LIVRE I
li'OKAGE S' AMONCELLE
LES FUSEES BLEUES.
Debout sur le sommet de la lière citadelle de Québec, un soldat en faction, immobile et attentif, s'appuyait lourdement sur sa carabine.
Du haut de ce rocher escarpé, il promenait lentement son regard sur le paysage que l'ombre delà nuit recouvrait d'un voile transparent.
II était minuit, et seule la lumière vacillante des étoiles faisait ressortir les lignes saillantes des objets environnants.
Derrière lui se déroulait la vallée de la rivière St-Charles dont les taillis de pins et de hêtres faisaient une immense tache noire.
En face s'élevaient les falaises de Lévis, au delà desquelles s'étendaient les plaines unies de la Beauce.
A sa gaiich e.la chiile de Montmorencyf aifait enlciidiele grondement de ses eaux précipitées et brillait d'un éclat argentin.
A sa droite, s'étendaient silencieuses et désertes les plaines d'Abraham au-dessus desquelles s'élevait comme une vapeur de victoire sanglante.
On distinguait quelques lumières dans le château St-Louis, résidence du gouverneur civil, et dans les corps de garde des casernes des Jésuites, situées sur la place delà cathédrale ; mais le reste de la capitale était plongé dans l'obscurité et dans un morne silence.
Pas le moindre bruit ne s'élevait des rues étroites et des ruelles tortueuses de la basse-ville. Une lampe solitaire se balançait à la proue de la corvette de guerre ancrée dans le fleuve....
Il s'appu3'ait lourdement sur sa carabine. Son attitude aurait pu faire croire qu'il montait sa garde avec la vigilance automatique du soldat ; mais il n'en était pas ainsi. Jamais sentinelle n'avait été chargée d'une faction si pleine de lourdes responsabilités, et jamais garde n'avait été exécutée avec une plus minutieuse observation.
L'œil, l'oreille, le cerveau, l'être tout entier était absorbé par le devoir. Rien n'échappait à la pénétration de son regard, ni les changements dans les nuages qui obscurcissaient le ciel du côté du large, ni les ombres qui s'épaississaient dans le sentier de l'anse de Wolfe. Aucun son ne passait sans avoir frappé son oreille attentive, depuis le bruissement d'ailes du moineau qui avait établi son nid d'hiver dans les canons de la batterie, jusqu'à la course rapide du suisse par-dessus les sombres glacis des fortifications. Debout sur le sommet de la plus haute citadelle de l'Amérique, sa stature martiale se détachant nettement des ombres environnantes, comme un bloc de marbre sculpté se détache du sombre horizon, silencieux, solitaire et vigilant, il était le représentant et le gardien de la puissance britannique au Canada, à l'heure d'une crise redoutée.
Il avait conscience de sa position et se conduisait en conséquence.
Roderick Hardinge était unjeune homme au tempérament ardent. Il faisait partie de la petite milice qui gardait la ville de Québec et il ressentait vivement les critiques continuellement dirigées, durant les deux mois précédents, contre l'insuffisance de cette troupe. Il savait que les Américains avaient tout balayé devant eux à l'extrémité supérieure de la colonie. Schuyler avait occupé l'île aux Noix sans coup férir. Cinq cents soldats de l'armée active et cent volontaires avaient capitulé à St-Jcan. Bedell, du New-Hampshirc. avait pris Chambly et s'était emparé des immenses quantités de provisions et de munitions de guerre renfermées dans le fort. Montgomery s'avançait sur Montréal à la tête de toute son armée.
La garnison de cette ville était trop faible pour soutenir l'attaque et devait infailliblement céder à un ennemi démesurément supérieur en nombre. Alors viendrait le tour de Québec II était bien connu que cette ville était, en réalité, le but de l'expédition américaine. De même que la chute de Québec avait assuré la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais en 1759, la prise de Québec devait assurer la conquête du Canada par les Américains, dans l'hiver de 1775-76. Cela avait été parfaitement compris par le congrès continental à Philadelphie. Le plan de campagne avait été tracé par le général Schuyler avec cet objectif, et quand cet officier résigna son commandement pour cause de santé, après ses succès à St-Jean, Montgomery suivit la même idée et résolut de l'exécuter.
