‹ Les BastonnaisChapitre 47 sur 59 · LA PROPHÉTIE ACCOMPLIE · texte numérisé non relu

LA PROPHÉTIE ACCOMPLIE

Elle avait raison. La soirée s'écoula lentement. La servante ôta le couvert et ariangea le feu. Monsieur Sarpy, au lieu de se retirer dans sa chambre, roula son fauteuil près du foyer et reprit la lecture qu'il avait interrompue avant le souper. Zulma continua de tenir Blanche sur ses genoux, et, assises devant le feu brillant, toutes deux se laissèrent aller à l'assouiàssement. Pour l'enfant, c'était le vrai sommeil, accompagné de songes agréables, comme en témoignaient clairement le sourire épanoui sur ses lèvres et le jeu de =a physionomie ; pour Zulma, ce n'était pas un vrai sommeil, mais de la somnolence ou plutôt un état de torpeur accompagné d'obscures méditations. Ses yeux étaient clos, sa tête était renversée sur le dossier de la chaise à bascule, ses jambes étaient un peu étendues, tandis qu'un air de résignation forcée ou de préparation à des nouvelles plus terribles encore était imprimé sur ses nobles traits. Les flammes bleues et jaunes du foyer jetaient de fugitifs rtflets sur sa figure ; le mugissement du vent autour du pignon résonnait à son oreille, tandis que la lente fuite des heures, à laquelle elle était apparemment insensible, bien qu'elle la perçût distinctement par les coups de balancier de la vieille horloge, plongeait son âme de plus en plus dans les vagues espaces de l'oubli. Graduellement, Monsieur Sarpy, cédant à l'influence de la chaleur et de la solitude, laissa tomber son livre sur ses genoux et ferma les yeux pour faire un petit somme. N'eût été le mugissement de la tempête au dehors et de temps en temps un coup de vent dans la cheminée, tout, dans cette salle, eût été silencieux comme la tombe.

La respiration des trois êtres qui dormaient là était à peine perceptible à l'ouïe, preuve que, du moins, aucun d'eux ne souffrait au physique. Tont y respirait la paix et la sécurité. Si le reste du pays, de ce côté, retentissait des clameurs ou des rumeurs de la guerre, le manoir Sarpy demeurait dans la béatitude d'une profonde ignorance de tant de maux.

Soudain Ziilma remua sur son siège et tourna la tête de côté et d'autre sur le dossier de la chaise, comme si une vision flottait entre elle et la lueur du foyer. Elle ouvrit lentement les yeux, les referma en comprimant les paupières afin d'augmenter la force de son regard et les ouvrit une seconde fois. Dix heures «onnèrentf elle s'était reposée durant deux heures. Il était temps qu'elle se levât et se retirât dans sa chambre. Elle se mit sur son séant et, dans ce mouvement, elle regarda de nouveau devant elle. Elle ne pouvait être le jouet d'une illusion : entre elle et le foyer, il y avait réellement une ombre. Par un rapide effort de sa forte volonté, elle recouvra sa pleine ccnnaissance et leconnut Batoche. Un autre coup d'œil d'une rapidité presque douloureuse lui révéla la placidité du front du vieillard, la douceur de son regard et les traces d'un sourire restées au coin de ses lèvres. Ce spectacle la rassura tout aussitôt. Elle sentit que tout n'allait pas aussi mal qu'elle l'avait craint et qu'elle se l'était imaginé.

— Batoche, dit-elle en lui présentant la main, vous m'avez surprise, mais cette surprise est délicieuse. Vous ne pouvez vous imaginer combien je suis heureuse de vous voir. Asseyez-vous.

Alors la petite Blanche s'éveilla et s'élança des genoux de Zulma dans les bras de son grand'père. Un instant après, Zulma avait éveillé Monsieur Sarpy et, a|irès quelques mots de bienvenue, Batoche était installé sur une chaise devant le feu. avec Blanche sur ses genoux et on lui demandait de raconter son histoire dans les plus menua détails. Zulma n'avait pas osé lui adresser la seule question prédominante dans son esprit, reposant en partie sa confiance, comme nous l'avons vu, dans l'attitude du vieillard ; mais lui, avec sa perspicacité habituelle, y répondit avant d'entrer dans le cours de son récit.

