ADR! EM
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Plaît-il î
ADRIEN
Ta prière, à toi ?
M. THOMASSU,
Eh bien ?
ADRIEN
C’est-y la même sauze ?
Si c’est la même chose ?
ADRIEN
Oui, grand-papa.
M. THOMASSU.
Pas précisément.
ADRIEN
Fais-la, t’en prie, teze voye.
M. THOMASSU.
Je ne la fais jamais devant le monde.
ADRIEN
Pourtoi, grand-papa, pourtoi?
M. THOMASSU.
Parce que j’ai besoin de recueillement.
ADRIEN
T’en prie.
M. THOMASSU.
Vous m’ennuyez. — Je crois qu’à présent il est grand temps de dormir.
ADRIEN
Ze vais dormir. — Et toi, grand-papa, toi tu vas faire î
LES MISÈRES CACHEES
M. THOMASSU.
Cela ne vous regarde pas.
ADRIEN
T’en prie.
M. THOMASSU.
Non, vous dis-je, est-ce assez clair ? Ce qui ne m’empêche, en passant, de vous faire observer que vous n’avez tenu une seule de vos promesses.
ADRIEN
Si, grand-papa, ze te demande pardon.
M. THOMASSU.
Je gage que vous ne vous rappelez plus ce que vous m’avez promis !
ADRIEN
Ze t’ai promis d’êt’ lien chaze et ben raisonnable.
M. THOMASSU.
Puis après?
ADRIEN
Puis après î
M. THOMASSU.
Oui, cherchez...
Sais plus.
M. THOMASSU.
Qu’aussitôt au lit, vous feriez tous vos efforts pour dormir ; l’avez-vous essayé?
ADRIEN
Oui, grand-papa.
M. THOMASSU.
Vous ne dites pas la vérité.
ADRIEN
T’assure»
ta
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
Vous avez beau m’assurer, je n’y crois pas, à la sincérité de vos paroles.
ADRIEN
Et toi, grand-papa, te vas-t’y tu pas aussi te tousser?
Je ne puis y aller, monsieur votre père et madame votre mère n’étant point rentrés.
ADRIEN
Ni Zulie. — Aile est allé cé sa tousine, ma bonne , la connais-ty tu pas, grand-papa, sa tousine, à Zulie ?
M. THOMASSU.
Je n’ai point cet honneur. — Et quand, décidément, comptez-vous dormir?
ADRIEN
Grand-papa, peux pas.
M. THOMASSU.
Comment, vous ne pouvez pas ?
ADRIEN
Non, grand-papa.
M. THOMASSU.
Dites plutôt que vous ne voulez pas.
ADRIEN
T’assure.
M. THOMASSU.
Rien ne résiste à l’homme quand il le veut bien. ADRIEN.
Mais, grand-papa, ze suis pas un homme, ze suis n’un petit garçon !
M. THOMASSU.
Ta, ta, ta, ta ! — Je dois, au surplus, vous prévenir d’urie chose : si, au lieu de dormir, vous continuez à jabo-
LES MISÈRES CACHÉES
ter comme vous le faites, non-seulement je vous abandonne, mais, qui plus est, je vous laisse sans lumière,.. Vous entendez?
ADRIEN
Ze le dirai à maman Lulu.
M. THOMASSU.
C’est précisément la recommandation qu’elle m’a faite en partant.
ADRIEN
T’est pas vrai ! ,
M. THOMASSU.
Comment?... Voulez-vous me faire le plaisir, s’il vous plaît, de répéter ce que vous venez de dire.
ADRIEN
Grand-papa. . .
M. THOMASSU.
Eh bien ?
ADRIEN
Te demande pardon.
C’est, si je ne me trompe, un démenti, et des plus prononcés, que vous venez de me donner ?
ADRIEN
Non, grand-papa.