De Montréal, il adressa au congrès une lettre dans laquelle il disait énergiquement : " Tant que Québec ne sera pas pris, le Canada ne sera pas conquis. "
Roderick Hardinge avait appris avec peine que les autorités de Québec avaient peu ou point de confiance dans la milice qu'elles croyaient incapable de défendre la ville. Il était nécessaire de détruire ce préjugé, autant dans les intérêts de cette troupe que dans ceux de la cité. Hardinge entreprit cette tâche difficile. Il n'y avait pas de temps à perdre. Dans quinze jours, Québec pouvait être investi. Il se mit à l'œuvre, avec l'aide d'un seul compagnon. Tous deux tini-ent leur projet dans le plus profond secret et ne le communiquèrent pas même au commandant du corps.
On était à la nuit du 6 novembre 1775. Hardinge sortit du quartier seul et sans attirer l'attention. Il se rendit aussitôt au poste de la citadelle le plus éloigné du corps de garde. Au cri de : " Qui vive " de la sentinelle, il donna le mot d'ordre. Puis appelant par son nom le factionnaire, qui était un soldat de son régiment, il lui donna l'ordre de lui remettre son fusil. La sentinelle obéit sans faire aucune ijucstion, ni recevoir aucune explication. Hardinge était un officier, et le simple soldat n'avait qu'à lui obéir. S'il avait quelque .soupçon ou s'il était poussé par quelque sentiment de curiosité, il fût mis à l'abri de l'un et de l'autre par un nouvel ordre de se retirer hors de la vue, mais à portée delà voix, jusqu'à ce que ses service? fussent requis. Un coup de sifflet devait être le signal.
Roderick Hardinge resta en faction de dix heures à minuit. Comme nous l'avons vu, il avait observé minutieusement tout ce que pouvait distinguer son regard vigilant. Mais ce regard se portait le plus assidûment vers un poinc de l'horizon : c'était le grand chemin qui conduisait de Lévis à la forêt, en traversant les plaines do In Bcauce. Il était évident que c'était dans cette direction que
8 LKS BASTOXNAIS
devait apparaître l'objet qu'il guettait, et il ne fut pas désappointé.
Au premier coup de minuit sonnant à la tourelle de la cathédrale Notre-Dame, de l'un des points de ce grand chemin à cent verges au plus de la rive, une fusée bleue s'élança dans les airs.
A cette vue, Roderick se redressa subitement, enleva la carabine de son côté gauche, la jeta sur son épaule droite et se mit au port d'armes.
Le sixième coup de minuit venait de sonner, quand une seconde fusée bleue sillonna l'espace, mais cette fois, à au moins cinquante verges plus près que la première fois. Celui qui l'avait lancée avait évidemment dû courir vers la rivière.
Roderick fit un pas en avant et poussa un cri étouffé.
Le dernier des douze coups de cloche avait à peine résonne, qu'une troisième fusée s'éleva en sifflant du bord même du fleuve.
Roderick fit vivement volte-face et fit entendre un violent coup de sifflet. Le fidèle soldat dont il avait pris la faction accourut immédiatement. Hardinge lui jeta son fusil avec l'injonction de garder le silence. L'officier avait à peine eu le temps de disparaître dans les ténèbres, que la garde montante composée d'un caporal et de deux simples soldats se présenta et procéda à la formalité ordinaire du relèvement des sentinelles.
SUR l'autre rive.
Le cœur palpitant d'émotion, Roderick Hardinge descendit rapidement des hauteurs de la citadelle dans la haute- ville.
En passant, il jeta un regard vers le château, mais les lumières qu'on y voyait briller deux heures plus tôt, étaient maintenant éteintes et le gouverneur dormait inconscient du danger qui accourait sur la ville durant cette nuit. Il traversa la place et entendit le bruit joj'eux des officiers qui passaient gaiement la nuit à boire du vin et à jouer aux cartes.
Il répondit au " Qui vive " de la sentinelle postée à la porte qui gardait le»" >uteurs de la côte de la Montagne et doubla le pas en suivant le chemin tortueux qui en descend. La vieille côte a été la scène de plus d'un incident historique, mais certes, aucun de ces incidents n'a eu plus d'importance que cette démarche nocturne de Roderick Hardinge.
Le long des rues étroites et ténébreuses de la basse-ville, heurtant du pied les pierres du chemin ou trébuchant dans les ornièrc^s, il poursuivait sa route sans ralentir son allure précipitée.
LES BAS'iONNAIS
Pas une âme dans les rues ; aucun signe de vie dans les entrepôts qui apparaissaient comme d'immenses cubes noirs, avec leurs barricades de portes et de fenêtres revêtus de tôle de fer.
