Les bases de système de la philosophie morale de Guyau
La philosophie de Jean-Marie Guyau peut être définie, d'une manière générale: philosophie des valeurs (Wertungsphilosophie) *). L'essence de cette philosophie, M. Harald Hôffding l'exprime ^) avec
') La véritable théorie ou philosophie des valeurs naquit en Autriche et en Allemagne pendant les derniers trente ans. Guyau n'a jamais employé ce terme pour désigner sa philosophie ou son éthique. C'est en se plaçant à ce nouveau point de vue dans la classification des directions de la pensée philosophique que nous rangeons Guyau parmi les penseurs qui agitent la question des valeurs. Outre cet élément distinctif entre Guyau et les philosophes qui posent avec conscience les fondements de la théorie des valeurs il faut souligner encore le fait de grande importance, à savoir que tandis que Guyau appuya son éthique sur la biologie, le point de départ des penseurs allemands est toujours la psychologie. Windelband, le premier, a défini la philosophie „als die kritische Wissenschaft von den allgemeingiltigen Werten"" (Praludien, II éd, 190:iV L'idée de valeur avec ses diverses applications est soumise à uno analyse très approfondie par A. Meinong (Ps^chologisch-ethiache Untersuchungen zur Werttbeorie, 1894);^Ch. v. Ehrenfels donne une analyse détaillée de la théorie des valeurs dans.son «System der Werttheorie", 2 vol. 1897—1898; il difinie.l'éthique comme psychologie des faits moraux de valeur. Voir^aussi Fr.|Brentano (Von Ursprung sittlicher Erkentniss, 1889),l^Kitschl (Ueber Werthurtheile, 1896).
*) H. HofFding. Moderne Philosophen, 19ob,
justesse par la formule d'Avenarius E>R, qui nous représente schématiquement ce fait qu'au fond de l'être vivant peut exister un surplus de tension et de potentiel conduisant, entre autre, à l'estimation de l'existence et poussant l'esprit à dépasser les limites données de la réalité. En vertu de cela tout système des valeurs, et au plus fort degré les systèmes de génie, établissant les normes de la vie, du bien, du beau, de la vérité etc., trahissent inévitablement des traits sub-. jectifs de leurs auteurs („équation personelle"). C'est bien cet élément subjectif et créateur de toute philosophie des valeurs qui nous force à nous mettre vis-àvis du système de Guyau à un tel point de vue qui, par l'application de la méthode évolutionniste, nous permetterait de dévoiler la genèse réelle de ses critères essentiels et d'en acquérir une juste appréhension et estimation. Avant d'aborder notre tâche propre, à savoir l'examen des bases de la philosophie, morale de Guyau, nous essayerons donc d'abord de représenter brièvement le développement de son intelligence et sa conception de la philosophie.-
L'esprit de Guyau, comme celui de Pascal, de Berkeley, de John St. Mill montra de très bonne heure de brillantes dispositions et, comme l'affirme M. Fouillée, directeur de ses études classiques, devenu après l'apologète de sa philosophie, c'est déjà à l'âge de quinze ans qu' „il platonisait avec une élévation d'esprit et une pénétration incroyables chez un adolescent"... „tout rempli de cette „ardeur divine" dont parle Platon dans le Parménide, Bda bp^r"^)- De sa prime jeunesse, do-
') A. Fouillée. La morale, l'art et la religion d'après Guyau. V éd., 1904, pp. VII, 1.
miné par le désir de résoudre l'énigme du bien et du mal dans l'univers, il s'était versé d'abord dans la philosophie des idées de Platon, puis s'est rais à examiner et compléter la doctrine néoplatonicienne jjTtpôo^o;", enfin il a cherché le salut dans la philosophie kantienne et dans l'éthique des stoïciens. L'influence de l'idéalisme platonicien, ainsi que de l'idéalisme critique de Kant et du stoïcisme antique imprimèrent pour toujours leur sceau sur l'intelligence de Guyau *). Mais peu après se dessine une phase nouvelle et importante dans sa conception du monde. En 1874 (à l'âge de 19 ans) son „Mémoire sur les utiHtaires" est couronné par l'Académie des sciences morales et politiques. Le commerce avec les utilitaires et les positivistes de tous temps et l'examen critique des connaissances, acquises pendant les quelques années qu'il consacra au développement de son mémoire de concours, exercent une influence décisive sur l'esprit de Guyau et sur la direction ultérieure de sa pensée philosophique. En 1878 paraît „La morale d'Epicure et ses rapports avec les doctrines contemporaines", en 1879 „La morale anglaise contemporaine", oeuvre pleine de pensées originales, et ces deux livres conquèrent la critique à ce point que M. Boirac déjà à propos du premier d'entre eux avait écrit aussitôt, „qu'il fait honneur à la philosophie française contemporaine" ^). C'était une épo-
') L'influence de cet idéalisme à outrance se montra tout naturellement d'abord dans ses deux essais de jeunesse (Étude sur la philosophie d'Épictète" et .Stoïcisme et christianisme. Epictëte, Marc-Aurèle et Pascal"), comme compléments de sa traduction du „Manuel d'Épictète".
2) Revue philosophique, 1878, VI, pp. 646-648, 613-622
que critique pour le développement de sa conception philosophique: non seulement il a brillamment exposé ») et soumis à une critique de fond les principaux systèmes sensualistes et naturalistes depuis Épicure jusqu'à Darwin et Spencer, mais il a entrepris une confrontation audacieuse et féconde des principes de léth.que idéaliste avec ceux de la morale réaliste Depuis ce temps, l'influence de l'école naturaliste a frayé une direction de son système original de philosophie, et dans sa morale se produisit une métamorphose radicale de l'idéalisme philosophique transcendant dans l'idéalisme é t h 1 c o-p s y c h o 1 o g i q u e. L'optimisme platonicien avec les idéals d'adolescence croulèrent Le point de vue scientifique du penseur moderne triompha. Avec toute la sincérité de sa nature. Guyau s'était mis à développer la vérité nouvelle, „prêt à ; recommencer tout son travail d'autrefois, à rompre avec son passé p]em de cette tranquillité que la nature apporte dans' ses métamorphoses et qui ne compte pour rien les souffrances du moi, ses préjugés évanouis ou ses espérances brisées" % En même temps la loi de l'évolution s'impose avec toute sa puissance à sa conception du monde. Il prévoit un moment, quand les hypothèses de l'évolution et de la sélection seront umversellement admises, comme c'est le cas aujourd'hui pour l'h3^pothèse newtonienne de gravitation. „I1 devient alors aussi absurde de vouloir construire
r o '^ y°',' ^^ ^^"'^*' ^^ Spencer à Guyau, citée par Fouillé , La morale, l'art, etc." p. 89. ru^xm^
2) La morale angl. contemp., 4 éd., 1900 p. IX.
sans elles un système de morale, qu'il le" serait de construire un système d'astronomie en supposant les astres immobiles ou le soleil tournant autour de la terre" *). Il se fait le défenseur le plus convaincu, infatigable, le plus conséquent et original en France de la loi de l'évolution, remaniée et complétée par lui, et la met pour base de tout son système philosophique - de l'éthique, de l'éducation, de l'art, de la philosophie de la rehgion et de la métaphvsique. „L'évolutionnisme de Guyau embrasse toute la science actuelle aussi bien que celle de l'avenir. La méthode consiste à procéder de manière à épuiser d'abord tout ce qu'a établi la science contemporaine, puis à élargir ces résultats par la voie inductive conformément aux principes de l'évolution" 3).
Après la période critique commence celle de la création originale et féconde sans exemple, interrompue par la mort prématurée du philosophe à Vâge de 33 ans (1888): en 1881 paraissent „Vers d'un philosophe^ puis „Les problèmes de l'esthétique contemporame" (1884), «Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction'- (1885), „L'irré]igion de l'avenir" (1887), enfin les oeuvres posthumes-„Éducation et héridité" (1889), „L'art au point de vue sociologique'^ (1889), „La genèse de l'idée de temps" (1890,. Cette fécondité philosophique a revêtu chez Guyau des formes artistiques. Etant de nature non seulement philosophe, mais aussi poète, unissant dans son esprit non seulement .l'intelhgence profonde de la science moderne,
') La morale angl. contemp., p. 186.
J) Friedrich Ueberwegs Grundriss der Geschichte der Phi- OBophie des neunzenten Jahrhunderts, IX Auf. 1902 p 394
mais encore la connaissance de première main du monde hellénique, doué d'un talent d'écrivain très éminent, Guyau a créé une série d'oeuvres philosophiques qu'on a nommées avec justesse des oeuvres d'art. Mais ce n'est pas le côté artistique qui constitue, d'après nous, l'essence de la création de Guyau. Au fond d'elle demeure, comme cela a bien compris M. Tarozzi, le point de vue moral: „Negli intenti eglié sopratutto un moralista'" '). Du reste „il a été partout, — affirme un autre critique ^) — il n'est pas, si l'on peut dire, un seul des sommets -de la philosophie où il n'ait hardiment posé le pied, où il n'ait entrepris des explorations mémorables". En réalité, chaque domaine qu'il avait abordé — qu'il s'agisse de l'art, de la morale, de l'éducation ou de la philosophie de !a religion - se trouva fécondé par des conceptions originales et par de nouvelles méthodes d'exploration. Dans l'art Guyau a découvert l'élément du sérieux et vis-à-vis de la théorie kanto-spencerienne du jeu dans l'art a soutenu et développé avec succès une théorie de la vie, comme principe du beau; dans la morale par sa profonde analyse psychologique il a montré l'insoutenabilté des idées d'obligation catégorique et de sanction absolue, en appuyant son propre système de l'éthique naturahste sur la théorie originale de la vie et sa fécondité; dans l'éducation il a introduit, entre autre, une conception nouvelle de ses rapports avec l'hérédité et il
') Tarozzi. — I. M. Guyau e il naturalisme critico contemporaneo, 1888, p. 81 (33).
y 2) Dauriac. — I. M. Guyau. L'année philosophique, 1890,
a appliqué une méthode sociologique à la philosophie de la rehgion. Le point de vue sociologique joue un rôle important, on peut même dire, capital dans la méthodologie de Guyau. Comme il tenait la sociologie pour la science la plus haute, centrale, la science de l'avenir, il estimait de même que sans l'application de la méthode sociologique il serait impossible de déterminer toute une série de phénomènes de nature morale, rehgieuse et esthétique. Il faut dire de lui qu'il traduisait tous les problèmes philosophiques en de terms sociologiques. Son point de vue sociologique il l'avait approfondi biologiquement et psychologiquement, l'avait compris non comme un desideratum, mais comme le fait fondamental de notre conscience, fait avec lequel on ne peut pas ne pas compter. „I1 n'existe pas d'idée — selon lui — dans notre cerveau qui n'ait un caractère social" '). „L'esprit même de l'homme se trouve pénétré par l'idée de sociabilité; nous pensons pour ainsi dire, sous la catégorie de la société, comme sous celle du temps et de l'espace'"*).
L'éclat et la richesse de son organisation spirituelle qui a uni à un degré surprenant une sensibilité de l'âme poétique et enthousiaste à un criticisme pénétrant du penseur lui ont conquis l'admiration universelle bien méritée ') Criticiste et relativiste en théorie de la connaissance, rattaché par de fils nom-
0 L'irréligion de l'avenir, VI éd., p. 350.
2) Esquisse d'une morale, 4 éd., p. 200, Aussi toutes les oeuvres de Guyau sont vraiment des études sociologiques, quelques-unes) «Education et hérédité", «L'art." et «L'irréligion de l'avenir") en pertent même le titre.
