UNE NOBLE REPARATION
Après avoir quitté le château, Roderick Hardinge rentra dans ses quartiers, où il se remit de ses fatigues par un copieux souper ; puis il revêtit un costume civil de soirée pour sa visite chez M. Belmont. Son esprit était profondément occupé de» détails delà conversation de Pauline sur le bord de l'eau ; mais son amour pour eile était si ardent et il puisait tant de force dans la conscience du devoir accompli, qu'il n'appréhendait aucun fâcheux résultat de
l'entrevue qu'il allait avoir. Toutefois ses dispositions étaient loin d'être enthousiastes. Plus il réfléchiseait à l'incident, plus il appréciait l'étendue de l'erreur de M. Belmont et la profondeur de la blessure qui devait envenimer cet esprit fier. Il résolut, en conséquence, de se tenir purement sur la défensive et de n'entrer en explications que par des réponses directes à des accusations directes. L'enjeu était Pauline elle-même. Pour elle, il était prêt à pousser la prudence jusqu'à la limite de sa propre humiliation et à faire toute concession qui ne viendrait pas directement en conflit avec sa loyauté de soldat.
Après avoir bien fixé sa résolution sur ces points, il jeta sur ses épaules un long manteau militaire et sortit des casernes. En moins de dix minutes, il se trouva à la porte de M. Belmont. En dépit de sa résolution, il s'arrêta longtemps sur la première marche et regarda autour de lui avec ce vague sentiment de soulagement qu'un moment de délai apporte toujours au seuil de circonstances désagréables.
Le rez-de-chaussée de la maison était silencieux et sombre, mais à l'étage supérieur une faible lumière brillait à la fenêtre de la chambre de Pauline. Naguère encore, cette lumière avait été son phare et son étoile directrice qu'il voyait de toutes les parties de la ville et qui l'arrachait à la société de tous ses autres amis. Naguère encore, à son approche, cette lumière s'élevait soudain au plafond, descendait comme un trait de feu les escaliers, traversait le hall et venait l'accueillir brillante à la porte, tenue audessus des noirs cheveux de Pauline. Mais ce soir, il savait qu'il ne devait pas s'attendre à un tel accueil. Néanmoins, il rassembla tout son courage et laissa retomber le marteau de la porte. Celle-ci fut ouverte par la servante, mais comme le vestibule était resté obscur, elle ne le reconnut pas.
— M. Belmont est-il chez lui? deraanda-t-il à voix basse.
— Oui, Monsieur, il y est.
—Est-il visible ?
La soubrette hésita un moment, puis dit en hésitant : "Je vais voir, Monsieur; " et elle le laissa debout dans le corridor obscur.
Sans perdre de temps, M. Belmont lui-même s'avança. Saluant d'une manière raide et essayant en vain de distinguer les traits de Bon visiteur, il dit :
— A qui dois-je l'honneur de cette visite?
Il y avait dans cette demande un ton de sarcasme qui réussit presque à jeter Roderick hors de ses gardes. Il vit que M. Belmont était torturé par le soupçon et qu'il fallait l'approcher avec précaution. En conséquence, il tendit la 'oain et dit:
— M. Belmont, ne me reconnaissez-vous pas ?
Le maître de la maison n'accepta pas la poignée de main si franchement offerte. Il recula, au contraire, et se redressant de toute sa hauteur, il s'écria :
— Le lieutenant Hardinge !
Roderick fit un léger salut, mais ne dit rien. M. Belmont continua :
— Venez-vous ici. Monsieur, à titre de militaire ?
Pour toute réponse, Hardinge ouvrit son long manteau.
— Ah ! vous êtes en civil. Alors, je ne puis comprendre l'objet de votre visite. Si vous étiez venu ici comme officier du roi, cetie maison aurait été la vôtre et vous auriez pu agir comme il vous eût plu; mais si vous venez comme simple citoyen, je dois vous rappeler que cette maison est la mienne et que j'y fais ce qu'ilme plaît. Ce soir, tout particulièrement, je désire n'être pas dérangé.
Ceci était dit avec un ricanement poli qui blessa au vif le jeune officier; mais il se contint et commença Vranquillement :
' — M. Belmont
— Monsieur, interrompit vivement celui ci, je n'ai pas donné
d'explications et je n'en désire aucune. Vous m'obligerez en
et il finit la phrase par un geste de la main vers la porte.
