Partie ! Elle est partie pour ne jamais revenir
Adieu à tous mes rêves de bonheur, à toutes mes espérances, à toutes mes aspirations.
Il ne me reste qu'une consolation. J'avais sa vie entre mes mains ; en agissant comme je l'ai fait, je l'ai sauvée. Cette réflexion me soutiendra dans ma douleur.
Il se redressa alors, raffermi par la pensée de son dévouement et ec dirigea d'un pas ferme vers le lieu où l'appelait le devoir.
A VALCARTIER.
Batoche, qui paraissait avoir le don d'ubiquité était venu là, juste hors de la portée des canons de la garnison, à la rencontre de la voiture. Quoique personne ne lui eût donné de renseignements, il connaissait tous les détails de l'arrivée de M. Belmont et il était là, à la portièie de la voiture comme si la chose eût été la plus naturelle du monde. Après les salutations réciproques, le vieillard invita M. Belmont à se rendre à Montmorency.
— Ma cabane est petite, mais je l'ai rendue confortable, dit-il. Là, notre chère malade jouira de la solitude, de l'air pur, d'une vue magnifique. C'est justement ce qu'il lui faut.
— Non, Batoche, je vous remercie, répondit M. Belmont d'un ton résolu.
Le vieillard leva les yeux d'un air d'étonnement ; mais devinant sans doute le motif du refus, il n'insista point.
— Alors, allez à la Pointe-aux-ïrembles. Zulma vous y invite de la manière la plus pressante. Si elle avait su que vous arriveriez aujourd'hui, elle vous ferait ici même et en ce moment cette invitation.
Ce fut alors au tour de Pauline à prendre la parole.
— Non, non; pas là, dit-elle, en secouant la tête et en rougissant. Je suis très désireuse de voir Zulma. // faut même que je la voie, mais non chez elle.
Encore une fois, Batoche s'abstint d'insister.
— Ma destination était Valcartier, reprit M. Belmont, et je ne vois aucune raison de changer d'avis. Pauline a besoin d'un repos absolu. Il faut qu'elle soit éloignée du bruit du monde. Valcartier répond à mes vues : — à quinze railles de la ville, au centre d'un paysage splendide. C'est là que nous irons.
— J'irai avec vous, dit Batoche.
Le long trajet, bien loin de fatiguer l'invalide, la ranima un peu. Les routes étaient bonnes, la température devenait plus chaude à mesure que le jour s'avançait et la conversation du vieux solitaire était amusante au possible. Il jouait avec la situation en artiste consommé. Il aborda tous les sujets de conversation, sans éviter systématiquement la maladie de Pauline ni les noms de Zulma et de Cary, de peur que cette omission ne fît naître un soupçon, mais il eut soin de n'y toucher que rarement et incidemment, tomme si c'étaient là des choses de la moindre impor-
tance. Le résultat de son stratagème fut de mettre Pauline dans un état d'esprit qui ressemblait à de la bonne humeur. Il la fit sourire légèrement à plusieurs de ses histoires et quand il la voyait retomber dans la torpeur causée soit par la débilité, soit par des pensées rétrospectives, il rappelait la lumière dans son regard et la couleur à ses joues par le récit de quelque aventure émouvante. Quand, après plusieurs relais, on arriva à Valcartier, Pauline fut assez forte pour descendre de la voiture avec l'aide de son père et de Batoche. On choisit une maison convenable, à une petite distance du hameau, et l'on fit tous les arrangements pour la commodité des nouveaux occupants. Batoche demeura deux jours avec eux, se faisant aimer davantage, s'il e*t possible, par ses ■attentions si bonnes et si intelligentes. Quand il fut sur le point de partir, Pauline lui dit :
— Ne dites à personne que je suis ici.
— Mais je croyais vous avoir entendu dire que vous désiriez voir Zulma?
— Pas maintenant. Un peu ])lus tard.
— Fort bien. Je ne le dirai à personne. Je n'en ai jamais eu l'intention, du reste.
