LA COIFFURE DE SAINTE CATHERINE
Il est un incident de cette période si pleine d'événements, qui ne doit pas être passé sous silence. Le lecteur sera juge de son importance. C'était le 25 novembre, jour de la Sainte-Catherine. En Italie et dans le sud de l'Europe, la vierge martyre est vénérée camme patronne des étudiants en philosophie et les collèges célèbrent sa fête par des débats publics sur des sujets de logique et de métaphysique. Mais en Belgique et en France, c'est un jour de réjouissance pour la jeunesse, et au Canada, dès les débuts de la colonie, probablement parce que cette date marque la clôture de la navigation du Saint-Laurent et le commencement du long et rigoureux hiver, cette fête est célébrée par des chants, des danses, des jeux et d'autres réjouissances. Un des traits particuliers de la Sainte-Catherine est que les jeunes filles font de la tire dans la soirée et en régalent leurs amis et leurs amoureux.
La journée avait été assez triste. La neige tombant continuellement couvrait déjà les chemins à plus d'un pied de profondeur. Le vent sifflait lamentablement autour des pignons et les branches des érables battaient en triste cadence contre les fenêtres de la chambre de Zulma. Elle ressentait l'influence de cette inclémente température. Une sensation de fatigue pesait sur elle depuis les premières heures de la journée. Rien de tout ce qu'elle essayait de faire ne
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pouvait distraire son esprit ou dissiper le sentiment de solitude qui l*accablait. Le livre dont elle avait commencé la lecture à mainte? reprises gisait retourné sur la table. Le clavecin était ouvert, mais la musique étalée sur son pupitre était mêlée et en désordre. Zulma, était bonne musicienne et passionnément éprise de son instrument, mais elle ne pouvait en jouer quand son esprit était abattu. Elle avait coutume de dire, que même dans ses plus joyeux moments, la plus simple mélodie avait pour elle une teinte de mélancolie qui devenait une véritable tristesse, quand elle-même était mélancolique.
Elle ne quitta guère sa chambre de toute la journée. La maison silencieuse ne pouvait lui procurer aucune distraction.
Aucun mouvement dans les cours ou autour de la cuisine. Le grand chien de garde, lui-même, s'était retiré dans sa niche pour dormir. La neige tombait sans bruit étendant un rideau sur le monde extérieur. Le ciel était bas et semblait de plomb. Rien ne venait rompre le calme oppressif de l'atmosphère, sauf de temps en temps, une bouffée de vent mugissant sourdement dans les vallées.
Si Zulma avait pu dormir ! Plus d'une fois, elle se jeta, accablée de lassitude, sur sa couche, mais ses paupières qu'elle aurait voulu fermer restaient rigidement ouvertes et elle se surprit regardant fixement les arabesques des stores ou les dessins fleuris des rideaux de son lit, tandis que toutes sortes d'images extravagantes et incongrues traversaient son cerveau, lui donnant mal à la tête. Alors, elle se levait avec impatience, étendait les bras, joignait les mains derrière son cou, enroulait la masse de cheveux d'or qui était tombée sur ses épaules, puis allait à la fenêtre d'où ses regards distraits s'étendaient sur le sombre paysage.
" Si seulement il venait," murmura-telle, mais c'est impossible. On ne peut aller à cheval à travers une telle neige; sans cela, je serais sortie moi-même.
Enfin, le long après-midi s'était écoulé. Cinq heures sonnèrent à la vieille horloge française placée à la tête de Tescalier. Zulma avait à peine fini de compter les coups du timbre avec une sensation de soulagement, que le tintement de sonnettes de traîneau frappa ses oreilles. Elle se précipita à la fenêtre, jeta un coup d'œil dans la cour, poussa une exclamation de joie et sortit de la chambre en courant.
'' Non, c'est impossible ! ma chérie, et par un temps pareill"
Et pourtant, c'était bien Pafuline. Les deux amtes tombèrent dans les bras l'une de l'autre s'embrassèrent avec effusion et se reti-
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rèrent dans la chambre de Zulma, où, pendant que la nouvelle arrivée se dépouillait de sa pelisse, se chauffait log pleùo- et prenait un verre de vin, les félicitations et les questions se mirent à pleuvoir. Pauline était venue avec Eugène Sarpy, comme on put le voir du reste par la manière bruyante avec laquelle le jeune homme entra à la maison après avoir mis le cheval à l'écurie. C'était congé au séminaire et il en avait pris occasion d'aller faire encore un tour à la maison paternelle. Il avait invité Pauline à l'accompagner et elle avait été très heureuse d'avoir l'occasion de revoir Zulma.
