‹ Les BastonnaisChapitre 41 sur 59 · UNE PÉNIBLE RENCONTRE · texte numérisé non relu

UNE PÉNIBLE RENCONTRE

Un profond silence suivit ces paroles. Il fut rompu, après un intervalle d'environ dix minutes, par une grande commotion au dehors. Batoche se précipita à la porte. Cary et Zulma gardèrent leurs sièges, attendant une explication qui ne pouvait tarder. Batoche entra supportant sur son bras Pauline défaillante. M. Belmont suivait, les traits contractés par la colère et le désespoir. En apercevant son amie, Zulma poussa un cri de douleur et se précipita à sa rencontre. Pauline ayant jeté un coup d'œil ardent sur son amie et le jeune officier assis à son côté, porta la main à son cœur et tomba en arrière évanouie. Cary, oubliant ses blessures, courut à son aide clopin-clopant. Toute la maisonnée s'empressa autour de la jolie patiente étendue inconsciente dans le fauteuil de Batoche. Mais la syncope fut passagère. Pauline

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recouvra bientôt ses sens et ses forces sous l'action do stimulants, et les personnes présentes furent mises au courant des circonstances étranges qui les avaient ainsi réunies d'une manière inattendue. M. Belmont prit Batoche à part dans l'alcôve, où les deux hommes tinrent, à haute voix, une longue conversation dont la conclusion fut que tous deux étaient en danger imminent de perdre, l'un, la vie, l'autre, sa liberté. M. Belmont avait été averti, ce jour-là même, par les bons offices du capitaine Bouchette, qu'il devait cesser de recevoir Batoche dans sa maison. Celui ci avait été filé dernièrement, pendant ses expéditions nocturnes. Les autorités avaient été informées de ses allées et venues et avaient donné des ordres stricts pour le prendre mort ou vif. L'homme qui était à sa piste était Donald, le serviteur de Roderick Hardinge, qui avait informé son maître de ses découvertes. Roderick, par délicatesse, n'avait pas soufflé un mot de l'affaire à M. Belmont, mais il avait chargé leur ami commun, Bouchette, de cette délicate mission. La demeure de M. Belmont devait être étroitement surveillée dorénavant, et si l'on y trouvait Batoche ou quelqu'un de ses compagnons, non seulement on les ferait prisonniers, mais M, Belmont lui-même serait arrêté et passerait en cour martiale. Cette menace était terrible ; mais ce n'était pas tout. M. Belmont avait reçu, ce jour-là, une lettre anonyme dans laquelle on l'avertissait qu'une sentence de bannissement était suspendue sur sa tête. Le colonel McLean, commandant des troupes régulières et le premier officier de la garnison après le gouverneur Carleton, avait inclus son nom dans la liste de ceux qui devaient être ainsi expulsés. M. Belmont avait des amis puissants dans le lieutenant gouverneur Cramahé, le capitaine Bouchette et Roderick Hardinge, mais la force des circonstances pouvait rendre inutile leur intervention. Il ignorait ce qu'il y avait de vrai dans tout ceci ; mais, à mesure que le siège avançait, les esprits devenaient terriblement excités, dans la ville, et il lui était vraiment impossible de dire ce qui pouvait arriver. Quoi qu'il en fût, la lettre l'avait vivement alarmé et il s'était décidé, à tout risque, à venir consulter Batoche. Il avait eu l'intention de venir seul ; mais sa fille Pauline, devinant ses projets, n'avait pas voulu rester en arrière. Elle avait déclaré qu'elle suivrait son père à travers toutes les péripéties des événements. Tous deux avaient réussi à s'évader de la ville par la plus heureuse combinaison de circonstances. Maintenant qu'il était sorti des murs, il irait plus loin qu'il ne l'avait entendu tout d'abord. Il demandait l'opinion de Batoche sur son projet de se tenir éloigné de la ville, devançant ainsi le bannissement.

