SCÈNE I
Dimanche 8 mai , 8 heures du soir.
Le cabaret de Sanchez , au coin de la rue de la Mor-i tellerie , vis-à-vis Saint-Gervais , à l'enseigne du Grand Saint Laurent,
La scène est dans î'arrière-bou'âque.
Sanchez est occupe' à allumer une lampe accrochée à la muraille. An milieu de la chambre une table et quelques chaises.
Entre la Chapelle-Marteau.
SANCHEZ , son bonnet à la main.
Salut, monsieur Marteau.
MARTEAU
Bonsoir, vieil ours blanc; dépêche-toi de fermer ta boutique.
SANCHEZ
Mais, monsieur Marteau , ces messieurs ne
sont pas près d'arriver. M. le procureur Bussy est passé tantôt et m'a dit que ce serait pour huit heures.
MARTEAU
Eh bien ! il est huit heures.
SA>'CHEZ
Pardon , monsieur Marteau , voyez donc , il fait encore jour,
MARTE Ar.
N'importe , ferme ta bouticpie , te dis-je.
SA>'CHEZ
Mais , monsieur Marteau , j'ai là trois lansquenets qui boiront bien encore chacun leur cruchon de vin • on ne peut pourtant pas mettre ses pratiques à la porte.
Eh bien ! morbleu ! verse-moi donc au moins un petit coup. Ne vois-tupas que j'ai le gosier sec comme un four ?
Il s' assied devant la table.
sA>"CHEz , ouvrant son buffet.
Oh! quant à cela, très volontiers. (// remplit un grand gobelet. ) C>>t du petit Chvprc.
LES BARRICADES. i23
MARTE ATJ.
Pas mauvais. — Ils n'ont pas d'uniformes , tes lansquenets ?
SANCHEZ
Tudieu ! je le crois bien, c'est de la contrebande arrivée de Nancy.
MARTE Ar.
Ah! ah!
SANCHEZ
Bons enfans, ma foi. Ils m'ont chanté une belle chanson composée par un père de Jésus de leur pays ; ça vaut de l'or.
MARTEAr, après avoir bu un second verre de vin.
As-tu fait ta ronde ce matin ?
SANCHEZ
Oui , monsieur Marteau, j'ai vu nos gens de la rue Saint-Antoine et de la Grève.
MARTEAr.
Eh bien ! qu'est-ce qu'on dit ?
SANCHEZ
Il y en a qui se plaignent que ça n'avance pas. Ils prétendent qu'on n'y va pas de franc jeu.
BIARTEAIJ,
Ils ne sont pas trop bêtes. — Où est ton registre ?
SAWCHEZ.
Le voilà , monsieur Marteau.
MARTEAU , parcourant le registre.
Peste ! tu n'as reçu que vingt pistoles. cette semaine ?
SANCHEZ
Que voulez-vous , monsieur Fambassadeur tient les cordons serrés.
MARTEAU
Oh ! je m'en doutais bien : généreux quand on n'en a que faire.... — Mais, vieux bélitre, pourquoi donner trente carolus à ces deux petits marchands de chapelets de la place Maubert? tu sais bien qu'on les paie ailleurs. — Qu'est-ce que ce Boutard, marchand tanneur? tu es donc fou d'user ainsi notre poudre aux moineaux? et rien aux garçons du port, rien aux forains des Prés. — Maudite bête, si tu ne fais pas mieux notre affaire , on te retirera ta commission. — Voyons, que te reste-t-il maintenant ?
LES BARRICADES. laS
SANCHEZ
Oh ! presque rien : sept ou huit méchans doublons rognés.
MARTEAU
Donne-les-moi.
SANCHEZ
Comment , monsieur Marteau?
MARTEAU
Donne-les-moi , te dis-je ; j'en ai besoin.
SANCHEZ
Il faut donc vous enregistrer.
MARTEAU
Eh ! non, vieux buson, tu me les prêtes. Ce n'est même pas tout : rappelle-toi que demain il m'en faut encore une douzaine.
SAKCHEZ.
Soit; on vous les aura. Monsieur Marteau va sans doute faire encore un petit tour à Soissons?
MARTEAU
Plus loin , mon garçon.
SAKCHEZ.
A Nancy, peut-être?
Si je prends une fois ma course , ce n'est pas en France que je m'arrêterai.
