Les Béatitudes
" Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des deux leur appartient... Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ! " (S. Mathieu, V. 3 et 8 )
Mesdames,
Dieu vous a créées pour être heureuses, pleinement, éternellement. Le bonheur total, qui est Dieu même, constitue votre fin dernière ; vous n'avez pas le droit de vous en désintéresser ; quelles que soient vos peines, vous devez toujours apercevoir, scintillant devant vos yeux, le bonheur qui vous attend là-haut ; il n'est pas seulement l'étoile polaire qui doit orienter votre vie; il en est le but nécessaire et radieux.
Votre résolution est prise; vous voulez le bonheur éternel, le seul digne de vous; comment l'atteindrez-vous, par quelles routes ?
Jésus-Christ, la Vérité même, le Verbe incarné, vous répond par les Béatitudes ; écoutez-Le, comme s'il les prêchait lui-même du haut de cette chaire, ou, comme s'il les répétait, assis sur quelque pente du Mont-Royal, aux foules accourues de toutes parts.
Il commence : " Bienheureux les pauvres en esprit; car le royaume des cieux leur appartient."
Il dit encore, presque dans la même pensée : ^^ Heureux les cœurs purs ; car ils verront Dieu ! "
Par ces deux béatitudes le divin Maître vous apprendra quel rôle important vous avez à remplir, vous, femmes chrétiennes, dans nos sociétés modernes et surtout dans une ville comme celle-ci ; ce sera la conclusion de cette conférence.
" Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! "
Permettez-nous d'abord une question. Seigneur : qu'est-ce que la pauvreté en esprit ?
Avant tout, il importe extrêmement de bien comprendre ce qu'elle n'est pas.
Elle n'est pas la pauvreté réelle, effective; elle ne signifie pas la détresse du malheureux, incertain de son logis ou de son pain pour le soir; vous pouvez disposer d'une grande fortune et pratiquer la pauvreté en esprit; au contraire, un mendiant, plein de convoitises, est un " riche en esprit ", comme l'appelle St-François de Sales.
Qu'est-ce que la pauvreté en esprit ? Elle ne consiste pas non plus à se dépouiller de ses biens ni à renoncer à leur usage, comme le fait le religieux; un tel sacrifice est héroïque, exceptionnel; Dieu ne le propose qu'aux âmes privilégiées qu'il appelle à la vie parfaite; au contraire, c'est à tous ses enfants, sans exception, qu'il demande d'être '^ pauvres en esprit ", parce qu'il veut les sauver tous.
Qu'est-ce donc ? C'est encore moins négliger les biens que Dieu nous a confiés, les gérer avec insou-
ciance^ les perdre par sa faute. Un illustre Docteur de l'Eglise enseigne qu'une femme pieuse doit faire fructifier sa fortune avec plus de soin qu'une femme mondaine, et il en donne cette très belle raison : " Les jardiniers des princes et des rois, ditil, s'appliquent à cultiver et à embellir les jardins de leurs maîtres bien mieux que s'ils étaient les leurs; pourquoi cela ? sans doute parce qu'ils espèrent par leurs soins se rendre agréables aux princes ou aux rois à qui sont les jardins; ainsi, continue-t-il, vos biens ne sont pas les vôtres ; Dieu vous les a donnés à faire fructifier ;■ par là, vous lui êtes agréables; vous vous occuperez donc de vos biens, vous, âmes chrétiennes, plus et mieux que les autres; parce que ceux-ci travaillent par amour d'eux-mêmes; vous, vous travaillez par l'amour de Dieu ! "
Qu'est-ce donc que la pauvreté en esprit ?
Ce n'est pas non plus la prodigalité; il y a des femmes dépensières, et, il faut bien avouer, à leur décharge, qu'elles subissent, surtout dans la cité contemporaine, de nombreuses tentations ; de toutes parts, aux brillantes vitrines des magasins, dans les exigences de la mode, dans les toilettes des salons, jusque dans celles des rues populeuses, ce sont des provocations incessantes à la vanité, à la coquetterie, au confortable, au luxe, sans compter les entraînements auxquels la vie chère, et, simultanément, les besoins croissants du bien-être condamnent une maîtresse de maison. Le monde s'en mêle; il pique votre amour propre; il vous stimule à dépenser toujours par des exemples lamentables
dont il faudrait à tout prix détourner les yeux ; il vous dit : '^ Vous êtes libres de dépenser votre fortune,, comme bon vous semble ; elle est à vous ! " — " Non ! reprend le Maître divin, vos biens sont à Dieu; gardez-les avec soin, surveillez-en l'usage; employez-les utilement."