Roderick ne bougea pas, mais il essaya de nouveau de se faire entendre.
— En vérité, M. Belmont
— Monsieur, avez-vous l'intention de m'imposer votre présence? Je sais que la ville est sous le coup d'une espèce de loi martiale. Vous êtes officier. Vous pouvez fouiller ma maison de la cave au grenier. Vous pouvez y établir vos quartiers. Vous pouvez m'y retenir prisonnier. En un mot, vous pouvez faire ce qu'il vous plaît. Si telle est votre intention, dites, et je ne résisterai pns. Mais dans le cas contraire, j'invoque mon droit d'inviolabilité. Vous proclamez, vous, Anglais, que la maison de tout sujet anglais est son château-fort. Mon désir est de maintenir ce privilège dans^ le cas actuel.
A cette troisième sommation d'expulsion, le calme d'Hardinge fut complètement troublé, et il allait tourner les talons quand, levant les yeux, il aperçut le bord d'une robe blanche flottant au haut de l'escalier. Cette vue suffit à changer subitement sa résolution.
Pauline était là écoutant cet entretien dont devait dépendre leur avenir à tous deux, et sa présence fut toute-puiss*ante pour ranimer son courage et lui inspirer les moyens de réussir à se tirer d i?a position difficile.
Roderick aussitôt résolut de changer de tactique. Serrant son manteau sur sa poitrine et rejetant sur l'épaule droite le bord de la cape, avec les manières d'un homme qui en est venu à une décision, il dit froidement :
— M. Belmont, je ne puis être traité de la sorte. Il faut que je sois entendu.
Il appuya légèrement sur ces mots, mais sans forfanterie ni provocation, et ces paroles eurent un effet visible sur son interlocuteur, car il croisa aussitôt les bras comme pour écouter. Hardinge continua :
— Il est vrai, Monsieur, que je suis venu dans votre maison comme simple citoyen et ami présumé de votre famille
— M. Belmont fit entendre un gémissement et fit un geste de dénégation. — Mais puisqu'il est évident que ma présence comme telle est désagréable, j'ajouterai maintenant queje suis également ici en ma qualité de soldat. L'objet de ma visite a en réalité un caractère militaire et conséquemment, je vous prie de m'entendre.
— Que n'avez-vous dit cela tout d'abord 1 s'écria M. Belmont avec un rire amer. M. Hardinge, je ne le connais pas. Quant au lieutenant Hardinge, il me faut bien l'entendre. Lieutenant, veuillez entrer au salon.
On apporta aussitôt des lumières dans cette pièce et les deux hommes prirent place devant la cheminée, Hardinge ayant décliné l'offre d'un siège. Jetant un regard sur M. Belmont, Roderick fut frappé du changement qui s'était opéré en lui pendant les trois derniers jours. Il avait l'apparence d'un autre homme ; ses traits étaient tirés, ses yeux renfoncés dans leurs orbites et ses manières agitées et nerveuses.
Le calme normal de son extérieur avait disparu, et sa courtoisie de haut ton était remplacée par l'exagération et la pétulance des gestes. Il était là mal à l'aise, près du manteau de la cheminée, attendant que le jeune officier prît la parole. Hardinge dit enfin :
— M. Belmont, cette entrevue sera brève, car elle est pénible pour nous deux. Je n'ai vraiment qu'un mot à dire, en ce qui me concerne et c'est ceci : quoique j'aie eu h remplir d'importants services militaires dans le cours de ces derniers jours, aucun de ceuxci n'était ou ne pouvait être dirigé contre vous.
M. Belmont regarda Hardinge d'un air de doute et branla la tête, mais ne répondit rien. Roderick se mordit les lèvres et reprit :
.^La déclarati-on que je vous fais, Monsieur, quoique brève, cou-
vre tout le champ de vos soupçons et de vos accusations. Je connais ces soupçons et c'est pourquoi ma déclaration est très formelle. Je vous demande de l'accepter comme ma défense complète.