M. THOMASSU.
Jamais, de sa vie, monsieur votre père ne se fût permis une telle incartade ! Et si pareille chose arrivait encore, je vous infligerais une correction comme jamais, je pense, petit garçon n’en a reçu.
ADRIEN
Te demande bien pardon de t’avoir offensé.
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
Je veux bien, une dernière fois encore, vous l’accorder en faveur du motif; mais n’y revenez pas, je serais inflexible ; je vous en prie, n’y revenez pas.
ADRIEN
Zamais, zamais, zamais, grand-papa, zè te le promets.
Je veux bien le croire.
ADRIEN
Touzours ze t’obéirai.
M. THOMASSU.
J’en accepte l'augure.
ADRIEN
Pasceque t’aime ben, moi, grand-papa; et toi tu m’aimes-t’y tu ben aussi, dis î
M. THOMASSU.
Je crois, sans reproche, vous en avoir assez donné de preuves, encore à présent : croyez-vous, par exemple, que je ne serais pas mieux, cent fois, chez moi qu’auprès de vous, à essuyer, depuis deux heures, tous vos caprices et vos impertinences.
ADRIEN
Grand-papa, tu as dit te tu me pardonnais.
, M. THOMASSU.
Oui, je l’ai dit et ne m’en dédis pas; mon intention n’est point, non plus, d’y revenir; je vous devais, néanmoins, cette explication.
ADRIEN
Pasceque Zulie est sortie, grand-papa, tu me gardes î pascequ’alle est sortie.
M. THOMASSU.
Je suis loin de lui en faire un reproche, à la pauvre fille;
LES MISÈRES CACHÉES
elle use d’un privilège qui lui a été accordé, je trouve qu’elle a parfaitement raison ; mais, de mon côté, je me permettrai de trouver que ces permissions deviennent bien fréquentes, et que les jours où monsieur votre père et madame votre mère passent les soirées dehors, ils pourraient bien dire à leur bonne de rester à la maison et ne pas me laisser la garde de votre personne.
ADRIEN
Papa Lulu voulait pas ; c’est tite maman Lulu qui l’a dit.
u. THOMASSU.
De sa part, ça ne m’étonne pas.
ADRIEN
Aile a voulu que Zulie sorte la même sauze ; te tu me tousserais.
M. THOMASSU.
Que je vous coucherais.
ADRIEN
Oui, grand-papa, te ça te ferait plaisir.
M. THOMASSU.
Je lui en sais un gré infini, à madame votre mère ; au reste, elle ne s’est jamais beaucoup gênée avec moi, c’est une justice que je me plais à lui rendre ; il y a longtemps qu'elle m’a habitué à sa manière d’être à mon égard ; j’ai, toutefois, encore de la peine à m’y faire.
Y sont allés au pestaque, pas vrai, grand-papa ?
M. THOMASSU.
Ça pourrait bien être, je n’en sais rien : depuis tantôt trois semaines, c’est tout au plus si l’on a daigné m’adresser la parole.
ADRIEN
Y z’ont dit à Zulie : Nous allons au pestaque. Zulie a dit : Ze veux bien, mais monsieur Couvrecelle...
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
Couverchel.
ADRIEN
Monsieur Couvrecelle... Et tite maman a dit : Vous intiétez pas de lui, y gardera le petit, ça lui fera faire quét’ sauze.
M. THOMASSU.
Elle a dit cela?
Oui, grand-papa. — Grand-papal
M. THOMASSU.
Eh bien?
ADRIEN
L’aimes-ty tu, tite maman Lulu?
M. THOMASSU.
Certainement.
ADRIEN
Ben vrai, ben vrai ?
M. THOMASSU.
Quand je vous le dis ; mais pourquoi cette question ?
ADRIEN
Tu l’embrasses zamais
M. THOMASSU.
Je ne suis pas démonstratif.
ADRIEN
Mais, tit papa Lulu, tu l’embrasses.
M. THOMASSU.
C’est autre chose.