Et il sourit, de la manière étrange qui lui était habituelle, Pauline ne put s'empêcher de sourire un peu aussi, en voyant clairement que le vieux devin savait tout.
Batoche ne garda pas longtemps, iiéanmoins, ses manières enjouées, car une fois en route, il se tint à lui-même ce discours, tout en cheminant :
— Je n'ai pu insister sur le choix de Montmorency ou de la Pointe-aux-Trembles, mais Valcartier est une erreur. Pauline ne trouvera pas là ce qu'elle cherche. J'ai promis le silence et je tiendrai ma promesse. Certes, je n'ai pas l'intention de révéler sa retraite, car il n'aj)]>artient pas à un vieux bonhomme comme moi de me mêler des affaires des jeunes gens. Toutefois, il faut absolument que la solitude de Pauline soit découverte et je n'ai aucun doute qu'elle le soit. S'il n'en est pas ainsi, la pauvre enfant dépérira et mourra là aussi sûrement qu'elle l'aurait fait dans l'enceinte de Québec.
Ces prévisions s'accomplirent presque imn.cdi itement. A peine Batoche avait-il quitté Valcartier, qu'un sentiment irrésistible d'isolement s'empara de Pauline. Le mieux que l'animation du voyage et la compagnie du vieux soldat avaient produit, disparut aussitôt. L'espoir de M. Belmont fit place à de nouvelles alarmes. Son anxiété augmenta surtout lorsqu'il découvrit qu'il n'y avait pas de
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médecin dans le village. Il n'avait pas prévu le besoin de riiomme de l'art, son propre docteur lui ayant assuré que Pauline, à l'excepception de quelques toniques et de reconstituants qu'il lui fournit, n'avait besoin d'autre traitement que le repos et le changement d'air. Dans sa détresse, M. Belmont appela un médecin sauvage de Lorette, village voisin, égal, lui assura-t-on, à tout autre membre de la profession, dans la province. Le Huron, après avoir visité la patiente, prit à part M. Belmont et lui dit en montrant le cœur:
— Le mal est là. Seul, le Grand Esprit peut le gui'rir.
Etait-il donc décidé que la douce Pauline devait mourir?
l'amitié plus forte que l'amour.
Depuis que Zulma avait reçu la lettre de son frère lui apprenant l'état critique de Pauline, elle avait été dans une constante anxiété. Son inquiétude ne fut un peu calmée que lorsqu'elle apprit le projet de départ de la ville. L'intérêt que Cary Singleton portait à la jeune malade n'était pas moindre. Il était d'une autre nature, mais beaucoup plus profond. Quand, à la porte du manoir Sarpy, il avait entendu des lèvres de Zulma ces mots : " Pauline se meurt," il avait sauté en selle et s'était rendu au triple galop au camp, où il avait rencontré Batoche. Il l'avait chargé de rechercher tous les moyens de communiquer directement avec M. Belmont. Par l'intermédiaire du vieillard, il avait suivi chaque jour les phases de la maladie. Mais il fut grandement surpris et fort ennuyé de ce que Batoche ne lui avait pas appris que Pauline était sortie de Québec et de ce que le vieillard avait été deux jours absent sans l'en prévenir. Cary et Zulma s'entretinrent souvent de leur amie commune. Le jeune officier ouvrit son cœur sans réserve, n'ayant pas conscience qu'il eût rien à cacher et comptant implicitement sur Zulma comme la première personne au monde à laquelle il pût faire ses confidences et de laquelle il pût attendre de la sympathie. Cette simplicité, tout d'abord, parut très naturelle à Zulma, parce qu'elle-même était simple et avait toujours suivi les impulsions de son cœur, sans mélange d'égoïsme et sans soupçon de pénibles conséquences. Nonobstant la singulière conversation qui avait eu lieu entre eux sur les bords du 8t-Laurent, comme nous l'avons rapporté, leur confiance mutuelle ne s'était pas amoindrie le moins du monde, et tandis que Zuima ne craignait pas
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un instant que Cary fût perdu pour elle, lui ne s'était jamais imaginé qu'une séparation, entre eux, fût au rang des choses possible?, pans aucune faute de sa part ou aucun moyen de la part de Zulma d'éviter le coup. Cette disposition d'esprit de Cary comme homme et comme soldat est aisément compréhensible. Les femmes attribuent aux hommes de la ruse et de l'artifice dans les affaires d'amour. Cette opinion n'est pas toujours exacte. Très souvent, ils sont naturels et cet égoïsme même qu'on leur attribue est le motif qui les entraîne, tête baissée, à la possession de l'objet désiré, sans tenir compte des obstacles possibles et positifs que l'instinct p.us froid de la femme remarque généralement. L'état d'espi-it de Zulma était plus singulier et il demande un mot d'explication. Si nous avons réussi à peindre ce caractère, le lecteur doit avoir une impression de noblesse exempte de toute trace de bassesse de sentiments, une impression de force de volonté capable de la plus sublime générosité.
