CAVALIER ET AMAZONE
Voici ce qu'ils virent tous deux :
Une vingtaine d'hommes, soldats du corps de Morgan, se tenaient en groupes sur la limite extrême de la plaine. À un signal donné, un cavalier sortit du milieu d'eux, au trot de son cheval. L'animal était presque entièrement blanc, avec une tête petite et bien proportionnée, de petits sabots bien nets, de longues hanches, une abondante crinière et une queue balayant le sol.
Tous ses membres étaient un indice de la rapidité de sa course, tandis que ses oreilles droites, son œil brillant et mobile et ses narines roses dénotaient l'intelligence et l'ardeur. Le cavalier était vêtu de l’uniforme complet du carabinier — habit et eulette vertgazon, garris de fourrure noire à travers laquelle coprait ume liseré d'er; ceinture rouge à laquelle était attachée une corne blanche, à poudre; chapeau noir, de hauteur moyenne, à forme de turban et surmonté d’une touffe de plumes de couleur sombse et courtes,
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retombant sur la tempe gauche et retenue par une agrafe de forme circulaire. d’un métal jaune brillant.
Le cavalier fit trotter tranquillement son cheval autour des spectateurs, en décrivant une ellipse allongée, jusqu'à ce que la neige fût suffisamment battue pour l’accomplissement de son dessein. Il se mit alors à exécuter une variété d'exercices extraordinaires que ses compagnons paraissaient lui demander l’un après l’autre.
Parmi ces exercices, les suivants sont dignes d’être mentionnés : il lança son cheval au grand galop, puis, tout à coup, vidant les étriers et lâchant la bride, il bondit en l'air et se jeta à pieds joints tantôt à droite, tantôt à gauche de la selle, faisant face à la croupe, sans se retenir à rien. Il arrêta son cheval soudainement et luifit prendre, sur ses pattes de derrière, une position presque perpendiculaire; puis, sans l’aide de la bride, des étriers ou du pommeau, il prit sa position et fit exécuter au cheval un saut énorme en avant comme s’il devait franchir une haute claie, tandis qu'il ne bougeait pas plus de son siège que s’il y avait étécloué. Lançant de nouveau l'animal à son plus rapide galop, il prit son pistolet, le lança en l'air, le rattrapa au vol et finalement le jeta de toutes ses forces devant lui. Alors, glissant un pied hors de l’étrier, il se baissa vers le sol, saisit son arme au passage, reprit sa position ét remit le pistolet en place, avant d’avoir fini le tour de la piste.
Les amis de l’écuyer n'étaient pas plus attentifs à ces étonnants exercices que ne l'étaient les deux spectateurs, du penchant de le citadelle.
—Merveilleuse équitation ! s’écria Hardinge avec enthousiasme. Ce doit être un cheval arabe ou quelque autre pur-sang. A qui peutil bien appartenir ? Il n’y a pas un tel cheval dans ces environs, car je l'aurais su ; et pourtant, il n’est guère possible qu’il soit venu avec l'expédition d’Arnold.
— Et l'écuyer ? murmura Pauline en s’avançant de plusieurs pas, tant son attention était vivement excitée.
—Oui, l’'écuyer ! continua Roderick. Voyez! il vit dans le cheval et le cheval vit en lui. Leur existence paraît se confondre.
C’est un homme superbe |
—]Impossible!... dit Pauline, abritant ses yeux de la main pour rendre sa vue plus intense. Ce ne peut être.
— Quoi ? demanda Roderick.
— J'ai eru, peut-être...
— Mais, c'est lui, Psuline,
— Vous plaisantez |
(C'est lui-même,
=Cary Singleton !'
Oubliant tout le reste, dans son transport. elle applaudit 4e «cs mains gantées. ‘Roderick ôta son chapeau et salua.
: —C'est un beau spectacle, Pauline, et qui vaut bien la peine que nous avons prise de venir si loin pour en être témoins.
La jeune fille garda le silence, et quand, enfin, elle tourna les yeux, ce ne fut pus pour rencontrer ceux de son compagnon.