ADRIEN
Pasceque papa Lulu, c’est ton garçon, et que maman Lulu, elle est pas ta fille 1
Qui vous a dit ça ?
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Ma bonne.
M. THOMASSU.
Elle est ma belle-fille, madame votre mère, ma bru, si vous l’aimez mieux.
ADRIEN
Grand-papa, pourtoi, tant nous avons du monde, tu viens zamais, zamais dîner, dis ?
U. THOMASSU.
Parce qu’en général je n’aime pas la société !
ADRIEN
Tu l’aimes pas la société?
Je préfère rester dans mon coin.
ADRIEN
Dans ton vieux toin.
Comment, dans mon vieux coin ? Qui vous a dit que je l’aimais, mon vieux coin ?
ADRIEN
On me l’a pas dit.
M. THOMASSU.
D’où le savez-vous ?
ADRIEN
Maman Lulu, qui l’a dit.
M. THOMASSU.
Très-bien.
ADRIBN.
Ma bonne aussi.
M. THOMASSU.
Naturellement... Et votre papa!
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Papa Lulu!
Oui.
ADRIEN
Zamais. — C’est à mossieu Borel que maman Lulu l’a dit ; tu sais bien, mossieu Borel ?
M. THOMASSU.
Qui déjà, monsieur Borel ?
ADRIEN
Tu connais pas mossieu Borel f
U. THOMASSU.
Je n’ai pas cet honneur.
ADRIEN
Mossieu Borel !
M. THOMASSU.
Tant que vous voudrez, je ne le connais pas.
ADRIEN
Mais, grand-papa, mossieu Borel...
M. THOMASSU.
Eh bien ?
ADRIEN
C’est le mossieu....
M. THOMASSU.
Quel monsieur?
Qui fume à table.
M. THOMASSU.
Comment, qui fume à table ?
ADRIEN
Oui, grand-papa.
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
Ce monsieur serait donc la seconde personne qui se permettrait ces privautés-là î
ADRIEN
Ze sais pas.
U. THOMASSU.
Je ne vois guère, dans leurs connaissances, que monsieur Auguste qui soit homme à le faire.
ADRIEN
Mais, grand-papa, mossieu Auguste...
M. THOMASSU.
Eh bien !
f ADRIEN.
Mossieu Auguste...
M. THOMASSU.
J’entends parfaitement.
ADRIEN
C’est mossieu Borel.
Vous m’en direz tant... Ah 1 c’est là monsieur Borel !
Oui, grand-papa.
Dors.
ADRIEN
M. THOMASSU.
ADRIEN
Oui, grand-papa... Ze dors... pour te faire plaisir.
M THOMASSU.
Oui, c’est cela.
( Silence de quelques instatils.) ADRIEN.
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Eh bien?
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
T'aime beaucoup, beaucoup, beaucoup I M. THOMASSU.
Moi aussi.
ADRIEN
Tu veux-t’y tu m’embrasser.
Avec plaisir.
ADRIEN
Grand-papa.
M. THOMASSU.
Plait-il. — Que veux-tu ?
ADRIEN
Tu pleures.
M. THOMASSU.
Tu crois?
Oui, grand-papa, tu as pleuré. — Pourtoi tu as-t’y pleuré?
M. THOMASSU.
C’est de plaisir.
ADRIBN.
De plaisir ?
M. THOMASSU.
Oui, de te voir si sage et si raisonnable.
ADRIEN
Pasceque ze zuis bien chaze?
M. THOMASSU.
Oui. — A présent, dors, mon petit homme, dors. ADRIEN.
Ze dors.
LES MISÈRES CACHÉES
C’est cela.
ADRIEN
Pour te faiie plaisir.
Je t’en remercie.
(. Silence de quelques instants. ) ADRIEN.
Grand-papa ?
Tu ne dors point encore?
ADRIEN
Peux pas.
M. THOMASSU.
Franchement, j’ai bien cru que tu dormais.
