CONSEIL ET AVERTISSEMENT
Le crî de ralliement de la troupe de paysans mécontents était le hurlement du loup. Ce signal fut adopté par haine du nom même de Wolfe. le conquérant de Québec. " Loup " était la désignation appliquée par eux à tout résident anglais et plus spécialement au
soldat anglais. Nous avons vu comment ils se servaient de ce signal pour rassembler les conspirateurs dans la forêt pendant la nuit, et comment Batoche le connut.
Les Américains n'étaient pas depuis plus de quarante-huit heures dans les environs de Québec, qu'ils en connaissaient déjà la signification.
On le vit bien, lorsque l'ermite, avec trois compagnons arriva au pont de la petite rivière Saint-Charles, sur la grande route conduisant directement à la ville. Il y avait là un poste de miliciens du New-Jersey. A l'approche des Canadiens, la sentinelle cria halte et demanda le mot de passe ; mais ils répondirent par le hurlement du loup et ils reçurent aussitôt l'ordre de s'avancer. L'officier de service comprenait le français, fit Batoche était chargé de parler au nom de la troupe.
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T's^^fcl^r^sjS^i^Hr L vaut s'engagea
aussitôt :
' — Que désirez-
— Nous sommes venus vous offrir nos services.
— En quelle capacité ?
— Comme éclaireurs.
— Demeurezvous à la ville ?
— Non ; à Beauport.
— Vous êtes des cultivateurs ?
—Oui.
—A V e z - V 0 u 8 des armes ?
— Oui, carnous sommes a^^ssi chasseurs.
- — Vous connaissez le pays, alors ?
— A dix lieues à la ronde.
—Et la ville ?
— Nous y connaissons tous nos compatriotes. — Pouvez-vous communiquer avec eux ?
— Nous avons beaucoup de moyens pour y arriver.
— C'est bien. Nous avons besoin de vos services.
Nous avons'dit que le but de'Ba'rbin et de ses compagnons était d'entrer en communication directe avec quelques officiers américains, de leur faire connaître leurs plans d'opération et de s'entendre avec eux pour organiser leurs services. C'est ce qu'ils firent dans le cours d'une plus ample conversation et on leur dit de revenir dans quelques jours pour recevoir des instructions du quartier général directement.
Mais ils avaient un second devoir à remplir, ou plutôt, ce soin incombait à Batoche, comme il en avait informé ses compagnons en se rendant au rendez- vous, après avoir pris tous les rerseignements sur tout ce qui s'était passé dans les deux jours qui s'étaient écoulés depuis, que les Américains avaient investi Québec. Batoche émit ses idées à peu près coinme suit. . S'adressant à l'officier, il' dit:
— Vous savez que nos compatriotes, à la ville, sont partagés de sentiments ?
— Nous l'avons appris.
— Un parti épouse la cause de l'Angleterre et a formé un régiment pour la défendre.
— Nous savons cela.
— Ce parti est maintenant très animé contre voua.
—Ah !
— Un autre parti favorise la cause de la liberté et de la libération.
•^Oui, ce sont nos amis.
— Eh bien, ils sont fort décourages de ce qui est arrivé dernièrement.
— Vraiment ? Comment cela ?
— Puis-je parler librement ?
^Comme un soldat à un soldat.
— Et vous ajouterez foi à mes paroles ?
L'officier fixa un regard sur la figure originale et énergique du vieil ermite et répondit avec assurance :
— Je vous croirai.
— Et vous rapporterez mes paroles à votre commandant ?
—Oui.
— Alors, écoutez-moi. Avant hier, après avoir débarqué sur la côte nord, vous avez déployé vos forces sur les plaines d'Abraham.
Batoche s'étendit sur ces détails et sur d'autres encore qu'il avait appris de Barbin, afin de les faire confirmer par les officiers américains, de manière qu'il n'y eût aucune erreur sur la conclusion qu'il en tirait.
— C'est bien ce que nous avons fait, répondit l'officier,
— Et vous avez envoyé un pavillon parlementaire ?
—Oui.