— Tout va mal et pourtant tout va bien, dit-il avec un geste rapide.

Zulma le regarda d'un air su[>pliant.

— Nous avons été battus, continua Batoche. Les loups ont triomphé. Beaucoup de nos plus braves officiers ont été tués, mais le capitaine Singleton n'a été que blessé.

— Encore blessé 1 s'écria Zulma.

— Mais pas très sérieusement. Il est tombé, mais je l'ai relevé de dessus la neige et il a pu se tenir debout et marcher.

— S'est-il échappé ?

— Il ne l'a pas pu, j'ai essayé de lui pe-suader de me suivre. II m'a ordonné de prendre la fuite, mais en déclarant qu'il devait rester avec ses soldats.

—Eh bien?

—Il a été fait prisonnier, mais soyez tranquille, il est entre bonnes mains.

— Entre bonnes mains ?

— Oui, j'ai vu Roderick Hardinge en face de lui et je suis sûr qu'il l'a reconnu.

— Le ciel en soit loué !

— Il est maintenant dans les murs de Québec, mais il sera bien soigné.

Batoche reprit alors son récit du commencement et il en relata toutes les circonstances, d'après ce dont il avait été lui-même témoin et ce qu'il avait appris ensuite aux quartiers généraux.

La narration fut graphique, lucide et telle qu'on pouvait l'attendre d'un soldat si intelligent. Minuit sonna avant qu'il n'eût terminé son histoire et ses auditeurs l'écoutèrent avec la plus grande attention.

— Et maintenant, en ce qui vous regarde, dit M. Sarpy, comment avez-vous pu vous échapper ?

Batoche et la petite Blanche sourirent et l'enfant se blottit plus étroitement encore dans les bras de son aïeul.

— Ne vous ai-je pas toujours dit que les loups ne pouvaient pas méprendre ? Du moins, ils ne me prendront jamais vivant. Quoique, mes hommes et moi, nous nous soyons engagés comme éclaireurs seulement, quand l'attaque finale sur la ville fut décidée, je résolus d'être présent. Je désirais. prendre pa.rt à cette grande revanche,.si nous étions vainqueurs, et si le sort nous était contraire, je voulais partager les dangers de ceux qui combattaient pour notre liberté. D'ailleurs je ne pouvais abandonner Cary Singleton, mon cher ami, et l'ami de la bonne demoiselle qui a si grand soin de ma petitefille.

Zulma remercia par un gracieux salut et aussi par des larmes de reconnaissance.

— D'abord tout parut nous être favorable, mais après que le colonel Arnold eût été blessé, le désordre se mit dans nos rangs et je vis aussitôt que la partie était jierdue pour nous. Ce qui ajouta à notre désastre, ce fut de nous trouver en face de nos compatriotes ; nos propres compatriotes, Monsieur Sarpy. C'était Dumas, qui était à leur tête ; c'était Dambourgès, qui accomplit des prodiges de valeur ; c'était un géant, nommé Charland, qui s'élança sur la barrière et retira nos échelles de son côté. La vue de ces choses m'exaspérait et me paralysait. Si nous n'avions eu afi"aire qu'aux Anglais, nous aurions réussi, mais les Français se mirent de la partie, et ce fut trop. Quand enfin nous fûmes complètement entourés et que no3