ADRIEN
Non, grand-papa.
Parce que tu as de la lumière ?
ADRIEN
Non, grand-papa, c’est pas ça, c’est pasceque...
M. THOMASSU.
Parce que tu ne veux pas.
ADRIEN
Non, grand-papa, t’assure. — Grand-papa, tu sais pas ?
M. THOMASSU.
Non, qu’y a-t-il encore ?
A l’école, il y a up petit garçon...
M. THOMASSU.
Que fait-il, ce petit garçon ?
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Y fait rien.
M. THOMASSU.
C’est donc un paresseux ?
ADRIEN
Non, grand-papa.
M. THOMASSU.
Qu’est-ce donc alors... un de tes camarades?
ADRIEN
C’est pas n’un camarade.
M. THOMASSU.
Que font ses parents ? à qui appartient-il ? d’où est-ce qu’il sort ?
Y sort pas. Son papa il est menuisier.
M. THOMASSU.
Tl n’y a pas de mal à ça.
ADRIEN
Tu sais, grand-papa, un menuisier... qui rabote des plances ?
M. THOMASSU.
Parfaitement.
ADRIEN
Maman Lulu a m’a défendu d’y parler.
M. THOMASSU.
Parce que?
ADRIEN
Pasceque c’est un polisson des rues, et qu’a veut pas que z’y aille, avec les polissons des rues... et les petits aux menuisiers ce sont tous des polissons. — Sais-tu comment qui s’appelle, son papa?
M. THOMASSU.
A madame votre mère?
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Non, à son fils au menuisier î
M. THOMASSU.
Cela m’est absolument égal.
ADRIEN
Y s’appelle mossieu Tudot.
M. THOMASSU.
Monsieur Tudot ?
ADRIEN
Non, mossieu Tudot.
M. THOMASSU.
Comment !
ADRIEN
Mossieu Tudot !
M. THOMASSU.
Ah 1 monsieur Cudot ?
* ADRIEN
Oui.
M. THOMASSU.
J’ai connu un monsieur Cudot.
ADRIEN
Il était-t’y menuisier.
U. THOMASSU.
Du tout, un ancien receveur de rentes, le mien, un excellent et digne homme, il y a longtemps qu’il est mort.
ADRIEN
C’est pas son papa.
M. THOMASSU.
Je le crois.
ADRIEN
Tu sais pas, ce petit garçon, y zure.
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
Comment, il jure î
ADRIEN
Oui, grand-papa.
M. THOMASSU.
Et on ne le met pas à la porte !
Non, grand-papa, et y zure, mais beaucoup, beaucoup, beaucoup !
M. THOMASSU.
C’est une très- mauvaise connaissance, une peste, que ce petit monsieur là !
ADRIEN
Oui, grand-papa, y dit bigre.
M. THOMASSU.
Ah ! oui-dà !
ADRIEN
Bigre! — Bigre de cien, grand-papa! Dis donc î M. THOMASSU.
Plaît-il !
ADRIEN
Bigre, c’est-y un gros zurementî
M. THOMASSU.
Pas précisément, mais toujours une locution des plus vicieuses et des plus communes, un mot trivial qui généralement n’est employé que par des gens mal élevés ou sans aucune espèce d’éducation.
ADRIEN
Des sarretiers î
M. THOMASSU.
Des charretiers, si vous voulez.
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Et des polissons des rues ?
M. THOMASSU.
Encore.
ADRIEN
Moi, grand-papa, z’ai zamais zuré.
M. THOMASSU.
Je l’espère bien.
ADRIEN
Tu as zamais zuré non plus, toi, grand-papa, pas vrai, tu l'as zamais zuré ?
M. THOMASSU.
S’il m’est arrivé d’avoir ce malheur-là, ç’a eu lieu bien rarement, et encore aurait-il fallu des circonstances exceptionnelles.
ADRIEN
Tu sais pas?