— C'était pour demander une conférence ?
— C'était un ordre de capitulation.
— Cela rend les choses plus mauvaises. En ville, on a supposé que ce n'était que pour une entrevue. Quand la vérité sera connue, l'effet en sera encore plus désagréable.
— Que voulez-vous dire ? s'écria l'officier.
— Veuillez m'excuser un instant. Votre messager a été renvoyé ?
—Oui, répondit l'officier avec impatience.
— Et l'on a tiré sur le pavillon ?
— Oui, dit l'officier avec un juron,
— Eh bien, voici ce que je veux dire. Vos amis, dans la ville, Bont indignés et découragés de ce que vous n'avez pas vengé cette double insulte. Ils ne peuvent s'expliquer cette conduite. Ils raisonnent ainsi : ou les Bastonnais étaient assez forts pour vengei et punir cet outrage, ou ils ne l'étaient pas. S'ils l'étaient, pourquoi n'ont-ils pas immédiatement couru à l'assaut ? S'ils n'étaient pas assez forts, pourquoi s'exposer et nous avec eux à cette terrible humiliation ?
D.ans le premier cas, leur inaction était une lâcheté. Dans la seconde supposition, le fait de se ranger en bataille et d'envoyer un pavillon pour demander la capitulation était une indigne fanfaronnade.
Batoche s'était échauffé suivant sa vieille habitude, en disant ces paroles. Il ne gesticulait pas et n'élevait pas la voix, mais la lueur du feu de bivouac éclairant sa figure révélait une expression de résolution et de force consciente. S'avançant d'un pas ou deux vers l'officier, il dit d'un ton plus bas :
— Ai-je trop parlé ?
— Vous avez dit la vérité 1 tonna l'officier eu frappant violemment la terre du pied.
Puis il murmura en anglais :
— Exactement ce que j'ai dit alors I Ce vieux Français a exprimé la vérité dans toute sa rude nudité.
L'officier était le major Meigs, un de ceux qui avaient le plus énergiquement désapprouvé l'envoi du pavillon et dont l'opinion sur cet incident est enregistrée dans l'histoire.
Il remercia Batoche de- son-précieux- renseignement et lui assura qu'il répéterait au colonel Arnold ce qu'il avait dit.
118 ].ES BASTONNAIS
— Peut-être permettrez-vous à un vieux soldat d'ajouter un autre mot, continua l'ermite, comme ils allaient se séparer.
L'officier était si impressionné de ce qu'il avait entendu et des singulières manières de l'être étrange qui s'adressait à lui, qu'il lui accorda une prompte permission.
— Comme amant de la liberté, comme ennemi des Anglais, comme ami des Bastonnais, je crois, après ce qui est arrivé, qu'il serait préférable que vos troupes se retirassent pendant quelque temps hors de vue des murs de Québec.
L'officier le regarda d'un air de doute.
— Elles pourraient se retirer dans quelques villages en remontant un peu la rivière. Là, elles pourraient se ravitailler à loisir. Pas de réponse.
— Et attendre des renforts.
L'officier sourit d'un air d'approbation.
— Et donner à leurs amis, à la ville et aux alentours, le temps d'organiser et de compléter leurs arrangements. Jusqu'ici nous avons fait peu de chose ou rien du tout, mais dans le cours d'une semaine ou de dix jours, nous pourrions faire beaucoup.
— C'est une excellente idée, et elle sera prise en considération, dit l'officier en serrant la main de Batoche ; après quoi, l'entrevue prit fin.
Que l'avis du vieillard ait eu du poids, ou non, le mouvement qu'il avait conseillé fut exécuté une couple de jours plus tard.
Reconnaissant l'impossibilité de presser le siège sans recevoir de renforts et apprenant que le colonel McLean, avec ses Emigrants royaux avait réussi à se rendre de Sorel à Québec le jour même où les Américains y étaient arrivés de la Pointe- Lévis, ce qui fc^rtifiait de quelques réguliers la garnison de la ville, Arnold leva le camp le 18 novembre et se retira à la Pointe-aux-Trembles pour y attendre l'arrivée de Montgomery qui venait de Montréal.
