LE HURLEMENT DU LOUP
C'était une heure après le coucher du soleil et l’obscurité Ctait déjà presque complète. Batoche avait attisé le feu et préparé la petite table sur laquelle il avait placé deux assiettes d’étain avec couteaux et fourchettes. Il sortit de sa poche un gros couteau qu'il ouvrit et plaça aussi sur la table. Il retira ensuite du garde. manger un pain bis qu’il mit à côté des assiettes. Ayant ainsi apparemment complété ses préparatifs pour le souper, il s'arrêta et sembla prêter l'oreille aux bruits du dehors.
‘ C'est étrange, murmura-t-il, elle n’est jamais en retard comme cela. ” |
Il se dirigea vers la porte qu'une bouffée de vent ouvrit toute grande au même moment et regarda longtemps et attentivement à droite et à gauche.
‘ La neige est épaisse, dit-il, le sentier qui vient de la grande route est obstrué. Peut-être a-t-elle perdu son chemin...mais non; elle ne l’a jamais perdu jusqu'ici. ”
I] ferma la porte, arpenta la chambre avec distraction et après avoir regardé tout autour de lui pendant une ou deux secondes, il ge laissa choir dans une chaise basse garnie de lanières de cuir, devant le foyer. Pendant qu'il est assis là, saisissons l’occasion d’esquisser cet être singulier. Sa figure était expressive, le menton long et pointu, la mâchoire ferme. Les lèvres étaient serrées comme celles d'un homme taciturne, sans toutefois lui donner un air refrogné, car, aux deux coins étaient gravées deux lignes comme celles de vieux sourires qui auraient enfoui là leurs joies pour toujours. Un nez long et assez épais, dont les narines se dilataient aux moindres impressions. Les os des joues proéminents. Un beau front, mais un peu trop aplati aux tempes.
De longues et minces mèches de cheveux blancs s'échappaient de son grand bonnet de peau de renard. Son teint était bronzé et sa figure, sans barbe.
Ce dernier trait passe pour être le caractéristique d’une faibie vitalité, mais il distingue aussi fréquemment l’excentricité, et Batoche était évidemment un excentrique, comme l'indiquait l’expression de ses yeux ; des yeux d'in gris froid, mais lançant par moments de sauvages éclairs. La réflexion du brasier leur don-
vait une apparence fantastique.
Batoche resta ainsi assis pendant au moins une demi-heure devant le feu, ses longues mains maigres enfoncées dans ses poches, son casque de peau de renard rejeté sur un côté de la tête et les yeux distraitement fixés sur les flammes
Malgré l’immobilité de sa posture, il était évidemment en proie à de profondes émotions, car la lueur blafarde qui se jouait sur sa figure révélait dans sa physionomie le jeu de pénibles pensées.
De temps en temps, il murmurait d’une voix À moitié articulée des paroles que le chat noir paraissait comprendre, car il ronronnait pendant quelque temps dans son nid demi-circulaire, puis, se levant, arrondissait le dos et regardait son maître avec une expression de tendre sollicitude dans ses yeux verts.
Mais Batoche ne pensait guère à Velours, ce soir-là. Son espric était entièrement occupé de la petite Blanche qui, étant allée à Québec pour quelques commissions, suivant son habitude, n’était pas er core de retour.
Le vent gémissait lugubrement autour de la petite lutte qu’il ébranlait parfois comme s’il avait voulu la renverser de ses fondements. Les pins et les hêtres du voisinage, violemment secoués par la tempête, faisaient entendre des craquements sinistres, et du sommet des chutes s'élevait un sourd grondement plein de tristesse.
Soudain, au milieu de tous ces bruits, l’oreille exercée du vieux solitaire distingua un cri singulier venant du côté de la route. C'était un aboïement aigu et perçant suivi d’un gémissement plaintif. Il se redressa, tendit l’oreille et écouta de nouveau. La fourrure de Velours était maintenant hérissée et ses moustaches étaient raides comme des fils de fer. De nouveau, le hurlement lugubre retentit, rendu plus distinct et plus frappant par un coup de vent violent et soudain.
