Les Barthozouls
Sous la coruscation du soleil augustal, la grand'route, où seulement geignaient des bruits doux de roues lentes, se lignait crue parmi les verdures éteintes de la plaine, et telle une infinie longe de fer candéfiée. Mais, aux approches de Ferralzan- TArvieu, comme si, là, on achevât de la river au sol, elle cliquetait ainsi que sous un martelage et se diffusait de par l'ascension de poussières denses. C'était que Tallure des chariots, portant à la foire les vignerons du Pays-Bas, soudainement changeait. Vaniteux d'arriver bon train,
avec des vitesses de voitures, et sans que les bêtes eussent le poil mouillé, les conducteurs, des jeunes gens la plupart, attendaient d'être en vue du champ de foire pour lever les guides et toucher des perpignans : stimulations auxquelles les lourds chevaux de labour, que le trot incommode, répondaient par d'impétueuses galopades ; et, — faisant tressauter les chaises dôs femmes assises entre les hausses ; secouant les roues, les chambrières, la mécanique, tous les bois mobilisables des véhicules ; agitant-les sonnettes et les fers des harnachements ; battant la chaussée de la tombée rythmique des sabots, — ils se déchalnaientà Taveûgle sur le vide, dans la folie furieuse d'une charge.
Tout à coup, les bêtes, près de se crever sur le talon des chariots antérieurs, violem-
ment, s'ébrouaient ; et, maladroites à s'arrêter, trottaient un moment sur place, dandinées dans les brancards, saccadant les roues à faire craindre leur déboitement.
Les survenants devaient ptendre la file des véhicules arrivés déjà, et fendant à grand, peine, jante à jante, la foule* des piétons qui grouillait aux abords du champ de foire, — tout occupée, dans une ardeur de fourtniltère, à se munir pour les vendanges proches*
Dès là, le tumulte, sans décroître^ et comme un pot-pourri ses airs> changeait ses bruits. Tandis que, — les jambes écartéeSj le torse en cuirasse, la cigarette pendante et signalant la morgue de la lippes — les conducteurs claquaient des perpignads avec ténacité, leurs compagnons gueulaient, tous à la fois, des questions, di-
verses selon les âges et les sexes : « Y avait-il deux bals? Combien de jours de fête? Que pouvaient valoir les comportes?
Trouvait-on des brebis dans les vingt francs, de belles dans les vingt-cinq?» Les gens du village, de leur seuil, les yeux clignés pour, dans Toffuscation du plein soleil, reconnaître les festoyeurs, répondaient à ces demandes ; envoyaient des saluts ; priaient qu'on s'arrêtât chez eux, d'y venir dîner ou souper, de s'arranger, de façon ou d'autre, pour y prendre un repas ; demandaient des nouvelles aussi : « Est-ce que les Bellissens allaient venir? Et les Davegeans ? Et la vendange, s'annonçaitelle bonne ? Pourquoi n'avait-on pas emmené la fille ? Ça aurait fait une danseuse de plusl » Et les demandes comme les réponses, les informations autant que les
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politesses, s'échangeaient, véhémentement aimables, expressives du bon cœur de luxe qu'ont les rustres les jours de fête.
D'autres cris montaient des amas de badauds, que coagulaient les éventaires> disposés le long des maisons des deux côtés delà route.... Acheteursetforainséclataient de querelles terribles, joutant à qui se fâcherait le plus, s'indignerait le mieux : un peu pour l'art et sans autrement se duper ... . Les gamins, invisibles et vaguant par les jambes, se dénonçaient, lâchant des bruits fêlés de trompettes, des bruits veules de mirlitons, des bruits aigus de flûteaux de sucre, desbruits stridents de joies neuves.... Contre les appâts des vitrines, des filles, butées, arrêtaient leurs galants, se faisaient faire la foire ; et des rires ambigus d'arpéger durant l'essai des jarretières.
lorsque Tamoureux offrait son concours ou risquait l'indiscrétion d'un regard.,.. Tout auprès, les mères criaient d'aise au déballage des malines, qu'elles avaient refusé devoir tout d'abord, et qu'elles examinaient minutieusement, les louant une à une.... Devant les cafésç des rafleurs secouaient des sacs, clamant : « Biribi ! biri-^ bi I » tournaient des roues grinçantes ; proposaient le bonneteau sur de petites tables : « Voilà la rouge! la rouge qui gagne ! la rouge I la rouge ! voilà la rouge ! Qui met cinq francs ? »... Enfin, dans les encoignures de la place, formée par l'élargissement irrégulier de la route, des charlatans (aux accoutrements divers, cuirassés d'or, fracqués d'ébènè, en longues robes d'astrologue, en vestes courtes de zouave, mais tous unanimes à honnir le charlata-
nisiïte) se disputaient les galeries par de louches manœuvres : usant de l'attrait de leurs musiques, moins pour soutenir l'éloquence des péroraisons que pour décevoir les boniments rivaux ; — • si bien qu'à de certaines minutes, chacun prétendant retenir la foule déjà groupée, les tambours, les caisses, les cymbales et les pistons de tous les orchestres retentissaient à la fois, dominant, absorbant les tapages autres, et tels que les tonnerres, définitifs, anéantisseurs, de ce déluge de bruit.
Alors, comme les chevaux s'effaraient, dressaient leS oreilles, refusaient lamarche, les conducteurs devaient renoncer à leur pose, sauter à terre, courir les tirer par la bride, les traîner sur la foule, à laquelle ils criaient narquois : « Gare aux petons ! y^ De dix mètres en dix mètres, l'un descha-
riots stoppait devant une remise hospitalière, et, le temps qu'on le garât, toute la file était réduite à s'arrêter : stations qui, pour les tard venus, rendaient la traverse interminable. Mais les rustres, chez qui la hâte n'est qu'accidentelle, et qui' aiment prendre de tous leurs plaisirs copieusement, n'en éprouvaient nulle impatience.
Ils se félicitaient plutôt d'être ainsi aux premières de ce grandiose spectacle, goûtaient une abstruse joie à sillonner une aussi compacte cohue, rassemblée là comme pour leur distraction. Un si gros tumulte, une telle foule, les embarras de l'arrivée :
autant d'éléments d'une belle foire !
Dans tout le cortège, un irrégulier, seul, ressentait différemment. C'était, — monté sur un minuscule cheval corse à crinière épaisse et longue queue,— un enfant,auquel
l'excentrique de sa mise prêtait tout d'abord les apparences de l'adolescence, et qui, de par son chapeau haut de forme, ses bottes à revers jaune, ses collantes culottes blanches, sa redingote bleue et plissée du bas, (toute une parure prétentieuse, par excès de malencombre fardée de poussière et fripée de vent) apparaissait, à des yeux rustauds, la réduction caricaturale d'un monteur de haute école de petit cirque.
Aussi, toute la foire, jalouse d'instinct, s'était-elle, dès son apparition, affirmée goguenarde. Et, bientôt, s'enhardissant à se satisfaire, la malveillance était passée des sournoises montres des index aux provocantes salves des rires ; puis, des plaisanteries impersonnellement hostiles aux directes attaques des quolibets ; pour, à la fin, se résoudre en une offensive maté-
rielle : lorsque la marmaille avait mitraillé le patient, de berlingots baveux, de chanteaux gras, de poires molles, de raisins cotis, et de tout ce qu'elle trouvait en fait de chippes sales. Toutefois, la malice la plus industrieuse avait été due aux jeunes rustres du chariot le suivant. Ceux-ci, avec le Perpignan que leur avait cédé le conducteur, jouaient, à tour de rôle, à lui chavirer le haut de forme. Et, à ce dernier outrage, l'enfant, que les railleries avaient laissé dédaigneux, les mitraillades impassible, n'avait pu tenir. Chaque fois que la mèche pétaradait à son entour, il se retournait, furibond, vers ses persécuteurs, leur criant, leur crachant presque, comme une insulte suprême :« Paysans 1 paysans 1 »
En dépit de toutes ces misères, il laissait le petit cheval corse suivre le cortège.
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allant il ne savait au juste où ^ par ce village qu*il connaissait peu, et qu*il ne reconnaissait plus, dans la turbulence encombrée de sa foire.
Un moment, apercevant, au débouqhé d'une rue transversale, un trou d'espace qu'il supposa libre, il tournait sa monture.
Il allait donc échapper aux avanies de cette tourbe ! et sans doute découvrir visage ou façade de connaissance dans le calme limpide de rintérieur. Mais le cheval avait à peine pris la direction voulue qu'il se cabrait, sur un fracas, venant de piétiner la montre par terre d'une marchande de faïences.
La marchande, aussitôt, poussait des cris d'assassinée : « Arrétez-le ! arrètez-le ! Ne le laissez pas partir! » si fort qu'on supposait au moins un vol, et que toute la
foule se tassait, comme une trombe, autour de l'étalage, pour savoir.
La faïencière criait toujours : « Arrêtezle ! C'est lui ! c'est lui I II faut qu'il me paye! » sans que le petit cavalier pût entreprendre une explication, ni poursuivre sa route, un badaud ayan^, à tout hasard, pris sa monture par la bride.
Heureusement, une suffocation, à la longue, taisait la marchande ; et, puisque le tumulte de la foire s'était apaisé déjà comme par respect pour la stridence de ses plaintes, l'enfant pouvait dire : « Mon Dieu ! je payerai. » Et il ajoutait aussitôt, afin de donner des garanties : ^ Je suis le
fils de monsieur Julien. »
— Il payera peut-être! fit alors une autre femme, la propriétaire de la maison devant laquelle s'étendait, en rondelles
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jaunes et blanches, l'étalage des faïences.
— Je vous dis qui je suis, le fils de
monsieur Julien, de TOlivedde.
— Et après? reprit la femme, ansant le bras gauche sur la hanche et ramenant le droit en arrière, pour lui donner l'élan d'un geste de querelle,
— Maman! Marianne! suppliaient, presque en même temps, sa fille et son mari, sortis de la maison dès qu'elle avait crié.
— "Vous autres! menaça- t-elle, ne sachant d'abord auquel des deux courir. Puis, choisissant le plus proche, et fonçant contre son mari : Parle ! parle ! toi ! avec ta blouse ! Vous croyez ! en blouse ! en blouse 1 un jour de foire ! comme un valet !
Veux-tu m'aller passer ta veste ! et rond !
Le mari rentra, sans un mot, un mouve-
ment de révolte, pelotonné comme un chien battu.
— Et toil reprit-elle, marchant les bras levés et tressaillants sur sa fîlle, une enfant que la peur clouait au vantail fixe de la porte, toi ! est-ce que tu comptes coucher avec ta robe neuve, peut-être ? Tu vas te déshabiller jusqu'aux vêpres, entendstu?
Et, prenant la pauvre petite par une épaule et la tournant, elle la poussait dedans, comme une masse, d'un brutal coup de paume.
Tandis que Marianne faisait cette scène aux siens, un rustre, en blouse bleue, s'était approché du petit cavalier, lui demandant : « Vous êtes bien mopsieur Paul ? »
et, sur Taffirmatif signe de tête qui lui était répondu, il disait à la faïencière :
LES BARTHOZOULS. If
— Il VOUS payera, soyez tranquille!
Pour combien en avez-vous ?
— Pour au moins dix francs ! Oh oui I répondait-elle, la voix pleurarde, soudain calmée à l'espoir d'une aubaine,
— En voilà vingt ! criait Tenfant lui jetant un louis, qu'elle reçut dans le giron de sa jupe.
— Mais, monsieur Paul, fit tout bas le rustre, c'est trop 1 H n'y en a pas pour un écu de cinq francs.
— Bah! conclut le petit cavalier, trop heureux d'en finir par cette largesse, alors qu'il avait appréhendé un dégât considérable, qu'il n'aurait pu solder tout de suite,
— Vous allez chez monsieur Bastide ?
reprit le paysan.
— Oui.
Là ou ailleurs, peu lui importait, pourvu
1 6 LE$. B ARTHOZOULS.
qu'il allât quelque part se remettre, et, par suite, reprendre les allures de fils de monsieur Julien, si fringantes, grâce auxquelles il avait compté ravir la foire.
Parti de TOlivedde, en Tabsence de son père qui s'oubliait aux baccaras des Pyrénées, Paul n'avait pas voulu de l'accompagnement d'un domestique. En dépit qu'il se montrât peu au village, il y devait être fort connu. A tout le moins lui serait-il aisé de s'y voir bien accueilli. Il n'aurait qu'à dire : « Je suis le fils de monsieur Julien », et toutes les remises et toutes les tables lui seraient offertes dans ce Ferralzan, célèbre pour les munificences de l'hospitalité de sa foire. Seul, il serait plus libre pour régler son entrée, une entrée qu'il rêvait : son cheval creusant des cercles dans la foule béate, caracolant, piaffant, s'ébrouant sa-
vamment; tandis que lui, calme, guignerait l'admiration des jeunes filles. Et il était venu par le plus long, répétant le triomphe proche ; se détournant afin de jouir des grâces de son ombre ; et, dès la route atteinte, distançant, aussitôt aperçues, les cahotantes chariotées de rustres, — d'une galopade.
Il avait plongé dans l'anonymat, était chu dans le ridicule ; et, sur son passage, les jeunes filles avaient ri. Mais, pensâit-il déjà, il prendrait sa revanche, Taprèsdîner, du haut de son landau, qu'il ferait venir; dans un complet de chasse, dont éblouirait le velours ; plus tôt peut-être, à peine débarbouillé, épousseté.
Comme il s'éloignait, conduit par le paysan qui l'avait reconnu, Marianne, revenant, criait à la marchandé :
iS WS »ARTHOZ0ULS,
— Et vous le laissez partir } ~ Puisqu'il m*a payé !
— Ça m'étonne !••, Enfia, c'est qu'il vaut mieux que son père !
— Allons, Marianne! fit l'un de ses invités, un Berthomieu, des Berthomieux de Saint-Euthrope, tu n'irais pas te mettre en
.colère, un jour de foire!
— Vous avez raison, Berthomieu.
— Et puis, c'est rpnfant...
Mais il dut s'interrompre, malgré son envie qu'elle déblatérât. Elle était rentrée, et lui criait de la cuisine ;
— Je vais embrocher ! Ne vous écartez pas trop! En tout cas, nous dînons à midi-
— Dommage que ce soit jour de foire !
marmotta Berthomieu, en s'asseyant sur le banc de repos soulignant la fenêtre : un long bloc de granit, miroitant tout, comme
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astiqué, poli qu'il était par les culottes de dix générations. Et, puisqu'il se sentait en humeur de causerie, il se rapprocha, sournoisement, par glissades de hanches, d'un rustre, à longue blouse noire, reposant le dos au mur.
Elle nous en aurait dit de belles, reprit-il tout haut.
— Ah 1 fit l'autre, qu'à défaut de la couleur de sa blouse, la physionomie molasse et le teint blême eussent démontré Montagnard.
— Vous n'êtes pas au fait ?
— Non. Je viens de loin, de Moussigues. Je suis venu vendre un porc.
— Et vous Pavez vendu }
— Oui, à la femme d'ici. Alors, elle V m'a invité à dîner. Et j'attends.
— Bien, bien. Mais, vous savez, nous
avons du large. Il est à peine onze heures.
Nous pourrions faire un tour. Je vous dirais la chose.
D'une tacite entente, les deux hommes se levèrent ; et, pour fuir le tumulte, prirent, à rencontre du champ de foire, par le pont, à la tête duquel finissait le village. Aussitôt TArvieu franchi, la route montait, assez douce, vers la montagne, en de larges courbes. Il n'arrivait de ce côté que de rares piétons, la blouse large ouverte, le feutre sur les yeux, et dont le haut du corps se rejetait très en arrière, dans le but de contrarier l'accélération d'allure que sollicitait la descente.
Au plein de la première courbe. Barthomieu arrêta son compagnon auprès d'un mètre de gravier, sur lequel ils s'assirent.
— Nous sommes où il faut, dit-il.
Sous eux, la plaine de Ferralzan s'arrondissait en la fourche ouverte par deux bras des Basses Mornades, et fermée, dans la direction du Pays-Bas, au plus loin qu'on put voir, par un chaînon de tertres déroulés en arc. Elle apparaissait ainsi presque normalement circulaire, et comme un bassin mis à sec, dont les bords, de matériaux disparates, auraient été d'inégale conservation.
— Voyez-vous la rivière ? demanda Berthomieu.
La rivière avait un vaste lit de cailloux, dans lequel filtraient de minces filets d'eau,
luisants comme des bavures. Elle était
bordée de terres rougeâtres coupées à pic, uniformes ainsi que des quais. Elle longeait de près l'Asot, le bras oriental des Mornades; et, coudant à gauche tan-
22 LES EARTHOZÛULS.
dis qo'il coudait à droite, le rejoignait derrière une campagne.
— La campagne, c*est TOIivedde, remarqua Berthomieu. Et la langue, à n*en plus finir, dont elle est le bout, et qui naît de la route où nous sommes, toute cette langue, de trois kilomètres, tout ça, mon brave, c*est FEnfilade t le plus beau bien du pays, le bien des Barthozouls, que possèdent, par moitié, Marianne, la femme qui vous a défait du pore, et Julien, le père du petit de tout à Theure.
— Un joli mofdeau, convint le Montagnard.
— Vous le dites ! Et où Ton çst chez soi, sans voisinage, clôturé gratis par la rivière, la montagne et la route. C'est qu'aussi les Barthozouls surent profiter du bon temps I (Et, lorsqu'il fut certain que ne
L£S BARTHOZOULS. 2^
comprenait pas l'homme au porc) oui^ de Quatre-vingt-treize 1 ajouta-t-il.
— Et ça? demandait tout à coup le Montagnard^ bientôt gène du silence » que laissait tomber funèbrement soâ: compagnon/ sur le coup de bâche de la date terrible.
It désignait un enclos ^occupant Punique point de la rive qui descendit,^ pkne^ jus** qu'au lit de l'Arrieu.
— Ça l c'est FHorte^quisépare les deux biens. Elle appartient à Marianne.
• ^ Elle est donc veuve, la femme \
— Eh non 1
*^ Comme vous dites toujours : Marianne *. à
— C^est que Jean-Pierre éompte peu, comme vôiis allez voir.
Mais, âii lieu d'entreprendre là narra-
tion promise, Berthomieu détaillait les deux propriétés, notant minutieusement leurs différences, sensibles à Toeil. L'Olivedde, en effet, sans un pré, sans un arbre, uniformément tendue de la verdure des vignes, que leur lointain faisait noire, se développait comme un sombre tapis d'une seule pièce. Tandis que le bien de Marianne rappelait une de ces courtes pointes diaprées de chanteaux, dont se parent éclatamment les amples lits des rustres.
Détaillé de la sorte en d'innombrables lopins, ses 'formes étaient aussi diverses que ses enluminures ; et, de même qu'il déployait, pêle-mêle, la verdoyance gauffrée des vignes, la blancheur lisse des chaumes, la rubrique grumeleuse des essarts, il dessinait, depuis la régularité des rectangles, toutes les variétés des poly-
gones. II se hérissait, par surcroît, de lignes d*ipréaux et de trembles, de haies d'amandiers et de ronces ; et pas une pièce, pas la moindre, qui ne se leptiginât d'oliviers^ ternes. Jusqu'aux vignes, expliquait Berthomieu,qui, bien vues, ne se ressemblaient point : celles de Julien, uniquement plantées de carignaries ; celles de Marianne, fournies de blanquettes, de terrets, de grenaches, de riverains, de muscats, de bien d^autres cépages. Et, pénétrant ainsi dans les contrastes des cultures, il croyait de reste expliquer la rivalité des possédants. La haine des deux branches des Barthozouls lui semblait évidente au prime examen des propriétés. C'étaient deux âges en présence, comme deuxcivilisations :
d'où, une lutte épique, dont chaque détail avait son prix, dont pas une glose, si
26 LES - BARTKOZOUL^.
accessoire fût-elle, n*était décïaignfâble.
Puis, ses compétences d*agronome t'entraînaient à des dissertations sur ks r essources des terres ; et, par nïalice, il insistait sur les plus générenîses : préteiïdânt^ par rétalage d^s splend-eurs du» Fays-Bas, réduire îe Montagnard â déptorer la bassesse de h Montagtte ; à convenir, an moins en son ktîtaéj de finfériorîté de sott^ pays ëli, par corrélation^ de sa racéi
Celui dés BarthO!ïouls> qnï^ maire d« Ferralzan-l^Arvieii de 1 789 à 1815^ unifiait rEnfiladey— par des spoliations et paf des achats, par des empiétements et par des échanges — n'avait tout d^abordobéi qu'à d'impérieut appétits d'esthète- Mais, bientôt, Tambition que lui survécût son œuvre le conquérait ; et il laissait prendre par le
recrutement trois sur quatre de ses fils, dont le débarrassa Bonaparte. Malheureusement, le successeur de ce grand rustre fut médiocre, au point qu'ayant deux garçons, itne trouva pas de biais pourlaisser TEnfiJade à Tuo d'eux ; et même, selon la banale coutume, voulut-il favoriser son aîné, quoique le moins digne. Toutefois, la supériorité du cadet était si manifeste, sa conduite si méritoire, qu'il n'osait le réduire à la part légitimaire, et, pour le désavantager, finassait. La vigne, à cette époque, surtout dans la partie du Pays-Bas voisine de la Montagne, n'était qu'une culture de second ordre, exploitée seulement dans les terres où la luzerne et le blé venaient mal. L'oïdium, en outre, ravageait le vignoble narbonnais, atteindrait bientôt l'Enfilade. Dans ces conditions, le vieux
rustre fit deux pans de son bien, d'égale étendue à dix mètres près, l'une attenante Ferralzan, l'autre aboutissant à TOlivedde, alors une simple bergerie. Dans celle^dévolue à l'aîné, la proche du village, se trouvaient les terres de renom, où les blés montaient l'épi s'inclinant, où les luzernières fournissaient jusqu'à cinq coupes, où les olivettes et les amandaies frissonnaient plus lourdes. Dans l'autre, abondaient les vignes, menacées de maladie, la plupart des terrains de mauvais aloi, force jachères, de plus nombreux pacages. Et, si elle comportait, de par l'Olivedde, le troupeau, de trois cents laines, le favori recevait, comme équivalence, la maison paternelle et r Horte , le plus vaste des potagers du pays. Ce partage inique, le cadet l'acceptait, de peur que, se ravisant et n'abusant de
tout son droit, son père ne donnât le quart à l'aîné. Après tout, ses terres, négligées jusqu'alors à cause de leur éloignement, valaient mieux que leur réputation ; et le travail, qu'il n'épargnerait pas, libérerait leurs bontés virtuelles. Politique sagement optimiste, qui, certes, lui aurait valu la réussite; mais les circonstances le servirent mieux. Ses vignes, en effet, furent à peine éprouvées; et, comme, tant que dévasta Totdium, le vin se vendit à des prix excentriques, elles lui constituaient bientôt une fortune. L'aîné, dès lors, ne lui pardonnant pas de l'avoir mal frustré, saccageait ce vignoble, dont l'offusquait la magnificence. Pas de jour qu'il n'arrachât des souches, ne cassât des ceps, ne crevât des yeux ; et, les raisins mûrs, il vendangeait des rangées entières. Pour comble,
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comme ces déprédations ne Tapaisaient paS| il insultait, provoquait son cadet à chaque rencontre. Celui-ci, tantôt, administrait des coups, intentait des poursuites ; tantôt, laissait médire, laissait méfaire ; sans que ses rigueurs ou ses longanimités lui valussent une paix d*uae heure. Puis, tout à coup, lorsque là variole eut emporté son fUs, le Barthozouls du village cessa la guerre. A ceux qu'intriguait ce revivement, il répondait : <( Baste! j'ai ce qu'il me faut, bien assez pour moi, » laissant entendre qu'il était riche de reste pour sa fille, une fille qui ne perpétuerait pas son nom, qui, bientôt, se mariant, irait fondre ses terres, les terres de PEnfilade, dans le domaine d'une famille d'étrangers. Mais elle, en qui sourdait le génie, et qui avait la face longue et le nez fort de Barthozouls le maire, re-
LES BARTHOZOULS. 3I
prenait la lutte à son compte, avec des vues dignçs du grand aïeul ; s'imposait de réunir les terres, sacrilègement divisées, en un seul bien, sous une même gouverne, qui serait la sienne. Or, pour qu'aboutit ce projet, il suffisait qu'elle épousât son cousin Julien, par fortune fils unique. Il était; à la vérité, beaucoup plus riche qu'elle, grâce aux revenus prodigieux des vignes; et besoin serait de le bien longuement circonvenir. Mais, à peine l'avait-elle frôlé au bal, qu'elle rejetait toute finesse, comme indigne, l'envie de le séduire pour luimême exaspérant son ambition primitive* Julien avait dix-neuf ans alors, et sortait du petit séminaire de Narbonne^où il avait été envoyé tardivement. Il revenait un peu plus obtus qu'au départ, ce qu'avait acquis sa mémoire n'ayant qu'encrassé son intel-
ligence ; mais la peau lisse, les mains fines, un indéniable beau garçon, et dont les réguliers petits traits, les lèvres arquées et charnues, les yeux noirs luisant doux, particulièrement les formes, potelées ainsi que des appas, démontraient le sensualisme malléable. Rustre, il eût été des plus attrayants ; monsieur, il devait être irrésistible : et les villageoises le désiraient toutes, comme un gâteau rare, où elles auraient voulu mordre, au moins une fois, pour que leur cœur perçût le goût d'un amour riche. Marianne, seule, alla vers lui, sûre de plaire, sachant sa beauté fascinatrice, marquée des signes de l'ambition et deTempire. Droite, grande, svelte, un peu mince et plate, elle allait toujours, tête haute, à grands pas rapides, n'ayant point été alourdie comme ses compagnes par les
travaux champêtres, puisque, dès ses treize ans, la mort de sa mère l'avait appelée à la précoce gouverne de la maison. Et les charges de ce haut rôle ne l'avaient pas que garantie contre l'abrutissement normal des rustres, elles l'avaient pourvue de bonne heure de l'habitude du vouloir et de l'imposancedu commandement. Mais, plus que sa beauté et plus que sa volonté, ce qui Tendait ses ambitions redoutables, c'était son orgueil, cet orgueil propre aux paysans aristocratiques, un orgueil, impétueux et formel, présent toujours, toujours sensible, et que Marianne légitimait doublement : de par le génie de son grand aïeul, de par la prééminence de ses terres.
