Les Barbares, Byzance et Rome
L'apparition des Barbares sur la terre classique du midi, en Grèce et à Rome, leur influence sur un monde à l'agonie , le Christianisme s'élevant plus pur et plus beau sur ses décombres, toute cette aurore boréale est un des plus intéressants phénomènes de l'histoire de la civilisation.
On connaît bien peu les peuples germaniques et l'Allemagne, si l'on met de côté ce qu'il y a en eux de retentissement oriental et hellénique. Ces souvenirs renferment des choses qui donnent beaucoup à réfléchir, et dont les fi^ls, en se rattachant au caractère du peuple, à ses mœurs, à sa langue, à sa [jhilosophie , et à sa
poésie, se retrouvent partout dans le pays et olTrent des analogies frappantes.
Avant d'entrer dans les temps historiques de cette époque, occupons-nous un instant des anciennes traditions sur l'origine et le premier sort du peuple germanique.
Pour arriver à ses traces reculées, il est nécessaire de remonter aux siècles où une des branches de la nation indo-germanique descendit du ^plateau de l'Asie ou du pied du Himalaia, pour se diriger vers le Caucase et peupler les bords de la mer Caspienne. C'est cette nation qui, s'avançant plus lard par l'Asie Mineure, peupla une partie de l'Europe.
Une autre branche indo-germanique, en se détachant de la masse descendue du Caucase, se sera dirigée vers la mer Noire, pour s'établir dans le milieu de l'Europe , et pour se répandre plus tard vers le midi.
Les langues paraissent le prouver et mille souvenirs frappants reportent le regard des Allemands vers rOrient, comme leur ancien berceau. Buddha et presque toute sa mythologie, se retrouvent dans le Wodan des Germains, dont le nom même rappelle son origine.
Les plus anciennes traditions théogoniques de la Grèce appartenant à une époque où ses peu-
pies se sentirent encore plus rapprochés de leur patrie asiatique , les traditions des Titans et de Deucalion indiquent le Caucase comme le théâtre commun de leur jeunesse, comme la patrie des Ases émigrés qui, avec une foule d'autres analogies de l'Asie, jouent un grand rôle dans la théogonie Scandinave , qui est celle de nos frères.
Les Scythes, que ni les Persans, ni Alexandrele-Grand n'ont réussi à soumettre; les Hyperboréens au nord du Borée, que les Grecs appelaient les plus vigoureux et les plus justes des hommes ; les Celtes, qui de l'Asie vinrent inonder l'Europe, les Cimmériens, lesCimbres et Teutons, renfermèrent plus ou moins d'éléments germaniques.
Mais le nom de Gerrnanus même est une composition romaine, tiré sans doute d'un mot du pays, de Wehrmann, homme de lance ou de guerre, ou bien de Heermann, homme d'armée. Irmin ou Hermann , qu'on a romanisé en Arminius , paraît appartenir à la même racine. En persan , Irman indique aussi un hôte ou un frère d'armes , comme le Germanus des Romains un frère , parce que chez ce peuple il y avait fraternité parfaite entre les hommes armés.
l>(îpuis l'entrée de ce grand peuple nomade
dans le noivl Scandinave et l'Europe centrale, ses branches ont occupé différents pays, de sorte (jue les notions qu'Hérodote a pu recueillir sur eux ne sont pas les mêmes que celles de Pythéas de Marseille , voyageant dans les mers du nord. Celles-ci diffèrent à leur tour de celles des Piomaiiis, (jul bien plus tard apprirent à connaître une partie du pays qu'ils appelèrent Germanie.
Les notions de Jules-César, de Tacite et de leurs compatriotes, cessent, sous le rapport de la géographie, d'être exactes pendant et après la grande migration des Héraclides germaniques, où ceux-ci se déplacèrent en grande partie du nord au midi , de l'est à l'ouest, pour chercher et occuper des climats plus doux.
Ces anciennes migrations nous sont un peu mieux connues depuis que Brcnnus (nom germanique existant encore de nos jours, et que les Romains n'hésitèrent pas à romaniser) conduisit ses Gaulois, Sennones et Boïens à Rome, et depuis qu'ils arrivèrent plus tard sous un autre chef du même nom à Delphes et dans la petite Asie.
La migration des Cimbres et des Teutons fit une seconde fois trembler Rome.
Les Phéniciens sont le premier peuple de l'anti(]uilé (|ui j)aiaît a\oir été en contact avec
les peuplades germaniques. La Iradilion nous apprend le commerce d'ambre que ces grands négociants du monde ancien faisaient avec les peuples établis sur les cotes de la Baltique. Ces derniers auront appris des étrangers éclairés du midi ce qu'ils n'avaient pas cbez eux-mêmes. Il existe une ressemblance surprenante entre l'écriture runique et les restes de l'écriture phénicienne que nous possédons encore, ainsi qu'avec l'écriture celtibérienne ou avec les letras desconocidas que les Phéniciens ont apportés en Espagne. Dans l'aîabe, <jui a du rapport avec l'ancien phénicien , Fiunah signifie encore de nos jours, magie, prestige. Or, l'idée de magie entre essentiellement dans l'écriture runique. Une montagne située dans les Pyrénées occidentales s'appelle Rhune, et les traditions si abondantes dans le pays Basque parlent des sacrifices et des sortilèges nocturnes qui s'y pratiquaient et qui se retrouvent exactement dans le nord de l'Allemagne.
Toutes ces raisons pourraient faire croire que les éléments et la base de l'écriture runique des Germains se trouvaient chez les Phéniciens, si celle-ci n'offrait pas trop de rapports intimes avec l'ancienne théogonie germanique. Il faut plutôt chercher sa source chez le peuple môme,
dont les monuments religieux et sacerdotaux en sont couverts. Tout cela appartient à une origine commune beaucoup plus ancienne, qui, avec les autres nations mêmes et leurs langues, se perd dans le fond de l'orient.
Une des plus anciennes traditions grecques porte que les hordes pélasgiennes à moilié sauvages et établies en Grèce avaient eu à souffrir des incursions d'un peuple venant de Thraka ou du nord. C'est de lui que leur vint non seulement la connaissance de Tagriculture, mais aussi des mœurs plus douces, ainsi que le culte de Dionysos et des Naïades potamides. La tradition fait mention d'un peuple dans ce nord ihracien appelé plus tard Nord Scythique, d'un peuple établi sur les bords de la mer Noire et du Danube. Dans les temps historiques nous y voyons un peuple sous le nom des Gêtes, et l^ien des siècles après un sous le nom des Goths , établis sur le bord du même fleuve. Y aurait-il de ridcnlité entre ces trois peuples? Ces Indo- Germains habitant déjà alors ces contrées ont peutêtre eu assez d'influence sur le pays voisin pour qu'une partie de leur langue se soit mêlée avec celle du midi qui , à celle époque, ne put guère être bien formée. Le grand rapport qui existe entre le grec et l'allemand paraît venir à l'appui
de cette opinion. Hérodote parle dans le même sens des peuples au nord de la Grèce et du Pont- Euxin, quoique tout ce qu'il dit n'est que le résultat des informations qu'il a prises dans les villes commerçantes et chez les Scythes où il était lui-même.
Ce n'est guères que deux siècles avant l'ère chrétienne que nous voyons les peuples germaniques entrer dans l'histoire. Il y a malheureusement heaucoup d'obscurité dans cette époque, parce que son histoire ne repose que sur les notions de quelques auteurs grecs et romains, qui connaissaient peu la langue du peuple dont ils parlent, et auprès duquel ils n'avaient pas assez long-temps séjourné pour recueillir ses traditions importantes.
Du temps des Romains, la Germanie se partagea en deux grandes moitiés divisées, et traversées par une route militaire gigantesques dans la direction du nord-ouest au sud-est, depuis Cologne ou le Pihin inférieur, jusqu'à Pialisbonne ou le Danube. Cette route avait été établie par les Piomains pour préserver leurs établissements militaires au midi , contre les invasions des peuples de la Grande-Germanie au nord et à l'est. On voit encore des traces fréquentes de cette route élevée en guise de mur, d'ailleurs flanquée
cl j^ardi'c |)ar i\ct^ lotus cl des chàlcaux foiis; à cause de sa conslruclion solide et colossale, les peuples allemauds du moyen âge lui ont donné le nom de Tcufcismauer, (jui lui est reste.
A la vérité, les Germains se divisèrent en peuplades, qui, souvent confédérées, se faisaient souvent la guerre, mais, ce qui était commun à tous prévalut jusqu'à nos jours. Chasseurs et l)ergers nomades, ils distribuaient le pays soumis, non à des familles et à des particuliers, mais à des tribus ou des communes (Allmenden). Ce n'est que bien plus tard (jue les biens particuliers (AUod) se sont établis. Ces peuplades, en quittant l'Asie, quittèrent aussi ce qui caractérise encore aujourd'hui la société dans ce vaste pays, où de tout temps elle a rappelé le rapport des enfants envers leur père, tandis que les Germains ont long-temps conservé le rapport de frères entre frères. Chacun était indépendant et libre pour lui et son bien. Les plus anciens et les plus eslimablcs hommes présidaient la diète ou assemblée nationale de chaque district, dans lesquelles tout était décidé par la majorité des voix. La forme du gouvernement était toujours démocratique. Tous les intérêts du pays et du peuple, ainsi que la guerre et la paix, étaient décidés, sous la présidence des rois, par la réunion
d'hommes libres, guidés par des sentiments f ta • ternels , par des hommes irréprochahles et capables de porteries armes. Les rois, princes, ducs ou chefs, élus pour leur valeur, avaient peu d'influence dans les affaires do gouvernement administrées d'après d'anciennes coutumes et lois traditionnelles, qui aux cinquième et sixième siècles, ont été recueillies et rédigées par le clergé. Les Germains avaient une vénération presque religieuse pour leurs anciens usages, leurs lois et leurs constitutions, et ils y tenaient lors même qu'elles leurs paraissaient dures et inconvenables , parce que leur instinct sûr entrevit le danger des changements brusques. Grâce aux soins d'un clergé antérieur aux jurisconsultes de Justinien, à la vérité moins savant, rusé et versé dans les affaires, mais bien plus loyal qu'eux, nous avons encore les lois des Francs Saliens qui, au commencement du troisième siècle ou bientôt après leur établissement dans la Gaule Belgique, leur ont été données par quatre chefs respectables appartenant à l'époque où ce peuple avait encore toute sa couleur germanique. Théodoric I", roi d'Austrasie, et un siècle plus tard le puissant Dagobert I", firent recueillir les lois des Francs Piipuariens, des Allemands et des Bavarois. Celles des Frisons, des Angles
cl des Thuringicns, datcnl à peu près du même temps, mais les lois saxonnes sont d'une époque postérieure. Les rois Gundobaldet Sigismond publièrent au commencement du sixième siècle les lois des Burgondiones ou des Bourgignons, tandis que les rois Visi-Golhs, depuis Eurîc jusqu'aux succevSseurs de Suintilla et jusqu'à Egiza, s'occupèrent «le celles de leur peuple. Les Langobards ou Lombards doivent les leurs aux soins des rois depuis Rotharis jusqu'à Aistulph. Toutes ces lois, loin d'être octroyées par la volonté des rois qui les firent seulement publier, ont été discutées et arrêtées dans les grandes assemblées nationales. Ce ne sont pas seulement les lois d'un pays, mais d'un peuple. Tout conquérants que furent les Germains, ils ne s'avisèrent jamais de forcer les nations vaincues à se soumettre à leurs lois. En décidant de leur sort, ils leur laissaient pourtant leurs anciennes lois, de sorte que, dans les discussions de droit, elles restèrent libres d'opter entre les lois romaines et les lois germaniques. Les Ostro-Goths seuls n'admettaient pas ce principe, car le Code du roi Tbéodoric, basé sur le droit romain, fut au cinquième siècle publié pour les Romains comme pour IcsGolhs. On aurait tort de chercbcr dans ces lois des traces de la civilisation moderne, ou
d'une société avancée; au contraire, elles renferment une foule de dispositions qui témoignent de la rudesse et de l'état sauvage de toutes ces nations; mais ce qu'on aperçoit évidemment en elles, c'est une grande simplicité, la justice du cœur, de ]a bonne foi, du bon sens, la fierté de l'indépendance et de la liberté personnelle, des sentiments religieux, parfois même généreux, et surtout la pureté des mœurs, qui n'a diminué en Germanie que dans les siècles postérieurs et par le mélange de ses peuples avec ceux du midi et de l'ouest. Les lois lombardes, qui appartiennent à un peuple germanique établi dans un beau pays et sous un climat doux, jouissant d'ailleurs d'un gouvernement plus civilisé et plus régléque les autres peuplades, offrent des traits remarquables. Les Lombards redoutant la peine de mort et les peines corporelles comme leurs frères au-delà des Alpes, il fui au moins pourvu à la sûreté personnelle par de fortes amendes; la loi ne toléra les combats juridiques, qu'en les désapprouvant hautement; elle protégea les femmes accusées d'être des sorcières ; les évêques n'avaient pas le droit d'assister aux assemblées nationales; les crimes politiques étaient bien plus sévèrement punis que ceux contre l'église ; tandis que le meurtrier n'encourut qu'une forte amende, le
vol cl les (Iclils contre les mœurs cnlraîncrcrtl la rnorl.
La place des anciens rois germaniques fut moins sur le Iroiic qu'à la tête des armées. Elus pour une entreprise guerrière, ils furent élevés et portés sur des boucliers, et le peuple leur obéissait strictement pendant la guerre. Même après la migration des peuples, quand les Germains avaient guerroyé près de mille ans avec les Romains, où la puissance de leurs cbefs avait été prolongée, elle nétait pourtant pas bien établie cl consolidée, car depuis l'Islande et la Norvège, jusqu'en Italie et en Espagne, nous retrouvons ces mêmes formes constitutionnelles, ce même système représentatif et militaire; nous retrouvons le jury dans sa pureté primitive. Le roi était le juge suprême dans le pays, sans toutefois pouvoir prononcer ses arrêts autrement que d'après l'avis des grands et de la nation. La justice, dans les provinces, était confiée aux mains des ducs, comtes ou schultheis, qui, pour prononcer dans une cause criminelle ou civile, étaient aussi obligés d'admettre publiquement un jury d'hommes irréprochables, intrépides, indépendants et honnêtes, qui à celle époque n'étaient pas rares. Celle réserve de bonne politique n'empêcha pourtant
pas les Germains de concevoir pour leurs rois la même vénération presque religieuse, comme pour leurs lois. Ils restaient attachés à une famille ou à une dynastie, lors même qu'un de leurs membres avait encouru leur mécontentement ; par exemple, les Gotlis à la famille des Amalungen.
Tout cela prospéra encore à travers bien des siècles du christianisme et ne se perdit en partie que bien plus tard dans la féodalité dégénérée, et les empiétements des princes sur les droits de la nation , qui , à leur tour, n'auraient pas été possibles si elle avait toujours conservé la pureté et la simplicité de ses mœurs, et avec elles l'enthousiasme de la liberté qui l'avait jadis soutenue contre le colosse de Rome.
En Angleterre, dans les petits cantons de la Suisse et en Hollande, l'ancienne liberté germanique , favorisée par la position isolée de ces pays, s'est plus long-temps conservée qu'en Allemagne, où après une longue léthargie elle a été en partie réveillée parles constitutions modernes.
Ce libre pacte social entre des hommes frères ayant les mêmes devoirs et jouissant des mêmes droits, celte belle liberté personnelle fut l'âme de l'ancienne vie populaire chez les Germains ; c'est aussi le sol où I histoire de ce peuple prend
et pousse long-temps ses racines vigoureuses. La liberlé est chez les Allemands bien plus ancienne que la serviludc; clic prospéra long-temps chez eux, cl ne lui jamais complètement oubliée, elle pal pile de nouveau , parce qu'elle forme une pallie cssenlielle du caraclère national. Quoique souffrante et parfois desséchée en haut , elle prospère; elle pousse en bas, où une sève jeune, pure et saine, circule dans les anciennes racines. Lucain dit (pje la liberlé était un bien germanique , et rbistorien Florus Tappelle même i\n prodige que les Germains avaient reçu de la nature , et auquel les Grecs n'étaient jamais parvenus malgré tous leurs efforts. Hume reconnaît (ju'on doit à ces généreux barbares tout ce que le monde possédait encore de liberlé, d'honneur, de générosité et de dignité. Montesquieu se plaît à affirmer que la liberlé avait été inventée dans les forêts de la Germanie. Ces Germains se distinguèrent de tous les autres peuples par leurs yeux bleus, leur superbe chevelure blonde, leur taille colossale et pourtant belle. Les Romains, qui leur donnent une hauteur de sept pieds, assurent qu'ils s'étaient élevés bien au-dessus d'eux et des Gaulois. En effel , on trouve fréquemment dans les anciens tombeaux de guerriers (Hi^lnengraber) des ossements
de celle taille el même au-dessus. Des hommes et des femmes à peu près semblables et d'une force élonnanle vivent encore dans les montagnes de la Haute Bavière, du Tyrol, du Salzbourg, de la Styrie et de la Forêt Noire. Dans le Harz, on croirait retrouver parfois les anciens Chérusques et Saxons.
Jules-César assure que d'autres peuples ne pouvaient même pas supporter le regard des Germains, et l'empereur Tite les vanta pour être grands de corps, mais encore plus grands d'àme. Tant de qualités n'excluèrcnl pourtant pas des mœurs barbares, la paresse, la passion pour la boisson et pour le jeu. Ce dernier vice entraîna parfois les Germains à la cruauté de jouer, non seulement leur propre liberté, mais aussi celle de leurs femmes et de leurs enfants. On leur reproche aussi d'avoir offert des sacrifices d'hommes à leurs dieux de guerre.
La chosse et la guerre étaient les occupations principales de ces hommes de fer, qui, négligeant pour eux-mêmes l'agriculture, ne l'ont admise que plus lard el en la confiant aux esclaves. Aussi, n'avaienl-ils pas de véritables villes.
Autres Argonautes, ils aimaient les expéditions héro'iques et chevaleresques. Les excursions et les entreprises hasardées, lors même qu'elles
irottraicnt point l'appât du biilin, leur parurent le but et la couronne de leur existence. Ceci explique leurs migrations continuelles et leurs excursions lointaines, dans lesquelles Tacite (i),
(I) Le pelll ouvrage slalislique et ethnographique de Tacite, de ce Shakspeare de l'histoire, sur la Germanie, a ele souvent envisagé d'une manière diffcrenle par les critiques. Tandis que les uns le regardent conmie une espèce de roman politique el moral, pour (aire contraste et pour produire de l'effel sur les Romains blasés de ces len)ps, les autres croient que c'était un essai de philosophie que Tacite (qu'ils supposent bien gratuitement avoir été le disciple de Sénèque) aurait voulu offrir à ses contemporains dans un cadre nouveau. Quelques-uns regardent la Germanie de Tacite comme un ouvrage destiné pour intimider les Romains, disposes à entreprendre sousTrajan une nouvelle campagne contre les peuples germaniques. D'autres soutiennent que ce livre était un simple recueil d'observations, de notes el d'extraits que Tacite, en s'occupant de SCS travaux historiques, aurait fait afin de s'en servir plus taid pour un grand ouvrage sur ce sujet, que par des circonstances inconnues il aurait été empêche de publier. La bonne critique a fait en Angleterre, depuis Gibbon, et en Allemagne, justice de toutes ces suppositions. La Germanie de Tacite paraît plutôt le résultat des propres recherches consciencieuses et des observations de Tacite, à l'époque où il occupa, d'après Pline, la place de gouverneur romain dans la Gaule Belgique, voisine de la grande Germanie, qu'il a peut-être visitée lui-même. La grande
Sënèque et Sidonius attribuent aux hommes et aux femmes un courage héroïque, même à l'aspect d'une mort certaine. Brennus à Rome, un autre Brennus à Delphes, les Cimbres et les Teutons, les expéditions des Anglo-Saxons en Bretagne, des Scandinaves en Amérique (Winland),
vérité el l'exaclilude de ses observalionssur le caractère et les mœurs, sur les bonnes qualités, les défauts et les vices du peuple qu'il traite, ces observations qui ont encore pour nos jours conservé une grande partie de leur justesse, la couleur locale frappante, et tant d'autres circonstances, donnent presque la certitude que Tacite a étudié son sujet sur les lieux. Toujours est-il que pour publier sur la Germanie un ouvrage particulier qui n'existait pas encore, il a travaillé d'après les meilleures sources dispersées ÇT il là, qui étaient alors à sa disposition. En publiant cet ouvrage, il remplit une lacune pénible pour les études historiques, une lacune de la littérature romaine. Et tout en traitant avec conscience ce sujet, il trouva l'occasion d'offrir à ses compatriotes l'aspect d'un peuple remarquable pour des qualités depuis long-temps oubliées à Rome. Certes, l'ame de Tacite, celte ame grande, noble et généreuse, mais douloureusement décbirée par la lèpre morale, par le matérialisme grossier et la société dépravée du monde roinain, enveloppé déjà alors dans une atmosphère de corruption, l'âme du plus grand historien du monde ancien et de tous les temps, dut se sentir attirée et soulagée par la sphère peu variée et peu riante, mais pure du monde germanique situe près des neiges éternelles.
des Nonnaruls dans l'Océan , en Grocnlande el dans la Médilorranéc, les Croisades cl tant d'autres entreprises en font loi.
