‹ Les BastonnaisChapitre 9 sur 59 · L XSPEIT DE LA CHUTE · texte numérisé non relu

L XSPEIT DE LA CHUTE

Batoche rcCéchit un instant en tenant encore le loquet delà porte fermée. Puis il traversa lentement la chambre et disparut derrière lee rideaux d'indienne de la petite alcôve. Ce qu'il fit là, nul ne le S'ait, mais quand il sortit, il portait sur chacun de ses traits la marque d'une énergique résolution. Il prit la cassette aux fermoirs d'argent qui lui avait été confiée et la soupesa entre ses mains. Elle était lourde, mais plus lourde encore lui parut la responsabilité qu'elle faisait peser sur lui, si l'on peut en juger par le gros soupir qui lui échappa. Il jeta un regard sur la petite Blanche, mais elle continuait à dormir paisiblement, la tête appuyée sur le mur et penchée sur son épaule.

Velours, plus vigilant, regardait furtivement son maître du coin des yeux; mais connaissant bien ses habitudes, il ne jugea pas prudent de bouger de son nid ou de faire aucun bruit.

" Il est un endroit entre tous, murmura Batoche, où je puis cacher ceci sans la moindre crainte qu'il puisse être découvert. Là, ni les oiseaux de l'air, ni les animaux des forêts, ni l'œil de l'homme ne le découvriront jamais. Blanche seule connaîtra la cachette ; mais je ne lui dirai rien maintenant. Elle dort, et c'est tant mieux."

Il mit alors la cassette sous son bras et sortit avec précaution de la maison. Il prit un sentier qui menait aux chutes, et après avoir atteint leur sommet il tourna à droite et descendit le long des rochers jusqu'à ce qu'il eût atteint les profondeurs du bassin. Là, il s'arrêta un moment et regarda en haut comme pour s'assurer de sa position. Un instant plus tard, il avait disparu derrière la chute elle-même. Serrant plus étroitement la cassette sous son bras droit, il se servit de sa main gauche pour reconnaître sa route à tâtons, le long de la muraille de granit froide et humide. Les pierres sur lesquelles il marchait, les unes rondes, les autres cassées à angles aigus ou plates, étaient rendues glissantes par le limon qui avait coulé des fissures du sol supérieur et par l'écume qui rejaillissait de la cascade. A ces dangers, les ténèbres y en ajoutaient d'autres, car l'immense volume d'eau tombant du rocher en épais rideau fermait cet espace à la lumière du jour. Quand il eut atteint environ le milieu de l'espace entre les deux bords de la rivière, Batoche s'arrêta et se pencha devant une ouverture par laquelle il ne pouvait pénétrer qu'en se courbant. Sans hésiter et en homme qui connaissait les lieux, il entra ainsi dans le souterrain. Il y resta au moins une demi-heure. Quand il en sortit, il se redressa aisément, et à l'aide de ses deux mains, il revint rapidement au pied des chutes. Là, il s'arrêta, regardant au dessus et autour de lui, pour s'assurer qu'il était vraiment seul avec son secret.

Mais non, il n'était pas seul. Au sommet de la chute, le long de la dangereuse corniche d'où le terrent plonge tout d'un coup dans le précipice, une frêle forme humaine vêtue de blanc glissait lentement, la figure tournée vers lui. Ses cheveux blonds retenus par un réseau autour de son front tombaient en liberté sur ses épaules. Dans ses yeux brillait la flamme de l'amour et un doux sourire voltigeait sur ses lèvres. Ses blanches mains pendaient à ses côtés, et du rebord de son vêtement flottant sortait un pied mignon, d'un blanc de neige, qui semblait à peine toucher la surface de Teau.