Zulma était une enfant gâtée, mais ce défaut ne dégénérait jamais chez elle en stupidité. Personne ne comprenait mieux qu'elle la convenance relative des choses. Jamais une ombre d'hypocrisie ou la plus légère nuance de soupçon ne venait souiller son esprit. Son caractère était diaphane. Elle pouvait mettre un frein à ses pensées et à sa langue comme fort peu de personnes de son sexe, à son âge. Dans le tournoi de la conversation avec les hommes, elle savait manier aussi adroitement que personne les épées de la réticence ou de l'équivoque, mais le fond de sa nature était la vérité, la simplicité et l'honneur dégagés de tout artifice. Nos lectrices nous comprendront parfaitement quand nous leur dirons en un mot que Zulma n'était en aucune manière une coquette. Elle était toujours sincère, même dans son jeu de physionomie. Là était le secret de son pouvoir et de son ascendant.
Etant donné une telle nature, le lecteur sera disposé à accepter notre assertion qu'elle n'avait jamais supposé que les relations de Cary et de Pauline pussent l'émouvoir en rien. De jalousie, elle n'en avait point, en étant incapable ; mais quand même elle n'aurait pas été bien au-dessus de ce vice diabolique qui sévit surtout sur le sexe féminin, elle n'aurait pu en ressentir les atteintes en cette circonstance, car rien ne lui paraissait devoir exciter en elle un pareil sentiment. Aussi, quand Cary lui parla avec la plus grande anxiété de la maladie C.e Pauiine, des craintes que lui eu inspirait le résultat et de son désir de faire tout en son pouvoir pour détourner le coup qui la menaçait, elle partagea com-
LES BASTONNATS ' 2ôo
plètement ses sentiments et accrut encore son chagrin par la chaleur de ses propres sympathies. Quand, ayant appris que Pauline étjiit sortie de Québec, il déclara qu'il la suivrait à n'importe quelle distance, partout, pour essayer de la sauver, ce fut avec une cordialité toute spontanée que Zulma ajouta qu'elle l'accompagnerait et ferait tout ce qui était humainement possible pour ramener à la santé celte amie qui lui était si chère.
Il n'est donc pas étonnant qu'aussi bien que Cary, elle fût vexée du silence de Batoche sur le lieu de refuge de la malade. Durant trois longs jours, le vieillard fut inexorable. Ni les cajoleries de la jeune fille, ni le grave mécontentement du militaire ne purent l'émouvoir. Sa seule réponse était :
— Pauline ne veut voir que mademoiselle Sarpy et encore, pas maintenant plus tard.
— Mais je veux la voir, répliquait Carj' avec imi^atience.
— Alors, trouvez-la, capitaine, répondait Batoche d'un ton railleur.
Leur anxiété mutuelle, néanmoins, était un peu soulagée par l'assurance que leur donnait lenr vieil ami, que l'état de Pauline s'était amélioré.
Toutefois, cette situation ne pouvait pas durer. A la fin du troisième jour, le vieux soldat courut à Valcartier. Il fut si alarmé de la rechute qu'il constata, qu'il revint presque immédiatement. Cary devina aussitôt la vérité, à l'altération de ses traits.
