SCÈNE III
HERMINIE, JEANNETTE
HERMINIE, préoccupée.
En vérité, je crois que la marquise d'Urfé est folle... sa bibliothèque et son laboratoire m'ont jetée dans un véritable étonnement... Son petit livre noir rempli de talismans... sa poudre de projection qui doit opérer la transmutation de tous les métaux en or, sa branche d'acacia magique, son arbre de Diane, ses Pyramides, les noms de Salomon, de Paracelse, d'Agrippa, qu'elle prononce à tout instant, la présence du comte de Saint-Germain... tout cela m'a saisie, surprise, j'en ai des vertiges... (Elle s'assied près de la toilette,) Le docteur est-il chez lui?
JEANNETTE
Madame, il est monté dans son laboratoire où il s'est enfermé... Vous savez qu'il cherche Télixirde longue vie... il espère rajeunir...
HERMINIK.
Comme la marquise d'Urfé. {Elle rit aux éclats^)
JEANNETTE, riant.
Monsieur Rémy s'imagine peut-être que s'il était moins vieux il pourrait plaire à Madame.
HERMINIE
Je le crois, il a des vues sur ma main.
JEANNETTE
Il prétend qu'il a été beau dans sa jeunesse.
HERMINIE
11 n'a pas dû être mal, il y a des moments où sa physionomie reprend une certaine vivacité.
Bon! voilà que vous allez croire au rajeunissement î
HERMINIE
Il y a bien de l'inexplicable dans le monde, on ne sait trop à quoi s'en tenir sur 'ant de choses...
JEAT^NETTE.
Ma foi, Madame, c'est un peu vrai; on se donne des airs d'esprit fort, et puis patati, patata, survient une aventure qui vous démonte. Si je vous disais, par exemple, qu'il y a des lulins dans la maison...
HERMINIE
Des lutins?
JEANNETTE
Des lutins !... à moins que ce ne soient des revenants !...
HERMINIE, se levant.
Des revenants!... Est-ce que l'âme de mon mari le conseiller!...
JEANNETTE
Non, Madame, non, ce n'est pas l'âme de mon parrain...
HERMINIE
Qu'en sais-tu?
JEANNETTE
C'est une âme plus jeune... Mon parrain n'avait guère de baisers pour moi, et cette âme-là en a beaucoup ; il y a aussi une nuance dans le baiser... Mais vous ne savez pas cela, vous qui n'avez jamais connu que les baisers de mon parrain.
HERMINIE
Il paraît que tu as fait des études comparées sur ce sujet.
JEANNETTE
Que voulez-vous!... il y avait Jean-Pierre, le seul garçon du château, car mon parrain avait les jeunes gens en horreur... HERMINIE, soupirant.
Hélas !
JEANNETTE
il y avait donc Jean-Pierre qui se plaisait à batifoler avec moi, et sa manière de batifoler âlui, c'était un, deux, trois baisers... Je me sauvais ; il courait après moi, il courait mieux que moi. C'était toujours à recommencer. Eh bien, je ne sais pas pourquoi, quoique je fusse quelquefois fort en colère, cela me causait plus de plaisir que c u^aid mon parrain me lutinait par hasard. C'était apparemment la jeunesse.
HERMINIE
Il ne s'agit pas de tes clittinctions, tu parlais de revenants.
JEANNETTE
Je disais, Madame, que depuis quelques jours, il pleut ici des baisers, comme ceux de Jean-Pierre ; seulement on ne voit pas celui qui les donne... il disparaît sitôt qu'il y aies lumières: c'est un esprit qui ne les aime pas.