Elle était mieux que jeune, mieux que belle, mieux qu'attirante aux faims des lèvres, elle était une Barthozoulsl Et l'in-
teiiigence, l'esprit de suite, tous les dons qu'on pouvait lui reconnaître, que valaientils auprès des vertus de l'Enfilade ? Imbu de préjugés proches, Julien avait imaginé Marianne, nécessairement belle, géniale et farouche ; et, par suite des dissepsions de leurs pères, augurant qu'elle devait le haïr, c'était un vieux rêve chez lui de la contraindre à de l'amour. Quant à l'épouser, ni les autres qu'il pourrait séduire, il ne s'était pas arrêté à l'hypothèse. Apte aux joies charnelles, il s'éjouirait. S'il en résultait des' désagréments pour ses mattresses, baste, tant pis! Malgré ces délurées maximes, Julien fut tout conquis par Marianne, aulant qu'il put la conquérir. Ils allèrent l'un à l'autre, sur les réquisitions des sens ; se lièrent, pour les supériorités diverses qu'ils se découvraient ; et, si, par
calcul comme par prudence, te jeune fille ne s^abandanna pas> les tewtatiaits furent fortes. Le dimanche, après les vêpres, le long du creux desi rus où fes amours abritaient leurs étreintes, lorsqu'elle s'asseyait, tout près de Julien, dans Fétroite allongée d*ombre d*un petïplier , sur de Ph^rbe frippée déjà sons des enlacements ^ dès chocs de désir la décotitenançaietit^ëtla gagnaient des envies de s'étendre, d'ouvrir les bras, d'offrir ks lèvres ; si bien que, dans sapeur de se livrer toute» à pein€ le jeune homme esquissait un geste de caresse, elle éclatait d'imprécations, se défendait avec des coiaps : ainsi^ jusqu'à ce que^la-s de vouloir et devenu incapable de poursuivre, il s'éloignât pour la calmer un peu, et se trouver moins béte. Mais aussitôt, à peine ne la pressait-il plus, elle l'eût voulu là ;
révoquait : le désir comme une faim de loup , les mains brutales telles des pattes, les baisers la 'happant ainsi que des morsures ; parfois si requise par l'illusion qu'à des minutes, il n'eût eu qu'à la prendre. Cependant, de la voir, les lèvres lâches, les dents crissantes, les yeux cataplectiques,^ il la supposait indignée, et, pour réduire sa méfiance, s'excusait sottement. Grâce à ces malentendus, à ces alternances de leurs luxures, Marianne, comme le voulait sa politique, put ne se livrer point : à son grand dol, convint-elle, trop tard; lorsque le père de Julien, mis au courant de l'intrigue, et pour la rompre, décida l'envoi de son fils dans un bahut, sous prétexte d'études à parfaire. Le jeune homme, croyant sa cousine imprenable, se laissa proscrire à Montpellier, oti le rassa-
siéraient les femmes, ou, effectivement, le grugea tout de suite une dugazon. Comme, lorsque Marianne reconnut le mésusage de sa continence, il était loin, sous la tutelle des caresses d^une autre, de dépit, et sans plus attendre, elle épousa iean-Pierre, un parent éloigné, individu tout à fait piètre, et sans autre valeur que de se nommer Barthozouls. Mais jusqu^à ce mari qui la décevait, Tengrossant d'une fille ! progéniture qui Texaspéra comme la décadence définitive de sa race. Et elle ne voulut pas tenter une autre épreuve. A quoi bon î son margoulin d'homme lui ferait une fille encore ! Et puis, quand elle aurait un garçon, la belle aubaine! Il serait bien nanti, ce Barthozouls-là,avec un quart de l'Enfilade poui; seule chevance, à côté du fils de Julien qui, lui, posséderait toute l'Oli-
vedde 1 Car, comme pour qu^elle connût les pires disgrâces, Julien s'était marié peu de temps après elle : à une dame Montpel-* liéraihe, point jolie, presque mûre, plutôt pauvre, une veuve, qui avait dû se faire séduire et qui venait de mourir en couches^ lui laissant un fils. Dès lors, dès la venue de Ce mâle, décapitant la branche atnée de ses prérogatives, tout le génie de Marianne se caillait en de la haine ; et, contre Julien, méprisé jusque-là comme un faible, sa colère rie décessa plus. N'était-ce par le pire ârtisâri de ses irrémédiables infortunes 5 ëe vil amoureux r sans courage pour dé-^ fendre Taimée 1 ce bas noceur, que dévalisâierit lés perdues 1 ce roquentin précoce, qu'épousaient les intrigantes 1 Et ce triste sire-là, autant qu'elle les déceptions, entassait les bonheurs I Deux mois après sa
femme, c^était son père qui mourait, lui léguant rOlivedde, défrichée toute, et plus de deux cent mille francs d'économies ; sî bien que, redevenu garçon et devenu son maître, le garnement pélerinaitàTaise des mauvais lieux de Narbonne aux mauvais lieux de Béziers. Entre temps, il plantait les terres, héritées ameublies, doublant de la sorte détendue de son vignoble ; et, à rexemple des vignerons de la basse plaine, il plantait large, fumait aboddamment, échaudait, effeuillait, pratiquait toutes lés innovations de la viticulture. D'où, réussite double : d'une part, des récoltes preSquè aussi copieuses que celles des alentours de Narbonne ; de l'autre (en ces années où, le phyloxera dévorant le Vaùcluse et le Gard, entamant l'Hérault, le vin augmen^ tait en raison de ses ravages), des revenus
quasi fabuleux, qui atteignirent jusqu'à soixante pour cent de la normale valeur .des terres. L'insolence de sa veine s'étalait mieux encore. Il jouait ; et le baccara ne le dévalisait qu'avec mesure : grâce sans doute à sa toujours manifestante vanité, qui, si elle le rendait glorieux de ses pertes, lui suggérait de même, quand survenait une bonne passe, de rompre opportunément la partie, à seule fin qu'on le regardât sortir du tripot, la poitrine enflée de billets de banque. Au moins, compensait-il tant de tares et méritait-il un peu son bonheur par de l'intelligence ? Ah bien, ouiche ! Pas d'âne qui méritât mieux le bât ! S'il fumait, s'il plantait large, ce n'était que par genre, parce que ses camarades de plaisir procédaient ainsi; de telle sorte que la fréquentation de ces
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fripouilles, qui aurait dû le ruiner, Tenrichissait. C'était de la chance ! de la pure chance ! Cependant, qu'on ne Tenviât pas trop ; viendrait la déconfiture ! Car, malgré leur continue, leur progressive réussite, Marianne vilipendait les procédés viticoles de Julien. Elle n'agrandissait pas son vignoble; gardait ses champs de blé, de maïs, de seigle, d'avoine, ses luzernières, ses olivettes, ses amandaies. Dieu merci! elle, elle avait de tout ; et son bien pouvait se dire un domaine, fournissant luimême à tous ses besoins, depuis la pitance des personnes jusqu'à la litière des bêtes.
Croyait-on qu'avec tout l'argent qu'il extorquait des terres, Julien eut au bout du compte de bien gros bénéfices ? Ne devait-il pas acheter du blé, de la luzerne, de l'avoine, même de l'huile, dans une
campagne, qui s'appelait TOlivedde et qui rendait autrefois des dix pressées d'olives?
Objectait-on qu'il ne perdait guère à débourser le cinquième, le quart tout au plus, de la centaine de mille francs que lui rapportait le vin; elle partait de nouveau, s'exaltant encore. Le vin 1 le vin ! on avait tout dit quand on avait dit : le vin 1 Est-ce que ça durerait toujours d'abord ? Est-ce qu'on ne se souvenait plus de l'oïdium ?
Est-ce qu'on n'était pas menacé d'une maladie j)ire î (et faisant allusion à la préservation relative dont les vignes de l'Olivedde avaient bénéficié jadis) Et, peutêtre, que ceux qui avaient échappé à la première n'échapperaient pas à la seconde! Et, alors, quand se stéréliseraient les souches, avec quoi le feraient-ils, le vin î leur vin! Elle, au moins, pouvait voir
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venir tous les temps. Elle vivrait toujours.
Les autres, on verrait.... En dépit de ces explications, de ces critiques, l'opulence de rOlivedde, qui tentait à la longue tout le pays, enrageait sa haine, Thyperbolisant.
Causait-on près d'elle, de quoi que ce fût, Marianne intervenait ; et, sans prétexte, sans transition, éclatait contre Julien en apostrophes furibondes. Même seule, et s'occupant de besognes placides, rangeant le linge, taillant la soupe, elle s'entraînait à parler du patapouf, ainsi qu'elle le désignait d'habitude ; blaguait son ventre, devenu gros ; injuriait sa face boursoufflée et suante ; le vouait au maléfice de l'absinthe, dont il abusait. Lorsque passaient ses charrettes, allant au fourrage dans la Montagne, elle satirisait contre l'embonpoint superbe des chevaux: — Regardez -les!
ils crèvent de graisse, comme leur maître, comme des porcs! Les charretiers, instruits de sa manie, stationnaient exprès devant sa porte pour l'entendre dire du mal de celui qu'ils servaient, l'excitaient au besoin : — Barthozoule ! croyez-vous qu'il nous envoie à Mélines, charger de la luzerne, quand il pourrait en faire pour en vendre, ayant l'Arvieu tout le long de rOlivedde } Est-ce que vous avez besoin d'en acheter, vous, de la luzerne 1 — Moi !
mais je ne suis pas folle, moi ! mais je me ferais plutôt mettre à Limoux, si j'étais capable d'acheter ce que devrais vendre !
— Tous n'ont pas votre tète.— Encore, s'il avait dû la faire venir? Mais non I mais non I il l'avait là ! et il Ta arrachée, le sacripant ! — C'est que c'est vrai. — Et si elle avait été mal venue, je n'aurais pas ditl Mais
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elle était belle, belle à béer! avec des fleurs grasses comme des rbses ! Ah, le jeanfoutre 1 le jean-foutre ! Mais il le payera, quelque jour, tout ce mal fait à la terre f Il viendra bien un phylloxéra, qui le châtie et nous venge 1 Et les charrettes étaient déjà loin que la voix de son courroux montait après elles, les poursuivant de proposopées vengeresses, d'une âpre éloquence, , vouant leur maître à de terrifiantes damnations, comme le fléau du pays. Par besoin de tromper laboulimiedesa haine, Marianne en était venue à espérer de spéciales catastrophes. Les soirs d'orage, lorsque les nues se crevassaient d'éclairs dans la direction de rOlivedde, elle partait, pantelante toute, voir si quelque foudre justicier n'avait pas mis la campagne en feu. Après les tombées de grêle, la même fièvre la
meûail aux vignes de Julien, rêvant que plus un cep ne restait indemne* Et quelles rages à la constatation qu'elles n'avaient pas été plus atteintes que d'autres, que les îsiennes ! Les mois de mars et d'avril lui apparaissaient particulièrement propices, étaient à son cœur comme fériés, l'entretenant de la joie d'une gelée complète, si complète qu'elle tuerait, non pas seulement là récolte proche, mais jusqu^à la vitalité des souches. D'ailleurs, de peur que ne manquât ia gelée, elle attendait aussi la coulure, qui ne laisserait^ des raisins, que les squelettes des rafles. Elle invoquait ensuite les ardeurs du soleil, l'implacable canicule qui, sans mûrir les grappes, les rôtirait. Même la vendange en cave, elle ne se lassait toujours pas, imaginait le vin se piquant, empUantant,
pour des années, la futaille. Et le vin vendu, elle augurait la ruine de Tacheteur, le voyait, faisant banqueroute, gagnant la frontière, sans payer Julien.... Elle vivait aîûsî, d*un bout de Tannée à l'autre, et tous les ans, sans que le cumul des déceptions atteignît la continuité des espoirs. Et cette obsession de toute sa vie, si elle ne l'eut qu*imbécilisée ! mais, aboutissant à la possession de tout son être, elle viciait non moins ses autres aristesses ; Tavéraît txrannîque et cruelle, anguleuse et sèche, — une virago sans cœur ni chair.
Deux êtres, principalement, son mari et sa fiUe, pâtissaient d'elle. Encore Jean- Pierre s'élaît-il résigné. Que Marianne fut si âpre e\ dure, c'était un ennui sans doute! mais ne Tétait-elle pas pour soi comme pouf autrui î Lui sortait du despotisme de
la maison paternelle; et il tombait, sans à-coup, sans étonnement ni envie de rér volte, sous la terrorisante gouverne de sa femme. A celle-ci, il se soumettait même comme avec piété; avec la reconnaissance qu'il lui gardait pour avoir voulu de sa main d'humble rustre. La satisfaction d'être entré, lui, Barthozouls pauvre, dans la lignée des Barthozouls riches le compensait à jamais de toutes les misères concevables. Puis, il fallait être juste, et Marianne n'était point si mauvaise ! Ainsi, lui avaitelle de bonne grâce octroyé le Gaillard, un superbe cheval breton, d'ample croupe et d'épaisse encolure, dont rayonnait la gloire^ à six lieues. Cette fantaisie, à la vérité, à laquelle il tenait par passion d'amateur, si Marianne l'avait admise, c'était sans condescendance aucune et simple-
ment parce que la goûtait son orgueil.
Elle trouvait bon pour la tenue des Barthozouls qu'ils entretinssent une bête d'honneur, étalant, sur Temphase de ses reins, le bien-être de la maison. Comme un cheval de ce luxe pouvait durer des vingt ans , la manie n'était pas au surplus ruineuse. Pourvu qu'il fût obèse, radieux de poil, insolent de plénitude ; qu'il gambadât, puériV lorsque, derrière les accouples des mules mornes, il gagnait, libre, l'abreuvoir; qu'il eût, enfin, de la bonne mine pour les quatorze cents francs qu'il coûtait, c'était tout l'essentiel de son rôle. : et, pour le remplir, la jeunesse n'était point de rigueur. Or, aou Gaillard, Jean-Pierre le ferait apparemment durer, puisqu'il le dispensait des corvées trop rudes et lui ménageait toute les possibles paresses. Si
JO l,ES BARtHOZOULS.
«e présentait une besogne aisée, -* un cha»
riot àcoftduife à vide, un vopge d*aflaîres à Narbonne, une visite d'agrément aux fêtes dès environs,— c*était à Pénornte animal qu'on la réservait ; et, si la mauvaise saison, en restreignant les travaux, laissait des bétes à retable, il bénéficiait, avant toutes, des chômages. En outré, le Gaillard avait à discrétion luzerne, avoine, repasse, toutes les douceurs des râteliers et des auges ; alors que les mules se sustentaient de paille et de foin, les enflant sans les engraisser. Une autre considération qui lénifiait Jean-Pierre, lorsqu'il comparait son destin à ce qu'il eut pu être, c'était que sa dignité de Barthozouls riche le tenait au labour, un ouvrage d'art, flattant l'amour-propre, quand on y excelle, vous faisant dire chez le maréchal ; « Tu* le
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mènes droit, pristi î » par un laboureur de renom /et point lassant, donnant juste la peine de suivre sa paire, des bétes dressées à la besogne, dont la traction calme évite tout ressaut. Comme, d'ailleurs, cet aristocratique travail résumait ce que Ma^ rianne lui'laîssâit de la mallrise, lé bonhomme goûtait la paresse intellectuelle à luiTCOngruenie, et que^ si bien, révélaient son crâné minuscule^ fuyant de toutes parts à là façoft d'un fez ; son nez court qu'iau bout gonflait comme uae gourde de chair ; ses yeux èttormeS) désorbités, vagues et doux > semblables aux yeux du Gaillard ; et, mieuk encore que cette physionomie, son attitude.
A force de correction classique derrière la charrue) les genoux et les reins en dehors, elle s'était) en effet, zigzaguée; et, au repos, âpparaissaiton ne peut plus piteuse.
Son seul chagrin, de quelque consistance, venait de la rudesse de sa femme pour leur enfant. L'innocente créature, toute fille des Barthozouls qu'elle fût, n'était pas moins assujettie que la tard venue d'une famille pauvre. A peine hors des langes, elle aidait sa mère à cuisiner et ranger, lessiver et pétrir ; courait aux commissions dans le village, ou, par les champs, transmettre des ordres aux valets ; et, lorsque manquaient ces besognes , une pire lui était imposée : elle devait aller, sur la route, à la piste des bêtes, recueillir leur crottin. Un peu plus tard, dès ses huit ans, la pauvrette cassait des mottes, épierrait les jachères, moissonnait, vendangeait, tâchait à tous tes possibles travaux. Et cette dure éducation de son petit corps, passe ! puisque la subissaient comme elle les pauvresses. Mais
Facariâtreté de sa mère, ses criailleries et ses menaces incessantes, et ses coups, ses battues, qui la punissaient d'avoir peur!
Ah! tu lèves les bras, avant que je te touche, eh bien ! tiens ! tiens ! pare-toi ! tu ne les lèveras pas pour rien de la sorte ! Et, ëur la martyre, les coups, des coups^ des mains sèches de la mégère, tombaient écrasants, rapides, rythmés, sonores, comme des coups de battoir. Et ne pleure pas, ou je redouble! Oui, jusqu'à la défense de gémir sous la douleur, qu'on n'impose pas aux bêtes ! Eh bien, d'autres, non moins despotiques : Tété, de prendre le frais ; l'hiver, d'approcher le feu. Des défenses de jouer, d'interroger, de regarder, d'écouter, de correspondre avec les êtres, de s'épanouir à la vie. A dix ans, Germaine était retirée de l'école , — où elle avait paru
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de temps à autre quelques heures — parce qu'elle n'apprenait rien, cette bourrique !
Casser des mottes, c'était tout ce dont elle était capable et digne. Ah ! elle était bien la fille de son père ! Ainsi traitée, la pativre enfant n'osait trop vivre ; âgeait, mesquine, gourdie de crainte, sans aucune des spon tanéités de l'enfance. Elle ne savait seulement rire ; souriait, niaise, lorsqu'on la^ plaisantait, se demandant si elle ne faisait pas mal de cela se permettre ; si sa mère n'était point derrière, prête à l'en punir.
Les larmes, en dépit des prohibitions, étaient plus habituelles â son triste sort ; et elles agrandissaient, déformaient sa bouche ; montraient, laidement, dans une grimace de torture, les grosses incisives de la seconde dentition. Ses navrances pourtant n'étaient point infinies. Son père
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Taimait; — quoique, lui aussi, eut préféré un fils continuant la gloire des Barthozouls — et il la consolait à la hâte, dans la pénombre des recoins, de façon fataliste : « Que veux-tu } ta mère est comme ça ! » Parfois même, prétendait-il la défendre > lorsque, devant les bras la menaçant ^ la petite accourait se blottir dans le creux de sa blouse. Mais, comme la rossée n'en tombait que plus vigoureuse ) il trouvait d'ordinaire plus sage de disparaître, dès qu'il présumait, par sa femme en courroux, la fillette en péril,
La plupart de ces faits étaient connus de toutle monde, comme historiques, presque légendaires; et, les quelques-uns intimes, la pénétration de Berthomieu les avait pressentis. Mais, alors même qu'il n'eut pas
eu souci d* éblouir le Montagnard par la magnification des ressources du Pays-Bas, il n'aurait pu les émettre distinctement. Bel esprit, réputé pour la finesse de ses dires, il ne procédait que par des pointes ou des allusions, voulant, pour être entendues, des galeries préparées. C'est pourquoi, lorsque le hélant du bas de la route, Jean-Pierre l'interrompait, Thomme au porc, qui, depuis trois quarts d'heure, l'écoutait, studieusement, ne savait à peu près rien de ses hôtes.
— Je vous dirai le reste, L'an prochain, lui décocha Berthomieu.
Dès onze heures, Jean-Pierre avait été envoyé à la recherche des convives. De ci, de là, il en avait saisi une vingtaine ; mais tous lui glissaient des mains, sous des prétextes. Qu'il ne fût pas inquiet; ils se ren-
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draient pour la soupe, seraient à la maison avant lui. Qu'on ne les attendît pas, d'ailleurs, s'ils étaient en retard. Au montent de rentrer bredouille, le bonhomme avait pris peur de Taccueil que lui ferait sa femme ; et, bien que la semonce fût inéluctable, voulant ne la point mériter, même espérant de la subir moins féroce, il était allé, parla route de la Montagne, jusqu'audelà du pont, à l'attente de quelque connaissance de Mélines, de Roquelongue, de Saint-Estève, de Massignan, qui arriverait tardive, juste pour dîner.
Quand . Berthomieu et l'homme au porc l'eurent joint, il leur expliqua son cas ; et, les attendrissant, il les résolut à l'accompagner, pour affronter Marianne.
— C'est tout ce que j'ai pu emmener, expliqua-t-il, aussitôt qu'il l'aperçut*.
'^ Deux sur quarante I un beau voyage I Retourne-t-en ! retourne-t-en vite, innocent !.... Toi, petite ! cria-t-elle à sa fille, tu vas te poster sur la porte 1 et, tous les étrangers qui passeront et que IM reconnaîtras, tu les feras venir.... D'abord, ôte cette salopette ! Tu ne comprendras donc jamais rien I ou comme une princesse, ou comme une souillon ?
Germaine, tout à l'heure, après avoir quitté sa grande tenue, avait mis une robe d'indienne blanche, piquée d'oisillons mauves, et, de peur d'une nouvelle bourrade, passé dessus un sarrau, quadrillé bleu et gris.
— Et tu vas rester là, tu entends 1 reprit Marianne, la petite revenue. Nous verrons situ sauras retenir quelqu'un....
Vous autres ! cria-t-elle à des étrangères.
(qui, bleo qu'eadimaûchées» s'occupaient dans lacuisine» le retroussementdes jupes montrant Téclat des jupons) faites comme pour vous, mes belles !
Tout en prenant son élan pour partir, elle s'examinait. Moins le fichu de soie noire à longues frangea^ elle portait sa tenue de messe, de demi-gala ; seulement, la robe de cachemire Hoir et la coiffe de vieille dentelle disparaissaient à peu près sous un négligé de travaih Un fichu de laine blanchâtre, à gros poix roux, se croisailt sur les seins, dissimulait le corsage ; et uri tablier blanc, si ample que les bords se joignaient presque, s'arrondissait sur la jupe, exactement comme un fût auquel une douve eut manqiié. La coiffe, elle, ne laissait voir que les tuyaux couronnant les bandeaux lisses des cheveux ; s'abritait
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ensuite sous un foulard jaune, doublé triangulairement, et dont les longs bouts se nouaient sous le menton, tandis que le plus court voletait sur la nuque.
— Tant pis ! je vais comme ça.
Et, dénouant son tablier, qu'elle jetait à Germaine, Marianne s*élançait par la route.
Décimée, aux approches du dtner, par le racolage des hôtes, s'éclaircissait la foule ; et, depuis une demi-heure, avait cessé ,1e défilé de tortues des chariots.
Maintenant, arrivaient des tilburys, attelés de bretons trottant lourd, et sur lesquels les riches du Pays-Bas trépidaient des ventres. Habitués du marché de Narbonne, ils arrivaient tard exprès, pour marquer qu'ils venaient uniquement pour s'éjouir, et qu'ils ne se fournissaient plus aux foires.
LES BAR'rtIOZOULS. 6l
Ceux que Marianne hélait, leur recommandant de descendre chez elle, acquiesçaient sans -alentir Tallure : « Pardieu !
Barthozoule,pardieu. »
Marianne, directement, gagna le champ de foire. A son retour, passant par le bal et les cafés, elle rabattrait, comme râtellerait, tout son monde sur la maison.
-Le champ de foire était un vaste blé, d'une planitude d'aire, que, sous la magie du soleil, les chaumes illuminaient d'une courte barbe adamantine. Par places, des tas de moutons en montaient, semblables à des mottes énormes"; ou bien des comportes, enfilées quatre à quatre, élevaient des tourelles blanches, que rayaient des noirceurs de cerceaux. Autour, des ânes pelés, des chevaux fourbus, des mules osseuses, toute une haridellerie lamentable,
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la queue rubannée d'un bouchon de paille, était attachée aux roues déteintes des caravanes ; machinait, la tête basse, dans de Tesparcette épandue par terre. A quelques pas, — la longue blouse bleue, dégrafée, tenant à peine aux épaules, le foulard rouge, noué lâche, couronnant le buste à rinstar d'un ordre de chevalerie, la chambrière tenue haut, telle un spectre, — des gitanos, de superbes gitanos olivâtres, fumaient des cigarettes, comme distraits-; andis que leurs grands yeux, à droite, à gauche, évoluaient, noirs et blancs, guettant les manœuvres de la clientèle. Quand soufflait une brise, la blouse, s'ajustant à la cambrure du torse, décelait leur native élégance, Télégance dés races quelle travail, jamais, n'a courbées ni tassées* Leurs rejetons, le pantalon coupé aux genoux, la
chemise bouffante, la tête nue, ébouriffés et noirauds, se tenaient auprès des rosses ; et, de temps à autre, sur un signe des pères, leur faisaient drcfsser là tête, à menus coups de houssine, — les maintetiant, tant que les fixait un çxamen d'acheteur^ dans l'attitude de fringance qu'affectent les bêtes jeunes.
A pas fares, devisant entre eux, des rustres passaient, jaugeant les haridelles, de loin, d'un regard sournois. Si, décidément, quelqu'une leur tirait l'œil > ils se rapprochaient; et, l'ayant, par précaution, ftatté sur les naseaux et la croupe, palpaient ses membres, ouvraient sa bouche, exploraient sa denture. Le gitano, alors, proposait de l'essayer. Ils disaient non ; ils regardaient manière, sans autre but.
Cependant, d'une main preste, le gamin
détachait Tanimal ; et, le tirant par le licou, l'entraînait à trotter. Le père courait derrière, le cinglant de coups de mèche, claqués si habilement qu'il semblait fouetter en l'air, par emphatique parade.
L'essai terminé, on s^abouchait, censé pour l'accord, par simple frime. Dès le maquignon risquait un prix, que les paysans s'éloignaient, dans une fuite. Le gitano, aussitôt, criait un rabais, qui modérait leur retraite ; un autre, plus fort, ensuite, qui l'arrêtait. Toutefois, sur réflexion, les rustres reprenaient la marche, allaient examiner les rosses voisines. Une heure après, ils repassaient, s'étudiant pour ne point lorgner. Mais le gitano, fixé sur leurs grimaces, les attirait .d'un geste; et, cette fois, les propos s'échangeaient sérieux, glorifiant la béte, l'abominant.
LES BARTHOZOULS. 6j
Du plus loin qu'elle aperçut quelqu'un de connaissance, Marianne lui cria :
— On va t'enrosser, Cadet des Salvagnacs !
— Regarde ! dit celui-ci; quand elle fut auprès de la rosse qu'il convoitait. On^en veut cent écus. Je vais en offrir deux cents francs. La bête fera toujours les vendanges.
— Pas sûr ! Il ne faut guère se fier à la mine. Ces vauriens de gitanos ont des drogues...
— Je sais.... Pourtant, vois : le cheval n'est pas vieux.
— Ni jeune! Et il a eu le fer, à la jambe de devant, à la gauche.
— J'ai vu. Il est même un peu rampin.
— Offre cent cinquante francs, pas plus.
66 LES BARTH0ZOULS.
— On ne me le laissera pas.
— Que si! je parierais,.*. Héîgitano, cria-t-elle, on vous en donne cinquante écus ! Si vous le laissez, vous viendrez le dire chez la Barthozoule, près de la commune.... Viens, viens ! fit-elle à Cadet, Tentraînant vers un lot de comportes.
Plusieurs de ses invités vaguaient autour : les Tibayrencs de Gourou^elle, 1q père et le fils ; les deux frères Chavernats^ de Saint-Paul-sur- Arcosse.
— Eh bien 1 vous autres ! voulez-vous qu'il ne vous reste que les peaux > Quelle heure croyez-vous qu'il soit ?
— Vous voilà, vous ! fit Taîné des Cha-.
vernats. Et, la questionnant sans autrement lui répondre, tout à son affaire : Qu'en donneriez-vous ?
— Combien et) veut-on, d^^bQrd?
— Quatorze francs, dit le marchand.
— Elles sont belles, fortes, déclara Marianne, après examen.... Offre lui treize et demi.
— Je vous en donne treize francs !
cria Chavernat, comme emballé > prêt à quelque sottise.
~ Si vous voulez m*en fournir de par reilles à ce prix, répondit le marchand, je vous en achète.
— Et treize et demi, Thomme ? fit Marianne.
— Treize et demi. Je ne vous en achèterais pas ; mais je ne vous en vendrai pas non plus.
— Combien en prendrais-tu, Chavernat?
— Mais, moi et mon frère, une vingtaine.
— Moi, dit Chavernat le jeune, je n'en ai guère besoin. Enfin, pour faire un arrangement, j'en prendrais quelques-unes,
— Il en reste vingt-six, dit le marchand.
— Eh bien! fit la Barthozoule, brusquant l'affaire, à treize et demi, on vous les prend toutes.,.. Vous ne voulez pas?
allons-nous-en 1... Marchez donc, souffla-telle à ses hôtes, vous le déciderez,... Et vous, les Tibayrencs, vous avez fini vos affaires ?
— Oui, déclara le fils, nous sommes vaillants.
Ceux-ci s'étaient pourvus de bon matin.
Mais une inquiétude les avait ramenés sur le champ de foire. Ne s'étaîent-ils pas trop pressés? Les comportes ayant enchéri, ils s'éjouissaient ; et, pour que ne chançit
leur joie, la relevant de malice, narguaient les déceptions des acheteurs tardifs.
— Nous avons acheté à treize francs, insinua le père, dans l'espoir de rompre la vente, et convaincu que, Taprès-midi, la marchandise augmenterait encore,
— Oh I les vôtres sont moins belles, je les ai vues 1 répliqua vivement Chavernat raîné.
— Possible ! mais je ne crois pas. Possible pourtant! concéda Tibayrenc le fils, d*un ton goguenard, qui démentait la conciliation de son dire,
— Hé 1 cria le marchand, voyant s'éloigner le groupe. Alors, vous n'en voulez pas?
— A quatorze, non! répondit la Barthozoule,
— Allons, je tire cinq squs.
— Non, ce que nous avons dit.
70 I,ES BARTH020ULS,
— Je n'y gagne rieti,
— Vous devez même y perdre quelque chôsô) cherchez un peu, fit-elle, riante d'avdif emporté Taffaire.
— Et vous les prenez toutes?
— Oui, répondit Taîtié des Chavernats.... Tu en garderas bien dix? fit-il à son frère.
— Puisqu'il le faut pour t'arranger,
— Eh bien, soit! conclut le marchand, parce que je veux dîner, moi aussi.
— Attendez-nous cinq minutes. Nous revenons avec le chariot, dit Chavernat Tatné, prenant les devants, suivi de son frère,
— Et vous dînerez, quand ? cria la Barthozoule.
— Quand nous pourrons 1 Ne vous inquiétez pas de nous ! répliqua Chavernat
LE§ RARTHOZOUIS. ?!
le jeune, qui, soupçonneux, revenait surveiller Tachât.
— Allons aux moutons ! dit Marianne à.
Cadet et aux Tibayrencs.
Là, elle recruta de nombreux commen»
saux, qui, depuis des heures, s'escrimaient aux marchandages. Leur imposant sa coin'' pétence^ elle conclut ou rompit les marchés à la hâte ; et, sans entendre les pro-»
messes qu'on faisait de la suivre, s^emparâ des personnes* Grâce à des prières, de par des menaces, à force de gestes, tirant des manchesj poussant des épaules, prévoyant le roussi des sauces, prophétisant la dalcination dès rôtis, elle parviht à raSsemblet* son monde ; ^Uis^ d'un combiantleinent, le poussa devantj comme Uli troupeau.