— Batoche, je vous ordonne de me dire où elle est.
— Patience, capitaine, répondit le vieillard, avec un accent de peine et de compassion. Votre ordre est juste et sera exécuté. Vous avez le droit de voir Pauline et vous la verrez ; mais mademoiselle Znlma doit y aller la première. Vous irez ensuite. Je ine hâte de me rendre à la Pointe-aux-Trembles.
Zulma ne se fit pas répéter l'appel. Elle ordonna aussitôt la calèche et, en compagnie de Batoche, elle se rendit immédiatement à Valcartier.
Quelle entrevue ! Jamais Zulma n'avait eu tant besoin de garder son sang-froid. Si elle avait obéi à son impulsion elle aurait rempli la maison de ses gémissements. Ce n'était pas Pauline, qui était là couchée devant ses yeux ; ce n'était que son ombre. Ce n'était pas la jeune fille pleine de vie et de gaieté, qu'elle avait connue. Le sceau de la mort apparaissait sur chacun de ses beaux traits. Elle se pencha tout doucement, appuya sa tête près du front de marbre qui reposait sur l'oreiller, passa ses bras autour du cou de Pauline et l'embrassa longuement et chaleureusement. Puis, toutes deux se firent leurs plus intimes confidences, presque bouche
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à boucho, avec cette merveilleuse douceur qui est le don le plui divin que Dieu ait fait aux femmes. Pauline se sentit ranimée, en cette occasion. Elle était si heureuse de voir Zulma, elle qui avait désiré mourir seule et oubliée ! C'était presque, pour elle, l'aurore de la résurrection que d'avoir enfin auprès d'elle cette amie bien aimée. Tout fut passé en revue, tranquillement, graduellement, avec des interruptions causées par des larmes ou des baisers, mais si ra[)idement toutefois qu'une demi-heure s'était à peine écoulée, que Zulma avait pris une résolution héroïque.
Après avoir, d'un geste caressant, repoussé les cheveux humides égarés sur les tempes palpitantes de la malade, elle se leva sereine, majestueuse, le regard illuminé d'un éclair de détermination énergique et les traits empreints de la placidité de l'héroïsme. Elle sortit de la chambre et appela Batoche.
— Prenez ma calèche. Courez au camp et ramenez le capitaine Singleton sans délai. Dites lui qu'il faut qu'il voie Pauline avant le coucher du soleil, et que je le désire.
Le vieillard comprit et ne se fit pas répéter ses instructions. — Bon, s'écria-t-il. Voilà une admirable jeune fille. Elle a tout compris au premier coup d'œil. Ce que je ne pouvais pas faire, elle l'a fait Maintenant, Pauline est sauvée. Pauvre Pauline !
Durant trois heures, les deux amies demeurèrent en tête-à-tête, les mains dans les mains. Des paroles pJeines d'ineffable tendresse furent prononci'es. Il y eut des intervalles de silence non moins remplis de bonheur. Les yeux, comme les lèvres, parlaient un langage de parfaite intelligence mutuelle.
Le sujet de Zulma était l'espérance. Elle atteignit bientôt le point où elle repoussa l'idée de la mort et insista sur la nécessité de vivre pour leur bonheur mutuel. Non pas pour le salut de Pauline, mais pour sa propre tranquillité. Maintenant qu'elle savait tout, elle voyait qu'il fallait que la mort fût dépouillée de son aiguillon et que le tombeau renonçât à sa victoire.
Pauline consentait-elle ? Elle ne le disait pas — comment l'eûtelle osé, elle qui se mourait sans espoir?— Mais dans ses yeux renfoncés se jouait une lueur fugitive qui semblait être un reflet du rayon de soleil désiré et attendu.
L'après-midi s'écoula doucement, paisiblement. Le soleil glissait derrière les arbres et les grandes ombres s'allongeaient' sur la vallée, obscurcissant légèrement le jour tamisé par les petits carreaux de vitre. L'heure solennelle du crépuscule était arrivée. La cloche du village voisin sonnait TAngelus et Zulma était
agenouillée près du lit pour murmurer VAve Maria. Quand elle Sb leva, elle se tint immobile et écouta. On entendait le bruit des roues d'une voiture, à la porte.