LA TACTIQUE d'UNE FEMME.
Quand Zulma Sarpy arriva chez elle le soir de son voyage plein daventures à Québec, son vieux père remarqua qu'elle était sous l'influence d'une grande émotion. Elle aurait préféré garder pour elle tout ce qu'elle avait vu ou entendu, mais il la questionna avec tant d'insistance qu'elle ne put éviter de répondre. Il était tout naturel, comme elle le comprit parfaitement, qu'il fût anxieux d'ob-
tenir des renseignements sur l'état des affaires, d'autant plus que différentes rumeurs lui étaient parvenues durant le jour par ses serviteurs et ses voisins. Aussi, dès qu'elle se fut un peu remise, après un abondant repas pris à loisir, en femme sensée jouissant d'une bonne santé, elle lui raconta en détail tous les événements dont elle avait été témoin. M. Sarpy l'interrompit fréquemment par des exclamations énergiques qui la surprirent énormément, car elles montraient qu'il prenait à la guerre imminente un intérêt plus profond qu'il ne l'avait prévu et qu'elle ne l'avait espéré. L'incident du pont, en particulier, fit beaucoup d'effet sur lui.
—Et vous êtes certaine, demanda-t-il, que le jeune officier est le même que celui sur lequel on a fciit feu du haut des murailles ?
— Je suis sûre de n'avoir pu me tromper, répondit-elle. Sa taille, sa noble démarche, sa belle figure le feraient distinguer entre mille.
— Mais vous ne savez pas son nom ?
— Hélas, non.
— Vous auriez dû vous en informer. L'homme qui a traité ma fille avec tant de courtoisie ne doit pas être un étranger pour moi
— Ah ! n'ayez pas d'inquiétude, papa, je saurai bien trouver son nom. dit Zulma en riant.
— Peut-être bien que non. Qui peut dire ce qui arrivera ? La guerre est un tourbillon qui peut l'enlever hors de vue et l'effacer du souvenir, avant que nous nous en rendions compte.
— Ne craignez rien, interrompit Zulma avec un geste magnifique de son bras blanc. J'ai un pressentiment que nous nous rencontrerons encore. J'ai l'œil sur lui, et
— Il a l'œil sur vous, ajouta le sieur Sarpy, sur un ton de plaisanterie qui ne lui était pas habituel.
Sa fille ne répondit rien ; mais un rayon d'ineffable lumière passa comme une illumination sur sa belle figure et des mots qui se pressaient sur ses lèvres, mais qu'elle ne prononça pas, s'évanouirent dans un délicieux sourire, aux coins de ses lèvres pleines et vermeilles. Elle se leva de sa chaise et resta immobile pendant quelques instants, la vue fixée sur un vase de fleurs rouges et blanches placé sur le manteau de la cheminée. Sa robe de nuit, d'un blanc de neige, tombait négligemment autour de sa personne, mais ses plis flottants ne pouvaient dissimuler les contours de sa poitrine qui se soulevait et retombait sous le coup de quelque sentiment violent. Le sieur Sarpy, en la regardant, ne pouvait ni cacher son admiration pour l'aimable créature qui était la consolation et la gloire de son existence, ni retenir ses larmes à la pensée, toute vague et invraisemblable qu'elle fût, que cette guerre pourrait, de
quelque manière inconcevable, entraîner la destinée de sa fille et changer le courant de leur existence mutuelle. A son attitude, la connaissant comme il la connaissait, ou peut-être ne la connaissant pas aussi bien qu'il l'aurait pu, il sentit qu'elle était sur le point de lui faire une importante communicat'ion, de lui demander quelque chose ou de l'engager dans quelque voie qui influerait sur leurs destinées respeciives et conduirait précisément au mystérieux résultat dont l'ombre était déjà dans son esprit.
