les animaux le rapport du cerveau à la tête diffère trop du rapport qu'on observe dans l'homme entre ces mêmes parties.
» On peut cependant se convaincre que les têtes d'animaux survivent k leur séparation d^avec le reste du corps.
» Si donc, dans la tête de l'homme ainsi séparée, le cerveau est resté pendant quelque temps actiC et à un si haut degré qu'il ait pu mouvoir les mus« clés du visage, on ne peut plus douter qu'il n'ait aussi conservé, pendant ce même intervalle, 1q saitiment et la faculté d'apercevoir ; n^ais la durée decetétatne peut pas encoreêtrefixée exactement..
» A en juger d'après les expériences faites sur des membres amputés d'hommes vivans , et sur lesquels on a essayé le galvanisme, il est vrai-i semblable que la sensibilité peut durer un quartd'heure , vu que la tète à cause de son épaisseur et de sa forme ronde ne perd pas sitôt la chaleur*
B On sait que souvent la faculté de produire du mouvement a déjà cessé , que la faculté de sentûç
subsiste encore* Ceux qui s'observent eux* mêmes , se sont trouvés quelquefois dans un état où la force de mouvoir les muscles leur manquait, pendant que les sensations qui leur par-* venaient par les oi^anes restaient les mêmes* Le froid, par exemple, gèle les doigts au point de les rendre incapables ou au moins inhabiles k écrire quoiqu'il leur reste du sentiment.
. )!» Les mourans voient et entendent long-temps après avoir perdu la faculté de mouvoir les muscles. On a même des exemples que des personnes jugées mortes ont entendu et aperçu tout ce qu'on faisait autour d'elles, sans qu'elles aient eala force de mouvoir aucune partie àe leur corps, » Une autre considération se présente à mon esprit : c'est que la guillotine frappe à l'endi'oit de notre corps qui est le plus sensible, à cause des nerfs qui y sont répandus et réunis. Le cou renferme tous les nerfs des branches supérieures , les branches de tous les nerfs des viscères , et enfin la moelle épinière qui est la source même des nerfs qui appartiennent aux membres inférieurs ; par conséquent la douleur du brisement ou de l'écrasement du cou doit être la plus vio^ lente,Ja plus sensible, la plus déchirante qu'il soit possible d'éprouver . Il faut connaître ces nerfs, il
tàni les ^ywr t«is p<nir se faire use idée de U vî^ knce de ces douleurs , et si elles ne <K)ntia(tnt que pendant quelques secondes, ce qui n'est pàs du tout prob^le sd<cm ce que nous aTons dit plus hàait, il restera ^nijouts la question de saroir «i la courte durée peut compenser IHateMÎté hor^ ribifi de k souffrance.
9 y ousatez été témoin des conyulsions horribles des guillotmés ; tous aret tu Tappareil affreux , les liens atroces , la. hideuse coupe de cfaevetUL^ les nudîtés indécentes^ le sang couvrant le cadavre mutilé, et le bourreau ; vous avea vu toutes les hon^urs barbares de cette boucherie. Des spec^ tades aussi abominables ne devraient avoir lieu qm parmi les «auvages , et ce sont des peuples civiJisés qui les donnasiC et qui y assistent ! »
Ecoulons mamten»it le principal actrar dHon drame crîmûiel décrire les ilemiéres sensations d'un condamné. Quel l^islateur n'appuiera pas Fabdlition de la mort précédé^ dVme telle s^oniel Un journal américain doime comme autfaenti^o ce récit d'un faussaire, pendu en Angietenrie et rappelé ensuite à la vie ^ L'écrivain s'avoue coupable du crime pour lequd il subit soù juge*
■ Exinfi éiei Giobc.
