‹ Les bastonnais [microforme]Chapitre 20 sur 96 · MD · texte numérisé non relu

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LES BASTONNATS 61

je passe, je suis persuadé que vous êtes innocent de l'accusation de trahison et d'espionnage à mon égard que j'ai fait peser sur vous dans mon indignation et mon désespoir. Nous sommes à la veille d'importants événements. Dans quelques jours, la guerre avec toutes ses anxiétés et toutes ses horreurs sera déchaînée sur nous. Vous avez de grands devoirs à remplir, comme soldat et comme citoyen. Remplissez-les avec toute l'énergie de votre nature. Ces devoirs sont sacrés. Je suivrai votre conduite avec le plus profond intérêt. Vos succès seront une source de plaisir personnel pour moi et j'espère sincèrement qu’il ne vous arrivera aucun mal.

Roderick fut profondément touché de ces paroles cordiales, qui étaient pour lui plus qu'une réparation pour tout ce qu’il avait souffert durant l'entrevue. Il se réjouit aussi de la perspicacité dont il avait fait preuve en devinant la vraie cause de lerreur commise par M. Belmont. Il était regrettable, en vérité, que les lettres d’Arnold qu'il avait remises au lieutenant-gouverneur eussent impliqué M. Belmont, supposé qu’il fût réellement impliqué, ce dont il n'avait encore aucune preuve ; mais elles avaient été le moyen de réveiller les autorités et de leur faire voir enfin le péril qui menaçait Québec. C'était à une digne compensation pour ce qu'il avait souffert. Mais il était une autre compensation après laquelle il soupirait, bien que l'heure fût fort avancée et qu'il dût retourner à son quartier. S’appr.chant plus près de M. Belmont, avec un sourire empreint d’une pointe de malice, il lui dit:

—J'ai à vous remercier, Monsieur, des bonnes paroles que vous m'avez adressées. Je les regarde comme la réparation que je vous savais prét à faire, dès que vous connaîtriez les faits ; mais vous ne pardonnerez de vous dire qu’il manque quelque chose pour rendre la réparation complète.

M Belmont témoigna d’abord quelque surprise, mais quand il vit l'expression des traits de Roderick, il comprit aussitôt l’allusion et répliqua avec une bonne humeur et une vivacité toutes françaises :

—0Oh ! sans doute, il y a une femme dans l’affaire. Vous voulez être aussi réhabilité aux yeux de Pauline. Ce n'est que justice et cela sera fait. Je lui ai fait part de tous mes soupçons à votre égard et lui ai répété toutes mes accusations contre vous. Mais à propos, cela me rappelle que je n’ai jamais parlé de tout cela à personne. Comment donc, je vous prie, la nouvelle vous en est-elle parvenue / Vous devez l’avoir apprise avant de venir ici ce soir.

—Oui, Monsieur, et c'est expressément pour cela que je suis venu.

—Qui donc peut bien vous en avoir parlé ?

Hardinge ne put retenir un joyeux éclat de rire. Dans le corridor, une voix argentine lui fit écho.

—En vérité, la trahison est partout, s’écria gaiement M. Belmont. Les pires ennemis d’un homme sont les membres de sa propre famille.

Tout en parlant, il s'avança rapidement vers la porte, qu’il ouvrit toute grande. Pauline était devant lui,les yeux tout en larmes ; mais un sourire d’ineffable joie se jouait sur ses blanches lèvres.

—Ne m'embrassez pas ; ne me parlez pas, dit M. Belmont avec une gravité simulée. Je ne veux entendre aucune explication. Arrangez cette affaire avec Monsieur que voici. S’il vous pardonne, commeil a pardonné à votre père, je verrai ce que je peux faire pour vous.

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Il sortit du salon, laissant Pauline et Roderick seuls pendant un gros quart d'heure. Pas n’est besoin de dire que les heureux jeunes gens rirent et pleurèrent tour à tour dans la joie que leur causait leur victoire.

Quand M. Belmont revint de la cave avec une bouteille d’un vieux bourgogne exquis, la réconciliation fut complète et ce soir-

là il n'y eut pas, dans tout Québec, de cœurs plus heureux que ceux de Roderick Hardinge et de Pauline Belmont. M. Belmont était content d’avoir fait une bonne action, mais il n’était pas vraiment heureux, Pourquoi? La suite nous le dira.

RODERICK HARDINGE,

Il était près de neuf heures lorsque Hardinge rentra dans ses appartements, aux casernes. Il avait passé une journée semée de péripéties et il se sentait fatigué. L'entrevue qu'il venait d’avoir avec M. Belmont était, néanmoins, si exclusivement l’objet de ses préoccupations, qu'il ne parut pas disposé à chercher le repos que

réc'amait l’épuisement de ses forces physiques.

Machinalement, il ôta son co:tume civil et revêtit la petite tenue de son grade. Puis il se mit à marcher dans sa petite chambre, absorbé dans ses pensées. De temps en temps il parlait à intelligible voix, sans en avoir conscience, ou il fredonnait des morceaux de chansons ou même il se mettait à rire tout doucement.

Arnold et sa troupe de rebelles étaient complètement oubliés pour le moment. Les événements militaires qui l’avaient tant occupé dans le cours des derniers jours étaient comme effacés de sa mémoire et les mouvements des troupes dans les cours des casernes échappaient complètement à son attention.