Mais avant qu'il eût eu le temps de dire un mot pour apaiser ses craintes ou dissiper ses conjectures, Zulma s'avança lentement et se mit tout doucement à ses genoux. Elle tourna vers lui sa figure dont les riches couleurs s'étaient subitement évanouies, mais il y avait dans ses yeux bleus une expression touchante qui fascina le vieillard.
— Papa, dit-elle, voulez-vous me permettre de vous demander une faveur ?
Le sieur Sarpy sentit son cœur se serrer et ses lèvres se contractèrent. Zulma remarqua son émotion et ajouta aussitôt :
— Je sais que vous êtes faible, papa, et que vous ne pouvez supporter les émotions ; mais ce que j'ai à vous demander est simple et facile à accomplir. D'ailleurs je me soumets d'avance à votre jugement et je me conformerai sans réserve à votre décision.
Le sieur Sarpy prit la main de sa fille dans les siennes et répondit :
— Parlez, ma chère enfant, vous savez que je ne puis rien vous refuser.
— Vous avez résolu de rester neutre, dans cette guerre ?
— C'était mon intention.
— Avez- vous pris cette résolution uniquement dans votre intérêt ?
— Dans votre intérêt et le mien, ma chérie.
Je suis vieux et infirme et ne puis prendre part aux luttes des hommes forts. Vous êtes jeune et je dois veiller sur votre avenir.
Zulma demeura silencieuse pendant quelques instants, comme si elle n'eût plus trouvé rien à dire. Son père, remarquant son embarras, ramena la conversation à son cours naturel en cherchant à tirer d'elle la nature de la demande qu'elle avait l'intention de lui adresser.
— Je voulais vous demander ma liberté d'action, dit- elle, avec une énergie soudainement recouvrée. Mais je n'en ferai rien maintenant.
Des circonstances se produiront peut-être, qui viendront modifier la situation pour nous deux avant que les hostilités aient fait beaucoup de progrès. Tout ce que je vous demande maintenant est de me permettre de revoir ce jeune officier.
Le vieillard, en entendant cette innocente requête, respira plus librement et s'écria :
— Quoi ! Est-ce là tout, ma chérie ? Vous pouvez certainement le revoir. Je voudrais le voir moi-même et faire sa connaissance.
Comme je vous l'ai dit auparavant, j'ai une grande admiration pour sa bravoure et sa courtoisie à votre égard. Et, Zulma, la prochaine fois que vous le verrez, ne manquez pas d'apprendre son nom.
— C'est précisément ce que je veux savoir, dit la jeune fille avec un sourire.
— Alors, nous sommes d'accord, reprit son père, en lui tapotant les joues et en se levant pour clore l'entrevue.
Il était maintenant en bonne humeur et, de son côté, elle affecta d'être gaie, mais il y avait sur ses joues un incarnat qui dénotait la flamme qui la consumait intérieurement, et quand son père fut parti, elle se mit à arpenter de long en large le plancher de sa chambre d'un pas lent et mesuré, plongée dans de profondes et pénibles réflexions.
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LE ROMAN DE l' AMOUR.
Quatre jours plus tard, le village de la Pointe-aux-Trembles fut mis en émoi par l'approche des soldats d'Arnold. Leur apparition était si soudaine et si inattendue, que les gens ne savaient comment l'expliquer et la plupart d'entre eux barricadèrent leurs maisons. Mais les Américains s'avancèrent avec le plus grand ordre. L'avant-garde, arrivée au village, fit une marche par le flanc gauche et alla établir ses quartiers sur le bord même du Saint- Laurent. Le corps principal forma les faisceaux en face de l'église et l'on distribua aussitôt des billets de logement pour toute? les maisons du village. Arnold lui-même alla loger chez le curé, qui le traita bien et invita fréquemment à sa table les principaux officiers pendant leur court séjour dans sa paroisse. Ce bon prêtre, obéissant aux instructions de l'évêque de Québec, était opposé à l'invasion américaine, mais dars l'intérêt de ses paroissiens, il jugea prudent de traiter les Continentaux avec autant que respect que possible. Sa courtoisie fut bien récompensée, car durant tout leur séjour à la Pointe-aux-Trembles, les Américains traitèrent les habitants avec une considération exceptionnelle.