hommes tombèrent de tous côtés, le capitaine Singleton, comme je l'ai dit, m'ordonna de m'échapper. " Vous ne pouvez faire aucun bien maintenant, dit il, nous sommes perdus. Fuyez et apprenez à nos amis ce qui est arrivé. Dites à M. Sarpy et à Mademoiselle Zulma que je ne les ai pas oubliés dans ce malheur, le plus terrible de ceux qui ont fondu sur moi. " J'ai obéi à ces ordres. La fuite était presque aussi désespérée que la marche en avant. Accompagné de mes hommes et de quelques sauvages, nous nous jetâmes dans un étroit sentier longeant la rivière, jusqu'à ce que nous eussions atteint la rivière St-Charles couverte déglaces. Nous traversâmes cette rivière avec la plus grande difficulté. Nous eûmes à courir sur l'espace de deux milles sur des glaçons refoulés par la marée et nous rencontrâmes beaucoup de mares que nous cachaient l'obscurité et la neige tombante. Après des dangers et des misères sans nombre, nous réussîmes à atteindre la rive opposée d'où nous pûmes entendre les derniers bruits de la bataille. Nous nous arrêtâmes pour écouter jusqu'à ce que tout fût retombé dans le silence et nous sûmes ainsi que le sort de nos infortunés compagnons était scellé. Alors nous nous dirigeâmes vers les quartiers généraux de Ste-Foye où nous fûmes les premiers à communiquer la terrible nouvelle au colonel Arnold. Là, nous apprîmes aussi les détails complets de la défaite de Montgomery. Après avoir pris un repos dont nous avions le plus grand besoin, je renvoyai mes hommes dans leurs foyers pour s'y reposer quelques jours et je dirigeai mes pas vers ce manoir. Me voici et je vous ai fait mon récit. N'avais-je pas raison de dire que tout va mal et que pourtant, tout va bien ?

TOURS d"attente.

Maintenant que Zulma savait tout, son anxiété n'était guère moindre que lorsqu'elle était en proie à ses pénibles appréhensions. C'était pour elle, sans doute, un grand soulagement de savoir que la blessure de Cary n'était pas dangereuse et que, son sort étant d'être prisonnier, il aurait les bons soins de Roderick Hardinge. Elle n'avait pas le moindre doute sur les bonnes dispositions de ce dernier à l'égard de son ami. Elle éprouvait même une certaine satisfaction à la pensée que Roderick traiterait bien Cary, précisément par égard pour elle-même. En réfléchissant sur ce sujet, elle se surprit plus d'une fois à exprimer mentalement une profonde admiration à l'égard de l'officier anglais. Elle se représentait avec une grande intensité de sentiment, la beauté de sa personne,

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îa virilité de son attitude, la chaleur cordiale, ainsi que le ton aisé et élevé de sa conversation. Parfois elle se disait que le sort de Cary n'était pas si pénible après tout, à l'abri qu'il était désormais de tous nouveaux dangers ; exempt des rigueurs de l'hiver qu'il avait eu à supporter dans les camps et en compagnie d'un homme aussi sympathique que Roderick Hardi nge. Un triste sourire glissa sur Bes traits à la pensée qu'elle serait bien prête à souffrir un peu de captivité pour jouir d'une telle société. Mais tous ces sentiments s'arrêtaient à la surface. Au plus profond de son cœur, elle éprouvait un grand chagrin de l'échec complet des Américains, de leurs espérances déçues, de leur attente trompée et de la terrible catastrophe qui avait été fatale à un si grand nombre de leurs principaux officiers. Elle s'apitoyait surtout sur les infortunes qui accablaient Cary Singleton. Deux fois blessé et maintenant prisonnier : assurément, c'était là une rude expérience pour un jeune homme de vingt et un ans. Et puis, elle était privée de sa compagnie, de même qu'il élait privé de la sienne. Elle se demandait, (et, en dépit d'elle-même, cette pensée était pour elle une nouvelle peine), s'il ressentirait l'isolement autant qu'elle. Elle ne savait pas combien de temps la captivité durerait ; Batoche n'avait pu l'éclairer sur ce point. Si les débris de l'armée continentale retraitaient, les infortunés seraient sang doute laissés en arrière à languir dans leur prison. Si le siège devait continuer durant le reste de l'hiver, on les détiendrait pour les empêcher de grossir les rangs des envahisseurs. Dans tous les cas, l'avenir apparaissait très sombre.