M. Belmont resta les yeux fixés sur le foyer et continua à garder le silence.
— Dois-je interpréter votre silence comme une marque d'incrédulité, Monsieur? S'il en est ainsi, je vais quitter à l'instant votre maison pour n'y jamais rentrer. Mais avant de faire cette démarche qui, pour moi, sera fatale, je dois vous faire observer que je n'avais jamais pensé qu'un parfait gentilhomme comme vous, M. Belmont, mettrait en doute la bonne foi d'un officier anglais comme moi et mon chagrin est rendu plus cruel par la pensée que votre fille, qui jusqu'ici voulait bien me favoriser de son estime ne verra plus en moi désormais que le stigmate du déshonneur empreint sur ma réputation par son propre père. Par respect pour elle, je n'en dirai pas davantage, et je vais me retirer immédiatement,
A ces mots, on entendit le frôlement d'une robe et des sanglots étouffés de l'autre côté de la porte du salon. Les deux hommes entendirent et se regardèrent instinctivement. Hardinge avait les yeux voilés de larmes, tandis que ceux de M. Belmont s'adoucissaient et prenaient une expression de poignante pitié.
— Restez, lieutenant, dit-il à voix basse ; une idée me frappe tout à coup. Mon silence est peut-être injuste. Si j'étais certain que votre déclaration embrasse toutes les circonstances de l'affaire, je n'hésiterais pas à l'accepter; mais je crains que vous ne connaissiez pas toute l'étendue de mes griefs.
— Je suis sûr de tout connaître, dit Hardinge d'un ton significatif qui ne manqua pas de faire effet sur son interlocuteur. Celuici reprit aussitôt :
— Cela peut se vérifier aisément, si vous voulez répondre à quelques questions. Vous vous êtes présenté de bonne heure devant le lieutenant-gouverneur Cramahé, le matin du sept ?
— Oui, Monsieur.
— Vous lui avez remis un paquet de lettres présumées écrites par le colonel Arnold, le commandant des Bastonnais ?
— Oui, Monsieur.
— Certaines de ces lettres étaient adressées à des citoyens de Québec?
— Exactement.
— Vous savez les noms de ces citoyeno?
— Je ne les connais pas.
— Le lieutenant-gouverneur n'a-t-il pas ouvert les lettres devant vous ?
— Il les a ouvertes devant moi.
— Et il les a lues ?
— Oui, il les a lues.
La lèvre de M. Belmont eut un mouvement de mépris et ses yeux lancèrent des flammes à Hardinge, qui reprit avec un sourire:
— Le lieutenant-gouverneur a ouvert et lu les lettres en ma présence et, après les avoir lues, il a fait tout haut ses commentaires ; mais dans aucun cas il n'a révélé le nom des personnes auxquelles les lettres étaient adressées, de sorte qu'en ce moment même j'ignore complètement qui elles sont. Si ce n'est par la déduction que je tire naturellement de ce qui est arrivé entre nous, je rie saurais pas que l'une de ces lettres vous était adressée, et en réalité, je n'ai aucune preuve qu'il en soit ainsi.
— Il en est ainsi, s'écria M. Belmont d'une voix de tonnerre. J'ai reçu une lettre de cette source et elle m'a jeté dans de grandes difficultés. J'ai été mandé au château à la face de toute la ville. J'a été soupçonné et menacé et la conséquence de tout cela est que j'ai été poussé à
— Arrêtez, M. lielmont, dit Hardinge avec calme et levant la main. Ne me dites rien de vos projets ; je ne veux pas les connaître. Je ferai mon devoir envers mon roi et mon pays. Je crois que vous ferez le vôtre ; mais si vos principes vous conduisaient dans une autre voie, je préfère l'ignorer et éviter ainsi de devenir votre ennemi.
— Vous n'êtes pas et ne serez pas mon ennemi, s'écria M. Belmont, étreignant dans ses deux mains la main étendue du jeune officier, qu'il embrassa ensuite sur la joue. Je vous dois une complète réparation. Mes soupçons étaient cruellement injustes, mais vous les avez dissipés. Je vous ai traité ce soir d'une manière outrageante, et je vous prie de me le pardonner.
Vos explications sont entièrement satisfaisantes. Vous avez fait votre devoir de soldat en remettant ces lettres au lieutenant-gouverneur, et quand même vous auriez su à qui elles étaient adressées, votre devoir eût été le même.
— Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne mon devoir, dit Hardinge avec une légère nuance de hauteur, qu'il tempéra aussitôt en ajoutant : Mais je suis flatté de savoir que j'ai l'approbation d'un homme qui m'a toujours paru être un modèle d'honneur.