L'arrière- garde traversa le village et s'échelonna le long de
la route, sur une distance de quinze à vingt milles. Cette division était principalement composée de cavalerie et de carabiniers, dont le service consistait à parcourir la contrée à la recherche de provisions et à garder les communications avec la partie supérieure du pays, d'où l'on attendait de jour en jour des renforts de l'armée de Montgomery.
Tous les officiers d'Arnold approuvaient sa retraite temporaire pour les raisons mêmes exposées par Batoche et qui leur avaient paru urgentes dans les circonstances actuelles.
Mais si l'un d'entre eux en était plus heureux que les autres, c'était bien Cary Singleton. Il avait d'autres raisons que des considérations militaires pour applaudir à cette mesure.
C'était pour lui une magnifique occasion — il se l'imaginait, du moins — de retrouver le trésor qu'il avait perdu sous le tunnel obscur du pont couvert, de revoir la vision qui, depuis cette soirée mémorable, avait toujours flotté devant sa mémoire.
Heureuse illusion de la jeunesse ! si peu appréciée, tant qu'elle dure, à cette période privilégiée de l'existence, et objet d'amères lamentations pour le reste de la vie, quand elle a disparu !
Les misères mêmes donnent un stimulant au plaisir, quand le cœur est embrasé— et quel jeune cœur ne l'est pas ? — de la flamme de l'amour. La fatigue, la faim, la soif, la maladie et la pauvreté ne sont que des bagatelles dont on rit, tant que l'on aperçoit derrière elles la douce lumière de tendres yeux parlant, en un langage qu'eux seuls peuvent entendre, la langue du cœur dévoué.
Pour beaucoup de ses camarades officiers, pères de famille ou déjà avancés en âge, cette invasion américaine était une dure réalité, faite d'une succession désagréable de marches et de contremarches, de parades et de campements, d'attaques et d'échecs, de privations de toutes sortes, avec la perspective d'une défaite finale ; mais pour Cary Singleton, la guerre avait été, jusque-là, une scène constante d'émotions agréables, comme il aura occasion de le dire lui-même dans un chapitre subséquent, et, à partir de ce moment jusqu'à la fin de la campagne, elle prit pour lui les proportions d'un roman.
Le seul renseignement qu'il avait pour le guider, était que la joliy fille qu'il cherchait habitait dans le voisinage du camp où il se trouvait maintenant. Etait-ce plus haut ou plus bas, sur le bord de la rivière ou à l'intérieur des terres? sans doute il ne le pouvait dire, mais il était bien résolu de le découvrir. Il savait que les quartiers que l'armée venait d'établir n'étaient que temporaires ; que dans huit ou dix jours au plus, celle-ci ferait de nouveau une marche en avant. Alors, ce serait la bataille et son sort pouvait être une tombe sanglante sous les mura de la vieille capitale. Il fallait don", se hâter. Il voulait bien mourir, mais il voulait auparavant revoir encore une fois l'objet de son culte.
Ces pensées occupaient son esprit pendant qu'il suivait la route au pas de son cheval, une belle après-midi, tandis que le soleil étalait ses blancs rayons sur la terre gelée, jetant un reflet argentin sur les
branche.- dépouillées de feuilles des hêtres et des bouleaux. Il ne se doutait guère de ce qui l'attendait, quand il arr
rêta ma-
LES BASTONNAIS I2'i
chinalement sa monture pour admirer une belle avenue d'érables conduisant à un manoir situé à droite de la loute.
SUR LA GRAND'rOUTE.
La maison attira l'attention de Cary par la beauté de son site et son apparence d'aisance et de confort. Il conclut aussitôt qu'elle a])partenait à quelque vieux seigneur français qui, après la conquête de la province par les Anglais, s'était retiré dans la solitude de son domaine où il passait le soir de sa vie dans le calme philosophique de la retraite.