SAWCHEZ.
Peste ! est-ce qu'il ne ferait pas bon à rester ici?
MARTEAU
Pas trop.
SANCHEZ
Ces chiens de huguenots vont donc nous faire la loi ?
MARTEAU
Il s'agit bien des huguenots !
SAA'CHEZ.
Et de quoi s'agit-il , monsieur Marteau ?
MARTEAU
Il s'agit d'être pendu.
SA^•CHEZ
Ouais ! j'ai bien envie de vous suivre.
MARTEAU
Eh bien ! fais tes paquets. Il n'y a pas loin d'ici aux Pays-Bas.
SANCHEZ
Mais si, pour éviter la corde, j'allais mt>
faire rôtir ? Vous vous rappelez bien mon affaire avec la sainte inquisition pour cette petite juive?...
MARTEAU
Fais ce que tu voudras , que m'importe !
SAKCHEZ.
Et puis , c'est que je vas me marier.
MARTEAU
Vieux fou , est-ce qu'on se marie de ce temps-ci .
SANCHEZ
Vous voulez donc qu'on se passe de femme ?
MARTEAU
Eh ! non , fais comme moi , je ne suis pas marié.
SANCHEZ
Dame , c'est qu'à mon âge ce n'est plus si facile. — Et depuis ma petite juive , j'ai toujours peur...
MARTEAU
Allons, tais-toi, voici venir Compan j ferme ta boutique et va te coucher , nous n'avons plus que faire de toi.
COMPAN - entrant avec vrécaution.
Ah! ah! maître Marteau est à son poste.
MARTEAU
Oui; bonsoir, Compan. Où sont les autres?
COMPAK.
J'ai laissé Hottman et Roland sous le porche de Saint-Gervais : peuvent-ils venir ?
MARTEAU
Eh ! sans doute , vous voyez bien qu'il n'y a
personne.
Compan sort; Marteau élevant la voix.
Holà ! Sanchez , donne-moi tes clés , nous fermerons la boutique.
SANCHEZ
Les voici , monsieur Marteau. Si vous quittez la ville, vous me le direz, n'est-ce pas?
MARTEAU
En attendant , va te coucher.
Entrent Hottman^ Compan , Roland.
ROLAND
Salut , maitre Marteau-, est-ce que Bussy n est pas encore arrivé ?
MARTEAU
Non.
ROLAND
C'est pourtant lui qui nous a donné le rendez-vous. Que veut-il nous dire?
MARTE ATJ.
Sans doute quelque nouvelle promesse de son Guisard. Morbleu ! je commence à en être las.
HOTTMAN.
Depuis le temps que nous l'attendons !...
MARTEAU
Métier de dupes que de s'en fier à ces grands messieurs. Asseyez-vous donc , mes amis. — Rien de nouveau , ce soir?
ROLAND
Rien de bon 5 nous avons peut-être rencontré six patrouilles depuis le Marché-Neuf jusqu'ici. A tout moment il fallait nous séparer.
MARTEAU
Les coquins sont sur leurs gardes.
COMPAN.
On parle de visites dans nos maisons , pour en faire déloger tout ce qui nous est venu de Soissons et de Nancy.
MARTEAU
Allons , s'ils y vont ce train-là , nous n'en avons pas pour longtemps.
HOTTMAN.
Plus de fêtes , plus de débauches au Lou-
i3o LES BARRICADES.
vre , plus de processions . ce n'est pas bon signe 5 il se trame quelque chose.
MARTEAU
Et le voyage du d'Epernon , morbleu ! —
Qui sait où il est allé ? — Ne frappe-t-on pas ?.
c'est Bussy peut-être.
Entre Cruce\
COMPAQ.
Non , c'est le père Crucé.
MARTEAU
Bonsoir , voisin.
CRUCÉ
Salut , les amis , salut. Eh bien ! êtes-vous^ aussi avancés que moi , par ici ? où en est votre artillerie ? morbleu ! chez moi , il n'y a plus qu'à allumer les mèches. Voilà deux heures que je suis à frotter ma grande arquebuse, elle était rouillée comme chaîne à puits j et c'est tout simple , il y a si longtemps qu'elle se repose !
MARTEAU
Et que diable en voulez-vous faire ?