3) Voir Fouillée. — L^ morale, l'art., pp. 228—49.
breux et importants à rcmpirisme philosophique, se penchant du côté de la métaphysique inductive, en définitive étant un défenseur du naturalisme moniste et immanent (dont nous allons parler plus tard). Guyau possédait l'esprit ouvert à tous les problèmes de la vie et un amour profond de la science, dont il était vraiment un apôrte et un novateur le plus vif, enthousiasmé et compréhensif. Il était hanté par le tourment de l'inconnu et de l'infini, toujours assoiffé de la vérité, infidèle à toute vérité bornée, esprit toujours en quête d'un savoir plus étendu et plus sûr. „0n peut être las de la vie sans être las de la science"— disait — il*) --et voilà quel était son désir le plus profond: „I1 faut que disparaisse de moi toute préoccupation d'intérêt exclusif, toute considération étrangère à la vérité poursuivie. Il faut que je rae possède tout entier moi — même, pour me donner tout entier. Il faut que je puisse me dire en allant vers la vérité: Quoi que je trouve au bout de la voie où je m'engage, quand cela serait contraire à toutes mes prévisions et à tous mes désirs, à tout ce que je croyais et à tout ce qu'on croit autour de moi; quand cela serait contraire à tout ce que j'ai dit moi-même; quand cela déferait toutes mes associacions d'idées, dérangerait toutes les combinaisons, tout le système que mon intelligence avait échafaudé jusque-là, quand cela anéantirait enn tout le travail de ma vie passée, si c'est la vérité, quelque pénible qu'elle soit, je veux la trouver, je veux y croire, parce que la vérité est digne d'amour
') L'irréligi on — p, 416.
et que je l'aime" ^). Selon lui „la sincérité absolue, la sincérité impersonnelle, pour ainsi dire, et sans passion est le premier devoir du philosophe";^) et en effet une incomparable sincérité d'esprit saute aux yeaux de tout ce qu'il a écrit. La force de la pensée est chez lui en harmonie parfaite avec la profondeur du sentiment.*) Mais ce qui étonne le plus chez Guyau, c'est le fait que malgré son enthousiasme d'adolescent et les plus pures aspirations de l'idéalisme moral, son oeuvre est caractérisée par une perçante analyse psychologique et le sens de la réalité jamais déçu, sens qui ne lui a permis de prendre goût ni au piétisme ni au quiétisme. C'est à lui-même qu'on peut parfaitement rapporter ses propres paroles — „on reconnaît le vrai génie à ce qu'il est assez large pour vivre au delà du réel et assez logique pour ne jamais errer à côté du possible".*) Un besoin inné de clarté introduit dans son raisonnement l'élément de précision très fine; sa pensée rebelle aux influences de l'éclectisme (directement du côté de M. Fouillée) et du scepticisme (Montaigne) aboutit par la voie critique à la synthèse. L'esprit de Guyau est analytique et au plus haut degré synthétique; il a une tendance inahénable à former une conception moins fragmentaire et vraiment synthétique de l'univers. Il peut être compté parmi les esprits réalistes et en même temps spéculatifs, dont il a dit lui- -même qu'ils sont „tout ensemble le contraire de l'esprit de la foi et le contraire de l'esprit de négation absolue". Ce grand séducteur des esprits, penseur enthousiasmé
') La morale aagl. contemp , p, 410—411.
2) L'irréligion — p. 376.
3j Voir Tarozzi — Ibid., p.
*) L'art au point de vue sociol., V éd, p. 24.
de .la vie, écrivait pourtant: «Quelle intime contradiction que d'être assez philosophe ou assez poète pour se créer un monde à soi, pour embellir et illuminer toute réalité et d'avoir cependant l'esprit d'analyse trop développé pour être le jouet de sa propre pensée!... Je suis trop transparent pour moi-même, je vois tous les ressorts cachés qui me font agir... Je n'ai pas assez de foi ni en la réalité objective ni en la rationalité de mes joies mêmes pour qu'elles puissent atteindre leur maximum".*) En même temps cet esprit de doute et de critique, véritable CT^T>]ti>c6ç, intellectualiste analysant avec une logique et une persévérance infatigable jusqu'au bout, toujours désireux „de l'air, de la lumière" au dépens de toutes les souffrances possibles de son „moi'',2) peutêtre sceptique même eji ce qui concerne les éléments définitifs de la connaissance— de l'être et de la conscience, 2) a développé pleine de force intérieure une théorie naturaliste de la vie intensive et extensive, là mettant â la base de l'ensemble des valeurs humaines fondamentales. *)
L'objet et les limites de notre tâche se réduisent à l'exposé méthodique et à l'analyse immanente de la conception centrale de l'éthique et de la philosophie de Guyau, — de l'idée de la vie. En quoi consiste sa conception de la vie, quelle valeur immanente elle a dans tout son système, comment dans ses cadres
1) L'irréligion — p. 406.
2) „Le vrai, je sais, fait souffrir:
„Voir, c'est peut-être mourir.
«Qu'importe? ô mon âme, regarde!
Vers d'uQ philosophe, 4 éd. 1903.
») L'irréligion — p. 475.
*) L'art au point de vue sociol., p. L.
se disposent les problèmes antithétiques fondamentaux: instinct moral et conscience, égoïsme et altruisme, processus cosmique et processus éthique, — comment sur cette théorie de la' vie et sa fécondité spontanée il base son système éthique sans obligation ni sanction et quelles conséquences"caractéristiques en ressortent pour sa philosophie morale, voila les problèmes dont la solution constituera le contenu du présent travail.
• f"^:5 "UiiVIfl"
Bases de Téthique.
I. „Une méthode rigoureuse — dit Guyau — nous impose de chercher d'abord ce que peut être une morale exclusivement fondée sur les faits et qui, en conséquence, ne part ni d'une thèse a priori, ni d'une loi a priori, qui serait elle-même une thèse métaphysique"*). Elle „doit être d'abord individualiste", ^) c'est-à-dire son point de départ doit être les buts et les motifs réels de l'activité et de la conduite des individus humains et en général des êtres vivants concrets. La première question fondamentale, qui doit être résolue par l'éthique individualiste, conçue dans les hmites de la réalité de fait, se réduit à la question quel est le but naturel des actions humaines. En écartant pour le moment, comme ayant une valeur secondaire, la notion du désirable, c'est-à-dire tout le domaine de la spéculation métaphysique, comme, par exemple, les buts liés à l'idéal du désintéressement, au
') Esquisse— p. 83.
2)Ibid., p. 84.
sentiment religieux etc., et se bornant à reconnaître, en premier lieu ce qui est désiré en fait, en reconnaissant ensuite que les buts, poursuivis en réalité par les êtres vivants, sont extrêmement variés, Guyau affirme que puisque la vie montre cependant partout l'identité essentielle du type de l'organisation et puisque les lois de son développement sont les mêmes le long de toute l'échelle depuis les êtres inférieurs jusqu'aux supérieurs, il est probable que les buts poursuivis par les divers individus se ramènent de fait à l'unité. En quoi donc peut consister ce but unique et commun des êtres vivants, le but universel? Ni bien, ni devoir, ni bonheur ne peuvent— selon Guyau — être ce but profond de leurs actions, parce que toutes ces notions se perdent dans des hypothèses métaphysiques de même que leur compréhension demande un développement considérable de l'intelligence, — aussi ne peuvent — elles pas être universelles. Gu3'au a raison de trouver trop étroite la formule des hédonistes et des évolutionnistes, soutenant que la vie consciente suit toujours dans son évolution la ligne de la moindre souffrance, que la direction naturelle de chaque action présente le m i n i m u m de peine et le maximum de plaisir, vu qu'elle n'embrasse que les faits de la conscience sans tenir compte de tout un grand domaine des „actes inconscients et automatiques qui s'accomplissent simplement suivant la ligne de la moinre résistance" '). Guyau souligne expressément le fait que la conscience au sens strict du mot ne comprend relativement qu'un domaine assez restreint de la vie et de l'activité, que la genèse et le principe
>) Ibid., p. 86.
des actions accomplies même avec conscience demeurent au fond des sourds instincts et des réflexes. De là Guyau conclut que le mobile naturel de l'action, avant de paraître dans le champ de la conscience, devait exister et agir dans la sphère desîinstincts: „la fin constante de l'action doit avoir été primitivement une cause constante de mouvements plus ou moins inconscients. Au fond, les fins ne sont que des c a us e s m o t r i ce s h a b i t u e 11 es parvenues àla conscience de soi".')
C'est ainsi que la sphère de la finalité semble coïncider avec celle de la causalité et le problème de la direction naturelle de l'activité peut être conçu aussi bien sous la forme de la question — „ quelle est la fin, la cible constante de l'action"? comme sous celle-ci -quelle en est la cause constante? Nous avons alors deux sphères — d'un côté la sphère des sourds instincts et des habitudes, d'un autre celle de l'activité consciente et basée sur des actes de la volonté raisonnable. La science positive de la morale doit se placer sur la ligne d'attouchement de ces sphères, doit trouver le ressort qui agit communément dans toutes les deux, le ressort mettant en mouvement en nous et l'être sensible et l'automate. Or, cette tendance, Guyau la voit dans la vie même qui se développe et cherche constamment sa plus grande intensité: „le but qui de fait détermine toute action consciente est aussi la cause qui produit toute action Inconsciente: c'est donc la vie même, la vie à la fois la plus intense et la plus variée dans ses formes. Depuis le premier
») Ibid., p. 87.
tressaillement de l'embryon dans le sein maternel juscju'à la dernière convulsion du vieillard, tout mouvement de l'être a eu pour cause la vie en son évolution; cette cause universelle de nos actes, à un autre point de vue, en est l'effet constant et la fin"'). Cette tendance à persévérer dans la vie constitue la loi fondamentale du développement de tous les êtres vivants, elle est à la fois la plus radicale des réalités et l'inévitable idéal. En constatant ce fait essentiel de la vie en général, de son maintien, et de son accroissement chez tous les êtres, d'abord inconsciemment, puis avec le secours de la conscience spontanée ou réfléchie'*), la science positive de la morale doit, selon Guyau, se poser pour tâche de rechercher tous les moyens possibles de la conservation et de l'augmentation de la vie physique et psychique. Alors „les lois suprêmes de cette morale seront identiques aux lois les plus profondes de la vie même et, dans ciuelquesuns de ses théorèmes les plus généraux, elle vaudra pour tous les êtres vivants"^).
Quant à l'élément du plaisir qui dans de différents degrés d'intensité accompagne tous les états de conscience, Guyau ne cherche point à le nier. Mais en faisant distinction entre les plaisirs liés aux formes particulières de l'activité et le plaisir lié à l'essence même de toute action, qu'il appelle profondément vital, il souligne que les hédonistes et les utilitaires nont pas assez porté l'attention sur la nature de cette dernière
') Ibid , p. 87-88.
2) Ibid., p 94.
3) Ibid., p. 88.
catégorie du plaisir qui se confond avec la conscience même de la vie. Ce n'est pas toujours qu'un genre déterminé de plaisir caractérise notre activité, souvent nous agissons pour le plaisir même d'agir, comme nous vivons pour vivre, pensons pour penser. Conformément donc à la force accumulée, la vie qui n'est d'un côté qu'„une sorte de gravitation sur soi"*), tend d'un autre côté d'elle même à l'expansion, à la projection de tous ses éléments accumulés et épargnés. La manifestation t3^pique de ce besoin inévitable d'expansion est la fonction de génération et surtout de la génération sexuée, qui commence une nouvelle phase morale dans la vie. Aussi, suivant l'exemple des évolutionnistes anglais, Guyau attribue à la sexualité une importance capitale pour la vie morale. Partout là, où les phénomènes génériques n'agissent plus ou pas encore, nous voyons une source restreinte de l'expansion morale; et au contraire, l'époque „de la génération est aussi celle de la générosité" ^). Mais l'instinct sexuel n'est qu'une forme particulière du besoin général de fécondité qui caractérise la vie expansive. Ce besoin de fécondité agit dans notre organisme tout entier et exerce la pression sur toutes les fonctions de nos organes qui au risque de disparaître exigent un exercice constant et de plus en plus intensif. A cette tendance expansive dans le monde physique correspond une vraie fécondité morale dans le monde psyhique. Elle se manifeste dans le domaine de l'esprit, des sentiments et de la volonté. La fécondité
») Ibid., p. ^5.
*) Ibid., p. 96.
mentale est l'effet naturel de l'être pensant. Plus un esprit est avancé dans son développement, plus la fécondité créatrice de la pensée lui est indispensable. Un penseur ou un artiste ne peut pas s'abstenir de la production. La fécondité de l'émotion et de la sensibilité se manifeste dans le désir et dans le besoin de les exercer constamment. Nos sentiments semblent déchirer l'étroite enveloppe de notre individualité et nous pousser à la recherche de l'union et de communion avec d'autres êtres. Nous éprouvons plus intensivement le plaisir en le partageant avec d'autres êtres, nous sentons plus vivement la beauté d'une oeuvre d'art en partageant avec autrui le sentiment éprouvé. Il en est de même avec la fécondité de volonté. „Nous avons besoin de produire, d'imprimer la forme de notre activité sur le monde"'). L'activité est devenue tout simplement une nécessité de la vie de la plupart des hommes; une importance singulière a acquis le travail, étant la forme la plus stable et la plus régulière de l'activité en général; il est aussi le signe de la supériorité de la volonté. Il présente en même temps le phénomène économique et moral: il concilie le mieux les éléments égoïste et altruiste. Nous éprouvons la tension instinctive, le besoin et le désir de prendre part à l'ensemble des oeuvres humaines et ce besoin se montre sous des formes différentes depuis l'ambition jusqu'aux actes d'héroïsme et de sacrifice. Le surcroît de la force psychique presse et tend à s'épanouir, comme le surcroît de la force physique. Comme le sein de la mère a be-
') Ibid.. p. 99.
soin de bouches avides qui l'épuisant, le coeur humain est prêt à secourir autrui. Si nous ne voulons pas dégrader moralement, nous condamner à mort, nous devons agir, chercher des relations avec les autres, devenir des êtres sociables et moraux. L'organisme le plus parfait sera aussi le plus sociable et c'est ainsi que l'idéal de la vie individuelle devient la vie en commun. Les sentiments de sympathie et de sociabilité ne sont pas le produit de l'évolution: ils demeurent dans le fond même de l'être vivant. „I1 y a, au sein même de la vie individuelle, une évolution correspondant à l'évolution de la vie sociale et qui la rend possible, qui en est la cause au lieu d'en être le résultat"'). Sur toute l'échelle des êtres vivants, depuis l'aveugle cellule, Guj^au constate ainsi la loi de l'expansion de la vie: d'un côté cette vie est nutrition et assimilation, d'un autre— production et fécondité Plus la vie est intense, plus elle absorbe des forces vitales, d'autant plus elle éprouve le besoin d'expansion. Cette expansion, loin d'influer négativement sur la vie même et son développement, est au contraire nécessaire à l'accroissement de leur puissance et intensité. L'absorbtion et la fécondité ne sont donc que deux termes de la même fonction, comme l'inspiration et l'expiration. Cette loi fondamentale de la vie psybique, qui exorime aussi bien l'essence de la vie psychique, cette base de la fécondité morale, Guyau la définie ainsi: „La vie ne peut se maintenir qu'à condition de se répandre^).
h Ibid., p. 102.
