‹ Les barricades, scènes historiques, mai 1588Chapitre 45 sur 61 · BIR · texte numérisé non relu

BIR

Sire , vous me permettrez d'emmener avec moi ces trois compagnies de hallebardiers qui sont rangées dans la seconde cour.

LE ROI

Non pas, s'il vous plait- laissez-moi mes hallebardiers.

BIRON

Ils sont inutiles ici , et nécessaires à la Grève ou au Châtelet.

LE ROI

Je n'en ai pas déjà trop 5 en vérité , c'est bien le moment de me dégarnir !

Entre Alphonse Ornano,le visage toul couvert de sueur. ORNAS O.

Je VOUS cherche partout . maréchal. . . ; Sire , les deux Chàtelets sont pris.

LE ROI . se levant.

Les deux Chàtelets !

ORNANO

Notre canaille n'a pas eu besoin de donner l'assaut: les ponts étaient baissés et les portes ouvertes j tout était disposé pour la recevoir.

LE ROI

Et de quel côté se portent-ils maintenant ?

ORNAKO.

De tous les côtés ; ils sont partout : dans toutes les rues on tend les chaînes ; et de cinquante en cinquante pas s'élève une barricade : déjà la rue Saint-Honoré en est obstruée | il y en aura tout-à-l'heure jusque devant les fossés du Louvre.

LE ROI

Devant les fossés . mon cher Alphonse?

ORNAÎfO.

C'est une affreuse trahison ! On a si bien divisé et parsemé vos pauvres soldats de çà et de là , que bientôt ils ne pourront pas plus bouger que des perroquets en cage.

LE ROI

Mais , que faire ? que devenir , mes amis ?

d'elbesne.

Avant tout . vous devez mander monsieur de Villequier pour le mettre hors d'état de continuer ses indignes menées.

Alphonse.

Vous avez bien raison ; si dès ce matin Sa Majesté l'avait mis sous les verroux, nous aurions marché sur le ventre à tous ces cuistres de bourgeois ! Maudit chien couchant ! bien qu'il soit gros comme un tonneau , il a arpenté la ville dans tous les sens : c'est lui qui est cause de tout ce qui arrive. Sire , empêchez-le de vous trahir encore .

LE ROI

Ah ! s'il était ici , je vous promets que....

d'elbenne.

Eh bien ! Sire , voulez-vous que j'envoie du Haldc?

Ce n'est pas là ce qui presse le plus ; avisons d'abord...

d'elbenke.

Pardonnez-moi , Sire , rien n'est plus important. {Il appelle.) Du Halde !

Entre du Halde.

le Roi vous prie de faire chercher monsieur de Villequier par la ville et de lui commander de se rendre ici.

DU HALDE

Monsieur de Villequier vient d'entrer au château : le voici lui-même.

Entre Fillequier.

ORNANO

Vous arrivez à point , monsieur le gouverneur , le Roi vous faisait mander.

VILLEQriER.

Sa Majesté a-t-elle des ordres à me donner ?

LE noi , d'un ton boudeur.

Il s'agit bien d'ordres ! nos affaires sont en beau train !

VILLEQUIER

Rien n'est désespéré , Sire , tout se calmera.

LE ROI

En attendant, les deux Châtelets ne sont plus à nous.

VILLEQUIER

Est-il possible ?

d'elbenne.

Ne faites donc pas tant Tétonné , monsieur, quand vous-même avez prêté Tépaule à ceux qui s'en sont emparés.

VILLEQUIER

Qui, moi? vous êtes en délire, monsieur

Tabbé.

d'elbekne.

On connaît les ordres que vous avez donnés aux compagnies.

VILLEQUIER

Qui s'avise de fronder les ordres du Roi ? // va pour tirer des papiers de son pourpoint, LE ROI , Varrétant.

Bon , c'est bon j au lieu de vous quereller , aidez-moi à prendre un parti.

VILLEQUIER

Vous me permettrez pourtant , Sire . de confondre l'imposture.

' LE ROI

Point d'injures , monsieur, je vous priej retenez votre langue. — Alphonse, ouvrez votre avis , le temps presse.

ORiN'ANO.

Sire , il faut payer de votre personne , il faut vous montrer au peuple.

LE ROI

Eh bien! oui, j'y pensais....

ORNANO

Montez à cheval , Sire , et venez sur l'heuie avec nous droit à l'hôtel de Guise 5 nous avons encore assez de pieux et de madriers pour en faire tomber les portes.

LE ROI

Vraiment ! vous croyez qu'il serait encore temps de surprendre ce cher cousin entre ses murailles , et de l'enfumer comme un renard dans son terrier ? cette idée me sourit.

ORNANO

Je vous réponds qu'il est encore dans soit hôtel à attendre de quel côté le vent finira pat souffler

LE ROI

Eh bien ! à cheval , par la mort-Dieu ! à cheval... Allons visiter mon cousin... Qu'en dites- vous , ma mère ?

CATHERINE

Je n'ai pas d'avis , mon cher fils.

LE ROI

Dites , je vous prie.

CATHERI>E.