— Allez jusqu'au bail indiqua-t-ellé, lorsqu'on eut atteint la route.
Le bal des Pouilleux — le parti de Marianne — était situé dans une aire, vis-à-vis le champ de foire, où il se dressait en forme de chalet, au moyen de chevrons vêtus de buis. Des draps, ornés à Tintérieur de verdures dessinant des trèfles, renfermaient, et, suffisamment, le défendaient contre les intempéries, prévues douces, de la saison. D'autres dissimulaient Téchafaud de l'orchestre : des hausses de charrettes formant balcon, et que supportaient des barriques mises debout. Sous prétexte de curiosité, des filles vaguaient déjà là, les pieds fébriles. Parfois des garçons, occupés à régaler le sol, laissant leurs râteaux, les prenaient à la taille ; et des valses, un moment,tournaienta'u rythme d'unair fredonné.
— Toujours au poste, Jacquet ! fit Marianne.
Jacquet des Hortalas, c^était le doyen de la jeunesse, un doyen rare, qui, sociétaire depuis ses treize ans, venait d'atteindre la trentaine. Le plus fanatique des Pouilleux, ce vieux jeune homme, et que, pour cette raison, prisait Marianne, elle aussi passionnée pour le parti. Anormalement, (et non sans quelque scandale parmi des mœurs qui légalisent de bonne heure les rapports des sexes) il tardait à se marier, doutant qu'après sa retraite on put danser encore* Qui agencerait les chevrons, les barriques, les hausses ? Qui rassemblerait les draps ?
et les jeunes filles devant les faufiler? Qui, par les combes, irait couper le buis? Qui conserverait les drapeaux, les lampes, les lanternes vénitiennes, tout le matériel de fête des Pouilleux? Et qui aurait le goût, la patience nécessaires pour décorer le bal ?
74 ^^ BARTHOZOULS.
Qui, parmi ces jeunes gens, travaillant là sous ses ordres, et qu'il avait tant de peine à recruter, aurait sa passion, son enthousiasme, comme lui le culte de l'honneur du parti } Hélas ! de digne de lui succéder, il n'en connaissait pas un. Alors, un peu marri, ravi non moins, il restait garçon, bien qu'il fût fiancé depuis le tirage au sort. Afin de légitimer auprès de ses pro* ches la remise du mariage, il recourait à des prétentions excessives touchant la dot; et, lorsque après des résistances de plusieurs années, son futur beau-père les acceptait, impudemment, il les exagérait à nouveau. Il en était à réclamer une énormité : le quart pour sà promise, qui avait un frère. Mais cette outrance n'étaitelle point trop sublime? il semblait le craindre.
LES BARTHOZOULS. *J$
— Pas pour longtemps, peut-être, répondit-il.
— C'est un vase ? reprit Marianne, considérant son travail.
Debout sur une comporte renversée, Jacquet piquait des fleurs au centre de l'estrade, des dalhias rouges qui mettaient comme des caillots de sang sur la blan* cheur des draps.
— Que non. Une lyre. Et tu arrives à propos. Je manque de fleUrs,qtii nuancent»
Il m'en faudrait de pâlesj pour les cordes.
Alors, j'avaispensé à tes roses de l'Horte...* J'allais envoyer* lés pi*endre.
— Envoie, nion brave.... Etvous, jeunesse 1 cria-t-elle à des garçons de Fontrouge et de Saînt-Euthrope, venus par flânerie, et qui, trouvant des filles, les courtisaient. A la soufle^ à la soiipe ! Il y a temps
pour tout. Et, rompant les couples, elle les enrôla.
De retour sur la route, elle apercevait un de ses hôtes coutumiers, qu'un Bellissens de Ferralzan emmenait, lui donnant le bras, par prudence.
— Hé! c'est chez moi que tu dînes, Falibert!
— Que non, Barthozoule, c'est chez moi.
— Eh bien! je voudrais le voir!...
Allons, Falibert, je te prends.
— Et moi, je vous garde.
— Alors, au plus fort! proclama Marianne. Et saisissant Falibert par le bras resté libre, d'une secousse, elle le ravissait à Bellissens.
— Viens le chercher! cria-t-elle, après l'avoir perdu dans l'amas de ses hôtes.
Bellissens, un pauvre, fit dolent et résigné:
— Vous auriez pu me laisser celui-là, vous qui en avez tant.
— Tu Tauras ce soir! n'est-ce pas, Falibert ? répondit-elle, afin de le consoler.
S'affirmant tout haut, cette bonté, une bonté, germée spontanément et par surprise, rémut. Puis, le mot de Berthomieu:
« Tu n'irais pas te mettre en colère, un jour de foire » lui revenant, elle se remémora, par coordination, la belle humeur qui, ce jour-là, tous les ans, la gagnait, l'étrange délaissement de ses haines qu'elle déterminait à la suite. C'était qu'alors, durant les quelques heures du dîner, tandis que sa maison, la maison paternelle desBarthozouls, abritait dignement toutes les grandes familles du Pays-
Bas et de la Montagne, elle continuait la tradition des aïeux, synthétisait les gloires de la race. Julien pouvait avoir .du vin à noyer un canton, de l'argent à gaver un alcazar de garces, il n'était que le propriétaire de rOlivedde, monsieur Julien tout au plus, ainsi que l'appelaient ses flatteurs. Et les Barthozouls, c'était elle qui les incarnait, elle seule! elle qui vivait sous leur toit, de leur existence, l'âme identique, les survivant 1 elle, Marianne, que, comme pour reconnaître la légitimité de sa suprématie, la contrée toute entière nommait la Barthozoule 1
Radieuse à ces pensées, complaisamment, elle considéra sa cohorte d'hôtes, qui, à chaque halte, s'était accrue; qui, maintenant, par l'attraction de sa masse même, entraînant les museurs, détermi-
nant les indécis, à tous les pas, allait augmenter. Et, soudain, à la conjecture de ce pauvre Jean-Pierrre, qui, lui, rentrerait tout seul, elle se surprenait à sourire.
Arrivée devant les cafés, résolument, elle entra dans celui des Pouilleux.
Auparavant, elle avait tassé son monde sur la porte, afin, ne le perdant pas de vue, d'empêcher toute débandade. Mais personne ne songeait à s'esquiver, tous étant fiers d'être ses hôtes. C'est qu'eux aussi continuaient des traditions chères; et que leurs ancêtres avaient été les bienvenus sous le toit de leur hôtesse. Ils se jugeaient mieux que des invités de rencontre, s'estimaient des commensaux de naissance, les convives légitimes de la grande famille de Ferralzan, usant d'un
droit, remplissant un devoir, en prenant place à table. Et même leur clientèle s'identifiait à une parenté ; si bien qu'en cet amas de races glorieuses, parmi ces Parazols, ces Tibayrencs, ces Faliberts, ces BatifForts, pas un n'était choqué, lorsqu'un émerveillement disait d'eux tous : « Les Barthozouls ! »
Dans le café, Marianne bouleversait. ^ Elle longeait les tables, brouillant les jeux. Est-ce qu'il était permis de cartonner un jour de foire? Prenant les verres, elle les portait aux bouches, faisait boire les apéritifs, d'un coup, comme des potions difficiles à passer. Les plus récalcitrants, elle les levait des chaises, à pleins bras, menaçait de les charger sur l'épaule, tels que des sacs d'avoine. Et ces manières lui valaient des plaisanteries, toutes suggérées
LES BARTHOZOULS. 8l
par son prénom : <( Elle était la Marianne !
la Révolution en personne ! »
Au café des Flambards, — le parti adverse — dont les convenances lui interdisaient l'accès, elle envoya Cadet des Salvagnacs :
— Ramasse-les tous, comme des écus !
Demande les Hérails!
Deux minutes après"; Cadet sortait, suivi d'un groupe. Les Hérails n'étaient point là.
— Maintenant, commanda-t-elle, à la maison !
Et, prenant la tête à grandes enjambées, d'une allure héroïque, elle enlevait sa troupe ; la roulait par le village, dans une exaltation, telle une chasse clameuse, — toute bruissante de refrains, qui, spontanément, rythmaient la marche, et de ces cris
inarticulés, de ces interjections vagues, qui sont le verbe de la joie animale des foules.
— Ne bougez pas, que je vous compte !
ordonna Marianne, dès Tarrivée.
— Trente-deux I reprit-elle, le dénombrement fait.... C'est pour savoir combien de plus que Jean-Pierre.
Et, quand revint le pauvre homme, ramenant quatre invités :
— Regarde, moi! lui cria- t-elle, montrant sa masse.
— Que veux-tu I Les Taffanels m'ont échappé, pistant des filles. Ils se ramasseront tout seuls, m'ont-ils promis.
— Et tu n'as pas rencontré les Jaloux !
— Si, mais avec Girbal, qui les emmenait. Je n'ai pu les lui ravir. Ils viendront souper.
— Tu n'as pas pu I... Demande un peu à Falibert comme on s'y prend.... Et toi, petite ? fit-elle à sa fille.
— Elle, répondit Berthomieu, elle a sa part.
— Combien?
— Un.
— Oh, la bête !
— Un, mais qui compte.
Et, se détournant de Marianne, il parlait bas à Jean-Pierre.
— Paulj le petit de Julien ! mon Dieu!
Qy'avez-vous fait ! gémit celui-ci.... Prévenez-la, au moins.
— Ça, c'est l'incommode, convint Berthomieu. J'aime autant charger Cadet de la besogne.
Les commensaux étaient informés vite ; et, se cachant de Marianne, ils allaient.
l'un après l'autre, à la reconnaissance de Paul, disparu derrière leur groupement.
Assis auprès de la porte, la chaise diagonale, la nuque frôlant le mur, iljumait un cigare énorme, au bout d'un ambre long.
Jouant la quiétude, il exhalait de lentes bouffées, dont il suivait le destin éphémère.
Sa toilette rétablie à peine, Paul était sorti de chez monsieur Bastide, sans vouloir dire s'il reviendrait ou non pour dîner. Il ne savait pas, il verrait. Monsieur Bastide, le notaire honoraire de Ferralzan, était un vieillard, recevant surtout du vieux monde, chez qui l'on devait s'amuser fort peu. Et, cet augure l'effarouchant, Paul était parti courir la foire, en quête d'une invitation dans une maison mieux pourvue de festoyeurs, où il y. aurait des filles.
Comme il passait devant la demeure de la Barthozoule, Germaine appelait une connaissance :
— Hé ! vous !
Paul s'était retourné, croyant à un défi ; arrêté, un moment, par bravoure. La servante de monsieur Bastide venait de l'instruire des dissensions de sa famille, dont il n'avait auparavant qu'une idée vague. Elle l'avait même induit à s'inspirer de son père, qui ne venait plus à la foire, par souci d'éviter Marianne ; et qui, lorsqu'une affaire urgente l'amenait au village, s'arrangeait pour ne jamais passer devant sa porte.
Mais lui n'avait pas jugé convenable un tel effacement ; et il s'était bien promis de ne pas détourner ses promenades ; si des provocations résultaient, de tenir tête.
Tandis qu'il fixait Germaine, toute pe-
naude de la méprise occasionnée par son appel, l'imagination d'une bonne farce était venue à Berthomieu.
— Il faut rinviter, petite.
Et il avait crié à Paul :
— C'est toi qu'on appelle ! L'on compte t'avoir à table.
— Je veux bien, moi, répondait l'enfant, risquant, pour ne paraître point intimidé, qu'on le mystifiât.
— Petite, reprenait Berthomieu, donne une chaise à ton petit cousin.... Vous êtes parents, le savez-vous ?
— Je sais, disait Paul.
Germaine, en dépit des conséquences, redoutées effroyables, avait offert une chaise; et, depuis, Paul s'y carrait, résolu à ne déguerpir que contraint, l'injure aux lèvres.
Cadet ayant refusé de prévenir Marianne, Berthomieu rapprochait, pressé par Jean-Pierre, qui, prévoyant un esclandre, préférait qu'il éclatât avant le dtner.
— Il faut te dire que la petite n'y est pour rien... C'est moi qui suis cause...
Une idée comme ça...
Berthomieu débitait ces bouts de phrases , à côté de Marianne, sans la regarder, la laissant douter qu'il s'adressât à elle.
— Qu'est-ce que vous racontez là, vous ?•
— C'est pour l'invitation de la petite,tu sais bien.... On n'ose te dire qui c'est, l'invité.
— Hé ! qui que ce soit, elle a tien fait.
— Alors, tant mieux, tant mieux 1...
C'est qu'on avait peur... A vrai dire...
— Mon Dieu ! qui est-ce tant ?
— Tu ne te fâcheras pas ?
— Non.
— Sûr } qui que ce soit ?
— Sûr ?... quand ce serait,tenez ! quand ce serait Julien !
— C'est son fils, lâcha Berthomieu, le petit de tantôt.
— Ah! et où est-il? demandait Marianne, distraitement, sans colère, trop surprise.
— Ici, fit Paul, se levant.
Sans changer d'attitude, s'occupant toujours de la métamorphose de ses bouffées, il avait suivi la négociation; et, comme, malgré l'apparence, il ne croyait pas un bon accueil possible, il reprenait goguenard :
— Peut-être ne comptiez-vous pas sur moi, ma tante?
— Si ! mais si ! Ça va bien ! ça va bien!
' Elle n'avait pas une opinion, pas la moindre; avait parlé pour parler, dans l'effort suprême d'une volonté se dissolvant, de par l'unique souci de dissimuler la stupéfaction qui l'anesthésiait. Et ce fut ensuite l'approchant d'une mort. A peine, en un tréfond, qui était comme le lointain d'elle-même, rampaient de molles inquiétudes, des curiosités informes, qui, si elles eussent pu s'articuler en des questions, angoisseusement, se seraient en- . quises des causes de son attitude ,si étrange : comment il pouvait se faire qu'elle n'eût pas accueilli ce Paul, ce fils de Julien, cet exécrable produit de damné, avec des malédictions, sous des crachats, le poing sur la face, le pied dans les hanches ? qu'elle
ne Teûl pas chassé à coups de fourche, comme un rejeton de gitano maraudant par rétable ? Cependant, sous le regard de tous, elle restait immobile, abstraite de l'ambiance, les yeux fixes sur du vague, telle une idiote, lorsque, bénéfique, Berthomieu parlait, demandant si l'on prétendait dîner froid, ainsi que soupent les fashionables. Et, tout à coup, sa conscience ressuscitait, comme un midi rayonnante.
Le pourquoi de sa conduite, ce propos de plaisantin le lui rappelait. C'était la vertu de bonté de ce jour de foire qui, agissant, la faisait si tendre à tous, miséricordieuse à ses pires haines.
— Qu'on entre, qu'on entre ! fit-elle, la voix ferme, d'un ton cordial.
— Venez vous rafraîchir les mains ! invita Jean-Pierre, précédant allègrement^
LES BARTHOZOULS. 9I
son monde, tout heureux de la bonne fin de l'aventure.
La maison des Barthozouls était une vaste construction, toiturée à la manière d'un appentis, dont le bas mur, celui longeant la route, n'élevait que les quatre mètres d'un rez-de-chaussée ; et qu'occupaient, sur le derrière la cave, sur le devant retable et la cuisine. C'était dans cette dernière pièce — strictement la maison, puisqu'en ce triple abri des récoltes, des bêtes et des gens, elle gitait seule la famille — que, déplaçant la serpilière dont se storait la porte, un à un, pénétraient les hôtes. Et, spacieuse, comme la voulaient ses appropriations diverses, elle leur apparaissait démesurée, infinie : parce que, ne prenant jour que de la fenêtre, elle restait, même à l'heure méridienne, ténébreuse en
ses profondeurs. Partant, à cette minute, où leurs yeux sortaient du dehors, les convives ne percevaient guère que la table la partageant d'une large raie blanche ; et, comme ils devaient, pour gagner l'évier, la tourner par le fond où s'ouvrait un étroit passage, ils allaient à pas timides, les bras tâtonnants, telle une théorie d'aveugles; et, tandis qu'ils longeaient^ les parpis, — paiement jaunâtres, noires par places, pareilles à de la croûte de pain havi — ils butaient contre les reliefs ou plongeaient dans les ouvertures les incidentant. ... Sur la droite,dèsrentrée,se dressait tout d'abord une crédence monumentale, d'un ton de vinasse, qui mettait là comme le deuil d'un autel. Un peu plus loin, une basse porte, qui n'avait jamais été peinte, mais que teignait cendreusement la vétusté de son bois.
faisait communiquer avec Tétable. Puis, venait le lit, disparu sous des rideaux à bandesgrîsesetrouges,descendant incurvés d'une flèche dont saillait le pignon d'or.... Parallèlement à la route, à deux mètres du mur derrière lequel s'étendait la cave, une cloison, élevée à mi-hauteur, (juste autant que le nécessitait la sauvegarde de la pudeur des filles) ménageait trois réduits, qui, tous, même celui où couchait Germaine, servaient aussi de pièces de décharge. . . . Sur la troisième paroi débordait la cheminée :
une cheminée gigantesque, trop grandiose, anormale jusqu'en ce milieu tout entier hors la règle ; si altière que pas un chef n'atteignait le manteau ; si large que des bancs en maçonnerie occupaient sans encombre le bas de chacun des jambages ; et, où, dans la profondeur de l'âtre, un
94 I-ES BARTHOZOULS.
grand feu de sarments, copieux comme un feu de joie, suffisant à rôtir neuf volailles, flambait mesquin, vacillant aux rafales que dégorgeait la hotte ainsi que là flamme d'une torche. A côté, sortait le potager, énorme encore, percé de douze réchauds, autour duquel, six femmes, cuillère .en main, surveillaient des sauces. Au-dessus, et par tout ce qui restait de mur, se développait la batterie de cuisine, dans une ampleur de ffesqiie. Utilisée à peu près toute ce jour là, c'étaient de noirs croissants qui marquaient où reposaient les calottes des casseroles, et c'étaient des halos de poussière qui évoquaient la file graduée des couvre-plats ; tandis que, seuls au complet sur un rayon inaccessible j les chaudrons béaient rouge, semblablement à des gueules d'ogres... i Enfin ^ dans le même mur
OÙ s'ouvraient la fenêtre et la porte, se creusait Tévier, flanqué de cruches vernissées jaune, ventrues comme'des jarres, que Jean-Pierre et Berthomieu penchaient sur les grosses mains brunes des convives.
Leurs mains rafraîchies, ceux-ci s'attablaient à leur convenance, des places n'ayant été réservées qu'à quelques-uns :
à Falibert, au centre, de par sa réputation de découpeur; à Berthomieu, vers le fond, avec charge de régir le bas bout de la table, tandis que Jean-Pierre ferait les honneurs de l'autre moitié ; et, sur la quatrième chaise depuis la fenêtre^ ni trop près ni trop loin del'ajourage^àmonsieur Eugène Astruc, l'un des fils du négociait de Narbonne, auquel les Barthozouls vendaient chaque année leurs récoltes. Vainement, le citadin, qui s'était assis par le fond, pro-
testa-t-il que « chez elle, comme au ciel, on était bien partout )► Marianne le contraignait à se déplacer, forte de l'approbation unanime des rustres. Il n'était pas un étranger ordinaire, mais bien un hôte d'une catégorie très à part ; et, la politesse qu'on lui faisait, les villages la devaient à la ville.
— Et vous, mes bonnes, fit-elle aux femmes restées debout, vous ne vous asseyez pas ?
Elles refusèrent, prétendant l'aider.
Comme protesta Marianne, une dispute suivit, que conclut une transaction. Elles la seconderaient, à tour de rôle, deux par deux. Toutefois, une vieille refusa de prendre place à table, « de peur d'y mourir de faim. » De tout temps, fille, femme, grand'mère, elle avait mangé, l'assiette
dans son giron : Tété, sur le pas de la porte ; Thiver, au coin du feu, sur une chaise basse.
Dès que la table fut à peu près garnie, Marianne, après une inspection sommaire des convives, demanda :
~ Les Ventajoux ne sont donc pas venus ?
— Ils ont la fille malade.
— Et les CoufFoulens ?
— Leur deuil n*est pas fini.
— Cest vrai, j'oubliais.
Elle n'oubliait pas ce deuil des Couffoulens, pas plus qu'elle n'ignorait le douloureux souci qui retenait les Ventajoux.
Mais, procédant à l'officielle constatation de ses hôtes, le prétexte d'une sorte d'appel d'honneur, oii retentissaient les grands noms du pays, elle trouvait à la fois con-
venable et grandiose d'appeler, présents ou pas, tous les familiers de son hospitalité. Dans une préoccupation identique, elle se mit à s'enquérir de ceux qu'elle savait en retard :
— Et les Hérails?... les Chavernats?*..
les TafFanels ?... pas encore ici ? ces lambins!
Elle reprit bientôt :
— Les Pigassous ?... les Batifforts?...
Falibert, des Faliberts?... cette fois sur un ton dubitativement interrogateur, et s'affirmant tout de suite la présence des commensaux nommés, d'un baissement corroboratif de la tête.
— Les Cassignols ?... la Marion et la Mariette , des Goudys ?. . . les Terrais ?. . . les Pendriez ?... continuait-elle, à mesure plus résolument emphatique, plus manifeste-
ment glorioleuse, faisant une pause tou^ jours plus longue après chaque nommation.
Et, bientôt, comme si, devant l'énormité de la tâclie, se rebellait sa mémoire, Tespacement des appels s'exagérait tant, que Jean-Pierre, suggéré complice, feignait de croire devoir lui venir en aide :
— Les Cazabans ?... la Rosalie des Ramons?...
— Les Escalaïs de Meyravialle?... reprenait-elle.
— Les Escalaïs de Saint-Euthrope?.., continuait-il.
Et, sans plus aucune hypocrisie d'interrogation désormais, leurs voix alternantes criaient les noms, comme les annonçant, les présentant à l'antique demeure, digne de leur honneur. Et, ces grands noms de rustres, pour les faire entendre fastueux
ainsi que des titres, tous deux, ce si piètre homme et cette si maltresse femme, usaient des mêmes procédés amplificatifs, disant :
les Parazols ! les Cazaletz 1 dès seulement que deux Cazaletz,. deux Parazols se trouvaient là; et comme si ces familles, tout entières, des grand-pères aux petits enenfants, eussent paré la table. De même, alors qu'une race n'avait de présent qu'un seul membre, Marianne et Jean-Pierre étaient d'accord pour dire de celui-là :
Cadet, des Salvagnacs! Berthomieu, des Berthomieux! indiquant, de la sorte, la délégation dont cet hôte était investi.
Cependant, des Berthomieux, des Salvagnacs, des Cazaletz, des Parazols, de tous ces noms pittoresques et robustes, râblés élégamment ainsi que des athlètes, les syllables, accentuées, retentissaient ; et les
LES BARTHOZOULS. lOI
dernières, de par leurs sifflantes, prolongeaient les appels, tels des boniments, comme avec des cymbales.
— Monsieur Eugène Astruc! termina Marianne, faisant au citadin Texception de lui laisser sa personnalité.... Et, maintenant, bon appétit; tous !
— C'est ça, commençons ! fit Berthomieu, plongeant la louche dans la soupière devant lui. Ça fera venir les tardants.
Et comme survinrent les Taffanels :
— Qu'est-ce que je vous disais ?
— Nous faisions sans vous, dit Jean- Pierre.
— Ohl nous savons rétable, et l'heure de l'avoine.
— Vous n'avez pas vu les Hérails ?
— Les Hérails ? ils doivent être au baccara, chez les Flambards.
— Je les ai demandés, remarqua Cadet.
— Il fallait descendre à la cave. Cest là qu'on joue, de peur des gendarmes,
— Tu devrais aller les prendre, Jeannot, proposa Marianne à Tun des TafFanels,
— Que non, Barthozoule! j'y resterais.
Le potage était à moitié servi que Paul
promenait encore dans la cuisine, attendant qu'une formule officielle le fît asseoir, Marianne le tenait-elle debout, jusqu'à ce que toute la tablée remarquât son attitude d'intrus, qui ne devrait sa chaise qu'à la charité des convenances ? Elle Tavait tout simplementoublié, et, dès qu'elle l'aperçut, le casa, sans grimace aucune.
— Là, tiens, petit, près de Germaine, Quoique leurs places n'eussent point
été fixées, les convives se trouvaient as$i^ hiérarchiquemeqt et par catégories hcMiiQ^
LES BARTHOZOULS. IO3
gènes. Aux alentours de Jean-Pierre, près de la fenêtre, régnaient les gens de marque, les vieux noms, les grosses fortunes, les maturités, les vieillesses ; puis, par le centre, venaient les jeunes hommes, les jeunes gens, quelques domestiques; et, vers le fond, dans une presse, le sexe et la marmaille. Dans ce bas bout s'était égaré l'homme au porc, après trois infructueuses tentatives pour que Marianne le reconnût. Et il n'était point le seul de la table que ni elle ni Jean Pierre n'eussent pu nommer, puisqu'une demi-douzaine de rustres, emmenés par des commensaux de grande race, dînaient sans présentation, usant, placides, de l'hospitalité que la fête devaitaux festoyeurs. Un convive plus anormal encore, celui-là tout à fait inconnu, c'était un marchand, supposaient les uns, un
rafleur, soupçonnaient les autres, que Marianne avait levé du café, dans le tas- Le manger était une mangeaille, abondante démesurément et rien que charneuse.
En même temps que le potage, et surtout pour en attester la bonne origine, avait paru le bouilli, que bousculaient bientôt des avalanches de viandes aux accommodations diverses : bœuf en daube, cannetons aux olives, poulets à la catalane, des fricassées, des cassolets, des civets, des salmis, des ragoûts. Après ces entrées, commençait le défilé des rôts, D*abord se présentaient, sous des apparences de barils suintants et blonds, les chapons, les canards, les pintades, les dindes bouffies de farce. Puis, comme pour mettre, entre la série des volailles et celle prochaine des gibiers, le raffine-
LES BARTHOZOULS. lOJ
ment d'un mets vulgaire, des gigots succédaient. Venaient à la suite les lapins, semblables à de noirs rondins grêles ; les perdreaux, secs et menus comme des poings de vieille; et, pour finir, deux lièvres énormes, de neuf livres chaque, dont les pattes restaient au bout culottées de fourrure. Toute cette boustifaille, prodigalisée de la sorte, et préjugée inconsommable, s'utilisait aux repas suivants, réchauffée ou froide selon la convenance ; et, la foire finie, les hôtes disparus, la famille et la domesticité s'acharnaient à l'achèvement des restes, à la difficile liquidation de ce festin d'ogres.
De toutes ces viandes, les rustres se bourraient, impartiaux : des noires et des blanches, des menues et des grosses, de celles saucées et de celles. rôties. Placi-
dément, ils manifestaient un appétit formidable, un appétit, qui, chez ceux, restant les trois jours de fête dont la foire était l'occasion, durait ces trois jours ; qui, à chacun des repas, s'affirmait deux heures, sans défaillance ni halte. Les. pauvres se compensaient desfrugalités coutumières ; les riches, riches depuis peu, rassassiaient les fringales ancestrales : et, point gourmets, point goinfres, sans aucunement apprécier la pitance, sans non plus s'émouvoir de sa profusion, tous mangaient, avec les mâchements rythmiques des bêtes. ^
De nombreuses différences de nature, et quelques-unes de tenue, montraient la double provenance des convives. Les Pays-Bas, poileux et bruns, les membres et les traits heureusement ramassés, se révélaient, de par le front bas et le regard
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vif, des intelligents spéculant peu. Certains, les âgés riches, s'épaississaient; et leurs physionomies volontaires s'édulcoraient de graisse. Les Montagnards, plus grands et minces, avaient l'aspect débile, la face blême, les traits mal liés ; et, d'un grand nombre, la bouche béait. Les costumes, dans leur ensemble, offraient plus d'uniformité, puisque la courte veste sombre était l'endimanchement des uns et des autres. Toutefois, chez îes Montagnards^ les blouses abotldaient, étroites et longues^ noires ou blanches, telles des soutanelles ; alors que, chez les Pays-Bas, oh les portaient les seuls domestiques, elles étaient bleues, brochées blanc, courtes et atnples, avec des tuyaux qui les drapaient. Enfin, parmi ces derniers, la plupart des habitués du jeudi de Narbonne revêtaient des com-
plets, de nuance vive et de coupe élégante, que leur confectionnaient les tailleurs célèbres de Toulouse.
Durant le repas, d'autres contrastes se notaient entre les deux races. Vignerons, les Pays-Bas ne buvaient beaucoup que parce qu'ils mangeaient à force, et sans jamais s'incommoder. Non blasés sur le vin, les Montagnards qui, dès le potage, avaient englouti des rasades, étaient vitement ivres. Les premiers, tout à l'heure et toujours, parlaient haut, riaient gras, plaisantaient, tapageaient bonnement; tandis que ceux-ci, tout d'abord effacés, timides, courtiseurs, inutilement vils, s'exaltaient à mesure ; et, trop lâchés bientôt, débridaient des violences de faibles, aiguillonnant leurs antagonistes de haineux persiflages, comme en quête de querelles. Mais
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les Pays-Bas, se sachant supérieurs, s'affirmaient longanimes, et se prêtaient même aux attaques, par méprisante malice, afin que fût indéniable Tinvulnérabilité de leur force.