tuent. Il pacoBte les particularités de son arresta tion, son einprison»anent a Pïewgate, l'^n^èt rendu contre lui aux assises d'Old^Bayley^ en 1826. Là commence Fanalyse de tout ce qu'il éprouva depuis sa sentrace jusqu'à son exécxj^ tion. L'extinction graduelle de toute pensée morale, les perceptions des sens derenant plus claires et plus distinctes, à mesure que les fiEh cultés de Tame s'affaiblissaient , l'impossâniité presque absolue de s'élever à des idées religieuses : voilà ce qui frappe surtout dans ce rédu
Après avoir peint sa dernière entrevue avec Elisabeth Clsu*Cy jeune fille à laquelle il était fort attadbé , le prisonnier continue ain^ :
« Il était quatre heures de l'après-midi ; Elisabeth me quitta^ et quand elle fut partie, il me sembla que j'avais fini tout ce que j'avais à faire en ce monde. J'aurais pu souhaiter de mou rir là et à l'heure même, j'avais fait la dernière dcdon de ma vie. Mais à mesure qu'arrivait le crépuscule, ma prison devenait phis froide et plus humide ; la soirée ^it sombre et brumeuse ; et je n'avais ni feu ni chandelle, quoique ce fût au mois de janvier : mes esprits s'afiàiblirent par degrés; mon cœur s'affeâssa sous la misère et
la désolation de tout ce qui m'entouim ; et peu à peu ( car ce que j'écris maintenant ne doit être que la yériié) la pensée d'Elisabeth, de ce qu'elle deviendrait , commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut la première fois, je n'en puis dire la cause, où mon esprit comprit pleinement l'arrêt que je devais sabir dans quelques heures; en y réfléchissant, une terreur horrible me gagna , comme si ma sentence venait de m'être prononcée , et comme si jusque-là je n'eusse pas su réellement et sérieusement que je devais mourir.
» Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. Il y avait là de la nourriture qu'un homme qui m'avait visité m'avait envoyée de sa propre table ; mais je ne pouvais y goûter, et , qumidjelaregardais, d'étranges idées s'emparaient de moi; je pensais aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse pour la tuerie. Je «entis que mes pensées n'étaient pas ce qu^elles auraient dû être à un pareil moment : je çhms que ma tête s'égara.
» Une sorte de bourdonnement sourd, sem^ blable à celui des abeilles, résonnait à mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser; quoiqu'il fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient
et venaient devant mes yeux ; et^ ne pouvsâs me rien rappeler. J'essayai de dire mes prières, mab je ne pus me souvenir que de quelques mots çà et là, et il me semblait que ces mots étaient autant de blasphèmes que je proférais. Je ne sais pas ee qu'ils étaient ; je ne puis me rendre compte de ee que je dis alors. Mais tout-à-çoup il me sembla que toute cette terreur était vaine et inutile, et que je ne resterais pas ià pour y attendre la mort. Je me levai .d'un seul bond; je m'élançai aux grilles de la fenêtre du cachot , je m'y attachai avec une telle force que je les courbai ; je me sentais la puissance d'un lion. Je promenai mes mains sur chaque partie de la serrure, et j'ap* pliquai mon épaule contre la porte garnie en fer et plus pesante que celle d'une ég^e; je tâtonnai le long des murs, et jusque dans les recoins de mon cachot, quoique je susse trèsbien que tout était en pierres massives e^ de trois pieds d'épaisseur, et que lors même que j'aurais pu passer à travers une crevasse, plus petite que le trou d'une aiguille, je n'avais pas la moindre chance de salut. Au mUieu de tous ces efforts, je fus saisi d'une Êiiblesse, comme si j'eusse avalé du poison, et je n'eus que la force de gagner, en chancelant, la place qu'occupait mon lit. J'y tom-
bai, et je crois que je m^éyanouis. Mais cela ne dura pas ; car ma tête tournait, et la chambre me paraissait tourner aussi. Je rêvai, entre la veille et le sommeil, qu'U était minuit, et qu'Elisabeth était revenue^ comme elle me Pavait promis , et qu'on redisait de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige épaisse, que les rues en étaient toutes couvertes comme d'un drap blanc ; je croyais Elisabeth morte , couchée dans la neige, au milieu des ténèbres, à la porte de la prison. Quand je revins à moi, je me débattais sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux minutes , j'entendis l'horloge du Saiïit-Sépulcre sonner dix heures, et je connus que j'avais fait un rêve.
