‹ Les bastonnais [microforme]Chapitre 72 sur 96 · PRÈS-DE- VILLE · texte numérisé non relu

PRÈS-DE- VILLE

Tout était prêt. On n’attendait plus qu’une chose : une ‘‘ tempête de neige.” Elle vint enfin, à l'aurore du 31 décembre. L'armée se mit aussitôt en ordre de bataille, et vers deux heures, toutes les mesures de Montgomery étaient prises. Echelles, lances, hachettes et grenades portatives : tout était prêt. Voici quel était le plan de bataille. Montgomery, à la tête d’une division, devait attaquer la Lasse ville du côté de l’ouest. Arnold, à la tête de la seconde division, était chargé d’attaquer la basse ville du côté de l’est, et tous deux devaient se rencontrer au pied de la côte de la montagne, qu’ils devaient gravir ensemble, escaladant les barricades élevées sur l'emplacement de la porte de Prescott, pour se répandre comme un torrent qui a rompu victorieusement ses digues, dans la haute ville. En attendant, Livingston, avec un régiment de Canadiens, et Brown avec partie d’un régiment de Boston devaient diriger de fausses attaques sur le bastion du cap Diamant, et les portes Saint- Jean et Saint-Louis qu’ils devaient livrer aux flammes, s’il était possible, avec du combustible préparé à cet effet.

Suivons d'abord Montgomery. S’avançant de son quartier général établi à Holland House, il traversa les plaines d'Abraham, descendit dans l’anse de Wolfe et, de là, remonta l’étroite route située entre le fleuve et le haut promontoire du cap Diamant. La nuit (tait noire comme de l'encre ; un ouragan de neïge aveuglait ceux qui s’exposaient à sa furie et une bise glaciale amoncelait des bancs de neige sur le chemin. L’héroïque colonne s’avança silencieusement, en dépit de la terrible tempête jusqu’à un endroit appelé

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Près de-Ville, le point le plus étroit à l’entréc de la basse ville. IA, elle fut arrêtée par une barrière consistant en une construction de troncs d'arbres contenant une batterie de pièces de trois. Le poste était commandé par deux Canadiens, Chabot et Picard, qui avaient sous leurs ordres trente hommes de milice de leur nationalité. Quelques matelots anglais faisaient fonction d’artilleurs sous le commandement du capitaine Barnsfare et du sergent McQuarters, Montgomery n’hésita pas un instant. Ordonnant à ses sapeurs de mettre la hache à quelques poteaux qui obstruaient le chemin de lu barricade, il les abattit de ses propres mains. Tirant ensuite son épée, il se mit à la tête d’une poignée de braves compagnons, sauta par dessus des bancs de glace et de neige et s’élança à lu charge ; mais des yeux vigilants brillaient aux embrasures du fortin ; la mèche fut allumée, le mot de commandement trembla sur des lèvres étroi-

tement ser: ées. Lorsque ies Américains arrivèrent à Ja distance de quarante gas, Barnsfure s’écria: ‘ feul” et une volée de mitraille balaya l’espace ouvert. Une seule volée, mais certainement la plus fatale qui soit jamais sortie de la bouche d’un canon. Jamais décharge ne fut plus terriblement décisive.

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L'air retentit des plaintes des blessés et des mourants. Treize corps étaient étendus sur un drap de neige. Le premier de ces cadavres était celui de Montgomery. Il y eut un moment de silence, puis les fusils et les canons du petit fort vomirenr une grêle de projectiles, sans nécessité d’ailleurs, car la colonne d'assaut, stupéfiée par ce premier désastre, retraita en désordre et revint précipitamment se mettre à l'abri dans l’anse de Wolfe.

Lorsque le jour parut et que la nouvelle du combat arriva aux autorités de la haute ville, un détachement commandé par James Thompson, le conducteur des travaux, sortit pour inspecter le champ de bataille. Comme la neige avait continué de tomber, elle ne laissait plus apercevoir qu’une partie d’un seul cadavre, celui de Montgomery lui-même dont le bras gauche était resté levé, mais le corps était replié sur lui-même, les genoux relevés jusqu’à la figure. A ses côtés gisaient ses deux braves aides, McPherson et Cheeseman, et un sergent. Tous ces cadavres étaient raidis par la gelée. On trouva tout auprès le sabre de Montgomery. Un jeune tambour s’en empara, mais Thompson se le fit remettre et cette arme est restée jusqu’à ce jour dans sa famille comme un héritage.

Meigs, qui servait sous les ordres de Montgomery, lui a rendu cet affectueux témoignage : ‘‘ Il était de haute taille et svelte, bien membré, d’un commerce aimable, gracieux, aisé et en même temps viril; il possédait l'estime, la confiance et l'affection de toute l’armée. Sa mort, tout honorable qu’elle est, est amèrement déplorée, non seulement parce qu'elle est celle d’un digne et charmant ami, mais encore d’un général brave et expérimenté ; tout le pays souffre beaucoup d’une telle perte, à ce moment. Sa bonté native et la droiture de son cœur se manifestaient aisément dans ses actions. Ses sentiments, qui se faisaient jour en toute occasion étaient empreints de cette bonté sans affectation, indice de l'excellence du cœur dont ils découluient.”

Montgomery avait dit : ‘ Nous mangerons notre dîner de Noël à Québec.”

Hélas !