CRUCÉ
Ce que j'en veux faire ? par saint Georges ,
LES BARRICADES. i3i
mon patron , est-il permis de demander à un vieux catholique comme moi ce qu'il veut faire de son arquebuse ? vous croyez donc que tous les huguenots et tous les politiques sont morts cette nuit de mort subite ?
MARTEAU
Ma foi , père Crucé , je vous conseille de chercher un autre gibier, car j'aurais peur pour le chasseiu".
CRTICÉ.
Jour de Dieu! vous avez le courage bien bas , camarade ; est-ce que vous ne sauriez pas la nouvelle ?
MARTEAU
Quelle nouvelle?
CRUCÉ
Le duc est parti de Soissons.
MARTEAU
Eh bien ! après ?
CRUCÉ
Comment , après ? il vient ici.
MARTEAU
C'est ce qu il faudra voir.
i32 LES BARRICADES.
CRUCÉ
Parbleu , oui , vous le verrez. •
MARTEAU
Et de qui la tenez-vous , cette belle nouvelle ?
CRUCÉ
De Bussy.
MARTEAU
Peste ! il doit la savoir, voilà un an qu'il me la répète tous les matins.
CRUCÉ
C'est l'arche vêque de Lyon qui en a donné avis à la duchesse.
MARTEAU
Vraiment ! eh bien ! on m'a donné avis , à moi , que monsieur de Bellièvre est parti du Louvre , depuis trois jours , pour défendre à notre cher duc de sortir de Soissons.
CRUCÉ
Le duc se sera moqué de lui.
MARTEAU
Oui dà ! vous connaissez bien le pèlerin.
CRUCÉ
V<>ntrebler. ! vous ne voulez rien croire !
LES BARRICADES. i33
LiDcestre a raison de dire que la foi vous manque , maître Marteau.
MARTEAU
Par la Sainte-Croix ! je suis meilleur catholique que vous et luij je tiens à notre sainte Eglise comme à ma peau , mais je ne me crois pas obligé de prendre pour argent comptant les sornettes de votre ami Bussj.
CRUCÉ
Jesus-maria ! ce ne sont pas des sornettes • Brigard lui-même a apporté la dépêche.
MARTEAU
Ce pauvre Brigard ! En eflfet , sa femme m'a dit que la duchesse l'avait expédié.... Il est bien bon , ma foi , de faire ainsi le métier de postillon.
CRUCÉ , élevant la voix.
Dieu me damne! vous parlez comme un politique , monsieur Marteau.
MARTEAU
Dites donc comme un huguenot . qu'est-ce que cela vous coûte ?
CRUCE
Si vous êtes politique , dites-le , morbleu !
i34 LES BARRICADES.
on vous fera votre compte comme aux autres.
Ah ça ! ne m'échaufFez pas la bile.
CRrcÉ.
Pourquoi pas ? vous avez besoin qu'on vous réveille.
MARTEAU
Par tous les diables ! êtes-vous fou , père Crucé ?....
COMPAN.
Allons , la paix ! mes amis , la paix.
Entrent Bussy et Nicolas Poulain.
CRrcÉ , à Bussy.
Venez donc , camarade ; voilà votre ami Marteau qui me traite de fou , parce que je lui dis que monsieur le duc a quitté Soissons , et quïl s'envient à Paris.
BUSSX.
Laissez-le dire , père Crucé 5 il faudra bien qu'il en croie ses yeux.
MARTEAU
Soit : je crois un peu ce qu'on me fait voir, mais pas du tout ce qu'on me dit.
LES BARRICADES. i35
Bussy.
Je m'imagine pourtant que Brigard et l'aidede-camp qui vient d'arriver avec lui de Soissous commenceront k vous persuader : dans cinq minutes ils seront ici.
MARTE Ar.
Tant mieux 5 mais après tout , quand il viendrait 1 votre duc , serait-ce donc pour nous le Messie ? en serions-nous bien avancés ?
BUSSY
Et que diable ! vous faudrait-il de plus ?
MARTEAU
Ce qu'il me faudrait , quelques milliers de bons soldats armés jusqu'aux dents, pour tenir tête à ces quatre mille satans en habits rouges qui encombrent le faubourg Saint-Denis ; ensuite , quelques fauconnaux de moins à la Bastille ; et , au Louvre , des Lallebardiers qui eussent les yeux moins ouverts et les hallebardes moins longues.
BrSSY.
