LE GARÇON
Voilà !
BOIREAU
Conte-moi ton conte.
FORGET
Deux minutes, j’suis à toi. {Après avoir parlé à V oreille du garçon.) Tu y es ?
BOIREAU
Va.
Tu sais ben Pauline?
BOIREAU
Ta femme ?
FORGET
Ma femme, ma femme...
BOIREAU
Qui t’en sert. Eh ben ! aile est pas morte ?
FORGET
Pas encore; mais c’est pas tout ça, v’ià la chose... Tu n’es pas sans savoir que j’ai d’elle un enfant ?
l’église française
BOIREAU
Connu ! eune demoiselle.
Oui.
Après î
BOIREAU
FORGET
Eh ben 1 sa mère veut absolument qu’on la baptise.
BOIREAU
Tiens, tiens, tiens!
FORGET
Et, tel que tu m’vois, j’suis en train d’sercher un prêtre ; aile en veut, aile en a besoin, y en faut, aile en rêve.
BOIREAU
Et toi?
FORGET
Tant qu’à moi, j’m’encontrefiche ; tu conçois, j’ai jamais été baptisé, ni confirmé, ni rien, vu qu’ma mère n’aimait pas les prêtres. J’ai dit oui, à cause, tu sais, avec les femmes, quand même qu’on voudrait pas, faut jamais dire non, et toujours avoir l’air de céder.
BOIREAU
Et on cède aussi, faisons pas nos malins.
FORGET
Fin finalement, faut pas moins que j’me préoccupe de la faire baptiser, c’t’enfant. Ça m’serait core assez indifférent... on en meurt pas ; mais tous ces calotins à qui j’vas m'adresser vont tous m’d’mander si c’est qu’nous sommes mariés, si c’est qu'nous l’sommes pas ; ça, vois-tu, ça m’écœure ; quoi leur y répondre, quoi, dis-le?
J’en sais rien ; mais disant qu’tu l’es, tu mens pas.
l’église française
as
FORGET
Oui, mais avec une aut’; elle aussi... enfin, si faut que j’te l’dise...
BOIREAU
Dis toujours, accouche, conte ton conte, va ton train, aie pas peur.
FORGET
Eh ben ! non... j’ose pas .. v’ià l’fait.
BOIREAU
T’es bête.
FORGET
J’ai toujours été comme ça.
BOIREAU
Faut en prend’ ton parti ; c’est fini, t’en as pourta vie. FORGET.
Si ben qu’j’ose pas rentrer à la maison.
As-tu peur qu’a t’batte ?
FORGET
C’est pas ça, mais la crainte qu’a m’agonise et m'rabâche toujours la même chose : qu’si jamais nous venions à la perd’, c’te p'tite, a s’en aille tout droit en enfer, et ci, et ça, des bêtises 1
BOIREAU
Et c’est ça qui t’contrarie ?
FORGET
Pas tant qu’ça m’contrarie... ça m’embête, et voilà 1 BOIREAU.
Sais-tu c’qui faut faire ?
FORGET
Non, quoi qu’c’est ?
BOIREAU
T’as qu’eune chose.
l’église française
FORGET
Laquelle ?
BOIRE AU
Tu prends ton enfant, ta moutarde, ta momesse, par la main..
FORGET
Après ?
BOIREAU
Tu la mènes à l’église.
FORGET
C’est précisément d’ça qu’j’ai peur? j’crains d’y aller. BOIREAU.
Laisse-moi t’achever. Tu la mènes à l’église, pas la celle que tu connais, eune aut’e.
FORGET
Laquelle que c’est ?
BOIREAU
La française.
FORGET
Pourquoi française ?
BOIREAU
C’est là que j’t’attendais. Tu n’en as jamais entendu parler.
FORGET
C’est -y pas un peu comme les protestants ?