M. THOMASSU.
Non.
Tit papa Lulu...
M. THOMASSU.
Eh bien î
ADRIEN
Tu le diras pas?
M. THOMASSU.
Ai-je l’habitude de rapporter ce que l’on me confie? ADRIEN.
Non, grand-papa ; eh ben, tit papa Lulu... y zure,
M. THOMASSU.
Monsieur votre père?
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Oui... ! Ze l’ai entendu zurer.
M. THOMASSU.
Cela m’étonne.
ADRIEN
Oui, grand-papa. Un zour, après son tailleur, il a dit à maman Lulu : Y viendra donc pas, ce satré tailleur? Il l’a dit.
M. THOMASSU.
Il faut qu’il ait été poussé à bout.
ADRIEN
Ton satré tailleur.
M. THOMASSU.
Vous en êtes bien sûr ?
ADRIEN
Ben sûr, oui, grand-papa, ben sûr. — ^C’est bigre de cien qui dit, le petit garçon au menuisier ; bigre de cien! M. THOMASSU.
Vous ne le dites pas...
ADRIEN
Ze l’ai zamais dit.
M. THOMASSU.
Laissez-moi finir... Vous ne le dites pas à votre maître? ADRIEN.
A monsieur Begot ?
M. THOMASSU.
Oui.
ADRIEN
Zamais z’aurais osé.
M. THOMASSU.
Vous avez tort.
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Pasceque ça serait caponner. Y diraient que ze suis un capon. — Mais, grand-papa !
M. THOMASSU.
Après ?
ADRIEN
Quand on dit : Satré bigre ! et qu’on l’est pas en colère, c’est-y offenser le bon Dieu?
M. THOMASSU.
Tous les jurements, en général, voire même les gros mots, n’ont jamais fait plaisir à personne ; il y a d’autres moyens pour faire sa cour aux gens, et ceux chez lesquels cette mauvaise habitude est enracinée, non-seulement ne sont point admis dans la bonne société, mais ne seront jamais invités nulle part.
ADRIEN
Le petit garçon à mossieu Tudot...
M. THOMASSU.
Qu’a-t-il fait encore !
ADRIEN
Il a dit mâtin.
Cela ne m’étonne pas.
ADRIEN
Mâtin I... Comme c’est vilain !
M. THOMASSU.
C’est effectivement très-laid !
ADRIEN
Satré mâtin ; c’est encore plus vilain ! C’est-y un grand zuron, dis, grand-papa, satré mâtin î
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
Un des plus forts, certainement, dans toute l’acception du mot.
ADRIEN
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Eh bien !
Tu te souviens pas?
M. THOMASSU.
Non, de quoi ?
ADRIEN
Tu l’as dit, satré mâtin.
M. THOMASSU.
Je ne me le rappelle pas.
ADRIEN
Cez mossieu Macquieu.
M. THOMASSU.
Chez monsieur Mathieu ?
ADRIEN
Tu sais ben, à la campagne?
M. THOMASSU.
A l’Ile-Adam ?
ADRIEN
Avec tite maman Lulu, tit papa Lulu et ma tite sœur.
M. THOMASSU.
A quelle occasion ?
ADRIEN
A telle ottasion ?
M. THOMASSU.
Oui, à quelle occasion ?
A l’ottasion de son cien, à mossieu Macquieu.
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
De son chien ?
ADRIEN
Oui, grand-papa... Brillant, tu te souviens-t’y pus de Brillant ?
M. THOMASSU.
Pas beaucoup.
ADRIEN
Tu as dit qu’il était un mâtin: tu t’en souviens pas?
M. THOMASSU.
Si fait, à présent.
ADRIEN
Tu as pas dit satré mâtin, tu as dit mâtin.
M. THOMASSU.
Mâtin tout court ?
Oui.