» L'aumonier de la prison entra. Il m'exhorta solennellement à ne plus songer aux soins et aux peines du monde, à tourner mes pensées vers le monde à venir, et à tâcher de réconcilier mon ame avec le del, dans l'espérance que mes péchés, quoique grands, me seraient pardonnes si je me repentais. Lorsqu'il fut parti , je me trouvai pendant un moment un peu plus recueilli.
9 Je m'assis de nouveau sur le lit, et je m'efforçai sérieusement de m'entretenir avec moimême et de me préparer à mon sort. Je repassai
dans mon esprit que, dans tous les cas, je n'ayais plus que peu d'heures à vivre, qu'il n'y avait point d'espérance pour moi en cette vie , qu'au moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison ; que ce n'était que l'angoisse d'un moment ; qu'elle causait peu ou point de douleur ; qu'elle éteignait la vie sur-le-champ ; et de-là je passai à vingt autres étranges idées. Peu k peu ma tête commença à divaguer el à s'égarer encore une fois.
» Je portai mes mains à ma gorge, je la serrai fortement comme pour essayer de la sensation d'étrangler. Ensuite je tàtaimes bras aux endroits où la corde devait être attachée ; je la sentais passer et repasser jusqu'à ce qu'elle fût nouée so* lidement ;' je me sentais lier les mains ensemble ; mais la chose qui me faisait le plus d'horreur, était l'idée de sentir le bonnet blanc abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter cela , le reste n'eut pas été si horrible !
» Au milieu de ces imaginations, un engourdissement général gagna, petit à petit, mes membres. L'étourdissèment que j'avais éprouvé fut suivi d'une pesante stupeur qui diminuait la souffrance
causée par mes idées, quoique je continuasse en-
core à pender. L'horloge de T^lise sonna minuit. J'ayais le sentiment du son, mais il m'arrivait indistinctement, comme k travers plusieurs portes fermées^ ou d'une grande distance. Peu à peu je yis les ch^ts qui erraient dans ma mémoire, de moins en moins distincts; puis partiellement; puis ils disparurent tout-ihfait. Je m'endormis.
» Je dormis jusqu'à l'heure qui devait précéder l'exécution. Il était sept heures du matin Iorsqu*un coup frappé à la porte de mon cachot m'éveilla. J'entendis le bruit comme dans un rêve, quelques secondes avant d'être complètement réveillé ; et ma première sensation ne ftit que l'humeur d'un homihe fatigué qu'on réveille en sursaut. J'étais las, et je vbulais dormir encore» Une minuteaprès^ les verrons à l'extérieur de mon cachot furent tirés : un geàlier entra^ portant une petite lampe, et suivi du gaf dieu de la prison et de l'aumonier • Je levai la tête ; un frisson semblable k un choc électrique, à un plongeon dans un bain de glace, me parcourut tout le corps» Un coup-d'œil avait suffi.
9 Le sommeil s'était dissipé comme si je n'eusse jamais dormi, comme si jamais plus je ne devais dormir. J'avais le sentiment de ma situation. R^^^, me dit le gardien d'ime voix basse , mais
ferme^ il est temps de vous lever. L'aumonier me demanda comment j'avais passé la nuit , et {»roposa que je me joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur moirméme, et je restai assis sufr le bord du lit. Mes dents claquaient et mes ger noux s'entrechoquaimt en dépit de moi* Il ne faisait pas encore graad jour ; et conmie la porte di| cax^hot restait ouYi^rte, je ppuvais voir «i^delà 1^ petite çQui* paviée ; Tair était épais et 9omkra , et il tombait une pluie lente, mais continue.