Alors, Mesdames, pourquoi Notre-Seigneur vous demande-t-il en même temps de pratiquer la pauvreté en esprit? Parce que les biens de ce monde peuvent vous absorber, Vous enorgueillir, ou, si vous les perdez tout à coup, vous jeter dans le désespoir.
Jésus-Christ vous dit donc : " Ayez les biens de la terre, mais comme si vous ne les aviez pas; occupez-vous en, si votre situation le- réclame, mais ne vous en préoccupez jamais! Quoi qu'il advienne de votre fortune, gardez votre esprit libre et tourné vers Dieu!" — Voilà la pauvreté en esprit! elle est le détachement des biens de la terre. " Celui-ci est riche d'argent, qui a ses richesses dans son esprit ou encore son esprit dedans ses richesse^; celui-là est pauvre d'esprit qui^n'a nulle richesse dans son esprit, ni son esprit dans les richesses " ; dit saint François de Sales, il emploie cette comparaison charmante pour faire comprendre encore mieux la pensée divine. " Les alcyons font leurs nids, avec une petite ouverture du côté d'en haut ; ils les mettent sur le bord de la mer, mais ils les rendent si impénétrables que l'onde peut les surprendre, jamais elle n'y entrera; ainsi les nids tiennent touiours le dessus; ils demeurent emmi la mer, sur la mer, et maîtres de la mer " ; tel doit être notre
cœur, ajoute-t-il ^* ouvert seulement au ciel et impénétrable aux richesses et aux choses caduques; si vous en avez, tenez votre cœur exempt de leurs affections; qu'il ait toujours le dessus et qu'emmi les richesses il soit sans richesses et maître des richesses. ''
A quels signes pourrez-vous reconnaître si vous avez su vous élever jusque-là ?
A trois signes surtout — D'abord à la paix inaltérable qu'une femme chrétienne garde toujours, quoi qu'il arrive, dans la possession des biens de ce monde.
Semblable à la femme forte dont parlent nos saints Livres, elle administre sa fortune, petite ou grande, avec intelligence; elle est attentive aux moyens, sages et mesurés, de l'augmenter; elle est active, vigilante, avisée; elle évite des entraînements qu'un homme, trop sûr de lui-même, subira parfois; mais elle ne s'absorbe pas dans les soucis d'argent ni dans la direction de son intérieur; elle domine de toute sa hauteur de fille de Dieu cette poussière terrestre ; elle songe avant tout à sa sanctification, au salut de son mari, à l'éternité de ses enfants. Ce n'est pas elle que vous verrez s'engager jamais dans des spéculations hasardeuses ou dans des jeux de bourse contraires à la conscience; son cœur est plus haut placé; il est en Dieu qui l'éclairé, qui la soutient et qui lui suffit !
Le second signe auquel on reconnaît l'âme détachée, c'est sa tranquille résignation dans l'adversité, quand tout à coup les biens de ce monde viennent à lui manquer.
Les caprices de la fortune sont toujours à craindre; ils le sont surtout à une époque comme la nôtre où les plus belles situations financières ressemblent aux flots de la mer s'élevant soudain et retombant^ non moins vite, en écume et en poussière d'eau; de plus, en Europe, la guerre a causé des ruines effrayantes; au Nord, à l'Est de la France, dans la Belgique presque tout entière, des fortunes considérables ont sombré complètement, comme il ne reste rien du navire, après le cyclone.
Vous étiez riche, vous êtes pauvre, qu'allez-vous devenir ?
