‹ Les bataves à la Nouvelle-ZembleChapitre 5 sur 45 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

Mais à peine la nuit a vu pâlir ses feux j Qu'un horrible spectacle épouvante leurs yeux : Autour de leur abri , respirant le carnage , Un nombreux troupeaud'ours rode écumant de rage . D'affreux rugissemens , par l'écho redoublés , Retentissent au loin dans les airs ébranlés. Un sentiment d'horreur pénètre dans leur ame. Mais le vaillant Barendz que ce danger enflamme, Assemble , d'un coup-d'œil , ses braves interdits : 0) Quel effroi , leur dit-il , a glacé vos esprits ? Devez-vous écouter ces honteuses alarmes ? 11 nous reste du plomb , du salpêtre , des armes ; Suivez-moi. » Sur ses pas , comme un trait élancés , Au sommet de l'asile ils sont déjà placés.

Par les ais sëparés, plus rapide qu'Eole,

De leiu's tubes tonnans le coup paît , le plomb vole»

Des monstres renversés le sang coule à grands flots :

La balle meurtrière a fracasse leurs os.

Ceux qu'épai'gna le plomb , au bruit de ce tonnerre ,

Regagnent effraye's leur ténébrenx repaire.

Les vainqueurs rassure's saisissent leur butin ;

De ces vils alimens composent leur festin ,

Revêtent en triomphe une épaisse fourrure ,

Et vont braver du Nord la cuisante froidure.

Mais la nuit est plus lente ; et le jour qui pâlit , A leurs yeux inquiets par degrés s'affaiblit. Hélas ! souvent la nuit ajoutant à leur peine , Enveloppe leurs pas dans sa marche soudaine. Guidés par le hasard , incertains , cliancclans , Dans l'ombre solitaire ils s'avancent tremblans ; Heureux , quand la lueur d'un fanal qui vacille , Après tant de dangers les rend à leur asile ! Tantôt , l'ours affamé , sur leurs traces conduit , Chemine à la faveur des ombres de la nuit , S'élance sur sa proie , et sa griffe tranchante A déjà déchiré sa victime sanglante.

Tantôt . comme une mer, un immense brouillard ,

Sous l'horizon obscur s'étend de toute part. Assaillis par les vents , las , et courbant leurs têtes , Ils marchent , égarés , au fracas des tempêtes. Leur haleine se glace ; et , dans leur corps transi , Dépoiu-vu de chaleur , le sang s'est épaissi. Tantôt, comme échappés de la nuit étemelle, Dans leur hutte enfumée oîi la faim les rappelle , Ils arrivent , hélas ! engourdis , oppressés , Et près d'un feu mourant s'étendent harassés. Mais aux rigueurs de l'air , mais à l'âpre froidure , Ils opposent en vain des amas de fourrure ; En vain de leur foyer réveillant la chaleur , Ils repoussent du Nord le souffle destructeur : Le sombre Hiver , armé de frimas qu'il amasse , Jusques sous leur abri les assiège et les glace.

Le froid redouble encore ; encor plus lentement La nuit , l'épaisse nuit prolonge leur tourment. Chaque fois plus tardive , une pâle lumière Ne semble qu'à regret éclairer leur chaumière. Elle descend ; la nuit est déjà de retour. L'heure se passe : en vain ils attendent le jour ; Le jour ne revient plus ! Dieu ! quel morne silence l Tout est nuit ! et la mort est leur seule espérance !

Ne respirant qu*à peine , interdits , consternés , Un long saisissement les retient enchaine's. C'en est fait : tout est nuit ! Par la lampe altérée , Pour la seconde fois la mèche est dévorée ;

Le j our ne revient plus ! On dirait que le Temps ,

Dans son vol ravageur, las du fardeau des ans, Du globe qui s'écroule ouvrant le noir cratère , Plonge ces malheureux dans le sein de la terre , Et rendant la nature aux horreurs du chaos , Les engloutit vivans dans d'immenses tombeaux f

Cependant de Phébé la consolante image Dissipe les vapeurs et perce le nuage.