« IJ est ftept heures et derni^ passées, R**^, > dit le gardien de la prison. Je rassemlilai mfis fiirees pour demander qu on me laissât seul jusqu'au dernier momait. J^ayais trente mmutes.^ fiyre.
9 J'essayai de £iireuiieautre i^servation quand le gardien fut prêt h quitter le aadiot ; mais cette fois je ne fit» faire $ortir les mots, ma langue s'attacha^ à mon palais : j'ayais perdu la facuké de parlf r ; je fis dcaix violens dBFôrts, ils n'aboutirent à rien* 3^ m pouvais ps^ prononcer. Lorsqu'ils fiiiF^nt partis, je r^^t^ à la luêm^ place sur le lit* J'iâbaip msQwdà par le froid, f)r(c4>âblemen); pai^ Je scHnmeiJ et par le g^and air inaocoutumé qijÀ mnil pénétré dans ma prison; et je demeurai roule, pour ainsti dire , sur moirmeme, afin de me
tenir plus chaud , les bras croisés sur ma poitnne, la tète pendante, et tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un poids insupportable que j'étais hors d'état de soulever ou de remuer.
» Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et terne; et la lumière se glissait par degrés dans mon cachot, me montrant les murs humides et le pavé noir : et (tout étrange que cela est 1) je ne pouvais m'empécher de remarquer ces choses puériles, quoique la mort m'attendit Tinstant d'après.
» Je remarquai la lampe que le guichetier avait posée ^ terre , et qui brûlait obscurément avec une longue mèche, pressée et comme étouffée par l'air froid et malsain ; et je pensai ( à ce momentlà même) qu'elle n'avait pas été ravivée depuis la veille au soir. Je regardai le châssis de lit en fer, nu et glacé, sur lequel j'étais assis ; et les énormes têtes de clous qui garnissaient la porte du cadhiot ; et les mots écrits sur les murs par d'autres prisonniers. Je tâtai mon pouls : il était si faible, qu'à peine pouvais-je compter les pulsations. Il m'était impossible de m'amener à sentir, en dépit de tous mes efforts , que j'allais mourir. Pendant cette anxiété, j'entendis la cloche de la
chapelle commencer à sonner l'heure; et je pensai : Seigneur, ayez pitié de moi , malheureux! Cène pouvait être encore les trois quarts après sept heures !... L'horloge sonna les trois quarts; elle tinta le quatrième quart, puis huit heures.
» Ce qui me reste à dire occupera peu d'espace : mes souvenirs sont] très-précis jusque-là, mais pas à beaucoup près aussi distincts sur ce qui suivît.
» Je me rappelle cependant très-bien comment je sortis de mon cachot pour passer dapis la grande salle. Deux hommes, petits et ridés, vêtus de noir, me soutensdent. Jesais que j'essayai de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces hommes, mais je ne pus pas*
» Dans la grande salle étaient déjà les deux malheureux qui devaient subir leur supplice avec moi. Us avaient les bras et les mains liés darière le dos, et ils étaient couchés sur un banc, en attendant que je fusse prêt. Un vieillard maigre, à cheveux blancs, lisait haut à l'un d'eux ; il vint à moi et me dit quelque chose. ... Que nous devrions nous en^brasser , à ce que je crois ; je ne l'entendis pas distinctement.
D La chose la plus difficile pour moi était de me retenir de tomber. J'avais. cruque ces mom^ns
tant d'objets à la fois, si clairement et si distinc* tement, qu'à ce coup-d'œQ ; mais il fut court.