Si vous êtes " pauvre en esprit ", comme nous le demande le Seigneur, vous pourrez souffrir, pleurer peut-être en songeant à votre nouvelle situation et aux sacrifices qu'elle vous impose, à vous et aux êtres qui vous sont chers, mais vous ne murmurerez pas ; vous ne vous révolterez pas ; vous ne serez ni découragée, ni encore moins désespérée; vous direz, comme le saint homme Job : " Dieu m'avait donné ses biens, il me les a retirés; son saint nom soit béni ! "Vous en arriverez même à aimer la pauvreté ; vous découvrirez qu'elle est une pierre précieuse, suivant le langage des saints, dont l'éclat se cache aux yeux des gens du monde, mais qui n'en est pas moins, comme le proclame le saint évêque de Genève, extrêmement beau et riche. • La pauvreté détourne l'âme des pensées terrestres et l'attache au ciel ; elle fait acquérir mille mérites d'humilité, quand il faut accepter l'oubli et le dédain; mille mérites de douceur, et de patience, quand il faut subir, sans se plaindre, l'injustice.
l'arrogance on la dureté; mille mérites de reconnaissance et de prières ponr le prochain, lorsqu'on se fait un cher devoir de bénir Dieu et de lui recommander Fâme noble et généreuse qui s'est intéressée à nos détresses ; mille mérites de courage et de dévouement quand on veut à tout prix donner le nécessaire aux siens et pourvoir à leur avenir; mille mérites de confiance en Dieu et d'amour pour Lui, lorsque, du sein de ses épreuves, l'âme se tourne vers son Sauveur, plus heureuse que jamais parce qu'elle lui ressemble davantage. ^' O pauvres de la terre, s'écrie encore l'illustre St-François de Sales, regardez donc : vous êtes en bonne compagnie ; Notre- Seigneur, Notre-Dame, les apôtres, tant de saints et de saintes ont été pauvres, et pouvant être riches, ont méprisé de l'être ! " Non ! ne craignez pas d'être moins entourées d'affections qu'au moment de la prospérité; les petites âmes, les cœurs secs, les habitués égoïstes du monde et de ses fêtes se détourneront peut-être de vous ! et après? vous y gagnerez d'en être délivrées; au contraire les âmes profondes, les vrais amis de Jésus, s'ils vous voient grandir avec l'adversité, vous entoureront, encore plus que ]>ar le passé, d'estime et d'affections, pendant que s'augmentera dans le ciel votre fortune de gloire et de bonheur, la seule digne de vous et (|ue ni les voleurs, ni la guerre, ni aucune vicissitude ne pourront plus atteindre. Enfin, Mesdames, s'il plaît à Dieu, de vous épargner ces extrémités des choses humaines, vous reconnaîtrez votre détachement, au milieu même de l'aisance ou de la richesse, à un troisième signe :
k votre générosité pour les pauvres et pour les œuvres.
Le cœur humain est ainsi fait qu^il n'apaise jamais facilement l'ardeur de ses désirs; à mesure qu'affluent les richesses, il en veut davantage ; nombre d'exigences, auxquels on ne songeait pas,^ surgissent de la situation qui grandit, exigences parfois sérieuses, exigences encore plus souvent imaginaires ou exagérées ; il faut une toilette plus variée, un ameublement plus confortable, des moyens plus rapides de locomotion, une maison plus spacieuse, une dot plus importante pour les enfants, des revenus plus considérables pour assurer leur avenir; en lin de comptes, si la fortune a augmenté, la générosité diminue parce qu'on ne veut plus rien se refxiser; pour la même raison telle personne riche sera moins généreuse qu'une autre dont les moyens sont réduits; celle-ci sait s'imposer des sacrifices; celle-là n'en fait jamais!