— Vous avez mon approbation entière et complète, lieutenant. Quoique vous ayez été l'instrument indirect de la crise par laque. le
LES BA6T0NNAIS Bl
je passe, je suis ]iersuadé que vous êtes innocent de l'accusation de trahison et d'espionnnge à mon égard que j'ai fait peser sur vous dans mon indignation et mon désespoir. Nous sommes à la veille d'importants événements. Daiis quelques jours, la guerre avec toutes ses anxiétés et toutes ses horreurs sera déchaînée sur nous. Vous avez de grands devoirs à remplir, comme soldat et comme citoyen. Remplissez-les avec toute l'énergie de voire nature. C<^s devoirs sont sacrés. Je suivrai votre conduite avec le plus profond intérêt. Vos succès seront une source de plaisir personnel pour moi et j'espère sincèrement qu'il ne vous arrivera aucun mal.
Roderick fut profondément touché de ces paroles cordiales, qui étaient pour lui plus qu'une réparation pour tout ce qu'il avait souffert durant l'entrevue. Il se réjouit aussi de la perspicacité dont il avait fait preuve en devinant la vraie cause de l'erreur commise par M. Belmont. Il était regrettable, en vérité, que les lettres d'Arnold qu'il avait remises au lieutenant-gouverneur eussent impliqué M. Belmont, supposé qu'il fût réellement impliqué, ce dont il n'avait encore aucune preuve ; mais elles avaient été le moyen de réveiller les autorités et de leur faire voir enfin le péril qui menaçait Québec. C'était là une digne compensation pour ce qu'il avait souffert. Mais il était une autre compensation après laquelle il soupirait, bien que l'heure fût fort avancée et qu'il dût retourner à son quartier. tS'approchant plus près de M. Belmont, avec un sourire empreint d'une pointe de malice, il lui dit:
— J'ai à vous remercier, Monsieur, des bonnes paroles que vous m'avez adressées. Je les regarde comme la réparation que je vous savais prêt à faire, dès que vous connaîtriez les faits ; mais vous me pardonnerez de vous dire qu'il manque quelque chose pour rendre la réj)aration complète.
M Belmont témoigna d'abord qaelque surprise, mais quand il vit l'expression des traits de Roderick, il comprit aussitôt l'allusion et répliqua avec une bonne humeur et une vivacité toutes françaises :
— Oh ! sans doute, il y a une femme dans l'affaire. Vous voulez être aussi réhabilité aux yeux de Pauline. Ce n'est que justice et cela sera fait. Je lui ai fait part de tous mes soupçons à votre égard et lui ai répété toutes mes accusations contre vous. Mais à propos, cela me rappelle que je n'ai jamais parlé de tout cela à personne. Comment donc, je vous prie, la nouvelle vous en est-elle parvenue.' Vous devez l'avoir apprise avant de venir ici ce soir.
— Oui, Monsieur, et c'est expressément pour cela que je suis venu.
— Qui donc peut bien vous en avoir parlé ?
Hardinge ne put retenir un joyeux éclat de rire. Dans le corridor, une voix argentine lui fit écho.
— En vérité, la trahison est partout, s'écria gaiement M. Belmont. Les pires ennemis d'un homme sont les membres de sa propre famille.
Tout en parlant, il s'avança rapidement vers la porte, qu'il ouvrit toute grande. Pauline était devant lui, les yeux tout en larmes ; mais un sourire d'ineffable joie se jouait sur ses blanches lèvres,
— Ne m'embrassez pas ; ne me parlez pas, dit M. Belmont avec une gravité simulée. Je ne veux entendre aucune explication. Arrangez cette affaire avec Monsieur que voici. S'il vous pardonne, comme il a pardonné à votre père, je verrai ce que je peux faire pour vous.
Il sortit du salon, laissant Pauline et Roderick seuls pendant un gros quart d'heure. Pas n'est besoin de dire que les heureux jeunes gens rirent et pleurèrent tour à tour dans la joie que leur causait leur victoire.
Quand M. Belmont revint de la cave avec une bouteille d'un vieux bourgogne exquis, la réconciliation fut complète et ce soirlà il n'y eut pas, dans tout Québec, de cœurs plus heureux que ceux de Roderick Hardinge et de Pauline Belmont. M. Belmont était content d'avoir fait une bonne action, mais il n'était pas vraiment heureux.
Pourquoi? La suite nous le dira.
RODEKICK HARDINGE.