Entre voisins, à trois ou quatre, on causait attelages, ventes, cultures, des choses dont on s'occupait tous les jours. On s'entretenait aussi des alliances, des morts, des héritages en perspective ; et, pêle-mêle, des maladies des terres, des bêtes et des gens. Volontiers, chacun communiquait ses joies, ses espoirs ; renseignait sur la plus-value de son bien ; révélait le pré, la vigne, attisant ses convoitises. Quand la causerie était entre gens de même origine, une contradiction la marquait : en même temps qu'elle louangeait là vertu des
terres, elle abominait l'indigence des ré-
ÎIO Les BARfHOZOtJLS.
coites. Entre antagonistes, l*optimisme par contre se délayait continu : montagne et plaine devenaient des régions de cocagne, plus mirifiques Tune que l'autre .Cependant, tous se trouvaient d'accord pour jalouser monsieur Eugène Astruc, qui, parce que de la ville et centralisant les produits, leur apparaissait démesurément riche* Même, peu délicats, certains l'interrogeaient : « Vous devez être au moins millionnaire? » Le citadin nuançait, de sourires évasifs, des réserves vagues : on ne peut plus gêné, ne voulant ni se résoudre aux confidences, ni qu'on interprétât sa discrétion de la morgue. Comme on servait les premiers rôts,l'alné des Chavernats parut.
— Et ton frère î
— Il est là qui vient, répondit-il, allant à l'évier.
LES BARTHOZOULS. III
Mais, ses mains rafraîchies, au lieu de s'asseoir, il ressortait, hognant :
— Pourquoi lanterne-t-il î
Ne le voyant pas revenir, Marianne gagna la porte. Les deux Chavernats étaient à se disputer, près de se battre. Le jeune, l*apercevant, la prit pour juge :
— Moi, pas vrai, Barthozoule ? Je me suis embarrassé de dix comportes pour lui fendre service. Mais, ça me paraissait ett-' tendu, j^avais le choix.
— Croyez- vous, cSrîait Tautre, qU*il Refaisait les paqUets^ se réservant les meilleures!
— Et je lë§ garderai ! ou tu garderas tout!
— Allons I allons ! la paixl fit Marianne.
Et s'oubliant : Deux frères, c*est si laid
de se disputer!... Allons, rentrez vite.
il2 LES BARTHOZOULS.
reprit-elie. Et c'est moi qui ferai vos parts tantôt.
Dès à table, ils se courbèrent sur l'assiette, laborieusement, soucieux de manger de tous les mets ; et, quand ils furent bourrés au commun niveau, l'éjouissance commune conquit leur morosité. Ils oublièrent les tracas de la foire, s'en chalurent systématiques, se gavant, comme d'un antidote restauratif, de la joie donnée pour rien de la fête.
On passait les dindes, lorsqu^un petit gitano souleva la serpilière de la porte, demandant :
— C'est ici chez la Barthozoule?
— Oui.
— Mon père est là, avec le cheval.
— Pour cent cinquante francs ? fit Cadet, ne se levant qu'à moitié.
' lyES BARTHOZOULS.
— Pour deux cents.
Cadet se rassit.
— Oui, pour cent cinquante, reprit le gamin, après, par un retournement de la tête, avoir pris un ordre dans les yeux de son père.
Cadet sortit payer le cheval. Mais, dès qu'il Peut mené à l'étable, un regret le gagnait à le reconnaître mesquin, d'une petitesse de bourrique auprès du Gaillard.
— Ils ont fini par m'enrosser! confessat-il en rentrant. \
Lorsqu'on apportait les perdreaux, Falibert, se jetant en arrière, lâchait :
— Pourtant, je voudrais picoter un peu.
Je découpe, je découpe... Allons, une bonne âme pour me remplacer?
Tout d'abord, il s'était mis à l'œuvre, d'une belle ardeur, dans la préoccupation
d*énierveiller la tablée, découpant sur la fourchette, et tenant à rétablir chaque rôt, pièce à pièce, avant qu'il circulât. Puis, le blaseraent survenu, il avait taillé, sans nul souci d'art, aussi prestement que possible, avec pour tout but de liquider la besogne entreprise. Maintenant, il renâclait.
La tâche était infinie, le mènerait jusqu'au lever de table, sans une halte lui permettant d'avaler un morceau.
.— Allons, vous, Berthomieu, reprit-il.
— Après toi, je n'oserai jamais.
— Qui alors.^
Personne ne répondant, Falibert déposa le coutelas, repoussa la jatte dans laquelle il découpait, et, s'emparant d'une assiette, se servit.
— Nous verrons bien, déclara-t-il.
Inopinément, monsieur Eugène Astruç
LES BARTHOZOULS, MJ
brigua la succession. Comme une prévenance malencontreuse lui destinait les morceaux rares, il avait dû goûter de tous les plats ; si bien que l'indigestion était imminente, ou Tapoplexie. Il n'avait, à la vérité, jamais taillé que des biftecks ; mais Falibert découpait si aisément qu'il suggérait cet art facile. Et, du reste, c'était le seul truc préservant du gavage.
— Si vous me promettiez l'indulgence, j'essayerais, proposait- il.
— ^ Les morceaux sont bons, fit Berthomieu.
A ce moment les Hérails déboulèrent, dans une bousculade.
— Vous n'avez plus le sou, parions!
fit Marianne.
— C'est ce qui vous trompe, répondit l'un d'eux. Nous avons gagné. D'ailleurs,
Il6 LES BARTHOZOULS.
il n^y avait que des jouaiilons, La grosse partie ne commencera que sur les quatre heures.
,Et, comme on le casait en face de Paul, il reprit, le reconnaissant ,
— Ah! si votre papa était ici, il en serait.
— Je le remplacerai I fit l'enfant.
Son voisin, Thomme au porc, lui versait à boire, aussi souvent qu'il se versait, ne s'inquiétant que d'emplir les verres vides, sans se douter que le petit être, pris d'une stultesse de héros, risquait jusqu'à sa vie pour faire l'homme.
— Vous jouez au baccara, miséricorde ! s'écria une femme. Quel âge avezvous donc l
— Treize ans et demi.
— Et vous, monsieur Astruc, jouezvous } demandait Jean Pierre, appréhen-
LES BARTHOZOULS. Hy
dant si fort que Marianne ne prétextât des précoces écarts de Paul pour tonitruer contre Julien qu'il osait détourner le bavardage, au prix d'une indiscrétion.
— Oh ! rarement, et pour me distraire.
— Si, si, il joue, commença Cadet à voix basse, et même il vous a un estomac!... N'est-ce pas, continua-t-il tout haut, que, si vous étiez à la table verte, vous ne caneriez pas comme à celle-ci î
Il y eut un silence, inattendu, profoml ; et puis, un convive, exprimant l'opinion de tous :
— Eh bien! vous les arrangez, les perdreaux I
L'attention s'étant portée sur le citadin, on venait d'apercevoir son découpage :
un hachis. Les os, les peaux, les chairs, ne tenaient plus ensemble ; vaguaient, pêle-
n8 LES BARTHOZOULS,
mêle, par la jatte, dans une ignominie ,de restes.
~ Falibertl supplia JeanrPierre.
— Je vous avais prévenus, se défendit monsieur Astruc,
— Un petit malheur, allez, monsieur Eugène I cria Marianne, 'et qui fait la leçon à tous ces fainéants?,,. Tenez, ajoutaitelle, apportant les lièvres, coupez encore ceci!
Mais c'étaient les pièces d'honneur, et Falibert, quelque peu sustenté, reprit le coutelas. Il se complut même à tailler un morceau de bel aspect pour chacun des convives, qui, à cette fin, se comptèrent exactement : cinquante -trois, les enfants compris.
Marianne, débarrassée de la grosse besogne, se délassait alors dans la contem-
plation de ses hôtes, se nourrissant comme de leur plénitude. Les Pays-Bas s'offraient raides, tant ils regorgaient. Les Montagnards dodinaient parfois, parce qu'ils étaient ivres. Les faces de la marmaille, fardées de graisse, brillaient telles des pommes. Mais qu'avait Paul, tout pâle, la bouche bée, les yeux mi-clos, la nuque dans le cou ?
Comme elle allait à l'enfant, l'homme au porc lui passait le lièvre, qu'il éloignait d'un geste vague, sans autrement modifier sa posture. Puis, tout à coup, au brusque rappel de ses devoirs de galanterie, il se soulevait, prenait la jatte et la présentait à sa petite voisine.
— Mademoiselte...?
— Oh merci, monsieur !
Tout d'abord, il n'avait pas été content
du rôle que lui assignait sa place. Il eut désiré la voisine déjà jeune fille, et qui l'aurait séduit. Néanmoins, il avait résolu d'éblouir Germaine, de se médailler à jamais dans son jeune cœur tendre, de lui apparaître le type idéal d'amant, après lequel, plus tard, aspirerait sa passion. Et il s'était montré communicatif, aimable, obséquieux, bien que gêné par les timidités de la fillette, qui, à toutes ses courtoisies, répondait : Oui, monsieur ! Merci, monsieur! monotonement. Un peu après, dès que l'avait surpris l'ivresse, un autre désir, moins conscient et plus doux, l'avait gagné. Il eut voulu l'embrasser, l'étreindre, à défaut, lui presser les doigts : et non plus par gloriole de moutard précoce, par bonté pure, une bonté que le vin lui soufflait au cœur de sa chaude haleine.
-- Est-ce que le petit ne serait pas malade, Berthomieu ? demandait Marianne.
— Malade, moi ! protesta Paul, malade !
Et, pour mieux établir sa validité, il
voulut tournoyer de la serviette, qui, lui échappant, éborgnait Germaine.
— Oh ! pardon I pardon!- faisait-il en deux cris, l'un qui l'excusait, l'autre qui fut tendre.
— Ce n'est rien, monsieur, rien, rien.
— Si I si ! Vous allez croire que c'est méchamment, parce que nos familles ne s'accordent pas ensemble. Eh bien I ce n'est pas vrai! Et je vous aime bien, tant pis ! Et vous ?
— Moi aussi, monsieur, risqua la petite, sans lever les yeux, et tressaillante à la pensée que sa mère l'entendait peut-être»
122 LES BARTHOZOCLS.
— Alors, fit Paul dans un éclat, embrassons-nous !
Se détournant, il reffleurait des lèvres, et, vite, se retirait, Tamour-propre tout à fait sauf, puisque le malaise le blêmissant devait empêcher son trouble de rougir.
Les convives qui, comme on apportait
les gâteaux et les fruits, s'étaient levés de table, dédaigneux de ces babioles, se pressaient aux alentours des enfants ; et ceux-ci, de par la préoccupation de dignifier leur gêne, se raidissaient en un hiératisme cérémonial.
— On les dirait devant le maire, remarqua Berthomieu.
Sans souci de ses besognes, -ni des politesses dues aux hôtes, tandis que desservaient les femmes, que les hommes gagnaient le café, Marianne courait dehors^
loin de la foire, par la campagne, vers TEnfilade. Et, longtemps, sous le haut ciel, dans la pureté de l'atmosphère, elle étouffait ainsi qu'en une cave où bout la cuvaison ; et, longtemps, par l'ampleur de la plaine, elle vaguait avec les départs brusques, les arrêts subits, les violences et les mollesses d'allure des fauves encagés: jusqu'à ce que l'émotion, l'enfumant à la manière d'un incendie qui couve, se fut promue en l'idée, dont la splendeur la devait monotonement ravir.
— Devant le maire, on les y verra!
s'écriait-elle.
Cette affirmation formulée, le calme des béatitudes la régit. Et même ses ardeurs de jeune fille, les seules inassouvies parmi ses convoitises, ne la troublèrent point.
Depuis que ne les attisait plus l'amour,
elles devaient être mortes, ou bien, survécues moribondes, ne pouvaient fournir d'appréciable calorique à une âme ouverte toute à la soleillée de l'orgueil. Qu'importait qu'au lieu de Marianne et de Julien, Germaine et Paul fussent conjoints! et qu'étaient les appétences des individus auprès des ambitions de la race ! Tandis que ceux-ci s'uniraient comme après des fiançailles de vingt ans, que ceux-là croiraient convoler en de secondes noces, le même mariage se célébrerait, fusionnant les Barthozouls et reconstituant l'Enfilade.
Les obstacles, les mêmes qu'autrefois, Marianne les voyait sans trouble, puisqu'elle avait, pour les tourner ou les réduire, outre l'expérience de la défaite, le temps nécessaire à l'évolution des manœuvres de revanche. Les enfants, qui avaient
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treize ans, ne seraient mariables qu'à dixhuit; et leur union, à cette date, apparaîtrait de convenance.
Paul étant monsieur, Germaine serait demoiselle. Quand on le retirerait du lycée, le baccalauréat subi, elle sortirait de pension, s'étant assimilé les élégances, sachant toucher du piano, et, pour que fut de même établi le sérieux de sa culture, avec le brevet d'institutrice. Conséquemment à ces visées, Marianne, dès les premiers jours d'octobre, conduisait sa fille chez les demoiselles Dumassal, qui dirigeaient le plus considérable des pensionnats de Narbonne. Et, là, remarquant deux grandes, déjà pubères, dont les tailles étaient sveltes, blanches les carnations, et qui, poseusement, promenaient à l'écart des jeux, la Barthozoule criait aux directrices : « Vous
la voyez, ma fille ! Elle est noire ; elle est simple ; elle est nouée toute ! Eh bien !
faites-lui peur, ou soyez-lui tendre : ça vous regarde ! Mais il me la faut, dans cinq ans, comme ces deux qui, là-bas, si bellement, paradent ! »
L'égalité des apports était-elle plus utopique que l'équivalence des personnes } Point, si, pour cette fin aussi, les actes de Julien servaient d'exemples. Amandaies, luzernières, olivettes, champs de blé, champs de maïs, champs de seigle, champs d'avoine, et de même, par raison d'harmonie, son antique vignoble, tous, tous les lopins devaient se fondre en une seule pièce, où, souveraines, les vignes régneraient. Et ces vignes seraient plantées large, fumées copieux, traitées avec la niéme abondance et la même minutie de
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soins que leurs si mémorables aînées de rOlivedde.
L'abandon de la vieille culture n'effaroucha point Marianne, dont, sous l'embrasement de l'ambition, le génie, qu'avait si longtemps virtualisé la haine, débâclait enfin, roulant à flots les aptitudes.... Les ancêtres s'étaient trompés en exigeant des terres qu'elles se polluassent à toutes les semences ; alors que, sablonneuses et de sol peu profond, elles n'étaient disposes qu'à l'amour des cépages. Ou, plutôt, ils avaient subi des oppressions économiques, devant tenir compte de la difficulté des transports. Maintenant, grâce à l'ubiquisme des chemins de fer, les régions les plus lointaines échangeaient leurs récoltes ; et, dès lors, les terres de produire, enfantant presque, d'après les lois d'affinité que
détermine la science. Oui! tout comme les rustres, elles avaient enfin leur Quatrevingt-neuf, leur Révolution les libérant des stupides servitudes.
L'entreprise comportait des risques, que Marianne sut courin. Elle retira de chez le notaire toute son épargne, une centaine de, mille francs, et, sur hypothèques, emprunta une pareille somme. Puis, ce gros capital lui permettant d'attendre sans gêne Té- <:héance assez tardive des récoltes, elle bouleversait son bien, transformant le pêlemêle de ses cultures en l'unité d'un vignoble, que fournirent des cépages de choix. D'aprèssescalculs, si se maintenaient les revenus alors énormes de la vigne, elle commencerait, dès la quatrième année, de récupérer ses avances, et, deux ans plus tard, atteindrait le pair'. Ensuite, chaque
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vendange produirait des rendements prodigieux, qui, multipliés par Tépargne, lui assureraient une fortune, auprès de laquelle celle de Julien, rongée de vices toujours plus vo races, apparaîtrait une aisance à jpeine. Considération plus douce à son âme rustique, son bien, même en soi, l'emporterait sur rOlivedde ; car ses terres, neuves à Teffort, couvant leur vitalité depuis des siècles, répondraient mieux aux sollicita* tions de la culture intensîye. Elles seraient d'ailleurs plus logiquement exploitées, d'après de scientifiques méthodes. Au lieu, par exemple, de suivre Tempirisrae de Julien, ne plantant que des carignanes, parce que ce cépage s'était trouvé convenir aux vignes héritées, Marianne, plus saga* cément, sondait les terres, et distribuait les boutures selon leurs diverses appé-
IJO LES BARTHÔZOULS.
teijceswUne autre supériorité résultait de sa vie même, permanemment agreste, lui facilitant, les phénomènes atmosphériques et végétatifs aussitôt perçus, de régler le travail selon les opportunités qu'ils indiquaient; tandis que l'exploitation de TOlivedde, dont le maître ne pouvait prévoir que les besoins normaux, souffrait, toutes les fois qu'en son absencfe la nature brusquait ses évolutions, des ordres déjà donnés, et que l'homme d'affaires, de peilr d'une injuste algarade, n'osait trop enfreindre. Enfin, de par leurs si différentes façons de vivre, un dernier avantage s'ajoutait à Tactif de Marianne. Soucieuse de tous ses devoirs, elle pensait à Tavaneô aux fournitures, et^ surveillant les marchés," profitait des baisses pour se munir. Julien, que ses joies occupaient plutôt, ne se
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pourvoyait au contraire que par à coup, le plus ordinairement après une banque heu^ reuse, sans trop regarder à la marchandise ni au prix. Ses achats, c'étaient des cadeaux faits'aux terres, comme à des garces, dans une munificence de viveur ; et, tout coûteux qu'ils fussentjils étaient loin de valoir pour leur bien être la congruente nourriture, qu'assurait à celles de Marianne la conti-»
nuité de Tamour.
Mais la Barthozoule qu'elle était triomphait peu de tels bénéfices, se complaisant davantage dans la fiction, que suggérait le cadastre, de l'égalité des apports. Et, dans son zèie à mener à bien la reconstitution de l'Enfilade, elle ne s'ingéniait qu'à séduire les collaborateurs nécessaires. Ainsi, tandis qu'elle guettait l'occasion de se réconcilier sans platitude avec Julien, aimantait-
elle de sa volonté les caprices et les désirs de Paul.
L'enfant avait tout de suite chéri cette terrible tante, dont son audace et son charme, pensait-il, avaient dissous la haine; si bien que la partie des vacances, d'habibitude' passée à l'Olivedde, il Tutilisait, l'agrémentait désormais chez elle : montant le Gaillard lorsque les bêtes allaient à la baignade; ensabottant les charrettes aux descentes ; fouettant les équipages aux raidillons; recevant de Jean-Pierre des leçons de labour ; surtout, s'attachant aux jupes de Marianne, dont, soit à la cuisine, soit à THorte, il partageait toutes les besognes ; et, dès que les jeunes vignes furent à vendanger, massant les raisins, tournant les fouloirs, trappant les fondrer, —tout passionné à ces travaux qui, en même temps
LES BARrHOZOULS. I33
qu'ils ravissaient son enfance comme des jeux, correspondaient aux instincts de son originelle rustrerie. S'assimilant mieux encore l'existence agreste, il mangeait avec les valets, comme eux, une sardine sèche, une langue de gruyère, un chanteau frotté d'ail; et, de même qu'à l'équitation, qu'à la chasse, qu'à tous les exercices de luxe que lui offrait TOlivedde, il préférait les labeurs dont on le laissait se distraire à Ferralzan,de même, pour cette nourriture monotone et succincte, dédaignait-il le gibier, le poisson, les menus abondants et fins de la table paternelle. Toutefois, cette rustrerie, qu'eussent dû atténuer ses habituelles poses de monsieur, ne triomphait aussi absolument que parce qu'elle s'eXerçait de par le magnétisme de Marianne, la première femme que son orphelinage eut
aimée. Auparavant, il n'avait connu que des servantes, obséquieuses par état, tendres par calcul, que les sœurs de Tinfirmerie du lycée, dont la sollicitude avait la fadeur des tisanes. Tandis que Marianne, si autoritaire, si redoutable, qui, d'une moue, domptait les révoltes des valetailles, développait à son égard de la condescendance. Elle était toujours à louanger sa hardiesse, à s'ébahir de sa force; toujours inquiète de son humeur ou de son bien être ; toujours éjouie de le voir, de l'entendre, de le sentir, tout auprès, sous l'égide. Puis, elle excellait à prêter des sous-entendus de malice à ses pfopos les moins suggestifs, à le f^rétendre^ poiir là plus bénigne des incartades, le pire d'entfô les jean-foutre : d'un ton, complêxant si bien l'expression, qu'il le félicitait d'être
LES BÂRTHOZOULS. I35
ainsi, le proclamait adorable quand même.
Et de telles censures délectaient Tenfant, tout glorieux qu^on lui conçut des finesses ou des vices, que, même en latence, il n'avait toujours pas.
Mais la manœuvre suprême de la diplomatie de Marianne, ce fut Téloignementoù elle le tint de Germaine. Tant qu'il usait les vacances par les Pyrénées, la fillette passait les siennes à Ferralzan ; dès qu'aux approches de la foire, imminait sa venue, elle partait chez des amis, dans la Mon« tagne. De la sorte, à ses dix-huit ans, elle apparaîtrait, sans qu'il eût pu suivre l'apprentissage de ses charmes. Pendant, chez tous les deux, s'idéaliserait le souvenir; et leur unique rencontre se grandioserait de l'ampleur vague.des visions. Si Paul s'étonnait des anormales absences de Germaine,
Marianne de répondre qu'il ne seyait pas de frelater les sévères principes l'élevant par seulement le soupçon des trop libres moeurs de la foire ou de la vendange ; et lui de traduire qu'on la tenait loin de peur qu'il ne la débauchât.
La conquête de Julien se présentait plus difficile. Bien qu'il sût que Marianne, au lieu de l'anathématiser, louangeait maintenant sa culture, comme il se doutait, par les gâteries dont elle attrayait Paul, de ses définitives visées, il se gardait de toute manifestation sympathique : ne voulant pas, puisqu'il devrait les combattre plus tard, leur prêter même, l'apparence d'un acquiescement. Néanmoins, il ne clabaudait pas contre ; trouvait excusable leur conception : sa campagne et son fils valant qu'on leur fît la cour, dût-elle rester pla-
tonique. Peut-être aussi qu'au cœur de sa cousine germaient tardivement des regains amoureux? Lui-même, lorsque l'écœuraient trop les faim-valle des garces d'alcazar, n'éprouvait-il pas la nostalgie de leur tendresse ancienne ?
Les élections au conseil général offrirent à Marianne le prétexte attendu. Ferralzan- TArvieu, et tout TOuest du canton : Saint- Eiithrope, Courouzelle, Fontrouge, Canilhac, méditaient l'échec du conseiller sortant, coupable de ne veiller qu'aux intérêts de la partie orientale, dans laquelle se trouvait son domaine. L'embarras pour ces communes venait de la rivalité des deux plus importantes : Ferralzan et Saint- Euthrope, qui, toutes deux, prétendaient fournir le candidat. On avait bien conçu,
pour faire l'accord, de présenter un avocat
de Narbonne,sans intérêts personnels dans le canton ; mais il ne donnait aucune réponse, s'enquérait des chances avec minutie, appréhendant, comme il visait à la députation dans Tavenir, d'atténuer son prestige d'un échec. Lorsque le conseiller sortant eut commencé la campagne électorale, Marianne suggéra, puisque le chicanier Narbonnais faisait le difficile, d'oflrîr la candidature à Julien, dont TOlivedde était située presque au centre des communes delà coalition. Comme on objectait son insuffisance, au moins plausible» elle protesta, véhémente. L'homme qui, lèpremier, avait pratiqué la grande fumure et la plantation large, celui dont l'industrieuse initiative avait enrayé la fortune dans le pays, c'était celui-là même qu'on accusait ci légèrement d'insouciance et d'incapacité I,
LES 3ARTH0Z0ULS, I39
Le vrai, c'était que ses affaires, qu'il menait bien, il les menait vite. Et tant mieux!
puisque, de la sorte, il aurait le temps de s'occuper d*autrui. Répercutés par sa puissante clientèle amicale, —par les Faliberts etlesVentajouxà Canilhac, parlesTibayrencs à Courouzelle, par les Cazaletz à Fontrouge, et, à Sajnt-Euthrope même, par les Parasols, les Escalats, les Terrais, les Berthomieux, — ses arguments triom-' phaient ; et, dans une réunion préparatoire, Julien fut désigné candidat par les repré« sentants des cinq communes, Berthomieu, pour emporter les résistances, avait fait valoir le bon garçonnisme du conseiller futur : si sympathique chez un homme dans les honneurs, dont les moindres griefs oseraient l'abord. Puis, il avait évoqué sa richesse, sa munificence, qui ne lésinerait
pas sur les frais [de route, quand besoin serait de se ràmentevoir aux autorités; qui, lorsque des fonctionnaires viendraient en.
inspection, les traiterait, utilement, avec des mets de choix et des vins de marque.
Comme Berthomieuet Falibert partaient pour rOlivedde communiquer le vote, une objection grave se produisit. Les républicains ne pouvaient offrir la candidature à ' un bonapartiste. Du moins, Julien compagnonnait-il à Narbonne les gros ventres de ce parti.
Berthomieueutuneexplicationheureuse:
« A Narbonne, le jeudi, il n'y avait pas de république et il n'y avait paj d'empire. Il y avait le marché, de une heure à trois ; et, pendant et après, il y avait TAlcazar. D'ailleurs, ajouta-t-il, s'il n'est pas républicain, c'est bien simple, il le sera ! »
LES BARTHOZOULS* I4*
Julien, en effet, eut les opinions qui con-^ vinrent. Il s'était rallié sans bruit, expliqua-t-il finement. Ainsi que tout le monde, il était républicain sous la république, comme il avait été bonapartiste sous Tempire ; et ne Teùt-il pas été que, dans les circonstances présentes,il le serait devenu, par souci de l'intérêt commun. « Je donnerais, précisa-t-il en concluant, toutes les opinions du monde pour avoir des routes! »
Cette franchise plut fort. C'était au mieux qu'il se fichât assez de la politique pour s'en servir. Et Berthomieu, employant laformule suprême des meneur s d'élections , le proclama : « L'homme qu'il nous faut ! »
Venu à Ferralzan pour les besoins de la propagande, Julien n'osa se dispenser de voir sa cousine, se disant qu'au résumé
cette démarche n'engageait en rien Tavenir. Quoi de plus naturel que, candidat, il fit visite à Télecteur Jean-Pierre ? Rencontrant Marianne seule, il fut net :
— Nous voilà donc amis ?
— C'est moi qui t'ai fait choisir.
— Avoue que c'est mieux de la sorte.
C'était bête cette guerre, qui venait des vieux !
Mais, craignant d'en trop dire, il changeait de conversation :
— Et, comme ça, tu plantes, tu plantes...
— Je fais comn\e toi, tiens !
— Tu n'es pas sotte I lâcha-t-il ravi.
La paix ainsi conclue, Marianne appelait
Jean-Pierre, qu'elle savait, à côté, dans retable, en extase derrière le Gaillard.
Élu, Juliein garda .quelque gratitude
LES BARTHOZOULS. I43
pour sa grande électrice, à cause de la continuité d'agréments que lui valait son mandat. Bien qu'indépendant de tout contrôle, il tenait, par scrupule de paysan qui ne se reconnaît pas le droit de ne rien faire, à légitînjer ses absences <Je TOlivedde, ses bordées de viveur* Il n'avait auparavant que le prétexte des marchés, commun à tOus les rustres de plaisir, et qui les entasse, les jours nutldinaux, daAS tous les mauvais lieux des villes; tandis que» depuiâ son élection, il avait autant d'occasiofls que de friligales. Pour peu que le sollicitât titi prurit de débauche, il parr tait émouvoir lé préfet ou le sous-préfet, les âgents-voyèrs ou les conducteurs : de telle sorte qu'il dut, à l'activité de. ses vices, de répondre à toutes ses charges de mandataire.
Pour d'autres raisons, non moins obliques, de par son impéritie et son impudence, il fut encore un conseiller admirable : que la plupart des cantons convoitaient. Abusant de Tinstabilité de la majorité républicaine, il quittait sa place au moment du vote, allait au préfet lui criant sans égard pour le décorum des séances :
« Et mon chemin? Si je ne Tai pas, je vote avec la droite! » Puis, lorsque l'administration l'avait comblé, il marchandait de même son concours au leader ties monarchistes, exploitant sans scrupule les deux partis. Ils étaient au conseil quatre de son déhontage, que Ton appelait la fraction des buses, dont la voix restait acqui- &ible au plus offrant. Sans rapporter ni discourir, ces cancres obtenaient toutes les faveurs ; et, se gaussant de la compé-
LES BARTHOZOULS. I45
tence où de Thonnêteté des collègues, ils s'épanouissaient à la pensée que Tinfatuation de leurs cynismes, aussi longtemps que les votes seraient achetables, laisserait leurs consciences à Tenchère.