» À dater de ce moment, tout ce qui suivît fut nul pour moi* Les prières dç Paumonier , rattache du nœud fatal, le bonnet dont Fidée m'inspirait tant d'horreur , en6n mon exécution et ma mort , ne m'ont laissé aucun souvenir ; et si je n'étais certain que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en saurais pas le moindre sentiment. J'ai lu depuis dans les gazettes les détails de ma conduite sur l'échafaud. Il était dît que je m'étais comporté dignement, avec fermeté ; que j'avais paru mourir sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais pas débattu. Quelque effort que j'aie fait pour me rappeler une seule de ces drconstances, je n^ pu y parvenir. Tous mes souvenirs cessent à la vue de la rue et de l'échafaud. Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement, est mon réveil d'un sommeil profond. Je me trouvai dans une chambre, sur un lit, près d'un honmie qui, lorsque j'ouvris les yeux, me regardait attentivemenJL. J'avais repris toutes mes facultés, quoique je ne pusse parler de suite. Je pensai que j'avais obtenu ma grâce, qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud, et que je m'étais évanoui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus^
comme d'un rêve, de m'être trouyé en un lieu ëtranjge, étendu nu, avec une quantité de figures flottantes autour de moi ; mais cette idée ne se présenta bi^ certainement à mpa esprit qu^après qu'on m'eut appris ce qui s'était pa^sé.
Vhêpital si vasie devenait insaffisant.
Placés en quelque sorte en dehors de Thumanité , les forçats n'y rentrent que quand ils sontmalades ; c'est alors seulement qu'on les traite comme si l'existence était un bienfait pour eux ; alors ils sont placés sous la surveillance des me* decins qui les regardent comme des hommes.
Lorsque les forçats sont atteints de maladies légères , ils restent couchés sur leur banc où ils sont visités plusieiu^s fois le jour par le médecin du bagne. Ce médecin est ordinairement choisi parmi les officiers de santé de la marine, aidé d'un ou de plusieurs élèves qui restent continuellement de garde afin d'être à portée de donner les premiers soins quand il arrive un accident. Le médecin est obligé de demeurer dans la cour intérieure du bagne où il occupe un pavillon placé en face de la porte d'entrée. Si la maladie est sérieuse, les forçats sont envoyés à l'hôpital général de la marine où se trouvent des salles qui leur sont exclusivement réservées.
Les forçats blessés occupent Une salle au rez-de-chaussée dans Taile gauche de Fhôpital ; elle contient environ cinquante lits qui sont loin d'être toujours remplis. £n effet , les accidans ne sont pas aussi communs qu'on le croirait au premier aperçu, et plusieuro années s'écoulent avant qu'on ait l'occasion de pratiquer une opération importante.
Lès affections scrofîileuses sont les maladie les plus communes parmi celles qu'on a Coutume de réserver au domaine chirurgical ; pour ceux qui connaissent l'étiologie des scrofules, rien n'est plus naturel. On a vu, dans cette salle, des forçats rester des années entières avec des caries infectes ; en vain leur prodtguait-on les soins les plus appropriés, on n'obtenait aucun résultat. Un médecin me dit qu'il soupçonnait ces malheureux d'entr^enir les ulcères fétides et dégoûtans. Leur position à l'hôpital estencorepréférableàlaviedes bagnes ; bien couchés , bien vêtus , biai nourris , ne faisant aucun travail, la liberté seule leur manque I En 1 81 6 , un forçat voulut profiter des &ciUtés qu'il avait pour s'empoisonner. Il était fetigué de douleurs nocturnes qui lui ôtaient le sommeil , le chirurgien en chef ordonna des pilules d'un grain d'opium; l'élève en pharmacie
chargé de la distr3>ution ne faisait pas avaler en sa présence ce médicament ; . quatorze jours , le forçat ne prit pas ses pilules, et quand il crut avoir réuni une quantité suffisante pour opérer son dessein , il l'avala tout entière. Ses espérances furent déçues. Des accidens terribles se développèrent ; des secours appropriés le tirèrent de cet état; le forçat ne gagna à cette tentative qu'une maladie qui augmenta ses douleurs , et cinquante coups de bâton j
Ce qui a été dit sur la nourriture des forçats et sur leurs travaux , la description que nous avons donnée du bagne, nos réflexions au sujet des maladies produites par les émanations marécageuses qui ravagent Rochefort presque chaque année , toutes ces causes réunies sont plus que suffisantes pour expliquer les nombreux malades que le bagne envoie à l'hôpital général oh trois salles leur sont exclusivement réservées. La maladie endémique qui règne à Rochefort sévit avec force sur cett« classe d'individus nécessairement soumis aux influences memv trières de la canicule; souvent ils continuent leur travail malgré la fièvre qui les dévore; l'inflexible bâton leur donne des forces, et ce n'est que lorsque la maladie est avancée qu'on les
envoie à lliôpital; à peine sont-ils convalescens qu'on les renvoie au bagne où ils reprennent leurs travaux. Ces causes sans cesse renaissantes agissant sur des organes encore irrités causent de nombreuses rechutes qui se terminent le plus ordinairement par la mort.