Si j'étais votre ministre , je parlerais peutêtre comme ces messieurs , mais je suis votre mère...

LE ROI

Eh bien?

CATHERINE

Uu crime est si vite commis !

LE ROI

Un crime !

CATHERINE

On peut si facilement un coup de mousquet...

LE ROI

Oh! craintes de femmes Ce ne sera

pas la première fois que je verrai le feu ; et

38o LES BARRICADES.

après tout, si le malheur le voulait Cependant si ma présence devait laisser les choses dans l'état où elles sont , je ferais mieux de ne pas quitter mon Louvre. Qu'en pensezvous , messieurs ?

ORNAKO. '

Sire , montez à cheval , je vous r'éponds de tout.

LE ROI. r. 1

Mais s'ils osent me braver en face , voilà ma dignité compromise, et ma position cent fois pire qu'auparavant.

OK-NANO.

S'ils osent vous refuser passage , nos épées vous ouvriront un chemin. Mais il n'en sera pas besoin.

j LE ROI.

Je n'en crois rien : vous ne les connaissez pas : ces feuillantins et ces clercs de la basoche sont dun entêtement. . . Non , décidément, je ne monterai pas à cheval, ce serait une grande faute.

BIRON

Mais au moins , Sire , envoyez en votre place les compagnies qui sont de trop ici. Assuronsnous des postes qui nous restent.

Maréchal, le premier de tous les postes est le lieu où je suis.

BIRON

Mais du moins la Bastille , Sire —

LE ROI

Oh ! oui , la Bastille.

BIRON

Avec ses canons , vous pouvez tenir la ville en respect.

LE ROI

Très bien : nous les prendrions entre deux feux ces chers bourgeois. Testu n'est pas homme à nous trahir , ce me semble.

BIRON

J'y vais aller moi-même pour m'assurer de lui.

LE ROI

A merveille, mon cher maréchal , allez. — Avec la Bastille, je suis encore tranquille. (A Oniano ) N'est-ce pas, colonel?

0RNA>0.

Mais n'oubliez pas votre régiment de Picardie , Sire; il faut envoyer à sa rencontre pour lui faire presser le pas.

3Sj les barricades.

Oui, par-Dieu! le régiment de Picardie... il a dû passer hier à Pontoise.

ORNANO

Ventre-bleu! s'il pouvait arriver ce soir, je me ferais fort de prendre avant la nuit une • bonne revanche sur cette race damnée d'écoliers , de moines et de vieilles femmes.

LE ROI

Jy enverrai du Halde; je vais aussi faire mander monsieur de Harlay , c'est une^bonne tête, un brave homme... {Élevant la voix.) Mais il n'est pas nécessaire qu'on sache si bien ce que nous devons faire. Il y a ici des oreilles de trop. Suivez-moi , messieurs.

Ls Roi sort y après lui, Biron , Ornnno et d'Eîbenne. La Reine et ses dames d'honneur demeurent auprès de la croise'e ; Catherine et Fillequier vont s'asseoir du côte opposé

CATHERINE

Ecoutez . Villequier : le Roi est aux abois ,• si nous ne venons franchement a son secours, il est perdu. Ce ne sont ni les fanfaronnades de monsieur le colonel, ni les hypocrisies de labbé qui peuvent le sauver ; il n'a que vous

et moi , Villequier , pour le tirer de ce mauvais pas ; parlez-moi donc sincèrement , comptiezvous que les choses prendraient cette tournure ?

VILLEQUIER

Sur mon honneur , tous mes calculs ont et»'déjoués.

Eh bien ! les miens aussi.

VILLEQUIER

Je croyais que monsieur le duc n'aspirait qu'à la lieutenance , et je l'aurais aidé de bien bon cœur ; mais il m'a l'air de vouloir aller plus haut , et ce n'est plus mon compte : autant vaudrait le d'Epernon.

CATHERINE

Il faut laller trouver chacun de notre côté : il aime les pourparlers ; nous lui dirons que le Roi demande à transiger, nous l'amuserons par quelque belle promesse.... Qu'il fasse suspendre l'attaque pendant deux ou trois heures 5 le Roi peut encore se sauver.

'' VILLEQUIER

Croyez-vous qu'il entende do cette oreillelà ?

CATHEEIKE.

Il n'est pas homme à prendre le parti extrême , quand il se présente un tiers parti. II doit commencer à avoir peur de sa propre audace. — Madame d'Uzès , voulez-vous faire appeler mes porteurs ? — Ne perdez pas de temps , Villequier , il est encore à son hôtel.

Villequier sort.

CATHERINE , s' approchant de la Reine.

Ma fille , votre cousin de Guise nous cause bien des chagrins !

LA KEiNE, les yeux en larmes.

A qui le dites-vous , madame ? qui en souffre plus que moi ?

CATHERINE

Adieu, ma fille.

Elle sort.

LA REINE . s'essuyant les yeux.

Mesdames, il ne faut pas que toutes ces

disgrâces nous détournent du service de Dieu.

Monsieur Taumùnier nous attend pour dire la

sainte messe. — Agathe , prenez mes heures.

La Reine sort, suivie de ses deux dames d'honneur.

Page 1