Dès que le journal du chef-lieu insérait les conquêtes de Julien, le prolongement d'une route, l'ouverture d'un bureau de poste, la fondation d'une maison d'école, Marianne, la feuille déployée et claquante, courait au café des Pouilleux, chez le boulanger, chez le maréchal, par toutes les accessibles par lottes, où, le déclarant un rude malin, elle délayait le panégyrique du conseiller. Et, bientôt, au calcul prime qui l'avait induite à ces éloges afin qu'il en perçut la résonnance, se mêlait une sincère admiration pour les services dûs à sa roublardise, et qui dotaient, d'un hon-
neur de plus, la gloire des Barthozouls, D'ailleurs, les vignes n'ayant été des chapons que deux ans, comme elle allait, dès la cinquième année, rentrer dans ses avances, une telle réussite, plus complète qu'elle ne l'avait conçue, la prédisposait à tous les optimismes. Et, de même que la fertilité naturelle des terres s'affirmant dès l'abandon de la vieille culture, sa générosité native s'était épandue, sitôt répudiées les déprimantes routines de la haine. C'est pourquoi elle bonifiait l'alimentation, augmentait les gages, soucieuse que tous les êtres à son service profitassent des plusvalues; que, comme la lumière du soleil, Taisaiice rayonnât du haut de sa fortune.
Puis, de par ce bonheur et cette bonté aux réactions réciproques, jusqu'à son être physique qui se transformait. La Bartiio-
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zoule des temps de colère, anguleuse et sèche, dont le sexe restait ambigu, se renflait de charnure, harmoniant à sa sveltesse de féminines rotondités. Même, ces magnificences estivales,le bien-être,comme afin de parfaire ce renouveau de son âge moyen, les pénétrait, les vivifiait jusqu'à Pépiderme : ainsi que l'attesta, sur le rebondissement du visage, la floraison san^ guine des fraîcheurs printanières.
Au mois de juin de la cinquième année de l'ère nouvelle, Germaine ayant obtenu le brevet d^insti tutrice, Marianne décida que le mariage se consommerait aussitôt après les vendailges. Le seul obstacle qu^elle prévit, c'était la mauvaise réussite des études de Paiil. S'ôbstinerait-il à continuer ses classes? à poursuivre, sans vraisemblance de succèsi le diplôme de bâche-.
lier? Lui écrivant à Luchon, sous prétexte de lui apprendre que les Pouilleux Pavaient élu tête de jeunesse, elle s'informait.
Cette curiosité détermina chez Paul le courage d'une explication :
— Je ne reviens pas au lycée, déclarat-il à son père.
— Et ton baccalauréat ?
— Qu'est-ce que j'en ferais ?
— Pourtant...
— Qu'en aurais-tu fait, toi ?
— Le fait est, avoua Julien, dont la fatuité ne pouvait convenir d'une insuffisance.
Mais un souci lui resta, puisque Paul serait désormais sous la suggestion continue de Marianne ; et, lorsque le jeune homme quittait Luchon, il crut devoir l'avertir des manœuvres présumables :
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— A propos, est-ce que Germaine ne doit pas être à la foire cette année ?
— Si, je crois.
— Je te demande ça, parce que sa mère doit vouloir te la donner, je suppose. Et, entre nous, tu peux attendre mieux. Cela dit, moi, tu sais, je suis pour qu'on s*amuse.
La canaillerie de cette invite troubla Paul. C'était, à ses dix-huit ans, un garçon guère complexe, dont ne saillaient que les caractéristiques paternelles : dans le tempérament, la sensualité ; la gloriole, dans le caractère ; et qui, plastiquement, rééditait, TafiSnant un peu, le type de beau brun que, jadis, avait incarné Julien. Distrait de rétude par la précocité physique et rassuré sur les suites, grâce à l'indulgence prévue de son père, qui, pour l'excuser, n'aurait
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qu'à se souvenir, il fut, de destin et de délibération, un cancre, que ses mattresj à la longue, acceptaient pour tel, exigeant à peine la remise de devoirs copiés. Par contre, tôt jeune homme, comme il sortait du lycée toutes les fois, et c'était souvent, que le conseiller général venait importuner la préfecture, il s'était pourvu aux .marchés d'amour de Garcassonne ; ou bien, dans les stations pyrénéennes, parmi les troupeaux de filles transhumantes, pêle-mêle avec son paillard de père, que ravissait une concupiscence aussi hâtive. Seules, les rustaudes l'avaient déçu, bien que friandes, n'osant trop s'offrir, par crainte de ses moues de monsieur. Et lui ne savait les soumettre ainsi qu'il convient, débitait sottement des propos louangeurs, qui les tenaient coites; alors qu'insoucieux de
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leur adhésion, il eut dû les prendre, comme on monte un cheval au risque qu'il se cabre. Or, son père, tout à coup, désignait, telle une conquête normale, sans autrement la trier du tas des chairs faciles, juste^ cette Germaine, que lui voyait très différente de toutes les femmes : apparition confuse de ses rares et vagues songeries, si peu vraisemblable que, Tamalgamant. fillette et jeune fille, ne la précisant pas amante, ne la concevant pas épouse, son unique présomption était de lui devoir une tendresse ineffable, éprouvée pour lui seul. Hélas! dans cette pénombreuse sentimentalité, le cynisme paternel révélait le crimetapi. Dès lors,lepauvre esprit qu'était Paul de s'éperdre ! Ne devait-il pas honnir des joies possiblement monstrueuses? et pourrait-il se refuser à les connaître ?
Vite las de cette incertitude, il y mettait terme, au moyen d'un expédient. Ayant prévu que Germaine inviterait quelque, camarade de pension, il s'était assuré la compagnie de Marins Jourda, un luron carcassonnais, expulsé du lycée pour des frasques. Sans rien lui confier de ses doutes, il se guiderait d'après les manœuvres du copain : conquérant avec lui les rustaudes, s'il avait appétit des proies frustes ; sinon, au cas où l'amorceraient les manèges des demoiselles, courtisant Germaine, tant pis!
On l'attendait à Ferralzan, dès la veille de la foire, en même temps que la musique.
Mais son ami ne devant le joindre que le lendemain, il s'attarda à l'Olivedde, pour ne pas se trouver sans attitude devant la jeune fille; n'arriva qu'à onze heures du
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soir, comme, lassés d'attendre leur tête de jeunesse, les Pouilleux commençaient les sérénades.
Le quintette se formait circulairement devant la maison du maire ; et des gamins lui présentaient les partitions, qu'éclairaient des lanternes vénitiennes élevées par des jeunes gens. Immédiatement autour enserrait la foule des Pouilleux, afin, par la vue des musiciens, de mieux jouir de la musique.
Et une même préoccupation la tracassait d'abord. Son orchestre vaudrait-il celui des Flambards, tant applaudi tout à Theure?
Mais, bientôt, la rassérénait le piston, dont l'instrument était argenté. Pour justifier cette anomalie, ce devrait être un fort, ' quelque ancien premier cornet de régiment , du génie peut-être.
La fantaisie que Ton joua le fit valoir,
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lui monopolisant le chant et lui prodiguant les soli. Aussi compétent que doué, il nuançait son jeu : exprimait depuis la douceur des saxophones jusqu'à la stridence des trompettes ; et, surtout, il triomphait dans les coups de langue, imitant alors le caquet d'une poule dont le gosier eût été d'airain. Aux notes les plus vibrantes, aux variations les plus délicates, l'enthousiasme dfes Pouilleux se manifestait; et, devant se concilier avec le respect, criait à voix basse : « Comme il pète bien I comme il pète bien ! nom de nom I. »
Le morceau fini, il se déchaîna en un applaudissement d'une simultanéité d'averse, que coupaient, comme d'éclats de tonnerre, des exclamations de victoire :
« Enfoncés les Flambards 1 Vive les Pouilleux 1 » Puis, toute la foule entoura Jac-
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quet des Hortalas, qui, bien que marié, ne se désintéressait pas du parti, et dont elle désirait l'appréciation. Avant de la dire prétendant l'expliquer, il rappelait les pistons entendus déjà, lorsque, tout-à-coup, à un signe interrogatif du chef du quintette, par une générosité de sa justice, elle lui échappait : «Jamais, monsieur Baneste, [armais , vous ne nous en aviez amené un pareil ! > Dès .que Jacquet connut l'arrivée de Paul, il se le fît indiquer; et, tandis que les gamins conduisaient la musique devant la maison de l'adjoint, le sermonna. Pourquoi, tête de jeunesse, arriver si tardivement? et que signifiait cette négligence, aboutissant à l'anarchie? Quand on goûtait les honneurs du pouvoir, on devait en réclamer les charges. Un parti n'allait pas loin, Iprsque le bon exemple ne venait pas de
haut. Et rien n'était à dédaigner des obligations. Ainsi, au lieu de se perdre dans la foule, il aurait dû marcher en tète, une lanterne à la main, sans morgue de monsieur à regard des coutumes.
Après les fantaisies cérémonieuses en rhonneur du maire et de Tad joint, les sérénades se bornaient^ de courtes ritournelles devant chacune des maisons nanties de filles. A leur approche, des chambres, maintenues noires, car les êtres étaient censés dormants, les volets baillaient un peu; et des chuchotteries susurraient, cascatellaient des rires.
Comme, finissante la ritournelle due à sa fille, détalaient les gamins précédant la musique, la Barthozoule réclama de chez elle.
— Il nous en fautune autre ! Nous avons une étrangère.
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De rechef, Jacquet chapitra Paul. Comment, il ne savait même pas que madame Pech-Laric et mademoiselle Céleste, sa fille, étaient arrivées chez sa tante! alors qu'il eût dû connaître toutes les filles à honorer : et non pas que les grandes et les étrangères, mais les fillettes aussi, toutes celles ayant fait la première communion, qui, d'une foire à Tautre, danseraient; — puisque, seules, de telles prévenances garantissaient le recrutement du parti.
Paul ne salua pas sa tante, que satisfît cette retenue. En déshabillé nocturne, devant leurs invitées, Germaine n'était pas utilement présentable. Le lendemain, sous le soleil, dans de la soie, elle apparaîtrait. Ils s^embrasseraient, comme l'autorisait le cousinage ; et, par la fougue qui
les jetterait Tun à Tautre, révéleraient leurs fringales intimes.
Le lendemain, Paul et Mari us n'arrivèrent qu'à trois heures, lorsque la céré^ monîe du dîner devait avoir pris fin chez la Barthozoule. Dans Pobscurité de la cuisine, ils n'aperçurent que des toilettes se gantant, devant lesquelles ils s'inclinaient. Marianne vint à Paul, l'embrassa.
— Enfin, te voilà donc!... Et tu ne vois pas Germaine }
— Si, si!
Il la distinguait maintenant, la devinait entre madame et mademoiselle Pech- Laric, à la gêne de son attitude.
— Comme vous voilàgrandie, trouva- t-il.
— Sont-ils bêtes, hein 1 cria Marianne. Mais embrassez-vous donc !... Ma parole, on croirait deux filles 1
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Paul, ainsi piqué, fît un pas; Germaine ne se retira point: et leurs joues, deux fois, se frôlèrent,
— Partons! fît Marianne.
Elle était peu éprouvée du piètre résultat de la rencontre ; et, ne redoutant pas la critique, voulait bien prodiguer les essais, comme les maquignons ceux des bêtes dont ils savent les vertus. Durant la promenade, parmi le mauvais goût riche des demoiselles et la terne simplicité des rustaudes, la beauté fine et le luxe sobre de sa fille, inévitablement, triompheraient.
Mioiaturant les traits de Marianne et les adoucissant delà physionomie de Jean- Pierre, la longue taille encore ployée de l'étude, Tallure restée appréhensive depuis les terreurs de Tenfance, Germaine amalgamait, en e£fet^ les délicatesses ; et,
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comme par divination de la mise lui seyant, (aussi pour ne pas encourir les critiques des commères lorsque la pension sortait en ville) elle avait résisté à l'exemple de ses compagnes villageoises, qu'affublaient des , atours criards, elleoffrait — ce jour-là dans sa robe de faille paiement mauve — ce charme suprême d'être harmonique toute,
La jeune fille, cependant, allait pensive et ravie à la fois, considérant et contemplant les métamorphoses de son bonheur.
Elle aimait ; et elle aimait Paul ! le seul amant plausible, qui, apparu avant l'éveil de l'imagination amoureuse, l'avait fait naître.
N'eût-elle été que reconnaissante, elle eut dû la chérir. Le bien-être du corps et de resprit,comme la plénitude du cœur ,toutes ses aristesses, dataient du jour où elle l'a -
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vait vu sur le petit cheval corse, en tenue d'écuyer de cirque, dans les avanies de la foule, tel un martyr charmant. Et, si toutes ses joies émanaient de lui, n'eût-elle pas été une voleuse de seulement concevoir le rêve d'un autre ?
Puis, sa passion était licite, obéissante presque. Sa mère ne lui avait-elle pas dit :
« Travaille, instruis-toi ! si tu veux épouser quelqu'un de bien , comme ton cousin Paul par exemple. »
Sûre de lui appartenir, puisqu'elle en était digne, la gène de leur revue l'avait plutôt charmée. Pour se confier l'un à l'autre, ils devaient attendre d'être seuls, parmi des murmures d'arbres, tandis qu'un oiseau chanterait.
Avant que finit la promenade, ils s'isoleraient sans doute ; et, défaillants, d'un
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mot, d'un geste, d'un regard, avoueraient Tamour.
A ses côtés, son amie Céleste bavardait sans suite, inquiétée par la présence de Marins, un galant de ville point prévu. A quelques pas derrière, les jeunes gens marchaient , cérémonieux , s'empréssant peu de les atteindre. Car le luron carcassohnais ronchonnait lui aussi contre Céleste, une citadine de séduction lente et qu'il ne tenterait que contraint, s'il le fallait absolument pour seconder les galantises de Paul. Or, comme celui-ci (bien que s'atténuassent ses scrupules, depuis la vue de Germaine, devenue, de vague idéal, une simple jolie fille) persistait, toutefois, dans la résolution, prise la veille, d'imiter les manœuvres du camarade, leur expectative réciproque les tenait inertes.
Et, comme pour bien démontrer leur ridicule, ces stupides mères qui lanternaient loin! Au vrai, Madame Pech-Laric, suante et soufflante, avait peine à suivre, quoiqu'elle précipitât ses petits pas de personne grosse ; tandis que la Barthozoule, qui, de quelques enjambées distraites, la dépassait parfois, piaffait ensuite pour rattendre : rappelant alors, la face rubiconde, dressée telle une crête, et le port altier sous les bariolures du châle tapis, la splendeur superbe des coqs dans la royauté des basses-cours.
Des bandes de rustaudes, la jupe rousse ou bleue, le caraco noir, le bonnet blanc, mettaient, au travers de la route, des obstacles mobiles et multicolores, que les garçons, venant les buter, démontaient comme, emmenant des prisonnières. Les
couples longeaient le débord : la fille, tout près du fossé, les yeux vers Therbe, en quête de marguerites ; le galant, contre à contre, roulant les épaules, chuintant des fredons, efïiloquant une paille. A des ruisseaux, que lignaient des peupliers bruissants et radieux comme des lustres, tous deux tournaient, sans mot se dire, ainsi que des bêtes appareillées de longue date, faites à prendre harmoniquement le coude d'un chemin ; et, sournois, ils gagnaient, du pas lent des labours, les anfractuosités propices.
Marianne les connaissait bien, ces alcôves frustes, aux tapis d'herbe rare, que trouaient les pesées des genoux. Et même, surprise d'une intime chaleur, se souvenaitelle d'un creux non loin, où si Julien eût su... Quel ennui que Germaine et Paul ne
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pussent s'ébattre à la mode des rustres, sans nière aux talons, libérés des convenances bêta qui scellaient leurs lèvres!
Depuis longtemps, elle avait réfléchi aux moyens de conquérir Paul, un voluptueux comme son père, de ceux-là dont on ne possède la volonté que si Ton gave les appétits ; et, bien résolue à ne pas laisser commettre à sa fille la faute qui lui avait fait perdre Julien, elle prévoyait que Germaine devrait, sinon s'offrir, du moins se laisser prendre. Mais cette solution ne semblait pas si proche. Voilà qu'arrîvées^à la Croix- Rouge, le terme habituel des promenades, les jeunes filles retournaient, sans que la moindre agacerie les liât aux jeunes gens; et, tout comme l'aller, le retour menaçait de n'être qu'une procession. Elle s'en émouvait, lorsque la rencontre d'une
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traverse lui suggéra qu'un changement d'itinéraire modifierait peut-être les allures.
— Germaine, cria-t-efle, nous allons à l'Hortel
— Nous, nous vous quittons, déclara Paul, à cau^se du tour.
— Eh bien ! vous êtes polis, vous autres, avec les demoiselles 1 Vous alle^ rester entende2-vous ! Commentpasseraient-elles Teau?
L'Arvieu se traversait sur de larges blocs plats, sans risque. Néanmoinsj, les jeunes filles > par une afféterie crue de bon ton^ jouèrent Teffroi. Les jeunes gens, afin de les enhardir, passaient à la coursé ; puis, revenant, offrirent leurs mains. Elles les suivaient, pausant sur toutes les pierres^ poussant des cris à chaque enjambée;
— Et quelle récompense > risqua Paul, dès le passage.
Prenant les clefs des poches deMarianne, Germaine courut au jardin, cueillir la plus belle rose. Comme Taimé Taspirerait, elle la baisait, rougissante, telle une bouche, lorsque sur la porte Marins se présenta d*abord. Hélas 1 ne lui devait-elle pas la politesse d^une pareille offrande } Anxieuse, redoutant soudain de ne jamais communiquer ses aveux, elle coupait une seconde rose; et le malheur voulut que Marins fît choix de celle-là baisée, due à Paul.
L'Horte, que son éloignement exposait aux maraudes, était ceinte de hauts murs, dont le chaperon se hérissait d'éclats de verre. Un étroit sentier la divisait en deux longes : chacune distribuée en dix planches^
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OÙ s'alignaient des légumes teraes. Ça et là, des arbrisseaux, blanchâtres ou noireux, élevaient des rondeurs balançant à terre des cribles d*ombre aux trous de soleil.
Tout autour, des buissons de roses, des tiges d^héliotropes, des touffes de basilic, variaient les plinthes sur le crépi des murs; tandis que, de bas en haut, les lignaient, à réguliers intervalles, les souches des muscats, altières ainsi que des crosses; puis, irradiées dès le chaperon en jet% d'ardente verdure, les treilles, — courant la muraille, la dégringolant, envahissant les planches, grimpant aux arbustes, — épandaientle triomphe de la vigne par tout ce coin déterre. Tunique deTEnfilade où elle ne régnât point seule. Encore, expliquait Marianne, si le vignoble n'avait pas conquis l'Horte, était-ce piété à l'égard des aïeux :
pour que restât un spécimen des antiques labeurs de la race.
Les jeunes filles entre les mères, les jeunes gens à la queue, la compagnie suivait le sentier, comme une poutrelle surplombant un abîme, à petits pas et la tête basse, par crainte des glissades qui auraient endommagé les carreaux. Un ordre et une attitude peu propices aux flirtations, pensa Marianne. Et, dès au bout, devant le hangar où se rangeait l'outillage, tandis qu'elle reposait Madame Pech-Laric dans la trémie d'une brouette, elle renvoyait Germaine à l'autre extrémité :
— Va donc voir si les grenades sont mûres !
— J'y vais aussi, déclarait Céleste.
— Hé ! allez-y tous !
Mais, là-bas, sous le grenadier, et bien
que réchevellement des treilles les dérobât à toute surveillance, les couples n'en restèrent pas moins virtuels. Les yeux, cependant, s'obstinaient dans l'arbre, et les mains tataient, retataient les fruits, sans raison plausible, car avertissait la verdeur continue des écorces ; Iqrsque, enfin, la peur de s'énervçf trop fit s'écrier Céleste :, « Mais elles pe sont pas mûres ! » Évidence qu'un à un, et la psalmodiant comme un éleïsqn,, constatèrent les autres* Après quoi, honteux du ridicule de leurs manèges, et puisque c'était du moins une contenance d^écouter, tous réjoignirent Marianne, qui, pour distraire l'attention de madame Pech- Laric, amplifiait les mérites de l'Horte : un potager précieux, ne galvaudant point la terre, donnant des revenus de vigne, fournissant de légumes maîtres et valetaille;
Aussitôt certaine que THorte, non plus que la grand'route, ne serait le lieu d'entremise favorable, la Barthozoule ordonnait le départ, un peu déçue mais optimiste encore. Le bal était proche; et la danse, mêlant les mains, amalgamerait les cœurs.
Juste, des éclats de piston parvenaient, annonçant le tour. Paul, ravi de Taubaine, expliqua aux étrangers l'ordonnance de la fête. Il y avait trois tours : deux que les garçons faisaient seuls, l'un à quatre heure? précédant le bal de l'après-midi, l'autre à dix heures ouvrant le bal nocturne ; et, comme finissait le premier de ces bals, à l'approche du soir, le grand tour, le tour des deux sexes, la cérémonie d'apparat des partis, où, publiquement, Flambards et Pouilleux mesuraient leurs forces.
Oû suivit pour retourner la charrière longeant TEnfilade. On aboutirait ainsi à la route de la Montagne ; et Ton rentrerait au village par le pont.
— Voyez-vous, madame Pech-Laric, faisait Marianne, après quelques mètres.
Pas un arbre, pas une bran de, pas un pâturage, pas un chaume !... La vigne partout, partout !
— Chez nous aussi, observa Paul, se retournant.
Marianne s'arrêta, contempla l'Enfilade toute : ce vaste ados de fertilité merveilleuse, ce bien rare sans voisinage gênant, doté de frontières à la façon d'un pays ; et tandis qu'un geste hémicyclique la reconstituait dans son unité naturelle :
— Quelle belle pièce, hein !
Elle reprenait la marche, allègre, sans
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plus une inquiétude touchant le mariage.
Les terres, un moment disparates, se convenaient désormais ; et les êtres ne pouvaient que répondre à leurs vœux, à moins d'une impiété dont nul, parmi les Barthozouls, n'était susceptible.
Les sarments la frôlant au passage, elle les caressait de la main, à petits coups rapides, ainsi qu'elle eût flatté la croupe du Gaillard. Apercevait-elle un raisin trop lourd, qui touchât le sol, elle se baissait pour le relever ; puis, le tenant à la façon d'une mamelle, le montrait comme dispos à traire. D'autre» fois, sollicitée par la fraîcheur des feuillages, elle se jetait dans les vignes, où, disparue jusqu'aux hanches, elle avait peine à rompre les vagues des rayons, aux moutonnements figés, et
qu'émeraudait raffulgence oblique du
soleil; mais, si les franges du châle se prenaient dans les vrilles des pampres, elle se complaisait retenue de la sorte, comme par de sournoises et délicates griffes d-aniour.. Enfin, lorsque madame Pech- Laric lasse d'attendre, il fallait la rejoindre, elle arrivait sautant des poignées de terre dans la paume ; et, après avoir loué la finesse des pulvérulences comme la cohésion des grumeaux, elle insistait sur les bribes pailleuses luisant parmi :
« Du fumier! madame! du bon fumier!
et, pourtant, avec du fumier comme ça partout, vous chercheriez une herbe que vous trouveriez plutôt une épingle ! Et que ça ne vous étonne ! nous reterçons ! D'ailleurs, voyez vous-même!... » Alors, démaillottant de leurs traînasses les inter-r valles des rangées, elle montrait le sol.
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sans une toutfe, sans un brin, nu comme de la chair puérile.
Après ces éclats, elle se recueillit, afin de mieux cuver Torgueil qu'elle venait comme de vendanger; et, lorsque, après avoir synthétisé Tampleur des grappes, le luxe des feuillages, l'aptitude du sol, Ja profusion des engrais, la fréquence des labours, elle eut bien établi l'empire de ses vignes, elle conclut tout haut, la voix calme, comme on déclare un bilan :
— On ne trouverait pas leurs pareilles, même à Narbonne I
'— Peut-être bien ? fit ambigument madame Pech-Laric.
Marianne, aussitôt, regrettait son dire, blessant pour la citadine; et, afin qu'il n'eût pas de résonnance tourmentî^nte ;
— OÙ sont donc nos filles *> demandaitelle.
— Tout près du pont, là-bas. Et elles vont toujours !
— C'est qu'elles sentent le bal.
— Ces messieurs sont bien plus raisonnables.
— Oh ! très raisonnables ! tout à fait !
appuya Marianne, espérant qu'ils auraient honte.
Depuis la retraite de Jacquet des Hortalas, dont n'avait pu se remplacer le dévouement, le bal, au lieu de surgir, agreste, parmi la planitude des aires, s'abritait sous des remises en construction; et des tapissiers de Narbonne venaient le décorer. C'était la première atteinte aux coutumes, que les fanatiques du vieux temps — tous ceux qui s'obstinaient à la
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culture des céréales, et, pour qui, la vîgne restait une parvenue — déploraient fort, appréhendant des nouveautés pires. Bientôt, les mœurs de la ville, que Ton s'assimilait au marché du jeudi, contamineraient les villages, les déformant en de vagues faubourgs, sans vie autonome, où, parmi les poses urbaines, les éjouissances rustiques n'oseraient plus s'ébattre. Mais les adeptes de la vigne souriaient à ces lamentations de la routine; et ils déclaraient convenable que la somptuosité des fêtes correspondît à la magnificence des récoltes.
La décoration était aux couleurs patriotiques, d'un tapage monotone. Sur la blancheur des draps revêtant les murs, des rideaux rouges et bleus, qu'entrouvaient des embrasses dorées, simulaient, le long
de trois des parois, des fenêtres tricolores ; tandis que, du fond, saillait l'estrade balçonnée de Torchestre, où, entre des losanges blancs, alternaient, bleus et rouges, des balustres en X. Pour compléter Tornementation, les murs latéraux mettaient visà-vis le Printemps et l'Automne, TÉtéet l'Hiver ; et, dans Tintervalle de ces papiers peints, deux glaces, piquetées de chiures de mouches. Tel, ce décor de ravir et sectaires de la tradition et zélateurs du progrès, les changeant tous de la banalité des feuillages, et, par son emphase, convenant à Testhétique intuitive de leurs sens neufs.
La remise était comble.... Sur les poutres tout autour, se tassaient les femmes : les filles, le sein convexant le caraco, la face ronde et large, le regard luisant partout jrradié, la tête debout, une physionomie
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de vie qui les montrait comme prêtes à hennir ; les mères, menues, le buste plat sous le fichu croisé, la tète basse» pareilles déjà, après quelques minutes de pause, à des brebis stupides de stabulation.... Devant le portail, obstruaient les pères, qui, les bras en, croix, le dos en voûte, et, parce que recrus d'anormale paresse, évoquaient des cariatides étranges, comme écrasées du poids du vide. Bien qu'en apparence intéressés par l'ensemble du spectacle, ils surveillaient, d'un œil oblique^ les ma^ nèges amoureux ; et, lorsqu'ils étaient contraires à leurs ambitions, les regards se faisaient comminatoires : jusqu'à ce que la fille, les observant, cédât aux défenses transmises,... Au centre, par groupes, se tenaient les jeunes gens, dont les torses offraient la double évasure des
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troncs. Tout en se donnant des tapes en cachette ou se bousculant comme par mégarde, ils convenaient des vis-à-vis pour les quadrillesi des filles à conduire au tour, de la table où seraient invités les musiciens. Par souci de galanterie, ils se détachaient parfois, allaient s'accroupir au bas de leurs maîtresses, devant alors, pour garder l'équilibre, étendre. les bras, qui semblaient longs comme des bras de singes.
Le bal s'ouvrant par une valse, et Paul ne sachant valser, Germaine dut, au premier qui la requit, la primeur de son corps de vierge. C'était donc qu'un mal sort se jouait à contrarier l'ordre délicieux qu'avaient prévu ses rêves ! Et son poignement s'aggrava: lorsque, aprèsquelquesmesures, elle devait douter d'elle, qui ïe trouvait
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envahie d'une éjouissance, comme si son cavalier eût, de par son corps, accaparé son âme. De grande famille, un Escalaïs de Saint-Euthrope, de ceux ne labourant guère qu'au fort des saisons, ses vigueurs jeunes restées souples, le rustre élevait à de Tart son acquit de danseur. Scrupuleux des mouvements et sensible à la mélodie, en même temps que ses pîeds scandaient les pas, à la façon de pieds d'automate, il précipitait ou ralentissait les tours, selon les indications des rythmes ; et, chaste car esthète, il n'étreignait pas sa cavalière, la soutenait uniquement à la taille d'une large main dont les doigts s'écartaient, tandis que le bras laissé libre s'arrondissant la défendait contre les bousculades à craindre.