Tu-Dieu ! vous voilà bien en peine : trois ou quatre mille de ces manans de Suisses , qu'on paie à vingt deniers par jour 5 huit ou neuf
i36 LES BARRICADES.
cents hallebardiers par là-dessus ; plus , les trois cents archers écossais, les trois cents chevaux de Grillon , et les quarante-cinq coupe-jarrets du d'Epernon , ne voilà-t-il pas , je vous le demande , une armée bien formidable ?
MARTEAU
Ma foi ! j'en connais de moins nombreuses.
BrSSY.
Si je sais compter , ils ne sont pas six miUe en tout.
Soit !
CRUCÉ , frappant la table de son poing. Eh bien ! morbleu ! monsieur le duc en vaut déjà dix-mille à lui tout seul.
MARTEAU
Pourquoi pas cent mille , père Crucé ?
BUSST.
Ne le comptons ni pour un, ni pour mille j vous n'en conviendrez pas moins que nous sommes vingt contre un. D'abord , à Saint- Ouen , à Lagny, au Bourget, n'avons-nous pas trois compagnies de cavaliers arrivés cette se-
LES BARRICADES. iS;
maine de Soissons j plus , le duc d'Aumale , caché à la Villette avec trois cents lansquenets? ici dans la ville , quatre ou cinq cents gentilshommes lorrains et espagnols , que nous logeons en cachette chacun chez nous ; la garde bourgeoise, qui , dans tous les quartiers , nous est assurée j les écoliers de la Sorbonne et de l'Université , les mariniers du port , les clercs du Palais , nos femmes elles-mêmes , grâces aux payés que nous gardons entassés dans nos greniers j enfin les sermons , et , au besoin , les bras de tous nos prêtres. Eh bien! n'est-ce pas assez? de quoi , diable , voulez-vous que nous ayons peur?
MARTEAU
Un instant, confrère ; vous oubliez ce damné de d'Epernon , qui nous prépare quelque tour de son métier. Nous le croyons en Normandie, et pas du tout , il court la Flandre pour ramasser les garnisons, et
BUSST , V interrompant .
Chansons, chansons, mes amis. D'Epernon , je viens de l'apprendre à Tinstant même, est bel et bien en Normandie , ne songeant guère à nous jouer des tours. Le cher mignon a
i3S LES BARRICADES.
échoué devant le Hâvre-de-Grâce. Il a eu beau
se donner pour gouverneur de la province au nom du Roi , on lui a fermé les portes au nez ; et maintenant il est à Rouen , où les nôtres vont lui donner quelque nouvel os à ronger. Ainsi ne me parlez plus du d'Epernon ni de toutes ces chimères...
MARTE Air.
Pas si vite, maître Bussy, pas tant de légèreté , s'il vous plaît ; je vous abandonne le d'Epernon 5 mais morbleu ! voici qui est plus sérieux. Expliquez-nous . de grâce , comment il se fait que depuis un an nous ne formions pas un projet, que nos coquins du Louvre n'en soient avertis en même temps que nous. Savezvous que nous en sommes pour le moins à notre dixième embuscade manquée , à commencer par notre grande déconfiture de l'an passé avec monsieur de Mayenne , et à finir par votre échaufFourée d" avant-hier à la porte Saint-Antoine j car vous avez beau faire le mystérieux, on connaît vos exploits, confrère.
BUSSY
Mais vous savez bien , mon cher...
LES BARRICADES. i3g
Ce que je sais , c'est qu'il y a de l'écho parmi nous , et que le diable a mis à nos trousses quelqu'un de ses démons , à langue de pie , pour nous leurrer et nous vendre à beaux deniers. Mille tonnerres ! tant que nous ne serons pas délivrés de cette lèpre , vous m'amèneriez cinquante ducs et autant de duchesses , avec tous les fantassins du roi Philippe , que je n'en dirais pas moins •• Marteau , gare à ton cou.
BUSST.
Et vous n'auriez pas tort , confrère ; mais à force de chercher , on trouve : le plus fin renard rencontre plus fin que lui. Ou je ne m'appelle plus Bussy , mes amis , ou notre infâme traître est dépisté.
MARTEAU , ROLAND , COMPAN.
En vérité !
Bussr.
Demandez à Poulain : c'est lui qui a le premier éventé le terrier,
MARTEAU
Son nom ?
i4o LES BARRICADES.