2) Ibid., p. 107.
II. Après avoir ainsi posé la loi de l'expansion de la vie et sa fécondité morale, Guyau cherche à envisager à sa lumière les notions principales de l'éthique, celles de l'obligation et de la sanction. L'analyse de l'essentielle assertion morale: je dois, il faut, Sel — le met en accord avec le kantisme en ce que le fait du devoir s'impose psychologiquement à notre conscience, comme la force supérieure, comme le mobile primitif, spontané et instinctif, apparaissant avant tout raisonnement philosophique; mais il estime cependant que Tinterprétion de ce fait chez Kant et ses successeurs soit complètement fausse. Lorsque Kant sans aucune preuve reconnaissait l'impératif catégorique pour transcendental, en déformant ainsi sa théorie „ps3/chologiquement exacte et profonde", et lorsqu'en définitive il finit par dissoudre la genèse de l'impératif catégorique dans la métaphysique et le m^^sticisme, dans le monde transcendant, Guyau soutient que grâce à la méthode d'„observation", d'„expérimentation" et d'„analyse intérieure" *), le devoir se laisse avec facilité déduire du développement même de la vie et de la loi de l'expansion morale. Guyau rejette complètement la théorie du devoir catégorique et mystique, absolu et transcendant, en la remplaçant par celle des équivalents du devoir, déduits des propriétés particuhères mais essentielles de la nature et de la conscience humaine. Le devoir moral se laisse, d'après Guyau, réduire, en principe, à une certaine forme d'impulsion naturelle, à la force naturelle qui cherche l'application et l'exercice. C'est ainsi qu'il
') Ibid , p. 106.
formure sa pensée: ,,Je constate en moi par la conscience réfléchie des pouvoirs et des modifications qui ne viennent pas d'elle, mais jusque du fond inconscient ou subconscient de moi-même, et qui me poussent dans telle direction déterminée. A travers la sphère lumineuse de la conscience passent ainsi des rayons partis du foyer de chaleur obscure qui constitue la vie intérieure" ^). Guyau présente cinq équivalents du devoir absolu.
Le premier équivalent du devoir catégorique se rapporte au domaine de la volonté et émane du pouvoir même de 1' a c t i v i t é. Il se ramène „à la conscience d'une certaine puissance intérieure, de nature supérieure à toutes les autres puissances" ^). Le sentiment même du pouvoir d'accomplir un grand acte crée la conscience du devoir de l'accomplir. Le devoir, considéré en réalité et sans tenir compte des hypothèses métaph3^siques, c'est le surcroît de la vie intensive, — ^Pouvoir agir, c'est devoir agir" ^). D'oià il résulte que l'essence du devoir s'exprime mieux par „je puis, donc je dois" — que par: „j e dois, donc je p u i s" ^). ,
Le deuxième équivalent du devoir découle de la conception même de l'action. L'intelligence présente elle-même un pouvoir moteur. Guyau applique ici la théorie conçue par H. Taine ') et développée par M.
') Ibid., p. 116.
2) Ibid., p. 106.
*) Ibid , p. 107.
*) Ibid., p. 248.
5) „De l'intelligence ' p. H. Taine. 1870, I, pp. :350— 69.
Fouillée sous le nom d'„idées forces" *). L'intelligence et l'activité ne se séparent point par un abime, elles ne constituent en réalité qu'un. La pensée n'est que l'action en germe, l'action constituant la suite de la pensée. Comprendre quelque chose, cela veut dire commencer déjà au dedans la réalisation de cette chose. Celui dont l'action est en désaccord avec sa pensée, pense incomplètement, imparfaitement. C'est pour cela que l'immoralité constitue le déchiremetit de l'être même, sa mutilation intérieure, souffrance. L'obligation morale à ce point de vue est ,,le Sentiment de l'unité de l'être, de l'unité de la vie" '), elle est comme le besoin conscient de la coordination plus intime de toutes les fonctions de l'être vivant.
Le troisième équivalent du devoir surgit de la fusion croissante des sensibilités et du caractère plus sociable des plaisirs élevés. En réalité ni mes douleurs ni mon plaisir ne sont absolument miens. Depuis la vie dans le sein maternel s'impriment dans notre coeur toutes les joies et toutes les douleurs du genre humain^). Au fur et à mesure de l'évolution de l'humanité le plaisir et les douleurs deviennent de plus en plus sociables, chaque être de plus en plus s'impreigne de la vie en commun et toute son activité se sociabilise. Plus les plaisirs sont élevés, plus ils portent la marque de la sociabilité. Les plaisirs esthétiques, ceux de connaître, de chercher, de comprendre sont altruistes au plus haut degré. „Les
') Fouillée, — La liberté et le déteminisme (1R72); Critique des systèmes de morale contemporains (1883), L'évolutionnisme des idées forces (1890); La psychologie des idées-forces (1893).
2) Ibid., p. 248.
3 Ibid., p. 11.5.
plaisirs intellectuels ont ce trait remarquable qu'ils sont à la fois les plus intérieurs à l'être et les plus c o m m u n i c a t i f s, les plus individuels et les plus sociaux" ^).
Nous voyons que notre activité, l'esprit et le sentiment sont sujets à une tension dans la direction de Tépanchement altruiste. C'est pourquoi l'éthique positive, partant des considérations de la vie ph3^sique et psychique normale, ne peut, selon Guyau, donner à l'individu qu'un seul impératif, qu'une seule norme de la conduite: „Développe ta vie dans toutes les directions, sois un individu aussi riche que possible en énergie intensive et extensive; pour cela sois l'être le plus s o ci al et le plus sociable" 2). Ici finit l'éthique strictement scientifique. Elle résume pratiquement une morale moyenne, c'est-à-dire celle qui n'exige pas de l'individu des sacrifices extraordinaires et définitifs. Les principes de cette morale positive sont relatifs, ils ne peuvent contenir rien d'absolu et de catégorique, ils ne résument que d'excellents conseils hypothétiques.
Le quatrième équivalent du devoir constitue l'amour du risque et de la lutte avec le plaisir qui en découle. L'analyse du phénomène du danger au point de vue de son rôle dans le développement historique de l'humanité, de même que l'examen de ce fait au point de vue ps3i^chologique forcent Gu3^au à constater que même au fond de la nature humaine demeure un amour tout naturel du danger, du risque, de la lutte dont
') Ibid., p. 112.
2) Ibid., p. 140-141.
nous voyons les traces dans de différents jeux dangereux et dans de différentes entreprises de la vie, — amour qui peut être ramené au plaisir lié à chaque genre d'activité qui, en devenant consciente, présente toujours quelque trait de danger^). Cet amour du danger conduit dans la sphère morale au risque de la vie, au sacrifice. „I1 n'ya dans le danger couru pour l'intérêt de quelqu'un (le mien ou celui d'autrui), rien de contraire aux instincts profonds et aux lois de la vie. Loin de là, s'exposer au danger est quelque chose de normal chez un individu bien constitué moralement; s'y exposer pour autrui, ce n'est que faire un pas de plus dans la même voie. Le dévouement rentre par ce côté dans les lois générales de la vie, auxquelles il paraissait tout d'abord échapper entièrement. Le péril affronté pour soi ou pour autrui — intrépidité ou dévouement — n'est pas une pure négation du moi et de la vie personnelle: c'est cette vie même portée jusqu'au sublime" '^). Nous éprouvons la vie la plus intensive justement dans les états et les moments de la plus grande tension et de l'élévation d'esprit c{ui sont liés à des résolutions du sacrifice. Le côté moral de notre être peut acquérir quelquefois cette importance principale dominant tout le reste. Toute la vie, tout son contenu et toute sa valeur se concentrent alors dans un moment unique d'amour et de dévouement.
Le cinquième équivalent du devoir, Guyau le déduit du risque métaphysique dans la sphère de la spé-
') Ibid., p. 177.
2) Ibid., pp. 149—150.
culation et de l'action. Le principe de la conduite qui dépasserait les normes de la morale moyenne, doit être, en dernière analyse, fondé sur quelques hypothèses de nature métaphysique. Devant l'énigme de l'existence, l'x du fond des choses, nous devons nous mettre à un point de vue déterminé; c'est lui qui décidera alors de notre conduite. Les excursions dans le domaine de l'inconnu sont, d'après Gu3^au, complètement légitimes: ce n'est pas seulement dans le monde de réalité que nous vivons, mais aussi dans celui de l'idéal où notre pensée re retrempe sans cesse et dont on ne peut pas ne pas tenir compte *). Mais la loi de la conduite que nous déduisons de l'hypothèse ne nous oblige que jusqu'au moment où cette hypothèse cesse d'être pour nous la plus véritable. Nous avons donc ici l'impératif qui, lui aussi, n'est pas catégorique, seulement rationnel, qui dépend, en outre, des propriétés particulières de l'individu. La loi morale fixe, l'autonomie des kantiens doit faire place à 1' a n o m i e morale. „Par la suppresion de 1 impératif catégorique, le désintéressement, le dévouement ne sont pas supprimés, mais leur objet variera; l'un se dévouera pour une cause, l'autre pour une autre" ^). Plus de sciences diverses surgiront dans l'humanité, tant mieux, car il ne faut jamais oublier que la vérité „ne nous vient pas d'un seul point". Dans la réalité tout est infiniment multiple et pour la comprendre, pour pénétrer au fond des choses, c'est le travail commun de l'humanité entière qui est nécessaire — il faut que l'infinité de ses points de vue corresponde
') Ibid., p. 163.
2) Ibid., p. 165.
à l'infinité des choses. Au lieu de la foi enfantine des siècles écoulés en dieux presque palpables et visibles, les hommes se contentent aujourd'hui des idéals abstraits et même sacrifient leur vie quelquefois non pour acquérir la vérité complète, mais pour atteindre son élément le plus infime. II ne s'agit pas, après avoir conçu l'hypothèse déterminée, de se mettre à l'esprit d'être en possession de la vérité entrière. Ce serait une illusion, une chimère, „mais aller toujours, chercher toujours, espérer toujours, cela seul n'est pas une chimère" ^). Malgré toutes les objections des sceptiques et des pessimistes nous devons laisser nous conduire par l'espoir: „ce n'est pas tout que de regarder bien loin dans l'avenir ou dans le passé, il faut regarder en soi-même, il faut y voir des forces vives qui demandent à se dépenser et il faut agir" ^). L'unique remède contre le pessimisme et le scepticisme demeure dans l'action. La pensée solitaire dessèche, tue l'énergie: son influence est comparable à celle d'un froid pénétrant des cimes neigeuses, enveloppant le voyageur d'un sommeil de mort. A mesure de la réahsation de nos idéals grandit et se fortifie en même temps notre foi en eux. „Nulle main ne nous dirige, nul oeil ne voit pour nous" '). Ce n'est que le désir intérieur, ce n'est que notre seule volonté qui constitue notre puissance; du fond de notre propre être nous puisons les mobiles et les motifs à la construction de nos idéals. La diversité infinie des besoins et des tristesses de la vie humaine
'j Ibid., p. 172.
2) Ibid., p. 173.
»; Ibid., p. 252.
exige une activité constamment renouvelée, vitale et profonde.
III. Quant à la notion de sanction morale, cela doit être à présent facile à comprendre qu'elle ne joue aucun rôle dans la partie positive de l'éthique de Guyau basée sur les principes du naturalisme immanent. „Quant à la sanction morale proprement dite, distincte des sactions sociales,., nous la supprimons pu rement et simplement parce que, comme expiation, elle est au fond immorale" *).
Puisque nous nous posons ici pour tâche d'analyser la partie posititive de la doctrine morale de Guyau, nous nous bornerons à définir en peu de mots son point de vue sur l'essence du présent problème, sans nous arrêter à de différentes formes de saction — sanction naturelle, morale, sociale, du remond intérieur, sanction religieuse, enfin celle d'amour et de fraternité — analysées par lui.