Elle règne immobile ; et , versant tous sqs feux , Brille d'un doux éclat sur ces funestes lieux. Nul matin désormais n'interrompt sa carrière ; Nul midi ne vient plus éclipser sa lumière. Son sceptre , dispersant les nuages épars , La maintient sur son trône au milieu des brouillards ; Et le flambeau du jour , dans sa marche obscurcie , Demeure enseveli sans lumière et sans vie. Mais Barendz étouffant un soupir douloureux c « Amis, depuis long-temps j'ai craint ce coup affi'eux ; Je l'ai prévu : long-temps ces profondes ténèbres

A LA NOUVELLE-ZEMBLE. î5

Doivent régner encor sur ces rives funèbres ; Le pôle est près de nous. Dieu sait quand le soleil Arrachera ces bords à leur fatal sommeil , Et que de longs instans et que d'heures traînantes Vont redoubler ici nos angoisses cuisantes ! Malheureux compagnons ,Dieu sait si nul de nous Reverra la lumière 1 Hommes , re'signez-vous ; Et ne maudissez point, par un lâche murmure , L'Être grand , infini , père de la nature ! Remettez-lui le soin de finir vos douleurs. Voyez : l'astre des nuits , sensible à vos malheurs , Atteste son amour au milieu de vos peines. Ces clartés qui des cieux percent les vastes plaines , Vont apaiser le trouble où s'égarent vos sens , Et prêter à vos pas leurs rayons bien faisans , Jusqu'à l'heure ou, levé sur les bornes du monde , Sorti victorieux de cette nuit profonde , Le Dieu du jour rendra , par ses feux créateurs, La lumière à ces bords et l'espoir a vos cœurs, n

Il fiait ; tout se tait. Dans leur ame éperdue , Rien ne peut réveiller leur audace abattue. Assis près du foyer , mornes , silencieux , Et dévorant des pleurs qui roulent dans leurs yeux ,

26 LES BATAYES

Ils sondent l'avenir qu'ils tremblent de connaître. Un invincible effroi s'empare de leur être : Sous raille aspects hideux , le spectre de la mort Vient accroître l'horreur de leur funeste sort. Cependant le besoin , tyran impitoyable , De ses vifs aiguillons les presse , les accable. On s'assemble , on calcule , et , d'une avare main , Tout ce qui peut servir à repousser la faim , Avec des poids égaux se pèse , se partage. Les débris du sapin , recueillis sur la plage , Sont comptés chaque jour sur un âtre fumant ; Et d'un pâle flambeau l'onctueux aliment N'entretient qu'a demi sa lueur solitaire. Ainsi leurs longs travaux , leur prudence sévère , Dans ce fatal exil réveillant tous leurs soins , Ont prévu , pour un temps , d'impérieux besoins. Accablés de misère , unis par l'infortune , Ils font taire en leur ame une plainte importune. D'un accord fraternel ils resserrent les nœuds ; L'ordre , la discipline habite au milieu d'eux , Et la sobriété, richesse des Bataves , Règne avec le malheur dans le cœur de ces braves. Quelquefois, aux saints jours , ils préparent la chair Que le sel préserva des outrages de l'air ,

A LA NOUVELLE-ZEMBLE. i^

Et dévorant des yeux le vase qui bouillonne . Attendent un repas que la faim assaisonne. Mais avant de toucher à leur frugal festin , lis bénissent en chœur l'arbitre du destin ; Pieux observateurs des coutumes antiques , Ils entonnent de Dieu les sublimes cantiques, Et l'écho des rochers , long-temps silencieux . Répète de David les chants religieux !

Cependant, vers le soir, un rayon d'allégresse Allège leurs douleurs et charme leur tristesse. Dégagé de frimas , dans un vase brûlant , Circule de Bacchus le nectar consolant. . L'un boit à son épouse , et l'autre h sa patrie. Un amer souvenir , à leur ame attendrie , Vient alors rappeler des objets douloureux . Et des pleurs de regrets s'échappent de leurs yeux. L'un d'eux (dans ses regards quelle allégresse brille \) Se transporte , en idée , au sein de sa famille , Redit à ses amis le nom de ses enfans , L'amour de sa compagne et ses soins si touchans. Oubheux de son sort, dans l 'excès de sa joie , Il savoure l'ivresse oh son ame se noie ; Il songea ce départ ^ il songé à ces momens

Oïl son cœui' s'échappait à leurs embrassemens , Où son fils , d'une ardeur qui devançait son âge , Brûlait de partager les périls du voyage , Tandis que son épouse , en proie h ses douleurs , Mêlait , en l'écoutant , un sourire à ses pleurs. Il croit revoir encor cette rive chérie , Oîi se leva pour lui l'aurore de la vie , Cette rive , témoin de ses derniers adieux. Trop chère illusion ! momens délicieux ! Sa femme , ses enfans , objets de ses tendresses , Lui prodiguent encor leurs dernières caresses ; Il entend leurs soupirs , redit leurs derniers mots ; Mais sa tremblante voix se perd dans les sanglots.