Cependant, n'effleurant le sol que de la pointe griffante des chaussures, les menottes
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posées à peine sur les épaules du rustre, telles des pattes de volatile, la frêle et bruissante robe épandue par le souffle des voltes , Germaine apparaissait toujours s'envolant. Le couple remarqué bientôt, les curiosités se retiraient à son approche, intelligemment, désireuses que s'agrandît le champ de ses évolutions } et les hommes d'âge, dont s'enthousiasmait le sens critique, lui criaient : « Bien! bien, la jeunesse! et nous ne faisions pas mieux I» Triomphe qui, depuis que la décence de son cavalier avaitrassuré sapudeur, flattait la jeune fille, parce que Paul en était le témoin, certes, le plus ravi ; sans, toutefois, que s'atténuassent ses scrupules d'amante, puisque les surprises d'un art de plaisir la disputaient aux enchantements, jusqu'alors uniques, de l'amour.
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Au quadrille qui suivit, Germaine avait Paul pour cavalier, mais sans joie, plutôt contrainte : dès son contact, s^étant revue impudique entre les bras d'un autre, et, si chaste qu*il eût été, s'appréciant souillée quand même. Une sauterie, d'ailleurs, plus qu'une danse, le quadrille ; et, de par le pêle-mêle qu'il impose aux couples, point favorable aux épanchemetits.
Le devoir ensuite éloigna Paul. Tête de jeunesse, îl devait danser avec toutes les filles, élire de préférence les dédaignées, parce que laides, trop jeunes ou trop vieilles, les plus pauvres aussi, pour leur faire honneur. Et il ne pouvait se soustraire à ces obligations, que Jacquet lui aurait rappelées, Marianne elle-même. Toutefois, comme allait finir le bal, il priait Germaine à une mazurka : une danse ber-
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çante, propice aux causeries. Mais, découragés, et se leurrant de plus d'aise pendant le tour qu'ils devaient faire ensemble, ils n'échangeaient que de rares mots, quelconques, sur autrui.
— Le tour, monsieur Baneste! cria Paul, la mazurka terminée.
Des couples aussitôt s'organisèrent sur la route : les tout jeunes et les pauvres ; les uns, par impatience de parader ; les autres, exacts aux disciplines ; tandis que Marianne, Jacquet et tous les notoires du parti engageaient des négociations, à propos des étrangères que leurs familles ne voulaient point autoriser à faire le tour.
Qu'elles vinssent aujourd'hui, quitte, pour le lendemain, honorer d'une pareille politesse les Flambards, argumentaient-ils, avec d'autant plus de véhémence que la
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faculté laissée n'était point utilisable, le tour fait chez un parti déterminant avec Tautre une brouille définitive. Et, pendant ces dires, présumés oiseux, ils cherchaient à surprendre le motif précis de Tobstruction des parents, qui, la plupart, résistaient à seule fin que leur fille ne s'affichât pas au bras d'un certain jeune homme, dont, sans j tenir à Tavouer, ils ne voulaient pas pour gendre. Dans ce cas, dès qu'il était perçu, les Pouilleux désignaient tout haut un cavalier sympathique ; et, peu ensuite, cessait l'opposition, évoluant, sournoise, en une lassitude qui, sans au'oriser, permettait. Les riches, dont les demoiselles avaient été élevées dans les villes, se montraient moins traitables. C'était beaucoup qu'on leur eût permis de danser ; et elles dérogeraient par trop à prendre place dans un
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cortège, avec des filles de valets. Maïs, cette année, les Pouilleux, grâce à de hauts exemples, abattaîentleurs morgues. Mademoiselle Barthozouls et mademoiselle Pech- Laric, la fille du premier adjoint de Narbonne, faisaient le tour. Troublés à cette annonce, craignant que leur respectabilité n'apparût ridicule, ils s'enquéraient :
— Votre demoiselle va au tour, Barthozoule?
— Pardieu I Et la vôtre aussi.
Ils décelaient alors une préoccupation suprême. Avec qui irait-elle ? laissant entendre qu'ils exigeaient un monsieur pour la conduire. Malheureusement, les jeunes gens chics, élevés au lycée, étaient rares :
au point que Marianne, n'osant, devant Jacquet, manquer d'abnégation, dut offrir Paul à mademoiselle Rosa Maltrou, de
Fontrouge ; tandis que Germaine s'accommodait d'un rustre.
Comme aboutissait cette négociation, la dernière, des gamins survinrent, annonçant la sortie des Flambards.
— Combien de filles ont-ils ? demanda Marianne.
— Trente-deux. . . en comptant la Rosalie de Cros,
— Qui a onze ans... Et nous sommes?
— Trente-et-un.
— Prenez ma Justine, proposa une femme. Elle aura ses douze ans l'hiver.
— Ça ne fera toujours que trentedeux. Et il faut les crever! formula Jacquet.
— Il y a bien la Clémence...
— La boiteuse ! elle ne voudra jamais.
— Plus d'exemptions alors ! comme au
l88 LES BARTHOZOULS.
temps du vieil empereur, remarqua Berthomieu.
— Faites-moi venir Paulin! cria la Barthozoule.
C^était le galant de la boiteuse. Hélé, U accourut des premiers rangs du cortège, où il donnait le bras à une rustaude de Courouzelle.
— Décide-la ! fit Marianne, lui désignant sa maîtresse.
— Et ma cavalière ?
— Il n*y a donc plus de garçons, maintenant!.,. Ah! ce baccara! ce baccara!
Mais s'apaisant à Taperçue de Cadet des Salvagnacs :
— Prends-là, toi qui es veuf.
— Décidément, c'est la levée en masse !
fit Berthomieu.
— Barthozoule, observa Cadet, j'ai plus de trente ans.
— Qu'est-ce que ça fiche ? tu n'es pas d'ici,.. Et puis, on ne te les donnerait pas.
— Marche ! commanda Paul.
Couple à couple, et tel un grand ver
ébranlant un à un ses articles, se mut le cortège. Un ample drapeau tricolore, que tanguait et roulait le garde du bal, flottait en tête ; et battaient par les flancs, pareillement à sa voléei des oriflammes qu'agitait la marmaille. Le quintette clôturait, formé sur deux lignes : le premier violon, la clarinette et le cornet d'abord ; le second violon et la contrebasse ensuite. Il jouait une marche lente, dont, tour ^ tour, les instruments à vent menaient la mélodie ;
tandis que ceux à corde, incessamment, vi-
braient. Quoi qu'il ne fût pas le chef, le piston, qui marchait à Técart, semblait commander. Il débordait ainsi, afin de bien découvrir ses larges reins, en bel homme qui, dans les lieux publics où se forment les cercles des musiques militaires, a pris rhabitude d'être contemplé de dos. Et, pour faire valoir sa supériorité technique, que déjà révélait Targenture de son instrument, il jouait, ne tenant le cornet que d'une main, le portant aux lèvres comme un litre.
Les couples, dans le but d'amplifier la puissance du parti, allaient très espacés — les plus vaniteux prenant jusqu'à vingt mètres d'intervalle — et, de la sorte, dans la double hapie que la foule dressait tout le long de la route, chacun éprouvant les chocs croisés des impressions contradic-
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toires, narquoises chez les antagonistes : « On sortait donc les boiteuses et les veufs! » exaltantes chez les amis : « Vous avez une fille de plus ! El les plus belles ! les plus riches ! »
Parmi ces dernières, Germaine, juste à cause de sa mise moins criarde, attirait Tattention, et, bientôt, la fixait, admirative, tant sa sveltesse contrastait avec l'épaisseur des rustaudes. Même, les intimes de la Barthozoule prétendaient-ils sa taille un brin plus fine que celle de mademoiselle Pech-Laric, de Narbonne. Et son triomphe s'accentuait de ce qu'elle traversait l'encens des louanges, impassible, telle une sainte, hélas I ne le percevant pas, l'âme trop douloureuse. La joie, qui, il y avait quelques heures, l'entourait, à la façon d'une atmosphère, si réelle que, par une
pudique coquetterie, son cœur ne s'en était pas avidement enivré, cette joie, elle ne savait comme, des souffles mystérieux, invisiblement, Técartaient d'abord; puis, des brises, qui semblaient jouer, Téloignaient davantage; et, maintenant, des rafales, à mesure plus furibondes, la pourchassaient vers un lointain s'éloignant toujours, comme l'horizon d'un désert.
Mademoiselle Pech-Laric et Marius Jourda, son cavalier, endêvaient. Il avait compté marauder Tamour sur toutes les herbes, sous tous les feuillages ; traîner, après ses élégances,des meutes de rustaudes qui se coucheraient à son désir, telles des chiennes, et qu'il caresserait comme on bat. Elle avait délicieusement frissonné à Tévocationdes violences plausibles. Les rustres, pareils à des ours à la fois serviles et sau-
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vages, en même temps qu'ils Tentouraient de balourdises obséquieuses, Tappétaient de redoutables fringales; tandis que les témérités de sa coquetterie exaltaient leurs concupiscences, dissoutes aussitôt par les fulgurations de son dédain. Et ces deux êtres, pour qui le village était uneponcive nature, la dernière patrie où Thumanité s'ébattît libre, spontanée, bestiale, ces deux êtres, qui, un jour, s'étaient crus débarrassés des lisières dé la civilisation, des convenances, ces mêmes convenances qu'ils avaient prétendu secouer, les assemblaient, les emmaillottaient ensemble, l'un par l'autre. Leur dépit s'exagérait de ce que, normalement, en toute autre circonstance, ils se seraient entendus. Devaient-ils consoler entre eux leur déception réciproque?
ou, se tournant le dos, éprouver chacun
les hypothèses nourries d*abord? Ils ne savaient que résoudre ; et, dans le doute s*ils allaient se quereller ou se séduire, se boudaient impuissamment, n'échangeant que des propos bêtes, par respect humain :
— Nous sommes trente-trois, il paraît?
— Oui, un de plus que les Flambards.
Paul, lui, à peine s'ennuyait-il ! n'ayant
qu'à entendre les bavardages d'écolière de mademoiselle Maltrou : intarissable sur les mérites et les démérites de ses compagnes de couvent. Encore devait-il à cette faconde l'aisance de si tenue sous les regards des badauds ; et il se félicitait de n'avoir pas Germaine à son bras, muette, comme sourde, à laquelle, en public, il n'eût trop su quoi dire.
La plupart- des autres couples causaient
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peu : les riches, par gêne de la curiosité les détaillant; les rustiques, par lassitude, toutefois, moins courbatus de la danse que du rappel de fatigue de cette heure crépusculaire où, tous les jours, ils rentraient des vignes, à grands pas traînés. Et la démarche était diverse, selon l'instrument qui menait le chant : abandonnée et veule, si piaulait la clarinette; dandinante et cambrée, lorsque pétaradait le piston.
Durant le bal de nuit, Germaine et Paul n'essayèrent plus de se pénétrer run Tautre.
La jeune fille désespérait, reconquise par les humilités de Tenfance, doutant de ses charmes, s'exagérant la suprématie de Paul, et, bien que n'ayantpasfait d'invites, jugeant ses prétentions vaincues. Lui, de son côté, collectionnait les raisons approbatrices de son expectative. Il l'avait Vue à peine.
admirée de parti pris, d'ensemble ; n'aurait pu dire la couleur de ses yeux, affirmer la belle ordonnance de sa denture. Il fallait rétudier de près, placidement ; ni le temps, ni Toccasion ne manqueraient* à sa cour, si, jamais, il s'éprenait d'elle. Puis, pour que les hontes de sa timidité ne l'humiliassent pas, il les définissait les délicatesses de son honneur. Pouvait-il mettre à mal cette si douce créature, qui s'abandonnerait par prédestination, ainsi qu'une possédée ? Ne serait-ce point d'un libertinage mieux entendu qu'elle l'adorât lointainement, tel un dieu dont offusque la gloire ? Et, bientôt, à la griserie de cette dernière infatuation, une perversité le gagnait. Puisqu'elle l'aimait, l'aimerait quand même, il courtiserait des rustaudes sous ses yeux : la trahissant, tandis qu'elle serait
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immuablement fidèle ; la suppliciant, sans qu'elle osât, sans qu'elle imaginât une plainte.
Marianne, cependant, réprimait, des envies de les battre tous deux. Et même devait-elle ne pas brusquer sa fille, qui, au moindre reproche, eût pleurniché, tant cette idiote avait le cœur gros. Tout au plus, de temps à autre, criait-elle à Paul :
« Quand, feras-tu danser Germaine ? — Tantôt, tantôt! je ne puis encore » répliquait-il. Et, la soirée durant, il se dérobait ainsi, prétextant ses corvées de tête de jeunesse.
Malgré ces déconvenues, Marianne, à la sortie, avait l'imagination d'un coup d'audace; et, lorsqu'on était à mi-route, soufflait la lanterne éclairant la rentrée :
dans l'espoir qu'au plein des ténèbres,
oseraient les jeunes gens, subiraient les jeunes filles. Mais Paul accourait aussitôt offrir des allumettes. Alors exaspérée de tant de sottise, elle montrait de Thumeur.
4( Demain, intimait-elle, il n'y pas de mademoiselle Maltrou qui vaille ! et tu feras le tour avec Germaine. »
Marius et Paul, le lendemain, au lieu de se rendre au bal, stationnaient au baccara, méditant d'oublieç l'heure du tour ; puis, au dernier moment, ils s'effrayaient de leur indiscipline, arrivaient à la hâte, alors que se constituait le cortège. Comme déjà Céleste, dépitée un peu, satisfaite davantage, s'était pourvue d'une rustre, Marius dans des dispositions, pareilles, s'arrangeait d'une paysanne; tandis que, Germaine et Paul, la Barthozoule les accouplait avec des mains brutales, comme les attelant.
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et tel un équipage qui, parmi les rumeurs laudatives ou dénigrantes, traînerait, stupide et beaUjTapothéose de ses ambitions.
Ce soir là, Paul, qui recevait tous les jours, donnait un souper extraordinaire, réunissant les musiciens, les sociétaires Pouilleux et tous les jeunes gens étrangers.
Aussitôt après le tour, les convives ga^ gnaient TOIi vedde , par tas , sur des breacks , des tflburys, des chariots, des carrioles, dans une joute de turbulence et de vitesse.
Ils ne revinrent que fort tard, par anomalie, soûls unanimement, les Pays-Bas eux-mêmes trahis par le capiteux des vins fins. Comme, énervées de l'attente à la maison, les jeunes filles s'étaient rendues au bal, le tour nocturne devenait inutile ; les jeunes gens, néanmoins, voulurent le faire, afin de tintamarrer de leurs joies la
paix du village. lisse manifestaient par des jeux malicieux ou brutaux : incendiant les oriflammes et les lanternes vénitiennes ; plaçant les véhicules au milieu de la route, les brancards à hauteur de tête ; défenêtrant les poulaillers , déjuchant les volailles , leur tordant le cou ; capturant les chiens, les chats, les précipitant du pont dans^ TArvieu. Puis, dès le bal ouvert, ils se déchaînèrent contre les danseuses, qui furent asphyxiées dans les étreintes, meurtries parles empoignades, happées au gras des chairs comme avec des tenailles. Et les violences s'exaspéraient, se multipliaient durant les quadrilles. Au lieu de se passer les cavalières, les rustres se les jetaient, les tamponnant Tune à l'autre ; ou, dans les voltes, les soulevant, se flagellaient à grands coups de leurs corps. Le galop sur-
tout était effroyable. Les couples couraient dans le bal, se chevalant, et, peu à peu, se massant en une file : d'où, tout-à-coup, les plus lestes s'évadaient, pour tendre aussitôt le pied aux galopades subséquentes.
Si culbutaient des balourds, la queue du train, tant pis ! passait dessus ; et, si, d'une fille à terre, se révélaient des intimités, la danse stridait toute, du rire féroce et lascif d'une ronde faune sque.
Mademoiselle Pech-Laric se délectait, livrée aux rustres, et, sous leurs violences, ne clamant pas. Comme ils la respectaient trop quand même, elle prodiguait les œillades, les sourires; et, lorsque Marius était proche, exagérait les audaces, alors tirant des bouffées de cigarette, coiffant des feutres d'homme, s'écriant : « Ah ! si j'étais garçon 1 » Lui, bien que flatté de ces
bravacheries de dépit, s'en souciait peu, occupé d'une autre. Sa cavalière du tour, une Jaclard, de Canilhac, s'était montrée dispose aux exigences de sa luxure ; et même, pour faciliter les manœuvres réalisatrices, avait offert à Paul sa cousine, des Jaclards,de Ferralzan, qui, par obligation, devait la compagnonner toujours. Après chaque danse, les jeunes gens s^accroupissaîent doncî devant leurs conquêtes, et débitaient des polissonneries, risquaient des pelotages, ainsi, que de toutes parts, procédaient les rustres : sans souci des mères qui, par complicité de sexe, et d'ailleurs somnolentes, fermaient les yeux.
Quant aux pères, ils étaient depuis longtemps couchés, aimant croire, par orgueil et pour ne pas rompre avec les habitudes de leur repos, que, même en leur absence,
les filles rebuteraient les cours qu'ils avaient l'après-midi prohibées.
Soudainement, aux éclats d'une querelle, rustaudes et rustauds se jetaient dehors ; puis, au lieu de se grouper autour des deux Montagnards qui menaçaient de se battre, s'éparpillaient par couples, disparaissaient dans la nuit. Marins et Paul, qui, naïvement, avaient couru vers le tapage, priaient, à peine édifiés, les deux cousines de les suivre plus loin ; et, comme bien qu'impatientes qu'on les entraînât^ elles répondaient par béotisme : « Non !
oh, nonl » ils gaspillaient les minutes à l'obtention d'un oui parasite. Céleste, l'unique demoiselle qui fut sortie, s'était trouvée seule dans le cadre de blancheur que le portail ouvert projetait sur la route. Pas un rustre qui eût escompté son aban-
204 L^S BARTHOZOULS.
don, qu'elle dût rappeler au respect; et, dès lors convaincue que Timposance lui était inhérente, elle renonçait à la travestir, allait s'asseoir, le buste raîde, dans une pose de reine en apparat, (Cependant, sous le coup de silence dont s'était apaisé leur entour, les mères s'éveillaient ; et, après de lentes inspections de leur droite à leur gauche, se demandaient entre elles : «où donc étaient les filles ?» le prévoyant si bien qu'elles allaient, l'une après l'autre, les héler dans le noir, à voix plutôt basse.
Puis, elles se rasseyaient paisibles, déclarant ne pas comprendre : « pourquoi ces folles n'étaient point là ? » Parmi, la Thérèse de Jaclard, par considération pour le rang des courtiseurs de sa fille et de sa nièce, hésitait même à s'enquérir; si bien que Marianne, de peur qu'elle ne tardât
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trop , accourait dehors , clamante après Paul , d'un ton si colère que les jeunes gens n'osaient plus presser les paysannes. Cellesci, jugeant l'occasion perdue, se rapprochaient alors du portail, pour y surgir, lorsque, enfin, leur commode chaperon venait à la découverte. Et elles rentraient, ondulantes et molles, se parlant bas, parcourues de frissons, secouées de rires : — mimant, à s'y tromper elles-mêmes, le retour caractéristique des maraudes d'amour; donnant, les premières, le spectacle, que répétaient bientôt leurs plus chanceuses compagnes.
Peu après les plus tardives rustaudes, les rustres réapparaissaient en corps, s'essuyant les moustaches du revers de la main, comme s'ils venaient du café. Ils étaient
tout autres, vaguement alanguis. Au lieu de
s'accroupir au bas de leurs amantes, ils s'asseyaient sur les poutres à leurs côtés ; et, lorsque manquait la place, les filles les reposaient sur les genoux, jouant à les faire sauter comme de grands marmots. '
Seuls, Marius et Paul s'étaient réaccroupis ; et, trop tard audacieux, ils formulaient en termes crus leurs désirs, tympanisaient contre l'ingérence de Marianne. Puis, comme ils aflirmèrent que s'offrirait une autre occasion :
— Je pars après le bal, dans une heure, dit la rustaude de Canilhac.
— Vous ne restez pas le troisième jour?
précisa Marius.
— Non.
Use relevait et, sans plus d'explications^ s'éloignait, méditant sur sa déveine. Encore une tentative qui, faute de décision et peut-
être de compétence, n'aboutissait pas!
N*eût-ce pas été plus sage de se dévouer à la séduction de Céleste î une créature de choix, qui eût pu l'entendre, et à laquelle il n'aurait pas déplu. Devait-il revenir vers elle? lui confiant ses déboires dans une confession qui, parce qu'elle semblerait naïve, serait habile...
— Biribi, monsieur! proposa une rafleuse, agitant un sac, qui rendait le bruit du gravier qu'on décharge.
Elles étaient deux flanquant au dehors les montants du portail de leurs carcasses diversement horribles : l'une, courte et large, les seins fluant sur le monticule du ventre, la face fuligineuse et blette, comme en cambouis ; l'autre, malingre, la poitrine creuse, les cheveux rares, et l'œil droit bleuté d'un pochon. La table, derrière la-
quelle elles se tenaient debout, ne portait que deux bougies , dans des verres à lampe , etun cartonnage poisseux, bariolé de vingtquatre petites cartes.
Le voyant s'arrêter, elles se le disputaient : « Biribi, monsieur! — Biribi, monsieur ! — Vingt sous pour un sou ! — Un franc pour cinq centimes! » Et, comme il ne s'émouvait pas, la grosse le brusquant :
— Allons, un coup, jeune homme !
— Tous les as, fit-il, et le neuf de trèfle.
— Pour qu'ils ne crèvent pas de faim.,..
Combien sur chaque?
— Deux sous, répondit-il, jetant une pièce de cinquantes centimes.
La rafleuse, après avoir remué le sac, le présentait ouvert.
— Non, vous.
— Monsieur n'aime pas tirer!...
Et lorsqu'elle eut sorti un rouleau de cuivre, elle reprenait, le lui offrant avec un bout de bois :
— Monsieur, sans doute, file?...
— Non, rien, je vous dis!
— Que monsieur ne se fâche pas ! On sait le faire.
Elle introduisit le bout de bois dans le cylindre, le poussa lentement, et, sitôt qu'apparaissait la carte :
— Unefigure... monsieur perd.... Monsieur joue encore?,..
Il jeta cinq francs.
— Jouez là-dessus.
— Toujours les quatre as et le neuf de trèfle, pour qu'ils mangent?... deux sous sur chaque?...
— Hé, oui!
Elle respectait dès lors son humeur rebourse; jouait sans plus l'interpeller; annonçant seulement la perte très haut.
Mais, tout à coup, elle le secouait :
— Monsieur a gagné, avec Tas de pique.-.. C'est deux francs pour monsieur, deux jolis francs, que voilà. Quand on paye on n'a pas besoin de crédit.
Ce gain inattendu le circonvint, et, comme il le perdit, ainsi que la somme avancée déjà, il se passionnait, et, successivement, doublait, triplait, quadruplait, quintuplait l'enjeu, sans retour de fortune,
— Tu t'obstines trop sur les as, lui dit la rafleuse, familière, quand il eut perdu deux louis.
Et, comme elle l'appréciait un galant honteux, qui avait besoin d'encouragement, elle ajoutait j
— Tu aimes aller monté, peut-être?...
— Avancez le sac, que je tire moimême, pour rompre la guigne.... Et donnez le bois.... Je veux filer aussi.
— Tu dois savoir f y prendre, je suis sûre.
La sottise du propos lui en dénonçait réquivoque, et, par correspondance, Tambiguité de tout ce qui, depuis un quart d'heure, s'était dit ou fait. Il prétendait alors regarder la rafleuse; mais, conquis, il ne voyait que ses regards, que ses gestes : ses yeux, fulgur^mment lascifs, qui Téclaboussaient d'étincelles ; ses mains qui, lentes, se promenaient sur le sac de toile bise comme sur une bourse de soie dont le contact retient. Et, de par le mirage dont rillusionnaient les sens, l'informe et grotesque matrone, la goule visqueuse et
molasse, se subtilisait, se purifiait : ses yeux, c'était le désir; ses mains, c'était la caresse ; et toute cette charogne était de l'amour !
Comme ils éprouvaient se comprendre, ils ne s'expliquèrent pas. Marins demandait seulement, désignant la camarade :
— Et l'autre î-
— Pardieul
— Paul ! viens, viens vite I criait-il.
La rafleuse avait, de son côté, appelé un homme qui sommeillait non loin, étendu le long du mur :
— Hé, Louis ! tu tiendras le jeu.
Puis, tandis qu'un signe avertissait le
camarade, elle disait aux jeunes gens :
— Vous nous suivez 1 Ils les suivirent.
Comme ils tardaient à reparaître, Ma-
rianne se leva, gagna le portail; et, de l'absence des rafleuses, conclut à leur débauche: qui la surprit 'à peine, et, si abjecte, la retint peu. Une drôlesse écœurante, que ne reverrait jamais Paul, n'était guère à craindre : moins, certes, qu'une rustaude, toujours retrouvable, et qui l'aurait induit à d'autres séductions. Un tel accouplement fixait d'ailleurs l'indifférence de ses goûts, l'empire de ses instincts. Il valait son père, que n'encombraient pas les idéaux. Allouvi toujours, son plaisir trouvait savoureux les moins ragoûtants appâts ; et qu'importait qu'il engloutit les rares sans les apprécier ! A elle de bien repaître sa concupiscence, et, comme il était aussi obtus que vorace, de le convaincre emboqué d'amour.
Le dernier jour de la foire, Paul l'usait
214 ^^S BARTHOZOULS.
aubaccara. Pourquoi se décevoir au bal, où ses galanteries étaient disqualifiées désormais ? N*y 'devait-on pas comparer sa couardise devant les grâces des demoiselles et les vigueurs des rustaudes à la crapuleuse vaillance le ruant sur des pourritures, dont ne veut plus la débauche des villes }
Alarianne, judicieusement, n'envoyait pas à sa recherche : de peur qu'il ne s'effarouchât davantage ; et pour qu'il pût, après la randonnée que lui imposaient ses pudeurs, rejoindre sans autre transe, le ressui.
Elle médita sur Téchec éprouvé, le reconnut logique. Une foire, avec ses appeaux divers, où la danse et le jeu, l'ivrognerie et la luxure, se disputaient les goûts, n'était pas le milieu favorable à de précis
LES ÔARTHOZOULS. 21 5
assentements. Puis, le commerce de madame Pech-Laric et le contrôle de Jacquet des Hortalas avaient contrarié ses manœuvres. Maintenant, sans devoirs d'hôtesse ni de partisane, elle gouvernerait droit la fougue hasardeuse du jeune homme vers Taimante passivité de la jeune fille.
Paul l'inquiétait peu. Il irait à Tamour, au mariage, ingénument, comme au plai* sir, à une partie. Quant à Germaine, en dépit de ses bons dehors, de ses intimités meilleures, Texpérience la démontrait incapable d'attiser les convoitises. Elle était bien trop pudique et modeste, et, peutêtre aussi, trop aimante. Se voyant délaissée, s^appréhendant trahie, elle souffrait béate, comme d'un martyre religieux, avec tin subtil contentement de souffrir d'amour : si bien que sa mère devrait lui donner le
2ï6 LES BARTHOZOULS.
bonheur, comme autrefois le sein. Et, cette incapacité de sa fille, la Barthozoule, loin d'en gémir, la constatait avec une âpre joie. Elle aurait, avec tout TefFort, tout le mérite; et, seule, assumerait les destins de la race.
Paul était parti sans adieu, elle supposait, pour Canilhac, dont c'était la fête.
Car, comme, de la moisson à la vendange, s'apaisaient les besognes, fêtes et foires se succédaient. Elle ne s'émut d'abord, approuvant qu'avant de reparaître, il blasât sa honte. Puis, lorsque, finie la fête de Canilbàc, il ne se montra pas, la gagnait une inquiétude. II. devait être à la foire de Fontrouge, où il retrouvait cette mademoiselle Maltrou, qu'elle avait remarquée bavarde, et qu'elle soupçonnait courtisante. L'envie la surprenait d'aller le re-
LÈS BARTHOZOULS. il^
joindre avec Germaine; mais TefFrayait aussitôt: à peine se représentait-elle fonctionnant dans le rôle qu'elle se destinait, La voyait- on s'entremettre, minaudière et parfois impudique, débitant des propos licencieux, esquissant des gestes obscènes? elle, la Barthozoulel à son âge, dans sa situation, malgré sa majesté normale } Elle renonçait, tout au moins, à risquer répreuve en territoire étranger, devant du public. Seule, entre la jeune fille et le jeune homme, dans l'enfermement de THorte ou la pénombre de la cuisine, son génie l'inspirerait; et elle emploierait les moyens utiles, queîs qu'ils fussent: oui ! et dût-elle fermer la porte sur leur amour I
Paul ne reparut qu'au bout d'une semaine. Il la rejoignit à l'Horte, tandis
qu'elle arrosait, et, lui criant : « Bonjour,
2l8 "^ LES BARTHOZOULS.
tante! » croula lourdement dans une planche en friche, à l'ombre d'un grenadier. Voilà dix jours, depuis son départ de Luchon, qu'il vaguait de fête en foire, sans une nuit dormir son dû : sommeillant le dos dans les encoignures des bals; la tête sur la table des baccaras ; ou, pour le mieux, à même le foin des paillers ; et dessus les lits non défaits, entre des ronfleurs emmêlant des inharmonies d'orgue* Par surcroît, les excitants, qui l'avaient soutenu, l'énervaient encore : au point qu'il avait dû quitter son lit, où l'obsédaient les déceptions amoureuses qu'il venait de multiplier. Il avait, en effet, raté les cousines Jaclards, à Canilhac, puis, mademoiselle Rosa Maltrou à Fontrouge; et là, et là, requis le bon vouloir des raflauses : du plaisir que, le payant, il ne
LES BARTHOZOÙL . 2t0
pouvait, si prétentieux fût-il, imaginer de Tamour. II revenait par suite vers Germaine, dont il se jugeait très épris ; et, la proclamant la seule adorable, puisqu'il la supposait la seule accessible.