BUSSY
Son nom ? parbleu ! c'est Comte , réchevin, le gardien de la porte Saint-Martin.
ROLAKD.
Eh bien ! j'en avais quelque idée.
Moi aussi , Tête-Dieu : l'œil toujours à terre, la voix mielleuse , le poil roux , c'est un vrai portrait de Judas.
C0MPA>'.
On m'a dit qu'il avait été huguenot.
CRUCÉ
En effet , je ne le vois qu'au sermon et jamais à la messe.
BUSSY
Pour nous , ce qui nous a donné l'éveil , c'est que depuis huit jour>s que je le tourmente pour avoir ses clefs , il ne fait que me balbutier quelque méchant prétexte j mais ce manège doit finir , et demain , sans plus tarder , mon homme sera démasqué.
CRUCÉ
Demain ! bon. C'est lui qui ouvrira la danse 5
pendu par les pieds , morbleu , comme feu Mathieu Denisart, il y a seize ans. Je m'en charge , moi.
BussT , à Marteau.
Eh bien! confrère, vous voilà tranquille, plus d'ivraie dans notre bon grain. Tandis qu'au Louvre tout reste en même état ; Villequier , la Guiche et tant d'autres , sont toujours là pour nous servir.
MARTEAU
Allons , allons , voilà qui raccommode les affaires.
CRrcÉ.
Ah ! quel plaisir de se ruer à cœur-joie sur toute cette race d'enfer !
MARTEAU , à Bussy.
Mais êtes-vous sûr au moins que monsieur le duc arrive ?
BUSSY
Écoutez , j'entends frapper : trois coups. Ce
sont eux : je vais ouvrir.
// sort, ROLAND , à Poulain.
Ainsi donc notre ami Comte....
CRUCÉ
La maudite vipère ! Faut-il que je sois sou
i42 LES BARRICADES.
cousin ! Mais quand il serait mon grand-père , Jésus-Maria ! s'il a le malheur de me montrer sa face , je vous Tassomme de ma main.
MARTEAU
Je me charge de vous aider , camarade. Ce sera de bon cœur , car je me sens tout à l'aise de savoir le gaillard découvert. Morbleu ! que Bussy a fait un bon coup.
BUSSY, à demi voix ; il est encore dans le cabaret.
Par ici , suivez-moi.
Entrent Bussy , Saint-Paul , Brigard. Bussy a Saint' Paul.
Pardon de tout ce mystère , capitaine ; mais il y a dans notre ville tant d'yeux ouverts , même à cette heure , que nous tâchons au moins de ne pas éveiller ceux qui dorment.
Saint-Paul lui répond par un geste et reste au fond de la salle debout avec Bussy , qui lui parle à voix basse. Brigard s'ai>ance auprès de la table , et donne la main à ses amis , particulièrement h Roland et a Poulain.
ROLAKD.
Enfin le voilà donc , ce petit Brigardin. Vous arrivez à une beUe heure , camarade.
BRIGARD
Dame ! ce n'est pas faute d'avoir éventré
LES BARRICADES. i43
nos chevaux , mais les portes étaient déjà fermées.
POULAIN
Et les nouvelles sont-elles bonnes au moins?
BRIGARD
Admirables.
MARTEAU
Quel est, s'il vous plaît, ce grand diable à moustaches blondes ?
BRIGARD
Le capitaine Saint-Paul.
MARTEAU
Comment , ce petit Saint-Paul de Nancy ? a-t-il grandi ! quel compère !
BRIGARD
Tel que vous le voyez , il est le bras droit de monsieur le duc. C'est lui qui va vous conter nos afTaires.
MARTEAU
Allons , soit , qu'il se dépêche.
BussY , S* approchant.
L'heure s'avance , nous sommes à vos ordres , monsieur Saint-Paul. Asseyons-nous , mes amis , et écoutons.
i44 LES BARRICADES.
sxisT-vxzïj , lepanf son chapeau.
Messieurs, j'ai bien l'honneur..,. Ah! ventrebleu ! maitre Bussy , aidez-moi donc , vous nous conterez tout cela bien mieux que moi.
BrSST.
Non , parlez , capitaine , parlez ; il n'y a pas besoin de phrases.
SAINT-PArL.