‘Un loup, un loup!” s’écria Batoche en s’élançant de son siège. Il arracha son fusil des crochets et se précipita hors de la maison. Sans un instant d’hésitation sur la direction qu’il devait prendre, il courut vers la grand’route.
—‘Non, oh! non; c’est impossible,” murmurait-il, tout haletant, dans $a course rapide, ‘ Dieu ne voudrait pas la jeter dans la gueule du loup. ”
Il atteignit bientôt la route et s'arrêta un instant sur le bord du chemin pour écouter. Il ne fut pas désappointé, car à cent ou deux cents pas de lui, il entendit, pour la troisième fois, le hurlement menaçant du loup.
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LES BASTONNAIS 35 Alors le chasseur se retrouva tout entier dans Batoche. Il devint à l'instant un homme nouveau. La taille courbée se redressa, les membres affaiblis se raidirent nerveusement, les yeux sinistres lancèrent des éclairs comme pour illuminer l’espace qui s'étendait devant eux et l’expression vague et mélancolique des traits s'effaça pour faire place à une seule expression dure et farouche, celle du chasseur à l'affût. Un instant lui suffit pour déterminer l’exacte direction d’où venait le bruit. Avec mille précautions, il s'avança d'arbre en arbre d’un pas imperceptible à l'oreille et en retenant son souffle, jusqu’à ce qu’il eût atteint les abords d'un fourré. Là, il s'attendait à surprendre le loup. Longtemps et avec la plus grande attention, il épia à travers les broussailles.
‘ C’est un repaire de loups,” murmura-t-il, ‘Ce n’est pas une paire, mais bien quatre ou cinq paires d’yeux qui brillent là dans les ténèbres. Il me faut exterminer promptement cette engeance redoutable. Il ne faut pas les laisser établir leurs quartiers d’hiver si près de ma cabane. ”
A ces mots, il épaula sa carabine et visa avec soin. Il avait le doigt sur la détente et allait faire feu, quand il sentit le canon de son fusil se détourner de sa position et se diriger tranquillement, mais irrésistiblement vers le sol.
—‘* Pas de folies, Batoche. Garde tes munitions pour d’autres loups que ceux-ci. Tu en auras bientôt besoin,” dit une voix d’un ton bas et mystérieux.
Le chasseur reconnut aussitôt Barbin, un fermier de Beauport.
— Que fais-tu ici, lui dit-il ?
— Pas le ternps de répondre à tes questions ce soir. Tu le sauras plus tard.
— Et qui sont ceux-là, dans ce fourré, là-bas ?
— Mes amis et les tiens.
Batoche secoua la tête d’un air de doute et marmotta quelque chose qui signifiait qu’il voulait avancer, et se rendre compte par lui-même de l’état des choses. Il était ennemi des rôdeurs de toutes sortes et voulait savoir à qui il avait affaire avant d'abandonner ses recherches.
Un léger sifflement se fit entendre et le fourré devint aussitôt désert.
Barbin essaya de le retenir, mais l’impatience commençait à s'emparer du vieillard et il s’arracha violement à l’étreinte du fermier.
— Pas de folies, Batoche, je le répète. Tu sais qui je suis et tu
LA
dois comprendre que je ne serais pas dehors, dans un tel endroit
| et par une nuit pareille sans nécessité, Ceux-ci sont mes amis.
Pour des raisons suffisantes, ils ne doivent pas être connus à pré-
sent, Crois-moi; n'avance pas plus loin, D'ailleurs, ils sont invi-
gibles maintenant, 4 — Mais pourquoi ces cris étranges ?
— Le hurlement du loup est notre cri de ralliement,
— Le loup! 4 — Ne comprends-tu pas maintenant ? 4 Le vieillard passa rapidement la main sur son front et sur scs 4
yeux ; puis, laissant retomber son fusil, et saisissant Barbin au 4 collet, il s’écria :
— Est-il possible ! Je savais bien que cela viendrait, mais je ne m'y attendais pas si vite. Le loup, as-tu dit? Ah! seize ans, c’est M long, mais ça passe, Barbin, Nous sommes vieux aujourd’hui, mais pas encore cassés.