Cette vue, toutefois, n'excitait pas autrement sa curiosité et il aurait probablement continué son chemin sans plus d'attention, s'il n'avait, par hasard, aperçu deux personnes descendant du perron dans l'espace libre en face de la maison. La distance était considérable, et les arbres gênaient quelque peu la vue, mais il crut distinguer dans ces deux personnages une jeune femme et un homme âgé. Il s'arrêta un moment de plus pour regarder. Tout à coup, il vit conduire au pied du perron un cheval sur lequel la jeune dame fut aidée à se mettre en selle. Cette vue l'émut considérablement. Un soupçon— était-ce seulement un soupçon ? — traversa son esprit.
Si c'était elle ! Il chassa cette pensée, néanmoins, comme trop heureuse pour être vraie. Il était impossible qu'elle se jetât ainsi dans ses bras.
Toute cette aventure perdrait la moitié de sa saveur romanesque, par un dénouement si simple et si facile. Non ! Il lui fallait la chercher, il lui fallait peiner, attendre et souffrir encore avant de pouvoir espérer d'atteindre l'objet de son désir.
C'est ainsi que nous ajoutons à nos peines dans l'intensité de nos désirs amoureux, et Cary prenait un âpre plaisir à exagérer sa propre misère.
Toutefois, il tint son regard ardemment fixé sur cette jeune amazone qu'il apercevait au loin. Après avoir conversé pendant quelque temps avec le vieillard, elle se redressa, se mit bien en selle et s'éloigna de la maison. L'avenue d'érables au bout de laquelle se tenait le jeune ofïicier était tout droit devant elle et, un moment. Cary crut qu'elle allait la suivre. Elle arrêta son cheval à l'entrée de l'avenue qu'elle explora de la vue jusqu'à la barrière. Ils se trouvaient ainsi en face l'un de l'autre. Elle devait l'avoir vu
aussi facilement qu'il la voy.ait;- lui-même. Se reconnurent-ils? Oh ! comme l'amour, aux yeux toujours si perçants, est parfois désespérément aveugle !
Cary aurait dû lancer son cheval, franchir la barrière et remonter l'avenue dans une course folle. La dame aurait dû agiter son mouchoir en signe de reconnaissance et descendre au petit pas de sa monture, au-devant de son cavalier.
Au lieu de cela, il resta en selle comme frappé d'éblouissement, et elle s'éloigna tranquillement de l'entrée de l'avenue et suivit lentement un étroit sentier qui traversait les terres de son père.
Il y a souvent une révélation dans la disparition, de même qu'il y a de la lumière dans les ténèbres. A peine eut-il perdu de vue la dame à cheval, que Cary se sentit irrésistiblement entraîné à courir; à sa poursuite et à découvrir qui elle était. Maintenant qu'elle était partie, la pensée lui revint qu'elle était peut-être celle qu'il aimait et recherchait. L'avait-il effrayée? Ce n'était pas probable,, vu l'aisance et le calme de ses manières. La reverrait-il ? Il sentit que cela dépendait entièrement de lui et il décida de mieux profiter de l'occasion, si elle lui était offerte de nouveau. Il réfléchit encore un moment avant de décider ce qu'il allait faire. Il pensa, à ouvrir la barrière, à remonter l'avenue et à prendre le sentier qu'elle avait suivi; mais il lui répugnait de passer ainsi sang, permission sur la propriété d'autrui et il craignait d'être arrêté ai); manoir pour s'expliquer. Tout cela l'empêcha de suivre cette idée. Il jugea plus sage de suivre la grand'route en éperonnant son cheval et de se fier à sa bonne chance. Il pourrait peut-être découvrir l'issue de ce sentier d'où elle allait sortir. En cela, il ne fut pas désappointé. Après avoir fait environ un demi-mille, il arriva à l'entrée d'un chemin de campagne, rude et peu fréquenté, tout humide des infiltrations du ruisseau qui coulait le long d'un de ses côtés. Là il s'arrêta et observa avec le coup d'œil exercé du eoldat en reconnaissance.