— Entendez-vous ? dit-elle.
Pauline ouvrit de grands yeux égarés et ses traits s'altérèrent en un instant ; puis, se retournant rapidement, elle enfouit sa figure dans Toreiller, en sanglottant convulsivement.
— Oh, Zulma, c'en est trop. Pourquoi avez- vous fait cela ? Cela ne doit pas être. Oh, laissez-moi mourir.
Elle essaya d'en dire plus long, mais ses larmes étoufîèrent sa voix.
— C'est la volonté de Dieu ! murmura Zulma d'un ton calme et d'une voix claire, debout et les yeux au ciel, ayant dans le regard quelque chose d'inspiré.
La malade se retourna sur son oreiller, jeta sur son amie un regard chargé de gratitude et lui tendant la main, elle murmuia :
— Le Ciel vous bénisse, ma chérie.
l'heure de tristesse.
L'entrevue de Pauline et de Cary Singleton ne fut pas retardée d'un instant. Tous deux désiraient que Zulma fût présente, mais celle-ci imagina quelque prétexte nécessitant sa présence au dehors et sortit de la chambre. Sa figure rayonnait de résolution héroïque. Rencontrant Batoche dans le passage, près de l'entrée de la maison, elle se laissa tomber sur son épaule et pleura en silence.
— Courage, mademoiselle, dit le vieillard d'une voix pathétique. Vous avez été magnifique et vous aurez votre récompense; courage !
— C'est passé, Batoche. Une faiblesse d'un moment, à laquelle je n'ai pu résister. Je suis plus heureuse maintenant qu'à aucun autre instant de ma vie.
Batoche la regarda avec admiration et murmura:
— Il n'y avait qu'un seul moyen de sauver sa vie.
— Un seul, et nous l'avons pris.
— Vous l'avez pris ; pas^moi. Vous en avez tout le mérite et vous serez bénie en récompense de votre sacrifice.
Tous deux entrèrent ensuite dans la place où se tenait M. Belmont, auquel ils tinrent compagnie, tandis qu'il attendait avec résignation le résultat de la conférence qui avait lieu dans la chambre de la malade.
Nous ne donnerons pas les détails de cette -entrevue. Qu'il
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suffise de savoir qu'elle fut extrêmement consolante pour Tinvalide et pénible au suprême degré pour le jeune officier. A la vue de la figure émaciée de la jeune fille, Cary perdit tout empire sur ses sentiments. Il ne se rappela qu'une chose: que cette moribonde lui avait sauvé la vie. Il ne vit qu'un devoir à accomplir : sauver la vie de sa bienfaitrice à n'importe quel sacrifice pour lui-même ou pour les autres. Les longues veilles de ces huit semaines chez M. Belmont lui revinrent à la mémoire ; l'attention infatigable, les tendres soins, les douces paroles de consolation et d'encouragement la maladie était le résultat de tout cela; c'était assez.
Tout heureuse que fût Pauline d'entendre ses paroles de gratitude et ses déclarations de dévouement, elle ne dit rien qui pût l'autoriser à croire que tout cela pût avoir l'effet de rétablir sa santé et de lui relever le moral. La pauvre enfant tremblait à la pensée de l'alternative où elle était placée. Zulma, si près — un mur seulement la séparait d'elle. — Roderick, si loin — les remparts de Québec semblant avoir disparu au-delà d'un horizon infini. — La mort était là, tout près. Pourquoi la fuir ? Pourquoi ne pas accueillir sa délivrance avec des bénédictions ?
Ce ne fut point par des paroles que Pauline communiqua ces pensées à Cary ; malgré toute sa résolution, elle en aurait été incapable ; mais il ne comprit que trop sa pensée, la violence de sa propre douleur lui faisant lire sur la figure souffrante de la malade les pensées secrètes qu'en temps ordinaire il n'aurait jamais pu pénétrer.