Il aurait continué sur ce train, mais son interlocuteur l’arrêta tout à coup. À
— Oui, oui, Batoche, c'est comme ça. Tiens-toi prêt, comme nous le faisons. Mais il faut que je parte; mes compagnons m'’attendent. 1 Nous avons de la besogne sérieuse à faire ce soir.
— Et moi? demanda le vieux d’un ton de reproche.
— Ta besogne, Batoche, n’est pas pour maintenant, mais pour : plus tard ; pas ici, mais ailleurs. Sois tranquille ; tu n’as pas été 4 oublié. 3
Barbin disparut alors dans le bois, tandis que Batoche s’en à retournait lentement vers la route, hochant la tête et se murmu- 4 rant à lui-même : #
‘ Le loup! Je savais que cela viendrait; mais qui l’aurait cru? L, Mon violon chantera-t-il pour moi ce soir la vicille chanson ? Clara | glisseru-t-elle sous la chute ? ” À
d X LA CASSETTE.
La jetite Blanche n'avait pas été oubliée pendant tout ce temps. En atteignant la route, le vieillard interrogea des yeux l'horizon dans la direction de Québec, pendant un instant, comme s'il avait hésité entre cette route à suivre et celle de sa cabane. Apparemment, il se décida pour cette dernière, car il traversa la route d’un Las résolu et s’engagea dans l’étroit sentier conduisant à sa demeure. En y arrivant, il aperçut arrêté à quelque distance, sous les arbres, un cheval atte!é à un traîneau,
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Il parut néanmoins n'y prêter aucune attention et il se dirigea vers la porte, qui lui fut ouverte par la petite Blanche.
Il se baissa pour l’embrasser sur le front, posa la main sur ses cheveux et lui dit :
—C'est bien, mon enfant ; mais pourquoi es-tu si en rotard ?
—Je n'ai pu revenir plus tôt, grand-père.
—Qui t'a retenu ?
Elle lui désigna du geste un homme, la figure recouverte d’un épais cache-nez et assis dans un coin obscur de la chambre. Sans lâcher sa carabine qu'il trafnait de sa main gauche, Batoche s’avança vers lui. L'homme se leva, tendit la main et sourit tristoment.
— Ne me reconnaissez-vous pas, Batoche ?
Le vieillard examina longuement l'étranger; puis sa figure s{claira comme s’il l'avait reconnu, et il s’écria :
—Je dois me tromper ; ce n’est pas possible,
—Oui, c'est moi.
—M. Belmont!
—Oui, Batoche, nous nous souvenons l’un de l’autre, quoique nous ne nous soyons pas vus depuis bien des années. Vous vivez ici de la vie d’un anachorète; vous ne venez jamais à la ville et je reste dans la retraite, ne sortant presque jamais de la ville. Nous voilà presque des étrangers et pourtant, nous sommes amis. Nous devons être amis maintenant, même si nous ne l’étions pas auparavant.
Le vieillard ne répondit pas, mais il invita son visiteur à s’asseoir. Après avoir accroché son arme, il prit un siège auprès de lui. Le feu avait baissé et tous deux étaient assis dans les ténèbres. Blanche avait proposé d'allumer une chandelle, mais les deux hommes ayant fait un signe de refus, l’enfant s’assit de l’autre côté de l’âtre avec le chat noir couché en rond sur ses genoux.
—Je vous ai ramené l'enfant, dit M. Belmont, pour ouvrir la conversation. Elle était en bonnes mains avec Pauline sa marraine; mais nous savions qu'elle ne passe jamais la nuit hors de votre ermitage et que vous seriez inquiet si elle ne revenait pas ce soir.
—Oh! Blanche est comme son vieux grand-père. Elle connaît tous les sentiers de la forêt, tous les signes du firmament et le plus mauvais temps ne saurait l'empêcher de retrouver notre demeure, Je ne crains pas que les hommes ou les animaux sauvages lui fassent aucun mal ; car elle porte sur elle la marque de la Providence et aucun accident ne lui arrivera aussi longtemps que je vivrai. Il
y a un esprit dans les chutes, là-bas, M. Belmont, qui veille sur clle et cette protection est inviolable. Mais je vous remercie, Monsieur, vous et votre fille d’avoir pris soin d'elle.