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D-aus le coffret que son ami avait caché pour lui, il y avait, en espèces, des valeurs assez considérables pour répondre à ses desseins et couvrir entièrement toutes ses dépenses pendant plusieurs mois. Jusqu'ici, il avait lutté péniblement contre sa destinée et contre ses sentiments, par égard pour sa fille. Maintenant qu'il était forcé d'agir, il reprendrait sa liberté, et il espérait que Pauline se ferait au changement de situation. Il n'était pas trop vieux et il avait assez de force corporelle pour mettre ses principes en pratique, au besoin.

M. Belmont déchargea ainsi son cœur avec animation et rapidité, sans être, une seule lois, interrompu par Batoche. Quand il eut terminé, il devint plus calme et fut bientôt dans un état d'esprit convenable pour recevoir l'avis de son ami.

Batoche parla peu et avec réflexion. Quant à ce qui le regardait, ^[. Belmont ne devait pas craindre d'être importuné par ses allées et venues, de la ville au dehors. Il n'avait aucune crainte des loups ; il n'avait pour eux que de la haine. Il se riait de leurs menaces. Pas un seul de ces Anglais n'était assez adroit pour le prendre au piège. Il continuerait ses visites tant que cela lui ferait plaisir, mais il ne s'approcherait plus de la maison de M. Belmont. Quant à ce qui concernait celui-ci, il lui conseillait tout simplement de maintenir sa position et de ne pas se compromettre par la fuite. Il savait que son ami n'était pas un poltron, mais la fuite était un acte de lâcheté. Et puis, il fallait songera Pauline — argument tout-puissant. Toute sa vie lui avait été consacrée : qu'elle lui fût dévouée jusqu'à la fin. Il avait, par égard pour elle, supporté beaucoup d'épreuves, il ne devait pas reculer devant ce nouveau sacrifice, plus grand que tous les autres. La chère enfant pourrait bien acquiescer à ses désirs, mais cette résignation à la volonté l)aternelle lui ferait verser secrètement bieri des larmes et ses Ijareilles étaient trop bonnes pour être rendues malheureuses. D'ailleurs, M. Belmont devait penser à ses compatriotes. Il était l'homme le plus en vue parmi eux. S'il fuyait, ils seraient tous mis au ban. S'il les abandonnait, que feraient la plupart d'entre eux, à l'heure suprême des épreuves qui allait venir ?

M. Belmont écouta attentivement, presque religieusement les paroles de cet homme qu'il avait tant appris à admirer, depuis peu, et dont la sagesse n'avait jamais été plus apparente qu'en cette occasion. Il remercia chaleureusement Batoche, sans toutefois déclarer qu'il suivrait son avis. Au lieu de cela, il le prit par la main et l'attira dans la pièce où les jeunes gens étaient assis.

Ceux-ci, de leur côté, avaient eu une conversation absorbante.

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C'est la vue (le Cary, qui avait si soudainement déséquilibré Pauline, à son entrée dans la cabane. Par un billet écrit à la hâte et que Batoche avait passé en contrebande dans la ville, elle avait appris l'accident qui lui était arrivé au palais de l'Intendant. Elle avait été dans une anxiété fébrile relativement à son sort. C'était une des causes qui l'avait décidée à accoujpagner son père dans son dangereux voyage, cette nuit. Elle savait qu'elle rencontrerait Batoche qui lui donnerait tous les détails ; mais elle ne soupçonnait pas qu'elle verrait Cary lui-même. La présence de Zulma était encore un autre mystère ; mais après qu'elle eût repris connaissance, comme nous Pavons vu, et que, assise entre ses deux amis, elle eut entendu l'explication de toute chose, non seulement retrouva- 1- elle son courage, mais elle oublia tous les chagrins qui l'avaient accablée. Cary, de son côté, oublia ses propres douleurs, dans la joie que lui causait sa présence, et Zulma, sans appréhension, sans arrière-pensée, était peut-être la plus heureuse des trois, parce qu'elle participait au plaisir qu'éprouvaient ses deux amis à se trouver ensemble.