Allons , j'aurai bientôt dit. I-e duc vous fait savoir , messieurs , qu'il compte entrer demain en votre ville au coup de midi environ. Voilà qui est convenu , n'est-ce pas ? il couche ce soir au Bourget j j'ai moi-même fait mettre tantôt les draps à son lit : ainsi voilà qui est encore convenu. Une fois à Paris, il vous exposera mieux que moi ses projets , car il a des projets , jen réponds. Il ne faut pas croire , voyez-vous , que monseigneur soit un freluquet , et qu'il s'en vienne ici pour rester les bras croisés et pour faire la courbette dans la galerie du Louvre. Laissez-le venir , et vous verrez un beau tapage ; foi de Lorrain , je vous le promets. Ah! çà, n'oublions rien : demain au coup de midi , il entrera , et il faut
que vous sachiez qu'il laissera son escorte à la Villette , et fera son entrée presque seul j or, il vous prie de préparer vos armes en cas de besoin • vous comprenez-bien , n'est-ce pas ? Ensuite , si vous pouviez lui tapisser son passage d'une bonne bordure de bourgeois . vous lui feriez plaisir. Il voudrait que ce fût comme une espèce de fête , vous comprenez bien ? Je suis sûr qu'il vous suffirait de votre crédit pour lui former un cortège long de deux lieues; mais comme un peu d'aide ne nuit jamais , voici cinq mille écus en or qui pourront servir à persuader les plus récalcitrans.
MARTEAU
Excellente idée , voilà qui est fort bien de la part de monseigneur.
BussY , à Saint-Paul.
C'est à monsieur , ( montrant Marteau ) qu'il faut donner cet argent, capitaine, il est notre caissier. {Bas à Marteau.) Eh bien! confrèi'e, avais-je raison?
MARTEAU , bas à Bussy.
Certainement, voilà qui me semble très loyal.
1 jG LES BARRICADES.
SAI>T-PAUL
Ce que vous aurez de reste pourra servir a vous procurer des armes.
BrSST.
Poulain , c'est vous que cela regarde. — En sa qualité de prévôt, il peut faire ces sortes d'achats sans éveiller le soupçon.
SAI>"T-PArL.
Eh ! bien vous n'aurez qu'à les faire porter à rhôtel de Guise , ]'y serai demain tout le jour pour les recevoir. Ah! çà , n'oublions rien : vous avez bien eu soin , n'est-ce pas , <le faire provision de ces gros tonneaux pleins de terre et de fumier, et de ces grosses chaînes propres à barricader les rues ? car , voyez-vous , on n"a pas abandonné le plan de Tannée passée ; mais là-dessus je m'en rapporte à vous. Ma foi, messieurs , me voilà au bout de mon rouleau 5 voyons que je cherche. .. Non , c'est tout. Il ne me reste plus qu'à vous donner , de la part de monseigneur , sa parole de duc , qu'il a envie , autant que vous , de mettre à la porte tous ces maudits porcs d'hérétiques , et qu'il ne sera pas le dernier à tirer la dague et à leur en larder les épaules.
Tors.
Vive Dieu ! et monseigneur de Guise !
cRrcÉ.
Jésus-Maria! voilà de belles jouruées de la Sainte-Union qui vont commencer î j'en
étais sur.
BUSSY , à Marteau.
Ainsi, plus de rancune contre monseigneur !
MARTE Ar.
S'il était là, je lui sauterais au cou. Eh! mais, morbleu! allons-nous gagner nos lits sans avoir vidé un verre à sa santé ? Voyons si le père Sanchez n a pas par-là quelque fond de bouteille , seulement pour que nous ne trinquions pas avec des gobelets vides.
Il ouvre le buffet.
BCSSY.
Parbleu! il a raison : quand vous parlez de cette sorte , je suis docile , confrère. ( Marteau verse h vin; Bussy prend son gobelet, se lève, et dit.) A la santé de monseigneur
de
CRUCÉ , l'interrompant.
Un instant , les hommes ne passent pas les
i48 LES BARRICADES,
premiers. Moi , je bois d'abord à notre sainte Eglise catholique , à l'extermination de ses ennemis, et au triomphe de notre Sainte- Union,
TOUS
Amen.
Us trinquent, font le signe de la croix, et avalent leur verre de vin.
MARTEAU
Maintenant à monseigneur Henri de Guise , digne fils de son père , comme lui pilier de l'Eglise , franc ligueur et franc gentilhomme.