Zulma demeura pendant toute une semaine dans cet état de doute et d'accablement. Dans cet intervalle, se n père et elle-même reçurent des nouvelles plus détaillées des grandes batailles, de sorte que maintenant ils en connaissaient toutes les péripéties, mais ils n'apprirent absolument rien concernant ceux qui étaient à l'intérieur des murs.

Batoche, qui vint les visiter une couple de fois durant ce laps de temps, leur dit qu'il avait essayé, chaque nuit, d'entrer dans la ville, mais qu'il avait trouvé toutes les issues si étroitement gardées, que force lui avait été d'abandonner chacune de ses tentatives. Il ajouta, néanmoins, qu'il était sûr que cette vigilance extraordinaire ne durerait pas bien longtemps. Dès que la garnison serait convaincue que l'armée assiégeante n'avait aucune intention de renouveler l'attaque, du moins immédiatement, elle modérerait cette excessive surveillance qui devait peser lourdement sur des troupes si peu nombreuses. Cette assurance n'apportait à Zulma qu'une mince consolation. Elle annonçait un nouveau délai, et les délai?, avec toutes lenr.^ inccr-

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dtudes étaient précisément ce qu'elle ne pouvait plus fiui)p()iier Une autre source d'anxiété pour son père et pour elle était Tabsence Complète des nouvelles d'Eugène, depuis le grand événement. Aujiaravant, ils en recevaient souvent, soit directement, soit grfice aux visites de Batoche à la famille Belmont.

Enfin, au bout d'une quinzaine de jours, Batoche arriva au manoir Sarpy porteur de nouvelles plus précise^. Il n'avait pas réussi, lui-même, à pénétrer dans l'intérieur de la ville, mais il ava t rencontré par hasard, dans les bois, près de sa hutte, à Montmorency, un de ses compatriotes brisé par la fatigue et les privations, qui avait jîéserté de la milice. Il avait appris de lui que les prisonniers étaient renfermés dans une partie des bâtiments du séminaire où ils occupaient des quartiers confortables et précisément, l'une des cau-es de sa désertion était que ses compagnons et lui étaient privés de leurs meilleures rations, au profit de ces détenus. Il apprit aussi qu'à l'attaque du Sault-au-Matelot, les élèves du séminaire avaent pris part au combat et s'étaient conduits assez bien, mais qu'aucun d'eux n'avait été blessé. Ceci fut un grand soulagement pour Mon-ieur Sarpy et pour Zulma, et leurs pénibles appréhendions au sujet d'Eugène s'évanouirent. Une autre nouvelle apportée par ce déserteur fut que, après avoir tiré le fatal coup de canon à Près-de- Ville, la petite garnison de la redoute avait été prise de panique et avait pria J.a fuite avec la plus grande précipitation. Ce ne fut que lorsqu'ils s'étaient aperçus qu'ils n'étaient pas poursuivis, que les fuyards avait osé revenir.

— Ah ! s'écria Batoche, si l'officier qui prit le commandement après le brave Montgomery avait seulement pressé l'attaque, la redoute aurait été enlevée, Arnold aurait reçu des renforts, l'assaut combiné aurait eu un succès complet et Québec serait à nous !

— Quel est le nom de cet officier? demanda Zulma.

— Je ne le connais pas, mais je crois qu'il s'appelle Campbell.

— Lâche ou traître ! s'écria la jeune fille en bondissant de son siège, le mépris peint sur ses traits contractés.

Quelle qu'en soit la cause, la conduite de Campbell fut inexplicable. Il paraît hors de doute qu'il aurait pu continuer l'assaut avec succès après la mort de Montgomery et il est plus que probable que son triomphe aurait assuré celui d'Arnold. Mais il est inutile de discuter ce point. Un grand capitaine a dit que la guerre est faite, en grande partie, d'accidents favorables ou défavorables.

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