Celle existence guerrière se soutint longtemps, parce qu'elle était enlicrement libre et cimenlce par Thonnenr el des scnlimenls chevaleresques, dont l'origine est dans les forets germaniques, el nullcnicnl dans les exploits, les idées el les mœurs des siècles bien postérieurs, plus civilisés à la vérilé, mais bien moins purs. A l'appui de notre opinion, nous navons qu'à citer Tacite, qui ne cesse pas de parler des vertus chevaleresques des Germains, de leurs sentiments généreux et désintéressés, de leurs fraternité d'armes jusqu'à la mort, de leur hospitalité, de leurs mœurs pures, sans peur et sans reproche , de leur courage à toute épreuve , relevé par un profond respect et le plus noble amour pour les femmes, ainsi que par leur enthousisme pour la religion , la poésie et le chant.
Bien avant que dètre convertis au christianisme, les Germains possédèrent leurs anciens chants héroïques de guerre et de bataille , que depuis des siècles une génération avait transmis à Tanlre. Les révolutions continuelles, la migration des peuples el le culle chrétien, ont supprimé ce genre précieux de poésie traditionnelle,
attribué aux bardes, ou aux chantres de la Germanie, qui étaient les confrères des Scaldes Scandinaves.
Quand les Ptomains font mention des peuples germaniques, ils n'omettent jamais de rappeler leur goût particulier pour la poésie.
La poésie du nord , cet Odin colossal que Tacite, probablement séduit par la ressemblance des noms, regarde comme Ulysse (Odysseus) voyageant dans ces pays, dut essentiellement prêter à la poésie. Quand , plus tard , cette théogonie fut obligée de céder au christianisme, elle se réfugia chez un peuple de frères, dans les forêts et entre les rochers de la Scandinavie. Là, nous la retrouverons dans FEdda islandaise dans toute sa couleur; nous y retrouverons les vieux chants lyriques des siècles reculés, qui rappellent la poésie orphique de Pancieime Grèce. C'est la source intarissable de la poésie du moyen âge, et en général de la philosophie du peuple, même de nos jours. L'ensemble de celte ancienne théogonie, ce Alfadur (Ailvater), la région de la lumière et celle des brouillards éternels, et cette belle Freya qui protège les fleurs, l'amour et la poésie, ceThunnar (Donner), assis sur la foudre, el Herlha, la déesse prolectricc de la terre (Erdc). ressemblent à un grand
(Jrarn<", cl (quoique sous le rapporl de 1 idée et de sa pureté, celle doctrine s'élève bien au-dessus de celle des Grecs par son unité et par le caractère noble et grandiose de ses divinités, on observe pourtant un rapport surprenant entre les deux. Les peuples germaniques avaient donc leur poésie nationale, pleine de couleur originale, sans toutefois pouvoir la comparer, pour la forme, à celle des babitanls de llonie, de la Grèce et de l'Italie, nations fortunées du midi, favorisées d'ailleurs par un ciel toujours pur et serein, et assises au centre de la civilisation ancienne.
Les bardes germains, bien différents de ceux delà Gaule, chantaient aussi des poésies pour célébrer la mémoire des braves restés sur le champ de bataille. Ces chants, qui renfermaient en même temps les traditions, l'histoire et le droit coutumier du peuple, se transmettaient d'une génération à l'autre. Des chantres, soutenus par des trompettes, des trombonnes et des harpes, marchaient même à la tète des armées, pour exciter les combattants par l'enthousiasme que donne la poésie soutenue par la musique. Au commencement des batailles, un chant guerrier se faisait entendre pour imiter la marche du combat, et la voix redoublait de force derrière les boucliers que des soldats approchaient de leur bouche.
Tacite, Diodore de Sicile et Strabon, parlent aussi de ces bardes, et plusieurs auteurs romains leur attribuent un mérite distingué. La racine du mot harritas, qui se reproduit toujours chez les auteurs traitant de cette matière, est germanique, puisque dans plusieurs parties de l'Allemagne , le verbe barrien signifie encore aujourd'hui chanter, et è«r signifie chant.
L'on ne saurait rien dire de bien positif de ces poésies, parce que ces chants, comme les poèmes héroïques, chevaleresques et historiques, vivaient plutôt dans la tradition. Ils furent chantés à la cour civilisée et poétique du roi Théodoric, à Vérone , et d'après un passage de lornandes, historien des Golhs, il faudra même croire que Théodoric les a fait rédiger, et qu'on les possédait par écrit. Celait peut-être la première rédaction des Nibelungen et des fragments du Heldenbuch, alors nouveaux et semblables aux chants des poètes rhapsodes et des Homérides de l'Ionie. Malheureusement cette rédaction s'est perdue ainsi que celle queCharlemagne ordonna trois siècles plus tard. Le caractère dur du peuple, son existence sauvage et son éducation purement guerrière, ne permettent pas de concevoir une grande idée de la forme de ces poésies.
Les clianis prophétiques dont le plus grand nombre appartint à Odin et à la théogonie germanique, ayant besoin d'être ccrils, les prêtres se servirent à cet effet de leur écriture sacerdotale, c'est-à-dire des Runes.
Tout le charme de la poésie se déploie dans les sentiments religieux des Germains, dans leur bonne foi et leur véracité, dans leur vie de famille, dans la chasteté et l'héroïsme des femmes, dans leur hospitalité sans bornes. Tacite, après avoir parlé des bonnes qualités et des défauts de ces peuples en général, revient pourtant à la pureté de leurs mœurs.
On leur fait un re[)roche sur ce qu'on appelle leur superstition. C'est leur vif et poétique intérêt pour un monde intermédiaire, vaporeux et invisible, peuplé de Nornes, de Woles ou de femmes et de jeunes filles prophélesses, telle que Véléda , cette pythonisse germanique, de Walkires, de Nixes, d'Elfes, d'Ondines, deCobolts, de nains, de géants, de Fiiibezabl , de sorciers et d'une foule d'êtres fantastiques qui, comme en Grèce, traversaient, coloraient et animaient toutes les régions de la vie. L'instinct poétique du peuple les a en grande partie conservés jusqu'à nos jours.
I^es Germains, originaux dans leurs vertus
comme dans leurs vices et leurs défauts, conservèrent pendant des siècles la force de lutter contre les conquérants du monde avec plus de succès que leurs voisins. Leur valeur indomptable les préserva du malheur d'élre romanisés comme les peuples de Tllalie, deTEspagne, delà Gaule et de la Bretagne.
La bataille où Irmin (Herman , Arminius) vainquit et détruisit les légions d'Auguste dans les forets et les marais de la Wesl{)balie, garantit la Germanie du joug des Romains. Ceuxci , malgré leur supériorité en tactique savante et dans le matériel de la guerre , malgré tous leurs efïorls réitérés et souvent bien menaçants, n'ont jamais possédé le pays même, mais seulement quelques villes fortifiées, des camps retranchés et habités par les légions et leur suite. Des tombeaux dans les contrées les plus éloignées de la Germanie , par exemple en Silésie, renferment des Romains surpris par la mort dans leurs voyages de commerce. Dans les temps postérieurs, ce commerce devint assez animé et important. La vie, le langage et les mœurs des Romains n'ont jamaispénétré dans la nation même, qui conserva entièrement sa pureté et sa couleur. Mais en revanche les peuples germaniques ont réussi , après mille combats , mille revers et
mille trahisons, de ( ullmlcr les puissantes légions de Rome; ils sont parvenus à entrer victorieux dans la ville éternelle , à renverser le trône des Césars, à y placer leurs rois et à les y maintenir long-temps. La Grèce, l'Italie, Piome, l'Espagne et la Gaule, dépravées par des mœurs cflrénées, tombèrent sous le glaive vengeur des peuples du Nord, dont la pureté pleine de force, porta remède à la gangrène romaine. Le génie germanique établit pour tous les peuples une belle et noble liberté, la liberté personnelle, et balaya 1 Occident pour recevoir dignement le christianisme, qui sans leur œuvre n'aurait pas pu prospérer dans ce sol impur. Tous ces peuples ayant plus ou moins souffert par la tyrannie de Rome, aimaient à se regarder comme les fléaux de Dieu, comme les instruments de sa colère, comme chargés par le ciel de venger l'injure de tant de siècles. C'était le sentiment des masses, modifié parfois par des corps détachés et leurs chefs qui, attirés par Tappàt du butin, prenaient du service dans les armées romaines. De Rome, il n'existe maintenant plus que quelques faibles ruines et le souvenir de son nom, tandis que de nos jours les descendants des peuples attaqués, décimés et maltraités par les légions de cet empire immense, ont le verbe haut à Rome , et dominent
dans une grande partie de Tllalie. C'est là la Némésis de deux mille ans.
La migration des peuples est un drame colossal, qui attend un autre Eschyle, pour présenter cet Odin germanique, qui, après avoir renversé tout le monde ancien , ses dieux, ses rois, sa splendeur^ son injustice et ses vices, tombe luimême avec ses chênes devant la simple parole et la lueur du christianisme sans armes, tandis que ses peuples, mûrspourla nouvelle foi, ne tardent pas à se prosterner devant les nouveaux autels.
Dans celle époque, nous apercevons surtout trois peuples germaniques qui fixent notre attention.
Ce sont d'abord les Goths , que la tradition fait, du fond de la Scandinavie, arriver sur les côtes de la Baltique en Germanie, et s'clendrc de là jusqu'au Danube oii ils forcèrent les faibles empereurs de Byzance de leur accorder de nouvelles demeures. Une autre tradition les place depuis les temps les plus reculés au nord de la Grèce, dans l'ancienne Thrace. On reproche à ce peuple, dune origine antique et probablement connu par Hérodote, d'avoir répandu l'ignorance et la barbarie dans l'empire romain et dans l'occident qu'ils avaient soumis. Tout ce qui est barbare et sans goût, on l'appelle souvent
j>olliique. Rien ncst plus injuslc. Ce peuple, au contraire, a mérite le respect de l'histoire et une éclatante rchal>ililatiori. Examinons d'abord ce (pi'elait le monde romain immédiatement avant que les Goths vinssent le renverser. Dans l'orient et dans l'occident, à Byzance et à Rome la plus grande dépravation des mœurs avait amené la lâcheté, l'ignorance, la cruauté et la barbarie. Les sciences et la littérature, tombées depuis des siècles sans pouvoir s'arrêter dans leur chute, étaient arrivées au plus triste déclin. Les meilleurs auteurs de ces temps, tels que Cassiodore, Ennodius et d'autres, se piquent de surpasser les plus beaux génies de ranlicpjilé ; très-fiers de leurs ouvrages, ils ignorent (ju'ils sont privés d'instruction et de goût, et qii'ils font preuve d'un man(]ue total d'instruction et do jugement. Telle est la décrépitude et le marasme de la vieillesse qui est au moment d'expirer.
Voyons maintenant les Goths. Avant le commencement de leur migration et de leurs conquêtes, ils avaient déjà embrassé le christianisme, ils connaissaientpar conséquent toute l'organisation de l'enseignement public, ainsi que les rapports des savants et du clergé, tels qu'ils étaient alois dans le monde romain. Les Goths, plus susceptibles de civilisation que tous les autres peuples
germaniques, s'approprièrent bientôt tout ce que la civilisation grecque et romaine leur offrit de louable, sans perdre pour cela leur énergie et leurs mœurs nationales. Ils occupèrent en SgS Alhènes, sans s'y permettre aucun acte de destruction ou de barbarie. Il n'en fut pas de même quinze ans plus tard, quand, poussés par la rage de quarante mille esclaves réfugiés de Piome dans leur camp, et par la fureur de l'assaut, ils pillèrent [)endant trois jours la ville éternelle. Toutefois, Orosius, historien contemporain, assure que le dommage occasionné par les Goths aux monuments et édifices anciens, n'avait été quepeu considérable. Par cette modération dans la victoire qui mérite d'être citée à côlé de la prise, du sac et delà destruction de Corinthe par les Romains, comme par leurs progrès rapides dans tout ce qu'ils apprirent et entreprirent , ils ont inspiré la plus grande estime aux Pvomains. Ceux-ci les appelaient aux plus hautes et aux plus difficiles places dans l'administration. Les auteurs romains de cette époque avouent franchement que, dans l'empire, il fallait alors regarder les Germains seuls comme des hommes, tandis que les Piomains mêmes n'étaient plus que des femmelettes. L'influence des Goths se manifesta à Ptome dans les costumes, parce que
les habilanls riches aimaient à porter des perruques blondes pour ressembler aux Germains. Le sénat même ne dédaigna pas de déposer son ancien costume , plein de dignité et de grands souvenirs, pour endosser les pelisses en usage chez les Golhs. Les généraux et officiers distingués de Tarmée romaine furent également de celte nation.
Loin d'exercer sous leurs rois l'influence destructive des autres l)arbares, les Golhs ont au contraire conservé et favorisé une foule d'élablissemenls scientifiques, autant que leurs forces et les circonstances le permettaient. Il n'y eut d'exception que lorsqu'ils furent placés sous les ordres d'un aventurier ou d'un conquérant étranger et païen^ ou lorsque dans certains cas particuliers l'animosité religieuse (on sait cju'ils étaient Ariens) les rendit injustes et cruels à l'égard des catholiques. C'est même du règne de Théodoric, leur roi, que date la dernière époque de la littérature romaine et d'une bonne instruction.
Favorisant d'ailleurs l'agriculture, l'industrie et le commerce, ce roi commença à dessécher les marais ponlins, long-temps négligés par les Romains, et depuis son château deTerracine, il surveilla lui-même la marche de ces travaux pénibles. Sous lui, sous Amalasuntha, sa fille
spiriluelle et savante, et sous la domination de ses peuples recommencèrent pour l'Italie des temps plus heureux, et une nouvelle aurore qui ne cessa que trop tôt. Théodoric, élevé à la cour de Byzance, y avait appris tout ce qui pouvait contribuer à éclairer ses peuples, surtout dans l'administration et dans les beaux-arts. Mais son esprit droit détesta les subtilités des savants byzantins comme les vices , la lâcheté et les débauches de la capitale. Il craignit tellement ces savants sans véritable instruction , sans âme et sans idées généreuses, que long-temps il ne voulut même pas apprendre la lecture et Técriture qu'ils enseignaient. Quand, après la mort d'Odoacre, il prit la pourpre impériale, ce qu'avant lui aucun prince germanique n'avait osé faire, il entreprit la restauration de l'Italie. Sous ses ordres, l'administration , la justice, les libertés municipales et communales, s'élevèrent rapidement. Tant que le roi se trouva dans la force de son âge, rien n'égala sa simplicité et la justice qu'il exerça souvent lui-même avec une pénétration admirable et au grand étonnement des savants jurisconsultes romains. Ce ne fut que plus tard que la méfiance s'introduisit dans son cœur généreux. Avec de telles qualités , soutenues par une grande force de caractère , il réussit à retar-
(1er la cliiile de I Italie, anail)lic cl dclàlnéc par les vices cl la corruption de Rome el de Byzancc. Grand ami des l)eaux-aiis, il releva les murs el les leurs des villes, ainsi que beaucoup d édifices antiques. Il défendit sévèrement de les dé- Iruirc. Il favorisa les lumières, surtout renseignement du latin et du gotli. Il fut en cela conseillé et soutenu par Boèce el Cassiodorc, les plus grands savants de son temps. Nous savons qu'il fit traduire à Byzance des ouvrages grecs et latins à lusage de Tinslruction. Connu par ses rares qualités dans tous les pays, les autres peuples germaniques, tels que les Francs, les Bourguignons et les Vandales, respectèrent ses ordres. Ayant établi sa cour à Vérone, dont il releva les murs, et où il bâtit un château royal, il y reçut les envoyés des rois el des peuples les plus reculés. Là, il accueillit leurs présents pour leur en offrir de plus riches. Un jour arriva un roi Scandinave qui avait déposé sa couronne pour vivre comme simple particulier auprès de Théodoric. Loin de faire le conquérant avec son peuple belliqueux et entreprenant , il sut le retenir, préférant aux lauriers la satisfaction de restaurer ritalie el d'y concentrer une puissance assez forte pour balancer celle de Byzance. En cfTet, la misère el la barbarie ne commencèrent en Italie
que lorsque les Golhs eurent quille le pays, qui dès lors fut opprimé et épuisé par des eunuques et des satrapes de Byzance. Illustres entre toutes les nations germaniques de ce temps, les Golhs se placèrent au premier rang. Partout où ils ont fait souche, ils ont laissé de helles traces: ces libertés italiennes, la poésie et les arts de la France méridionale et de TEi-pagne , l'héroïsme chevaleresque dans ce dernier pays, et en i)artie l'illustration du moyen âge, tout cela est à eux. On ne saurait mieux justifier l'influence que les peuples germaniques ont pendant et après la migration des peuples exercée sur l'Europe moderne, qu'en comparant l'activité et la plénitude de la vie de l'occident européen , ainsi que l'énergie nationale qui s'y développe pleine de variété et de magnificence, avec la misère de Rome et de l'empire de Byzance, traînant pendant mille anssa pénible existence, au milieu d'un assouoissement uniforme et d'une extinction totale d'esprit. Et cependant les Pvomains et les Byzantins possédaient des richesses et des ressources littéraires bien autrement grandes, ainsi qu'une foule de connaissances que l'occident était obligé de leur emprunter. Il est vrai que dans le développement intellectuel et dans la littérature, il s'a»it moins des trésors morts dont on a hérité, que de l'usage vivant qu'on en fait.
La langue des Golhs sur les bords du Danube et en Italie était la nncme. Très-régulière en ellemême et d'ailleurs nourrie et enrichie par des cléments grecs , elle put produire le premier monument littéraire du moyen âge, la Bible d'Ulfilas. ISous leur devons aussi le rétablissement de l'écriture, base de toute littérature. Chez ce peuple nous trouvons les premières traces pures des anciens poèmes chevaleresques et historiques d'origine germanique. On les chanta à la cour de Théodoric. Il est même probable que le roi les posséda par écrit. De là ce genre de poésie passa en Espagne et dans le midi de la France, où les Visigoths s'établirent avec tous les éléments de la vie germanique. Leur poésie s'adoucit et s'embellit plus tard pour la forme, parTinfluence d'un ciel délicieux et par leurs rapports avec d'autres peuples poétiques.