Mieux qu’les protestants, mieux qu’les juifs, mieux qu’les catholiques, mieux qu’tout ! Eune nouvelle religion, vois-tu, c’est-à-dire que c’est la seule, l’unique, la vraie, la seule au monde dans deux ans ! Tout c’qu’on y débite, un enfant l’eomprendrait, vu d’abord qu’c’esten français, pisqu’c’est,
l’église française
c’te religion-là, la religion du peuple, eune religion, pour te finir, eune religion qu’on y fait tout c’qu'on veut; on rend compte de c’qu’on fait à personne.
FORCET.
Et on y baptise ?
BOIREAU
Si on y baptise ?
FO RG ET.
Oui.
BOIREAU
Tout ce qu’on y présente.
FORGET
Et tu crois qu’moi, y m’nant ma p’tite...
BOIREAU
T’auras pas seulement l’temps d’te r’toumer, a sera baptisée. — Eh ben! vieux, voyons, franchement, çat’chauffet-y?
FORGET
Si ça m’chauffe? mais mieux qu’ça, ça m’botte ! Tu m’apportes le bonheur, la tranquillité, brigand ! Tu m’sauves la vie, t’es mon ange, mon Dieu, mon sauveur ! Achève ! comment c’qu’on s’y prend, dis, que j’y aille ?
BOIREAU
Tu commences par aller trouver son chef, l’abbé Châtel.
FORGET
Quoi qu’il est î
BOIREAU
Le chef, j’te dis.
FORGET
Et le Pape, quoi qui devient ?
BOIREAU
Le Pape ?
l’église française
FORGET
Oui.
Il en est plus question, on l’envoie s’asseoir; ils le reconnaissent plus... C’est, vois-tu, l’abbé Châtel... tout uniment... le prince...
FORGET
Qué prince ?
BOIREAU
Le prince primat des Gaules.
FORGET
Excusez !
BOIREAU
Une fois qu’tu l’auras trouvé, j’te dirai où, tu y dis : M’sieu Châtel, j’ai eune enfant que je serais assez flatté qu’on la baptise. — Y répond : C’est bon, mon garçon. — Vous convenez du jour ; t’a pus à t’en occuper.
FORGET
J’y vas demain.
BOIREAU
Avant dix heures : c’est là qu’ordinairement y dit sa messe. Tu commences par t’adresser au portier ; tu y contes ce qu’tu viens faire, que t’as à parler à l’abbé Châtel ; y t’indique où ça qu’il est, où qu’est son église, et tu pars de là.
FORGET
Et bon enfant, qu’il est?
S’il est bon enfant ?
Oui.
FORGET
l’église française
BOIREAU
Ah çà ! tu ris, pas vrai... S’il est bon enfant 1 mais j’veux pas qu’tu y aies parlé cinq minutes, que vous soyez les deux doigts de la main. Tu l’aimeras comme ton père. Mais moi qui t’parle, aujourd’hui pour demain, l’importe à quelle heure, y viendrait à avoir besoin d’moi, soit d’ma culotte, soit d’ma ch’mise, ou autrement, j’y dirais : vous gênez pas, pigez ; tout ce qu’j’ai au monde et sur la terre, voire même ce qu’j’ai sus l’corps, tout, c’est à vous ; prenez, ça m’fera plaisir. — Tu conçois, d’après ça, qu’s 'il était pas bon enfant, j’y dirais pas tout ça.
FORGET
Eh ben , merci !
BOIREAU
De ces gens, vois-tu, l’abbé Chàtel... qu’on aime. . avant d’ies avoir vus.
FORGET
Où ça qui resse ?
Rue Basse-Saint-Denis, tout cont’ la Porte...
FORGET
J’vois ça d’ici.
BOIREAU
Eune grande cour... Te rappelles-tu m’sieu Martin?
FORGET
C’est pas un homme qui s’ battait avec des animaux?
BOIREAU
Précisément. Dans la cour, qu’il était, avec tousses lions.
FORGET
J’y suis.
68 l’église française
BOIREAU
A ta santé, vieux !
FORGET
A la tienne.
BOIREAU
Vas-y demain, manque pas !
Demain, sans faute, j’te promets.
BOIREAU
Eh ben, n’a revoir, ma vieille; faut que j’te quitte. Ben des choses chez toi.
FORGET
Chez toi aussi, merci.