„Est-il vrai, demande Guyau, qu'il existe un lien, naturel ou rationnel entre la m o r a 1 i t é du vouloir et une récompense ou une peine appliquée à la sensibilité?" ^). Sa réponse est négative. A chaque essai de baser plus profondément le principe de sanction, ce naïf ou cruel principe de l'ordre posé par les spiritualistes et qui demande la peine pour sa violation, il se transforme, comme Guyau le soutient avec raison, en principe de la dite justice distributive. Dans la définition de ce principe se confondent généralement deux points de vue différents: moral et social. Si du point
'; Ibid., p. 7.
2) Ibid., p. 181.
de vue social, mieux économique, le principe — à chacun selon son mérite, selon son travail — résume bien l'idéal de la justice de l'échange des produits et des contrats sociaux, il ne peut pas du tout saisir l'essence de l'idéal de la justice morale qui ne doit prendre en considération que l'intention. „La sanction doit se trouver tout-à-fait en dehors des régions de la f i n a 1 i t é, à plus forte raison de F u t i 1 i t é; sa prétention est d'atteindre la volonté en tant que cause sans vouloir la diriger selon un but" *). Mais le principe de la justice distributive devient immoral lorsque nous voudrons le considérer comme principe de récompense et de peine au sens moral. Le crime et la vertu ne sont responsables que devant le for intérieur de l'agent et devant la conscience d'autres hommes, ils ne sont, en réalité, que des formes que revêt la volonté elle-même qui les domine toujours et qui tend au bonheur. Et cette tendance au bonheur doit être satisfaite chez tous sans discerner des bons, des méchants, des vertueux et des criminels. „A la justice étroite et tout humaine, qui refuse le bien à celui qui est déjà assez malheureux poutr être coupable, il faut substituer une autre justice, plus large, qui donne le bien à tous, non seulement en ignorant de quelle main elle le donne, mais en ne voulant pas savoir quelle main le reçoit" ^). Du point de vue strictement légal, il n'existe non plus des sanctions sociales, car les faits compris sous ce nom ne constituent que des phénomènes de la défense sociale^!.
») Ibid , p. 194.
2) Idib., p. 196.
3) Ibid., pp. 198—217
D'où vient donc la ferme conviction chez les hommes que les peines et les récompenses doivent être nécessairement distribuées? Le besoin de sanction découle chez l'homme — 1) de l'activité de sa nature, 2) de l'instinct social qui demeure en lui, car l'homme pressent dans les crimes le moment de la dissolution de la société, 3) du mépris pour le mal triomphant ou de l'indignation esthétique vis-à-vis d'un acte pervers, comme vis-àvis de la monstruosité morale qui repousse de même que la monstruosité physique. Mais le besoin physique et social de sanction apparaît sous deux formes — la peine et la récompense. Or la récompense, elle aussi a, selon Guyau, son origine dans une action réflexe, dans un primitif instinct de la vie. La notion de justice distributive „n'est que le symbole métaphysique d'un instinct physique vivace, qui rentre au fond dans celui de la conservation de la vie" *). Cependant à mesure de l'évolution de l'humanité cet instinct naturel de l'autodéfense perd sa signification et fait place à la justice supérieure. La peine s'applique de moins en moins selon le crime, car elle se transforme simplement en constatation du fait et en des moyens préventifs à l'avenir, et la récompense perd de plus en plus son caractère de privilège et se transforme graduellement en sentiment d'amour et de charité pour tous sans exception. Nous voyons donc que toute sanction extérieure — récompense ou peine — ne paraît aux yeux de Guyau qu'une cruauté ou un privilège. Quant à la sanction morale intérieure, elle ne constitue en réalité qu'Hun cas particulier de cette loi
«) Ibid., p. 208.
naturelle selon laquelle tout déploiement de l'activité est accompagné de plaisir. Ce plaisir diminue, disparaît et laisse place à la souffrance selon les résistances intérieures ou extérieures que l'activité rencontre" *). Le remord intérieur peut être ainsi ramené à l'opposition de nos tendances innées à nos actions; le sentiment de la satisfaction intérieure — à la facilité, à la liberté que nous ressentons lorsque nos inclinations trouvent l'issue naturelle dans l'activité qui leur est propre.
») Ibid-, p.221.
Antinomies.
I. Puisque la sphère des instincts et des impulsions de la vie organique, la sphère de l'inconscient, dépasse infiniment le domaine des influences de la réflexion, il s'en suit bien évidemment l'assertion, soutenue également par Guyau et les évolutionnistes anglais, que la vie morale se base en effet sur les i n t i n c t s moraux et sociaux. Ces instincts, d'après les évolutionnistes anglais, sont nés et se sont développés pendant la vie en commun des êtres, tandis que, selon Guyau, ils demeurent dans le plus profond de l'être vivant. Mais dans l'homme les instincts se rencontrent avec un élément nouveau de l'être— la conscience réfléchie. L'instinct, le sentiment moral, que deviendront— ils lorsqu'ils tomberont dans la sphère des influences de la réflexion, „lorsque l'homme moral voudra exphquer les causes de son action et la légitimer?" *) Selon Spencer l'obligation morale se dissoudra dans la sphère des instincts, deviendra elle-même l'instinct et l'homme sera moral instinctivement 2).
>) Esquisse— p. 132.
2) Spencer. Morale évolutionniste, tr. fr., pp. 111, 213.
Selon Guyau c'est le cas contraire qui aura lieu. GuyaU a soulevé contre l'école de Spencer deux grandes objections: 1) une conception de la morale automatique et inconsciente dans l'avenir contrarie complètement notre idéal de la moralité c^ui implique l'élément de l'analyse consciente au degré le plus élevé possible; 2) le passage à l'automatisme moral ne se produit pas du tout en réalité, car bien qu'à la mesure du développement de la civilisation d'un côté le frottement des égoïsmes diminue effectivement et la spontanéité altruiste augmente, pourtant d'un autre — „la civilisation développe infiniment l'intelligence réfléchie, l'habitude de l'observation intérieure et extérieure, l'esprit scientifique en un mot", qui est le grand ennemi de tout instinct, „force dissolvante par excellence de tout ce que la nature seule a lié". Or, ces rapports entre la conscience et les instincts, Guyau les formule par la loi suivante: „Tout instinct tend à se détruire en devenant conscien t".*) La loi présente, il l'appuyé non seulement sur les faits concrets du développement de la vie, mais il tâche également de l'expliquer physiologiquement „par l'action modératrice de l'écorce grise sur les centres nerveux secondaires et sur toute action réflexe". ^) Conformément à cette loi, le développement constant de l'intelhgence humaine peut menacer de dissoudre aussi bien les instincts moraux que leur forme consciente — le sentiment du devoir. C'est ce que nous voj'ons en réahté. Comme tout instinct, en devenant conscient, se transforme sous l'influence de la conscien-
') Esquisse— p. 132.
2j]bid., p. 135.
ce, de même l'évolution des sentiments et des instincts moraux peut, d'après Guyau, subir les changements sous l'influence des opinions éthiques. Ainsi par exemple sous l'influence de la réflexion l'instinct de l'allaitement tend à disparaître chez beaucoup de femmes et même conformément à cette loi, sous l'influence de la volonté personnelle, se transforme le phénomène le plus essentiel de tous, celui de la génération. *) En considérant le cours normal de l'évolution: de l'homogénéité à l'hétérogénéité, de l'unité à la variété, de l'indéfini au défini de l'inconscient à la conscience, de l'instinct à la réflexion, Gu3^au conclut que l'obligation morale disparaîtra avec le temps non parce que l'instinct moral deviendrait irrésistible, comme le veut Spencer, mais „parce que l'homme ne tiendrait plus compte d'aucun instinct, raisonnerait absolument sa conduite, déroulerait sa vie comme une série de théorèmes"^). Ainsi nous nous trouvons devant l'antinomie: d'un côté la vie morale se base sur la spontanéité des instincts, d'un autre — la sphère toujours grandissante de l'influence de la réflexion menace de détruire le domaine de la domination de l'instinct aveugle. Cette antinomie trouve, paraît-il, dans le système éthique de Guyau l'essai de la solution grâce à son principe du développement de la vie normale et complète. La vie est le principe de toute activité. C'est elle qui en unissant en elle les deux sphères — celles de l'inconscient et delà conscience— constitue le principe qui „en prenant conscience de soi arrive plutôt à se fortifier qu'à se détruire" '). La vie intensive et extensive consti-
') Ibid., p. 1.34—135.
») Ibid., p. 137.
') Ibid , p. 245.
tue un ressort d'action qui peut jouer à la fois dans les deux sphères et mouvoir tout ensemble en nous l'automate et l'être sensible. Cette loi biologico— psychologique du développement de la morahté, en embrassant la vie organique et la vie consciente et faisant dépendre en même temps le domaine de la conscience de la base d'oià elle surgit, c'est-à-dire de l'immense domaine des impulsions spontanées, introduit dans la conception éthique de Gu^'au un élément important et fécond en conséquences, élément de l'identité essentielle de la vie, qui en se développant subordonne à ses formes plus élevées ses formes inférieures. 1 1 n'y a pas de différence essentielle entre l'instinct et la raison. Tout instinct vise à la satisfaction d'un besoin quelconque. Si „la raison, cet instinct supérieur, peut, sans le même effort, remplir exactement la même fonction... elle se substituera nécessairement à l'instinct en vertu du «principe d'économie" qui régit la nature; — la raison ne détruit jamais un instinct que dans la mesure où il implique travail et peine et où elle peut le remplacer avec avantage"^). Dans cette direction s'effectue le développement de la vie saine, forte, normale. Et partout là, où la réflexion s'oppose aux instincts les plus essentiels de la vie, en détruisant les bases de celle-ci, elle tue sa propre existence et tombe en contradiction avec elle-même. L'individu trahit alors la venue de la mort. Sans tenir compte de ce qui était la cause de la restriction cons-
>) Les problèmes de l'esthét. contemp., 4 éd., p. 139; L'irréligion—pp. 374—375; voir aussi Ribot— L'hérédité psychologique (2 éd.).
ciente du développement de la vie et de son expansion que ce soient les conditions extérieures de l'existence ou bien les calculs égoïstes de l'individu, — le fait même prouve la dissolution déjà commencée de l'être, sa graduelle dégradation physique et ps^'chique et sa tendance à se retirer de l'arène de la vie au profit du t3^pe normal, sain et courageux.
II. La pierre philosophale des moralistes était et est jusqu'à présent la solution rationnelle et pratiquement féconde du problème des rapports entre l'égoïsme et l'altruisme. Nous avons vu la solution possible de la première antinomie entre la spontanéité et la réflexion, en somme entre la biologie et la psychologie, solution due à la notion de la vie unique tendant par sa propre conscience à l'accroissement de son intensité et de son expansion. Nous allons voir comment du point de vue du même principe se présentera le rapport mutuel de l'égoïsme et de la sympathie. Le problème de ce rapport, Guyau tâche de le transférer du domaine de la dialectique dans celui du développement des directions les plus normales de la vie même. Si nous considérons le présent problème du point de vue de la logique et de la psychologie rationnahste, si à la base de nos actions nous posons la tendance au plaisir et au bonheur, comme le font les hédonistes de tous genres, alors, selon Guyau, le passage du moi au non-moi, du mien au tien, de l'intérêt personnel à notre intérêt commun et général ne pourra pas s'effectuer, car le moi et le non-moi constituent alors deux valeurs d'une importance différente et „il y a dans le moi quelque chose de s u i g e n e r i s, d'irréductible". A l'hédoniste son moi doit toujours
paraître comme une valeur beaucoup plus considérable qualitativement si non quantitativement *). Mais c'est le point de vue abstrait et statique de la logique; il ne concourt pas, à vrai dire, à l'explication des lois naturelles. „La nature vivante ne s'arrête pas à cette division tranchée et logiquement inflexible". Nous devons de la statique passer à la dynamique, de la logique à la psychologie et au développement de la vie „qui ne connaît pas les classifications et les divisions absolues des logiciens et des métaphysiciens" 2). L'analyse de la vie et de ses différentes formes nous a prouvé que „la vie se déploie et s'exerce parce qu'elle est la vie", qu'elle est un phénomène primordial. Les .organes aussi bien que le plaisir ne sont que des faits secondaires qui ont surgi au fur et à mesure du développement de l'être vivant et de son activité, — „ce qui est premier et dernier, c'est la fonction, c'est la vie" ^). Le fonctionnement de la vie, pour la plupart inconsciente, crée les différentes formes d'activité qui n'acquièrent leur caractère égoïste ou altruiste qu'après être devenus conscientes. Cette conception de Guyau est avec raison soulignée par M. Hôffding *): Sans doute, dit celui-ci, c'est bien juste comme Guj^au a conçu ici la chose, lorsqu'il prétend que chaque tendance spontanée a sa demeure plus profond que le discernement de l'égoïsme et de l'altruisme. Nous voyons que Guyau cherche la conciliation de
') Comp. Max Stirner: Der Einzige und sein Eigenthum, 2 éd. 1882.