La gloire de la famille royale des Amalungen et de tous les héros de la même race était particulièrement célébrée dans les anciens chants gothiques.
Les Goths recueillirent avec soin les débris de la civilisation grecque, concentrés à Byzance. A côté de leur poésie nationale, pleine de couleur et de hardiesse , ils cultivèrent encore l'éloquence sacrée , et nous trouvons chez eux des
insliliilions judiciaires, municipales, administratives et hiérarchiques très-remarquables.
Tels furent les Goths à l'époque où la Gaule était plongée dans l'ignorance, dans la dépravation et dans l'infamie romaine. Il fallut bien que ce pays devînt franc, car il ne pouvait plus supporter sa condition romaine. Il était sous le poids d'une invasion permanente et d'une barbarie mélangée qui le morcelaient en tous sens, après avoir ravagé maintes fois ses campagnes et saccagé ses villes. C'était là son premier fléau. A la douleur avait succédé une insouciance étrange, une fièvre d'excès et de débauches, une démoralisation profonde, caractère commun des grandes calamités. On donnait des banquets, dit Salvien, dans les décombres, à quelques pas des cadavres, et pour tout soulagement on demandait à l'empereur les jeux sanglants du cirque. L'élite de la bourgeoisie, les décurions, magistrats municipaux, chargés de percevoir les impôts et responsables envers le trésor, désertèrent leurs postes qui n'étaient plus tenables. Alors un second fléau vint fondre sur la Gaule , c'est-à-dire une nuée de fonctionnaires publics, gens à gros traitements , qu'on envoyait de Pvome pour guérir cette pauvre société, et qui en effet ne tardèrent pas à l'achever. Tout cet
ordre public, toul ce mccanisnie d'adrninislralioM romaine, incapable de rien proléger, de rien conserver, devint intolérable. Mieux valait la barbarie. La bourgeoisie, les classes moyennes, pour se joindre à ces fonctionnaires venus de la capitale, s'écoulaient peu à peu des villes. Il n'y restait plus guère que les esclaves qui se révoltaient, et les nobles qui se ruinaient avec infamie. Telle était la Gaule, torturée au dedans l)ar sa constitution impériale ; serrée aux quatre extrémités par les Francs, les Visi-Goths, les Armoricains elles Bourguignons, quand les premiers leur apportèrent leur unité germanique compacte pour remède à l'administration romaine. Clovis fit avec la Gaule son royaume franc. Les Francs ont leur nom de liberté ou de franchises dont ils étaient très-jaloux. Tant que leur fréquent contact avec Fvome riche et dépravée n'eut encore exercé aucune influence sinistre sur ces Germains, tant qu'ils ne se mêlèrent pas avec des peuples romanisés, ils conservèrent toutes les qualités respectables de leurs frères. Mais devenus ambitieux, avides et rusés par l'influence étrangère, ils s'attachèrent aux intérêts de Fiome où il y avait plus à gagner, servant même les empereurs contre les autres Germains, tantôt en guerre ouverte, tantôt en trahissant les leurs.
Les parvenus et aventuriers francs se firent alors remarquer par leur vaine ambition, leur perfidie, leur cupidité et leur luxe, ce qui donna naissance à l'ancien proverbe allemand : qu'il vaut mieux avoir un Franc pour ami que pour voisin. Salvien leur reproche que, bien difïérenls en cela des autres Germains, ils regardaient le serment comme une simple phrase , et V^opiscus assure qu'ils rompaient en riant et en plaisantant la foi jurée. Clovis, qui conquit la Gaule, demeura barbare, original , nouveau. Il ne voulut rien de romain. Il s'isola, comme avait fait le christianisme, de cette vieille société qui frappa de mort tout ce qui se rattacha à elle. Clovis ne data que de lui-même; renversant toutes les institutions et toute l'administration romaine, il établit l'ordre nouveau , l'élément vigoureux et fécond de la société germanique, telle qu'il l'avait quiltée dans les forêts et dans les grandes plaines de sa patrie. Il y ajouta l'établissement de la féodalité, qui de là se répandit bien vite dans les autres pays germaniques. Après lui les crimes commencent à s'introduire dans la jeune dynastie. La civilisation a fait des progrès rapides dans ce pays. Déjà au sixième siècle les Francs avaient des écoles pour l'éducation de leurs clercs. Ces écoles ont été itniléesplus tard
par les atiliT'S peuples alleruands. L'éducation se 1)01 lia à la lecluie, à récriture cl à un peu de mauvais latin. Ce peuple germanique , établi avec ses deux grandes tribus, entre TËlbe et les Pyrénées, eut le mérite de conserver au continent européen la civilisation chrétienne, ses mœurs, ses langues cl ses institutions nationales. Quand les Maures, vainqueurs de l'Espagne, eurent, sous Abdcrrhaman, franchi les Pyrénées, Cari der Hammer (Charles Martel), soutenu par presque tous les peuples germaniques, les battit si complètement (en 782) entre Tours et Poitiers, que depuis ils n'essayèrent plus de revenir. Cette victoire des Francs prépara l'expédition de Charlemagne en Espagne.
Les Saxons sont le troisième peuple dominant de cette époque. Voisins des Normands , ils furent comme eux un peuple marin et pirate dans la Baltique et la mer Germanique. D'anciennes traditions reportent leur arrivée dans ces parages aux expéditions d'Alexandre- le-Grand en Asie, auxquelles ils prétendaient avoir échappé. En effet, il demeura jadis sur l'Indus un ancien peuple appelé Saken. Avant de s'étatablir dans la Bretagne romanisée (en 449)' ''^ habitaient la partie septentrionale de TAllemagne. Leur langue était déjà alors pure cl assez
développée, mais elle recul en Angleterre, sous Alfred -le-Grand, un haut degré de perfection. Les Francs s'en servaient même dans l'origine, et elle était commune à tout le nord de l'Allemagne. En Angleterre, un Franc pouvait servir d'interprète à un Fvomain , tandis que le Saxon d'Angleterre n'en avait pas besoin , même en Suède ; et lorsque le roi Alfred pénétra dans le camp des Danois sons le déguisement d'un barde, il ne chanta que dans sa propre langue, ou tout au plus avec une légère différence dans le dialecte et dans la prononciation. Les Saxons, renversant toutes les institutions et la civilisation romaine, apportèrent de leur patrie germanique , non seulement une langue formée, mais aussi des institutions, un commencement de littérature composée de chants de guerre, de traductions du latin, d'histoire et des voyages. Ils n'eurent pas plutôt acquis en Angleterre par le christianisme ainsi que parles couvents de l'Irlande, les connaissances scientifiques qu'on possédait alors, qu'ils laissèrent long-temps derrière eux tous les autres peuples de l'occident. Pendant l'heplarchie anglo saxonne , l'Angleterre était , par ses couvents, devenue un pays savant , industrieux et civilisé. C'était alors le foyer de l'érudition européenne dans l'occident, comme Byzance l'était
encore dans l'oricnl. Le couvonl île Bangor, des inonaslcrcs dans le pays de Gales, en Irlande et dans les îles, répandirent les premiers rayons de la civilisation chrétienne. Vinrent ensuite les couvents d'Armagh et d'Icolnhill, qui envoyèrent déjà des apôlres du chrislianismeen Allemagne. L'érudition augmenta d'une manière remarquable depuis que Théodore de Tarsus, élève de Grégoire M., vint <le ITtalie s'élahlir en Angleterre, en l'enrichissant d'une foule de manuscrits et autres ressources derérudition cléricale. D'excellentes écoles épiscopales avec leurs bibliothèques ne tardèrent pas à s'élever à Cantorbéry, Wernmoulh , Cambridge, Malmesbury, Croyland , etc., et à produire de grands hommes, tels que Boniface, et plus tard Béda , Alcouin, Joh. Scotus Erigena , etc.
C'est par les efïels constants de ces couvents que le christianisme réussit mieux à s'établir en Allemagne, que par l'influence de l'évêque de Ftome , unis aux rois francs pour consolider l'église catholique. Les Germains, croyant entrevoir dans cette alliance un but politique, eurent raison de s'en méfier, comme plusieurs sièles plus tard, au commencement des croisades. Les moines anglo-saxons, et ceux de l'Irlande, manifestaient au contraire un enthousiasme
plein de zèle, un dévouement pur, indépendant et partant du cœur. Dans les îles Britanniques, également éloignées de l'hiérarchie romaine comme de rarislocralic féodale des Francs, le christianisme avait poussé et prospéré dans le sol dune nohle démocratie; étranger au nouvel esprit de conquête et d'avidité féodale, il s'était appuyé sur l'ancien esprit de la liberté populaire en Germanie. Des évoques avides de richesses, de puissance et de beaux féodes, préférant la chasse , la guerre cl la politique à la bible, étaient inconnus dans ces îles, qui ne virent qu'un clergé humble, pieux, instruit et plein de sentiments fraternels. Le christianisme, tel qu'ils le sentirent dans leurs cœurs généreux, ne leur permit pas de s'enfermer dans leurs diocèses pour y recueillir des trésors, des privilèges et des richesses. A l'exemple des apôtres, ils sortirent des couvents et églises pour ramener dans la bonne voie leurs frères chrétiens égarés; ils s'attachèrent à gagner leurs frères païens pour le christianisme ; non par la force ou des menaces, comme de fiers conquérants, mais en leur prêchant avec enthousiasme les idées de la liberté éternelle, en leur montrant la profonde vérité et la beauté des doctrines de Jésus Chiist. 11 est naturel (jue les premiers
apôtres anglo-saxons s'indi^nèrcnl de l'arroi^ance de rcvê(|ue de Piomc, comme de la cor- 1 uplion politique de réglise des Francs. Columl)an écrivit énergiquemcnt contre cet évoque , ce qui lui valut la défense de paraître à la cour des rois francs. Ce n'est que plus tard que leurs majordomes se pénétrèrent de la conviction que CCS ecclésiastiques étaient bien autrement faits pour convertir les peuples païens dans la Germanie orientale et septentrionale, que les Francs mêmes. En efTet, ces moines anglosaxons montrèrent dès-lors un zèle et un dévouement à toute épreuve dans leurs cfTorts apostoliques chez les Frisons, Saxons, Thuringiens, Allemans et Bavarois, qui avaient tous plus de confiance dans ces hommes doux, instruits , justes et désintéressés, que dans les Francs dégénérés, dont ces peuples se méfiaient déjà alors.
Depuis le septième siècle, nous en voyons une foule débarquer en Germanie, parcourir le pays d'un bout à l'autre , prêcher dans leur langue bien connue aux Germains, abattre les idoles et les chênes de Wodan , fonder à leurs places des chapelles, des églises et des couvents, et souvent mourir en martyrs. Columban , Gallus, Sebaldus, Coibinian, Emmeran, furent de ce nomlue.
L'église calholique , reconnaissante des grands services qu'ils rendirent à Thumanité, lésa plus tard canonisés.
Parmi ces moines généreux, il en fut un qui s'éleva au-dessus des autres par son énergie , son zèle et ses succès étonnants. Winfried, appelé Boniface dans son couvent, fut un des grands bienfaiteurs de Thumanité , gravant leurs noms avec son ciseau de diamant dans l'histoire du monde , qui oubliera les rois conquérants, mais qui se rappellera toujours le nom de ce moine, malgré ses mesures acerbes. Impatient de voir la conversion des peuples germaniques s'opérer si lentement , parce que les moines anglo-saxons n'employaient pour cette œuvre que la persuasion et les moyens doux , Boniface se persuada que, pour introduire rapidement et dans de grandes proportions la civilisation du christianisme, le corps et l'esprit de l'église devaient se pénétrer réciproquement qu'il devait y avoir union parfaite entre la puissance cléricale de Rome, soutenue par les Francs et la fraternité chrétienne des moines anglo-saxons, que toutes les deux devaient s'amalgamer. Loin de se borner, comme ses prédécesseurs, à prêcher et à convertir quelques familles et à fonder quelques ermitages ou chapelles dans la so-
lilude des forêts et des rochers, Bonifacc visa à la conversion de communes, de peuples entiers, et en même temps à la réforme de Tcglise chez les Francs. A cet effet, il dut faire ce que les autres moines avaient soigneusement évité, il dut se mêler des affaires épiscopales et de la politique des rois. Pépin étant alors sur le point de former une élroite alliance avec le pape pour le faire consentir à ce que la dynastie des Carolingiens occupât dorénavant le Irône des Mérovés, Boniface fit tous ses efforts pour la réussite de cctle alliance , s'opposant énergiquemcnt à tout ce qui aurait pu amener un schisme entre Téglisc et le gouvernement. Il voulut l'union complète dans tout le monde chrétien, parce qu'il ne connut qu'un seul idéal , l'empire de Dieu sur la terre, la réunion de tous les hommes sous un seul pasteur, sous le pape , chargé de remplacer Dieu sur la terre, rehaussé d'ailleurs par l'usage dominant du latin dans l'église universelle. Le moine, enthousiaste de son idée, qui, quelques siècles plus tard, a été reproduite et suivie avec plus de succès, oublia les peuples, leur différence et leurs droits.
L'opposition ne lui manqua pas en Allemagne. A sa tête l'on vit Virgile, le savant évêque de Salzl)0urg, qui, par des moyens de douceur et de
paix , avait réussi à convertir les peuples slaves en Carinthie et en Carniole, et qui exigea l'emploi de pareilles mesures pour tous les autres païens. Comme ses idées larges et généreuses ne convenaient ni au pape ni à Boniface, ils prirent ses connaissances et ses idées justes, mais hardies sur la sphère, pour prétexte de l'accuser de magie, ce qui ne diminua pourtant pas le nombre de ceux qui partageaient son opinion. Boniface les condamna tous comme des hérétiques, et, soutenu par le pape et Pépin , il réussit dans ses plans hiérarchiques.
Il y aurait cependant erreur à croire que cette circonstance ait produit un effet pernicieux sur la Germanie. Ses peuples avaient encore trop de jeunesse, d'énergie et de fierté, pour souffrir par l'hiérarchie romaine. Au contraire, elle ne servit qu'à hâter leur civilisation , indépendamment du haut clergé catholique et latin. Sans doute, la civilisation serait toujours parvenue à ces peuples par des moyens doux et persuasifs, mais beaucoup plus tard et si lentement, que les grands et heureux efforts de Charlemagne pour l'instruction et la civilisation des Allemands, n'auraient eu que peu de succès, et pendant le règne de ses faibles successeurs, la nuit du paganisme aurait probablement continué jusqu aux
Oltons de Saxe, si toutefois ces empereurs avaient pu venir à leur époque. Boniface en avait peut-être un pressentiment. Toujours est-il qu'il a agi dans linlcrêt de tous les peuples dont il parcourut les pays , poursuivant partout l'œuvre de la conversion avec zèle et chaleur. Un synode y ajouta des formes plus décidées en établissant une formule germanique, prononcée par ceux qui se faisaient baptiser : « Ik forsacho diabole end aUiirn diaholgddc , end allum diaholes iverkum end wordum , Thujiaer ende PJ^oden ende Sacvnoie , end allum then unholdum , the hira genatas sint^y — ich versage (entsage) teufein und allem teufelsgeldc (teufelslohn ) und allen teufcls werken und worten , Donner und W odan und sachsennoth (sachsenkampf), und allen dcn unholden, die hier gcnannt sind, — et par laquelle ils abjuraient le diable, ses richesses, ses œuvres et ses paroles, le tonnerre, Wodan , le combat des Saxons et tous les mauvais esprits. Boniface se transporta d'une peuplade païenne à Tautre pour leur prêcher le christianisme avec une chaleur presque passionnée. Lui-même abattit le grand chêne consacré à Wodan ou au tonnerre, près de Geismar. Soutenant avec zèle tous les établissements que ses prédécesseurs anglo-saxons
avaient créés el fondés en Allemagne, il envoya des ecclésiastiques dévoués dans les communes que la mort ou d'autres circonstances avaient privées de leurs pasteurs. Connaissant d'ailleurs la grande influence morale des femmes sur les hommes en Germanie , il eut l'idée de s'attacher particulièrement à leur conversion. A cet effet, il fit venir d'Angleterre des religieuses dévouées, dont sainte Thécla fonda le couvent de Kitzingen, sainte Lioba Bischofsheim , et sainte Walpurgis Heidenheim. Lui-même dirigea l'organisation des évêchés de Mayence, de Wirzbourg, de Freising, d'Eichstsett , de Salzbourg et de Ratisbonne, qui formaient au centre de l'Allemagne autant de châteaux forts pour la jeune église. En revanche, le pape nomma Boniface archevêque de Mayence et primat de l'église germanique. Cette haute dignité et son âge avancé n'empêchèrent pas le saint homme de traverser, dans sa soixante-dixième année, les déserts, les forêls épaisses et les marais de la Germanie, à pied , pour se rendre chez les Frises au nord du pays, afin de leur prêcher l'Evangile. Mais, croyant qu'il était un émissaire franc, envoyé pour les séduire et les tromper, ils l'assommèrent (755).
Depuis le septième siècle jusqu'au huitième,
les moines anglo-saxons , les religieuses el Bonifacc , onl fondé presque tous les monastères qui , dans la suite et dans les ténèbres du moyen âge, se sont dislingnés par leurs soins infaliga^ blés pour la civilisation sociale et intcllecluclle de TAllemagne. Saint-Gall , Fulda , Reichenau, Wirzbourg. Nuremberg, Freising, Ptatisbonne, Salzbourg, Weissenbourg, Altaicb, Bénédictbcurcn, Tcgernsce et plusieurs autres appartiennent à celle époque.
Ces monastères étaient de Tordre de Saint Benoit , adopté par tous les couvents de loccident. Son généreux et pieux fondateur se distingua par la modération et la sagesse des règles prescrites à ces nouveaux établissements.
Personne ne devait être forcé de faire les vœux d'obéissance, de pauvreté et de cbasteté ; et si plus lard un moine les trouvait trop dures, il était libre de quitter le couvent et de retourner dans le monde (si non potes servare, liber discede). Saint Benoit établit que les moines de son ordre ne devaient nullement se contenter de prier et de laire des exercices religieux ; il leur enjoignit au contraire de travailler assidûment, soit à cultiver les champs, soit à copier des livres utiles, etc. Ce règlement fut d'un efTct trèssalutaire pour l'Allemagne , car c'est aux monas-
tères de Sainl Benoit qu'elle doit les défrichements des forêts et des marais, ainsi que les premières améliorations dans la culture du pays, dans l'agriculture et l'horticulture. Ces couvents se communiquaient entre eux les semences et les plantes utiles, ainsi que les résultats de leurs expériences.
A côté de ces occupations parfois très-pénibles, les moines s'attachèrent de cœur cl d'âme à la culture des sciences. Le peu de livres qui existaient alors se trouva uniquement dans les monastères. Là, ces moines pieux et savants s'occupaient à copier les auteurs grecs et latins; ils écrivirent l'histoire du christianisme, celle des rois et empereurs allemands, les chroniques de leurs couvents et des événements séculiers. Malheureusement leurs compositions furent pour la plupart rédigées en langue latine qui prédomina dans tous les couvents de l'occident, comme l'idiome de Piome où le pape tint dans sa main les fils de l'église catholique , dont l'unité sociale et administrative exigea sans doute une langue commune aux couvents et églises de tous les pays européens, un idiome clérical universel. Tous les essais postérieurs faits pour remplacer, dans les couvents de l'Allemagne, le latin par la langue du pays, durent d'autant plus
échouer, (juc les papes regardaient l'usage du latin dans l'église comme un moyen de neutraliser, réprimer et diminuer l'indépendance et la hardiesse de l'esprit allemand. Au commencement les couvents étaient tous placés sous leurs évoques respectifs. Mais il leur vint bientôt le désir de se rendre indépendants, surtout parce qu'en cela ils se voyaient soutenus par les papes, dont la politique tendait à se servir du clergé monacal répandu sur tout le monde chrétien, pour contrebalancer et neutraliser le pouvoir des princes et des évêques.