L'âme détachée ne connaît pas la parcimonie dans l'usage de ses biens; elle est bonne et généreuse envers tous; elle le sera d'abord envers les siens; elle soulagera discrètement les personnes de sa famille, frappées par l'infortune ; elle sera encore particulièrement bonne envers ses serviteurs, veillant à leur assurer un peu de bienêtre dans leurs vieux jours; elle prend bien garde surtout de n'oublier aucune détresse parmi toutes celles qu'elle peut soulager; elle assiste le pauvre, elle le secourt; si elle le peut, elle le sert et le soigne elle-même, simplment, joyeusement, surnatu-
rellement, en le considérant comme son Sauveur, étendu sur la Croix ; elle est généreuse aussi quand le prêtre lui tend la main pour une église, une école, un orphelinat, un hôpital; il lui semble voir encore et entendre, son Dieu lui répétant *^ c'est pour moi ''. Qui pourra dire les merveilles qu'elle accomplit alors ? depuis dix-neuf siècles, le monde se couvre de ses œuvres ; oui, heureuse l'âme détachée de sa fortune et qui ne s'en occupe qu'afin de glorifier Dieu et de répandre un peu de bonheur parmi ses frères d'exil ! à elle déjà la reconnaissance de la terre, à elle bientôt le bonheur du ciel où Dieu l'attend pour la traiter comme elle aura traité les autres ! ^^ Bienheureux les pauvres en esprit; car le royaume des cieux leur appartient !"
Notre- Seigneur Jésus-Christ a dit encore: "Heureux les Cœurs purs, car ils verront Dieu ! " — Quelle est cette seconde condition du bonheur ? En quoi diffère-t-elle de la première ?
Le détachement de l'esprit est le côté négatif de la perfection; les entraves sont brisées; l'âme est libre, elle peut prendre son essor. — La pureté du cœur constitue le côté positif de la perfection; l'âme s'attache de nouveau ; elle aime et qui ? Dieu d'abord, de toutes ses forces; ensuite, après Dieu, tous ceux qu'il veut qu'elle aime, parce qu'il veut qu'elle les aime, et dans la mesure où II le veut.
La pureté du cœur, c'est Tordre dans les affections; tout y vibre, tout y est délicatesse exquise, mais en même temps tout s'y règle, tout s'y harmonise, suivant la très sainte volonté de Dieu ; tel un ciel étoile où chaque astre a la place, le mouvement, la direction, l'éclat que Dieu lui a donnés: l'âme pure est plus ravissante encore; la beauté divine s'y reflète comme la lumière d'un jour pur dans un lac transparent.
Vous la cherchez: n'est-elle pas légion autour de vous ?
La voici à l'ombre de votre foyer, grandissant sous la protection des anges et des saints qui le gardent! c'est cette petite âme d'enfant, encore toute resplendissante de la grâce baptismale et dont vous éloignez, avec tant de vigilance, jusqu'à l'ombre du mal. Ah î courage ! soyez de plus en plus ferme pour la préserver de toutes les laideurs de l'égoïsme et de l'amour propre ; qu'elle vous aime, qu'elle aime son père, ses frères, ses sœurs î qu'elle aime son Dieu par dessus tout! ah! déjà, elle le reçoit, dans la sainte communion, avec une angélique piété : Jésus rayonne dans le cœur de \ otre enfant, comme du haut de l'autel, dans l'ostensoir d'or.
Le cœur pur, le voici encore près de vous ! c'est ce jeune homme que vous avez su élever dans la foi, dans le culte de tout ce qui est grand et beau : il a vingt ans; l'avenir lui sourit; il vous aime, vous, son père, toute sa famille, plus qu'il ne saurait le dire; il s'efforce d'être chaque jour plus digne de la fiancée que vous lui avez choisie; sou-
dain, il lui semble entendre la voix de Dieu; elle rinvite à défendre là-bas la cause du Droit, de la liberté de la vieille patrie française; il part! Cœur ardent et cœur pur! Tout y est grand, tout y est il sa place! il aime son père, sa mère, sa fiancée; il aime encore plus son Dieu et son pays ; que c'est beau !
Et le cœur de cette jeune fille ? elle a prié, interrogé ses bons parents, consulté l'homme de Dieu ; elle sait maintenant sa vocation ; à ses goûts, à ses aptitudes pour le gouvernement d'une maison, à une rencontre providentielle peut-être, elle a reconnu la volonté de Dieu sur elle : c'est le mariage! Son cœur se déchire; elle aimait tant sa raère, toute cette chère famille qui l'entoure depuis &a petite enfance de dévouement et d'affection, sa petite chambre, blanche et bleue, où elle aimait chaque soir à se retrouver seule avec Jésus ! Qu'importe ! il a parlé ! elle quitte sans hésiter tout ce qu'elle chérissait ; elle entre résolument dans l'inconnu d'une nouvelle vie; elle en accepte, le sourire aux lèvres, toutes les graves responsabilités; elle aussi, par amour pour Dieu, elle veut, elle saura élever, coûte que coûte, une famille nombreuse et chrétienne: c'est un cœur pur!