Un autre, moins sensible, et méprisantles larmes, De ses fi-ères émus gourmande les alarmes. Il saisit ces cartons et ces dés hasardeux Qu'agite la fortune en ses aveugles jeux : A l'appât séduisant d'une chance inutile , Sous leurs rapides mains circule un or stérile. Pour des temps plus heureux, l'un ourdit ces réseaux Que le pécheur étend sous la voûte des flots.

Il pense h son voyage aux douceurs de la vie!

Celui-là , de son cœur chassant la rêverie ,

A l'Arbitre suprême a remis son destin , Et de son chant natal entonne le refrain. Du belliqueux Maurice il chante la vaillance , Et l'intrépide audace et la rare prudence. Ainsi passent les soirs ; ainsi de nombreux jours

S'écoulent lentement la nuit règne toujours!

Que souvent , le matin , leur avide paupière Cherche vers l'orient un rayon de lumière ! Vain désir ! faux espoir ! plus de matin pour eux : Toujours la même nuit enveloppe les cicux !

Quelquefois , ô surprise ! un brillant phénomène Reflète sur la neige une clarté lointaine. L'air s'embrase ; et soudain , en faisceaux radieux , L'aurore boréale apparaît à leurs yeux.

Sur le penchant des rocs , dans le creux des vallées , JailHssent, par torrens , ses flammes redouî^lées: Ils regardent muets. Prodige éblouissant , La lumière s'élance et monte en grandissant , Lionde l'horizon des feux qu'elle déploie , Et dans leur cœurtroubléfaitrentrer quelque joie. Tantôt , majestueuse , en arc aux sept couleurs , On la voit nuancer ses magiques lueurs ; Tantôt , de son foyer , mille rayons superbes

3o LES BATAVES

Serpentent en e'clairs , ou s'e'lèvent en gerbes ; Tantôt , riche d'éclat , comme une masse d'or , Elle brille , s'efface , et resplendit encor ; Mer de saphir , d'azur , de pourpre e'tincclante , Elle roule , à grand bruit , son e'cume flottante , Ou , telle que la foudre , assemblage orageux , S'allume , se disperse en deTjris sulfureux , Remonte en sillonnant les voûtes e'ternelles , Reprend sa force , e'clate et tombe en étincelles. Tous alors , a genoux , dans un trouble pieux , Adorent, en tremblant , le souverain des cieux.

Curieux d'observer ces sublimes merveilles , Au milieu des soucis et des pénibles veilles , De leur triste séjour ils franchissent le seuil , Et j sondant les horreurs de ce vaste cercueil , Aux clartés de la lune , égarés sur ces rives , R.eprennent leurs travaux et leurs coursescraintives . Mais le froid les saisit ; du haut des cieux glacés , Des globules pesans tombent à coups pressés. L'éther n'est plus que glace et les vapeurs se gèlent ; Balayés par les vents , les frimas s'amoncèlent. La frayeur , les dangers ralentissent leurs pas ; Leur courage succombe : à travers le verglas ,

Et les monceaux de glace et les gouffres de neige , Ils rentrent sous leur toit que l'aquilon assiège. Tout se roidit : captif, le liquide métal Déjà ne se meut plus dans son étroit cristal , Et l'airain qui du temps compte les pas agiles , A cessé d'obéir aux ressorts immobiles.

Par les soins de Barendz habilement construit , Un sablier plus lent a divisé la nuit , Et renversé deux fois , dans leur triste demeure , A leur regard trompé deux fois a marqué l'heure. Mais la lampe s'épuise ; et ses raourans reflets S'éteignent , par degré , sur leurs livides traits ; Elle meurt ! . . . . Qui peindra les troubles de leur ame? Assis à la lueur d'un chêne qui s'enflamme , Rassemblés en silence , ils écoutent les vents Qui livrent leur asile à d'affreux tremblemens. Nul d'entre eux n'ose plus affronter la trempête ; A ses coups meurtriers ils dérobent leur tête , Et , d'un air corrompu respirant le poison , Ferment de tous côtés leur obscure prison.