Par le soin de ces couvents, le christianisme ne tarda pas à pousser rapidement de fortes racines en Allemagne, favorisé en cela par la force et le zèle entraînant inné au peuple , et par l'enthousiasme plein de chaleur qui le caractérise dans les affaires de croyance et de conviction. Loin d'envisager le christianisme comme les Romains, qui n'y voyaient que le côté sombre et trisle, c'est-à-dire les punitions qui attendent le pécheur, ou le devoir d'un profond repentir, les Allemands le regardèrent comme le ciel pur et serein. Eux mêmes se croyaient des preux combattant noblement et joyeusement pour le vrai Dieu ; ils se croyaient appelés sur la terre pour travailler à augmenter sa gloire; ils se regar-
dèrent comme les chevaliers de Jésus-Christ, destinés à combattre et à vaincre l'ennemi en son nom. Cefte grande et profonde joie dans la nouvelle croyance se manifesta surtout dans les premiers missionnaires et pasteurs de l'église , comme dans les fondateurs des couvents. Cependant, leur indifférence pour tout ce que le monde pouvait leur offrir de beau , de brillant et de séduisant, leur mépris pour toutes les jouissances malérielles, n'étaient pas le résultat d'âmes blasées par les jouissances de la société, desséchées par le dégoût , déchirées par l'angoisse et les remords. C'était plutôt un doux ravissement, qui, franchissant le monde, sa gloire et sa splendeur, les porta à une hauteur sereine et jadis inconnue. Toutefois, celte joie dans la nouvelle croyance ne diminua pas la rigueur sévère dans la partie morale de la jeune église. Les Germains, en abjurant le paganisme, n'avaient pas abjuré leur pureté de mœurs; ils l'augmentèrent au contraire avec un zèle pieux , parce que le christianisme l'ordonne. La plupart des légendes de ces temps, source intarissable de notre poésie, sont relatives à la fidélité sans taches des hommes et à la chasteté des femmes. Ces anciennes vertus germaniques paraissent des lors entourées d'une auréole chrétienne. Le pa-
ganisme présentait un triste avenir aux hommes, et l'ancienne mythologie ne leur ofïrit aucune consolation , tandis que le christianisme ouvrit aux convertis une hclle et riche source jaillissante en confiance et en espoir. Les somhres nuages s'éloignaient , ils ne menaçaient plus les hommes, et à leur place apparut le ciel plein de clarté. Les interminables combats et banquets dans l'ancienne Walhalla des Germains, paraissaient bien rudes, grossiers et pâles, en comparaison de la béatitude et félicité éternelle, promises par le christianisme. Enfin, des sentiments plus doux réussirent à pénétrer dans l'esprit sauvage de ces peuples. Les batailles, leurs hurlements, les cris formidables et épouvantables des combats, cessèrent un instant pour que les guerriers puissent s'agenouiller au son d'une cloche lointaine. On avait traversé des événements horribles et atroces, des siècles marqués de carnage, de haines, de passions et de torrents de sang, des siècles de désolation et de mort. Qui aurait été assez cruel et sauvage pour ne pas être frappé d'elïroi , de stuj)eur ou de pitié? Qu'est-ce qui n'aurait pas souffert dans celte tourmente? Aujourd hui esclave, demain empereur, aujourd'hui roi et héros du nord, demain jeté dans les fers et traîné dans les déserts de l'Afrique, tra-
hison , victoire, splendeur et désespoir, couronnes et yeux crevés, sceptres et bâton de mendiants, telles furent les chances de la migration des peuples sur un terrain mouvant et volcanique. Les cœurs étaient brisés quand le christianisme vint leur offrir la douce et consolante espérance du revoir et d'une existence pure et heureuse au-dessus des flots agités par la tempête et le tonnerre des vagues écumanles (i).
L origine orientale de la nation et de sa langue devient indubitable quand on examine leur grand rapport avec les plus anciens idiomes de l'Asie. Les peuples germaniques formaient une des principales branches des Ases quittant leur patrie, ou des émigrés de l'Asie. Quoique leur langue, à travers des milliers d'années, ail dû subir de grands changements parles migrations et mélanges multipliés, il est pourtant intéressant
(l) On retrouvera dans ce chapitre les idées que Fr. Schlegel, dans son liistoire de la litiératurc, a ébauchées sur les premiers rapports des peuples germaniques, sans toutefois leur donner le doveloppcmct nécessaire.
d'observer Tanalogie de la syniaxe et l'affinité surprenante d'une foule de mois et de tournures allemandes avec le sanscrit et le zend. Le vague, qui ajoute tant à la poésie et au mélodieux de la langue allemande, est dû en partie à son origine orientale. Nous nous bornons à donner quelques exemples frappants de cette analogie :
Ania — Auder. Bhruva — Biauc. Vantscha — Wahn. Bhrater — Briuler. Tonu — Diinn. Anda — Ende. Schama — Schaam, Adscha — Atzen. Vidscba — Wissen. Marka — Mark. Gala — Kehle. Hiti — Herz. Stan — Stand. Lobhi — Liebe. Marida — Mord. Nast — Nackt. Nagha — Nagel. Nama — Nanie. Shiti — Sitte. Suna — Sohn. Aiassa — Eisen. Tura — Thiir. Bhara — Bahre. Ranga — Ring. Sam — Zusammen. Vidhawa — Wiltwe. Sevara — Schwur.
Le zend, ou l'ancienne langue de la Perse et l'allemand, n'ont pas moins de rapport; par exemple :
Hechle — Eichel. Eeuo — Ein. Frem — Freund. Ileso — Heiss. Jare — Jahr. Jetha — Jetzt. Ileda — Heuta. Med — Mil. Nafa — Nabel. Opero — Obcn. Ilercte — Ilerr. Geie — Geist. Dogde — Tochler. Fédère — Vater. Mediche — Mâdchen. Wa? — Wo? Bee — Beide. Aschle — Acht. Neo — Neun.
Si Ton compare le grec avec l'allemand, on trouve dans ces deux langues un air de famille , une ressemblance surprenante de syntaxe , de
construction , de formes grammaticales , et une si grande quantité de mots semblables, qu'on a pu en former un dictionnaire. L'ancien allemand avait même les aoristes du grec , et les éléments primitifs du germanique sont plus doux que les plus anciens dialectes grecs. Il est évident que la langue du midi , polie par le contact et le commerce continuel avec les nations cultivées de la lonie et de la Méditerranée , perfectionnée d'ailleurs par la liberté , la civilisation et par la beauté du ciel, put arriver au plus haut point de culture, tandis que celle du nord , abandonnée et isolée, dut retomber et rester dans l'oubli. Nous citerons quelques exemples de cette ressemblance, pris au hasard :
Kiy^joa — Lichl. yÛTWjO — Valer. î:ot).oa — hohl. Hole. y.f/lîu — ich galle. £>«vvw — ich bin gelaunr. y.j).»; — Muhlc. pjw — ich rùllle. GiJ.\)pi^(^ — Schmieren, (^aO/os — faul. yajWnîff — Faulheit. çottô; — Fuchs. >^C76) — ich kiisse. pw — ich rinne (Rhein, Rhône, Reuss), uyy.âln — Anke. Tratw, Tzacncoi^ TraJcw — ich peilsche. V.r,, kù.f) — Helle. P>6w, êXtôir/w — ich bliihe. 7r)./;y/î — ich plage. TrjÇia —
Biichse. ^«îvw — ich feine. TrOoyotj — Burg. Biirger. pâffffw, paîw — ich reisse. pâÇw — ich rase, hr.zôrs — Rede. TTstcSw — ich erbitte. pâ3o; — Boden. Ylfrrt) — Kiste, ■Mipvaaoi — ich kreische. x^rJo^ — Koih. ét^a — ■ Hemd. yjip — Heer. <fkyyo(7 — Funke. xâpvj — gern. ç/Jiim — ich scheide. /5c<tÔ'> — wadbar. ■Apy.o'j — Zirkel. /.îu'x'î —
die Gcmse. /rj^« — Keiin. ;^czivw — ichgahne. «tf — die Gais, imz e-joi — ic\ï hiipfe. ^xthyyh-* — Maeusekoih. y^iitot^ — ich giesse. v.tm^ y.dfjM, y.-rM — ich scheere. z-jaÇ»j — Kump. xjswÇw, zcwÇw — ich kriiclizc. vltj.Yf^ — Klang. //«iw — ich klage. zowîw — ich kamme. zâpvoy — Kei'n. Èyw — ich.
Toutes les tempêtes, toutes les migrations , toutes les guerres, et, ce qui plus est, toute la rage de Timitation dans les siècles de dépérissement , n'ont pu ôter à Tallemand le caractère d'une langue pure, originale et pleine d'énergie, laquelle, pour se développer, n'avait besoin que des ressources intérieures, d'un idiome enfin, qui , seule de toutes les langues modernes, peut rivaliser avec le grec en énergie, en richesse, en flexibilité et en profondeur.
Il est facile d'observer son type original en la comparant avec d'autres idiomes. Nous voyons, par exemple, que toujours l'ancienne syllabe radicale conserve l'accent, tandis que les autres sont muettes ou moins accentuées. Il n'existe plus que quelques restes de l'ancienne langue germanique avant le quatrième siècle, et ce ne sont d'ailleurs que des mots détachés ou des noms propres. Pline, dans son histoire naturelle, nous en donne quelques exemples, d'auîant plus frappants et remarquables, que les mots nu'il rite . et dont il faut retrancher la ter-
minaison romaine, se sont entièrement conserves jusqu'à nos jours ;
Glassuin — Glas. Gansae — Ganse.
Toujours est-il que ces deux mots suffisent pour prouver que Tallemand avait déjà au premier siècle de notre ère, quelques unes de ses racines actuelles.
La manière de prononcer dut être appropriée aux organes allemands de ce temps. Ne douions pas que celte prononciation ait clé extrêmement dure et rauque, surtout pour les peuples delà Germanie méridionale, voisine des Alpes. Pomponius Mêla assure qu'une bouche romaine avait beaucoup de peine à prononcer les mots germaniques, et Nazarius prétend même qu'ils faisaient peur. Les mots dont ces deux auteurs parlent, étaient probablement composés de consonnes accumulées, de fortes aspirations, de voyelles muettes, de diphthongues et de sons gutturaux.
On doit supposer à l'ancien germanique beaucoup de mots pour exprimer les objets matériels et sensuels, mais fort peu pour les objets abstraits et inconnus aux fils de la forêt et des montagnes, aux rudes chasseurs et guerriers.
Bientôt après les premiers établissements militaires des Romains dans le midi de l'Allema-
i^ne el sur le lUiiii , on distingua surtout deux branches de la grande famille germanique, les Scandinaves el les Germains proprement dits, Celle dilïerence existe aussi dans leurs idiomes, qui, avant le christianisme, avaient plus de rapports. Le scandinavien se parla dans toute la Scandinavie, c'est-à-dire en Danemarc , en Norwège, en Suède, ainsi que dans les îles. Dans l'île d'Islande, où les INormands le transportèrent plus tard, et à laquelle ils donnèrent un nom allemand, il devint l'organe poétique de l'Edda et conserva son ancienne pureté germanique, tandis que dans les continents de la Scandinavie et dans les îles de la Baltique, il a changé son caractère par les éléments étrangers qu'il a admis.
En Allemagne même, la langue avait trois modifications principales, le goth , le haut-allelemand et le bas-allemand. Le haut-allemand se parla dans la partie supérieure de l'Allemagne , occupée par les Francs, les Bavarois, les Bourguignons et les Lombards. C'est l'idiome, qui, avec un accent guttural et rauque très-prononcé, se parle aujourd'hui dans la Foret-Noire, dans la Haute-Bavière, en Tyrol et dans la Suisse allemande. Le bas-allemand, occupant le pays vers le nord depuis les rôles de la Bal-
tique, et de la mer du nord jusqu'à la forêt de Thuringe, devient toujours plus doux vers le bord de la mer. C'est le vaste domaine des Saxons. Encore de nos jours l'allemand le plus harmonieux s'entend dans la bonne société du Hanovre, du Oldenbourg, des villes hanséatiqucs, et parfois même dans les provinces baltiques de la Piussie.
La trace la plus ancienne et la plus sûre de la langue se trouve au milieu du quatrième siècle chez les Golhs, établis sur les deux rives du Danube, et dans la Valachie. Cette langue, dont Ulfilas se sert dans sa traduction des quatre évangiles, après l'avoir bien perfectionnée et assurée par une écriture facilement lisible, le golh est un mélange de mots haut-allemands et bas-allemands, entremêlés de formes et de mots grecs. Il y en a aussi d'une origine inconnue qui appartiennent peut-être à l'ancienne Thrace. On y observe d'ailleurs une particularité surprenante, une autre analogie avec le grec, c'est le duel, qu'Ulfilas emploie dans sa traduction. Cet ancien et savant idiome arriva, par son voisinage avec la Grèce, à un degré remarquable de perfection. Les nombres : ains, içvai, thiins, prouvent la propension de l'idiome golh à se rapprocher du bas-allemand. On y trouve même
plusieurs locutions anglo-saxonnes conservées dans l'anglais. Cependant le haut-allemand y est toujours la hase et rélcment dominant. Nous en donnons pour preuve la prière de notre Seigneur avec la version littérale de Tallemand de nos jours.
COTH DE l'an 360. ALLEMAND MODERNE.
Atta unsar, thu in himinam Vatcr unser, du ira Iliinmel
Weiiiiiai namo thain Gewcilit sey Name dein
Cimai liiiii dinassus Ihains Koniiue zu uns Reich dein
VVairtlia uuilga Ihcins suue in VVerdc (geschebe) Wille dein
hiniina gah airliiai so im Ilimracl wie auf Erden
Illaif unsarana thana Sintei- Auch unser tiigliches Brod
nani gif uns hiniraa daga gieb uns am heuligcn Tag
Gah aflet uns thatei skulans Auch vergieb uns Thalen
sigaima schuldige gleicbfalls
Suua suue gah uncis affle- So so auch unsere Vergebung
tani thaim skutani unsaran thun Scliuldigern unseren
Gah ni briggais uns in freis- Auch nicht bringe uns in Ver-
tubngai suchung
Aclausai uns af Ibaraina ùbe- Sondern losc uns von dem
lin Uebel
Unie theina ist tbiul an gardi Und dein ist Tbeil an Reich
gah niahts, gah uuullus in ac- auch Macht, auch llerrhcbkeil
cuuins. Amen. in Ewigkeit. Amen.
Malheureusement cette langue, devenue régulière, eut le sort de son peuple, elle périt. Le golh se parla pourtant encore au neuvième siècle, mais depuis on ne découvre plus que des traces détachées en Crimée et dans les montagnes de TEspagnc.
L'anglo saxon eut le même sort. Il ne se conserva pas, quoiqu'il possédât déjà une littérature remarquable. Les Saxons parlaient dans leurs foyers germaniques la même langue que plus tard en Angleterre. Les Francs s'en servirent dans le septième siècle, et elle était commune à tout le nord de l'Allemagne, et même à la Scandinavie. Quatre siècles après l'occupation de la Bretagne par les Anglo-Saxons, elle y reçut un développement remarquable sous Alfred-le-Grand. Mais plus tard les éléments normands et danois altérèrent cette belle langue pour en former l'anglais de nos jours, tout en y ajoutant une foule de rapports, de ressemblances et d'analogies, de sorte que nous trouvons encore beaucoup de mots, de phrases et de tournures anglaises, qui ne sont que de l'allemand moderne. Ceci, joint à la grande ressemblance entre les mœurs populaires et les habitudes en Angleterre et celles de l'Allemagne , prouve évidemment que les Anglo- Saxons du quatrième siècle étaient déjà , à l'époque de leur conquête , un peuple très civilisé , avec une langue remarquablement développée, qui, dans l'Allemagne septentrionale môme, a dans les siècles suivants rétrogradé d'une manière remarquable.
Les passages et les migrations continuelles des
peuples, leurs guerres intestines et mille circonstances semblables empêchaient le dcveloppemcnl de la langue. Heureusement elles ne détruisirent pas les poésies traditionnelles dont la plus grande partie appartient à cette époque.
Pour caractériser les difTérentes branches de la langue germanique de celte époque, nous allons donner des fragments de la langue dure des Francs du huitième siècle, de l'anglo-saxon du cinquième, cl de la langue douce des allemands du sixième siècle.
Franc du huitième siècle (cantique ambrosien).
Thih got lopemes Dich Golt loben wir
Thih thrulinan gehemes Dich Ilcrrschcr bekennen wir
Thih euuigen faler Dich ewigen Valer
Eokiuuelih erda uuirdit Die ganze Erde verehrt
Thir aile engila Dir aile Engel
Thir himila Dir Himmel
Jnti allo Kiuualtido Und aile GewaHen
Thir Cherubim inti Seraphim Dir Cherubim und Seraphim
Unbelibanlichero Stimmo for- Mit unaufhorlicher Stimme
h arc II t rufen Uuiher, uuiher, uuiher Heiliger , heiliger , beiliger
(geweihter) Thruhtin cot herro Herscher Golt Herr
Folliu sint himila inti erda Voll sind die Himmel und
Erde Thera megin (/^eyad) chrefti DeinerGroskraft deiner Ehre.
tiurida thinera. etc. etc.
L'anglo-saxon du cinquième siècle offre visiblement (les éléments de l'anglais moderne.
Faeder urc, thu Ihe eart on beofenuiu
Si thiu naïua gehalgod
Tho be cume thin rice
Gewurthe thiu Willa on eorthan swa swa on heofeuum
Urne daghwamticam hlaf syle us to dag
Und forgyf us ure gyltas swa swa we forgyfa the urum gyltendum
And ne geladde Ihu us on coslnunge
Ac alys us of yfele. etc.
Vater unser, du der bist im Himmel
Sey dein Narae geheiligt
Zu uns kommedein Reich
Gewahre dein Wille auf Eiden so so im Himmel
Unser lagliches Brod gieb uns diesen Tag
Und vergieb uns unsere Schuld so so wir vergeben sic unseren Schuldigern
Und nicht geleite du uns inVersuchung
Sondern erlôse uns vom Ucbel. etc.
La plus douce et la plus mélodieuse de toutes les langues germaniques de cette époque, est sans doute l'aleman du sixième siècle.
Fatter uuscer thu pist inbimili
Wihi namcm dinan
Querae rihi din
Werde uuiilo din so in himile so sa in erdu
Proth unseer emezhie kip uns biutu
Oblaz uns sculdi unseoro so uuir oblazen uns sculdiken
Enli ni junsih firletti in khorunka
Uz erlosc unslh fona ubili.
etc.
Vater unser du bist im Himmel
Geweiht sey name dein
Komme Reich dein
Werde Wille dein so im Himmel so auch auf Erden
Brod unser tâgliches gieb uns heute
Erlass uns Schuld unsere so wir erlassen unseren Schuldigorn
Und nicht uns fiihre in Versuchung
Sondern erlôse uns vom Uebcl.
ote.
Le raïadî'io original do la langue avait déjà coinniencé à se développer au (itialrièrne siècle. Ce développement prit la même marche en Allemagne que dans Tancienne Grèce et en Espagne. La langue devint plus douce et plus mélodieuse vers la mei- ou au nord de la Basse-Allemagne, mais plus dure vers le midi ou vers les montagnes de l'Allemagne supérieure, différence qui existe encore de nos jours.