Il était près de neuf heures lorsque Hardinge rentra dans ses appartements, aux casernes. Il avait passé une journée semée de péripéties et il se sentait fatigué. L'entrevue qu'il venait d'avoir avec M . Belmont était, néanmoins, si exclusivement l'objet de ses préoccupations, qu'il ne parut pas disposé à chercher le repos que réclamait l'épuisement de ses forces physiques.
Machinalement, il ôta son co^tume civil et revêtit la petite tenue de son grade. Puis il se mit à marcher dans sa petite chambre, absorbé dans ses pensées. De temps en temps il parlait à intelligible voix, sans en avoir conscience, ou il fredonnait des morceaux de chansons ou même il se mettait à rire tout doucement.
Arnold et sa troupe de rebelles étaient complètement oubliés pour le moment. Les événements militaires qui l'avaient tant occupé dans le cours des derniers jours étaient comme effacés de sa mémoire et les mouvements des troupes dans les cours des casernes échappaient complètement à son attention. On a dit, et non sans raisons plausibles, que le soldat, à la veille
d'une bataille, est plus sensible aux doux sentiments du cœur et oublie plus facilement tout le reste, qu'aucun autre mortel.
Il en était ainsi de Roderick, ce soir-là. Il appréciait vivement l'étendue des dangers qu'il avait courus et l'importance de la victoire qu'il avait remportée pendant la dernière heure. Qu'aurait donc été pour lui la gloire des armes, le renom acquis par .des services patriotiques, s'il avait perdu Pauline?
Et, s'il faut dire toute la vérité, le pays lui-même valait-il la peine d'être sauvé sans elle ?
Roderick Hardinge avait vingt-sept ans. Il était Ecossais de naissance, mais il avait passé au Canada la jdIus grande partie de sa vie. Son père était officier dans le fameux régiment écossais de Fraser, dont l'histoire est si intimement liée à la conquête de la Nouvelle-France. Après la bataille des plaines d'Abraham à laquelle il prit une grande part, ce régiment fut caserne dans la ville de Québec pendant quelque temps, et lorsqu'il se débanda finalement, la plupart de ceux qui le composaient, officiers aussi bien que soldats, s'établirent dans le pays, ayant obtenu du gouvernement impérial de grandes concessions de terre dans la région du Golfe. Cette colonie a fait sa marque dans l'histoire du Canada, et jusqu'à nos jours, les familles écossaises de la Malbaie doivent être rangées parmi les plus distinguées, dans les annales de la province.
Tout en conservant beaucoup des meilleures qualités caractéristiques de leur origine, ils se sont complètement identifiés avec leur nouvelle patrie et par leurs unions avec les familles de race française, ils ont presque entièrement perdu l'usage de la Jlangue anglaise.
Le père de Roderick avait imité l'exemple d'un grand nombre de ses camarades officiers, et dans l'automne de 1760, quelques semaines après la capitulation de Vaudreuil à Montréal et l'établissement définitif de la puissance britannique au Canada, il , avait résigné sa position dans l'armée et s'était établi sur un beau | domaine dans Montmagny, à peu de distance de Québec, sur la rive sud du Saint-Laurent. C'est là, qu'il avait appelé d'Ecosse sa famille. Roderick, son fils unique, avait douze ans à son arrivée au Canada, et il avait grandi ainsi comme un enfant du sol. Il n'avait jamais quitté le pays, et à la mort de ses parents, il avait hérité du patrimoine paternel qu'il avait considérablement amélioré et cultivé avec beaucoup de succès. Il avait passé souvent ses moments de loisir dans la ville de Québec où sa position, sa richesse et sa bonne éducation lui avaient ouvert les portes des
■cercles les plus choisis et les plus exclusifs de la petite, mais aristocratique capitale.
Grâce aux circonstances de cette époque, la langue française lui était devenue presque plus familière que la langue anglaise et le lecteur aura sans doute compris que la plupart des conversations que nous avons rapportées étaient tenues en français. Il en était surtout ainsi dans ses relations avec Pauline et son père qui ne parlaient ni l'un ni l'autre un mot d'anglais.
Aux premières nouvelles de l'invasion du Canada par les troupes •continentales, il avait aussitôt laissé ses domaines aux soins de son vieil ami Donald, et bouclant l'épée de son père, il s'était empressé de se rendre à Québec et de s'enrôler dans l'armée. Les restes du régiment écossais de Fraser, complétés d'autres recrues, avaient été formés en régiment, appelé les Emigrants royaux, sous le commandement du colonel Allan McLean et l'on aurait naturellement pensé que Roderick s'y serait enrôlé, mais pour quelque raison à lui connue, il n'en avait rien fait. Il avait pris .une commission régulière dans un régiment de la milice de
Québec commandé par le colonel Caldwell.