-) Esquisse — p. 246.
î) Ibid.,p. 91.
*) Moderne Philosophen, p. 164,
l'égoïsme et de la sympathie dans le mobile primitif de l'activité, dans l'essence même de la vie qui se développe. La vie qui apparaît sous des formes différentes d'activité au cours du développement, ne tend point dès le commencement à la satisfaction des tendances soi-disant égoïstes ou altruistes, puisqu'elle exclut les unes et les autres prises au sens absolu du mot, elle tend au développement d'elle-même, c'est à-dire à l'exercice de toutes les fonctions qui lui sont propres, à la satisfaction de tous ses besoins. De même que nous ne pouvons constater nulle part les faits du sacrifice absolu, du pur désintéressement, aussi ne pouvons nous non plus constater l'existence du plaisir absolument personnel et égoïste. Le point de départ dans le développement des êtres vivants paraît avoir été l'égoïsme. Cela tient à ce que la sphère de l'activité des êtres inférieurs est infiniment bornée, presque enfermée. Mais le fonctionnement évolutionniste perce constamment le rideau de l'exclusivité, crée de nouveaux centres d'action, force notre moi à se mettre en contacts de plus en plus nombreux avec l'entourage et grâce à cela concourt à sa complexité. „On peut reconnaître dans l'homme, comme dans tout organisme, un fond social identique en somme au fond moral. Pour l'analyse scientifique, en effet, l'individu se résout en pluralité, c'est-à-dire en société; l'individu physiologique est une société de cellules, l'individu psychologique est une conscience collective" *). Or, en partant du point de vue de l'existence des êtres divers,
•; Education et hérédité — p. 60.
Guyau pose rindiv^idualisme à la base de son système; mais analysant le contenu de tout être, son développe ment moral et ses tendances vitales les plus essentielles, il aboutit finalement à la loi de fécondité morale qui lui permet, comme il s'exprime lui-même, en „une certaine mesure unir l'égoïsme et l'altruisme" '). D'après cette loi la vie ne peut pas être complètement égoïste „quand même elle le voudrait". Elle tend à l'expansion sous toutes les formes de son activité physique et psychique, (voir I p. § Ij. Mais ici surgit une nouvelle difficulté. L'expansion de la vie intensive peut s'effectuer de deux manières, suivre la direction centripète ou la direction centrifuge. C'est ainsi que M. Fouillée, en examinant ce phénomène, écrit: „une force intense tend à se répandre au dehors et à dominer les obstacles, mais Gu3'-au n'a pas assez fait voir que la seule manière de se répandre soit d'être généreux et aimant" ^). Il y a ici un malentendu. Guyau ne tâchait nulle part de démontrer que l'amour et la générosité constituent la direction unique de l'expansion. Son sens subtil de la réalité ne lui aurait jam.ais permis de contredire les faits de la sorte. Considérant d'un oeil naturaliste le monde il y voyait partout la lutte pour l'existence. „ D'après la loi qui domine toute la nature animale, dit-il, c'est le plus fort qui se fait une place, s'ouvre une voie,... cest du côté de la plus grande force que la nature se dirige sans cesse,... la sélection par la force fut... la condition du progrès et c'est elle qui en marqua la direction"^). Or, examinant le dévelop-
>) Esquisse — p. 246.
2) Fouillée - La morale, l'art... p. 103.
*;i La morale angl. contemp. — p. S'ifi.
pement des directions normales de la vie, Guyau aboutit à la conclusion que générosité et amour, n'éta n pas un moyen unique, constituent néanmoins le moyen important, peut-être essentiel de l'expansion et que cette expansion de la vie est „selon la nature même". L'égoïsme absolu n'est qu'une utopie, impossibilité. Devant l'homme se dresse une alternative inévitable — „se dessécher ou s'ouvrir". Devenir l'égoïste avec conscience cela veut dire se mettre en contradiction avec le développement de sa propre nature, avec ses tendances les plus essentielles à l'expansion, cela veut dire rétrécir son activité, appauvrir son être, se condamner à mort. „L'egoïsme c'est l'éternelle illusion de l'avarice, prise de peur à la pensée d'ouvrir la main, ne se rendant pas compte de la fécondité du crédit mutuel, de l'augmentation des richesses par leur circulation. En morale comme en économie politique il est nécessaire que quelque chose de nous circule dans la société, que nous mêlions un peu de notre être propre et de notre vie à celle de l'humanité entière" *). La loi de fécondité morale prouve la tendance de l'être vivant à la conciliation des éléments égoïstes et altruistes par la coordination de toutes ses impulsions. La moralité c'est, selon Guyau, l'harmonie intérieure de l'être. Pour morahser l'homme „il faut pousser en avant non une des facultés humaines, mais l'homme tout entier" ^). D'où il résulte conséquemment son opinion sur l'expansion égoïste — centripète, manifestée, par exemple, par Napoléon I, formulée par Nietzsche — „Wille zur Macht"
') L'irréligion —p. 351-352.
2) L'irréligion — p. 320.
et élevée à la dignité de l'idéal moral du surhomme. Considérant l'idéal de l'homme du point de vue de la coordination parfaite de la nature humaine tout entière, Guyau ne voit avec raison dans l'expansion égoïste que la perversité et l'appauvrissement de l'être humain, grâce à l'épanouissement excessif d'une de ses propriétés, que la dissonance intérieure, la dégénéressance partielle et finalement la dissolution inévitable de l'homme. Et en effet, l'expansion égoïste n'est ni féconde dans le sens moral ce qui déjà prouve son défaut capital, son imperfection et déviation, ni propre à se réaliser avec toute la conséquence, car à mesure de son accroissement elle tend à s'anéantir *). C'est ainsi qu'au moyen de la loi de fécondité de vie Guyau jette le pont entre l'égoïsme, mieux l'individualisme, et l'altruisme. L'antinomie entre l'individuologie et la sociologie tombe par cela. L'antithèse entre les intérêts des individus particuhers, adoucie et parfois supprimée par la nature même déjà aux degrés inférieurs du développement, disparaît de plus en plus à mesure du progrès de l'organisation des forces supérieures de l'être; ici spontanément se pose devant l'esprit humain l'idéal d'une telle organisation de l'existence, dans laquelle à l'intensité la plus forte de la vie individuelle corresponde toujours la plus grande expansion morale. Le développement de la vie efface de plus en plus les limites entre l'existence inviduelle et l'existence sociale, limites qui seraient difficiles à fixer avec précision sur n'importe quel degré de l'échelle évolutionniste de
>) Education et hérédité — p. 53
Fêtre L'activité de la vie individuelle pénètre partout dans la sphère de la vie sociale, elle y trouve son issue naturelle. C'est pour cela que la réalisation de 1 idéalisme le plus beau ne serait possible que dans la vie sociale, dans l'activité expansive pour tous. L idéal de la vie individuelle se confond ainsi avec l'ideal social ^) 11 s'agit de créer une telle organisation sociale qui en donnant à l'individu le plus de sécurité dans le présent, puisse ouvrir en même temps devant lui le libre champ de l'individualisation. L'idéal le plus eleve de la vie en commun embrasse la synthèse de l'idéal de l'individualisme et de l'idéal du socialisme ^).
m L'antinomie la plus profonde qui s'est posée en toute sa nudité devant la conscience contemporaine et qui doit être résolue par l'éthique philosophique, découle de l'essence et de l'importance du pomde vue auquel se sont placés l'homme et l'espèt ce humaine dans l'univers. De l'opposition qm a lieu entre la nature consciente et la réflexion, puis entre les tendances égoïstes - individualistes et altruistes sociales nous nous élevons à l'opposition défmitive entre l'être moral conscient de ses actions et capable de se sacrifier au nom de l'idéal et le cosmos infim, régi par les lois naturelles stables et inflexibles. Nous voyons dans l'univers d'un côté un certain processus qui consiste dans le changement perpétuel de la matière et de l'énergie d'après les lois mécaniques, dans le mouvement, d'où il résulte la lutte éternelle et uni-
1) Voir Schwarz - Les idéals culturo-étbiques de Guyau. Woprosy filosofii i psychologii (en russe), I. V (65) p. lOlo. 2; L'méligion — p. îi40.
verscUe, nous v^oyons comment ce processus infini des métamorphoses, qui a lieu dans le temps infini et dans l'espace infini, va d'un côté dans la direction de l'évolution ou de l'intégration de la matière, de l'autre dans la direction contraire, celle de la dissolution ou de la désintégration des agglomérats énergétiques. Ce iràvra f-ei, changement stable, mouvement perpétuel, tourbillonement des atomes, évolution et dissolution, manque dans le cosmos punctura mortuum — tout cela constitue — p rocessus cosmique. D'un autre côté l'être humain visant au but moral, comme du reste l'espèce humaine tout entière (qui ne se sent pas encore assez solidaire vis-à-vis du reste du monde, qu'elle tend à subordonner à ses buts) rencontre à chaque pas une certaine indifférence de la nature à ses projets et doit combattre les obstacles posés sur la voie de son développement et progrès. Le processus qui se produit dans l'individu humain et dans l'humanité entière, processus à demi téléologique qui tend à élever les meilleurs individus et les organiser pour la lutte solidaire contre le monde extérieur, nous pouvons le nommer— p rocessus éthique. Ainsi se posent l'un contre l'autre le processus éthique et le processus cosmique, l'évolution avec la dissolution et l'éthique déterminant les normes de la conduite humaine.
Cette antinomie à laquelle ont abouti aussi bien les naturalistes, comme le ph3'siologiste Huxley *), que
') T. Huxley. Evolution and Ethics (trad. polon., 1904). Huxley partMllement à Hobbes et Spinoza compred le lien moral et la moralité à la façon intellectualiste, comme le résultat d'une finalité raisonnable, en laissant de côté tout ce qui est spontané
les moralistes des différentes écoles, comme par exemple Kant, ne peut pas trouver de solution aussi plausible que les antinomies antécédentes, tant à cause de la sphère immense des relations de l'univers qu'elle embrasse qu'à cause du progrès jusqu'à présent insuffisant de la science dans les recherches des limites du monde organique et du monde inorganique. Dans sa „ Critique de la faculté de juger" Kant a taché de poser le principe de l'unité de la nature et du monde moral. Mais au fond Kant a cherché à dépasser son profond dualisme, à réunir en un seul principe avec le monde intelligible, le monde phénoménal avec celui de la chose en soi et de la liberté absolue, somme toute, le mécanisme avec la téléologie, et il s'est arrêté à la déclaration que l'unité en peut exister bien que sa compréhension sorte des limites de la raison humaine. Tout en concevant d'une autre manière la nature et la moralité, c'est ce même principe au fond que Gu3"au cherche à développer au point de vue d3mamique, évolutionniste. Le problème consiste à savoir s'il existe une union véritable entre la nature et notre idéal moral, entre le processus cosmique et le processus éthique. La solution de cette antithèse ne peut être qu'hypothétique; mais il faut la trouver: cette antinomie, on ne peut pas la cosidérer avec Huxley comme insoluble et irréductible, car dans ce cas le cosmos se fendra en deux do-
et incalculable. L'idée de la continuité du processus cosmique et du processus éthique, idée tellement caractéristique pour les grands philosophas du XVli siècle, lui est étrangère. Il s'arrête à l'opposition excluante de l'évolution éthico-sociale à l'évolutiou cosmique, de la culture à la nature, de l'humanisme au naturalisme.
maines indépendants l'un de l'autre et à la base de la conception du monde se posera le dualisme essentiel, principe contradictoire à la tendance inévitable de l'esprit humain à la conception moniste de l'ensemble des phénomènes de la nature. La logique des faits, et plus encore la logique de la pensée, nie cotte antinomie et la réduit, comme nous allons le voir dans le raisonnement de Guyau, à une certaine opposition, en écartant la contradiction fondamentale. Il n'y a aucun doute ([ue ce sont deux processus différents; mais cette différence n'est pas de nature essentielle, elle ne constitue pas le vrai dualisme. C'est bien le processus cosmique qui créa, en dernière analyse, le processus éthique, l'évolution amena le progrès, la lutte pour la vie dans le monde animal donna naissance à l'être humain sous sa forme actuelle, la moralité humaine se développa du germe de la moralité animale. Les rapports de ces deux processus ne peuvent être que les rapports de la subordination: le processus cosmique par son étendue embrasse le processus éthique. Il s'en suit que le processus éthique surgit dans une certaine période du développement du processus cosmique et ne présente qu'une de ses formes nouvelles et plus complètes, o u bien qu'il demeure implicitement dans le processus cosmique. Il est évident du reste que le premier cas se laisse ramener au second, car le processus éthique doit virtuellement demeurer dans le processus cosmique sinon dans le germe, au moins comme une tendance ou une possibilité. „Si on ne veut pas mettre un abîmeécrit Guyau — entre le reste des êtres et l'humanité, sil'on ne veut pas faire de celle-ci comme un petit monde sans entrée et sans issue, si l'on veut expliquer ration-
nellement l'origine de l'homme et relier la race humaine aux autres races vivantes, pourquoi ne pas relier aussi à l'esprit humain cet esprit encore ignorant de lui-même qui „ agite intérieurement la nature"? pourquoi fermer la nature à toute volonté du mieux, à toute morahté? pourquoi défendre aux autres êtres, si infimes qu'ils soient, d'avoir quelque ouverture sur l'idéal? S'ils portent déjà en eux par avance la grande humanité dont ils sont les ancêtres, ils doivent en avoir aussi à quelque degré les aspirations et les désirs. Ainsi dorment dans le noir charbon la lumière et la chaleur du soleil jusqu'au jour où, ramené à la surface de la terre, il se transformera, il nous donnera sa chaleur et sa lumière, il communiquera le mouvement et comme la vie à tous nos mécanismes. Peut-être aussi, au fond de la nature, dort-il je ne sais quel esprit de morahté; peut-être la nature même n'est-elle qu'un grand et vague effort, une sorte de pénible enfantement, pénible et pourtant plein d'espérance. Ce qui sortira de tout ce travail intérieur, elle ne le sait pas au juste; l'homme l'entrevoit, et nomme cet idéal du nom de moralité. Mais, pour que notre idéal ne soit pas un rêve et une chimère, il faut qu'il ait ses racines dans la profondeur de la nature; il faut qu'il y soit plus ou moins présent partout, qu'il l'échauffé et la vivihe tout entière. La chimie des corps admet ce qu'elle appelle la chaleur latente; pourquoi la chimie mentale n'admettrait-elle rien de semblable? L'humanité actuelle existe à l'état latent dans le monde animal, comme l'humanité future existe en nous à l'état latent. 1 out dans la nature se tient et se contient mutuellement" M. Sûrement, Guyau
ij La morale angl. contemp. — pp. 3%— 386.