Marianne ouvrait, fermait les rigoles; et, lorsqu'elle ployait les reins, ses jupes, se haussant par derrière, découvraient la naissance turgide des mollets. Paul, qu'intriguait son mutisme, et qui soulevait la tète pour suivre ses manœuvres-, remarqua bientôt leur apparition, leur disparition.
— Si tu m'aidais, dégourdi? fit Marianne tout à coup.
Et, comme il ne répondait pas, elle reprenait :
— Hé! dégourdit tu n'es donc bon qu'à dormir ?
Pourquoi le persifflait-elle de la sorte ?
Si elle prétendait hontifier sa paresse et qu'il lui vint en aide, elle gaspillait Tallusion. Il était trop bien, dans la fraîcheur de Tombrej détirant sa lassitude sur le sol dur, et jouissant du plaisir clandestin de guigner des mollets. Mais, peut-être, répithète comportait un autre sens? redouté celui-ci, puisqu'il viserait la sottise de ses pratiques galantes.
L'arrosage terminé, Marianne sortait pour fermer la buse, qui dérivait l'eau du biez longeant l'Horte à l'extérieur; et, lorsqu'elle rentrait, s'asseyait, haletante et recrue, à quelques pas de Paul.
— Nous avons fait sans toi, dégourdi 1
Comme il ne répondait toujours pas,
elle s'irritait de cette placidité, que le
nigaud devait sans doute à l'épaisseur de
sa compréherfsion. Et, tenant pour cer-
taine une conjecture qui la déliait des finauderies dont sa force avait horreur, elle brusquait l'attaque :
— Combien de maîtresses , cette foire î. . .
Età Canilhac?.,. Et à Fontrouge?... Aucune!... Pas une, vraiment?... Les rafleuses ne comptent donc pas !
— On prend ce qu'on trouve^ tiens!
finit-il par dire.
— Tout est à prendre!... C'est vrai qu'il faut être dégourdi... et tu ne l'es guère.
— Je ne le suis guère, vous dites !... Eh bien ! donnez-moi votre fille cinq minutes, là où vous êtes..,
— Tu vas, tu vas!,.. D'abord, comment t'y prendrais-tu ? voyons ?
— Comment }
Il se dressait, courait devant elle*
222 LES BARTHOZOULSé
Marianne était assise, les jambes longues, les mains posant sur les cuisses, le buste en avant, et, depuis qu'elle Pavait en face, la tête un peu relevée. La réverbération solaire, en rapetissant ses yeux, plissait sa figure. Peut-être souriait-elle?
Probablement elle le narguait ?
Tout d'un coup, Paul, se penchant, la prit aux épaules et la jeta sur le dos, s'écriant :
— Comme ça 1
Elle restait étendue, étourdie du choc ; surtout matée par cette rage, pareille à du désir : luxurieuse comme au temps où, résipiscente de sa victoire contre Julien, elle attendait que, sans plus la solliciter, il la conquit.
Le jeune homme l'observait, inquiet qu'elle ne se relevât pas. Avait-elle perdu
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connaissance ? Devait-il préciser le jsimulacre? Quelles seraient les suites? S'il s'esquivait, pour éviter de finales calottes?
— Après ! dit-elle.
Il avait quelque peine à comprendre ; mais, ensuite, n'hésitait guère. C'eût été trop de cynisme ; et c'était donc une ironie.
— Si vous étiez votre fille, vous verriez!
déclara-t-il, s'éloignant.
Elle se soulevait, hagarde, comme une bête sommeillante sous un coup de fourche.
Puis, dès que vint la conscience, elle tressaillit, s'empourpra. Le jeune homme avaitil deviné son abandonnement ? Et, pour en dissoudre les indices :
— Allons I il ne faudrait pas s'y fier, concluait-elle, d'un ton cordial qui louangeait, et se mettant debout.
Lur s'était recouché; et, maintenant, reconstituait cette scène, qui, s'il eût eu plus de hardiesse, n'aurait pas été un jeu sans conséquence. Avait-il été sot I d'autant que, vue, comme il la voyait pour la première fois. Marianne se révélait une femelle superbe, autrement alléchante que Qermaine, mieux en chair, d'une robustesse qui, après avoir provoqué le désir, l'eût assouvi. Quel illogisme qu'elle fût si majestueuse, si rigide, toute à ses vignes ; et qu'offrant des attraits de maîtresse, elle n'éprouvât que des ferveurs d'agronome !
Toutefois, sa concupiscence était si aiguë qu'il prétendit au moins la tromper.
S'il lui faisait cueillir une des grenades qui baillaient sur sa tête, de leurs gueules encaquées de perles. Comme il n'en restait
plus à portée de main, elle devrait monter à Tarbre. Il était dessous,
— Hé I tante ! je voudrais bien une grenade ?... J'ai la bouche comme un four.
— Qui t^empêche?..,
— Je suis rompu; et vous voilà droite..,.
L'échelle est tout près, le long des tournesols.
Mue par rhabitude de condescendre, à ses caprice, Marianne levait l'échelle, l'appliquait contre l'arbre ; et, tandis qu'elle en gravissait les premiers bâtons :
— Quelle veux-tu î
— Cette grosse, à votre droite.
Mais, la tête dans lej branches, comme
elle ne la retrouvait pas :
— Où diable est-elle?
— Làl làl répondait-il, distraitement, les yeux ailleurs.
226 LES BARTOOZOULS.
Elle se penchait, afin de suivre Tindication de son geste ; et, comme elle découvrait la traîtrise du regard, elle glissait de réchelle, d'un bloc.
Quand ses pieds choquaient le sol, ils rétro gradaientautomatiquement,par courts rebonds, jusqu'à ce que l'équilibre du corps s'établit. Et, tout de suite après, elle gagnait la porte, à pas pressés, se retenant de ne pas courir.
Mais elle ne ppuvait le quitter ainsi, honteuse et fuyante, sans au moins justifier sa retraite.
— Je n'ai pas qu'à chercher ta grenade!
arguait-elle. La besogne me réclame chez moi.
— Attendez, je me lève.
— Reste, si tu veux.... Tu m'enverras la clef par quelqu'un.
— Non, non, je m*en vais.
Tant que duraient ces explications ^et les manœuvres du départ, elle bénéficiait d'une accalmie; mais, dès en route, le vice de Paul la poursuivait de nouveau, [plus^ vorace à mesure. Elle le sentait après sa robe, tel un monstre informe baleinant une invisible flamme ; et, quand elle atteignait la maison, elle repoussait le vantail préci-* pitamment, comme pour qu'il restât dehors..
Il était, hélas I en elle, insinué ; et bien* tôt son souffle, impérieux comme un vouloir d'autocrate, rayonnait par tous les membres, flambait en tous les organes :
si bien que, congestionnée du bout des doigts à la pointe des mamelles, une angoisse la prenait de s'anéantir dans une déflagration.
Cependant, elle se dégrafait ; jetait son
corsage, sa jupe; dénouait, aérait ses cheveux; et, portant les mains à la poitrine, elle plantait les ongles, tirait comme pour se déchirer.
Lorsqu'elle vit sa mèr^ en chemise, Germaine, jusque là éperdue, la comprenait malade ; et courait ouvrir le lit.
Marianne se jetait dessus, d'un bond, et criant : « Tire les rideaux 1 vite ! tout à fait! tout à fait!... Et ne m'embêtez pas!
ne m'embêiez pas ! ni de questions I ni de tisanes !.. . Laissez-moi tranquille 1 entendstu?... Je guérirai sans vous! sans personne! »
Lorsqu'elle s'éveillait, la parenté, la valetaille, le voisinage, encombraient la cuisine, questionnant Germaine. Quel pouvait être son malaise ? Et il devait être grave, pour que se fût alitée cette infatigable.
Elle écouta ces dires, ricaneuse. Comme les ébahirait sa confession ! Et profitant de ce qu'un nouveau venu s'enquérait :
— Je n'ai plus rien, criait-elle, plus rien!... Oui 1 je me suis guérie comme ça, toute seulel... Allez-vous-en, que je me lèvel.
— La nuit tombe, remarqua Jean- Pierre.
— Eh bien, qu'on se couche !
— Moi je vais au pailler, proposa-t-il.
— Si tu veux, acquiesçait-elle, ayant besoin de solitude pour réfléchir.
Elle subissait une crise, aiguë d'autant que, malgré les symptômes, elle ne s'était prémunie contre. Lorsque, preuves terminales de bien-être, les ardeurs d'autrefois étaient revenues surprendre sa quarantaine approchante, considérant Jean-Pierre
un tiercelet et l'ère des galantises close, elle les avait enfouies sans plus d'examen, comme des besoins inférieurs, négligeables. Et voilà qu'elles jaillissaient tout à coup, plus fortes de par l'imprudente compression ; appétaienty au magnétisme d'une œillade louche, vers les fraîcheurs de la jeunesse de Paull Allait-elle, les apaisant, annihiler le noble effort de son génie?
rendre impossible le mariage de Germaine et la reconstitution de l'Enfilade? Ah, fi de tels pensers, moins sacrilèges que stupides ! car l'orgueil, l'honneur, la vertu, l'ambition, les hauts mérites et les constantes joies, ne sont pas sacrifiables à du plaisir comme en ont les bêtes, et qui, fût-il de l'amour, passerait, satisfait ou non, puisque était passé son amour de jeune fille, plus normal cependant. Mais si Paul ne s'éloignait.
LES BARTHOZOULS. 23 I
— et il ne pouvait être question de l'abandonner aux débauches adverses de la ville — comment se défendre de l'incendie, rincendiaire toujours là, le brandon du regard sur les chairs combustibles?
Une seconde fois, aurait-elle assez de pudeur, de courage?...
Elle dut se jeter hors de sa couche, courir en camisole sur la porte, où elle s'obstinait jusqu'à ce que la frigidité nocturne la rendit capable de méditation.
De la concupiscente flamme qui venait de l'atteindre par révolin se dégageait une décisive lumière. On ne discute pas avec quoi vous dompte ; et ses calculs, ses vertus, n'étaient que de veules arguments, qui se tairaient sous la voix d'orage du désir.
Comme Paul la solliciterait sans doute, comme elle se croirait pour le moins solU^'
citée, elle se livrerait ou s'offrirait. Et alors,..
Uîie joie l'épanouit, à la prévision de la conduite finale que déterminerait cet examen.
Alors, pardieul alors, c'enserait fini des affres, des incertitudes, des équivoques, des basses intrigues; et le dénouement voulu ne pourrait ne pas être. Alors, elle n'aurait plus à compter avec les pudeurs, les abnégations, l'inaptitude galante de sa fille ; plus à craindre, si même Germaine eût eu assez d'amour pour s'abandonner, que Paul, se blasant de cette gnangnan, la délaissât compromise et peut-être grosse.
Alors, ce serait elle, la Barthozoule, qui le tiendrait, et ferme ! le maîtrisant d'étreintes chaudes et liantes comme des langes. Alors, il serait, étant son amant, un bien tout à
elle, une positive propriété dont elle disposerait. Et elle défiait, les demoiselles comme les rustaudes, les courtisanes des alcazars après les rafleuses des foires, de le lui prendre ! Ne le gratifierait-elle pas d^un amour que, vicieux, il goûterait aigu* ment : puisque sa maîtresse serait sa tante ; qu^elle approchait de la quarantaine ; que tout le pays la tenait en estime; qu'il la redoutait hier encore ; et qu'elle deviendrait sa belle-mère demain ? Aussi, presserait-il le mariage lui-même : à seule fin que sa débauche s'accrût de l'officialité de l'inceste ; que la bénît la religion ; que la légalisât le code. De telle sorte que cet amour, qui l'avait tant effrayée d'abord, la ravissait après analyse ^ satisfaisant les fringales récentes ainsi que les ambitions immuables» Et n'amalgamait-il pas le plai-
234 LES BARTHOZODLS.
sir et le devoir comme toute joie supérieure!
Paul, le lendemain, se rendait à l'Horte, à peine levé de table, impatient de multiplier les indécences. Quelle sapide récréation, tandis que Marianne binerait lesi salades, ramerait les choux, de la baiser sur la nuque, de Tassaillirà Tentour des seins!
Elle se fâcherait sans doute; mais point trop, le ménageant comme gendre : juste assez pour que ses défenses aiguillonnassent» Et il se dédommagerait ainsi de l'ennui voulu par la cour, d'abord décente, qu'il devrait Jaire à cette gentille bêta de Germaine.
Lorsque Marianne approcha de l'Horte^ il vint au devant; et, la prenant par la main, se mita courir. Elle ne résista pas, courut. Encouragé parce succès, il l'entraînait, aussitôt la porte ouverte, sous le gre-
nadier; et, s'asseyant, la tirait pour qu'elle s'assiti Elle ne résista pas davantage.
Tant de complaisance le déconcertait; et, résolvant une halte, il se couchait sur le dos, les mains jointes sous la nuque.
Elle s'étendait à côté, comme lui.
Cette supination, qui devait le railler, le dépitait. Mais il allait émouvoir son ironique quiétude! Alors, il tendit un bras, mepaçant le. corsage.
Elle roulait sur lui de tout le corps ; et puisque,anxieux, ilsursautait des reins pour la fuir, elle le fixait d'un baiser sur la bouche, comme avec un clou.
Ils se rencontrèrent depuis tous les jours.
La paix autour était absolue ; le silence ouï ; la lumière si opaque, si aveuglante, que leur îlot d'ombre, découpé dans un
coin de terre que clôturaient des murs, était comme perdu dans l'infini du ciel. Ils s'aimaient, sous le même arbre, sur la même couche, d'une fougue toujours pareille ; et, venant là comme au pacage, ils ne s'inquiétaient pas de l'heure; mais, avisés à la façon des bêtes, ils s'en allaient, aussitôt repus : emportant, de la monotonie du spectacle et de la similitude des ivresses, la sensation de l'immuabilité de leur amour,
Marianne, loin de l'Horte, vivait, comme en des limbes, une existence aussi neutre que le sommeil. Elle ne parlait que de mémoire ; n'agissait que par automatisme ; et, dès que les questions ou les besognes n'étaient point banales, se trouvait coite, demeurait inerte. Comme elle ne prenait aucune mesure en vue de la vendange,
LES BARTHOZOULg. 237
Jean Pierre, après force remises, demandait ses ordres. « Mais, quand tu voudras, fit-elle, rébahissant, » Quel mobile la désintéressait ainsi ? celle qui , d'habitude , à cette époque , surexcitait son activité ; que Ton voyait : parmi les vendangeurs, dans les vignes; derrière les charrettes, par les chemins; près des fouloirs, plâtrant les comportes ; au bas des foudres, à l'affût des coulages; — partout présente^ comme miraculeuse. Puis, songeant que la valetaille interpréterait, peutêtre sans respect, cette conduite inattendue et d'apparence étrange, il répandit que : la maître, cette année, se reposerait, afin d'initier Germaine aux tracas de la gouverne. Et, dès cette explication donnée, il la trouvait si plausible qu'il l'adoptait pour son compte.
Rien ne semblait menacer la félicité du couple, lorsque, inopinément, des lavasses tombaient deux jours de suite. Il fallut se blottir sous le hangar, et, parmi les arêtes des houes, les pointes des râteaux, discipliner les joies, mesurer les gestes : contraintes dont, alors que s*en exacerba le plaisir de Marianne, s'endolorit la sensualité plus débile de Paul; et qui, soudain, renfrognaient la passion du jeune homme* Par l'augure que la fatigue le gagnerait bien avant sa maîtresse, ne conseillaient* elles pas à sa gloriole de mâle, que le blasement la prévînt ? C*est pourquoi, bien qu'à nouveau les jours se consommassent splendides, les dispositions de Paul n'en aigrirent pas moins : tout comme allait aigrir la vendange cotie qui restait sur les soucheSi Marianne, lorsqu'elle vit son
amant, réfractaire aux caresses, goguenard sous les étreintes, s*exaspérait de ces dédains; et, puisqu'elle méritait des compensations, et, lui, des tourments, prodigua les extases. Paul, cependant, se vengeait de cette servitude en rêvassant après Germaine, dont la bouche devait subir le baiser avec des complaisances de fleur. Il la verrait bientôt, du reste, tous les jours, quand les intempéries, imminentes, exileraient au village Téglogue* Et comme il s'éjouirait alors, tandis que sa présence seule courtiserait la fille, des vaines fureurs jalouses de la mère !
L'intervention de Julien venait tout à coup compliquer l^aventiirei
— Paul, tu devrais pourtant achever tes études? proposait-il, quand survint la rentrée des classes. Si le lycée t'embête, va
à40 Les BARTHozooLâ.
dans un bahut à Toulouse. Tu travailleras, si tu peux. Tu t*amuseras, sinon.
Les goûts, rien que champêtres de Paul, alors qu'eussent dû Tallécher les joies des alcazars, Tinquiétaient à la longue. Peutêtre était-il féru déraisonnablement de cette Germaine, qu'on disait jolie ? Et, prétendant rompre l'intrigue, il recourait au moyen par lequel on l'avait autrefois détaché de Marianne.
Paul, pour toute réponse, avait tourné le dos : mais sans autre but que d'attester qu'il ferait à sa guise ; car l'idée de vivre à Toulouse lui souriait presque. Au lieu de loger au bahut, il aurait un appartement de garçon, où des grisettes viendraient se pervertir; et' il suivrait les cours, parfois, quand il serait repu de débauches. Il examinerait donc la proposition, dès qu'il
LES BÀRTHOZOULS. 24I
Paùrâît communiquée, comme un ordre formel, à Marianne, qu'elle ferait rugir.
— Tu sais, ma tante ! lui criait-il de loin, je pars!,,, une lubie de papal... Il m'envoie à Toulouse. . . achever mes études.
Elle n'entendait que les derniers mots, comprenait par eux ; et la pénurie Imaginative de Julien la faisait sourire. Le sot n'employait-il pas un procédé contre lequel il eût dû la croire en garde ?
Paul la considérait, confus, bientôt vexé.
Voilà comme elle acceptait son départ, qui, si les ardeurs émises n'étaient pas d'une simple goule, aurait dû reperdre, l'anéan-.
tir! Peut-être, il est vrai, ne voyait-elle pas de recours contre sa proscription, et, par fierté, exagérait le stoïcisme ?
Cependant, elle souriait, d'un sourire
's'élargissant : goûtant douce cette éjouis-
sance imprévue» qui contrastait avec les âpretés de ses dernières joies.
— Au fait, remarqua Paul^ je ne suis pas encore parti.
Et, puisqu'elle ne se prenait à cet espoir, il voulut comme le consolider, afin qu'elle s'y abandonnât.
— Je pourrais même ne pas partir, • reprenait-il.
Mais qu'avait-elle à sourire toujours?
agaçante à la longue I ambiguë du reste t car, si le sourire était franc, sa continuité n'en était pas moins maladive. Et, pour que lui tombât ce masque, devant l'émouvoir, il entassait les propositions^ plus précises à mesure j et qu'il criait à la fin :
— Chercher des prétextesi.. des motifs. ••. Si je me mariais, par exemple...
avec Germaine... que je dirais enceinte!
Après cette énormité, dont elle eût dû bondir, comme elle souriait encore, intolérablement, il la tapait à Tépaule :
— Hein ? qu'en dites-vous, hein ?
— Si tu veux, oui, ça ou autre chose*. •
— Il faudrait pourtant, •.
— Eh bienl ce que tu disais tout à l'heure, tu peux le transmettre à ton père, et que je le verrai demain.
* — J'y vais tout de suite !
, Il partait furieux, pressé de tendre l'incident, peut-être moins futile qu'elle ne semblait le croire.
Lorsqu'elle s'aperçut de son départ, il était loin ; et, vainement, le rappela-t-elle. Alors, réfléchissant qu'irrémédiable était l'initiative du jeune homme, une tristesse la gagna ; et, la pénétrant à la façon d'une
humidité, la morfondit bientôt. Que dérisoire était Taffliction dç cette heure, où, toute sa vie s'exaltant, elle eût dû carillonner de joies ! Hélas ! le triomphe, si tenacement voulu, lorsqu'il surgissait enfin, lui passait sur le cœur comme un char impavide. Et, par une ironie suprême, devant brusquer ce mariage — que, Tayant rendu fatal, elle avait pu remettre sans crime, — force lui était d'éteindre, à la hâte, et comme on souffle une chandelle, ses dévorantes ardeurs. Le sort, il est vrai, lui prêtait bon aide, puisque Paul, qu'elle fiancerait demain, venait, par sa brusque .
retraite, de rompre implicitement : s[ bien que son amour était déjà mort, sans les affres de l'adieu, sans les douceursxie l'abnégation. Mais aussi 1 c'était là une trop grosse, une trop ignominieuse injure. Et
elle réclamait une survie, pour que, du moins, il mourût volontaire.
Julien fut enchanté des faux aveux de Paul : un gaillard qui le revanchait de l'échec d'autrefois.
— Eh bien! si elle «st enceinte, que veux-tu que nous y fassions ? répohdait-il ; car, pour avoir induit le jeune homme à cette débauche, il se mettait libéralement de moitié dans le déshonneur de Germaine.
— Sa mère viendra demain, conclut Paul.
— ^ Qu'elle vienne 1 qu'elle vienne donc !
11 jubilait. L'arrogante allait s'humilier, se rendre à merci ; puisque, disposant de la réhabilitation de sa fille, il maîtriserait jusqu'à ses tendresses. N'importe! il se tiendrait chaste, même provoqué : de so-
lides raisons arguant contre le mariage.
Paul devait prétendre à de plus hautes alliances,peut-être,— et pourquoi non, s'il la compromettait aussi celle-là > — à mademoiselle Éléonore de Sorrigues, Vhéritière unique des anciens seigneurs de Ferralzan et Saint-Euthrope : une alliance qu'il jugeait ennoblissante, parce qu'elle lui aurait donné le courage d'anoblir ses cartes de visite, d'ériger en un titre l'appellation abréviative de Julien de l'Olivedde, par laquelle on le désignait d'habitude. Mais cesprétentionsqu'ilappréhendaitabsurdes, l'influençaient peu en réalité ; et les mobiles de son refus étaient tout autres, plus intimes, si mesquins d'ailleurs qu'il ne pouvait les savoir ainsi déterminants. Il s'opposait donc, sans 'plus de réflexion, pour le plaisir de s'opposer, parce que ça lui
sejnblait dans son rôle, parce que son père s'était opposé jadis dans un cas tout pareil. Son refus, cependant, il le développerait par des arguments externes irréfutables, dans un speech, dont se relèverait la morale d'ironie. Les filles savent fort bien Tabou- ^tissement possible des luxures. Si Texpiation suit parfois la chute, il ne sied guère de le déplorer trop. N'est-elle point Punique sauvegarde des bonnes mœurs ? Elles n'ont surtout pas d'excuse, lorsque leur faute peut être soupçonnée un calcul 1 S'il suffisait -aux pauvresses de se faire engrosser pour que les épousassent des riches, elles demanderaient l'amour sur les routes, comme, la bourse, les voleurs! Et, à ce tournant de l'argumentation, il prendrait Marianne elle-même en exemple. L'avaitelle cru, voyons I quand il lui en contait }
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Avait-elle cédé devant des ,dires, qu'elle savait des mensonges ? Non, certes ! parce qu'elle était, de toutes façons, honnête, Sans doute, il déplorait fort que sa fille, peut-être par faiblesse de cœur, eût failli.
Mais, — elle en conviendrait, elle qui avait du jugement — ce n'était pas une raison pour que son fils, qui n'avait fait que son métier de jeune homme, en supportât les conséquences. Le plus simple était donc que, sans ébruiter la honte, on s'enquit (on trouve toujours de ces gredins-là!)de quelqu'un qui la couvrirait. Pour lui, inutile de dire qu'il ne pouvait consentir à une alliance, inégale quant à la fortune, et qui, du côté de la moralité, prêtait à des réserves! Et, toute une heure, oui, il en aurait bien pour une heure, il tiendrait ainsi Marianne : la piquant de venimeuses ma-
lices ; Tapaisant d'hypocrites bonhomies ; r émerveillant à force de sagesse et de faconde ; — pour, enfin, la congédier, sans '•qu'elle eût osé une parole, et rouge de l'impudeur de sa démarche.
La Barthozoule, en quelques mots, établit trois parallèles. Leurs deux propriétés étaient remarquablement tenues ; toutefois, l'emportait la sienne, à cause des cépages mieux choisis, et, plus vivaces, puisque plus jeunes. Quant aux futurs, l'un n'avait pu se présenter au baccalauréat, l'autre avait conquis le brevet, la mention bien ; mais l'identique des sentiments atténuerait le disparate des dons. Enfin, Juhen était fainéant, débauché, joueiir, quelque peu ivrogne; elle, économe, active, énergique, compétente. Puis, ces<:onsidérations dites posément, comme n'offrant rien que de
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connu et n'étantpas contestables, Marianne^ tout à coup, enflait la voix, pour que retentît avec honneur son éloquence :
— Mais que ta part soit la meilleure ?
ou la mienne? mais que ton fils vaille ou non ma fille? mais que tu ne me vailles pas!
qu'est-ce que ça me fait! qu'est-ce que ça te fait I qu'est-ce que ça peut faire I Nos parts, ce sont les deux moitiés de l'Enfilade ! nos enfants, ce sont des Barthozouls! ça suffit I Car, bien que tu sois loin de me valoir, ce qui, dans la conjoncture, te rend mon égal : c'est que tu as la conscience que j'ai des devoirs de notre race. Jeunes, toi et moi, nous nous sommes aimés : peut-être, parce que nous nous plaisions ? sans nul doute, par un sentiment qui nous poussait à n'être qu'un cœur afin d'avoir chacun toute notre terre ! Nos
LES BARTHOZOULS. 25 I
enfants, avec le même instinct de ce devoir, s'aiment aujourd'hui ; et l'œuvre, que des haines imbéciles et renégates ne nous permirent, ils la réalisent enfin I Aussi, va, je ne demande pas ton consentement. Tu n'es pas un traître, je l'ai U
Ce pauvre Julien! A peine était-elle apparue, impétueuse et superbe, pourpre de vigueur et d'allégresse, que toute sa combattivité l'avait trahi. Comment tenir contre une attaque qui l'abordait avec des élans de victoire? Dès lors, puisque s'imposait la paix, sa mansuétude allait l'offrir et la dicter son importance. Il la subissait, au lieu ; et le vainqueur manquait même d'égards : déiligrant son domaine, son fils et sa personne. Et ce n'était pas là tout le pire, puisqu'on le mystifiait en outre I Ne lui suggérait-on pas de la grandeur d'âme ?
ne lui serInalt-OD pas des devoirs? ne lui soufflait-t-on pas un rôle? si bien qu'il ne disposait plus de lui-même, devenait un Barthozouls comme abstrait, dont, se réclamant des droits divins de la race, usait, abusait la tangible Marianne ! Si, du moins, il se fût indigné contre sa conquérante ? si, les torts subis, il les eût éprouvés, tels des outrages ? Mais point, et tout au contraire I Oui, bien qu'elle Thumiliât, il Tadmirait !
— Regarde 1 reprenait-elle, Tentratnant à la fenêtre.
LŒniîlade s'étendait sous eux, indéfiniment, et, de par Tautomnation des vignes, comme un canal où du moût eût coulé.
— Regarde moi ça! Connais-tu plus beau?.... Eh bienl grâce à nos enfants, c'est à nous!
Elle articula ensuite les conventions ac-
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cessoires. Sans que besoin fût de la légaliser, la fusion des deux biens résulterait du mariage; et, comme il avait d'autres goûts, elle accaparerait les responsabilités et les pouVoirs. En attendant qu'elle désignât le siège définitif de la gouverne, elle habiterait rOlivedde, avec les conjoints, que Me pouvait recevoir sa cuisine ; lui devrait donc s'établir à Narbonne, — où, du reste, le retiendrait TAlcazar — afin de ne pas connaître la tentation anarchique de contrecarrer sa maîtrise. Et pour les dqts, celle de Germaine serait de cent mille francs, celle de Paul de deux cent mille.
A cette dernière condition, Julien eut un rebondissement de vanité :
— Tu vois bien que je suis tout de
même le plus riche !
2 54 LES BARTHOZOJJLS.
— Pardieu ! convint-elle , le flattant,et se flattant du coup.