C'est comme officier d ^ ce régiment qu'il avait rempli les services remarquables que nous avons rapportés dans les chapitres précédents.
Roderick Hardinge était grand, robuste, taillé en athlète et d'une nature ardente.
Il était grand amateur d'exercices du corps et de courses lointaines. Il avait fait beaucoup d'excursions en raquettes avec les coureu s des bois jusqu'au cœur des régions inhabitées. Souvent il ava'.t eiré pendant des mois entiers avec quelques-uns des jeunes Hurons de Lorelte, à la chasse au cerf ou au buffle. Il était excellent cavalier, comme nous l'avons vu par sa course à Trois-Rivières.
Son éducation n'avait pas été négligée et ses belles facultés
mentales avaient été cultivées par les soins de son père et le meilleur enseignement que les savants ecclésiastiques français de Québec pouvaient donner. Il était d'un teint très blanc, avec de soyeux cheveux blonds et une barbe de lin. L'homme est généralement gouverné par les contrastes ; c'est probablement pour cette raison qu"il aimait Pauline aux cheveux bruns et aux yeux noirs. Il était de dix ans son aîné et la connaissait depuis son enfance, mais son teint fleuri et sa parfaite santé le faisaient paraître beaucoup plus jeune et quand les deux marchaient côte à côte, on ne remarquait aucune choquante disparité d'âge.
Roderick venait de boutonner le dernier bouton d«e sa veste de petite tenue quand on frappa à la porte, Donald entra. Après, avoir reçu un chaleureux accueil, il informa son maître qu'il avait terminé ses reconnaissances de rebe.les, ceux-ci devant parler par eux-mêmes dès le lendemain. Il lui apprit qu'il arrivait du château où il avait donné ces renseignements au lieutenantgouverneur. Hardinge le remercia pour sa diligence et sa fidélité, et cornme récompense, en réponse à une question de Donald, il lui ordonna de ne pas retourner à la ferme, mais de rester dans la ville pour prendre part à la défense.
Tant que le pays serait en danger, le domaine de Montmagny pouvait prendre soin de lui-même.
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LES COLOMBES EFFRAYEES.
Pauline avait peu ou point d'appréhensions. Son petit être était tout cœur et son esprit ne pouvait embrasser la signification des événements politiques qui se passaient devant ses yeux et dont son avenir dépendait plus ou moins. Pour elle, la loyauté à la France consistait simplement à révérer son père et à lui obéir. Pour elle, la fidélité au roi ne s'étendait guère au delà de Tamour pour son beau et viril représentant, Roderick Hardinge.
Heureuse la femme qui n'est pas forcée de sortir du cercle des affections ! Noble, la femme dont l'héroïsme est purement du cœur et non de la tête. H y a plusieurs espèces de martyrs, mais celui du pur amour est le plus grand par la concentration de son abnégation.
Après le départ de Roderick. Pauline ressentit le besoin d'être
seule un instant, afin de repasser dans son cœur toutes les scènes
pathétiques de cette soirée. Ce n'était pas un procédé d'analyse:
son esprit en était incapable. C'était simplement une calme revue de tous les faits, propre à les retracer plus vivaces encore et à en rendre l'effet plus tendre au cœur. Pendant une longue heure, elle resta assise sur le pied de son lit, tantôt pleurant, tantôt souriant ; par moments, rejetant en arrière sa jolie tête, ou cachant sa douce figure dans ses mains. Parfois une ombre couvrait ses traits délicats, mais elle était bientôt remplacée par un air de sérénité. Finalement son attitude se résuma en une apparence de bonheur dans la prière. Ses mains se joignirent sur sea genoux, son front s'inclina et ses lèvres murmurèrent des mots de gratitude.
Belle Pauline ! Assise là, les yeux penchés et tout son être partagé entre son amour terrestre et son devoir envers le ciel, elle était le vrai type de la femme aimable.
L'aiguille marquait onze heures à la petite pendule d'ivoire placée sur le manteau de la cheminée, quand elle entendit gratter à sa porte. Quelle fut la surprise de Pauline, en répondant à cet appel, de voir la petite Blanche entrer dans la chambre !