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d'une bataille, est plus sensible aux doux sentiments du cœur et oublie plus facilement tout le reste, qu'aucun autre mortel.

Il en était ainsi de Roderick, ce soir-là. Il appréciait vivement l'étendue des dangers qu’il avait courus et l'importance de la victoire qu’il avait remportée pendant la dernière heure. Qu’aurait done été pour lui la gloire des armes, le renom acquis par .des services patriotiques, s’il avait perdu Pauline ?

Et, s’il faut dire toute la vérité, le pays lui-même valait-il la peine d’être sauvé sans elle ?

Roderick Hardinge avait vingt-sept ans. Il était Ecossais de naissance, mais il avait passé au Canada la plus grande partie de sa vie. Son père était officier dans le fameux régiment écossais de Fraser, dont l’histoire est si intimement liée à la conquête de la Nouvelle-France. Après la bataille des plaines d'Abraham à laquelle il prit une grande part, ce régiment fut caserné dans la ville de Québec pendant quelque temps, et lorsqu'il se débanda finalement, la plupart de ceux qui le composaient, officiers aussi bien que soldats, s’établirent dans le pays, ayant obtenu du gouvernement impérial de grandes concessions de terre dans la région du Golfe. Cette colonie a fait sa marque dans l’histoire du Canada, et jusqu’à nos jours, les familles écossaises de la Malbaie doivent être rangées parmi les plus distinguées, dans les annales de la province.

Tout en conservant beaucoup des meilleures qualités caractéristiques de leur origine, ils se sont complètement identifiés avec leur nouvelle patrie et par leurs unions avec les familles de race française, ils ont presque entièrement perdu l’usage de la langue anglaise.

Le père de Roderick avait imité l’exemple d’un grand nombre de ses camarades officiers, et dans l’automne de 1760, quelques semaines après la capitulation de Vaudreuil à Montréal et l’établissement définitif de la puissance britannique au Canada, il avait résigné sa position dans l’armée et s’était établi sur un beau domaine dans Montmagny, à peu de distance de Québec, sur la rive sud du Saint-Laurent. C’est là, qu’il avait appelé d’Ecosse su famille. Roderick, son fils unique, avait douze ans à son arrivée au Canada, et il avait grandi ainsi comme un enfant du sol. Il n'avait jamais quitté le pays, et à la mort de ses parents, il avait hérité du patrimoine paternel qu’il avait considérablement amélioré et cultivé avec beaucoup de succès. Il avait passé souvent ses moments de loisir dans la ville de Québec où sa position, sa richesse et sa bonne éducation lui avaient ouvert les portes des

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cercles les plus choisis et les plus exclusifs de la petite, mais

aristocratique capitale. n Grâce aux circonstances de cette époque, la langue française n lui était devenue presque plus familière que la langue anglaise et Q le lecteur aura sans doute compris que la plupart des conversa- 8 tions que nous avons rapportées étaient tenues en français. Ilen £ r était surtout ainsi dans ses relations avec Pauline et son père quine c: parlaient ni l’un ni l’autre un mot d'anglais. n Aux premières nouvelles de l'invasion du Canada par les troupes € continentales, il avait aussitôt laissé ses domaines aux soins de P son vieil ami Donald, et bouclant l'épée de son père, il s'était 1 ci empressé de se rendre à Québec et de s’enrôler dans l’armée: Les restes du régiment écossais de Fraser, complétés d’autres recrues, P avaient été formés en régiment, appelé les ÆEmigrants royaux, a sous le commandement du colonel Allan McLean et l’on aurait a naturellement pensé que Roderick s’y serait enrôlé, maïs pour À le quelque raison à lui connue, il n’en avait rien fait. Ilavait pris di une commission régulière denis un régiment de la milice de CA

Québec commandé par et le colonel Caldwell, lu C’est comme officier la d' ce régiment qu'il avait rempli les ser- LL © vices remarquables que nous avons rapportés dans les chapitres préctdents.

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quelques-uns des jeunes Hurons de Lorette, à la chasse au cer € au buffle. Il était excellent cavalier, comme nous l’avons vu pui abi sa course à Trois-Rivières. :

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mentales avaient été cultivées par les soins de son père et le meilleur enseignement que les savants ecclésiastiques français de Québec pouvaient donner, Il était d’un teint très blanc, avec de soyeux cheveux blonds et une barbe de lin. L'homme est généralement gouverné par les contrastes ; c'est probablement pour cette raison qu'il aimait Pauline aux cheveux bruns et aux yeux noirs. Il était de dix ans son aîné et la connaissait depuis son enfance, mais son teint fleuri et sa parfaite santé le faisaient paraître beaucoup plus jeune et quand les deux marchaient côte à côte, on ne remarquait aucune choquante disparité d'âge.

Roderick venait de boutonner le dernier bouton de sa veste de petite tenue quand on frappa à la porte, Donald entra. Après. avoir reçu un chaleureux accueil, il informa son maître qu'il avait terminé ses reconnaissances de rebe.les, ceux-ci devant parler par eux-mêmes dès le lendemain. 11 lui apprit qu'il arrivait du château où il avait donné ces renseignements au lieutenantgouverneur. Hardinge le remercia pour sa diligence et sa fidélité, et comme récompense, en réponse à une question de Donald, il lui ordonna de ne pas retourner à la ferme, mais de rester dans la ville pour prendre part à la défense.

Tant que le pays serait en danger, le domaine de Montmagny pouvait prendre soin de lui-même,

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