T-^^J'JJ* Kt^MW
pose ici des hypothèses invérifiées et peut-être invérifiables, en tout cas contestables, mais les hypothèses ne contenant pourtant ancune contradiction, et qui en même temps sont utiles comme principes directeurs et régulateurs de l'esprit humain, car elles lui permettent par l'induction métempirique d'unir dans le système cosmologique l'ensemble des phénomènes et de représenter le cours du processus cosmique sans aucune déviation mystique, sans d e u s ex machina*). Dans l'énergie cosmique ou plutôt dans l'infinité d'énergies doit demeurer potentiellement non seulement notre vie humaine, mais l'ensemble des êtres possibles et même inconcevables de nous grâce à leur perfection. Bref, Fénergie cosmique doit avoir la capacité de revêtir les formes infiniment diverses dont la plus haute et la plus parfaite que nous connaissions est justement l'être sciemment moral.
Par la solution problématique de cette antinomie fondamentale nous arrivons au point culminant de la
1) Voir aussi H. Hoffding - Esquisse d'une psychologie fondée sur l'expérience (éd. franc., 1900, pp. 105—106). Mais d'un autre côté l'élargissement de l'élément de moralité originaire sur toute la nature peut être considéré comme superflu, car une pareille conception ne nous explique rien du tout. La moralité aussi bien que la vie psychique ne constitue qu'une catégorie nouvelle de phénomènes surgissant dans le temps déterminé et dans lo rapport causal. On pourrait bien, sans pourtant tomber dans l'hylosoïsme, se maintenir conséquemment sur le sol du naturalisme moniste. Dans la série de ses oeuvres postérieures nous voyons Guyau se montrer plus scientifique ou méthodique. Si nous envisageons le problème du point de vue exclusivement logique, l'hylosoïsme et étant en parenté avec lui le panpsychisme ne se laisse éliminer par aucun artifice. Mais au point de vue de la métodologie scientifique, accepter ces hypothèses ce n'est pas du tout faire avancer notre savoir, c'est peut-être au contraire introduire dans la science une notion vagne et nuisible.
conception éthique et philosophique de Guyau. En considérant l'homme, contrairement à la conception dualiste de Comte ^), comme „le produit du monde" ^) de manière qu'il y ait r„identité originaire entre l'homme et la nature" ^), Guyau introduit l'hypothèse métaphysique, mieux métempirique du naturalisme moniste et immanent. Cette hypothèse *), en devenant de plus en plus vraisemblable à mesure du progrès de la cosmologie, correspond en effet, comme le prétend Guyau avec raison, à la tendance fondamentale de l'esprit humain à l'unité, car elle embrasse l'ensemble des phénomènes de l'univers dans un même principe d'homogénéité et fait disparaîre l'abîme entre la pensée et l'être extérieur. „Pour aller ou fond des choses, il faut descendre au fond de sa pensée" ^). L'hypothèse du monisme de Guyau n'admet ni unité substantielle de Spinoza, ni
1) „L'homme dépend du monde, mais il n'en résulte pas"— Catéchisme positiviste, 2 éd , p. 146.
2) L'irréligion — p. 361
5) Les problèmes de l'esthét. cont. — p. 135.
*) Voir — „L'idée du phénomène— étude analytique et critique" par Emile Boirae, Paris 1894. „Si nous nous demandonsécrit Boirac— quelle est la tendance dominante de la philosophie spéculative à notre époque, nous pouvons, ce semble, la désigner par ce seul terme: le monisme" (pp. 334 et les suiv.j. W. Windelband se met de même au point de vue moniste: „Die naturnotwendigkeit treibt nicht iiber sich selbst hinaus, aber sie sondert sich in sich selbst. Die .Vernunft" wird nicht erzeugt, sondern sie ist in der unendlichen Mannigfaltigkeit der naturnotwendigen Prozesse schon enthalten: es kommt nur darauf an, dass sie erkant und mit Bewusstsein zum Bestimmungsgrunde gemacht wird" (Praludien, 2 éd , p. 2^6). Allein dieser mechanische Ablauf fiihrt selbst zum Bewusstwerden der Normen, und nachdem dies cingetriten ist, wird die Norm zu einer ordnenden und bestimmenden Macht in dem mechanischen Ablauf selbst und fiihrt in vollkommen naturgezetzlicher Weise ihre eigne Realisierung herbei" (Ibid , p. 278».
*) L'irréligion — p. "61.
unité absolue des Alexandrins, ni force inconnaissable de Spencer, ni cause finale préalablement existante d'Aristote. Elle ne suppose que „rhomogénéité de tous les êtres, l'identité de nature, la parenté constitutive. Le vrai monisme, selon nous, n'est ni transcendant ni mystique, il est immanent et naturaliste. Le monde est un seul et même devenir; il n y a pas deux natures d'existence ni deux évolutions, mais une seule, dont l'histoire est l'histoire même de l'univers" '). Cette homogénéité constitutive, l'unité originaire et essentielle de tous les êtres et de tout ce qui existe en général, nous permettra peut-être d'expliquer en fin de compte le fait de l'expansion inévitable et de fécondité morale de toute vie qui a réussi à s'élever au degré supérieur de l'échelle de l'évolution. Tout d'abord instinctivement, ensuite avec toute la conscience, et au degré de plus en plus accentué, l'activité des êtres vivants dépasse la satisfaction des besoins individuels et même celle des besoins du groupe social. C'est ainsi que dans l'homme, par exemple, comme le soutient Gu}'^au, la moralité dépasse souvent les hmites de l'instinct social, dépasse même les besoins de la race: „La fécondité morale déborde en quelque sorte la société humaine" *). En introduisant alors au sommet de l'évolution la connexion de l'individu avec le monde extérieur, elle crée tout naturellement le sol à la solidarité morale des êtres en général.
') Ibid., p. 437.
^) Éducation et hérédité, p. 59 — Il ne faut pourtant pas oublier que Guyau fixe les limites plus étroites et plus précises à la morale conçue strictement du point vue scientifique: ^La morale humaine si on ne la considère que scientifiquement, est une question d'espèce, non une question concernant l'univers^ (L'irréligion — p. iJ34>.
m Analyse.
I. Guyau ramème toutes les méthodes éthiques aux deux types fondamentaux, correspondant aux deux conceptions opposées du monde, aux deux S3^stèmes philosophiques — idéalisme et naturahsme. A l'éthique qui s'appuie sur la conception idéaliste correspond la méthode intuitive, tandis qu'à l'éthique qui puise ses principes du naturalisme philosophique — la méthode inductive. L' i n t u i t i o n et l' i n d u c t i o n, voilà deux méthodes dont se servent les théories éthiques opposées lorsqu'elles fondent leurs principes généraux; mais quand il s'agit de tirer les conséquences, les deux systèmes s'étayent sur la déduction, en quoi s'accordent les utilitaires, les évolutionnistes de même que les représentants de l'éthique rehgieuse, de l'impératif catégorique et les autres. Les deux méthodes font appel, en définitive, selon Guyau, à l'hypothèse métaphysique, mais lorsque l'induction, partant de la réalité donnée des faits concrets, ne se sert de l'hypothèse métempirique que pour la coordination définitive de tout le domaine de l'expérience et de l'activité qui échappe jusqu'ici
aux prises de la recherche strictement scientifique, l'intuition, au contraire, base a priori son principe doninateur sur l'hypothèse métaphj^sique, faisant dépendre ainsi tout le système d'une supposition invérifiée. Plus les S3^stèmes éthiques intuitionnistes sont logiques „moins ils sont solides pour peu que l'hypothèse à laquelle ils se rattachent soit contestable" ')• Et au contraire, le système éthique basé sur les faits, peut être et est par la nature des choses imparfait et incomplet, mais il contient toujours un certain trésor d'observations et d'expériences vraies. En partant de la loi de la relativité de notre ccnnaissance et en soutenant que l'appel à quelque principe métaphysique inébranlable, qui serait acquis par l'intuition, ne peut être nullement justifié et que tous les points d'appui „ inébranlables" ne se montrèrent en réalité qu'une simple illusion de la pensée insuffisamment perspicace, Guyau se sert, en édifiant son propre système éthique de la méthode de . l'induction scientifique, ne faisant appel à 1 induction métempirique où à la spéculation que pour expMquer des faits insuffisamment vérifiés par la science, mais vis-à-vis desquels l'individu et théoriquement et pratiquement sent le besoin de se placer à un point de vue déterminé. Le naturahsme philosophique de Guyau, transféré sur le sol de la morale, laisse une empreinte réaliste sur son système éthique et le force à se servir de la méthode a posteriori ou comme Guyau l'appelle — méthode inductive-déductive. C'est ainsi que par l'induction, par l'analyse des faits de la conduite des êtres vivants, il arrive à formuler sa loi de
') La morale angl. contemp. — p. 211.
la vie, d'où par la voie déductive, mais sous l'incessant contrôle de ses déductions par des faits, il induit les équivalents du devoir absolu et supprime l'obligation catégorique et la sanction comme les constructions vitalement naïves, philosophiquement factices et moralement injustifiées. Sa méthode inductive-déductive se présente en outre chez lui toujours unie à la méthode génétique-psychologique, apphquée par lui aussi bien à l'explication des sentiments moraux, des idées d'obligation et de sanction, que dans les autres domaines. Ce point de vue métodologique le conduit à l'exclusion de toute loi intelligible, éternelle, supranaturelle, antérieure et supérieure aux faits, conséquemment a priori et catégorique et fait de la réalité le point de départ de son système éthique. Pour construire la morale „nous avons dû partir— dit Guyau — des faits mêmes pour en tirer une loi, de la réalité pour en tirer un idéal, de la nature pour en tirer une moralité" *). Vu que toute science empirique n'embrasse et n'explique qu'une partie de la réalité, en conquérant toujours des domaines nouveaux, l'éthique scientifique, elle aussi, ne doit, selon Guyau „prétendre tout embrasser" et n'ayant pas la possibilité de fonder la morale vraiment complète et obligatoire, elle doit éviter des impératifs catégoriques et laisser le champ d'activité ouvert à l'individualisme. „Ilfaut qu'elle consente à dire avec franchise: dans tel cas je ne puis rien vous prescrire impérativement au nom du devoir; plus d'obligation alors, ni de sanction; consultez vos instincts les plus profonds, vos sympathies les plus vivaces, vos répugnances les plus normales et les
1) Esquisse — p. 244.