A sa surprise et à sa grande satisfaction, il remarqua les empreintes fraîches des sabots d'un pony, tournées du côté de la grand'route. Il eut la conviction qu'elle était venue par ce chemin et avait continué sa promenade le long de la grand'route. La carrière était donc libre devant lui. Tout ce qu'il avait à faire était de la suivre, et c'est ce qu'il fit sans perdre une seconde.
Pendant tout ce temps, l'après-midi s'était avancé et le soleil descendait tout doucement à l'horizon. On pouvait compter encore sur une grande heure -de jour, mais l'air- devenait froid, et des bandes de nuages rosés s'étendant en éventail dans l'ouest du firmament annonçaient du vent et de la tempête.
Pendant toute une heure, Cary ëingleton chevaucha^le long.de cette route-solitaire, fouillant du regard la lisière de la forçai a sa droite et la rive escarpée de la rivière à sa gauche; mais il n'entendit rien, sauf le bruit monotone de l'eau du fleuve et le bruissement des arbres sous la brise. Il ne vit rien qui put distraire son attention de l'unique objet de ses recherches. Il commença à craindre que cclics-ci ne fussent vaines. Il était d('jà loin de ses quartiers, et sans cause spéciale, il ne pouvait guère prolonger davantage son absence. Il résolut donc, bien à contre-cœur, de diriger son cheval vers le camp. Avançant encore de quelques pas,
lentement etévidemment attristé par tout ceci, il arriva à un endroit où la route tournait brusquement, et à quelques centaines de verges devant lui, il remarqua la fumée bleue d'une petite maison de cultivateur bâtie dans la clairière du bois. Devant la maison, il y avait un groupe d"hommes, de femmes et d'enfants entourant un cheval sellé pris serait se servir une expression trop faible. Il fut si éton né qu'il s'arrrêta court. Sa présence excita un tumulte parmi ces gens. Les enfants se précipitèrent dans la maison, les femmes se retirèrent sur la porte, mais une dame en amazone les rassura d'un geste enjoué et se mit aussitôt en selle. Leur ayant adressé quelques mots d'adieu, elle reprit la route et un instant plus tard, elle était à côté du jeune officier.
—Est-il possible. Mademoiselle ? Ce fut tout ce que put murmurer Cary dont l'agitation était si grande qu'il lui fallait
s^appuyer au pommeau de sa selle pour ne pas tomber.
Il serait faux de dire que la dame n'était pas agitée de son côté, mais elle possédait cet admirable secret de la feinte qui place les femmes bien au-dessus des hommes dans les passes les plus critiques de la vie.
Sa réponse fut un délicieii}f sourire de reconnaissance et Toffre d'une main gantée.
— Je ne m'attendais pas à vous rencontrer sur cette route eolitaire, dit Cary, après avoir recouvré un peu de son assurance.
C'était là un mensonge palpable, mais inconscient. Pourquoi donc était-il venu si loin ? Pourquoi avait-il souffert les tourments du doute et de l'attente, tout le cours de cet après-midi, long comme la vie ? La jeune fille était plus naturelle et plus simple. La franchise de sa réplique faillit faire sauter Cary hors de sa selle.
— Et moi, je n>'attendais à vous rencontrer. Monsieur, dit-elle, et elle partit d'un de ses plus jo)'-eux éclats de rire.
Les explications suivirent rapidement. La dame avoua qu'elle avait reconnu Cary du bout de l'avenue, qu'elle avait évité à dessein de le rencontrer à la barrière, et avait pris le sentier à travers les terres de son père, certaine qu'il la suivrait. Elle ne découvrit qu'à moitié les raisons qui l'avaient fait agir ainsi, mais sa réticence partielle donnait du piquant à ses révélations, et en écoutant, Cary était dans un véritable extase de délices. Elle savait qu'il la suivrait ! Quelle conscience de supériorité et de pouvoir I
Ainsi engagée, la conversation ne languit point. L'ofi&cier reprit pleine possession de ses sens et les deux jeunes gens chevauchèrent rapidement côte à côte dans le crépuscule rosé qui paraissait être l'avant-coureur d'une belle aurore et d'un brillant lever du soleil.