'* C'est peut-être notre dernière entrevue, vous savez ? dit-elle d'un ton moitié riant, mais avec une légère ombre répandue sur sa douce figure.
— Et ces horribles rebelles, reprit gaiement Zulma, comment avez-vous pu vous résoudre à les rencontrer ?
— Mais nous ne les avons pas rencontrés.
La figure de Zulma devint subitement pâle.
— Quoi ! Sont-ils partis ?
Et la crainte lui traversa l'esprit que peut-être les Américains avfiient quitté le voisinage, ce qui expliquerait l'absence de Cary durant le jour ; mais elle fut rassurée par Pauline qui l'informa quEugène avait évité le camp américain en prenant un chemin détourné à travers les concessions.
— Cela doit avoir augmenté la distance ?
— De quatre lieues au moins ; mais je ne m'en inquiétai guère, pourvu que nous fussions hors de danger.
— Vous n'aimez pas ces soldats ?
— Je les déteste tous, excepté un, peut-être.
Zulma, surprise, leva les yeux.
— Et quel peut être celui-là, s'il vous plaît ?
' — Ne vous rappelez-vous pas le porteur du pavillon ?
—Oh!
Ce fut la seule exclamation poussée par Zulma, mais un flot de sang lui empourpra soudain la figure.
— Roderick m'a parlé de lui dans les termes de la plus grande admiration, continua Pauline avec calme.
— Il sera sans doute flatté de l'apprendre, dit Zulma. avec un accent de sarcasme. Mais ceci fut perdu pour la douce et simple Pauline et Zulma regrettant son observation reprit aussitôt :
— Si vous l'aviez rencontré dans votre trajet, il vous aurait traitée avec bonté, vous pouvez en être sûre ; et elle se mit à lui raconter l'incident du ponl couvert. Un détail en amena un autre et les
deux amies restèrent ensemble pendant deux heures à causer. La plus grande partie de la conversation, naturellement, roula sur l'officier américain. Ce que deux jeunes filles peuvent se dire dan? le cours de deux heures est quelque chose d'étonnant et il serait vraiment présomptueux, celui qui essaierait seulement d'énumérer les sujets de conversation. On peut toutefois être sûr d'une chose, c'est que lorsqu'on les appela pour souper, elles se donnèrent un baiser sonore et descendirent les escaliers en excellente humeur.
Après souper, on débarrassa la table, on apporta un grand bassin de sirop d'érable et quand il eut suffisamment bouilli, les deux amies commencèrent à faire la tire avec l'aide d'Eugène et sous les yeux du sieur Sarpy qui était resté assis à la table dégustant son vin et jouissant de Tamusement des jeunes gens. La joyeuse humeur de Zulma lui était complètement revenue. Elle était exubérante de gaîté et animait la réunion par des chansons, des anecdotes et des plaisanteries, tout en circulant autour de la table, jouant des tours à son frère et agaçant la douce Pauline. De temps en temps, elle s'arrêtait soudainement comme pour écouter et ses traits prenaient une expression d'attente désappointée ; mais cette ombre s'évanouissait aussi rapidement qu'elle était venue. Pauline était moins impétueuse et moins babillarde. Elle était pourtant dans le plus agréable état d'esprit, comme si, pour une soirée, au moins, elle s'était délivrée de tous les soucis qui l'avaient accablée durant les jours écoulés au milieu de tant d'événements. Eugène, comme tous les écoliers échappés à l'œil du maître, était tout à fait ridicule par ses gambades extravagantes et son babil d'étourdi, mais son absurdité même donnait un nouveau piquant à la réjouissance commune, précisément parce qu'elle évoquait le sentiment de cette liberté avec laquelle l'horrible imminence de la guerre et le spectacle d'hommes armés formaient un si triste contraste.
Une heure s'était écoulée dans ce passe-temps, quand tout à coup Zulma interrompit de nouveau sa conversation et comme elle tournait les yeux vers la fenêtre, on etît pu voir briller dans son regard un rayon de bonheur. Sa longue attente n'avait pas été vaine. La journée commencée si tristement allait avoir une agréable fin. Elle était sûre d'avoir entendu la musique des sonnettes d'un traîneau et elle savait qui venait d'arriver. Après un instant, on frappa à la porte de la salle à manger et Cary Singleton apparut sur le seuil, Zulma s'avança rapidement à sa rencontre et le reçut avec une cordialité et un enthousiasme qu'elle n'avait pas encore manifestés juscjue-là.