Ainsi se passa une grande heure de joie sans mélange, après quoi, la conversation nécessairement tourna sur des sujets plus sérieux. Il ne pouvait guère en être autrement, en vue des circonstances qui les entotîraienit tous. La -jeunesse, la beauté et l'amour ne peuvent pas toujours se repaître d'eux-mêmes ; il leur faut bien retourner aux sèches réalités de la vie. Ils parlèrent de la guerre et de toutes les misères qu'elle engendre : les souffrances du pauvre, les privations des malades, les anxiétés des parents, les tourments de l'absence, les rigueurs du froid et les terribles sacrifices que le plus simple soldat est obligé de faire. Les deux jeunes filles écoutaient en versant des larmes Cary leur conter d'une manière graphique ses épreuves, qui, bien que relevées parfois par des anecdotes gaies, étaient profondément tristes. Alors Zulma, en un langage éloquent et avec des gestes passionnés, donna sa propre vue de la situation. Pauline garda presque constamment îe silence. Son rôle était de recevoir les confidences des autres, plutôt que de communiquer ses propres impressions. Parfois, dans le cours de la conversation, le voile de l'avenir fut timidement soulevé, mais pour être immédiatement baissé, avec une retraite instinctive des trois jeunes cœurs. Ils n'osaient pas regarder si loin. Le présent leur était un fardeau plus que suffi- Bant. Une douce et compatissante Providence prendrait soin du reste.

Qui peut appvccicr Teft'et d'un te] entretien sur ceux qui y participèrent, eu un tel lieu, dans un tel endroit, à une telle heure et parmi tant de circonstances frappantes ? Il fut profond, pénétrant et ineffaçable, et la suite de notre histoire montrera que la plupart des événements qui en forment le dénouement remontent directement à cette mémorable soirée.

Quant M. Belmont s'avança avec Batoche, il s'adressa aussitôt à Cary Singleton, lui demandant son avis sur le sujet de la conférence qui venait d'être tenue dans l'alcôve. Lp jeune officier, à cet appel soudain, rougit et balbutia d'abord, mais il répondit ensuite d'une manière virile que, tout apôtre de la liberté qu'il était, par le pistolet et le sabre, et entièrement dévoué à la cause, jusqu'à verser son sang pour elle, il ne pouvait avoir la témérité de donner des avis à un homme comme M. Belmont. D'abord, il était trop jeune ; ensuite il n'était pas suffisamment au courant des circonstances de ce cas. Il ajouta, en jetant un coup d'œil ardent sur les deux jolies personnes à ses côtés, qu'elles étaient plus capables que lui de décider la question, mademoiselle Belmont s'inspirant des intérêts de son père et mademoiselle Sarpy parlant dans l'intérêt de sa meilleure amie.

Ainsi appelée à donner son avis, Zulma déclara promptement qu'elle ne saurait dire s'il était préférable que M. Belmont demeurât hors de la ville, mais que s'il prenait cette décision, elle lui offrait, au nom de son père, comme en son nom personnel, l'hospitalité au manoir kfarpy.

Elle ajouta même qu'elle ne permettrait à Pauline de demeurer nulle part ailleurs. Cary sourit et remercia Zulma d'un signe de tête approbateur. Pauline n'eut pas un mot à dire, mais sa réponse ne fut que trop péniblement significative : elle couvrit sa figure de ses mains et se laissa aller à une véritable tempête de larmes.

La perplexité était peinte sur tous les traits. Seul, Batoche garda sa sérénité d'esprit, et il dit avec calme, mais presque d'un ton d'autorité.

— M. Belmont, il est près de minuit. La route e?>t longue. Il faut prendre une décision sans délai. Qu'en dites-vous ?

M. Belmont hésitait encore.

—Eh bien ! dît-il enfin, Pauline décidera. Partirons-nous, ou resterons-nous, ma chérie?

Pauline se leva aussitôt et murmura en jetant à son i>ère un regard Bui2pliant :

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— O mon père, partons !