Qu'était-ce donc? Un fantôme on une réalité? Une illusion de la vapeur et de la nuit, ou un esprit de Dieu marchant en réalité sur'les eaux ? Nous ne pouvons le dire, ou plutôt, nous ne nous arrêterons pas à cette question. II nous sultit de savoir que le pnuvre vieil ermite l'avait vu et que ce spectacle l'avait transporté

en extase. Tout son être paraissait transfiguré sous la vision éthérée qui brillait devant lui. Les traits grossiers du vieil âge et le pauvre vêtement se fondaient sou3 les traits radieux du bonheur et de la vénération. Sous les rayons de la lune voilés par ^^^^^ la brume, à la lueur vacil-

/^ w^^B lante des étoiles, il tomba à

■jr^^a^P genoux, étendit les bras et,

- .^" ^^^^H les yeux levés vers l'appari-

«^ , tion, il parut absorbé dansy-'^'^i"- la prière.

" Encore une fois, ô Clara!

^ y '4*' r^ ' encore une fois, ô ma fille !

^ ^^^ - i** il y a bien longtemps que je ne t'ai vue et mes jours se sont écoulés tristement dans l'isolement et la solitude.

" Encore une fois, tu viens sourire à ton vieux père et apporter une bénédiction à ton fnfant orpheline.

" Elle dort doucement làhaut, près du foyer. Protègela du danger qui doit nous menacer, je le sais et ton apparition m'en avertit. Tu es l'ange gardien de ma cabane ; garde- la de tous le? périls qui l'ont menacée depuis tant d'années. Donne-moi un signe de ta protection, et je serai content."

Telles étaient les paroles que prononçait le vieillard à genoux sur les pierres humides. Que nul ne sourie en les lisant, car les divagations mêmes d'un cerveau malade sont admirables quand elles ont un sens spirituel.

Batoche se leva et s'avança plus près, les bras toujours étendus, comme s'il avait voulu étreindre l'esprit de la chute et saisir le signe qu'il sollicitait, mais la déception l'attendait là.

Ses lèvres ne prononcèrent pas une parole, et sans un geste, sans un mouvement, les mains croisées sur la poitrine, dans l'attitude de la prière, séduisant par la douceur de son sourire l'âme blessée du pauvre vieux, elle leva au ciel ses yeux brillants et lentement s'évanouit dans les airs.

Une épaisse bande de nuage flottait dans l'espace, voilant la lune. Des étoiles tombait une pâle lueur, il faisait très noir. Les grandes chutes faisaient retentir leur sourd roulement de tonnerre.

Le vent s'engoufirait au milieu des arbres de la forêt avec des gémissements plaintifs. L'ermite s'agenouilla de nouveau et resta longtemps plongé dans une prière muette, puis il se leva et retourna à sa hutte.

Il trouva la petite Blanche debout au milieu de la chambre, dans la pleine lumière du foyer, ses yeux noirs dilatés et reflétant une lueur d'effroi. Il se courba pour l'embrasser et remarquant le souj^er encore intact sur la table, il lui demanda :

— Tu n'as rien mangé, chère enfant?

— Je ne puis manger, grand-père.

— Alors, va te coucher, il est tard.

— Je ne puis dormir.

Le vieillard comprit. L'esprit de la mère avait effleuré l'enfant de ses blanches ailes.

— Alors, prie, dit-il.

Et tombant à genoux, la petite Blanche répéta toutes les prières que ta marraine, PaUiine Eclmont, lui avait en&eignées.

TEOIS-KIVIÈRES.

La mission de Roderick Hardinge à Trois Rivières eut un succès complet II trouva cette ville et les environs dans un état de vive anjxiété et d'alarme, causé par la marche des événements dans la partie supérieure de la province. Toute la péninsule du Richelieu était parcourue par les troupes continentales, et le district de Montréal était virtuellement en leur pouvoir. Le seul espoir était que l'armée anglaise pût tenir ferme à Sorel qui commande le Richelieu et St- Laurent, au confluent du fleuve et de la rivière. En conséquence, tout l'intérêt de cette guerre se concentra autour de ce point stratégique, dans la première semaine de noverubre.

Il était donc bien naturel que la population de Trois- Rivières fût sous le coup d'une vive émotion, car si les Anglais étaient incapables de résister à Soreh toute la vallée du Saint-Laurent serait balayée par les Américains, et Trois Rivières serait le premier poste

qu'ils occuperaient.