Uamour-propre ainsi renfloué, Julien découvrait des motifs avouables à son étrange conduite. Il avait autorisé le mariage, non par faiblesse de caractère, mais bien par un calcul sournois de son cœur.
Et toutes ses concessions étaient autant de galanteries, que Marianne avait escomptées sans doute, pour qu'elle eût eu de si formidables exigences. Elle" devait donc prévoir, attendre même, qu'il allait, à son tour, requérir son dû.
— Veux-tu voirie château ? proposa-til, ayant besoin de familiariser la rencontre, avant d'entreprendre sa conquête.
Ce château, il le concevait chimérique et de tous les styles : avec des arcatureset des colonnades ; s'exhaussant sur un per-
ron, s'écrasant sous une terrasse ; renflé de cariatides, crevassé de niches; plus broché qu'une chasuble, plus ajouré qu'une dentelle. Comme contraste, une tour le flanquerait, colossale, rébarbative, percée de rares meurtrières, inhabitable; et qui, le protégeant, menacerait le pays.
L'exécution de cet œuvre était confiée à un simple maître maçon, maçonnant luimême, n'embauchant jamais plus d'une demi-douzaine d'ouvriers, gardait ses pratiques, et qui, depuis quatre ans, commençait les fondements de la tour, quand chômaient ses habituelles besognes. N'importe que, dans les alcazars, devant des galeries de chanteuses, Julien triomphait du grandiose de ses plans ! A peine appréhendait-il, parfois^ devoir quelque peu les réduire, à cause des négligences de
^entrepreneur, à moins de n*en pas voir rentière réalisation*
— Crois-tu? reprit-il, montrant les fondements : larges de cinq pieds, noirs par endroits, inégaux partout, semblables à des molaires qui se carient, crois^tu, Marianne, qu'il en faille, hein ! de la pierre et des hommes, pour monter ça à trente mètres ?
— Il valait mieux construire une cave neuve. •
Il ne releva pas le reproche, qu'il avaitcru éviter en ne montrant pas la campagne, laissée telle que Tavait bâtie son père, devenue mesquine ; et dont la cave était particulièrement insuffisante : au point de ne contenir que la moitié de la futaille, et de ne^ pouvoir recevoir aucun des nouveaux foudres, — colosses dont s'endomma-
geait la beauté sous des hangars indignes.
La Barthozoule héla le maître maçon.
— Fabre ! vous laisserez la tour, lui ordonnait-elle ; et vous direz à Tarchitecte... Mais d'abord quel est-il >
— Je n'en ai pas, intervint Julien.
— Ahl
— Parce que je voulais, tu sais, bâtir à mon idée.
— Eh bien! alors, vous demanderez à monsieur Poujade un devis de maison, à six ou sept fenêtres, à deux ou trois étages, comme celles de la promenade neuve à Narbonne, cossue mais sans fla-fla. Ce serait pour ici ou pour .le village, nous ne savons encore.... Il aura, en outre, à s'occuper d'une cave ; mais, auparavant, il devra me voir.
— La gredine 1 se consolait Julien,
comme elle abuse que je Taime... et qu'elle m'aime !
Et, tant de sans gêne Tencourageant, il risquait son aveu, à peine Fabre les quittait-il, dans une phrase prétentieuse, et juste assez ambiguë pour que, si elle la comprenait, il pût déduire la réciprocité de leurs passions :
— Une bonne journée 1... Oui, nous avons fait le bonheur de nos enfants... et le nôtre.
Elle le considéra.
Ce n'était plus qu'un ventre : un ventre, qui, s'abaissant, tombait sur les cuisses, à la façon d'une courte jupe ; un ventre, qui, s'exaltant, héliçait le cou d'énormes plis graisseux, débordait la face en une bouffissure où sombraient les reliefs ; et cette face, ainsi ronde, parce que brune, et
LES BARTIIOZOULS. 2^9
puisqu'elle suait toujours , apparaissait comme un hydrocérame.
Le patapouf, bien qu'il se mût peu, haletait sans cesse, espirait activement par le nez, geignait aigu et mat tel le va et vient d'une scie. Deux ou trois fois par minute, un fracas déchirait sa gorge, en effort d'expulser des mucosités érugineuses, grosses comme des huîtres. Pour rire : de faibles heu 1 heu ! toute sa corpulence se soulevait ; et il l'aidait de ses bras coudés, qui ramaient l'air ainsi que des ailerons rachitiques.
Plus une joliesse, plus une élégance.
Du Julien de jadis, rien ne restait, que Paul.
Elle l'analysa si hideux, un si impossible galant, que, pour en rire, elle ne décourageait pas ses prétentions.
200 LES BARTH.OZOULS.
~ Peut-être ? répondit-elle.
II s'avançait alors, les bras ouverts; mais, par une répugnance instinctive, elle se protégeait de la main, qui, toutefois, n'eut pu le tenir loin, tant elle enfonça dans le visqueux du ventre.
— Le jour de la noce, exprima-t-elle, se reculant.
A la suite de cette expédition, où elle avait si glorieusement manifesté sa force, Marianne subissait d'horripilantes épreuves, — Paul venant au village faire sa cour.
Il trouvait Germaine, occupée d'une broderie, tout près de la porte, dont s'entr'ouvrait la serpilière; et, s'asseyant devant elle sur une chaise basse, il l'observait palpiter, rougir.
Il parlait très haut, beaucoup, narrant ses farces de gamin, ses fredaines de jeune
homme; et, dès qu'il entamait celles-ci, remarquant :
— Je ne vous aimais pas encore, mademoiselle.
Marianne vaguait par la cuisine, l'âme tumultueuse, le corps comme atteint du tournis ; s' éloignant du couple, se jetant auprès; inattentive à ses besognes; et, chaque fois que le fiancé risquait des hommages, cassant de la vaisselle, déchiquetant du linge. Lui surveillait cette colère autour grondante, qui lui faisait plaisir et peur; et profitait des moindres écarts de Marianne pour, furtivement, baiser Germaine, sur la nuque, par les cheveux, dans les oreilles, au plein de la bouche, n'importe où tombaient ses lèvres, avec une hâte telle qu'elle ressemblait à de l'ardeur. La jeune fille avait
rêvé d'une tendresse plus suave : de mains
se prenant bien douces, pour ne pas faire mal à la joie qu'elles tiennent ; de rares aveux, d*une si divine musique qu'on en écoute au cœur l'infinie résonnance. Mais celle, ayant souffert, résignée, les angoisses de l'amour, ne pouvait qu'en bénir les expansions, si imprévues fussent-elles ; et c'était, dans un émoi délicieux, qu'elle attendait les fougues de l'aimé, les appréciant viriles.
Sans explication aucune, les rendez-vous à l'Horte continuaient. Ils étaient farouches, rien que passionnels. Paul n'en manquait pas un toutefois, dans l'espoir que, tôt ou tard, la jalousie de Marianne fulminant en quelque diatribe, il pourrait, à cette occasion, sous prétexte d'expliquer ses torts, les approfondir. Bientôt même, pour que i*éxaspérât thifeux ia maîtresse, il sfe làis-
sait surprendre embrassant Germaine ; mais sans obtenir plus que les manifestations coutumières : le bris d*une assiette, la déchirure d'un tablier. Enfin, un jour qu'elle se tenait sur la porte, tout près du couple, il risquait :
— Oui, mademoiselle, je n'ai jamais aimé que vous! Et les autres, c'est ainsi, je vous assure ! les autres, vraiment, ne comptent pas... aucune!
— Germaine ! commandait Marianne, va chez la Devèze, réclamer notre passoire, la grande... Va tout de suite ! va, va !
Aussitôt la jeune fille dehors, elle rentrait. Paul, précipitamment, abandonnait sa chaise ; et reculait, lui faisant face. Elle marchait droit vers lui, l'allure uniforme, comme glissante sur des rails. Il reculait toujours, les bras prêts à le défendre, mené
de la sorte jusqu'en Tundes réduits ouverts sur la cuisine, où, le culbutant :
— Et moi? et moi? est-ce que je compte? est-ce que je compte, moi? Est-ce que je compte? oui ou non? hein? petite fripouille I
Lénifié par cette explosion, Paul, depuis, non seulement se montrait convenable, mais s'attendrissait sur sa maltresse, qui allait le perdre ; et il redevenait aimant, pour qu'elle le regrettât davantage.
Marianne ne se déridait néanmoins. Et même le jour de la noce, bien qu'elle eût voulu triompher et qu'elle éprouvât que l'admiraient toutes les envies, des inquiétudes l'asservirent. A toute minute, elle sortait du cortège ou se levait de table :
dérobant ses ennuis d'amante sous des préoccupations de ménagère.
Durant un de ces déplacements, Julien, qui la guettait, put la joindre ; et, tandis que ses- mains avançaient pour la lutiner :
— C'est le jour de la noce! rappela-t-il.
— N'as-tu pas honte ? vieux porc 1
Il fut abasourdi de la rebuffade, ému de sa rigueur. Lui qui choyait le rêve sentimental de renoncer pour elle aux tendresses spoliatrices des garces d'alcaz'ar !
Il aurait bien pu, comme vengeance, disputer la gouverne; mais à quoi bon? puisqu'elle la garderait, et que, d'ailleurs, il n'y tenait pas. Baste ! il reviendrait aux cascadeuses : desbonnesfîlles,siron sait y mettre le prix, et qui, alors, se fichent de vous sans qu'on s'en doute. Oui, c'était là le mieux! Il allait conquérir les plus chères.
gorger les plus dévorantes; et, pour repaître leurs caprices, Marianne peinerait.
Comme finissait le repas, des conciliabules se tinrent. Devait-on offrir la soupe?
La plupart répondaient : « Oui, pas trop poivrée. » Quelques-uns, les riches à demoiselles, s'opposaient, déclarant la coutume immodeste. Des intimes alors proposèrent de s'en remettre à l'arbitrage de la Barthozoule elle-même.
— Çs-tu pour la soupe ? demandait Berthomieu.
— Certes!... Mais impossible.... Ils filent droit sur Paris.
Les plaisantins ainsi dépistés, les époux gagnaient paisiblement l'Olivedde , où , sous prétexte de les conduire jusqu'à la gare d% Lentenae» les accompagna Marianne ; tan»
dis que Julien partait pour Narbonne, et que Jean-Pierre restait au village, gardien du logis.
Lorsqu'on descendit de voiture, la Barthozoule retint sa fille :
— Ne t'étonne de rien, de rien!
Puis, appelant Paul :
— Tu sais, je te défends de coucher avec ta femme 1... Je te donne dix minutes pour la quitter et me rejoindre, dans la chambre de ton père, eiî bas.
Paul fut émerveillé. Le délectable ahurissement qu'ofifrirait Germaine, lorsqu'il la délaisserait tout à Theurel et la Jolie honte qu'elle aurait le lendemain, si loin de la pudeur attendue ! Et il admira Marianne, pour l'ampleur que prenait leur débauche.
Les plus crânes de ses camarades n'en eussent pas conçu de pareilles* Marins lui*
byGoQgle^
208 LES BARTHOZOU'LS.
même eut envié cet inceste, digne des vices de l'histoire.
Et combien exquise la comédie subséquente ! Le jour, devant les gens, il assourdissait sa jeune femme de protestations, la persécutait à force d'égards ; et, s'ils se trouvaient seuls, la contemplait, langoureux, lui modulant qu'ineffable était sa béatitude et qu'il n'eût pas cru à du bonheur si pur. Germaine l'écoutait, pensive : parfois se demandant s'il ne lui imposait pas une épreuve; mais, n'en percevant pas le motif, elle préférait conclure que, seul, l'excès de sa tendresse l'avait induit à cette angélisation de l'amour. Chaque soir, cependant, Paul témoignait d'une hâte à la voir se coucher : et, quand elle était au lit, prenait, tapotait ses mains ; baisait son front ; effleurait ses joues ; s'extasiait de-^
vant ses grâces, peu à peu découvertes.
Puis, dès Tavait-il éperdue, il la cjuittait, sur un brusque à demarn, pour rejoindre Marianne.
Mais il se lassa vite de tant de candeur, ou de tant desott[se, il ne savait comment définir une telle passivité. Certes 1 la jalousie de sa maîtresse lui rapporterait des émotions plus aiguës. C'est pourquoi, les égards publics, qui raillaient Germaine, s'accompagnèrent dépressions, d'embrassades ; et, le soir, il prolongeait ses adieux toujours davantage : tandis que, dans sa chambre. Marianne tapageait, comminatoire, Lorsqu'il la rejoignait enfin, il ne tarissait plus d'explications louches. Cette pauvre petite femme ! pouvait-on la quitter, sans quelques cajoleries innocentes ?
et puis, elle était si joliette, si mignonne,
d*un tel charme dans sa maigreur, qu'on s'oubliait à la contempler malgré soi 1 Un jour, il disait même :
— Quand je Taimerais, je ne ferais que mon devoir.
— Essaye!
Ainsi défié, il s'obstinait le lendemain avec sa femme ; bien que, pour le rappeler, Marianne fracassât. Quand elle Teut attendu près d'une heure, elle ne se contenait plus, montait frapper chez Germaine.
— Paul! Paul! n'entends-tu rien?...
J'ai peur !
— Je n'entends rien ! accentua-t-il.
Elle allait enfoncer la porte, lorsque,
ayant mis la main sur la poignée, elle céda.
Paul était debout, devant le lit, tout habillé, heureusement.
— Viens donc voir? J'ai peur! repritelle, le tratnant dehors.
Toute la nuit, ils se querellèrent ; et, sur le matin, Marianne, lasse de ses goguenardises, le châtia.
Quelques heures après, lorsqu'elle revint des vignes, Germaine et Paul étaient partis « faire leur voyage de noces » annonçait une lettre.
— Tant mieux 1
Ce cri Tétonnait. Comment, pourquoi ne souffrait-elle pas? Elle eut dû, semblait-il, tonitruer, maudire! car, enfin!
elle était trahie par ce mauvais garnement ! vaincue par sa bête de fille !
Quelques jours, ce calme imprévu la déconcerta. Elle en vint à craindre comme une déchéance, qu'au fond de sa quiétude ne se tapît de la lâcheté.
Cependant, elle vivait plus à Taise, comme avec des poumons neufs ; et, l'apaisement des sens ayant déterminé le réveil de Tintelligence, toute fastueuse de conceptions. Sans doute, la favorisait une chape-chute ; et la fuite de Paul l'avait délivrée elle-mêmel Finies les mesquines luttes, mortes les anormales amours, n'était-elle pas rendue à ses ambitions et ses joies légitimes !
Le plus pressant étant de régulariser les rapports avec son gendre, elle achetait une maison à Narbonne, où les jeunes époux s'établirent à leur retour, ainsi que Julien. Toutefois, leur domicile légal restait à Ferralzan; et ils y vinrent, un jour par semaine, contempler le vignoble.
Les premières fois qu'il revit sa bellemère, Paul conservait des prétentions de
débauche. Mais elle se montra sî cordiale et sereine, d'une sî tranquille maternité, qu'il n'osa pas. un regard équivoque; et, bientôt, redevint petit garçon ,comme autre fois, lorsqu'il l'admirait, la craignanfunpeu.
Elle décidait ensuite l'évacuation de l'Olivedde. Une campagne, jouant plus ou moins au château, n'était qu'une vanité mal entendue. La facile joie de se voir grand, alors que l'on s'isole! Mais elle, comme tous les hauts êtres dignes de l'empire, avait toujours aimé la foule, et toujours en avait goûté la sympathique admiration. D'ailleurs, les Barthozouls sortaient du village, y avaient grandi, ne le pouvaient renier sans ingratîtnde; et, de la vertu des terres comme de la magnificence des édifices, devaient lui faire honneur.
La demeure fut construite sur l'empla-
cernent de Tantique maison paternelle ; la cave, à la sortie du village, au delà de TArvieu, à même l'Enfilade. Et, si la première de ces bâtisses n'offrit que le confort devenu commun, à peine agrémenté d'un jardinet et luxué d'une grille dorée toute, la seconde développa l'ampleur d'un temple des vignes. Elle s'allongea comme une caserne, se dressa plus haut que l'église, s'ouvrit d'un portail aussi vaste que la grande arche du pont; tandis qu'à l'intérieur, les foudres de quatre cents hectolitres, le bois vernis, les cercles goudronnés, le cuivre des robinets étincelant, s'alignaientj formidables et beaux, comme autant de chapelles dignes du saint lieu.
Et la Barthozoule, des heures, s'oubliait entre leurs deux files, faisant devant chacun une station dévote;
LES BARTHOZOULS. 2*J$
Un peu pour rendre évidente Tunité du vignoble, surtout pour se repaître de Tépique de la grande culture, elle comblait en même temps les quelques rus traversant l'Enfilade, centralisait les eaux dans un canal, creusé au bas de la montagne, qui les déversa dans TArvieu. De la sorte, à chaque labourage longitudinal, deux sillons le matin, deux autres l'après-midi, c'était toute l'œuvre journalière, — une besogne qui, de par ses attributs esthétiques, enthousiasmait la valetaille* L'enviable prouesse de conduire les charrues > le long de rangées de trois kilomètres, sans un seul coude, sans le moindre ressaut ! Et là Barthozoule surexcitait encore cetteardeur^ en y président du portail de sa cave....
Les chevaux, la tête basse tout à coup, s'ébranlaient d'un pas trop rapide, que les
bouviers s'efforçaient d'alcntir au plus vite. Dès lors, l'azur des blouses, la candeur des pelages, ornementaient la monotonie, terreuse rhiver, verdoyante rété, de rimmense domaine. Cependant, les groupes aratoires, s'éloignant sans cesse, se rapetissaient à mesure, comme absorbés :
comme si, après le soc, la charrue, avec elle les bêtes et Thomme, la vorace terre convoitât de tout engloutir. Et, trop lointains à la longue, Marianne ne percevait plus leur locomotion, ne distinguait pas un relief. En dépit, leurs suprêmes vicissitudes la retenaient attentive. Un assez longtemps, ils semblaient mettre au séchage des nappes blanches, des tabliers bleus. Puis, leur volume s'étant réduit et leurs éléments rapprochés, ils piquaient l'étendue ainsi que de mignonnes cocardes bicolores. Et
ils se condensaient enfin en des points de nuance indécise, qui, avant que de se dissoudre, évoluaient par toutes les phases du minuscule.... La Barthozoule attendait leur réapparition durant des heures," d'un délice inoui : puisque Tinsigne durée des labours magnifiait TEnfilade. A leur approche, elle accourait au devant, de l'un
à l'autre ; et, comme les avaient échelonnés
les différences des allures, avec des éloges
spéciaux pour chacun. Ceux en tête, elle
les proclamait d'heureux jean-foutre, dont-
la besogne avait été rendue facile par la
douceur de la terre, bien aise que les
charrues la débarrassent de la pouillerie
des végétations parasites. Et, quant aux
traînards, elle ne les prisait pas moins. Si
leur marche s'attardait ainsi, c'était qu'ils
enfonçaient le fer davantage : ambitieux
d'émouvoir le sol jusques en ses entrailles.
Un moment, une entreprise gigantesque la sollicita. Il s'agissait d'épierrer TAsot, et, par conséquence, de doubler le domaine. Rayons à rayons, elle prévoyait ses vignes envahissant la pente, comme essayant l'escalade du ciel. Mais, elle dut, et sut, renoncer à cette grandiose tentative, après que des sondages eurent révélé la montagne trop profondément lapideuse.
Un petit-fils naquit, qu'elle baptisait Jacques, comme le grand aïeul. Celui-là, s*il avait la face longue et le nez fort, ce ne serait pas un vigneron de parade, n'ayant qu'à percevoir des revenus. Mais, afin d'amplifier les destins de la race, on le jetterait dans le tumiilte exaltant de Paris, avec mission d'y devenir — l'analogue de Barthozouls le maire en son
village — tout simplement le premier.
Sa générosité, déjà excessive, s'accrut dès lors par théorie. Elle prêtait sans intérêts aux jeunes ménages ; donnait du travail en toute saison ; payait les journées cinq sous plus haut que le cours.
Ne fallait-il pas que Jacques ne respirât que dans du bonheur? puisque le bonheur est la seule ambiance propice à la force, à la vertu, à la bonté, à toutes les nobles ambitions, à tous les radieux génies.
Et les moindres êtres comme les pires éveillèrent sa bienveillance : lés mendiants méprisables, les infirmes répulsifs, jusqu'à ceux de ses proches, dont elle n'avait jamais fait cas; ainsi, Germaine, qu'elle observait, prête à la soutenir si venaient l'éplorer les désordres de^Paul ; ainsi, Jean-
Pierre, dont, parmi les effacements, elle devina le marasme.
Les triomphes de la race avaient été autant d'humiliations pour le pauvre homme, précipitaient sa décrépitude. Sa fille, du jour où elle était revenue de pension, des panaches sur la tête, sous le dais d'une ombrelle, n'avait plus été sienne ; et, lorsqu'elle accourait vers ses embrassades, il portait la main au feutre, devait réfléchir pour ne la pas saluer, respectueux.
Lors du mariage, une mésaventure plus navrante l'avait atteint : Marianne l'ayant chargé, par souci qu'il se reposât, de la surveillance des travaux. Il n'avait osé discuter cet ordre ; et, depuis, regrettant les sillons monotones et rares comme ses pensées, critiquait, jaloux et mélancolique, les labours de la valetaille. Puis,
jusqu'à son Gaillard que déchéait la fortune nouvelle ! car les mules, sottes, lentes et laides, avaient été remplacées par des chevaux d'élite, qui, tous, l'eussent valu alors qu'il était jeune ; et, auprès de leurs fougues, les gambades du vieil animal, devenues lourdes, le montraient ridicule.
, Quand Marianne s'inquiéta de son air minable, Jean-Pierre ne sut d'abord que répondre, honteux de ses regrets, qui la feraient rire; mais comme elle insista, chaleureuse :
— Eh bien ! je-voudrais labourer.
— Eh! laboure donc! mon pauvre homme ! laboure ! Il faut toujours faire ce qui platt !
Et, grâce à cette large philosophie^ même les débauches de Julien, celles dé *
Paul, lui devinrent sympathiques : d'au-
tant que le^ grandiosait sa munificence.
Ces deux garnements, à Narbonne, à Béziers, à Toulouse, luttaient de luxe avec les plus épateurs, de scandale avec les pires arsouilles ; et, lorsqu'ils avaient déchu tous les rivaux, luttaient entre eux, se disputant les maltresses, s'enchérissant les banques. Et fort bien qu'ils ne fussent pas des grigous ! qu'ils triomphassent dans les alcazars 1 qu'ils conquissent la gloire leur convenant! Les terres étaient là, plus généreuses qu'ils n'étaient prodigues. Et leurs vices ne semblaient point si condamnables, puisqu'ils glorifiaient au loin la vertu de l'Enfilade.
Tout à coup, la déception, la plus inattendue, l'importuna. N'allait-elle pas se trouver sans tâche digne de son agérasie } Ouiî désormais plus d'initiatives, et déjà
des routines ! Non seulement les êtres et les choses sous sa gouverne subiraient, dociles, ses impulsions ; mais elle-même n'aurait plus qu'à suivre des règles banales : si bien que, de son intelligenee, ne fonctionnerait que la mémoire. Et Jacques qui, longtemps encore, serait un marmot, forcément camard, dont on ne pourrait rien induire! A peine lui restait-il 'à inaugurer la charrue à vapeur. Ensuite, elle ne prévoyait plus un effort, sinon cette utopie : répierrage de TAsot.
Un jour, comme elle promenait par ses vignes, les admirant un peu triste, puisque son génie n'imaginait plus rien pour leur bien-être, Berthomieu la héla.
Il traversait le gué près de l'Horte, sur un tilbury poussiéreux, que -traînait, d'un trot lent et menu, l'antique Bracquet, le con-
temporaîn du Gaillard et quelque peu son rival : une bête étrange, à physionomie de colombe, de par sa robe de lys, ses pieds pattus et son large poitrail enflé comme un jabot.
— Je t'ai aperçue de la route, et l'idée m'a pris de couper par l'Enfilade. Je vais à la Montagne, chez ma nièce de Mélines.
— Pour un enterrement?
— Non.
— Une noce ?
— Pas davantage.... Une promenade.
— Un jour ouvrier!
— Oh ! tu pourras me voir comme ça tous les jours, en veste, et faisant le monsieur.
— Quel âge avez-vous ?
— Soixante-quatre.
~ C'est un peu tôt pour se reposer.
— Puisque je n'ai rien à faire.
— Et vos vignes ?
— Mes vignes?...
Il Tavait jointe, et arrêtait le cheval, pour lui tendre la main.
— Mes vignes, reprit-il, pour ce qu'elles valent...
— Vous dites 1
— Pour ce qu'elles vaudront, si ta veux, dans trois, quatre ans, dans moins peutêtre.... Aussi, les ai-je v^dues.
— Vous avez vendu!...
— Oui, ma fille.
— Vous avez vendu le Plai^l ?
~ Le Planai... et les Combes... et le » Mourel... tout.
— Vous plaisantez !
— Je plaisante... et rendant les rênes :
Hi, Bracquet!... Adîeu!... Et, si tu m'en crois... vends au plus vite.
— Par exemple ! protesta-t-elle, indignée.
Lorsque Bracquet eut pris Tallure ^pas rapides qui, chez les vieilles bêtes lourdes, annonce et prépare le trot, Berthomieu se retournait, lui criant :
— Le phylloxéra n'est pas encore à Narbonne, c'est vrai... seulement, il est à Meyravialle.... Ainsi...
Ainsi, l'horrible fléau n'était pas rassassié, pas vaincu. En vain la plupart avaient espéré, superstitieux, que, devant la splendeur non pareille du Pays-Bas, il reculerait, surpris d'un scrupule, n'osant, malgré tant de crimes, commettre un sacrilège.
Et les sages, qui avaient compté sur la
science, n'étaient pas moins déçus. En dépit des greffes, en^ dépit des sulfures, l'armée des animalcules avançait, tous les jours plus dévoratrice, se propageant à proportion de ses conquêtes. Même que Tarrêtât sur un point quelque miracle, elle ne renonçait jamais, déviait sa marche, se portait au delà, revenait à l'attaque par l'arrière. Maintenant, elle tournait Narbonne de la sorte ; et, tandis qu'elle en ferait le siège, rayonnerait ses ravages par tous les environs. De Meyravialle, elle gagnerait en une étape Saint-Euthrope, puis, à la prochaine, Ferralzan ; et, comme tant de somptueux vignobles, l'Enfilade, à son tour, succomberait. Ainsi,cette terre, mieux ameublie qu'une pâte et plus grasse qu'un terreau, se déclasserait en une de ces landes où les ajoncs bro\issaillent 1 Et ces
a88 LES BARTHOZOULS.
vignes, aux bras plus nombreux que les andouillers des cerfs ; ces vignes > que couvraient les sarments de mailles d'épervier ; ces vignes, dont la verdyre oflFraît la continuité d'une onde; ces vignes, qui traînaient leurs raisins trop lourds ainsi que des citrouilles ; ces vignes, encore quelques saisons, ne seraient plus que du bois de chauffage! La Barthozoule ressentit que tombaient ses cheveux ; que se cariaient ses os ; que ses mamelles s'aplatissaient telles des poches ; que sa charnure la fuyait comme du suif fond ; que, bientôt, que tout à rheure, rien ne subsisterait d'elle, sinon les vils entozoaires qui tâchaient à Tanéantir. Et l'assimilation obsédante fut si complète qu'en marche, sous le soleil, elle se palpa comme au sursaut des cauchemars nocturnes ; s'ébahit ensuite de
LES &ARTHOZOULS.' 289
reconnaître sa matérialité intacte. ' Mais loinpes louches angoisses ! Elle était dispose et Tobuste, saine inaltérablement, si ' vivace qu'elle s'éprouvait immortelle/ Dès lors, comme elle en avait reçu la plausible [contagion, Marianne répandit sur ses ' vigies la sécurité de son bien-être. Elles aussi |) ravalent la maladie, défiaient Pa- ; néantissemept 1 Et, comme lui revinrent à la. mémoire les dévastations incessantes de ' l'immonde vermine, un enthousiasme de combattivité la délecta. De ce jour; plus d'inaction mélancolieuse, déprédatrice ! la nouvelle bataille, épique parmi toutes, exigerait, les revigourant, ses aptitudes les plus hautes. Tant mieux donc! — oui, tont mieux — que le phylloxéra fût un ennemi innombrable ! tant mieux qu'on le prétendit invincible! tant mieux qu'il se
multipliât à mesure ! tant mieux qu^il s'acharnât sans trêve ! la superbe victoire que remporterait là son génie, contre le mal, contre la mort 1
Marianne regarda du côté de Saint-Eutrope, d'où, vorace et sournois, viendrait Tadversaire; puis, elle contempla ses vignes, dont la cohésion évoquait la force d'une phalange ; et, faisant un pas, se mettant comme à leur tête, la Barthozoulè clama ce défi :
— Le phylloxéra ! qu'il vienne !
30 Août 1886.