Le voici encore! Sa jeune sœur a entendu un autre appel ; Jésus lui demande de se consacrer au service du pauvre, du malade, du vieillard, de l'orphelin, ou de se consumer, derrière les grilles d'un cloître, dans une vie de prières et de pénitences, comme le cierge de l'autel. La nature s'insurge; le cœur bondit ; l'imagination s'épouvante ; toutes
les voix du monde et de l'enfer rugissent : " Non ! tu ne peux pas t'ensevelir toute vivante à vingt ans î '' — ^Mais elle aime son Dieu par dessus tout ; il dit tout bas : " Oui, sois religieuse ; ce n'est pas la mort, c'est la vraie vie, la mienne ! " C'est fait î elle se donne à son Dieu dans un élan d'héroïsme qui durera toute sa vie. — N'est-ce pas d'une beauté sublime ?
Les cœurs purs Dieu les voit dans cette assistance! Cœurs de mères intrépides qui acceptent les charges de la famille, sans compter, comme le soldat du front s'expose aux dangers d'une vingtième bataille du même pas qu'il allait à la première; cœurs inconsolables mais non brisés de veuves chrétiennes, debout, comme la T. S. Vierge, sur le Calvaire, et sachant s'y créer comme elle une nouvelle vie de dévouement et d'apostolat, quand Jésus-Christ le leur demande du haut de sa croix; cœurs héroïques de femmes d'œuvres qui acceptent, pour venir en aide à de nouvelles infortunes, toutes les responsabilités, toutes les fatigues, et, d'avance, toutes les déceptions ; cœurs magnanimes, cœurs bénis, encourageant des êtres bien aimés à tous les sacrifices pour sauver, au péril de leur vie, la cause de la civilisation, du Droit et de la France !
Les cœurs purs, ah ! Dieu les voit dans le monde entier ! il les compte par millions ; saluons-les avec un profond respect; ce sont les élus de demain! Jésus-Christ l'annonce : '^ Bienheureux les cœurs purs ! car ils verront Dieu ! "
Cette parole de rEternelle Vérité n'a-t-elle pas aussi un autre sens ?
Si vous gardez vos cœurs purs jusqu'à la mort, oui, vous verrez Dieu au ciel, dans un éternel face à face; mais aussi, vous le verrez déjà sur terre, comme à travers un voile, chaque jour plus diaphane.
Vous le verrez dans ses œuvres, jusque dans les moindres: dans la fleur dont vous respirerez le parfum, dans le fruit dont vous goûterez la saveur, dans le souffle d'air pur que vous respirerez, dans le rayon de soleil qui baignera vos yeux de sa douce lumire ; vous direz : " tout cela, mon Dieu, vous l'avez préparé pour moi, de toute éternité."
Vous le verrez dans les événements de votre vie, dans ceux du monde entier, puisque rien n'arrive, sans son ordre ou sans sa permission.
Vous verrez Dieu dans vos épreuves ; elles ne seront plus pour vous les décrets d'un destin aveugle et inexorable, mais les inspirations d'un amour très tendre et très éclairé dont vous le bénirez éternellement.
Vous verrez Dieu, vous verrez le rayonnement de sa bonté dans toutes les affections de la famille, dans la douceur de l'amitié, dans tous les saints dévouements.
Vous verrez Jésus et ses souffrances dans le pauvre; vous verrez Dieu et son autorité dans vos supérieurs, dans son Eglise, dans tous ses représentants près de vous.
Vous verrez Dieu, dans son Eucharistie, à travers la splendeur de sa Parole, encore mieux que dans la lumière de son soleil.
— levons verrez Dieu plus que jamais à travers les ombres de l'agonie; déjà, se soulèvent les coins du voile qui vous cachait votre Kédempteur; il vous semble entrevoir son sourire et ses bras tendus vers vous.