Quand le christianisme se répandit au huilicmc siècle, les ecclésiastiques firent encore des glossaires, des prières, des catéchismes et des sermons dans la langue du pays. Plus tard , le latin devint l'organe dominant du culte, et il fut dans les siècles suivants d'un usage presque général parmi les ecclésiastiques. Cette circonstance forma sans doute un puissant obstacle aux progrès de l'allemand , mais en revanche elle ofïrit l'avantage que cet idiome, sans se dénaturer dans les siècles barbares, resta comme un dépôt soigneusement caché jusqu'au douxième siècle , époque où , aidé et favorisé par des circonstances heureuses, il arriva vite à un haut degré de beauté et d'aisance-
Malgré le lalin , l'allemand négligé et opprimé put, déjà à notre époque, servir à un poème rcmanjuablc , fondé sur d'anciennes
traditions nationales du temps des Golhs en Italie.
Les anciens Germains n'étaient pas sans connaître un genre d'écriture qui chez eux avait aussi un caractère sacerdotal et hiéroglyphique. Nous parlons des Runes. La forme des lettres runiques rappelle leur origine par l'assemhlage fortuit et varié de petits morceaux ou barres de bois. L'on s'en servit d'abord pour prophétiser d'après leur position produite par le hasard , en attribuant à chaque figure un sens particulier. Plus tard, quand ces Piunes étaient devenues des lettres, leur sens mystérieux fut pourtant conservé, de sorte que les idées d'écriture et de sortilège allaient toujours de pair. Pour l'usage monumental, on taillait ces caractères runiques dans des pierres, souvent en proportions colossales. Un roi de Danemarc fit tailler dans le roc une inscription runique qui existe encore et qui occupe quatre-vingt-dix pieds; il y en a dans les pays baltiques sur des rochers baignés par la mer; d'autres se trouvent près de Venise et même sur le lion amené d'Athènes et placé devant l'arsenal de l'ancienne dominatrice
fis
(les mers. IjH nord de lAllomagnc surtout est plein de pierres sépulcrales qui portent des inscriptions runiques et qu'on appelle simplement Jîunensielne dans le pays. Pour l'usage ordinaire, on taillait ces lellres dans du bois tendre, surtout dans des barres de bois de bêtrc {Bûche) , ce qui donna naissance au mot Buchsiah. Les femmes ayant les mains plus tendres que les hommes habitués à manier plutôt Tcpée et la lance, se chargeaient ordinairement de cette sculpture, et nous conservons encore de ces barres nommées Iiunenstàhc.\jC?> lois mêmes furent écrites et conservées de cette manière, mais à cause de leur longueur on les gravait dans des poutres, ce qui a fait donner le nom de Balken aux divisions des lois Scandinaves.
La poésie, qui est en Germanie cornme chez tous les peuples d'origine pure, bien plus ancienne que la prose, s'attacha d'abord à la vie et aux actions des preux germaniques qu'elle voulait célébrer et transmettre à la postérité. Ce fut une poésie chevaleresque, qui n'avait pas encore les formes variées et les brillantes couleurs de celle du douzième et du treizième siècles; mais le fond y était complètement. C'est dans l'Edda islandaise que nous retrouvons les éléments des plus anciennes poésies germaniques, qui, pous-
sées par les Romains, la migration des peuples, le chrislianisme et ses apôtres, se sont réfugiées dans la Scandinavie, et plus tard dans l'île poétique près du pôle, où elle prospéra sur les bords des volcans.
L'ancienne poésie allemande a une forme prosodique originale et très-particulière : c'est l'allittération, ou la ressemblance de son dans deux consonnes à la fin des vers. Plus tard vint l'assonance, ou la ressemblance de son de deux voyelles, et enfin la rime, ou la ressemblance de son d'une ou de plusieurs syllabes finales. Il paraît que les Scaldes Scandinaves et l'Edda, n'ont pas voulu conserver toute la simplicité grandiose des anciennes poésies allemandes qui leur furent transmises, car il y a parfois dans leurs cbants quelque chose de forcé et de maniéré qu'on chercherait en vain dans les plus anciennes productions de l'Allemagne même, qui porte l'empreinte simple, mais vraie, de leur vie sauvage, rude, hardie, agitée, guerroyante, mais pure, sans le prestige qui embellit la poésie des peuples civilisés, mais en revanche originale, pro-
iDiide. rêveuse, ol lappclanl les hommes dotit rexistcnce élait surtout soutenue par la poésie.
Le plus ancien poème que nous connaissons de ce genre pousse ses racines dans le sol germanique cl ressemble à une imposante ruine gothique sillonnée par la foudre et brisée par les orages. Il est intitulé Hildchrand ctHaduhrand, et nous n'en possédons plus qu'un fragment qui est remarquable comme premier document de la poésie chevaleresque, qui reparut beaucoup plus tard et plus polie dans le midi et le milieu de TEurope. Ce poème, antérieur de bien des siècles aux troubadours d'Espagne et de Provence , est même plus ancien que la première rédaction de TEdda d'Islande, et prouve évidemment que la poésie chevaleresque , loin de tirer son origine des Maures en Espagne ou du midi en général, a eu son berceau dans le nord de la Germanie et dans la Scandinavie, d'où elle émigra avec les Goths en Espagne et dans le midi de la France , avec les INormands dans le pays auquel ils donnèrent leur nom et leurs mœurs.
Ce fragment s'approche du dialecte bas-allemand, et sa forme prosodique est alliltérée. Il présente une grande simplicité épique dépourvue de tout ornement, il offre de la couleur germanique, de la hardiesse et de la fierté , modérées
par (les mouvements de cœur plein de naïveté et de grâce mâle. Il y a un grand charme dramatique, et en ceci ce poème se dislingue avantageusement de la monotonie lyrique de TEdda. Celle simplicité du sujet et du style, jointe à la forme alliltérée qui ne se retrouve plus au neuvième siècle, fait supposer que ce poème appartient à l'époque de Théodoric, roi des Goths, ou à l'époque où, après la tourmente de la migration des peuples et après les changements opérés dans l'esprit allemand par le christianisme, la poésie épique commença de nouveau à se développer parmi le peuple, c'est-à-dire à la fin du huitième siècle. Il fit partie des traditions chevaleresques des Ostro-Goths, dont le fameux preux et roi Théodoric de Berne est le principal héros, le même que les poèmes plus développés des douzième et treizième siècles, ainsi que la Wilkina et Niflunga-Saga , ont célébré. Celte ville de Berne des Ostro-Golhs, et plus tard la résidence de Théodoric, est la ville de Vérone de nos jours, qui offre encore les ruines du palais de ce grand prince. Il est probable que le poème , dans toute son étendue, racontait comment Théodoric, retournant dans son pays après sa dernière expédition , se reposa dans une forci et se fit devancer par Ilildebrand , pour savoir des nouvelles
<]c son pays. Celui-ci, sachant que son fils Hailiihrand élail près du roi Odoacrc , désire le trouver pour le gagner en faveur de Théodoric, cl. avant de s'enfoncer dans le pays, il s'informe de la figure et de l'armure d'Hadubrand , puis se remet en route. C'est là que commence le fragment du poème. A peine Hildebrand a-t-il fait quelques pas, qu'un jeune chevalier d'Odoacre s'oppose à sa marche. Le père croit reconnaître son fils. Pour s'en assurer il lui demande le nom de sa famille. Quand il l'a appris, et <juand il sait que c'est son fils, il veut éviter le combat en offrant des présents à son adversaire. Mais le fils les repousse et provocpje Hildebrand au combat. Celui-ci, quoique désirant l'éviter, est pourtant trop chevalier pour s y refuser. Le ( ombat fatal commence, et c'est là malheureusement que finit le fragment. Nous n'avons donc rien , ni de la continuation du combat, ni de la victoire du père sur son fils, ni de leur reconnaissance, ni du revoir d'Hildebrand avec sa femme, après tant d'années de séparation. Et comme des poésies postérieures dans le livre des héros racontent toutes ces circonstances, on peut se convaincre que nous ayons à regretter la perle de la plus belle partie du poème.
L'élément épique prédomine dans la poésie de
celte époque , et nous Ty voyons même développé d'une manière remarquable. Il nous rappelle Hésiode, mais n'y cherchons pas Homère, le chantre gracieux de Tlonie dont le siècle, précédé et relevé par la poésie orphique et embelli par tant de charmes, dut vivement se ressentir du ciel délicieux et de la civilisation avancée de l'Asie, avec sa poésie, ses arts et sa société. L'auteur de Hildebrand et Hadubrand, au contraire, vécut dans un pays glacial et couvert de forets impénétrables , dans le domaine des vents du nord, des brouillards, des neiges éternelles et des bètes sauvages, peu de temps après la migration des peuples, d'ailleurs entouré d'institutions cléricales qui repoussaient la langue et le génie de la nation. Homère se serait-il montré sur un terrain si ingrat?
Ajoutons encore aux poésies de cette époque la prière de Wessobrunn qui porte son nom du couvent où elle fut trouvée. Elle a aussi la forme allittérée, et la langue ressemble beaucoup à celle du poème épique dont nous venons de parler ; elle offre seulement plus d'élan lyrique. Ces vingt lignes renferment un psaume en l'honneur de Dieu , qui ne serait pas indigne de nos jours. Un essor presque aussi beau distingue plusieurs autres fragments de poésie religieuse,
qui caractérisenl la fin de cet le époque , par exemple la traduction de l'hymne de Sainl Amhroisc, le poème sur le dernier jugement , etc.
Dans la prose, nous citerons avant tout la traduction des quatre Evangiles dans ridionie méso-goth , que Févcque UUilas puMia vers 36o ou 38o. Elle est savante, l'auteur connaît bien les nuances du texte original, et il sait même adapter son idiome à des idées abstraites. En observant son ouvrage, on voit qu'il eut été impossible de le présenter à un peuple sauvage, barbare et sans civilisation.
Ulfdas (Golh. Wolfele) fut élevé cbez les Grecs établis sur les frontières de son pays ; et plus tard, après avoir rendu de grands services à son peuple à Byzance pour préparer son établissement dans le pays, et après s'être distingué au synode de Constantinople , il jouit , quoique Arien, d'une grande réputation et vénération cbc/ les siens et dans tout l'empire grec. Ces pays, limitrophes de la Grèce, avaient toujours conservé un commerce très-a( lif avec les Grecs.
Ulfilas profita pour sa nation des connaissances variées qu'il avait acquises à Byzancc el dans le midi. Les constructions et le style prouvent que dans celte traduction il suivit le texte grec parfois avec trop d'exactitude. L'état de sa langue l'obligea même à former des mots qu'il emprunta au grec, au celtique et au scythique. Ulfilas, quoique prenant l'ancien alphabet et les lettres runiques pour base, trouva pourtant une grande difficulté. Il dut en former de nouvelles lettres, conformes aux sons particuliers du golh , qui ne s'écrivait alors qu'imparfaitement. C'est ce qu'on prétend dire lorsqu'on attribue à Ulfilas l'invention des lettres gothiques, et on aurait tort de croire qu'il les ait toutes inventées. Il n'y a d'ailleurs qu'à les regarder pour reconnaître leur ressemblance avec les runes et l'alphabet grec. Ulfilas connut l'écriture runique , et, parci par-là , il en a fait usage en lui imprimant un caractère plus lisible pour ses Golhs. Par cette traduction, il réussit à répandre le christianisme parmi son peuple et à agrandir sa civilisation. Elle est le plus précieux monument de l'antiquité teutonique, et le premier de l'écriture dans le moyen âge en général. L'université d Upsale conserve les fragmcnls d'un manuscrit précieux , qui , dans la guerre de trente aus, a
été emporte par les soldais suédois dans un couvent de Bohème. Les grandes lettres initiales, plaquées d'or et d'argent sur parchemin couleur pourpre, valurent à ce manuscrit le nom de Codex argenieus, qu'il mériterait aussi par la circonstance qu'on le conserve dans une reliure en argent garni de pierres précieuses.
Il existe un autre manuscrit de cette traduction à la hibliolhèque de WoHenbuttel , qu'on appelle Codex Carolinus. On pouvait encore douter si ces manuscrits renfermaient en efîet la traduction d'Ulfilas, quand une découverte importante a été faite de nos jours à Milan. M. Angelo Majo, alors bibliothécaire de l'Ambrosienne, maintenant bibliothécaire du Vatican, trouva, sous le nom d'Ulfilas, un manuscrit bien conservé , contenant des livres entiers de la traduction de ce savant évêque, surtout l'épître de Saint Paul , et des fragments de l'Ancien Testament tirés des livres d'Esdras et de Néhémie.
Les septième et huitième siècles ne sont pas sans offrir de remarquables compositions religieuses en prose , par exemple le dictionnaire latin-allemand de Saint Gall , trouvé dans le couvent de ce nom , une exhortation aux chrétiens, et une paraphrase de l'Oraison Dominicale . etc.
La musique est avec la poésie l'élément dominant de l'âme germanique. Tacite et d'autres auteurs romains nous parlent du goût éminent pour les chants guerriers qu'ils trouvèrent dans le pays où le culte païen fut aussi accompagné de harpes et d'instruments à vent, qui, chez les Allemands , ont été de tous temps un objet de grande prédilection. Il est cependant probable que la musique des Germains se distingua plus par son énergie rythmique et déclamatoire que par son charme d'harmonie ou de mélodie. Le cor en or, qui, au dix-septième siècle (i636), a été trouvé dans le Holstcin, vient à l'appui de celte opinion. Quand le christianisme, avec le chant grégorien , vint s'établir dans le pays, surtout dans le monastère de Fulda, les Allemands se distinguèrent bientôt par le jeu imposant des Irombonnes, des cors et des serpents, accompagnant le chant sacré dans les églises, pour lequel on avait, de l'église byzantine et romaine, adopté les anciens modes dorien , phrygien , lydien et ionien , qui ne disparurent que plus tard.
Dans ces couvents, la musique vocale et instrumentale fut un des principaux objets d'instruction pour le jeune clergé et les enfants des laïques, circonstance qui influa d'une manière
lics-hcurcusc pour aiigmenlor et perfectionner le goût et le talent du peuple pour le chant. Ce n'est que bien lentement qu'il abandonna ses anciens chants de guerre et de sorciers, ses chants de magie et du diahic, ainsi que ceux <ju'on fit entendre sur les tombeaux des morts.
Les beaux-arts , qui ne sont que l'apanage des peuples civilisés, étaient peu connus en Germanie avant l'époque où ses peuples entrèrent en contact avec la Grèce et avec Rome. Dès lors nous voyons l'usage des métaux et un certain j^oiil dans les formes s'établir dans le pays où les Romains, avec la masse d'argent, de bronze et d'objets artistement travaillés qu'ils apportaient et perdaient dans leurs défaites, ne tardèrent pas à éveiller le génie des Germains pour les beaux arts, qui , quoique encore dans l'enfance, aimaient pourtant à conserver leur indépendance.
Les monuments d'architecture romaine, la grande route militaire, ce mur colossal opposé aux peuples de la Grande Germanie , et traver-
sant le midi et l'ouest de l'Allemagne, des camps fortifiés , des temples, des amphithéâtres, des théâtres, des thermes, portes, etc., sur le Rhin et entre ce fleuve et sur le Neckar, tombèrent en ^ruines pendant la migration des peuples, et il n'existe pas de monument d'architecture germanique avant cette époque. Les dieux des Germains n'avaient d'autres temples que les dômes de chênes altiers. Les rois, les princes et les chefs, ignorant le luxe et ne connaissant ni le faste des costumes, ni celui des palais, choisirent l'ombre d'un arbre majestueux pour y rendre justice et pour y proclamer les traités avec les autres peuples. Un champ vaste formait le palais de ces parlements.
Au milieu du quatrième siècle, la Grèce et l'Italie furent envahies par les peuples du nord et de l'est, dont les Goths seuls avaient de la civilisation. Ils s'intéressèrent à la conservation des monuments antiques, et le roi Théodoric eut soin de leur restauration et de la construction de nouveaux édifices. Ces derniers portèrent le caractère de la simplicité et de la force, unies à un certain type national.
Quand en Allemagne on commença à construire les premières églises, Byzance fut la seule ville qui put fournir les architectes, et qui les en-
voya en effet en Italie, en France, en Espagne et môme en Angleterre. Aux yeux de ces artistes, qui ne connaissaient probablement pas les monuments de Tancienne architecture grecque dans leur voisinage, Teglise de Sainte-Sophie à Constantinople et le style d'architecture byzantine rjui s'était développé dans cette ville, furent les seuls modèles qu'ils suivirent dans la construction des basiliques et des églises. Toutes celles de l'Allemagne élevées à notre époque, dans le style des basiliques, par exemple la cathédrale de Bamberg, jusqu'au douzième siècle, appartiennent à cette architecture, d'un certain grandiose, mais dépourvue de simplicité par une foule de petites colonnes maigres et frêles, avec des voûtes semi-circulaires, des chapiteaux bizarres, etc. Ce style, ennobli plus tard par les Visi-Golhs et les Maures en Espagne, donna naissance au style gothique, mêlé de mauresques, et adopté au douzième siècle par tous les peuples germaniques de l'Europe.
Le style byzantin, apporté de bonne heure en Italie, et employé plus tard à la construction de l'église de Saint-Marc à Venise, reçut quelques modifications par les Lombards, depuis la domination de ce peuple en Italie (568). Les moines s'en servirent surtout pour la construction de leurs couvents.
Les Lombards, ne portant aucun intérêt aux antiquités, les ont souvent détruites, du moins ils n'ont rien fait pour les conserver. Ce qu'ils ont bâti était sans goût et plein de fautes. L'extérieur de leurs églises présente de petites colonnes demi-rondes, et des piliers qui s'élèvent à peine jusqu'à la couronne des frontons; et dans l'intérieur nous observons des piliers lourds et grossiers, unis par des voûtes semi-circulaires. La même forme s'observe aux fenêtres et aux portes. Les colonnes, leurs chapiteaux et les petites voûtes présentent souvent des sculptures bizarres et insipides, tandis que les plafonds des nefs sont ordinairement formés de poutres et de planches, parce que les architectes ne savaient pas encore construire de grandes voûtes.
Ce style appartient à l'époque où les sciences et les arts étaient fortement en décadence. Au septième siècle on l'employa d'abord à Pavie , qui était la capitale du royaume Lombard, puisa Parme, d'où il passa dans le midi de l'Allemagne.
On peut observer le style byzantin dans quelques églises de Freising et de Piatisbonne, dans la belle cour du Grosmûnster ou de la cathédrale de Zuric, ainsi que dans les chapelles d'Allen- Oelting et d'Eger, mais surtout au château de Nuremberg.
Les images des dieux grecs et romains, aussi long-temps qu'on les considéra comme telles, et non comme des productions de l'art, devaient être nécessairement un objet de répugnance pour les premiers chrétiens , cl l'art de faire des objets particuliers à leur culte ne fut probablement apprécié pendant long-temps que comme souvenir ou comme symbole, et n'eut d'autre objet que de satisfaire au besoin du culte, sans que les chrétiens prétendissent en aucune manière encourager les progrès de l'art , ou voulussent produire des beautés d'un ordre supérieur, ce qui n'arriva (jue plus tard.
La sculpture de celte époque se borna à des ornementsd'architecture, surtout aux chapiteaux bizarres des colonnes, qui, par leur grossièreté, montraient le profond déclin de l'art. En Allemagne, comme partout ailleurs, la sculpture se développa plus tôt que la peinture. Nous en avons la conviction par les anciennes statues et idoles germaniques , par les armes en bronze cicelé qu'on a découvertes çà et là. Ajoutez à cela de superbes armures, des gobelets en guise de cornes, des vaisseaux sculptés et garnis de plaques de métal , d'autres en forme d'animaux, surtout de dragons, des habits richement brodés, etc. dont les Nibelungen renferment des descriptions intéressantes.