—Je l’ai retenue pour une autre raison, Batoche. Et M. Belmont jeta furtivement un regard sur son interlocuteur dont le coup d’œil empreint du même doute se croisa avec le sien.
—Cela n’a fourni l’occasion de vous faire une visite qui, pour des raisons spéciales, est de la plus grande importance pour moi.
Batoche parut deviner les secrètes pensées de son hôte et le mit aussitôt à l’aise en disant:
—Je suis un pauvre solitaire, M. Belmont, éloigné du monde, séparé du présent, ne vivant que dans le passé et n’espérant rien dans l’avenir excepté le bien-être de cette orpheline. Personne ne vense à moi et je n'ai pensé à personne; mais je suis prêt à vous rendre tous les services que je pourrai. J'ai appris un secret, ce soir, et, qui sait? peut-être la vie a-t-elle changé pour moi depuis une heure.
M. Belmont écouta attentivement ces paroles. Il savait en pré- “ence de quel être étrange il se trouvait et comprenait que le lansage qu’il venait d'entendre avait peut-être une signification plus élevée que les mots ne l’indiquaient. Mais les manières de Batoche étaient calmes, bien que le ton de ses paroles fût résolu ; son regard avait rien de son étrange éclat et aucun geste exagéré ou extravagant ne venait indiquer qu’il ne s’exprimait pas de la manière la plus rationnelle. M. Belmont se contenta donc de remercier l’ermite de sa bonne volonté.
La conversaticn commençait à languir quand, soudain, on entendit, dans la forêt, au-delà de la grand’route un hurlement comprimé. Obéissant à une même impulsion, les deux hommes se levèrent au même instant, comme mus par un ressort, et leur regard se croisa, La petite Blanche, la tête tombée de lassitude sur son épaule, dormait doucement, inconsciente de tout danger, tandis que Velours refusait d'abandonner son chaud nid sur les genoux de sa maîtresse, quoiqu’elle eût remué une fois ou deux.
—Le loup ! murmura Batoche.
—Le loup! répondit M. Belmont. Et les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
—Nous somm s frères encore une fois, dit M. Belmont, en serrant les mains du vieillard, pendant que les larmes coulaient sur ges joues,
—Oui, et pour la plus sainte des causes, répondit Batoche.
—Il n’y a plus de mystère entre nous, maintenant, reprit M.
lle sur nercie,
mont D d'œil
il, pour moi.
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t, en seraient sur
reprit M.
Belmont. Cet appel était pour moi. Il me faut partir sans délai, J'ai déjà trop tardé. Ce qui m’a amené près de vous, en particulier. Batoche, c’est ceci.
Et il retira de l’intérieur de son vaste capot de chat sauvage une petite cassette garnie de fermoirs d’argent,
—Dans cette petite cassette, Batoche, sont toutes mes reliques et tous mes trésors de famille. De mon argent, je ne fais aucun cas; mais pour ceci, j'y tiens tant, que je donnerais ma vie pour éviter qu'il soit détruit. Vous êtes celui qui peut cacher cela pour moi, Vous connaissez des cachettes où aucun mortel ne peut pénétrer. Je vous confie cette cassette. Ce jour a été bien sombre pour moi; ce qui m'attend demain, j'ose à peine le deviner. Nous tous, et vous aussi, Batoche, allons avoir probablement de durs moments à passer. Quant à nous, la perte ne sera rien ; nous sommes vieux et inutiles. Mais Pauline et la petite Blanche! il faut qu’elles survivent aux ruines. Si je péris, cette cassette doit être remise à ma fille, et de peur qu’il vous arrive malheur, à vous aussi, confiez le secret de la cachette à Blanche, afin qu’elle puisse remettre ce dépôt à sa marraine. Prenez, et bonne nuit. Il me faut partir.
Sans attendre un mot de réponse, M. Belmont cmbrassa le vieillard sur la joue, se baissa pour imprimer un baiser sur le front de l'enfant endormie, s'élança ho”< de la cabane, se jeta dans son trafneau et partit.
Au moment où il disparaissait, le même hurlement de loup, plaintif et sourd, se fit entendre dans la forêt.