plus humaines; faites ensuite des hypothèses métaphysiques sur le fond des choses, sur la destinée des êtres et a vôtre propre; vous êtes abandonnés, à partir de ce point précis, à votre <self-governement> " *). Bref, là où l'éthique normative ne suffit plus — et dans la vie pratique elle ne suffit jamais, car, étant la théorie, l'abstraction, la science, elle n'est pas „adéquate à la vie humaine" — partout là nous avons le droit de recourir aux principes métaphysiques; mais ceux-ci, se basant sur des hypothèses, ne peuvent nous indiquer rien de certain, d'absolu: ils ne peuvent nous donner que des indications problématiques, encore de nature individuelle. L'éthique hypothétique peut s'étendre jusqu'aux nuages et même s'y perdre, mais pour avoir une valeur vitale, pour ne pas être une fleur fanée et sans signification, elle doit s'appuyer sur une base solide. C'est bien la vie même tendant à son intensité et à son expansion qui sert de base solide à l'éthique de Guyau. Les prémisses de sa morale constituent lés conséquences tirées du principe de la vie, et l'éthique métempirique ne sert qu'à la coordination individuelle provisoire mais nécessaire de certains phénomènes moraux qui échappent à la science. M. M. Christophe et Aslan sont prêts à placer l'éthique de Guyau parmi les oeuvres de pure métaphysique et à considérer la notion même de vie comme la source de sa conception métaphysique; mais une telle opinion est insoutenable et cela à double raison. Premièrement nous avons vu que le point de départ de la morale de Guyau est la conception naturaliste. M. Aslan estime que „la pre-
') Ibid., p. 4-5.
mière condition de la science positive c'est de prendre comme une certitude le fait qu'elle étudie; elle doit accepter les données empiriques sans essayer de les fonder" *). C'est le dogmatisme, dogmatisme caractérisant du reste toutes les sciences particulières qui prennent la réalité empirique dans la forme dans laquelle elle leur apparaît et qui ne soumettent pas à la critique leurs hypothèses ou lois fondamentales En réaHté, tout le domaine de l'éthique, Guyau le divise en deux parties: 1 ) l'éthique descriptive (physiologique et psychologique) des phénomènes moraux et 2) l'éthique des normes et des conseils (appelée par Wundt— éthique normative) qui constitue une partie inévitable de tous les systèmes éthiques, y compris les systèmes des évolutionnistes. Spencer, par exemple, soutient que l'éthique doit envisager les principes idéaux, doit construire un tableau des conditions dont dépend la vie intégrale, sans se demander si ces conditions sont déjà réahsées=). Or, la première (éthique descriptive), touchant au passé, est propre, d'après Guyau, à l'exposition scientifique, tandis que la seconde, se rapportant à l'avenir, se dérobe jusqu'à présent aux méthodes strictement scientifiques. M. M. Aslan et Christophe ne veulent avoir affaire qu'à la première discipline, en méconnaissant complètement la seconde, en vertu de quoi leur critique de l'éthique de Guyau n'est en réalité qu'une p a r a critique, car elle cesse d'être immanente. Du reste
tj „La morale selon Guyau et ses rapports avec les conceptions actuelles de la morale scientifique" par G. Aslan, Paris, 1906, p. 128.
2) The Data of Ethics — trad. polon , chap. XV.
l'éthique normative ne Joue chez Guyau qu'un rôle secondaire. Tout d'abord son attention est portée principalement à comprendre les mobiles de la morale, à saisir les lois du développement normal de la vie, à envisager la moralité humaine du point de vue de la continuité du processus cosmique; et puis il met à la base de la morale l'idée d'anomie, d'individualisme, de libéralisme individualiste limité par les lois mêmes de la vie. Deuxièmement ces auteurs certainement abusent du nom de la métaphysique (principe métaph^'-sique etc.) comme synonyme de ce qui est contraire à la science. Où finit le domaine de la réalité et de la science et où commence la métaphysique au sens précis du mot, c'est-à-dire l'ontologiie? A cette question noua pouvons, paraît-il, répondre tout bref et clair: 1 ) l'ontologie tâche d'introduire dans la connaissance les é 1 éments absolus, stables, que nous n'avons jamais dans l'expérience; 2) l'ontologie tâche d'opérer avec les rapports absolus qui aient heu entre ces éléments absolus, rapports, qui, eux aussi, ne se rencontrent jamais dans l'expérience. Partout là,— où nous ne pouvons pas démontrer l'existence de ces deux postulats, toutes les objections qu'on fait de la métaphysique seraient injustifiables. La science n'admet pas de pareils postulats, l'éthique ne peut et ne doit pas en admettre non plus. Et tel est vraiment le point de vue de Guyau: „L'absolu, dit-il, n'est pas de ce monde"*). Il faut cependant reconnaître le fait que Guyau (qui était lui-même l'historien méthodique de l'éthique) n'a pas séparé méthodiquement dans son „Es-
'; Esquisse — p. 19.
quisse" les deux disciplines morales mentionnées plus haut— l'éthique descriptive et l'éthique normative— et c'est pour cela qu'on peut du point de vue de la méthodologie scientifique lui faire de justes objections de ne pas avoir été méthodique.
IL Le principe, on de l'éthique de Gu3^au se résume sous la forme de l'idéal — la vie la plus intense et la plus extensive sous le rapport physique et mental— idéal qui, exprimé sous la forme de l' i m p é r atif conditionnel, sonne: Développe ta vie dans toutes les directions, sois un individu aussi riche que possible en énergie intensive et extensive; pour cela sois l'être le plus social et le plus sociable, tandis que le fondement (diàzi) de sa morale constitue la loi biologico-psychologique — la vie ne peut se maintenir qu'à condition de se répandre. Ce fondement de la philosophie morale de Guyau ne repose pas seulement sur de certaines propriétés de vie, créées au cours de l'évolution, il transfère l'embryon de la moralité daas les profondeurs de l'être, au fond de la vie même, La loi de l'évolution de la vie, c'est la loi principale de toute la nature, loi sans laquelle nous ne pouvons nous exphquer ni origine et existence des êtres variables à l'nfini, ni leurs propriétés. Les évolutionnistes anglais ont bien compris l'importance de cette loi, en l'appliquant à l'analyse ontogénique et ph3dogénique des phénomènes sociaux, éthiques et esthétiques. Cette loi, Guyau l'a mise avec toute conscience à la base du système embrassant la morale, l'art, la religion et la métaphysique et a introduit par cela l'unité de la conception philosophique. Cette loi acquiert chez Guyau un caractère déterminé, en
exprimant le trait le plus élémentaire de la nature — s on expansion. Dans toute la nature — affirme de même M. Hôffding *) — la vie débute avec un pareil surplus; il rend la croissance possible et crée de nouveaux germes. C'est bien quand la vie agite fortement, qu'elle dépasse les limites données, cherche de nouvelles expériences on en évoque, lâche de nouveaux rejetons. La conception de la vie chez Guyau est très vaste. La vie, selon lui, constitue la S3mthèse primordiale de la matière et de l'esprit, la synthèse première du monde organique et du monde inorganique. Nous avons vu comment notre troisième problème antitliétique avait été résolu hypothétiquement par l'élargissement des germes moraux sur toute la nature.- C'est le côté métempirique du problème. La conception de la vie primordiale peut introduire de l'ordre dans le problème de l'unité de la connaisance et elle acquiert une importance de plus en plus précise au fur et à mesure du développement de la vie même. Au sein de la vie a lieu une double évolution incontestable. L'une dans la direction de l'intensité intérieure, crée des formes supérieures de sentiment et de conscience. „Au dedans de nous, tout se ramène, pour le psychologue, à la sensation et au désir, même les formes intelectuelles du temps et de l'espace; au dehors de nous, tout se ramène, pour le physicien, à des mouvements; sentir et se mouvoir, voilà donc les deux formules qui semblent exprimer l'univers intérieur et extérieur, le concave et le convexe des choses; mais sentir qu'on se meut, voilà U formule exprimant la vie consciente de soi, encore
') Moderne phil., p. 126.
si peu fréquente dans le grand Tout, qui pourtant s'y dégage et s'y organise de plus en plus. Le progrès même de la vie consiste dans cette fusion graduelle des deux formules en une seule. Vivre, c'est en fait évoluer vers la sensation et la pensée" *). La seconde évolution a lieu dans la direction extérieure, dans celle de l'activité expansive. Or, la synthèse naturelle de ces deux courants évolutionnistes, ayant lieu dans chaque être vivant, constitue justement cette base vitale sur laquelle Guyau a élevé sa philosophie morale. Mais il n'a pas approfondi le problème de correlation del'intensité etdel'expansion de la vie, il n'a fait que comparer ces deux termes de la vie, conçue comme l'expression de l'unité de l'individu dont le psychique et le physique ne constituent qu'un. M. Fouillée ^), en constatant la complexité de l'idée de la vie chez Guyau, demandequel est l'aspect qui doit se subordonner l'autre? Estce la vie physique? Est-ce la vie mentale? et il aboutit à la conclusion que Guyau n'a pas donné une solution satisfaisante Cette objection n'est pas tout-àfait juste. Guyau dès le commencement se tient au point de vue de l'évolution et du monisme de la vie, de l'individu et de la nature et pour ordonner la vie introduit le principe de la subordination de la vie pauvre et moins développée à la vie plus riche, plus intense et plus expansive, tout simplement comme une partie au tout, ayant en vue l'individu complet qui se dévelloppe normalement c'est-à-dire harmonieu-
'J L'irréligion — p. 438
2; Fouillée: La morale, l'art-, — p. 103.
sèment dans toutes ses propriétés. Telle est en effet, — dit Guyau de la subordination des formes inférieures aux formes supérieures, — la seule règle possible pour une morale exclusivement scientifique. Une telle conception en même temps réaliste et dynamique de l'être moral ouvre une perspective immense devant le progrès moral de l'individu qui, comme nous l'avons vu auparavant, se sociabilise progressivement, élevant toujours sa puissance individuelle. Le développement de la vie normale conduit aux degrés toujours plus parfaits de la s y n t h è s e de la d i f f érenciationetde l'intégration de l'individu. Nous touchons ici à un point important de la conception fondamentale de l'éthique de Guyau.
1) L'idée de la normalité du développement de la vie conçue tout d'abord dans le sens de la coordina tion harmonieuse du fonctionnement de tous les organes de l'être vivant et puis comme le synonyme de sociabilité et, en définitive, de moralité, *) joue, comme nous r avons vu, un grand rôle dans sa morale;
2) l'idée de la différenciation de l'individ u s'exprime d'une autre façon dans son éthique par Vavo^oç qui étant le synonyme d'indépendance ou d'individualisme moral constate dans l'expérience l'existence d'un nombre infini de différences individuelles;
3) L'idée de l'i nt é g r a ti o n de l'individu résume ce fait que l'élément sympathique de l'être, devenu conscient sous la forme de l'idée de sociabilité s'impose avec la force toujours grandissante à chaque homme en le poussant à se reconnaître en théorie et en prati-
') Éducation et hérédité — p. 55.
que comme un membre d'un tout plus grand: famille, société, classe, patrie, humanité; la synthèse des idées d'anomie et de sociabihté, ne constituant point de contradiction dans la philosophie morale de Guyau, embrasse proprement les différents moments du cours naturel et normal de l'évolution et du progrès moral de
l'être 1).
Guyau en désirant approfondir sa conception de la vie l'éclaircissait du point de vue du principe de la constance, du point de vue évolutioniste, de celui de la physiologie et en rapport avec le plaisir. Ces points de vue ne se contrarient point, comme le prétend M. Christophe ^), et les résultats acquis par leur application n'ont, eux non plus, d'après nous, apparus contradictoires. La vérité est que Guyau n'a pas suffisamment développé c'est-à-dire n'a pas formulé d'u ne manière précise son idée de la vie, qu'il y a mis un contenu trop vaste, mais il serait contraire à la vérité de lui reprocher d'avoir envisagé la vie comme une pure entité métaphysique et nouménale ^) „I1 devait nécessairement, écrit M. Christophe, en arriver à fondre l'un dans l'autre le physique et le mental, le mécanisme et le dynamisme, le mouvement et la conscience, la cause efficiente et la fin subjective, bien que la science pure sévèrement exempte d'hypothèses, les considère comme irréductibles les uns aux autres" *). Mais: 1-o toute science
') La morale angl. contemp. — p. 391. 2) „Le principe de la vie comme mobile morale selon Guyau". Revue de métaphysique et de morale. 1901. 5) Ibid., p. 528.
*) Ibid., p. 5J3.
empirique s'appuie toujours, en dernière analyse, sur des hypothèses; 2-o M. Cliristoplie prête à la science plus de dogmatisme qu'elle n'en possède en réalité; étant toujours en mouvement, en évolution elle ne considère aucun principe comme irréductible, mais tout au plus comme non réduit; 3-o M. Christophe a raison autant que l'objection ci-dessus se porte contre le côté méthodologique du problème, mais non s'il s'agit de la réalité et de son rapport avec notre idéal de la connaissance, car le dualisme ne peut pas nous satisfaire à présent ').
