Les bavardes; dialogue pour l'enfance
C'est comme moi ! Nous avons du mond^j ;\ la maison : un grand dîner, ma chère ! Je n'ai pas uno minute à perdre aujourd'^hui.
MARGOT
Moi non plus I C'est aujourd'hui la fôte de Madame, et on met les petits plats dans les grands. Êtes-vous de sortie dimanche prochain ?
FRANÇOISE
Oui, c'est mon jour ! Si vous voulez, nous passerons la journée ensemble, et nous causerons I
MARGOT
Avec plaisir ! Adieu, Françoise I
Elle s éloigne.
FRANÇOISE
Adieu, Margot ! (Elle feint de s'éloi-ner, puis s'arrête.) A
propos...
MARGOT, s'arrôtant.
Quoi ?
PRANÇ0I8B.
Vous ne savez pas ce qui m'arrive ? Je vais peut être quitter ma place...
MARGOT
Vraiment ! Contez-moi donc ça I
FRANÇOISE
Oh ! c'est toute une histoire! A la maison, il y a deux petits garçons, très mal élevés, qui sont tou-
jours fourrés à la cuisine ; je les renvoie d'un côté, ils reviennent de l'autre; ils sont gourmands et touchent -X tout; j'ai beau me plaindre à Madame, elle ne fait qu'en rire et les trouve charmants. Moi, je ne puis pas les sentir ! Ils le savent bien : aussi sont-ils continuellement à me faire des niches. L'autre jour, nous avions à dîner leur précepteur, et, pour lui faire honneur, on m'avait commandé un petit plat : des beignets aux pommes...
MAUGOT.
Je les aime beaucoup l
FRANÇOISE
Moi aussi 1 Mais, avec les enfants, il n'en revient jamais à la cuisine ; aussi, j'en garde toujours deux ou trois pour moi. Toute la journée, les moutards avaient été sur mon dosi Ils avaient voulu éplucher les pommes ; je les avais laissés faire pour avoir la paix. De temps en temps, ils en mangeaient des morceaux, sous prétexte qu'ils étaient gâtés; je n'y avais pas fait attention. Moi, je m'occupais de mon diner. Je dressais les hors-d'œuvre : le beurre, les olives, les saucissons ; je parais mes plats et je préparais ma pâle à beignets. L'iieure s'avançait, mais j'étais prête. — Je voyais bien mes espiègles ricaner derrière mon dos, mais j'y étais habituée et je les laissais faire. Enfin, ma table est mise, le précepteur arrive, et le dîner commence. — A peine ai-je en-
levé le potage, voici qu'un violent coup de sonnette rae rappelle ! — J'accours, Madame me dit : — Eh bien, Françoise ! et les saucissons ? — Mais, Madame, je les ai mis sur la table. — Vous voyez bien qu'ils n'y sont pas I — Je veux m'expliquer; mais avec les maîtres, surtout quand il y a du monde, il n'y a rien à dire. — Cependant, j'étais bien sûre de ne les avoir pas oubliés.
MARGOT
Les enfants les avaient mangés I
FRANÇOISE
Non ! vous allez voir 1 — Le dîner s'avance ; j'apporte le rôti et la salade et je m'apprête à faire mes beignets, quand tout à coup ma lampe s'éteint. Je n'avais plus d'huile — impossible d'aller en chercher; — et comme Madame met tout sous clef, je ne puis pas même me procurer un bout de bougie, mais mon fourneau m'éclairait un peu. Je me hâte, je prends l'assielte où j'avais mis mes ronds de pomme et les jette dans la pâte. En un clin d'oeil, mes bei-' gnets sont prêts, je les couvre de sucre et je sers.