Il s’éleva en elle un léger trouble qui aurait pu lui causer de l'embarras si un autre incident ne s'était produit presque immédiatement pour distraire ses pensées.
Le cavalier, ayant terminé ses exercices, revint vers ses amis qui, après une brève cone
. versation, se dispersèrent, le laissant seul avec un petit groupe
de deux ou trois personñes parmi lesquelles apparut une dame à cheval. Du moins, Roderick et Pauline en jugèrent ainsi. Ils n’attachèrent point, néanmoins, d'importance à cette circonstance, et ils étaient sur le point de revenir sur leurs pas et de retourner à la maison, quand ils remarquèrent que deux cavaliers se détachaient du groupe resté en vue et $e dirigeaient dans la direction de la plaine. Il était facile de reconnaître Cary Singleton et après quelques instants, il fut tout aussi facile de voir qu’il était accompagné d’une dame. Tous deux se dirigeaient au pas et en droite ligne vers le Saint-Laurent.
Le soleil était encore.brillant, et dans leur trajet, ils étaient tantôt dans l’ombre et tantôt dans la lumière, selon qu’ils passaient devant les érables dépouillés de leurs feuilles, qui bordaient la route. Quand ils eurent atteint le plateau élevé surplombant la rivière, ils s’arrétèrent pour converser queiques instants, Singleton évideniment occupé à décrire quelque chose, comme l’indiquait le mouvement de son bras le long de la ligne marquée par lé courant, puis dans la direction de la ville.
Tandis qu'ils étaient ainsi egagés, le couple de la citadelle les
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examinait attentivement, sans mot dire. Le lecteur devinera aisément que Pauline examinait l’homme et Roderick, la femme. Le jeune officier était beaucoup plus attentif, dans son observation, que la jeune'fille qui regardait, d’un air songeur.
A la fin, l'officier américain et l’amazone firent tourner leurs chevaux pour retourner en arrière. Dans ce mouvement il leur arriva, à tous deux, de regarder vers la ville. Quelque chose attira leur attention et cela parut les intéresser assez pour les faire s'arrêter et conférer ensemble. Alors, la dame fit un mouvement soudain comme pour s’avancer en droite ligne, mais elle en fut empêchée par son escorte qui, lui montrant les canons sur les remparts, lui fit comprendre qu’elle devait se tenir hors ü: leur portée.
C’est à ce moment que Hardinge rompit brusquement le silence.
—C'est bien ce que je pensais, murmura-t-il brièvement et presque sévèrement, entre ses dents.
Pauline ne parut pas l’avoir entendu.
—Je savais bien que je ne m'étais pas trompé, continua-t-il un peu plus haut.
Pauline entendit ces paroles et leva les veux, de surprise,
— J'ai le droit de me souvenir d'elle.
—Que voulez-vous dire, Roddy ?
—C'est la. même robe d’amazone.
Pauline était parfaitement étonnée, maintenant. La figure d'Hardinge était animée.
— Je reconnaîtrais cette stature entre mille.
—Quelle stature ?
— Et ce port.
—Roddy, vous ne voulez pas dire...
—Je vous dis que c'est Zulma Sarpy.
— Vous plaisantez |
—Regardez ; elle agite son mouchoir.
Et elle l’agitait en effet. Elle le secoua tant et si bien qu’elle effraya son cheval, qui se cabra. Roderick ôta sa coiffure et resta un instant découvert. Pauline jeta un cri de joie et fit flotter au vent son mouchoir, en retour. Singleton ôta son chapeau à plumes et fit un profond salut par-dessus ses arçons. Ce fut un moment d’émotion exquise, mais un moment seulement.
Rapides comme le vent, les cavaliers s'élancèrent à travers la plaine et disparurent bientôt à l'horizon. Se retournant tout à coup Hardinge reconnut le danger de sa position,
—Allons-nous en, Pauline, dit-il, nous pouvons être vus par nos hommes et cela pourrait paraître fort singulier.
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