Le genre de fièvre rémittente tierce^ forme que revêt l'épidémie , est donc la maladie qu'on observe le plus souvent. Je ne parle pas des affections chroniques de quelquenature qu'elles soient; si on en a vu quelques-unes céder au régimesévère du bagne , la plupart augmentent et fournissent de nombreux sujets aux salles de dissection , car c'est là qu'arrivent les cadavres de tous les forçats ; on en fait toujours l'ouverture. Cette coutume, due aux progrès del'anatomie pathologique, ne peut amener que de bons résultats ; aussi est-elle suivie avec ardeur par les jeunes médecins chargés du service des salles. Ces médeciiiis sont des officiers de santé de première classe; c'est là que les jeunes gens jaloux de s'ins^ truire peuvent étudier à traiter la médecine, car, par convention tacite, on essaie sur les forçats des médicamens nouveaux qu'on n'administrerait qu'avec crainte aux marins. C'est là que des mains novices tentent les nouveaux moyens dont
fl>
Tusage ne se répand que lorsque l'expérience in anima vili a démontxé ce que la théorie ense^ne*
Le cuisinier en chef de la pharmacie est un for* çat; il est chargé, comme son titre l'indique, delà préparation d'une foule de tisanes et boissons , dont Fusage est continuel. Ce senrice a été longtemps confié à un forçat nommé Jacques. Il ayait acquis une certaine prépondérance dans Jes officines, et on ne se rappelle pas sans sourire ce professeur de pharmape qui ne pouyait £sdre son cours sans ayoir Jacques à ses cètés pour Faider dans ses opérations.
Les senrans de l'amphithéâtre sont également des forçats ; ce sont eux qui sont chargés du soin de nettoyer les cadayres ; ils recoiyent pour cette peine une légère gratification. Ils montrent aux yisiteurs les cabinets d'anatomie, et sont obligés de rendre compte aux autres gardiens des gratifications que la curiosité et la pitié leur accordait.
Revêtir le tablier de pharmacien ou la varreuse du forçat.
M. Cr... m'avait refusé l'autorisation de
Tisiter seul le bagne. Il me l'eût montré comme il l'a fait il y a peu de temps à un noble pair, qui , disent les journaux , est sorti très^satisfait de tous les détails. Je refusai à mon tour l'offre que me fit M. le commissaire de m'accompagner. Je fus contraint àb recourir à la ruse et aux petits protecteurs qui sont souvent plus utiles et servent plus efficacement que les puissans. Que de fois, brusqué par un garde-chiourme, obligé de battre en retraite d'un côté , je me plaçai sous les planches protectrices du moulin à scie, ou sous les hangars des bassins de réparation! Je causai, dans une de mes visites, près de deux heures dans un coin de la corderie , en plaçant sur moi la varreuse, surtout en toile d'un condamné.