— Eh quoi ! ma petite fleur des bois, qu'est-ce qui peut bien t'amener ici ce soir ? s'écria-t-elle.
L'enfant courut à sa marraine et ne répondit pas d'abord ; mais quelque chose dans son regard faisait soupçonner que tout n'allait pas bien. Sa présence même à pareille heure était l'indice d'événements inusités, car Pauline savait que Blanche n'avait jamais passé une nuit hors de la cabine de Batoche. — Es-tu seule, ma chérie, demanda-t-elle — Oh ! non, marraine, grand-père est avec moi. —Où ?
— En bas.
— Y a-t-il quelqu'un avec lui ?
— Oui, M. Belmont est avec lui. Grand-père est venu voir M. Belmont.
— Ces paroles rassurèrent quelque peu Pauline. Elle savait que Batoche venait rarement, s'il venait jamais à la ville, mais prol)ablem6nt les circonstances actuelles l'avaient forcé à faire cette démarche ce soir, et il avait amené sa petite fille avec lui en cas qu'il dût tarder trop longtemps. Elle se hâta donc de détacher le bonnet et le manteau de l'enfant.
— Viens près du feu, dit-elle, et chauffe-toi pendant que je te tire des gâteaux et des confitures du buffet.
Tout en parlant, elle remarqua un regard étrange dans les yeux de la petite fille.
— Dis-moi, Blanche, qu'y a-t-il ? demanda-t-elle.
— Je ne sais rien, marraine, sinon que je dois passer la nuit avec vous.
— Passer la nuit avec moi ? C'est très bien. Je prendrai bien soin de toi, ma chérie. Mais es-tu bien sûre de ce que tu dis? Qui t'a dit cela ?
— M. Belmont lui-même.
—Mon père t'a envoyée à moi?
— Oui, et il m'a dit de rester avec vous jusqu'à ce que lui et mon grand-père viennent me chercher.
— Sont-ils en bas tous deux?
— La figure de l'enfant reprit son étrange expression et elle répondit :
— Ils y étaient -il y a un intant, mais
Une grande crainte serra le cœur de la pauvre Pauline. Elle comprit instinctivement que quelque chose allait mal.
— Descends avec moi, Blanche, lui dit-elle à voix basse, prenant l'enfant par la main et la conduisant, en marchant sur la pointe des pieds, à l'étage inférieur. Le silence régnait dans les corridors, Les lumières du salon étaient éteintes. Le bureau, en arrière, était vide. La coiffure de son père et son pardessus n'étaient plus à leurs crochets dans le hall. Elle alla à la chambre de la servante et la trouva plongée dans un profond sommeil : il n'y avait donc aucun renseignement à obtenir de ce côté. Elle se dirigea vers la porte d'entrée qu'elle ouvrit, et regarda dans la rue. Elle put aisément distinguer les empreintes de souliers d'hommes sur la neige des marches du perron et la trace des patins d'un traîneau décrivant une courbe raide à partir du bord du trottoir.
— Ils sont partis ! murniura-t-elle.
Et serrant Blanche dans ses bras, elle remonta à sa chambre.
— Ne pleurez pas, petite marraine, dit Blanche, en jetant ses bras autour du cou de Pauline. Grand-père m'a dit qu'il viendrait me chercher avant le jour.
A ce moment, le pas assourdi des soldats se fit entendre le long la rue et des commandements donnés à voix basse arrivèrent aux oreilles attentives de Pauline. Elle comprit qu'il se passait quelque chose de grave. Elle ferma les volets hermétiquement, rabattit les épais rideaux de ses fenêtres, attisa le feu dans l'âtre et assises devant le foyer sur des chaises basses, comme deux colombes effarouchées, elle et Blanche attendirent le lever de l'aurore.
l'armée FANTOME.
Après avoir quitté la salle du banquet, le lieutenant-gouverneur s'empressa de prendre les mesures que lui imposaient les nouvelles importantes qu'il avait reçues de Donald. Maintenant que la longue incertitude avait enfin cessé, et que la menace d'invasion des Bastonnais était devenue une réalité, il sentait renaître en lui rénergie indispensable en de telles circonstances. Quelques-uns des anciens chroniqueurs, Sanguinet en particulier, ont accusé M. Cramahé de négligence dans la préparation de la défense de Québec, mais les recherches que nous avons faites pour la composition de cet ouvrage nous ont convaincu que cette accusation n'est que partiellement fondée. Le lieutenant-gouverneur agit avec lenteur dans la première période de la campagne parce qu'il partageait l'incrédulité générale à propos de l'attaque à redouter des troupes continentales et qu'il ne la croyait pas sérieuse. Quant aux mouvements de Montgomery à l'ouest, il n'avait aucune raison urgente de les craindre, puisque cet officier devait trouver à sa renccontre, dans le district de Montréal, le gouverneur-général et commandant en chef, Guy Carleton lui-même.