Mais l'ours reste caché dans son profond repaire. Le renard vagabond , dans l'ombre solitaire , Avec des cris aigus , rode et vient , en fureur j

Déchirer de ses dents leur abri protecteur. Des pie'ges sont tendus : une amorce perfide Par les ais entr'ouverts prend l'animal avide , Dont les fiiraans de'bris aussitôt de'pece's , Pour assouvir leur faim sur le feu sont place's ; Et , dans ce grand besoin , leur sage e'conomie Craint encor d'attiser une flamme endormie.

un soir que du foyer les nouveaux aliraens Avaient bravé du jN ord les fougueux sifflemens ; Une douce chaleur échauffait leur asile , Et semblait leur promettre une nuit plus tranquille. Au sommet des parois leurs hamacs suspendus Balançaient mollement leurs membres étendus. Mais l'air devient plus rare ; et leur brûlante haleine De leur sein oppressé ne sort plus qu'avec peine ; Leur cerveau s'embarrasse ; un nuage confus Se répand sur leurs yeux et leur pouls ne bat plus. Le râle de la mort s'exhale de leur bouche. Un d'entre eux, ô bonheui' ! s'élance de sa couche , D'une main empressée ouvre les abat-vents , Et rend l'air et la vie à ses frères mourans. Le froid rentre ; soudain leur haleine plus libre , Du fluide vital a repris l'équilibre.

Sur le hamac fatal où , d'un pesant sommeil , lis allaient tous , liéias ! s'endormir sans r(5veil , ï)ejà l'étlier glace pénètre leur fourrure : Arracîie's aux tourmens d'une horrible torture . lis se lèvent; sans force, agités, halctans , Ils traînent , effrayés , leurs membres languissans. Sur le seuil du tombeau , leur ame encor tremblante A reconnu de Dieu la main toute-puissante , Qui , par un soin visible , en ce péril affreux , Vient , avec tant d'amour , de s'étendre sur eux . Et , par ce même froid dont l'atteinte est mortelle , Sut de leurs faibles jours rallumer l'étincelle.

Mais à peine échappés à la faux de la mort , Déjà fondent sur eux de nouveaux coups du soit. Le courageux Barendz , leur appui tutélaire , Languit et sent venir la fin de sa carrière.

Son heure va sonner Il demande l'écrit

Où de tant de malheurs il traça le récit ,

Fait approcherHeemskerk, baigne sa main de larmes

Et d'un dernier adieu veut savourer les charmes :

': Ami , dit-il , voilà cet écrit précieux

Que tu dois attacher en ces funestes lieux.

Peut-être , quclcpie jour , d'autres cœur-; intrépides

Descendront après nous sur ces bords homicides ; jMoins malheureux peut-être, après de longstravaux, Vainqueurs des ouragans , de l'hiver et des flots , Fuyant e'pouvantés cette plage ignorée , Ils reverront encor la rive de'sirëe !

Que nos fils étonnes apprennent nos revers , Et les maux inouis que nous avons soufferts ! Et vous , mes compagnons , qu'à regret je de'laisse s Jurez-moi d'obe'ir aux vœux de ma tendresse : Si vous foulez èncor le sol de nos aïeux , Oh votre œil s'est ouvert a la clarté des cieux , Embrassez mes enfans , consolez mon épouse ; Ah! dites-leur combien la fortune jalouse, En m'arrachant , hélas ! à leurs embrassemens , M'a ravi de bonheur à mes derniers momens....^ Il soupire ; et tourné vers sa chère patrie , Exhale , sur leur sein , le souffle de la vie.

Leur malheur est au comble : abattus , éplorés , ils regardent long-temps ces yeux décolorés , Que la mort a couverts de son crêpe d'ébène ; Ces lèvres qui naguère adoucissaient leur peine , Tout humides encor de ses derniers sanglots , Et qui ne s'ouvrent j^lus pour consoler leurs maux!

Plus d'ami ! plus d'espoir ! La hideuse misère

DeVore lentement leur existence amère.

On épargne , on oublie un indigent repas.

Le foyer languissant ne se rallume pas ;

Et la nuit règne encore ! et chaque instant redouble

Le besoin qui les presse et l'effroi qui les trouble !

Déjà du désespoir les farouches accès

Ont égaré leurs sens , ont altéré leurs traits.

La misère , le froid s'unissent pour détruire ;

Sur le corps de Barendz déjà plus d'un expire ;

Et l'heure n'est pas loin , effroyable destin !

Où le dernier , luttant contre une longue faim ,

Tombé sur ces débris avec des dents avides ,

Essaîra de ronger ces cadavres livides !

Les bras levés au ciel , ils appellent la mort.

Sur un projet horrible ils sont déjà d'accord.