Mais, en dépit de tout cela, Pauline était heureuse de la seule présence de Cary. Par moments, elle prenait à peine garde à ce qu'il disait, tant elle trouvait de jouissance dans l'assurance qu'il était de nouveau à son côté. Si elle avait pu jouir indéfiniment de ce bonheur, sans qu'il fût besoin d'engagements ou de protestations, sans nécessité de mppeler le passé ou d'envisager l'avenir, elle aurait été heureuse et n'aurait demandé rien de plus. Ce rêve de passiveté tranquille était un fatal symptôme de l'écroulement complet de son énergie et de la dissolution prochaine de son être. Mais ce rêve lui-même devait être interrompu. Une heure s'était écoulée et les ténèbres avaient envahi la chambre, ce qui avertit Cary qu'il lui fallait retourner au camp.
Lorsqu'il annonça son départ à la malade, elle se lamenta à faire pitié et il lui fallut quelque temps avant qu'il pût la calmer. Elle ne voulut même accepter de consolation que lorsqu'il lui assura qu'il reviendrait auprès d'elle aussi tôt et aussi souvent qu'il pourrait s'arracher à son service militaire. Avant de la quitter, il se
pencha et, tout en lui pressant doucement la main, il lui donna sur ïe front un baiser respectueux. Il fit cette action naturellement et comme s'il eût accompli un devoir. Elle reçut ce gage d'affection sans surprise et comme si elle l'eût attendu. Ce fut le sceau de l'amour.
La calèche attendait à la porte ; Cary y monta après avoir échangé quelques mots seulement avec M. Beimont et Zulma. Il était préoccupé et presque sombre. Batoche prit un siège à son côté et ils s'éloignèrent dans les ténèbres. Ils parcoururent presque les deux tiers de la route sans échanger une syllabe. Les étoiles, l'une après l'autre percèrent les ténèbres et apparurent comme autant de nymphes rieuses ; la lune s'éleva gracieusement dans l'espace et les bruits sourds de la nuit se firent entendre de tous côtés.
Batoche était trop perspicace pour parler, mais ses yeux brillaient, tandis qu'il conduisait le cheval. Son compagnon était absorbé dans ses pensées. Finalement la brise fraîchissant les avertit qu'ils s'approchaient du vaste St-Laurent. Au-dessus de Québec flottait une pâle lueur causée par ses centaines de lumières, et les feux de bivouac de l'armée continentale apparaissaient çà et là dans le lointain. Ils arrivèrent à un endroit raboteux de la route, où le cheval dut être mis au pas.
—Batoche, dit Cary d'une voix rauque.
— Oui, capitaine, répondit son interlocuteur d'un ton calme.
— Nous touchons à la fin.
—Hélas!
— Vous voyez ces feux, là-bas ? Ils seront bientôt éteints. La flotte anglaise arrive amenant des renforts et nous ne pouvons leur résister. Il nous faudra fuir. Mais avant de partir, j'espère que nous nous battrons, et si nous nous battons, j'espère que je serai tué. Je suis las des désappointements et des défaites. Je voudrais mourir.
Ces paroles furent dites avec un tel accent de détresse que, pour une fois, Batoche fut jeté hors de ses gardes et ne put rien répondre. Pas un mot d'argument, pas une parole de consolation. Fouettant le cheval, qui prit le gallop le plus rapide, il murmura avec dépit:
— ^Vous ne mourrez pas, mais moi
LA CRANDE RETRAITE.
Quelques jours se passèrent, et l'on fut bientôt au mois de mai. Cary Singleton avait bien prévu les graves événements qui allaient arriver. Une crise se produisit dans le siège de Québec. Depuis que la neige avait disparu, les Américains avaient montré quelque activité.