TOUS
Amen.
Us trinquent et boivent.
BUSSY
A la santé du capitaine Saint-Paul.
TOUS
Amen.
Us trinquent et boivent.
MARTEAU
Or çà, mes amis , décampons maintenant.
HOTTMAN.
Et en diligence, s'il vous plaît,- la porte Saint-Honoré est à plus de deux pas d'ici. Chacun décroche son chapeau et s'enveloppe de son manteau de serge.
LES BARRICADES. i49
cRicÉ, coMPAK, et pocLAiK, à SaÎTit-Paul Adieu, capitaine.
BUSST.
N'oubliez pas... demain, dans le faubourg Saint-Denis, à midi. {Ils sortent.) Surtout point de bruit , messieurs, vous savez que tout le monde dort.
MARTEAr.
Adieu, Bussy; a demain, au Palais. {A Saint-Paul, en lui offrant la main.) Capitaine, permettez-vous?.... {A Roland, Brigard et Hottman. ) Vous venez de mon côté , vous autres ; Quant à vous , monsieur Saint-Paul...
BUSSY
Le capitaine sen vient coucher chez moi.
MARTEAU
Adieu donc , capitaine.
ROLAND, BRIGARD, Ct HOTTMAN.
Allons , partons 5 adieu, Bussy.
BUSST.
Bonne nuit et bon espoir.
Us sortent. Bussy a Saint-Paul.
Ah ! ça , mon cher hôte , ce flacon n est pas
i5o LES BARRICADES.
vide , et , si vous m'en croyez , nous le soulagerons de ce qui lui reste dans le ventre.
Ils s'asseyent.
SAINT-PAUL
Tête-Dieu! déjà trois rasades ont passé par là !
BUSST.
Encore celle-ci pour leur tenir compagnie.
Ils bowent.
SAIKT-PAUL.
C'est de la poudre à canon que votre vin: voilà l'incendie qui me monte au cei-veau ; par bonheur, je n'ai pas à recommencer le métier d'ambassadeur. Je ne m'en suis pourtant pas mal tiré , avouez. Jusqu'à cette heure , je ne me connaissais que tout juste assez d'éloquence pour crier : En avant , marche ! à mes archers. Mais je vois que je ne suis pas sans ma petite dose de faconde , et que j'aurais bien pu tout comme vous , maître Bussy, quitter la dague pour la basoche.
Bussy.
Pourquoi pas? vous parlez comme un livre.
SAINT-PAUL
Dieu m'en garde , morbleu ! il y a plus de
LES BARRICADES. i5i
volupté à donner le plus mince coup de sabre qu'à prononcer cinquante harangues , fussentelles toutes aussi belles que la mienne. Mais tranchons là-dessus, et dites -moi, je vous prie , ce que signifie ce colifichet que vous avez là pendu au cou en manière de collier? (Il lui montre le chapelet que les ligueurs portaient au cou.) Est-ce tout de bon par hasard que vous vous êtes fait capucin ? vous n'en teniez guère , pourtant , quand vous étiez notre prévôt d'armes 5 heim ! qu'en dites-vous, maitre Bussy ?
BUSSY
Ma foi , VOUS avez peut-être raison , capitaine ] mais , en conscience , à force dhabitude , il me semble que je commence à n'être pas trop mauvais chrétien. Quant à ce chapelet , il ne veut rien dire ; vous n'avez donc pas vu que nous en portons tous ? c'est un signe qui nous aide à nous reconnaître. Eh quoi ! n'est-il pas parvenu jusqu'à Soissons notre fameux refrain :
« Qui n'a des chapelets au cou
« Mérite y avoir un licou. »
SAIKT-PAUL,
Non pas, vraiment.
ErSSY.
Et le duc l'ignore aussi ?
SAIST-PALL.
Sans doute.
BUSSY
Diable ! cela ne va pas faire bon effet dans ce pays-ci. Les petites choses ont plus d'importance qu'on ne pense. Il faut que j'aille au-devant du duc , pour le munir de chapelets.