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208 LES BASTONNAIS | 1} XX ré | qe ; LE SAUT-AU-MATELOT, 1 ê { { At Arnold, dont la division était cantonnée à l'hôpital général, au pe qu faubourg Saint-Roch, s'était mis en mouvement, de son côté} mais se 10! pas aussi secrètement que l'avait fait Montgomey. Le tonnerre m All du canon, le tocsin des cloches, le roulement des tambours éveillè. ED {ll | rent et alarmèrent la ville endormie. Ses hommes se glissèrent le m En Hi long des murs sur une seule file, couvrant la batterie de leurs fusils fe [| [a] du pan de leurs tuniques et baissant la tête pour faire face à be HN l'ouragan de neige jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à leur poste tu | {| 1| d'attaque dans la rue Saut-au-Matelot, C'est là une des rues et fl À L 4) | légendaires de Québec. Elle passe immédiatement au-dessous du | cap et l’on croit que son nom lui vient d’un matelot qui sauta du en k {| sommet de ce promontoire dans cette rue. 1! 1, Creuxius a une explication plus prosaïque: ‘ Ad coufluentem ce | fi promontorium assurgit quod saltum nautæ vulgo vocant ab cane rel (l hujus nominis qui se alias ex eo loco prœcipitum dedit.” Parmi les 2a EU troupes d’Arnold les plus remarquables étaient les braves carabiue niers de Morgan, et toute la colonne sotis ses ordres comptait cinq na pit sr cents hommes. Le général marcha à la tête de ses soldats, 801 UE L« | animant leur courage par sa parole et son exemple. Sa bravoure | Hs. 4 impétueuse le porta à s’exposer inutilement à l'attaque de la vir IT dis première barricade, devant laquelle il fut tout d'abord renversé (

d’un coup de mousquet au genou et emporté du champ de bataille à l'hôpital général, où, à son profond chagrin, il apprit bientôt la défaite et la mort de Montgomery. Le commandement échut alors à Morgan, qui, après un assaut bravement exécuté, s'empara de la première barricade où il fit un bon nombre de prisonniers. Il conduisit alors ses forces à l’attaque de la seconde barricade, plus importante, située plus avant dans l’intérieur de la ville. Dans ce trajet, ses hommes dispersèrent et désarmèrent un certain nombre d'élèves du séminaire, parmi lesquels se trouvait Eugène Sarpy. Un grand nombre de ceux-ci s’échappèrent, coururent à la haute ville et furent les premiers à renseigner Carleton sur la gravité de l’état des choses. Celui-ci dépêcha aussitôt Caldwell avec un fort pi détachement de milice comprenant la compagnie commandée par . Roderick Hardinge. Ainsi renforcés, les défenseurs de lu seconde barricade résistèrent si bien que Morgan fut complètement dérouté Dans les ténèbres et au milieu de la confusion causée par un feu d’ennil filade excessivement meurtrier et par la furie de l'ouragan de neige, il pouvait à peine retenir ses hommes rassemblés. Afin de se

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reconnaître, lus Continentaux avaient mis autour de leur coiflure une bande de papier portant en grosses lettres, ces mots : Mors aut Victoria, ou Liberty for Ever. Mais cette précaution même fut de peu d'utilité. Dans le but de mieux concentrer ses forces, Morgan se décida à abandonner l’espace ouvert de la rue et à occuper les maisons du côté sud, d’où il pouvait maintenir un feu très effectif sur l’intérieur de la barricade. Il se procura ainsi quelque abri, mais il ne put empêcher ses rangs de diminuer rapidement sous le feu d'artillerie et de mousqueterie de l'ennemi. Ses hommes tom: baient de tous côtés. Plusieurs de ses meilleurs officiers furent tués ou blessés sous ses propres yeux. Le brave Virginien rageait et tempêtait, mais ses plus vaillants efforts furent inutiles.

Il y eut un moment propice pendant lequel il aurait pu retraiter en sécurité ; mais cette seule pensée l’irrita et son hésitation fut fatale.

Carleton envoya, de la porte du Palais, un détachement de deux cents nommes commandé par le capitaine Laws, avec ordre de remonter la rue Saut-au-Matelot et de prendre les Continentaux ar derrière.

Ce mouvement eut un complet succès. Morgan dut enfin reconnaître que sa position était désespérée et il se soumit bravement à son sort.

Il rendit les restes de son armée écrasée, en tout quatre centvingt-six hommes.

C'était la fin tant redoutée. Le grand coup avait été frappé et il avait manqué d’une manière désastreuse. Québec trônait toujours sur son piédestal de granit. La puissance britannique restait debout défiant l’agresseur. Les Continentaux avaient vu leur came pagne victorieuse se briser contre cet obstacle gigantesque. Montgomery était mort. Arnold était blessé. La moitié de l’armée était prisonnière. Les autres débris s'étaient réfugiés dans les cantonnements, au milieu des bancs de neige de la route de Sainte- Foye. Si Carleton avait été un grand général, il aurait pu les écraser d’un seul coup.

Jamais journée plus lugubre ne se leva sur une armée, que celle du premier janvier 1776, sur les forces américaines devant Québec. Toutes leurs espérances étaient évanouies et un avenir menaçant se levait devant elles. Encore plus triste était le sort des quatre cents braves soldats enfermés dans le séminaire. Ces prisonniers furent bien traités par les Auglais, mai: la perte de la liberté était une privation qu'aucun bon traitement ne pouvait compenser. Parmi ceux-ci, naturellement, se trouvait Cary Singleton. Il n’était pas seulement prisonnier ; il était encore grièvement blessé.

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