La canonnade sur la ville était devenue plus fréquente et, sur divers points, les assiégeants feignirent de vouloir escalader les remparts, avec des cordes et des échelles. Une goélette armée nommée Le Gaspé qu'ils avaient capturée pendant l'automne fut préparée de manière à servir de brûlot. Elle devait descendre le courant à la dérive et détruire la flotille amarrée dans le Cul-de-sac, à l'extrémité est de la basse ville. On prépara aussi d'autres vaisseaux dans le même but. A neuf heures, le soir du 3 mai, eut lieu la tentative. L'un des brûlots parti de Lévis s'avança vers d€ Québec sans être molesté, la garnison le prenant pour un vaisseau ami. Les Américains croyaient déjà avoir réussi, lorsque le vaisseau fut hélé de la côte. N'ayant pas répondu, la grande batterie placée sur le cap ouvrit le feu sur lui. Se voyant découvert, l'équipage mit aussitôt le feu au combustible et laissa aller le bateau à la dérive, dans la direction du Cul-de-Sac. Un instant de plus le brûlot atteignait l'endroit désiré et les bateaux, avec la plus grande partie de la basse ville devenaient la proie des flammes. Mais la marée ayant commencé à descendre depuis une heure, le courant le refoula, malgré le vent du nord-est qui lui était favorable. Cet insuccès fut un terrible désappointement pour les Américains. C'était leur dernière ressource contre Québec. Si cette tentative eût réussi, Tarmée devait attaquer la ville pendant la confusion que la conflagration produirait nécessairement et l'assauaurait été terrible, car leurs échecs continuels les avaient réduits au désespoir et, du reste, ils savaient que c'était là leur dernière chance de réussite, avant l'arrivée de la flotte anglaise attendue de jour en jour.
La flotte ne tarda pas à faire son apparition. A six heures, le matin du 6 mai, on aperçut une frégate doublant la pointe Lévis. Toute l'armée américaine assista à son entrée triomphale. Les remparts de la ville étaient couverts de spectateurs empressés à jouir de ce spectacle si consolant. Les tambours battaient aux champs, les cloches sonnaient à toute volée et de la foule s'élevait une immense clameur que l'écho alla porter des plaines d'Abraham à travers le fleuve, jusqu'à l'île d'Orléans. C'était, pour les assiégés, une acclamation de la délivrance; pour les assiégeants, le glas de la défaite finale. La frégate était bien nommée La Surprise. Elle portait à son bord deux compagnies du 29° régiment avec un certain nombre de soldats de marine, le tout s'élevant à deux cents hommes, qui furent débarqués immédiatement.
Elle fut bientôt suivie par d'autres vaisi=eaux de guerre amenant des renforts plus importants encore.
A midi de ce jour mémorable, la garnison appu5'ée par les soldats nouvellement arrivés se forma en différents corps, sortit des portes et s'avança lentement jusqu'au champ de bataille de Sainte-Foye où le chevalier de Lévis avait remporté sa brillante mais inutile victoire sur Murray, le 2=^ avril 1760 Carleton, maintenant qu'il était appuyé par des renforts du côté de la mer, secoua son inaction et décida de livrer bataille aux Continentaux. Mais à part quelques arrière postes qui firent feu en se repliant, l'ennemi avait complètement disparu. Il avait commencé une retraite précipitée, abandonnant toutes ses provisions, son artillerie, ses munitions et ses bagages. La grande campagne se terminait ainsi en une défaite désastreuse.
Les Américains ayant reçu de légers renforts à Sorel essayèrent quelque résistance, mais les troupes anglaises qui s'avançaient sous les ordres de Carleton et de Burgoyne, le commandant des
nouvelles forces, les forcèrent à continuer leur fuite. Ils furent contraints d'abandonner successivement toutes les places dont ils s'étaient emparés : Montréal, Chambly, Saint-Jean, l'Ile aux Noix et ils ne se crurent en sûreté qu'après avoir atteint la tête du lac Champlain. Là, ils s'arrêtèrent et se rallièrent, formant une puissante armée sous les ordres de Gates, et un an plus tard, ils tirèrent de ce même Burgoyne, successeur de Carleton. une terrible vengeance en faisant toute son armée prisonnière à Saratoga, Cette victoire fut en réalité leur premier pas vers l'indépendance des Colonies. Arnold se battit en héros dans ce combat et il y montra des qualités qui auraient assuré son succès à Québec, si le sort ne lui eût pas été contraire.