M. Belmont consentit aussitôt. Comme Platoche annonçait son intention de les accomi)agner, afin de les faire rentrer en sécurité dnas la ville, Zulma demanda instamment la , permission de se joindre à lui. M. Belmont, Pauline et Cary s'efforcèrent de la dissuader, mais le vieux soldat mit fin à leurs objections, en accordant aussitôt son consentement. L'officier blessé ayant reçu le dernier pansement pour la nuit, les voyageurs partirent. Ils arrivèrent à Québec sans encombres, et Batoche leur trouva aussitôt une entrée dans la ville, au fond d'un ravin, dans la vallée de la rivière St- Charles.

■ Zulma et Pauline s'embrassèrent avec effusion. ■

— Avant de nous séparer, j'ai un terrible secret à vous confier; dit Pauline.

—Qu'est-ce, ma chérie ?

— f^avez-vous qui a pointé le canon qui a blessé le cajàtaine?

— J ' l'ignore.

— Ne pouvez-vous pas le deviner ?

— Non.

— C'est Roderick Hardinge.

Les yeux des deux amies échangèrent des éclairs.

Au retour, Zulma demanda à Batoche :

— Savez-vous qui a tiré le coup de canon qui vous a été fatal ?

—Oui.

— Le capitaine Singleton le sait-il ?

— Non.

— Pourquoi ne le lui avez-vous pas dit ?

— Par égard pour la petite Pauline.

î;IEI DOMIKUS.

Québec était le centre des travaux des missionnaires bien des années avant que notre littoral de l'Atlantique fût entièrement habité. L'Eglise de Saint-Domingue est plus ancienne, ayant été fondée en 1614. Celle de Mexico date de 1524 et celle de la Havane est d'une époque encore plus reculée ; mais aucune de ces églises ne peut se flatter d'avoir exercé l'influence qui a distingué la ville de Champlain.

C'est de Québec que sont partis presque tous les missionnaires qui ont évangélisé l'Ouest et le Nord-Ouest. Les enfants de François d'Assise et de Loj-^ola, dont les noms sont immortalisés dans les pages de Bancroft, ont tous entrepris leurs périlleux voyages d'après des instructions reçues de ce vénéntble collège dont on voit encore les ruines à l'ombre du cap Diamant. Dans la liste des prêtres qui résidaient à Québec le i" octobre 1674, on trouve le nom de Jacques Marquette. Cet IromTne'mo^este rêvait alors bien peu à la gloire qui devait bientôt s'attacher à ses travaux et à ses explorations. Non seulement, par la découverte du Mississipi a-t-il ajouté un vaste territoire aux domaines de son roi, mais il a encore ouvert un champ immense au zèle de son évêque, et il a reculé à des milliers et des milliers de milles les bornes du diocèse de Québec. C'est ainsi qu'il se fait que Chicago, Milwaukee, Saint- Louis, la Nouvelle-Orléans, Cincinnati, Louisville et toutes les villes américaines de l'Ouest, qui n'existaient pas alors, occupent aujourd'hui des sites qui étaient, à cette époque, sous la juridiction du grand évêque François Laval de Montmorency, le premier prélat élevé au siège de Québec, il y a plus de deux cents ans. Du haut des marches de son grand autel, dans ce temple vénérable élevé depuis au rang de basilique, Mgr de Laval aurait pu étendre sa crosse sur tout un continent, du golfe Saint-Laurent au golfe du Mexique, et de la Rivière Rouge du nord à la baie de Chesapeake. Ceci n'est pas une image créée par l'imagination, mais un fait exact : le tableau n'en est pas moins grand. Depuis cette époque, le temps a passé, et la religion a fait des progrès tellement merveilleux que soixante-deux (1) diocèses sont nés de ce seul ancien diocèse de Québec.