En vingt minutes, le jeune officier eut atteint le fleuve au point où se trouve aujourd'hui le quai du Grand- ~ Tronc. A ses pieds, il distingua un canot
muni de ses deux rames. Sans un instant d'hésitation, il y pr!t p' ace, détacha la chaîne qui le tenait amarré au rivage, mit les avirons dans leurs tollets, et, d'un vigoureux coup donné d'une main expémentée, tourna l'avant de la chaloupe vers la rive Sud.
En même temps, il éleva ses regards vers la ville. Elle était là^ au-dessus de lui, silencieuse et inconsciente du danger qu'elle courait. Le rocher gigantesque du Cap Diamant s'élevait là haut comme une tour, semblant s'enorgueillir de sa force et se moquer des appréhensions du jeune officier. Celui-ci dirigea le canot sous la poupe de la corvette de guerre. Une seule lampe était suspendue à Tavant, mais aucune vigie ne le héla au passage.
*' Le Jockey est évidemment un mythe pour tous ces gens-là", murmura-t-il ; " mais ils reconnaîtront bientôt qu'il est une terrible réalité, et c'est Koddy Hardinge qui le leur apprendra ".
Le Saint- Laurent n'est pas aussi large au-dessus de Québec qu'il ne l'est généralement sur son parcours, et en un quart d'heure, le rameur eut atteint la rive opposée. Au moment où la quille de la chaloupe gratta le sable de la berge, un homme s'avança à sa ren-
contre. L'officier s'élança sur le rivage et s'approchant du nouveau personnage, il lui frappa familièrement l'épaule.
— Mon bon vieux Donald !
— Merci, maître. (Ces deux mots trahissaient un accent écossais fort prononcé.)
— Ponctuel comme d'habitude, Donald, toujours à la minute.
— Oui, Monsieur, mais j'ai bien failli être en retard. Le cheval, je le crains bien, s'en ressent plus que moi.
— Sans doute, sans doute; as-tu voyagé beaucoup à cheval? — Près de dix heures. Monsieur, et sans jamais lâcher la bride.
— Oh! comme mon cœur a bondi, Donald, quand j'ai vu ta première fusée! Je pouvais à peine en croire mes yeux.
— Je suis arrivé juste à temps, maître. Si j'avais rompu une sangle, j'aurais été en retard ; mais voilà qui est fait.
— Oui, mon vieil ami, et bien fait.
Les deux hommes tinrent alors à voix basse une longue et vive conversation. A la manière animée du vieux et aux fréquentes exclamations du plus jeune, on eût pu reconnaître évidemment que le premier communiquait à l'autre des renseignements importants. Durant une courte pause qui se produisit pendant l'entretien, Donald tira un petit paquet enveloppé de papier, qu'il remit à Roderick Hardinge.
— C'était attaché au siège de ma selle, maître, dit-il, et je n'aurais, pour rien au monde, voulu le perdre.
Roderick entoura le paquet de son mouchoir et le plaça avec soin dans la poche intérieure de son habit, 4u'il boutonna ensuite jusqu'au menton.
Au bout d'une demi-heure les deux hommes parurent prêts à se séparer.
— Je vais maintenant me hâter de retourner de l'autre côté, dit Roderick, et toi, Donald, retourne à l'auberge, tu dois avoir terriblement besoin de repos.
— Deux heures environ me remettront parfaitement, Monsieur.
— Et ton cheval ?
— Il est complètement fourbu. Monsieur.
— Alors, procure-t'en un autre et le meilleur que tu pourras trouver. Voici cinq souverains. Tu en useras largement au nom de Sa Majesté.
Donald s'inclina profondément, en signe de 103'auté.
— Je serai en route une bonne heure avant le jour, maître Roddy. Le soleil levant me verra bien au delà des villages.
— Et nous nous rencontrerons ici de nouveau à minuit.
LES BAhTONNAIS ]I
— Comptez là-dessus, Monsieur, à moins que ces canailles de rebelles ne me prennent et ne me pendent à Fun des grande chênes de la Chaudière.
— Ne crains rien, Donald ; la mort du traître n'a jamais été réservée à un vieux soldat du roi comme toi.
Le jeune officier reprit place dans son canot et se pencha aussitôt sur les avirons. Le vieux serviteur remonta la colline qui conduit à Lévis et disparut bientôt dans les ténèbres.