L'arrivée d'Hardinge n'était pas "Tl de nature à caljH mer l'inquiétude, et les nouvelles qu'il apportait se répandirent dans la ville cette nuit- ■p même, malgré lout ce qu'on put faire pour garder le secret officiel.

Le c o m m a n lant de la ville était fort alarmé, '* Les nouvelles (l'en haut étaient déjà assez mauvaises, dit-il à son premier s e c r é - ':aire, après avoir lu les dépêches d'Hardinge; celles d'en bas ne sont pas plus rassurâmes.

."Trois- Rivières se trouve ainsi entre deux feux. Montgomeiy à l'ouest, et maintenant, Arnold à l'est. J'ai bien peur qu'il ne nous faille succomber ; et le pire de tout est que, maîtres de tout le pays ■'entre les postes militaires, avec des émissaires dans tous les villages 'le long de leur route, ils profitent de l'opportunité qui leur est laissée pour influencer nos simples et naïfs paysans.

" Ici, à Trois- Rivières, on peut déjà remarquer fa cilement dans notre population des symptômes de désaft'ection, et je crains bien que ce sentiment ne s'accentue à la nouvelle de cette nouvelle source de danger."

Le secrétaire était un vieillard. Il écouta attentivement ces paroles de son supérieur en mordillant les barbes de sa plume et en laissant paraître d'autres signes d'excitation nerveuse.

" Je suis certain, Monsieur, que vous n'exagérez pas la situation, dit-il d'une voix lente mais avec résolution. Nous sommes à la veille d'une crise et je crains que dans une semaine d'ici la ville de Trois- Rivières ne soit aux mains des Bastormais. Nous n'avons 'Bucun moyen de résistance, et en eussions-nous, qu'il y a trop de dissension parmi nous pour essayer de résister avec quelque chance de succès. La première question qui se pose est de savoir s'il est mieux pour vous de pourvoir à votre propre sécurité aussi bien qu'à celles des archives et des registres de la ville.

— Ni l'un, ni l'autre, répliqua le commandant avec dignité. Quant à moi, le devoir de ma ci.arge m'oblige à rester à mon poste

jusqu'à ce que j'en sois dépossédé par la, force. Je ne crains pas la Yioleiiee pour ma personne, mais devrais-je y être soumis, que je faurràs 3a supporter. Souvenez-vous que vous et moi savons ce que c'est que la guerre. Tous deux nous avons passé par les terribles années de la conquête. Pour ce qui est des archives, vous veillerez, à ce qu'elles poieut convenablement gardées, mais elles ne doivent pa5 tire dérangées.

Les ennemis ne sont pas des barbares. Au contraire, leur politique Qri d'ctre aussi concilirnts que possible. D'ailleurs, ils ne feront, que passer par Trois- Rivières."

— ^Ils feront plus que cela. Monsieur. Comme ils ont l'intention de marcher sur Québec et de passer très probablement l'hiver autour de CCS murs, il leur faudra, de toute nécessité, au point de vue militaire, occuper toutes les petites villes et les villages sur leur route, entre Québec et Montréal, autant pour les besoins de leur commissariat que pour en faire des stations de recrutement.

— Des stations de recrutement 1 Ne prononcez pas ces paroles odieuses.

— Ce sont des termes odieux, en effet. Monsieur ; mais ils expriment une situation qu'il nous faut bien envisager. A moins que nous prenions bien des précautions, cette guerre sera considérablement aggravée par le fait que beaucoup de nos compatriotes tourneront leurs armes contre nous.

Cette conversation que nous rapportons brièvement afin de donner au lecteur un aperçu de la situation, sans lui imposer la sécheresse de détails purement historiques, fut interrompue par l'arrivée d'un messager qui remit une 'ettre au gouverneur.

" Ceci vient de Sorel, s'écria le fonctionnaire. Cela arrive juste à temps pour jeter de la lumière sur nos affaires et cela permettra au lieutenant Hardinge, qui retourne demain, de porter les dernières nouvelles à Québec."

Après avoir dit ces paroles, il lut la dépêche.

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