M. THOMASSU.
Je me rappelle très-bien, comme si c’était hier, avoir dit qu’il était mâtiné, ce chien ; mais de la façon dont je l’ai dit, ce n’était pas jurer. On dit d’un chien qui n’est pas de race : il est mâtiné; or, le chien de monsieur Mathieu était dans ces conditions : de là à jurer il y a tout un abîme.
ADRIEN
Alors, ze peux-t’y dire mâtin ?
M. THOMASSU.
Pas du tout, gardez-vous-en bien !
ADRIEN
Si ze le dis p is n’en colère î
M. THOMASSU.
C’est toujours jurer, et je n’en vois pas la nécessité. Je
LES MISÈRES CACHÉES
ne vous en fais point un crime, mais vous êtes trop jeune pour pouvoir apprécier toute la valeur de mon observation.
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Eh bien?
ADRIEN
Mimire, c’est une tite mâtine î
M. THOMASSU.
Du tout, du tout, Zémire est de race, et de la plus pure ; mais j’oubliais de vous dire que siles grandes personnes peuvent se servir de telle ou telle locution, c’est toujours avec beaucoup de ménagement ; quant aux enfants, ils ne doivent l’employer sous aucun prétexte. Vous m’entendez î
ADRIEN
Oui, grand-papa ; y faut pas dire, quand on parle d’un mossieu, c’est un mâtin ?
M. THOMASSU.
Jamais, au grand jamais !
ADRIEN
Grand-papa, tu sais bien, ce mossieu...
M. THOMASSU.
Quel monsieur ?
ADRIEN
Qui santé des bêtises...
M. THOMASSU.
Qui chante des bêtises f
Oui, avec maman Lulu.
M. THOMASSU.
Je ne sais ce que tu veux dire.
ADRIEN
Qu’est tout rouze.
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMÀSSU.
Comment, qui est tout rouge !
ADRIEN
Oui, grand-papa.
M. THOMASSU.
Tu veux dire monté en couleur !
ADRIEN
Oui, grand-papa, mossieu Garaud, tu te souviens pas, mossieu Garaud, qui boit?
M. THOMASSU.
Parfaitement.
ADRIEN
Que Zulie appelle mossieu Possard!
Très-bien, très-bien.
ADRIEN
Eh bien, grand-papa Bois-bois, tu sais bien, grand-papa Bois-bois ?
M. THOMASSU.
Monsieur Dubois, très-bien, je l’ai rencontré hier au Palais-Royal.
ADRIEN
Il a dit un zour, pendant qui santait avec maman Lulu, mossieu Garaud, il a dit, grand-papa Bois-bois...
M. THOMASSU.
J’entends bien, ton grand-papa monsieur Dubois, au sujet de monsieur Garaud...
ADRIEN
Mon Dieu ! que ce grand mâtin d’homme-là est donc drôle ! Satré farceur ! Ah ! l’animal ! Grand-papa Boisbois...
M. THOMASSU.
Dubois.
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Il a dit toutes ces vilaines sauzes-là 1 M. THOMASSU.
C’était pour plaisanter.
ADRIEN
Ah ! oui, il était pas n’en colère.
M. THOMASSU.
A son âge, il a cru devoir se le permettre.
ADRIEN
C’est toujours vilain, pas vrai, grand-papa, devant son petit garçon î
M. THOMASSU.
Ce qui est plus vilain encore, c’est un petit garçon qui depuis bientôt deux heures devrait dormir, et qui n’a pas encore voulu le faire : voilà ce qui est odieux !
ADRIEN
Ze t’ai dit que ze pouvais pas.
M. THOMASSU.
On essaye.
ADRIEN
Z’ai déjà essayé ; ze le peux pas.
M. THOMASSU.
On essaye encore, on essaye toujours !
{Silence de quelques instants.)
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Eh bien 1 quoi ! qu’y a-t-il f
ADRIEN
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Qu’est-ce ?
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Voudrais...
M. THOMASSU.
Quoi ? que voulez-vous encore f ADRIEN.