Et parce que dès ici-bas vous verrez Dieu à proportion de la pureté de vos cœurs, dans cette même mesure votre vie aura un charme et des consolations inexprimables; parce que vous verrez Dieu dans ses innombrables bienfaits, chaque jour votre cœur s'emplira pour lui d'une plus douce reconnaissance ; parce que vous le verrez dans vos épreuves, vous serez résignées ; parce que vous le verrez dans les souffrants de ce monde, vous serez miséricordieuses ; parce que vous le verrez dans son Eglise et dans toute autorité légitime, vous serez humbles et dociles ; parce que vous le verrez d'une foi plus vive dans son Eucharistie, vous le recevrez dans vos cœurs avec plus de saints désirs et d'amour; parce que vous le verrez venir à vous au dernier jour, avec le sourire de la bonté, vous irez îj lui avec toute la sérénité d'une confiance sans bornes et d'une joie sans mélange. Ah ! cœurs purs, vous aurez vu Dieu sur terre, à travers des ombres déjà transparentes et très douces; vous le contemx)lerez éternellement dans la pleine lumière de la vision intuitive ! Heureux, heureux les cœurs purs! car ils verront Dieu sur la terre et au ciel!
Voilà, Mesdames, les deux premières conditions pour obtenir le bonheur total: le détachement de l'esprit et la pureté du cœur!
En vous le disant, je comprends mieux que jamais votre magnifique mission, à vous, femmes chrétiennes, dans une grande ville comme celle-ci.
Les grandes villes, mêmes les meilleures, surtout quand elles se développent rapidement, comme la vôtre, courent deux périls très redoutables.
Le premier c'est l'importance, chaque jour plus considérable qu'y prennent les affaires ; c'est l'augmentation incessante de la richesse; c'est la formation rapide, j'allais dire '^ la génération spontanée " de fortunes prestigieuses ; alors dans cet afflux de ressources matérielles et dans la fièvre qui l'accompagne, il n'y a bientôt plus qu'une idée ; elle domine, elle s'impose, elle fascine, elle hypnotise : c'est de s'enrichir au plus tôt pour jouir à son tour d'une vie facile et brillante. Le second danger est encore plus grave: c'est le cosmopolitisme; c'est l'invasion des étrangers; ils ont appris la prospérité grandissante de la ville privilégiée; ils entrevoient son magnifique avenir ; et ils accourent, ils se multiplient, ils apportent leurs idées, leurs mœurs, leurs traditions, leur langue, leurs plaisirs, leurs fêtes, leur besoin de s'étendre, de s'élever, de dominer, et alors, tout s'altère autour d'eux: la foi, les esprits, les cœurs.
Voilà les deux périls des villes prospères : le premier, c'est l'obsession de la richesse; le second, c'est la corruption qui s'insinue, lentement d'abord et sournoisement, puis ^ ciel ouvert et vite, par le journal, par le livre, par les modes, par les spectacles, par les réceptions mondaines, par les conversations et les rapprochements de chaque jour.
Votre admirable Montréal n'échappera pas à cette loi de l'histoire ; tôt ou tard, et, à raison même de sa vitalité, les deux splendides apanages de l'âme catholique y seront menacés: le royal désintéressement et la divine pureté du cœur.
A vous, Mesdames, de les défendre! à vous de les garder jalousement pour les transmettre intacts à vos fils, et à vos filles, à cette cité tout entière qui fut, qui est, qui sera toujours la ville de Marie !
Non ! sous aucun prétexte, pas de compromission avec les idées, avec les mœurs, avec les cultes opposés aux vôtres! Veillez sur votre chère cité de Montréal, priez pour elle, comme Ste-Geneviève, comme Ste-Clotilde veillaient sur Lutèce au moment où elle allait devenir Paris ; quand tout le reste serait submergé par le fiot envahisseur que vos âmes catholiques n'en fassent qu'une, dans la même indomptable résolution d'être l'arche sainte où votre patrie, où notre race trouvent toujours, dominant tous les naufrages, le désintéressement chrétien et la pureté du cœur, sauvegardes nécessaires de votre dignité, de votre grandeur morale, de votre influence bénie et de votre salut, anges tutélaires de vos foyers, de votre patrie, de la société tout entière ! Amen !