‹ Les barbaresChapitre 23 sur 38 · LEUR SCEAU · texte numérisé non relu

LEUR SCEAU

Ils disent avec assurance :

« Qui peut se comparer à nous ?

La France elle-même, la France A peine nous vient aux genoux .

« Géants à la fîère stature Qu'entoure un monde d'avortons.

Nous seuls possédons la « Kulture», Que nous léguèrent les Teutons.

« De ce glorieux héritage Nous pourrions, égoïslement, Jf»uir en paix et sans partage, Allemand avec Allemand ;

« Mais notre mission divine, C'est de répandre la clarté Qui seuls encornous illumine Sur l'univers réconforté,

« C'est de courir sus aux ignares.

Et, quand nous les aurons battus.

De leur inculquer, trésors rares.

Notre science et nos vertus.

« A nous lorce et pouvoir ! Nous sommes Ceux en qui le ciel s'est complu, La race unique des surhommes, Le peuple roi, le i)eupl»' ('-lu.

« Dans sa prescience profonde Veillant sur nous dès le berceau, Pour vaincre et régenter le monde Dieu nous a marqués de son sceau. »

— Ah ! du cuistre jusqu'au monarque.

Sur leurs fronts déséquilibrés Est-il besoin d'aucune marque Pour voir que tous ils sont timbrés ?

LA BONNE AVENTUIIE

Ils ont assouvi leur haine, Les foyers sont dévastés ; Dans la ville belge, à peine Cent Belges sont-ils restés.

Du Kaiser la solJatesqu»^ Dans cii (Jeuil prend ses ébats.

Et sème la fleur tudesque, La « Kuitur », sur les gravats.

Trois soudards, dans une rue, Titubent, de boisson pris. Devant eux est apparue Une femme aux cheveux gris

Qu'un jeune enfant accompagne Muette, le front baissé, Furtivement elle gagne Son toit qui pend, fracassé.

« Eh ! ne fais donc pas la fière, Lui crie un des trois. Morbleu !

Quelle tête de sorcière !...

Une idée... Ecoute un peu ;

« Dis-nous la bonne aventure :

Tu dois savoir, j'en suis siir, — Ça se voil à ta figure — Passé, présent et futur. »

La pauvre vieille grand'mère Les regarde avec stupeur Et se tait ; mais la colère L'emporte enfin sur la peur.

« Oui, je la sais, votre histoire.

Et d'abord, votre passé, Je le lis dans mon grimoire.

En lettres de sans: tracé.

« Je vous vois, devant les ûammes D'un village, triomphants, Poursuivre de faibles femmes Et massacrer des enfants. . .

— « Parlait ! » dit le miséiable Qui ne peut i)lus se tenir ; Et tous de rire. « Admirable ! Et maintenant, l'avenir. »

— L'avenir ? Elle s'arrête, Hésite, l'air soucieux ; Mais soudain, levant la tête, Un éclair de liaine aux yeux :

« Vous le voulez ? A votre aise Sachez donc qu'avant un mois Dans une embuscade anglaise Vous serez pris tous les trois,

(( Devant un conseil de guerre Interrogés, confondus...

— Et l'on pend en Angleterre ! - Vous serez tous trois pendus ! »

Ah ! c'en est fini de rire, Ce mot glace les bandits ; Sans même oser la maudire, Ils s'éloignent, interdits .

Et l'enfant, que tient la vieille D'une main tremblant d'émoi, La tire, puis à l'oreille :

« Comment savais-tu, dis-moi..

Alors la vieille, tragique.

Lui répond en sanglotant :

« Petit, dans noire Belgique, Tous, ils en ont lait autant ! »

Depuis que, sous la Prusse unie.

Tu subis son joug re clouté, Qu'ont fait tes fils, ô Germanie, De leur ancienne probité ?

Leur sol n'est plus qu'une officine Où la fraude règne partout ; Leur beurre est de la margarine, Dans leur huile entre un peu de tout ;

Leur miel u a pas connu l'abeille, Nulle poule ne pond leurs œufs, Leur vin ne vient [tas de la treille Ni des vaches leur lait crayeux ;

Leur Heur de farine est en plâtre, Leur sucre, leurs bonbons, id., id..

Leur ivoire en pâte jaunâtre, Leur écaille en celluloïd.

Quoi (lu'on louche, môme mécompte:

Leurs vitraux sont en papier i>ciut, Leur marbre en stuc, leur bronze en foute. Et leur bois de rose en sapin ;

Leurs pcrh's liiu's sont en \en"e, Leur cuir d'art on simple carton.

Leur argent en fer-blanc vulgaire, Leui- or eu vulgaire laiton.

De la camelote allemande Lorsque l'on fait ainsi le tour, L'esprit efiaré se demande En quoi peut être leur « Kultur » .

« KALES »

Les Prussiens ont inscrit le nom de Kales sur la gare d'Ostende pom Caire croire aux soldats amenés du fond de l'Aileinagne (ju'ils arrivent à Calais.

(i. l\)ui- UioiMiilicr de l'Anglolerrc

Il nie laul Calais à tout i)rix,

A «lit Guillaurnr, auloiitaifr ;

Sous liiiil joiii-s, je vt'ux (ju'il soit jn'is. »

— lOI —

A peine l'ordre de sa bouche Sort-il, qu'en un suprême effort Du Kaiser la horde farouche Se rue, ardente, vers le port.

« Vorwœris ! Voiwœrts ! » Le canon tonne, Les balles se croisent dans l'air ; Sous le ciel bas et monotone Les sabres jettent leur éclair.

Calais, cependant, est tranquille ; Les alliés, de toutes parts, De leurs poitrines à la ville Font d'inexpugnables remparts.

Vingt fois la lutte recommence, Vingt fois des Huns les flots pressés, Véritable mer en démence, Par les nôtres sont repoussés .

— loa —

« Contre ce mur d'airain que taire ? » Songe le Kaiser, atterré...

Soudain son front sombre s'éclaire, Le ciel l'a lui-même inspiré.

Jadis, lorsque, en rase campagne Prié de prouver sou pouvoir, Mahomet somma la montagne Jusqu'à ses pieds de se mouvoir.

La voyant à sa voix rebelle, Il dit simplement, d'un ton doux:

« Mes amis, nous irons vers elle, Puisqu'elle ne vient pas vers nous. »

Guillaume, sans doute, à sa place, L'eût avec quelques régiments — Voire seul, [tav un coup duudace Arrachée à ses fondements ;

— io3 —

Car, plus fort que le grand prophète Par le Dieu germain adopté, S'indignant que le monde admette Un obstacle à sa volonté,

Pour [sauver la gloire allemande, Malgré Belges, Français, Anglais, Il vient jusqu'en gare d'Ostende D'un mot de transporter Calais !

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