MARGOT
Vous en aviez gardé pour vous f
FRANÇOISE
J'étais si préoccupée que je n'y avais pas pensé ! — Alors, comme je remuais à tâtons toutes mes bu-
LES LiAVAUDES
rettes, pour voir s'il ne me restait pas un peu d'huile pour rallumer ma Jauipe, voici qu'un coup de sonnette furibond me fit bondir I J'accourus dans la salle à manger. — Qu'est-ce que c'est que ça? me dit Madame, en me montrant le plat de beignets... — Ça, Madame ! ce sont les beignets! — Des beignets au saucisson 1 ! me cria-t-elle en me faisant des yeux furieux. — J'étais anéantie I Les gamins riaient : c'étaient eux qui avaient fait le tour! Us avaient mangé les pommes et saupoudré de farine mes ronds de saucisson. — Je n'y avais rien vul — Alors, après le dîner, quelle scène, ma chère I Elle m'a donné mes huit jours ! — Je sais pourtant que les enfants ont avoué; aussi Madame ne parle-t-elle plus de mon départ. Mais aujourd'hui nous avons dix personnes à diiier : il ne faudra pas que je fasse une faute, car je serais chassée le soir même l
MARGOT
Vous vous plaignez des petits garçons I mais les petites ûlles, c'est bien pis 1
FRANÇOISE
Au moins, celles-là ne vont pas à la cuisine I
MARGOT
Si, comme les autres I Elles m'ont fait un jour un tour pendable I
FRANÇOISE
Vous avez donc des petites filles chez vous ?
MARGOT
Il y en a deux, de huit à dix ans. Leur mère est iporte et le papa les gâte. — Un jour, je m'étais asci'se dans ma cuisine et je plumais un poulet. Elles étaient venues s'asseoir près de moi, sous prétexte de ramasser les plumes. Moi, toute à ma besogne, je ne faisais pas attention à elles et je chantais une chanson de mon pays, en pensant que j'aurais bien mieux fait de rester au village, auprès de mes parents, plutôt que de venir chercher fortune à Paris. Les petites, les plumes en main, me laissent, au bout d'un moment, chanter el rêver à mon aise. Mais, quand je voulus me lever, impossible I Les petites mâtines n'avaient-elles pus cousu ma robe aux barreaux de ma chaise ! On n'a pas idée de ces malices-là 1 J'ai mis plus d'une heure à me découdre 1 Mon diner a été en retard et j'ai été grondée.
FRANÇOISE
Quand je me replacerai, ce sera dans une maison où il n'y aura pas d'enfants.
MARGOT
lilt moi aussi.
FRANÇOISE
Et cependant je n'aime pas à changer; je suis très dévouée à mes maîtres.
LES BAVATiDES 11
MARGOl'.
C'est comme moi! je n'en dis jamaisde mal! D'abord, Monsieur est très bon ; il ne me gronde jamais; mais c'est un tatillon, il a des manies : il veut retrouver toutes les choses à leur place. Quand je fais sa chambre, si j'ai le malheur de déranger sa tabatière ou ses pantoufles, il ronchonne toute la journée.
FUANÇOISE.
Moi, chez nous, je n'ai affaire qu'à Madame, qui est très bonne ! Enfin, ma chère, elle aurait bien pu me renvoyer tout de suite pour ces affreux beignets aux saucissons : elle ne l'a pas fait ; c'est gentil de sa part, et je lui en sais gré. C'est bien dommage qu'elle soit si avare ! Elle couperait un liard on quatre. Elle mesure le beurre après chaque repas el compte les pruneaux.
MARGOT
C'est pour les enfants !
FRANÇOISB.
Peiit-êlre bien! Mais elle ne s'achèterait pas nne robe! Oui, ma chère! Elle a un peignoir &i usé .... que je ne voudrais pas le porter! Et quand elle ne le mettra plus, elle ne me le donnera pas; elle s'en fera des doublures I
MARGOT
Est-ce possible, ma chère? Ah! il y a bien peu de bons maîtres!
FRANÇOISE
Comme vous dites, ma chère ! Cependant, il faut leur être dévouées quand môme.