Un d'eux , ( ô dévoûment dont frémit la nature ! )

A ces cœurs affamés doit servir de pâture.

Déjà les dés sont prêts. Mais grand Dieu ! quel rayon

Semble dans le lointain colorer l'horizon?

0 ciel ! est-il possible? oui ! des jets de lumière

Frappent vers l'orient leur débile paupière.

0 joie inattendue ! ô délirfe ! Soudain ,

Tout annonce à leurs yeux le retour du matin .

36 LES BATAYES

Ils regardent : la nuit détend ses voiles soml)res ; Les rochers, par degré , sortent du sein des ombres; Le Nord ne lance plus ses traits impétueux ; L'air s'épure ; les vents soufflent moins furieux. L'astre des nuits s'efface ; et , vainqueur des nuages , Le soleil , de ses feux , inonde ces rivages. Tous , d'un bruyant essor , vers l'issue ont volé , Et la porte , en criant , sur ses gonds a roulé.

Mais quel nouveau malheur sur le seuil les arrête? De leur hutte . la neige a surpassé le faîte ! A l'instant , pleins d'ardeur . et la bêche à la main , Dans la glace entassée ils creusent un chemin. Tous les bras sont armés de courage et d'audace : On enfonce, a grands coups, cette effrayante masse; On comptechaque pas. En vain de prompts efforts, Après tant de douleurs , font chanceler leurs corps ; En vain , depuis long-temps privés de nourriture , Les besoins ont en eux épuisé la nature ; Ils avancent. Ce jour va décider leur sort. Ils n'ont plus d'autre choix : un passage ou la mort ! Et ces infortunés , dans leur lente agonie , Disputent , courageux , les restes de leur vie. Ils marchent vers l'esquif, leur unique salut.

Leur chemin y conduit; ils approchent du but. C'en est fait : les frimas s'écroulent sous la bêche ; Leur avide regard plonge a travers la brèclic , Et découvre l'esquif dans la neige enfoncé , Battu par la tempête , à demi fracassé. On l'arrache au rivage ; on s'empresse , on répare La barque tutélaire. Avec un soin avare , Quelque peu d'alimens , non sans peine amassé , Faible et dernier secours , dans l'esquif est placé , Et la voile, attachée à ses longues antennes , Va recevoir des vents les propices haleines.

Mais avant de quitter ce séjour de douleurs , Ils veulent rendre aux morts les suprêmes honneurs. Hélas ! un sol de fer , à celui qui succombe , Sur ces funestes bords n'accorde point de tombe : Dans le creux des rochers ils posent ces débris , Sous un linceul de glace a jamais endormis. Aux parois de la hutte aujourd'hui solitaire, Ils suspendent l'écrit qu'a son heure dernière , A leurs tremblantes mains Barendz a confié ; Et , remplis des regrets d'une tendre amitié , Recommandant a Dieu leur nouvelle fortune , Vont afifronter encor les écueils de Neptune.

38 LES BATAYES

Adieu , fatal climat , abandonné du ciel ! Ton rivage hideux ne porte aucun mortel. Reste inconnu , sauvage , et séparé du monde ; Adieu , climat maudit , où l'aquilon qui gronde , Sans cesse de la vie engourdit les ressorts : Les malheurs de Barendz ont illustré tes bords.

Ils partent : les rochers , les rives disparaissent. La misère les suit et les périls renaissent. Egarés , incertains où la rame et les vents Guideront leur courage et leurs destins errans , Sur des plaines de glace ils poussent leur nacelle. Dans ces âpres déserts où leur force chancelé , Quel spectacle terrible enchaîne leurs regards ! Là , des pics effrayans , d'audacieux remparts , Elancés dans les airs , échappent h la vue ; Ici , perdus au loin dans l'immense étendue , Brillent , en blocs d'argent , ces antiques glaçons Dont les flancs sillonnés bravent les aquilons ; Sur le penchant des rocs, ailleurs d'énormes glaces Roulent en dispersant leurs formidables masses , Se heurtent dans leur chute , et vont , avec fracas , Dans des gouffres sans fond engloutir leurs éclats. De frimas , de rochers quel vaste amphithéâtre !