Le christianisme et le désir de décorer les églises amenèrent la peinture en AUemao'ne , où elle ne tarda pas à prospérer. Il y a même quelques traces d'une espèce de peinture antérieure à cette époque. Nous observons d'abord la peinture chrétienne dans le midi du pays, en Bavière, où le roi Théodore II fit, vers la fin du septième siècle, venir saint Ptupert de Wormse pour le charger de la peinture de quelques églises. Il existe plus d'une preuve que sur Je Rhin et en Bavière, déjà à cette époque, les moines de l'ordre de Saint Benoit se sont occupés à faire des peintures, probablement dans le style grave de Byzance , qui alors offrit seul des modèles pour les beaux-arts.
L'existence purement guerrière et souvent nomade des Germains ne leur permit guère de donnera leurs enfants ce que nous appelons de l'instruction. Développer et faire grandir une âme forte et pure dans un corps fort et pur, tel fut l'unique but de leurs efforts. La poésie et la musique se retrouvent aussi dans l'éducation de
CCS siècles , où le chant dos anciennes traditions populaires et des Sagas germaniques, fit le charme des moments de repos quand la famille se réunit autour du foyer domestique, qui déjà alors, comme à présent, exerça une puissante et salutaire influence sur tous les rapports de la vie et sur les mœurs. L'éducation dut de bonne heure s'en ressentir en Allemagne.
Dans la Germanie méridionale, occupée par des villes et des colonies militaires, les Pvomains avaient bien formé des établissements d'instruction pour y enseigner les sciences, mais ils ne survécurent pas à la migration des peuples, et le peu de science romaine qui réussit à se sauver, conserva sa couleur latine. Cette langue fut bientôt le seul lien qui attacha encore le nouveau monde à l'ancien, tombé en ruines. Après l'établissement du christianisme en Allemagne, le latin prévalut dans les écoles du clergé qui s'élevèrent alors dans les monastères et couvents, que, à l'exemple des Francs, les autres peuples germaniques ne tardèrent pas à établir chez eux. Ne cherchons pas encore la science développée en Allemagne telle que nous la voyons comme une ancienne tradition à Byzance, en Italie sous le roi Théodoric et Amalasuntha , ainsi que dans les couvents de l'Angleterre et de l'Irlande.
II y eut cependant en Allemagne quelques hommes distingués. Jordanes (Jornandes), quoique barbare, composa pourtant un ouvrage remarquable sur Torigine et les faits des Goths, qui, malgré son mauvais latin, peut être regardé comme une bonne source pour connaître l'histoire de ce peuple. Jordanes, un des hauls employés à la cour de Justinien, fut par sa position bien placé pour avoir des renseignements positifs et exacts sur le sujet qu'il a traité.
Paul Winfried, moine Lombard, qui lui fut très-supérieur dans son histoire des Lombards, appartient encore à cette époque. Vers la fin du sixième siècle, les moines des premiers couvents allemands, de Saint-Gall, dcPieichcnau, de Salzbourg, de Maycnce, de Fulda, de Wirzbourg, elc, s'occupaient à rédiger en latin des chroniques dont le mérite n'a été reconnu que de nos jours. Ces chroniques, loin d'être le résultat d'une société avancée ou d'un goût formé et soutenu par l'érudition, sont souvent arides, mais simples, vraies, pures, pleines de bonne foi, sans phrases comme sans arrière-pensées. Les couvents se les communiquaient entre eux comme les plantes qu'ils élevaient.
Winfried (Boniface), l'apôtre de l'Allemagne, ('crivit des lettres importantes sur l'histoire de
son temps, et Virgil, ce savant prélat du huitième siècle, cvêque de Salzbourg, prononça le premier ridée des antipotes, ce qui lui valut l'indignation de Boniface , et l'excommunication par le pape Zacharie. Les savants du pays estimaient et commentaient beaucoup Boèce et Béda le vénérable, ces deux grands hommes de l'époque.
LE 1I01\D£ AMCIE!^.
Un César chrétien , moitié Asiatique , moitié Pvomain , couvert d'or, de perles et de pierres précieuses, entouré de mille courtisans titrés et chamarrés de bijoux , de doux mignons, d'eunuques et d'un luxe étalé exprès pour cacher l'embarras du prince et la misère de son peuple, l'empereur Valens était assis sur son trône de Byzance, quand on lui amena un évêque Arien, imposant par sa dignité simple, mâle et grandiose.
Ce fut Ulfilas, envoyé parses Goths. Il expliqua à l'empereur que son peuple, poussé à l'est et au nord par les Alains et les Huns, désirait passer le Danube et y occuper les pays dont.
1 empereur voudrait lui accorder Ja possession.
La cour s'étonna de cetle proposition arrogante , mais remarquable par réloqucnte ëlocution grecque de Tévcque barbare. Valens finit par accorder aux Golhs ce qu'ils avaient demandé , et ce qu'il n'avait pas le courage de leur refuser; mais il l'accorda sous des conditions vexaloires, inhumaines et même cruelles. Les Germains repoussèrent et chassèrent les employés impériaux envoyés pour les recevoir à ces viles conditions, passèrent le Danube, inondèrent le pays, battirent et tuèrent l'empereur dans la bataille d'Andrinople , et firent trembler le trône de Byzance. Plus tard (en SgS) ils envahirent, occupèrent et saccagèrent presque toute la Grèce, ils prirent Athènes et le Péloponèse.
Depuis long-temps il n'y avait plus de Grèce, et à la place de ce pays, jaillissant jadis en mille lumières, nous ne voyons plus qu'une fastueuse capitale, résidence d'un empereur romain, et quelques écoles savantes dans l'intérieur du pays.
Le peuple, qui successivement avait vu s'évanouir sa gloire et sa liberté, était devenu indolent, et ne s'intéressant guère plus qu'aux affaires de l'église, supporta lâchement les vilenies et les crimes de la cour impériale.
L'état déplorable dans lequel la Grèce impériale et sa capitale étaient rapidement tombées après les jours plus glorieux de Constantin M. et de Julien-l'Apostat , la dépravation des mœurs asiatisées, entraînèrent avec elles la cour de Byzance et son gouvernement précaire et déchiré par l'égoïsme et les vices. Toutes ces circonstances, jointes aux assassinats et aux empoisonnements, avaient amené le bon plaisir des eunuques et des courtisanes, la faiblesse de l'autre Rome aux sept collines, de la brillante ville de Constantin , quand les barbares pénétrèrent jusqu'à ses portes et dans les provinces de la Grèce, malgré les vastes connaissances tactiques, malgré la savante théorie des fortifications, malgré les grandes machines de guerre dont Byzance se vantait.
Toutefois, le génie de la Grèce et de. Pxome réuni dans l'empire du Bosphore n'était pas encore éteint, il respira toujours, et l'agonie de Byzance s'est prolongée d'une manière inconcevable bien au-delà de mille ans. Son existence, souvent menacée, eut même quelques moments de lustre sous des souverains distingués, tels que Julien , Tibère II et Héraclius, ou sous des empereurs soutenus par des hommes à grands talents cl à grande énergie. La merveilleuse élas-
licilé du {^éiiie giec explicjuc le phciiomènc remarquable que celte nation , malgré les souffrances inouïes qu'elle eut successivement à endurer de ces empereurs, des barbares germaniques et slaves, des Latins, des croisés, des Génois, des Vénitiens et des Turcs, a pourtant conservé les éléments essentiels de sa langue et de son ancien caractère. Justinien occupe une place remarquable dans Thisloire, beaucoup moins par ses propres mérites, mais parce que Bélisaire, Narses, Tribonien et une foule d'artistes concoururent à appuyer et orner son trône sanglant. Ces hommes distingués relevèrent le prince qui fut l'humble serviteur des partis, et qui ne rougit pas de placer la danseuse et courtisane Théodora sur un des premiers trônes du monde, mais qui, lui-même savant, encourageait à sa manière les sciences , les arts et la .littérature, tout en ôtant leurs fonds aux écoles, et en supprimant celles d'Athènes. Les empereurs Maurice et Constantin V, cultivèrent aussi les sciences avec succès. Une place moins brillante fut occupée par Tibère II, le seul des Antonins de Byzance, et par Héraclius , l'unique héros de cet empire, dont l'histoire de cette époque se termine par l'atroce Irène, qui envoya des assassins contre son fds.
La masse immense de richesses intellectuelles, de trésors littéraires et savants, comme d'objets d'art, appartenant à la Grèce et à Ptome, et entassés à Byzance et à Alexandrie, je dirai même le génie inné à ces nations fortunées du midi , fut si prodigieux , que le déclin , la dépravation et les désastres presque continuels de dix siècles, n'ont pu les diminuer que bien lentement. L'heureuse disposition des anciens Grecs pour la littérature, les sciences et les arts, n'avait fait que décliner, mais elle se montra toujours bien supérieure aux efîorts des Pxomains. Poussant ses racines dans le caractère national du peuple, qui n'avait pas encore oublié d'avoir été l'instituteur du monde, cette disposition les engagea à se placer constamment audessus des autres peuples, leurs élèves. Il est vrai qu'à la fin de notre époque le génie grec reçut une forte impulsion par celui des Arabes, ses voisins.
Dans les provinces orientales, l'école d'Alexandrie s'était long-temps maintenue comme le siège de l'activité, de l'érudition et de l'industrie savante , comme la capitale de la science matérielle; maisle despotisme des empereurs, uni au fanatisme du clergé chrétien , était peu fait pour soutenir cette école célèbre avec ses
élablissemeiils et ses collections rcnjarquables. L'évèque Théophile ne se contenta pas de chasser (391) les savants d'Alexandrie, mais, aide par des chrétiens fanatisés, il brûla le superbe temple de Sérapis, le Bruchion et les livres de la grande bibliothèque, de sorte que Thistorien Orosius n'en vit à la fin du quatrième siècle que les armoires vides. Quoique plus tard Técole d'Alexandrie, toujours distinguée dans la philologie, les sciences naturelles et mathématiques, réussit à se relever un instant sous Julien-l'Apostat, les études, privées d'un trésor matériel sans exemple, recommencèrent bientôt à languir, et finirent par retourner à Athènes, d'où jadis elles avaient émigré pour illustrer Alexandrie. Elles y prospérèrent même, délivrées du pédantisme savant de l'école des Ptolomécs, jusqu'au moment où Justinien I" supprima, par un acte de tyrannie, les écoles d'Athènes, où la philosophie , la littérature ancienne et l'éloquence , avaient été si long-temps cultivées avec succès par une foule de sophistes distingués, auxquels Athènes érigea même des statues en or et en argent. Julien , éminent dans toutes les sphères de l'érudition, releva bien aussi ces écoles pour (piehiue temps, mais après sa mort prématurée (lies retombèrent de nouveau. Le savant Pro-
dus même, occupant la chaire de l'académie, ne réussit pas à les relever, et soixante ans après lui , celte haute école se termina par sept sages , comme la philosophie avait commencé en Grèce.
Byzance, érigée par Constantin en résidence de l'empire romain (33o), avait commencé Tépoque d'une nouvelle activité littéraire et savante en Grèce. C'est par goût et par principe que les empereurs, les impératrices et les grands de la cour, protégeaient et cultivaient les sciences, la littérature et les arts, comme les Ptolomées, auxquels ils aimaient à être comparés. Ils y montraient parfois même une intelligence et un zèle d'autant plus étonnants, que dans les affaires de gouvernement et de politique, en temps de paix et de guerre, on les vit se surpasser en erreurs et en inconséquences. Le Tedrasion de Constantinople était un établissement de haute instruction , fondé et richement doté par l'empereur Constantin, et agrandi d'une bibliothèque importante par Julien. La résidence et le pays possédaient encore d'autres établissements de ce genre, que les empereurs se faisaient un devoir de protéger et d'augmenter. De hautes écoles prospérèrent alors à Bérytus, à Milet, à Ephèse, à Nicomédie, à Césarée et dans les villes de la Syrie.
Ces siècles de dépravation, traverses d'ailleurs par les barbares, avaient pourtant un beau et noble caractère, qui manifesta même dans ses erreurs la dignité du monde ancien. Ce fut Julien (33i-363), surnommé l'Apostat, parce qu'il désavoua le cliristianisme tel qu'il se montra à son époque. Nourri dans sa jeunesse souffrante et opprimée par ce que les littératures grecque et romaine avaient de plus pur et de plus parfait, entraîné par son enthousiasme pour les beaux jours de la Grèce, et surtout indigné de l'arrogante oppression , des vices, de l'ignorance et des ridicules du clergé chrétien de son temps, cet empereur confondit la doctrine de Jésus-Christ, qu'il n'avait jamais vue dans sa noble beauté, avec ses serviteurs dans l'église; il l'abjura et la réprima par la satire, mais jamais par des mesures acerbes et violentes qu il abhorra. Quoique dans sa vie pure et dans ses principes il y eût beaucoup d'éléments chrétiens, son esprit , nourri de mysticisme et de symbolique, se plut pourtant à l'idée de replacer les anciens dieux sur leurs autels, sans toutefois permettre les abus, qui s'étaient introduits dans leur culte. En rétablissant celui-ci dans toute sa pureté, il espéra pouvoir remédier à la perversité de son époque, et à tous les maux qui tra-
vaillaient alors la société, et qui en effet étaient en bonne partie dus à l'église chrélienne devenue querelleuse, fanatique, ignorante et arrogante. Julien se trompa dans son espoir; mais dans les vingt mois de son gouvernement , cet empereur païen opéra des prodiges dans toutes les branches de l'administration , de sorte que son règne sage, juste, énergique, plein d'activité et d'héroïsme, doit être regardé comme un des plus beaux points de l'antiquité, et comme un prodige au milieu des siècles de lâcheté et de dépravation byzantine qui précédèrent et suivirent sa vie remarquable. Julien fut aussi un des plus spirituels philosophes, orateurs et auteurs de son époque, plus justement appre'ciée de nos jours qui sont dépouillés des haines cléricales du quatrième siècle.
La philosophie de Julien fut celle du néoplatonisme, de ce phénomène remarquable qui s'éleva à l'horizon du troisième siècle. Cette philosophie était un mélange d'idées de Pythagore, de Platon et même de Jésus-Christ, mais altérées par des éléments hétérogènes. Quoique s'appuyant parfois trop sur des idées de mysticisme et de symbolique, comme sur le vague des imaginations exaltées, elle eut pourtant le grand mérite de combattre fortement le matérialisme
cl le simple calcul scientifique établi par les savants d'Alexandrie. Réunissant fraternellement des chrétiens , des Romains , des Grecs , des Orientaux et des Juifs, le néoplatonisme s'opposa au christianisme de son temps, dégénéré par une église peu digne de lui. Alexandrie et Athènes turent les sièges principaux de cette philosophie qui, soutenue par Julien, acquit pliis tard (au milieu du cinquième siècle) une nouvelle consistance et célébrité. Plotinc, Porphyrius, lamblichus et Proclus s'y sont le plus distingués à Athènes. L'empereur Justinien I" supprima (en 4^9) cette école remarquable, qui, vivant depuis dans le secret pendant presque mille ans, ne vit sa restauration que vers la fin du quinzième siècle en Italie, où nous la retrouverons dans les jardins des Médicis.
Cet empereur, issu de race slavonne , et que l'Orient, influencé par le clergé chrétien , a surnommé le Grand, occupe, malgré ses vices et ses faiblesses, une place importante dans la jurisprudence. Justinien, savant lui-même et versé dans cette science, fut frappé de la masse immense et indigeste des lois, ordonnances et avis des jurisconsultes qui composaient alors l'ancien droit romain. Il chargea Tribonien , son ministre d'état, d'en faire des extraits, qui furent ,
quelques années plus tard (en 534), publiés dans quatre différents recueils : les Institutions, le Code, le Digeste et les Novelles. Il est vrai, l'exactitude et la bonne foi n'ont nullement présidé à celle rédaction ; elle renferme une foule de dispositions vicieuses, contradictoires et fiscales, des dispositions gratuites et injustes, des ordonnances impériales, qui respirent l'arbitraire d'une femme passionnée, l'injustice et le despotisme, un droit pénal atroce et sanguinaire, des fictions et des formalités de droit ridicules. Mais en revanche nous y trouvons une grande richesse de dispositions pleines de sagesse et de bonne philosophie sur le droit privé d'une société avancée dans la civilisation de ces siècles. Elles ont jusqu'à nos jours conservé, et elles conserveront, ce genre de mérite dans tous les temps et dans tous les pays. Sur ces quatre recueils de Justinien il s'est plus tard développé en Italie , en France et en Allemagne, l'étude du droit romain étendu dans le moyen âge sur tous les pays de l'Europe centrale ; ils ont même servi de base à toutes les législations modernes du continent. L'histoire eut à Byzance la couleur d'une science d'état et de cour. Nous la voyons placée entre les mains de savants dévoués aux empereurs, à leurs femmes, à la cour et à l'hiérarchie,
mais indiflcrcnts cl froids pour les inlercls, Je soil cl le droil du peuple, comme à l'espril du siècle. Ces hisloricns sonl d'ailleurs d'un mérilc bien inégal. Orosius, Zosimus, Procope, Agathias, Ménandrc.
Le chrislianismc, répandu de bonne heure sur loules les parties de la Grèce, sur l'Asie mineure, la Syrie cl l'Egypte, celte doctrine, pleine de clarlé et de noble simplicité dans son origine, ne les conserva pas long-lemps. Bientôt des hommes, nourris de préjugés et de passions, s'en servirent pour se diviser en mille sectes plus ou moins ridicules, en s'atlaquanl avec haine et par des persécutions pour des doctrines vagues et problématiques, et dont la discussion sérieuse dans maints Conciles nous paraît inconcevable. Le haut clergé, les patriarches et les évêques, devenus riches, influents et puissants par leurs places près du trône, grandirent en arrogance et en esprit d'oppression. Les couvents riches , accessibles aux passions et aux vices , d'ailleurs remarquables par leur ignorance et leur fanatisme, inspirent peu d'intérêts. Cependant il y avait aussi dans l'église de la Grèce quelques hommes, même quelques couvenls dévoués à leur belle mission, quelques nobles caractères, quelques ecclésiastiques doctes
et dignes de vivre dans une autre dpoque. Tels furent Eusèbe, évêque de Césarée, historien distingué et père de l'histoire ecclésiastique; le noble, indépendant et courageux Athanase, évêque d'Alexandrie; le sévère Basile, successeur d'Eusèbe, mais surtout le pieux Chrysostôme d'Antioche, qui, par son talent étonnant, renouvela pour un moment les beaux jours de l'éloquence en Grèce.
La poésie fut déjà languissante dans les plus brillants jours de l'école d'Alexandrie, parce que la source d'une vie nationale ne jaillissait plus en Grèce. D'ailleurs les sciences positives firent tout leur possible pour l'étouffer. A notre époque elle devinl encore plus froide, pâle et monotone dans de gros poèmes didactiques, limés et polis à froid. Il n'y a de ces temps qu'un joli petit poème, intitulé Héro et Léandrc, et publié par Musée, un des grammairiens d'Alexandrie.
Le roman connu sous le nom des Contes de Milet, de cette riche ville de l'Asie, fameuse dans l'antiquité pour son commerce étendu , son mouvement social , ses plaisirs et ses intrigues d'amour; ce genre continua à prospérer, quoique sous le rapport de l'idée et de l'imagination il n'offrit rien de remarquable.