Ainsi l'analyse de l'idée de la vie nous amène aux conclusions suivantes: Premièrement, Guyau ne comprend nullement la vie au sens d'une entité métaphysique, comme une source ontologique d'énergie, comme
>) Ce qui est pire, M. Christophe tombe en flagrante contradiction lorsqu'il objecte ailleurs à Guyau d'avoir rétréci la vie, en l'enfermant dans le monde organique alors que la science ne pose aujourd'hui pas de limites entre le monde oreraniqne et le monde inorganique et lorsqu'il écrit: „Guyau considère en effet la vie individuelle seule, sans apercevoir (!?) au-delà la vie répandue dans la matière inorganique, développée au sein du protoplasme simple et amorphe qui, lui, est éternel et assure l'immortalité réelle de la vie" (Ibid., p. 506). En tombant en contradiction irréfutable avec lui-même, l'auteur en même temps interprète librement et inexactement (y. notre 3-me antin ) les idées de Guyau à cause de s'être borné à un seul chapitre de r, Esquisse" sans tenir presque aucun compte d'autres oeuvres de Guyau. De cette source découlent également d'autre malentendus, dont l'analyse ne peut pas être ici faite, comme par ex. celui d'attribuer à Guyau l'opinion que toutes les actions de l'individu se ramènent à l'instinct de conservation (Ibid., p. 510); nous avons vu qu'au contraire, Guyau à la base de l'être mettait non pas l'instinct de conservation (toute conservation, d'après lui comme d'après Spencer, est une évolution) mais 1' a c t i o n même, ce qui fait vraiment le côté original de sa philosophie.
une force supérieure, élevée au-dessus du monde réel d'où elle donnerait des impulsions aux phénomènes du monde d'expérience, mais il prend la vie comme un fait donné: nous avons à faire avec des êtres vivants. Où finissent les phénomènes vitaux, cela échappe jusqu'à présent aux prises de la science, mais de plus en plus gagne de terrain la supposition qu il n'y ait pas de différence essentielle entre les deux mondes-organique et inorganique, grâce à quoi l'esprit qui vise à l'unité de la connaissance peut poser l'hypothèse du monisme de la nature et cette hypothèse Guyau la définie comme celle du monisme de la vie. Deuxièmement, la vie, selon Guyau, est une notion subjective, plus complète et plus concrète que celles de mouvement et de force '). Elle exprime une fonction, une activité, un processus. Toute vie, tout être, toute la nature enfin porte en soi le germe d'une activité variée. D'où découle la troisième caractéristique de la vie et son activité. D'un côté la vie se distingue par la tendance ou l'instinct de conservation qui demeure au-dessous de soi-disant sentiments égoïstes, tendance qui peut être réduite à la loi de l'inertie; d'un autre coté elle se caractérise par le besoin réel de l'expansion: qui constitue une source de sympathie et qu'on peut.réduire à la notion du mouvement permanent. Et c'est grâce au développement de l'être vivant que le besoin d'expansion devient vraiment impérieux: les sentiments altruistes absorbent graduellement les sentiments primordiaux égoïstes et conservateurs. L'expansion morale exprime le rapport nor-
') L'irréligion — p. 433.
mal entre l'accroissement de l'énergie vitale et sa dépense altruiste. Sur cette expansion naturelle Guyau base sa norme éthique fondamentale, son principe de valeurs qui est mobile') et qui mesure toute vie par son intensité et son extension, par le degré de force et de coordination dans le fonctionnement de toute la nature physique et psychique de l'être.
>) La morale angl. oontemp. — p. 390
Conclusion,
Guyau n'a donné qu'une esquisse du système de la philosophie qui .tend à embrasser toute la réalité par la synthèse sociologique de l'individu et du monde et par la synthèse évolutionniste du passé et de l'avemr, bref par l'idée de la vie" 0- De même ce qu'il a fait dans le domaine de la morale peut-être considéré comme l'introduction à l'éthique, introduction pleine d'idées originales, d'analyses profondes et de pensées audacieuses et fécondes. Il a épuré la notion de moralité d'éléments mystiques, rehgieux et ontologiques, supprimé le duahsme de la pensée et du monde, du monde de la volonté morale et celui de la nature, et à la base du développement moral il a mis la notion immanente de la vie. Bien qu'en partant du point de vue individuahste il ait induit le principe individualiste de la conduite morale, néanmoins par la voie de recherches biologiques et psvchologiques il a découvert dans la profondeur de l'êire même des éléments de nature sociale et morale.
1) Fr. Ueberwegs Grundriss.der Gesch. der Phil. des XIX Jahr., p. 394.
La philosophie morale de Guyau fait au fond valoir l'idcf'e que le développement moral se porte de l'individu primitivement plus égoïste à l'individu définitivement altruiste, que le sens du progrès demeure dans la sociabilité progressive de l'individua 1 i s m e. Ainsi se fond l'individualisme avec la solidarité, ou plutôt par la solidarité il acquiert la puissance la plus haute. C'est sans doute la conception qu'on peut avec justesse considérer d'un côté comme le fait, d'un autre comme l'idéal que visent les théories contemporaines sociologiques et morales les plus profondes et les plus avancées. Pour caractériser le système de la philosophie morale de Guyau, nous essayerons ici de mettre en relief ses traits essentiels et d'en tirer les conséquences. Envisagée du point de vue objectif, l'éthique de Guyau est naturaliste et évolution n i s t e, considérée du point de vue subjectif, elle est volontariste et stoïque.
Le naturalismie est le trait le plus général du système de la philosophie morale de Guyau. Ce n'est pas le naturalisme étroit et dogmatique, mais, comme le dit bien M. Tarozzi *), le naturalisme au sommet de son développement, naturalisme critique. Et le point de départ naturaliste, et la méthode inductive-déductive, et le but de l'oeuvre qui consistait à mettre au premier rang dans la conscience de l'individu sa situation immanente dans l'univers, — tout cela témoigne du naturahsme au sens large qui embrasse l'ensemble des phénomènes du monde extérieur et intérieur, le tout
<) Tarozzi — Ibid., pp. 1—3.
de rexpérience passée, présente et future. Le naturalisme d Guyau dans ses conséquences définitives, comme nouÎ 1 avons vu, se transforme en naturalisme mom te et constitue une synthèse ^" . -.^' -^"l^ ^j/^i^ ridéalisme, de la science objective et du savoir
subjectif de la conscience. ,„„* „t en
Chez Guyau, Heraclite contemporain, tout est en mouvement. Il n'y a pas de point d'appui constan , il n'y a pas de conception qu'il considère comme >«. muable .Rien n'est en repos, rien n'a jamais et en repos'"), -et c'est ainsi ciue ça doit être: „«avx, M .va., dl; le philosophe" ^). Bien que Guyau pose dans L'irréligion de l'avenir" l'hypothèse du développement infini, pourtant l'évolutionnisme scientifique, compris comme l'évolution inévitablement suivie de la dissolution, est profondément lié à sa méthode de penser. Le devenir est d'après Guyau essentiellement informe, la vie est informe. Toute forme, tout individu, toute espece ne marque donc qu'un engourdissement transitoire de la vie. La nature-dit-il-ne connaît pas d'autre loi qu une germination éternelle. La morale de Guyau est parfaitement évolutionniste et déterministe. Ce n est pas l'évolutionnisme abstrait, celui de la pensée et de l'esprit au sens de Hegel, mais l'évolutionnisme immanent et parfaitement naturaliste. La théologie ») et la téléologie sont conséquemment exclues de son système
t) L'irréligion — p. 378.
éthjco-philosophique. „I1 est impossible — dit iP) — de montrer un plan dans l'univers, - même celui de tout abandonner à la spontanéité méritoire des êtres. Le monde n'a point sa fin en nous, pas plus que nous n'avons dans le monde notre fin fixée d'avance. Rien n'est fixé, arrangé et prédéterminé; il n'y a point < d'adaptation > primitive et préconçue 2) des choses les unes aux autres... il y a autant de fins et de plans qu'il y a d'ouvriers". On a bien dit de Guyau qu'il naviguait sur l'océan sans bornes et sans mesure. «Donner un but à la nature, écrit-il en effet, se serait la rétrécir, car un but est un terme. Ce qui est immense, n'a pas de but" ^).
Le volontarisme de Guyau est purement moral et a le sens psychologique. C'est la capacité propre aux individus humains de désirer de faire le bien, parfois le bien pour le bien même, ce qui est l'idéal de la morale. Le bien suprême, Guyau le comprend comme la libération de l'individu de toutes les chaînes qui le serrent ph3?^siquement et spirituellement, pour lui rendre possible le développement toujours plus riche. Le bien consiste à élargir sans cesse le domaine de notre volonté „Celui qui veut et peut le plus est celui sur lequel les choses pourront le moins" *). Et cette volonté morale n'est pas le mo3'en, mais le but:
') Esquisse — p. 19.
») Ibid., p. 51.
'*) Comparer l'opiaion raal motivée de M. Fouillée que le point de départ de l'étliique de Guyau soit l'idée de l'harmonie préalable (préétablie) entre le bonheur de l'un et le bonheur de l'autre, entre l'individuel et le social. La morale, l'art — p. 102, 107; Histoire de la philosophie, X éd., p. 536.
*) Manuel d'Épictète, préf., p. XLVII et L.
„il faut vivre pour vouloir et agir" *). Pour réaliser la bonne volonté il faut exercer l'énergie morale, la développer, la tenir toujours dans l'état d'iniciative, car „la science ne nous montre point un univers qui travaillerait spontanément à la réalisation de ce que nous appelons le bien: pour réaliser ce bien, c'est nous qui devrons plier le monde à notre volonté"'^). Mais pouvons-nous le faire? La réponse de Guyau est affirmative. Que l'être moral qui porte en lui la nature „de sa propre volonté et sans se décourager jamais, élève au-dessus de lui un idéal supérieur et tente de le réaliser: de l'élan qu'il s'imprimera, il soulèvera la nature; en se rendant meilleur, il l'aura rendue meilleure"^). Ainsi s'objective la moralité intérieure. Guyau puisait l'espoir et la foi en sa réalisation, fût-elle partielle, dans le principe de la continuité perpétuelle de la vie même, dans la conscience de l'éternelle continuité des choses *).
Mais définitivement „la loi des lois nous demeure x". Les idéals extérieurs peuvent nous tromper, nous ne sommes peut-être pas en état de les définir. L'idéal intérieur, personnel, lui seul ne peut jamais nous tromper; quoiqu'il se passe, la volonté morale peut demeurer toujours pure et se réaliser jusqu'au bout. L'homme sent dans son for intérieur une puissance qui le pousse vers la liberté et il la réalise alors même que tout autour de lui demeure dans les ténè-
') La morale angl. cont. — p. 423.
') L'irréligion — p. 335.
3) La morale ang. contemp., — p. 429.
*) L'irréligion— p. 476; voir la page célèbre — ibid., 458.
bres de la nuit. Cet amour enthousiaste de l'idéal peut progresser à l'infini. Théoriquement et pratiquement Guyau aboutit donc au stoïcisme ferme, actif, conscient») jusqu'au dernier moment de sa vie. Avec une virile tristesse se dit-il comme un soldat dans le combat: „Je suis une simple unité dans la bataille, moins que cela, un centmillième; si je disparaissais, le résultat de la lutte ne serait sans doute pas changé; pourtant je resterai et je lutterai" ^j. On pourrait demander cependant si cela est d'accord avec le naturalisme et l'évolutionnisme de Guyau, s'il n'y a pas de contradiction? D'après nous il n'existe pas ici de contradiction essentielle. Une contradiction relative consiste dans l'éternelle opposition de l'idéal et de la réalité, dans le fait que la pensée humaine extrêmement développée, la volonté morale dépasse de beaucoup parfois la réalité moyenne et se posant devant elle des idéals irréalisables pour le moment, éprouve le sentiment de doute. Ce phénomène surgit au plus fort degré dans les époques de la crise comme la nôtre, dans celle du désaccord de la nature humaine, comme conséquence de la conscience du désaccord des rapports sociaux. Et cela est très caractéristique pour notre temps. Les uns, comme M. Wundt, sont définitivement parvenus à la conviction du besoin de la foi immuable dans l'idéal moral, sans lequel „ chaque fin morale particulière se transformerait en une illusion momentanée, l'histoire de l'univers en une comédie chaotique qui disparaîtrait de la mémoire, une fois la
1) L'irréligion — p. 475.
') Ibid., p.460.
courtine abaissée" *); les autres, comme Spencer, font appel énerg'ique à la vie, bien qu'ils aient suspendu audessus d'elle un voile lugubre de l'inconnaissab 1 e, les autres, comme Nietzsche, fuyant le non-être, avec désespoir peut-être ont recouru à la pensée du retour éternel et reviennent incosciemment à l'optimisme à outrance de Spinoza; mais les plus sincères et les plus conséquents, comme Guyau, se sont mis audacieusement au point de vue stoïque, en puisant le courage et la satisfaction dans la conscience de pouvoir réaliser dans le monde extérieur une parcelle de cette volonté morale que la nature avait développée en eux et dont ils sont devenus conscients. Il n'y a pas dans ce stoïcisme moderne d'àtapalîa ou d'à7râ^*>sia des penseurs anciens. Son principe diffère toto coelo du principe: àv£)(oo xal àTié-/où. Il exprime non pas la soumission patiente et passive au cours des choses, mais une ferme résolution de la lutte héroïque jusqu'au bout pour les idéals suprêmes de l'homme — vérité, hberté et solidarité.
«) Ethik von Wil. Wundt, 1886, p. 484.