Quel informe chaos ! Ici , sombre et marâtre , La nature se plaît aux horreurs des hivers. Que de rocs escarpes . que d'abîmes ouverts ,

De monstres de'vorans. redoutables asiles î

Là-bas , l'œil aperçoit des scènes plus tranquilles : Des palais de cristal , e'dilîces pompeux , Du monarque du jour re'flécliissent les feux ; Tantôt , la glace monte en riches colonnades ; Se transforme en jardins , en vergei^s , en cascades ; Tantôt , ce sont des tours , des fleuves , des cites. L'imagmation , à leurs sens agites , Dérobant tout-à-coup ces sauvages contrées , Leur trace de l'Amstel les rives adorées. 0 surprise ! un moment ces magiques tableaux Trompent leur infortune et suspendent leurs maux. Mais l'erreur se dissipe ; ils marchent ; et la crainte Les frappe , à chaque pas , d'une mortelle atteinte. Nul guide ! nul abri dans cette immensité ! Partout d'un sol de fer l'aride nudité ! De la natiu^e en deuil la sombre léthargie N'offre à leurs yeux éteints aucun signe de vie : 11 leur semble , entourés de ces monts de frimas , Que l'univers se borne à ces affreux climats, Plus d'un , en murmurant le doux nom de patrie ,

4o LES BATAVES

Exhale , sur la neige , une mourante vie , Et , le cœur agité par ü*amers souvenirs , Mêle de longs regrets à ses derniers soupirs !

Mais la mobile mer , terrible , menaçante , S'élève devant eux en montagne bruyante. L'onde reçoit l'esquif. Sur les gouffres mouvans » Ils voguent emportés par les flots et les vents. Chaque jour qui se lève apaise leur souffrance ; Chaque jour qui finit leur ravit l'espérance. Quelquefois, dans le creux des rochers entr'ouverls , Leur faim va dérober aux oiseaux des déserts , Ces germes endormis dans leur coque arrondie , Que les feux de l'amour destinaient à la vie , Ou recueille avec soin , par l'hiver desséchés , D'arides végétaux sous la glace cachés.

Cependant ces héros , ballotés sur les ondes , Déjà de FArchangel fendent les mers profondes ; Et vainqueurs du trépas, dans leur tombeau flottant. Des bords de Laponie approchent en luttant.

L'ombre fuit : revêtu de sa robe vermeille , Sur les flots apaisés le matin se réveille ; L'horizon s'éclaircit j et de vives lueurs ,

A LA jSOUVELLE-ZEMBLE. 4i

De la voûte céleste effacent les vapeurs. Tandis que leur regard parcourt l'humide plaine , Un point noir se de'couvre à leur vue incertaine. n Un rivage » !....^ — Un rivage ! ont redit les échos. 0 ciel ! est-ce une erreur ?. . . . Sur Tabîme des flots , Quel objet tout-k-coup sort de l'onde aplanie ?

Un pavillon î Grand Dieu ! celui de la patrie !

Quelle ivresse a passé dans leurs cœurs éperdus î Où sont-ils ? à quels bords sont-ils enfin rendus? Oui , voilà cette flamme et ces couleurs chéries , Tant de fois leur signal dans leurs courses hardies ! Les voilà ! . . . Transportés, doutant de leur bonheur, Ils dévorent de loin le sol libérateur. On rame à coups pressés ; on arrive.... 0 merveilles! Quels accens , quelles voix ont frappé leurs oreilles ? On s'élance ; à l'instant les sabords sont franchis , Et Ryp contre son cœur a serré ses amis. C'est lui-même ! c'est Ryp qui , cédant à l'orage , Chercha , dans ses revers , l'abri de ce rivage , Et qui, pleurant Heemskerk englouti dans les eaux, Va conter à l'État la perte d'un héros. L'air au loin retentit , dans leur commune; ivresse , De cris d'étonnement et de chants d'allégresse. Jcnines et vieux long-temps se tiennent embrassés.

Leurs malheurs sont finis ; leurs maux sont effacés. On part ; et le récit de leur mâle courage Vient souvent abréger la longueur du voyage.

Mais déjà du Texel apparaissent les bords. Le rivage s'approche ; on redouble d'eflforts. L'ancre plonge ; et chassé par des rames actives , L'esquif, d'un vol rapide , enfin touche les rives. Délicieux momens ! retour tant désiré ! Ils tombent à genoux sur le sol adoré. La foule les reçoit ; on entoure , on admire , Ces illustres vainqueurs de l'orageux empire , Prodiges de constance et d'intrépidité , Et l'éternel honneur de la postérité; Tandis que la Patrie , avec reconnaissance , Prépare de ses fils la noble récompense , Applaudit leur audace , et sème devant eux , De l'arbre triomphal les rameaux glorieux.

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