La Grèce fut jadis la terre bénie de l'inspira-
tion ot des ails. Mais après avoir élé subjuguée et pillée par les Romains, elle dut perdre son clan prodigieux. D'innombrables objets d'art (i)
(i) En terminant nos observations sur l'ctal des beauxarls à tour décadence en Grèce, nous ajouterons quelques remarques sur les devaslalions et les pillages qui, à la fin de notre époque, ont prive ce pays de ses plus beaux ornements. Ce que Xerxès avait commencé à Athènes dans sa guerre contre la Grèce, les conquérants romains en firent un système atroce. — Les premiers grands généraux de Rome, tels que Marcellus et Fabius, avaient encore montré de la modération dans leurs conquêtes, par exemple à Syracuse et à Tarente. Marcellus donna mcme des objets d'art au temple de Samothrace. Ce qu'ils amenèrent à Rome fut destiné à rendre leurs triomphes plus brillants, et à orner après des édifices publics. Bientôt Rome s'enrichit et s'embellit par les dépouilles prises et enlevées dans ses guerres avec les différents peuples et princes de la Grèce et des pays voisins. Flaminius releva son triomphe sur les villes du parti macédonien par une {ouïe d'objets d'art; Scipion l'Asiatique, après avoir soumis Antioche, par beaucoup de vases ciselés en oç et en argent, des lits de repos en bronze, des babils altaliens, riches et somptueux; Fulvius nobilior, le vainqueur des Etoliens et de rAmbraclc, par deux cent quatre-vingt-cinq statues en bronze, et deux cent trente en marbre; Cn. Manlius, après avoir battu les Gaulois cn Asie, par des vases et des lits de repos cn bronze ; Paul Emile, le vainqueur du roi Persée, par deux cent cinquante chariots chargés d'objets
de toute espèce furent traînés à Ptome , et les artistes érnigrèrent aussi pour cette capitale devenue le siège des jouissances, du luxe et des rid'art; Cécil. Métellus, après sa campagne heureuse contre Philippe, par plusieurs centaines de statues, — Mais tout cela ne fut que le prélude de ce qui se passa à la suite de la prise du sac et de la destruction de Corinthe, de cette ville belle, riche et luxurieuse, que dans les arts nous avons si souvent vu jouer un rôle honorable et distingué. Plus de cinq mille statues en bronze et en marbre, des tableaux et tant d'autres objets précieux dont celte ville abondait depuis des siècles, périrent dans les flammes. Des soldais romains, ces gladiateurs sans instruction et sans goût, jouèrent aux dés sur des statues renversées de premier ordre. 11 est vrai que Mummius leur recommanda plus tard de prendre garde, car s'ils brisaient quelques statues destinées pour Rome, il les obligerait d'en faire faire d'aulres ! Malgré toute celle destruction, ce général put encore y envoyer une foule de statues et de tableaux. Carlhage succomba en même temps aux légions romaines qui y trouvèrent beaucoup d'objets d'art, tirés de la Grèce et de Sicile, par exemple le taureau de Phalaris en bronze d'Agrigenle, un Apollon colossal, etc. Vinrent ensuite les victoires sur Milhridale et Cléopâlre, qui valurent aux portiques et aux temples de Rome les plus beaux ouvrages. Dans la guerre contre Milhridale, Sylla prit et pilla Athènes et la Réolie. INon content d'un butin immense, il se fit délivrer les trésors des temples d'Olympie, de Delphes et d'Epidaure. L'armée romaine vola et pilla partout. Elle avait lanl fondu de statues en bronze, que ce niclal n'avait presque plus de
chcsses (lu monde, ce qui permit aux beaux-aris de se tenir encore quelques siècles à une certaine hauteur, grâce aux artistes grecs. Mais quand Constantin déplaça sa résidence impériale dans
valeur. Les romains, à force de voir tant de superbes ouvrages, commençaient à y prendre goût, du moins les objets d'art devinrent-ils chez eux des objets de luxe. Les plus belles choses furent envoyées à Rome, soit par Sylla même, soit par les émissaires de Lucullus qui, à celte époque, firent à bon marché des acquisitions précieuses pour leur maître. Le triomphe de Pompée sur Milhridate fut une nouvelle occasion pour enrichir Rome. Celte fois, ce n'étaient pas seulement des images en or garnies de perles fines, mais aussi une précieuse collection de pierres gravées, la dactyliothèque du roi. Arrivée dans la capitale, elle y répandit le goût des perles fines et des camées. Peu de temps après, Oclavien y envoya de la Grèce et d'Alexandrie une foule de statues, de tableaux et d'autres objets d'art. Le pillage augmenta encore quand les Proconsuls romains remplirent de grands vaisseaux d'objets précieux pour les envoyer dans leurs palais et dans leurs campagnes. Verres fut un de ces proconsuls, et nous le citons parmi ces nombreux confrères de la même valeur, parce que, avant lui, 'e pillage des objets d'art n'avait pas encore été poussé à ce degré d'impudence. Verres en fit un véritable système, à l'aide duquel il vola dans l'Achaïe, en Asie, et surtout en Sicile, une quantité immense de statues, de tableaux, de vases cicelés, de médailles, de pierres gravées, etc. Pline assure que parmi ces objets il y avait des tableaux de Parrhase, des statues de Phidias et de Miron. D'autres procon-
la nouvelle capitale sur le Bosphore, Rome perdit aussi sous le rapport des arts une grande partie de son lustre. Une foule de statues en
suis pillèrent la Pocllé, ou la galerie des tableaux à Athènes. Les empereurs, surtout Caligula, suivirent les traces des proconsuls. Nc'ron, jaloux de la quantité de statues représentant les vainqueurs dans les jeux nationaux, les fit renverser dans toute la Grèce, ce qui ne Tempecha cependant pas de prendre sculennent à Delphes cinq cents statues pour sa maison d'or à Rome, En examinant toutes les dates que nous possédons encore sur ce sujet, l'on arrive, par un calcul très-modéré, à plus de cent-mille statues et tableaux que les Romains ont enlevés en Grèce. Et à travers toutes ces destructions, à travers tous ces siècles de pillage, détaillés par les auteurs romains mêmes, nous arrivons sous Vespasien à Mucien, ami de l'empereur et auteur digne de foi, qui parle de trois mille statues qu'il a vues à Rhodes et autant à Athènes, à Delphes et à Olympe. Un siècle plus lard (vers l'an 170) nous voyons Pausanias voyager en Grèce oii il trouve et décrit une foule de statues, de tableaux et d'autres objets d'art des premiers maîtres. Quand plus de deux siècles après (en 59o ) Alarich arriva avec ses Golhs à Athènes, ils respectèrent tous les monuments antiques, rien ne fut détruit ou enlevé, ce qui fit dire à Zosime, historien contemporain, qu'Athenœ Promachos avait protégé et sauvé sa ville. Que n'eut-elle pas le pouvoir de préserver Us temples de l'Acropolis des bombes lancées par les Vénitiens cl des mains sacrilèges d'un seigneur anglais (La Grèce ancienne, cours d'histoire littéraire et d'archéologie, donné à Genève par le D'' Mullcr en 1857)!
rnarbre cl en hron/c, de has-rcliefs, de tableaux et d'ouvrages torcutiques, appartenant jadis à la Grèce, repassèrent l'Archipel ; ils furent suivis des artistes grecs et romains qu'attira l'atmosphère de la cour riche et luxurieuse. Par un de ces traits frappants de justice qui se trouvent parfois dans l'histoire, ces objets d'art furent rendus à leur patrie ; les anciens beaux jours auraient pu renaître en Grèce si les arts y avaient pu retrouver une patrie. Mais l'ancienne Grèce n'exista plus. Celle qui résida maintenant à Byzance n'était pas l'œuvre et le domaine du génie, (jui grandit librement dans le cours des siècles, mais un impromptu de la haute politique, un assemblage d'éléments romains, grecs et asiatiques, de chrétiens, de païens et de barbares. Les formes du christianisme étaient devenues la grande affaire de la cour et de l'église, épousant une partie de ses idées , de ses haines et de ses vices.
Le christianisme de Byzance, pédant, querelleur, froid et privé d'enthousiasme, vint aussi diminuer les arts, tandis que la cour, les évêques et les patriarches, les chargèrent de décorer les palais et les églises d'après le goût du siècle; tantôt conservant un reste de grandeur romaine, tantôt affublé de faste et de luxe orien-
tal , tanlôt surchargé, tantôt maigre, étroit et stéréotype, joignant la pâleur à la raideur. Telle fut l'origine de l'art de Byzance, qui, un peu plus tard, et jusqu'au douzième siècle, se répandit sur toute l'Europe, parce qu'il était pendant huit cents ans le seul dans le monde chrétien.
L'architecture conserva pendant plus d'un siècle le style et les formes antiques, de sorte que les superbes édifices de cette époque, tels que le Forum Augusteum, la magnifique Curia, les palais impériaux, l'Hippodrome, les Thermes, les théâtres et les portiques entremêlés d'obélisques, rappelaient Rome où les artistes avaient pris leurs modèles. Ajoutez-y les immenses aqueducs et les grandes citernes ornées de coupoles et de colonnes, et qui ont été plus tard imitées par les architectes arabes.
Quand il s'agissait de bâtir au nouveau culte des églises , on quitta le type monumental du temple grec en s'attachant au modèle des anciennes basiliques. L'église de Sainte-Sophie, élevée par Justinien (SSy), devint bientôt le type dominant , non-seulement pour Byzance et la Grèce, mais pour toute la chrétienté. C'est le type des basiliques, qui, malgré ses défauts, offre un caractère imposant et grandiose. Dès lors les dômes et les coupoles, les colonnes min-
ces et accouplées aux rhapitoaux fantastiques, les voûtes circulaires, les plafonds unis, et en général le bizarre dans rarchileclure, devinrent à la mode.
La profusion énorme qu'on fit des différentes espèces de marbre coloré, rare et cher, augmenta encore par les belles colonnes de marbre précieux qu'on tira des monuments de Pvome. Une foule d'édifices publics dut son origine à Justinien P^ ^t >^ Théodose, protégeant surtout l'architecture byzantine, qui dégénéra considérablement depuis le sixième siècle.
Le goût et les idées de ces temps favorisaient encore moins la sculpture, qui n'est belle que par la simplicité de ses productions. La mythologie grecque lui avait offert des sujets sacrés ; les dieux avaient revêtu la forme humaine, et par là celle-ci s'était bientôt élevée au beau idéal. Le chiislianisme, venant renverser tout cet échafaudage du paganisme et s'opposant à tous les essais de l'art de représenter ce qui tient à la divinité, borna la sculpture à la simple imitation de la nature, en ne lui laissant pour tout avenir que le portrait et quelques œuvres accessoires de décoration. C'étaient d'abord les statues des empereurs, des généraux, des hommes d'étal et des évoques distingués, même des
sophistes de l'école d'Athènes. Plus tard Ton y ajouta dans les églises des statues de martyrs et de saints, en leur vouant une adoration superstitieuse, ce qui engagea plusieurs pères et docteurs de l'église à déclarer hautement, comme jadis Tertullien, que les beaux-arts devaient être repoussés des églises, comme des inventions du diable, et que les statues des païens étaient possédées de démons. De pareilles opinions, souvent employées par les chrétiens pour engager les barbares à la destruction des monuments et des images antiques, amenèrent vers la fin de notre époque les excès des Iconoclastes, qui dans le courant de deux siècles ont détruit une foule de magnifiques statues antiques. Ce ne fut qu'au neuvième siècle que les images reçurent une existence assurée dans les églises chrétiennes de l'Orient. Dès lors le nombre des statues et des tableaux s'y est accru dans une proportion prodigieuse. Toutefois ces statues furent loin d'offrir la dignité et la beauté pleine de grâce et d'aisance de l'ancienne sculpture grecque , et bientôt elles n'étaient plus que des œuvres de pure mécanique, servant la vanité et l'orgueil des empereurs qui exigeaient des statues en or et en argent tant que le trésor impérial, grossi par les derniers efforts du peuple, put en four-
nir les irais. On méprisa même les statues en marbre et en bronze, quehiue parfaites qu'elles fussent. Faut-il s'étonner, si bientôt les images d'empereurs, d'hommes célèbres et de saints, adoptèrent le même type pour les traits de la figure, l'expression, les proportions, la tenue, les formes et les contours? Ce type se rapprocha toujours plus des masques et des spectres difïormes, ou du moins d'une race d'hommes bien diflérente de la nôtre. Les sculptures de la colonne de Théodose et celles du piédestal de l'obélisque que cet empereur, ami des arts, fit placer dans l'Hippodrome, sont moins que médiocres.
En revanche, on vit le luxe et la magnificence remplacer l'art par l'imitation des habits somptueux des empereurs, évêques et grands dignitaires de la cour. Les habits de pourpre ne leur suffisant plus, ils y ajoutaient une profusion de pierres précieuses et de perles fines, suspendues en longues guirlandes aux oreilles, en colliers et en bracelets. D'autres aimaient à garnir leurs habits de pierres précieuses en réservant deux rangs de perles fines pour les bords, parce que les empereurs changaient plusieurs fois de pareils habits dans la journée. Les médailles de Byzance nous prouvent que depuis Constantin
jusqu'à Justinien 1^', le luxe des diadèmes et des habits a augmenté en sens inverse avec les privations et la misère du peuple. Les Iconoclastes brisèrent une foule de ces statues.
L'on trouva bientôt que. par le charme des couleurs, la peinture convenait mieux pour représenter de pareils sujets, et elle ne tarda pas à remplacer la sculpture, tandis que la gravure de pierres fines se conserva plus long-temps à Byzance. Le goût de cette époque, aimant avant tout le brillant de For et des couleurs, se soucia peu de la vérité et de l'inspiration de l'art. Ceci peut expliquer la manière dont, dans la peinture byzantine, il s'est formé le germe d'un art chrétien , développé plus lard dans l'occident. Attachée dans sa faiblesse aux types, la peinture en adopta un pour représenter le Sauveur , la Vierge, les apôtres et les saints. Ce type chrétien se rapprocha moins de l'antiquité, alors détestée et méprisée par l'église, que de l'Ancien Testament ou du Judaïsme. Toutefois, la peinture, privée des ressources d'une pratique exercée et de celles qu'offre l'étude d'après nature, s'attacha encore long-temps aux principes et aux formes de l'art ancien , soit pour les figures, soit pour les draperies. Ceci s'applique surtout aux peintures chrétiennes dans les catacombes. N'y
cherchons pas le goût ou Fidcc du hcau el du vrai, aussi peu que la correction, l'élégance et la grâce du dessin, dans les proportions et le choix des formes et des figures; n'y cherchons pas non plus une expression variée et la perspective. Les portraits de cette époque n'avaient pas même le mérite de la ressemblance.
Si nous résumons ce que la peinture de Byzance avait depuis le cinquième siècle de particulier, nous trouvons tantôt des corps courts et épais, tantôt maigres et allongés outre mesure , des mouvements forcés, des parties de la figure beaucoup trop grandes, surtout les yeux, des visages minces en haut et larges en bas, des incarnations frappantes dans les figures, des cheveux collés sur la tête, des sourcils très-arqués, une couleur pâle avec des tons noirâtres, des draperies désordonnées et surchargées, et tout cela sans perspective, et les figures ressemblant à des spectres couchés sur un fond d'or.
Les manuscrits de cette époque étonnent en revanche par des peintures très-nettes, soignées et bien exécutées.
L'art de Byzance était alors fameux pour ses mosaïques d'une grande étendue. Eusèbe nous raconte qu'il en existait une composée d'or et de pierres fines, représentant les souffrances du
Sauveur et occupant une grande partie du toit du palais impérial à Constantinople.
L'empereur fit faire une autre mosaïque à Chalcis, représentant les événements de la guerre contre les Vandales.
La plus vantée de toutes fut celle qui décora l'intérieur de la Basilique de Sainte-Sophie, et dont il existe encore quelques restes.
L'ancienne Rome , quoique inférieure à la Grèce dans toutes les inspirations cl presque dans toutes les manifestations du génie , fut pourtant imposante par son austère vertu civique et par ses caractères mâles et sévères. Cette Rome, nous ne la voyons plus, car elle était depuis long- temps descendue dans la tombe, et le monde romain qui se présente à nos regards était perdu dans une dépravation morale sans exemple, dans le matérialisme, Tcsclavage et les vices. Depuis plus de deux siècles il avait consenti à se laisser dominer par de vils
empereurs et par des soldats payés pour qu'ils nommassent et assassinassent leurs princes. Méprisée par les barbares de sang et de mœurs pures, la ville aux grands hommes était déjà devenue^le cloaque du monde ancien, quand la politique conseilla à Constantin d'adopter le christianisme. Celui-ci , sans pouvoir arrêter la gangrène dont sa pairie était rongée, y amena deux nouveaux maux , le despotisme de la cour et l'hiérarchie. Ptome cessa d'être le centre du gouvernement et de la civilisation , cette ville monstre cessa d'être la résidence des Césars, tandis que Byzance s'éleva rapidement par les trésors de toute espèce, qui du Tibre émigrèrent au Bosphore. La scission, allant en augmentant, les deux empires ne tardèrent pas à se séparer complètement.
Encore quelques années souillées par la pusillanimité , les misères et les crimes de Valentinien III, de ses mignons et de ses eunuques, et la ville éternelle trembla devant les menaces d'Attila, assis sur les débris fumants d'Aquilée. Cependant la chute de Rome fut retardée jusqu'au moment où celte ville dut ouvrir ses portes aux peuples germaniques. Après les Visi- Goths (en 4'0)» ^^^i ^^ dire des historiens romains contemporains, ne firent que peu de
mal à Rome, vinrent les Vandales, qui, sauvages, rudes , cruels et se croyant charge's de la vengeance de tant de nations opprimées et traînées dans l'esclavage, pillèrent la ville pendant quinze jours et quinze nuits (455). Vingt ans après nous voyons d'autres Germains maîtres des sept collines. Les Ostro-Golhs s'y établirent après avoir défait le dernier des empereurs romains, le diminutif d'Auguste. Théodoric domina en Italie comme chef du royaume Ostro-Goth, qui s'étendit depuis le Danube jusqu'au détroit de Messine, et dont Vérone fut la capitale. Après sa mort, deux grands généraux de Byzance , Bélisaire et Narsès, renversent ce royaume affaibli par les partis, érigent l'Italie en Exarchat ou province du trône oriental, jusqu'au moment où les Langobards, venant de leur patrie germanique, réussissent de fonder leur royaume Lombard dans le nord et sur les côtes occidentales de l'Italie, et dont Pavie devint la capitale.
Les Ostro Goths, et surtout les Lombards, avaient amené une jeunesse pleine d'énergie , soutenue d'ailleurs par leur liberté nationale. Par là ils réussirent du moins à arrêter la corruption en Italie. Ils y avaient aussi amené la féodalité guerrière , forte et pure dans son ori-
ginc. Rome, faisant partie de l'Exarchat, resta toujours le siège de rhiérarchie. Celle-ci vit de mauvais œil la puissance des Lombards Ariens s'agrandir par les possessions do l'Exarchat qu'elle convoitait cUe-mèmc. Le trône du royaume l^ombard , offrant avec celui des Ostro-Golhs le plus de civilisa lion parmi les Germains en Italie, secroula sous la polilicpje et les coups redoublés des Francs, conduits par Pépin et son successeur, tous les deux dévoués à l'évêque de Rome et à ses intérêts.