Le sixième successeur de Mgr Laval fut Mgr Briand, le dernier évêque français de Québec sous la domination anglaise. Tous les

(1) Ceci a été écrit en 1877. Le nombre de ce.»^ diocèses, en 1894, est de 108,

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évêques qui lui succédèrent sont nés au Canada. C'est à lui que M. Belmont s'adressa pour obtenir un dernier conseil. Il trouva le prélat seul dans son cabinet d'étude, lisant tranquillement son bréviaire, tandis qu'une pile de documents, lettres et autres papiers, s'amoncelait sur la table, à son côté. L'évêque portait une soutane violeHe par-dessus laquelle était jeté un surplis de dentelles d'un blanc de neige, qui lui descendait jusqu'aux genou.K. Un court camail violet était attaché sur ses épaules. Une croix pectorale tombait sur sa poitrine au bout d'une massive chaîne d'of passée autour du cou. T^a tête, toute blanche et tonsurée, étnit couverte d'une petite calotte de velours violet. Un anneau orné d'une grosse améthyste brillait au second doigt de sa main gauche. Dans cette attitude, Monseigneur était la peinture de la force sereine. Pendant que tout, autour de lui, était tumulte et confusion, dans son appartement régnait une atmosphère de paix et de tranquillité. Le séminaire, où il résidait, était à un jet de pierre des casernes, sur la place de la cathédrale ; mais tandis que cellesci étaient le théâtre d'une excitation et d'une anxiété constante^, l'autre était la scène d'Hue co&fiance perpétuelle et du repos. Et pourtant, cet homme solitaire fut un acteur principal dans les événements de 1775-76. Son influence avait été et était encore toutepuissante.

De sa calme retraite, il avait envoyé une lettre pastorale, au commencement des hostilités, recommandant la loyauté envers l'Angleterre, exhortant ses ouailles à obéir aux enseignements de leurs curés et à suivre leurs exemples. Sa voix avait été entendue. Sans lui, on ne peut dire combien les circonstances de l'invasion du Canada auraient pu être différentes. Si Guy Carleton fut fait chevalier en récompense de son heureuse défense de Québec ; assurément Monseigneur Briand aurait dû recevoir quelque témoignage de faveur de ceux qu'il avait si fidèlement servis. Sans le pouvoir spirituel, la force matérielle n'aurait été d'aucune utilité, et l'épée du commandant aurait été levée en vain si la crosse de l'évêque n'avait renversé les obstacles qui embarrassaient les commencements de la lutte.

Le prélat reyut M. Belmont avec la plus grande bonté, car ils étaient de vieux amis. Plaçant son pouce entre les feuillets fermés de son bréviaire, il demanda à son visiteur de lui exposer franchement l'objet de sa visite, quoique l'expression de sa physionomie et son attitude montrassent qu'il devinait ce sujet. M. Belmont, agité tout d'abord, recouvra graduelUement assez de sang- froid pour donner une complète explication de son cas. Il exposa en détuil

ses griefs, ses appréhensions et expliqua le changement radical qui s'était opéré dans ses opinions politiques. Il termina en demandant à l'évêque s'il n'avait pas raison de prendre une position tranchée.

Monseigneur avait écouté tout cela sans manifester aucune émotion, souriant légèrement de temps en temps, paraissant très sérieux par moments. Il répondit avec un accent de grande bonté, mais il y avait, dans chacune de ses paroles la consciente autorité du premier pasteur.

" Et moi aussi, je suis Français, mon ami, dit-il. J'ai mes sentiments, mes préjugés, mes aspirations, comme tout autre. Si je n'avais consulté que mon cœur, je crois que vous pouvez deviner où il m'aurait conduit ; mais je consulte ma tête. Je me souviens que j'ai une conscience. Je me rappelle que j'ai, comme évêque, de graves devoirs à remplir. La responsabilité qu'ils entraînent est quelque chose de terrible. La doctrine cardinale de notre théologie est l'obéissance à l'autorité légitime. Toute la logique de l'Eglise est là. Ce principe pénètre toutes les phases de l'existence depuis la plus noble jusqu'à la plus humble. Il brille sur toute notre histoire. Dans le cas actuel, l'application en est bien simple. Les Anglais sont nos maîtres. Ils le sont par droit de conquête : Tin triste droit, mais qui n'en est pas moins parfaitement reconnu. Ils sont nos maîtres depuis seize ans. Durant ce laps de temps, ils ne nous ont pas toujours bien traités, mais c'était ignorance, plutôt que mauvaise volonté. Dernièrement, ils ont garanti les droits de notre peuple et de l'Eglise. L'Acte de Québec est une preuve manifeste d'un désir de justice de la part du gouvernement anglais. .- -1,1