MARGOT
Assurément, ma chère ! mais ils ne nous en savent aucun grél Moi, dans le temps, j'ai servi chez une vieille dame, qui était impotente ; j'étais obligée de la faire manger, de la moucher, de l'habiller, de la rouler dans son fauteuil. Il n'y avait pas quinze jours que j'étais chez elle, qu'elle vint à mourir I Eh bien I croiriez-vous, ma chère, qu'elle ne m'a rien laissé sur son testament?... Et ses neveux, qui héritaient ont fait encore des façons pour me payer tout mon mois I
FRANÇOISE
Les maîtres sont des ingrats! oui, ma chère, des ingrats! Quand je suis arrivée à Paris, je ne savais pas la cuisine; je me suis placée chez un restaurateur... pour apprendre. Eh bien, pendant un an que je suis restée chez lui, je n'ai pas approché une seule fois des fourneaux : on m'envoyait promener le petit, comme une bonne d'enfants; oui, ma chère I Et je n'avais pas de gages I j'étais là pour ma nourriture ! Aussi je n'ai pas voulu rester dans une boîte
pareille I Je suis entrée chez des petits rentiers qui dînaient au restaurant. Madame me donnait de l'argent pour mes repas. Alors, j'ai acheté un livre, et c'est comme ça que j'ai appris la cuisine. Je me faisais des petits plats. Madame s'est aperçue de cela et m'a grondée en me disant que j'étais une gourmande, que je devrais bien mieux placer mon argent plutôt que de le manger en fricots ! Je l'ai plantée là!...
MARGOT
Vous avez joliment bien fait, ma chère ! ah! c'est un drôle de monde ! Moi, je ne peux pas souffrir une maîtresse insolente; je la remets à sa place tout de suite. Une fois, une de mes maîtresses m'a appelée bécasse 1
FRANÇOISE
Bécasse ! en voilà un nom I
MARGOT
Oui, ma chère, bécasse ! Alors, je lui ai répondu : Eh bien, Madame, vous ne devez pas être fâchée d'avoir une bécasse dans votre maison^ car il n'en parait pas souvent sur votre table I
FRANÇOISE
Rien envoyé !
MARGOT
Et c'était vrai! Dans cette maison là, on ne man-
iï LES n\VA.RDES
genit que du bœuf : — bœuf nature le jour du potau-feu, bœuf il l'huile le lendemain; et, les jours suivants : bœuf aux oij^mons, bœnf aux touuitcs, boulettes de bœuf; c'était à dégoûter l'estomac le mieux conditionné. Je ne suis pas restée longtemps dans cette place-là I...
FRANÇOISE
Non I voyez-vous, ma chère, les maîtres ne bavent pas ce que nous valons ! Ils se figurent que, parce qu'ils nous paient, ils sont quittes envers nous. Moi, d'abord, j'exige de la politesse !...
MARGOT
Vous avez raison, ma chère ! Moi, j'exige des égards, [-arce qu'enfin c'est déjà assez pénible d'être en service, si on n'est pas récompensé par de la bienveillance.
FRANÇOISE
C'est que, du matin jusqu'au soir, il faut travailler sans s'arrêter !
MARGOT
Pendant ce temns, les maîtres sortent et vont se promener I
#'RANÇOISE.
Et nous n'avons qu'un jour par mois pour cela, nous autres I
MARGOT
C'est révoltant 1 Aussi jo me suis bien promis, si jequitt:iis ma place, do faire mes conditions.
FRANÇOISE
Je ferai comme vous!
MARGOT
D'abord, je veux sortir tous les huit jours.
FRANÇOISE
Ce n'est pas trop !
MARGOT
Puis je veux, au moins deux fois par semaine, avoir ma soirée libre pour aller au théâtre.
FRANÇOISE
C'est bien.
MARGOT
Une heure de repos le matin, pour lire le Petit Journal.
FRANQ0I8B.
Très bien I
MARGOT
Enfin, qu'on me permette de mettre un piano dans ma cuisine.
16 LES BA\ ARDES
FRANÇOISE
Est-ce que vous savez jouer?
MARGOT
Non 1 mais j'apprendrai! Voilà ce que je veuxl Et si, toutes, nous nous entendions, nos maîtres seraient forcés de céder !... Allons ! au revoir, Françoise I
FRANÇOISE
Au revoir. Margot 1 à dimanche !
MARGOT
A dimanche I (a part.) Sapristi ! je vais être en retard pour mon dîner ! Tant pis I Madame attendrai
Elles sortent, l'ane à droite, i'autr» i gauche.