Après la présentation de règle. Cary s'excusa d'arriver si tard.
" Mieux vaut tard que jamais," s'écria Zulma avec une indiscrétion impétueuse qu'elle essaya d'atténuer par un éclat de rire, tandis que le mouvement rapide de ses grands yeux bleus montraient qu'elle avait honte de ce mouvement trop impulsif.
Singleton sïnclina profondément, mais le sourire ne vint pas effleurer ses lèvres, en réponse à ce cordial accueil.
" Je vous remercie Mademoiselle, dit-il, mais peu s'en est fallu que je ne revinsse jamais ici, peut-être.
Il y eut une expression générale de surprise.
Le jeune officier expliqua que l'armée américaine était sur le point de faire une marche en avant et qu'il avait reçu ordre cet après-midi d'abandonner ses quartiers.
" L'ordre était formel, ajouta-t-il, et il m'aurait fallu m'y soumettre sans délai, mais heureusement la tempête de neige devint si violente vers le soir, que notre départ a été remis à demain matin. J'ai regardé cette circonstance comme providentielle et j'ai saisi .'occasion de faire cette visite qui est peut-être la dernière.
Les yeux de Zulma s'assombrirent et elle baissa la tête. Son père rompit le silence embarrassant en disant gaiement :
" J'espère que cette visite n'est pas la dernière que vous nous Ferez, monsieur. Je suis certain au contraire que nous nous rencontrerons encore. Si dans les vicissitudes de la guerre, vous aviez besoin de mon assistance, réclamez-la seulement, et vous l'aurez à l'instant."
Zulma leva les yeux. Son regard était empreint d'une si grande iendresse que Cary dut comprendre qu'elle aussi volerait à son secours s'il en avait besoin.
Pendant cette conversation, Pauline était assise un peu en arrière. Elle ne dit pas un mot. mais ses yeux étaient pleins de larmes. Cary, en regardant autour de lui pour éloigner de son esprit les tristes pensées du moment, remarqua son émotion et en fut étrangement touché.
Il savait bien qui elle était, car Zulma lui avait souvent parlé fl'elle, lui explicfuant la situation embarrassante que la guerre av:iit faite à son amie et à sa famille et les rapports qui existaient entre elle et Roderick Harding. Ces marques i^ilencieuses de sympathie de la part d'une des personnes assiégées dans Québec, d'une personne tendrement attachée à un des principaux officiers anglais, l'émurent profondément, et, dès ce moment, il s'efforça de faire plus ample connaissance avec Pauline.
Ses manières et ses paroles nijont'-è^eiii cnnibJm il était impres-
sionné par les charmes de sa [îcrsonneet la bcant6 de son caractère et à l'admiration qu'il exprima, Pauline répondit par ces demi-contidences et ces rt-ticenccs encore plus éloquentes qui sont le délicieux secret des femmes aimantes. Zulma fut si peu déconcertée par cette bonne entente réciproque, qu'elle la favorisa ouvertement, incapable de dissimuler le plaisir de voir des liens de l'amitié s'établir entre ses deux meilleurs amis.
Malgré toute sa perspicacité, elle se réjouissait de voir qu'à la veille de leur séparation et de la reprise des hostilités, le jeune officier de l'armée continentale avait fait la connaissance d'une personne qui pourrait lui être utile, si la tempête de la guerre le jetait blessé et ensanglanté dans les murs de la ville assiégée. Divin instinct de la femme ! Comme il vaut souvent mieux que l'impétueuse audace de l'homme, dans le cours des événements de cette vie!
La gaîté reprit bientôt ses droits au milieu de cette jeunesse, et on se remit à faire de la tire. Carv fut servi de morceaux de choix
jusqu'à ce que la satiété le fori^ât à crier merci. Alors, prenant un long rouleau de tire, Zulma en jfit une tresse élégante et compliquée. . Cette longue tresse brilla comme un beau serpent d'airain, Cjuand elle l'exposa à la lumière en la plaçant à côté de ses cheveux d'or.
'' Ce sont les tresses de sainte
Catherine ! s'écria t elle. Qui les
portera, vous ou moi, Pauline?"
Cette saillie fut accueillie par
un bruyant éclat de rire de toute
la compagnie, excepté Cary qui n'en avait pas compris le sens. Quand
on lui eut expliqué que celle qui était destinée à rester vieille fille
porterait les tresses mystiques, il sourit et murmura en aparté :
" Jy verrai. "