Depuis Alexandre-Sévère (mort 235) R.omc n'avait guères vu que des empereurs sortis des classes inférieures, souvent fameux par la rudesse et les crimes sanglants qui leur servaient de moyen pour arri\er au trône. Dans ce but ils n'en\isageaient que l'armée et cherchaient en elle seule honneur et sûreté. Ils aimaient à rassembler une foule d'hommes éprouvés et grossiers des provinces pour les placer auprès du trône, afin d'être bien secourus quand il s'agissait d'opprimer les sciences, la littérature et les arts quils ne comprenaient pas. C'est ce qui engagea les riches, les hommes fins, instruits et aptes aux affaires, à se retirer du gouvernement et des affaires d'état pour se livrer aux plaisirs et aux jouissances effrénées, qui , même en Asie,
ne sont jamais descendues si bas. L'égoïsnie, la soif de Tor, des plaisirs et du sang, comme le matérialisme le plus grossier, envahirent la société. L'enthousiasme pour tout ce que le cœur humain, la vie, la poésie, l'art et la religion, offrent de plus élevé et de plus pur, fut regardé comme un ridicule. L'on ne regretta pas même le patriotisme, le dévouement désintéressé et la liberté, qui jadis avait fait la grandeur de Rome, parce qu'on les avait depuis long-temps perdus de vue.
Le goût pour l'instruction et pour des connaissances solides dut nécessairement disparaître. Les esprits se perdirent dans le superficiel , s'emparant de mille choses à la fois, dans de misérables et puériles occupations, dans la fureur pour les choses nouvelles et bizarres.
Les auteurs, n'envisageant que le goût de leurs lecteurs blasés, et ne pensant nullement à les relever, ne travaillaient que dans le genre à la mode, tâchant avant tout de frapper l'imagination et de flatter les passions, quelque abjectes qu'elles fussent. D'autres s'attachaient à l'affectation et au maniéré, singeant les modèles en vogue.
Ce triste exemple de la capitale eut de malheureuses influences sur les provinces, qui s'é-
vcrluaienl à imiter tout ce qucFtome leur offrait en pcrvcrsilésct en vices. Soumises à une civilisation clrangcre pour la langue, la lilléralurc, les arts, Tadminislralion et les mœurs, elles avaient, dans le courant de trois siècles, perdu tout ce qu'elles possédaient jadis en couleur et en particuiarilcsnationales.Livréesà la volonté arbitraire et despotique de Piome, elles avaient successivement perdu toute leur ancienne énergie. Indifférentes, blasées et énervées comme la capitale, elles succombèrent presque sans résistance et au premier choc, quand les peuples germaniques vinrent fondre sur elles avec la fraîche jeunesse et les forces saines et mâles qu'elles apportaient de leurs forêts.
On a souvent a( cusé ces peuples d'avoir, par leur invasion, détruit dans la capitale et dans les provinces un état social plein de civilisation, et d'avoir amené la barbarie. C'est une erreur facile à démontrer par les auteurs romains et ecclésiastiques mêmes qui nous parlent de l'état social et moral de Rome à la veille de l'arrivée des barbares. Les descendants d'un peuple que Rome avait souvent attac^ué sans pouvoir le soumettre, et auquel les Romains avaient apporté tant de maux et de plaies profondes, les Germains ne firent que changer franchement la face
el la couleur de la barbarie romaine, en niellant parfois le carnage el le pillage à la place des vices honteux et sales, de la corruption totale des mœurs, de la société tombant en lambeaux et du gouvernement dissous par le fait. A l'entrée de ces peuples en Italie, Rome n'offrait gucres plus de constitution, de lois et de trône entouré d'institutions solides. Les arts, les sciences, la littérature et toute l'activité morale et intellectuelle, étaient devenus nuls; les écoles et les bibliothèques étaient abandonnées et délaissées, les objets d'art et les superbes monuments témoignaient seuls d'une meilleure époque passée. Il y avait d'ailleurs parmi ces barbares un peuple qui , loin d'aimer la destruction, s'est attaché à conserver les anciens monuments d'art et de science, comme à établir un meilleur ordre de choses dans le gouvernement et dans la société. Tel fut le mérite des Oslro-Golhs. Théodoric I" et Amalasunta , sa fille, étaient en rapport fréquent avec Byzance et ses hommes distingués. Conseillés par Boèce et Cassiodore dans toutes les affaires de civilisation et d'instruction publique, ils cultivaient eux-mêmes les sciences, ce qui ne laissa pas d'avoir une heureuse influence sur d'autres peuples germaniques.
Cet état prospère ne dura que jusqu'à l'époque
où Bélisairc et Naisès vinrent fondre sur Je royaume Oslro-Golh , ailaibli depuis la mort de Théodoric par des scissions inleslines. Les Lombards, peu disposés pour les sciences et les arts, inondèrent le pays, ce qui amena en môme temps pour lllalie la séparation complète de 1 Orient (pii lui était maintenant si supérieur en institutions et dans toutes les formes de la société. La Grèce devint de nouveau le j>oinl de mire pour l'Italie, que bientôt nous Ncrroris y chercher une seconde fois des lois, la littérature, les sciences, le goût et les l)eaux-arts.
Après les clTortsdu gouvernement ^oth, l'état intellectuel de l'Italie, ses hautes écoles, ses bibliothèques et ses autres établissements d'instruction , tombèrent si rapidement en décadence, que déjà au septième siècle il était rare de trouver un homme qui sût lire et écrire. Dans les écoles, peu nombreuses, Ton enseignait d'après la méthode d'Alexandrie, le Trivium et le Quadrivium, en se servantdesextrailsetdes compilations scientifiques dus aux soins de Marcianus Capclla, de Boècc, de Cassiodore et d Isidore d'Espagne.
Les ouvrages appartenant à l'antiquité disparurent, défendus et repoussés qu'ils étaient par le clergé. Le pape Grégoire M (mort 6o4), ne
se conlenlant pas de prohiber la lecture des auteurs classiques , punit sévèrement ceux qui avaient encore l'habitude de s'en occuper, en les accusant de paganisme et d'hérésie.
Faut-il s'étonner qu'en Italie ces ouvrages étaient jusqu'au onzième siècle tombés en oubli, qu'on ne s'en ser\it plus, et que dans les couvents, loin d'en faire des copies comme dans le nord, les moines ne connurent que des ouvrages de théologie et de liturgie?
En efïet, le clergé de l'Italie n'a pas tardé à faire un grand mal au peuple. A l'entrée des barbares dans le pays, ceux-ci trouvèrent l'église en possession presque exclusive de l'érudition savante et de l'instruction , ayant d'ailleurs une grande prépondérance dans la société et dans l'administration , ce qui les engagea à lui témoigner d'autant plus d'égards et de respect, qu'ils étaient eux-mêmes pour la plupart convertis au christianisme. Ils laissèrent par conséquent tous les soins pour l'état intellectuel du peuple entre ses mains. Le clergé, qui, depuis le cinquième siècle, s'était toujours plus emparé des affaires d'état et de gouvernement, ainsi que des intérêts matériels de son existence, avait par là singulièrement perdu de sa simplicité pure, douce et vraiment chrétienne. Oubliant
sa mission d'instruire et d'éclairer le peuple, il la faussa bientôt par l'arrogante ignorance, et même par la dépravation de ses mœurs.
Ne cherchons pas l'élan de la poésie dans cette époque de dissolution et de désolation.
L'on fit des vers durs en négligeant , sans s'en douter, la langue et la prosodie. L'on chanta la chasse et la manière de prendre les oiseaux, etc. Apollinaris Sidonius de la Gaule, Ausonius de Bordeaux, Venantius Fortunatus, lamblichus, Enodius et une foule de versificateurs chrétiens, appartiennent à cette époque.
L'éloquence, réfugiée du Forum et de l'école dans les églises chrétiennes, fut distinguée dans la bouche de quelques théologiens, dont nous ne citerons qu'Aur. Augustin, Ambroise et Pierre Chrysol... Mais déjà l'éloquence de la chaire, jadis si simple et si naïve, devint solennelle et parfois savante et prétentieuse, surtout depuis que le christianisme était devenu la religion de l'état et de la cour.
L'histoire, descendue de sa hauteur et de sa dignité, n'avait guères plus qu'Aurel. Victor Ammien Marcellin, Eutrope et Paul Orosius. En revanche , nous trouvons ici l'origine des Chroniques, rédigées dans les couvents sur les événements du monastère, de l'ordre, de l'église
et même sur les événements séculiers. Prosper d'Aquitaine (mort 4^3) en rédigea les premières, imitées depuis dans les monastères de l'Italie et des autres pays chrétiens.
Les études générales, philosophiques et philologiques , étaient insignifiantes, quoique la langue se vit menacée d'une ruine déplorable, dont souvent même les ouvrages des bons auteurs en prose portent des traces. Il n'y a que Donat et Priscien, qui travaillèrent avec effort aux règles et à la conservation du bon latin.
Mais dans cette époque nous ne voyons qu'un seul homme qui fait exception en tout ce qu'on peut reprocher à ces siècles, et qui se présente en effet comme si les temps classiques, avant de s'en aller pour toujours, l'avaient chargé de faire avec dignité leurs adieux aux temps barbares qui commencent et entrent en scène. Ce fut Boèce, issu d'une des premières familles de Rome, sénateur (mort 524), connu par ses bonnes traductions latines de Platon, d'Aristole, d'Euclide, etc., par ses ouvrages de mathématiques, de théologie et d'instruction, mais surtout par son livre sur les consolations de la philosophie dans les vicissitudes humaines. Placé très-haut dans l'amitié et dans la confiance de Théodoric, il dirigea avec Cassiodore toutes les
aflaires de civilisation et d'instruction publique. Mais à l'époque où ce roi était, par 1 âge, devenu moins pénétrant et même méfiant, il prêta l'oreille aux ennemis de Boèce, jaloux de sa position. Ajoutant foi à leurs intrigues et à leurs accusations, il le fit jeter dans un cachot et plus tard décapiter. C'est dans ses revers après une position si brillante, et fort de son innocence, que Boèce composa ses consolations de philosophie , distinguées par des sentiments vrais, nobles et profondément puisés dans un cœur élevé audessus des misères de son temps. Théodoric, convaincu plus tard de l'innocence de Boèce, ressentit de sa cruauté barbare des remords constants et amers pendant tout le reste de sa vie; il crut même voir l'esprit de son ancien ami. Cassiodore de Squillace (480-575), collègue de Boèce à la cour de Théodoric, y remplit aussi des fonctions importantes. Il jouit dans les affaires d'état d'une grande influence auprès du roi et d'Amalasunta sa fille. Plus tard il se retira dans la solitude d'un couvent , où il composa la plupart de ses ouvrages, qui témoignent d'une érudition variée, sans toutefois sauver leur auteur du reproche de manquer de connaissances solides, et de laisser de grandes lacunes. Son style, portant le cachet de son époque, était pré-
tentieux , maniéré, afTeclé et pourtant dur. Cassiodore est moins remarquable par son histoire de Téglise et son histoire des Golhs, que par son ouvrage sur l'enseignement des sciences divines, par lequel , précédant Saint Benoit de Nursie, il tacha de corriger et d'améliorer les monastères de l'occident, en indiquant aux moines des occupations scientifiques et agricoles à côté de leurs méditations et fonctions religieuses. Isidore d'Espagne est placé bien haut comme savant connaisseur de l'antiquité et comme auteur. Vegèce, Stobée.
Depuis l'empereur Dioclétien , les beaux-arts de l'antiquité offrent un déclin rapide à Ptome, ce qui se comprend facilement quand on observe que la foi et l'enthousiasme religieux pour les dieux du paganisme s'étaient depuis long-temps cff^acés dans les cœurs. Comme le germe des anciennes croyances religieuses était détruit , l'on avait en vain essayé de faire revivre, parle culte, des divinités étrangères, par exemple celui d'Isis et de Mythras. Les changements continuels et la faiblesse du gouvernement avaient d'ailleurs détruit le patriotisme romain qui existait encore. Dès lors les arts ne servirent guères plus que pour honorer des hommes sans mérite, ou pour soutenir le faste de la cour impériale
privée de goût cl devenue orientale. Tous les monuments et objets d'art n'offrent plus qu'un genre empoulé, accompagné de vague et de rudesse dans l'exécution. La barbarie avait aussi sous ce rapport commencé bien avant l'arrivée des barbares.
Dans l'architecture l'on avait, depuis Dioclétien et Constantin M., négligé les principes, les formes et les règles jadis en vigueur, pour les remplacer par la rudesse et un luxe insipide dans les décorations. Les proportions et la grâce avaient disparu. De temps en temps l'on vit encore du grandiose dans le plan et dans les idées générales, comme dernier reste du goût romain dans les arts. L'arc de triomphe de Constantin à Piome, dépouillé de ce qu'il a d'emprunté des temps de Trajan , suffit pour comprendre d'un seul coup d'œil l'état dégénéré de l'architecture et de la sculpture. Il augmenta encore lorsque la plupart des architectes allèrent se déplacer pour consacrer leurs soins à la nouvelle résidence sur le Bosphore (33o). L'arrivée des Golhs en Italie imprima à l'architecture un nouvel essor, qui négligea à la vérité la beauté et la grâce, mais donna aux nouvelles constructions à Rome, à Ravenne et à Vérone, un caractère simple, original et imposant. C'est ce qui fit oublier que les détails
étaient toujours grossiers comme avant l'arrivée des Golhs. Il est vrai que les autres peuples barbares, surtout les Vandales, loin désintéressera la conservation des monuments antiques, ont parfois exercé leur haine envers tout ce qui était romain et païen, mais en cela ils furent souvent encouragés et poussés par les moines chrétiens. Quand, par les Goths, le christianisme eut acquis plus de consistance en Italie, l'on sentit le besoin d'avoir un nouveau type pour ses églises. Quittant pour cela le modèle des temps anciens, et imitant l'ancienne basilique avec ses vestibules enrichis de colonnes , ses nefs , son chœur et ses portiques, la basilique nouvelle ou la grande église prit son origine, et à l'aide d'architectes venus de Byzance, elle se forma surtout d'après le modèle de la basilique de Sainte-Sophie.
Le genre fastueux, et ridiculement luxurieux de la sculpture et de la gravure, se changea en grossièreté et en rudesse incorrecte dans les statues, dans les bas-reliefs, dans les bustes et dans les médailles. Sur ces dernières, les têles sont très-rapprochées, afin de donner par-là plus de place aux corps et aux accessoires, regardées alors comme la chose principale. Déjà vers la fin du troisième siècle les bustes dans les médailles perdent leur relief; le dessin, devenu très-incorrect, ne le
cède qu'à la composition plate , pauvre , privée d'esprit, de sorte que les personnes les plus différentes ne sauraient être reconnues que «Vaprès la légende des médailles, ce qui est surtout le cas dans les médailles de Byzance. Tous les éléments de l'art se perdirent trcs-vile. Les travaux de sculpture ornant l'arc de triomphe de Constantin à Rome, et qui ne sont pas des bas-reliefs enle^és à l'arc de Trajan , frappent par leur lourde grossièreté sans dessin. Les sarcophages, parfois remarquables par leur exécution technique en porphyre, sont surchargés de figures presque en haut-relief, et très-maniérés dans leurs mouvements exagérés, tandis que les monuments chrétiens offrirent long-temps une disposition architectonique froide et monotone. Le monde chrétien se servit au commencement beaucoup moins de la gravure et préféra la peintuie. Mais l'habitude de faire et d'ériger des statues (honor statuum) se conserva encore long-temps aux cours de Rome et de Byzance, moins pour y exprimer le caractère et l'individualité d'une personne, que pour indiquer, par une foule d'accessoires , son rang et sa place dans la société. Pour ces hommes, le cérémoniel de la cour était devenu la chose la plus importante.
Une certaine habileté se manifesta en revanche dans la confection des vases de luxe en or et ornés de pierres fines gravées, genre fortement en vogue dans les derniers temps de l'empire romain. Les camées, taillées sous Constantin et ses successeurs, méritent aussi d'être distinguées.
La peinture, confiée parfois aux esclaves, commença déjà après Hadrien à décliner fortement, mais surlout sous Constantin. L'ancien luxe dans les arabesques et les décorations d'architecture, est remplacé par une simplicité qui était le résullat de l'indigence et du manque total de limaginalion. Ceci s'entend aussi des peintures chrétiennes dans les catacombes et dans toute la Piome souterraine, comme des miniatures dans quelques manuscrits païens et chrétiens de cette époque. Toutefois, la partie pratique de la peinture conserva encore ses principes et ses formes, quand la barbarie alla déjà en augmentant, parce que les peintres ne pensèrent plus de faire des études d'après nature, oubliant même les bonnes traditions techniques.
Il est étonnant que, d'après tout cela, des figures, servant de types et assez bonnes, aient pu se former pour les personnages éminents du culte chrétien , dont les visages, quoique faits avec
rudesse, portaient pourtant un caractère idéal qui s'observe aussi dans le costume grec et dans la draperie antique à larges plis', qui se conserva jusqu'à une époque postérieure où l'art du moyen âge vint modifier et changer Tart antique.
La mosaïque est un genre de peinture qui , depuis Constantin M., a été fréquemment employé dans les églises et dans les palais des rois. Théodoric s'en servit même pour ses grandes constructions à Rome, à Kavenne et à Vérone.
Une foule de circonstances ont amené la décadence et la chute de l'art en Italie. Depuis Alexandre-Sévère il n'avait fait que dégénérer à Rome, ville qui, sans élan d âme, noyée dans les jouissances grossières, le matérialisme et le vice, perdit tous les jours davantage l'essor d'esprit et l'inspiration indispensable aux arts. Vingt ans plus tard, la politique de Constantin, qui éleva Byzance au rang de la résidence de l'empire romain , entraînant avec lui une foule d'objets d'art et d'artistes qui, s'ils étaient restés à Rome, auraient pu y retarder la barbarie dans les arts.
La tendance du jeune christianisme et de son église dut nécessairement s'opposer à l'art antique, basé sur des principes bien différents et même destructeurs pour la nouvelle foi.
Tout ceci était plus que suffisant pour faire périr l'art antique en Italie et en Grèce, dans ces deux pays devenus barbares, quand le cinquième siècle y amena les peuples germaniques.
L'histoire leur rend justice que, malgré la haine et l'esprit de vengeance qui les animèrent contre tout ce qui était romain , malgré les esclaves qui les poussèrent à la rage, malgré la puissante influence des moines chrétiens, ils ont peu délruit avec intention, mais que bien plus de monuments antiques ont péri par suite de leurs marches ci expéditions, leurs sièges, assauts et conquêtes, et à Rome même par la misère affreuse, causée dans le sixième et le septième siècle par la guerre, la famine et la peste. Du temps de l'Exarchat, les empereurs de Byzance regardaient les monuments de Piome, ces monuments païens, comme des mines utiles à exploiter dans Icui' pénurie, d'autant plus qu'ils prévoyaient qu'ils n'en disposeraient plus long-temps. Constance II lit (en 663) ôter la magnifique toiture en bronze du Panthéon , que les Goths et les Vandales avaient épargnée. Les courts moments de prospérité furent encore plus pernicieux pour les monuments de Ptome que tous les malheurs antérieurs. L'on s'y mit à bâtir des maisons, des églises, des palais et des monastères, en se servant
pour ces constiuclions des matériaux que la démolilion des édifices païens fournissait si commodément , si vite et à si bon marché. De même qu'on vit pendant des siècles les Romains brûler les statues et les bas-reliefs de marbre blanc pour en retirer de la chaux, Michel-Ange même fit abattre une partie du Colossée, et s'en servit sous un Médicis, sous Léon X, pour ses grandes constructions au Capitolc et dans différentes parties de la ville.
Il est évident que l'art ancien a péri dans l'ancien monde, comme le génie et la civilisation de ses habitants en général ; il n'a succombé qu'au marasme et à la mort qu'il portait déjà en lui-même , et que des circonstances extérieures n'ont fait que hâter de quelques instants. Nous le voyons dans Tacite ; il s'y trouvait déjà le commencement d'une longue agonie bien avant Septime-Sévère, Constantin M., le christianisme et les barbares.