SAINT-PAL'L
En vérité , vous ferez bien d'aller au-devant du duc , car il compte vous rencontrer à l'entrée du faubourg. Votre maudit vin m'escamote la moitié de ma mémoire j mais , je m'en souviens fort bien , il veut conférer avec vous avant de voir vos confrères. Le duc sait que vous êtes franchement des nôtres , et d'ailleurs , modestie à part , maître Bussy avouera qu'il est la bonne tête du parti. Au peu que j'en ai vu , vous m'avez l'air de mener ces gens-là à-peu-près à votre fantaisie ?
BFSST.
Il est vrai , capitaine , j'ai quelque autorité sur eux ; et si ce n'est La Chapelle-Marteau ,
LES BARRICADES. i53
il n'y en a guère dans le nombre qui s'avisent de me contredire long-temps en face.
SA1>T-PAUL
Qu'est-ii ce La Chapelle ?
BUSSY
Il est de robe comme moi j de plus , parfait ligueur 5 mais il ne se chauffe pas tout-à-fait du même bois que nous : il fait l'ombrageux dès qu'il s'agit des prétentions de monseigneur. A vrai dire , je lui crois du penchant pour l'Espagnol.
SAI>"T-PArL.
Il est donc sensible aux doublons ?
BCSST.
Vous avez deviné : il a force dettes sur le corps ; il aime le bon vin —
SAlNT-PArL.
En ce cas , votre homme n'est pas à craindre 5 avec une de ces bonnes places où l'on pêche en eau trouble , nous lui fermerons la bouche. Il n'y aura qu'à le faire prévôt des
marchands.
BrssY.
Soitj ce n'est pas mal. Mais , en vérité , ne
i54 LES BARRICADES.
croirait-on pas que nous partageons déjà le gâteau ?
SAINT-PAUL
Il faut bien que ce moment-là vienne : autant vaut donc en jouir un peu d'avance. Mais dites-moi , vous compère , qu'est-ce qu'il vous faudra ? Je gage que vous jetterez votre robe noire aux orties , pour rendosser Ihabit galonné ? *
BUSSY
C'est ce que nous verrons , mais d'ici-là nous avons bien de la besogne.
SAINT-PAUL
Bagatelle , mon camarade 5 il ne s'agit que de monter l'escalier du Louvre , et d'expédier le Valois ad patres.
Bussy.
A quoi bon le tuer? un froc ne suffit-il pas pour l'enterrer ? A propos , savez-vous le mot de la duchesse à se sujet ?
SAlNT-PAtL.
Encore quelque malice : elle est si méchante cette petite boiteuse !
1 Le capitaine prophet se ; car dans huit ou dix jours niailre Bussy sera gouverneur de la Bastille , et La Chapelle-Marteau prévôt des marchands.
LES BARRICADES. i55
BrssT.
Elle dit à qui veut l'entendre . en montrant de jolis petits ciseaux d"or qu'elle porte à sa ceinture : Voici de quoi tailler une troisième couronne à frère Henri de Valois.
SAIÎîT-PArL .
Propos de femme; moi, je ne me contente
pas de si peu. Les moines ressuscitent, au
lieu que les morts ne reviennent plus du temps
qui court.
Bussr.
Ne décidons rien : nous irons selon le vent 5 d'ailleurs tous nos gens sont préparés aussi bien à Toccire qu"à le cloîtrer. Nous avons travaillé le terrain de telle sorte , grâces à nos curés , et surtout grâces à Lincestre et à Boucher , que tout ce que nous y sèmerons
poussera.
SAIKT-PALL , bâillant.
Oh ! les braves gens que ces curés !
BUSST.
Toute notre canaille est convaincue que le Roi a juré la mort de l'Église.
sAiKT-PAUL, bâillant.
Bravo ! bravo !
i56 LES BARRICADES.
BrssT.
Ils n'entendent que le son de cette cloche , il n'est donc pas difficile de les....
Saint-Paul commence a s'endormir.
Holà! capitaine , je crois que vous demandez la remise de l'audience ?
SAIXT-PAïJL.
Oh! très volontiers. Jamais je n'eus les paupières si lourdes : c'est ce maudit voyage toujours au galop.
BfSST.
Ma foi , le lit ne me fera pas de mal non plus ; demain . il faut être de bonne heure à l'ouvrage.
SAIXT-PAUL.
N'ayez pas peur , je ne vous laisserai pas dormir ; c'est toujours moi qui éveille les trompettes pour sonner l'appel.
Bussy éteint la lampe. Saint Paul prend son chapeau, et son e'pe'e.'