Voudrais... voudrais descendre.
M. THOMASSU.
Nous y voilà !
ADRIEN
Voudrais descendre.
Tout comme si vous chantiez.
ADRIEN
Grand-papa, t’en prie.
M. THOMASSU.
Pour peu que vous continuiez, je vous laisse tout seul . ADRIEN.
Oh ! grand-papa ! grand-papa !
M. THOMASSU.
Je ne vous entends plus.
ADRIEN
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Turlututu !
Adrien, plus pressant.
Oh ! comme ze vas êt’ puni ! comme ze vas et' puni 1 — Oh ! grand-papa 1 grand-papa! si lu savais... T’en prie, t’en prie !
M. THOMASSU.
Allons, voyons, souffrez-vous vraiment?
ADRIEN
Grand-papa ! grand-papa !
LES MISÈRES CACHÉES
M. THOMASSU.
Eh bien, oui 1 eh bien, oui ! — Eh bien !
ADRIEN
Grand-papa !
M. THOMASSU.
Eh bienl quoi!
ADRIEN
Grand-papa I
M. THOMASSU.
Je ne vois rien venir.
ADRIEN
Grand-papa. . .
M. THOMASSU.
Vous vous êtes joué de moi.
ADRIEN
Grand-papa... ze croyais...
M. THOMASSU.
Il est impossible de pousser les choses plus loin que vous ne les avez poussées; voyons, rentrez dans votre lit, je vous laisse sans lumière, et je m’en vais chez moi ; je ne veux décidément plus avoir aucun rapport avec vous ; il y a de quoi, parole d’honneur, tourner en bourrique.
ADRIEN
Grand-papa, tu me fais mal.
M. THOMASSU.
Ça n’est pas vrai.
ADRIEN
Si, grand-papa, tu me fais beaucoup du mal.
M. THOMASSU.
Cela m’est parfaitement indifférent, d’autant qu’à présent je ne professe pour vous aucun attachement, aucune affection, plus la moindre, c’est fini, je vous déteste, je vous ai en horreur !
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Moi aussi.
M. THOMASSU.
Que venez-vous de dire?... Que venez-vous de me faire l’honneur de me dire, s’il vous plaît?
ADRIEN
Z’ai dit...
Quoi ?
ADRIEN
Z’ai dit...
M. THOMASSU.
Quoi donc, monsieur, quoi? parlerez-vous, enfin ? ADRIEN.
Grand-papa, pourtoi tu me remues comme ça ?
M. THOMASSU.
Ayez donc une bonne fois le courage de votre opinion ! répétez-le moi, ce que vous venez de dire.
ADRIEN
Z’ai dit. ..
M. THOMASSU.
Qu’avez-vous dit ?
ADRIEN
Que ze t’aimais pas non plus, et que tu l’étais un grand vilain mauvais grand-papa.
M. THOMASSU.
Tenez ! tenez ! polisson !
ADRIEN
Te tout le monde te portait sur ses épaules.
M. THOMASSU.
Vous allez avoir le fouet.
LES MISÈRES CACHÉES
ADRIEN
Non, ze l’aurai pas.
M. THOMASSU.
Qu’est-ce à dire? de la rébellion! — Nous allons voir qui des deux l’emportera.
ADRIEN
Non, ze ne l’aurai pas, le fouet.
M. THOMASSU.
Vous l’aurez.
ADRIEN
Veux-tu bien vite t’en aller dans ton vieux ces-toi, dans ton vieux toin !
M. THOMASSU.
Tenez! tenez !
ADRIEN
Ah 1 maman ! maman !
M. THOMASSU.
Tenez 1 tenez !*Ah ! mauvais sujet ! Tiens! tiens!
Grand vilain bigre de satré mâtin, de satré nom de Dieu de vieux grand-père, de vieux cocu de mon derrière?
[Le grand-papa tombe dans sa bergère, abattu et fondant en larmes.)