" Et comment ces gens de Boston regardent-ils l'acte de Québec ? Jugez-en vous-même. L'évêque prit alors parmi les papiers épars sur la table un dessin-caricature de l'acte.

" Voyez, continua-t-il, ceci représente Boston en flammes et Québec triomphant. Le texte explique que le papisme et la tyrannie triompheront ainsi de la vraie religion, de la vertu et de la liberté. Parmi les autres personnages, regardez ce prêtre catholique à genoux, la croix dans une main et le gibet dans l'autre, aidant le roi George, comme le dit encore le texte, à mettre en force son système tyrannique de liberté civile et religieuse. Qu'en pensezvous ? Cela ressemble-t il à la vraie fraternité que les Américains professent, à notre égard, dans leurs proclamations ? Liberté et indépendance sont de belles paroles, mon ami. Je les aime ; mai? elies i^cuvcnt éirc aussi des mots de réclame, et nous dtjy'uDt. prendre ga.do.

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Qui nous as?uve que les colonies révoltée.'! pont sincrM-es ? Amtos tout, ce ne sont que des Anglais en révolte contre leur i>atrie. Si niOrae cette rébellion est justifiée, ce fait nous justilierait-il de faire cause commune avec les rebelles ? Et quelle bonne raison avonsnous de croire qu'ils peuvent améliorer notre condition ? Re.specteront-ils notre religion, notre langue et nos lois plus que ne le font no3 maîtres actuels ? Réfléchissez sur toutes ces choses. Ne faites rien d'imprudent. Souvenez-vous de votre famille. Respectez votre réputation. Vous avez de la fortune, mais vous n'avez pas le droit de la lai'sser dissiper par une confiscation inutile. Elle appartient à la petite Pauline. Je respecte vos sympathies et je crois que vous aurez bientôt l'occasion de les manifester, sans faire aucun acte prématuré. Cette ville sera bientôt attaquée. Ou les assiégeants réussiront, ou ils ne réussiront pas. S'ils ne réussissent pas, vous pourrez soulager votre cœur en prodiguant vos soins aux prisonniers malades ou blessés. S'ils réussissent et s'emparent de Québec, le Canada est à eux, et ils deviendront nos maîtres à la place des Anglais. Alors, notre devoir à tous sera clair et vous n'aurez aucune peine à faire votre adhésion."

L'évêque sourit en exposant cette proposition de sens commun et M. Belmont lui-même, complètement convaincu par la logique du raisonnement, ne put s'empêcher d'en faire autant. Il remercia Monseigneur de ses bons avis et promit, de la manière la plus chaleureuse, de les suivre.

"Faites-le, mon fils, ajouta l'évêque. Je suis satisfait de votre soumission. Avant quinze jours, vous aurez occasion de me remercier de nouveau pour ce conseil."

M. Belmont s'agenouilla, et le prélat, se levant, prononça la bénédiction épiscopale sur son front penché, en lui donnant, en même temps son anneau pastoral à baiser.

" Priez, dit l'évêque, en faisant avec M. Belmont quelques pas vers la porte, priez et demandez à votre pieuse enfant de redoubler ses supplications, afin que le droit triomphe et que la paix soit bientôt rétablie. Le choc sera terrible."

— Mais la ville est très forte, répliqua M. Belmont.

L'évêque sourit de nouveau et levant le doigt en signe d'avertissement, il répéta solennellement et lentement la grande leçon :

" Nisi Dominus custodierit civitaiem.. A moins que le Seigneur ne garde la ville, celui qui la défend veille en vain."

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