Carleton avait retiré de Québec presque toutes les troupes régulières pour les incorporer à son armée et aussi longtemps qu'il les employait à repousser ou à tenir en échec Montgomery, Cramahé avait réellement peu de responsabilité à encourir. On savait bien que la marche d'Arnold dans l'est, à travers les forêts du Maine était dirigée contre Québec, mais les Canadiens de cette époque, qui comprenaient tous les dangers et toutes les difficultés de l'hiver dans les forêts vierges, ne pouvaient croire que la colonne d'Arnold atteindrait jamais sa destination, et comme nous le verrons dans le livre suivant, en décrivant les principaux épisodes de cette cette marche héroïque, ce scepticisme reposait sur d'excellentes raisons.
Mais quand, enfin, après beaucoup de rumeurs contradictoires et un chassé-croisé de faux renseignements qui aurait pu embarrasser n'importe quel commandant. Cramahé apprit par les lettres d'Arnold, interceptées par Donald, et par le service volontaire de reconnaissance si bien fait par ce dernier, que l'armée continentale s'approchait réellement de Québec. Nous devons à la mémoire d'un digne officier, même dans ces pages de roman, de dire qu'il agit avec jugement et activité c-n prenant toutes les mesures préliminaires
nécessaires pour protéger Québec jusqu'à l'arrivée du gouverneur Carleton et de ses troupes régulières.
Au sortir de la salle du banquet, il revêtit son uniforme, et s'enveloppant avec précaution de son manteau militaire, il résolut d'inspecter personnellement tous les postes de défense de la ville. Il se dirigea d'abord vers les casernes de la place de la Cathédrale, où il eut une brève conférence avec les principaux officiers.
Il visita ensuite chaque porte et les approches de la citadelle, où il reconnut avec plaisir que les sentinelles étaient exceptionnellement vigilantes et tout à fait à la hauteur des exigences de la situation, sans savoir précisément ce qu'étaient ces exigences. Le lieutenant-gouverneur descendit alors à la basse ville plongée dans les ténèbres et se promena longtemps le long des rives du Saint- Laurent.
Vers trois heures du matin, un traîneau s'arrêta à la porte d'une grande maison carrée dans une rue retirée. Deux hommes en de-;cendirent, l'un d'âge moyen, droit et vêtu de riches fourrures, l'autre, vieux, maigre et vêtu comme un chasseur indien, avec un gros bonnet de peau de renard sur la tête. Pendant qu'ils traversaient le trottoir entre le traîneau et le perron de la résidence, un homme de haute taille, la figure encapuchonnée, s'avançait lentement de l'autre côté de la rue.
— C'est le gouverneur, murmura le moins âgé des deux hommes à son compagnon. Je reconnais sa stature et sa démarche ! Entrons!
— Que peut bien faire Belrnont hors de chez lui à paraille heure? marmotta l'homme à la haute tailUe, dans les plis de son manteau.
Et il continua sa marche, pendant que la porte se refermait sur les deux occupants du traîneau.
Il était cinq heures du matin, le 10 novembre 1775. Les premières lueurs de l'aurore commençaient à colorer au loin les sommets des montagnes. Il faisait froid, avec apparence de neige.
Deux hommes étaient debout à un angle des remparts, sur le plus haut point de la citadelle de Québec. Ils regardaient vers l'est.
— Voyez, lieutenant, dit l'un en montrant de sa main gantée un point situé de l'autre côté de la rivière. — Ah ! les voilà. Excellence. Ils sortent du bois et montent la colline, répondit l'autre. — Ils sont sur la colline; ils y fourmillent par centaines, reprit le gouverneur.
Cramahé pressa la main d'Hardinge et tous deux descendirent rapidement et silencieusement dans la ville. Dans leur trajet, ils entendirent la confuse rumeur des rues: " Les Bastonnais sont arrivés !" Oui, ils étaient là. Les soldats d'Arnold apparaissaient comme une armée fantôme sur les hauteurs de Lévis.