I. IS., LV
-i. ECCL., XIII, I()
'}>. Petr , III, (j.
Frères, ce chrétien, que vous et moi connaissons, qui est indulgent pour lui-même et rigide pour les autres, qui ne pardonne rien aux pauvres pécheurs et devance pour eux, dans son cœur, les arrêts de l'éternelle justice?
Ne sera-ce pas plutôt celui qui, se sentant pécheur lui-même, n'aura dans son cœur que compassion, tendresse et miséricorde pour ses frères les pécheurs, qui ne juge personne, qui voit le bien pour le louer et ferme les yeux sur le mal qu'il ne peut empêcher, sévère envers lui-même, humble et doux envers tous les autres ? Ah ! oui, mes Frères, celui-là. Dieu l'aimera d'une tendresse particulière ! Dieu lui préparera une place de choix dans la terre des vivants, parce que Dieu aime ceux qui lui ressemblent : Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terrant.
L'action de Dieu sur les hommes est conforme à sa pensée. Qui pourrait, mieux que Lui, employer la force à l'égard de sa créature ? Qui en aurait plus le droit ? N'est-il pas la souveraine justice ? Mais non, il est
BEATI MITES 6l
attentif avec nous à une seule chose, à cacher, à dissimuler sa puissance. « O Seigneur, s'écrie le Sage, que votre esprit est suave et plein de bonté en toutes choses : O quam bonus et sua ris est, Domine, spiritus tuus in omnibus! Vous qui dominez sur toute puissance « Dominaior virtutis » vous n'exercez vos jugements que dans la douceur et dans la paix « cum tranquillitate judicas » ; et, loin de contraindre notre liberté, vous la traitez avec un souverain respect : « cum magna reverentia disponis. »
Vous l'entendez, mes Frères, Dieu s'étudie par tous les moyens à nous ménager et, selon l'Esprit-Saint, il porte ce ménagement jusqu'au plus grand respect. Ah! comment pouvons-nous prendre si souvent la violence pour la force, l'emportement pour la puissance ?
Regardons Dieu agir, mes Frères, et nous verrons que la force véritable, celle qui nous rend semblables à lui, est celle qui s'exerce par la douceur. Regardez Dieu et vous verrez que la douceur n'est point de la faiblesse, mais bien le rayonnement vrai de la puissance
qui se possède, et la majesté de la force. La vraie force n'est pas celle de la foudre qui éclate, brise et tue, puis se dissipe, ne laissant derrière elle que des ruines : c'est la force calme et persévérante qui dirige les soleils, qui porte les nues dans l'espace; force que nul ne voit, en elle-même, mais dont les effets, rendus visibles dans l'univers, sont la marque de la puissance souveraine qui soutient tout et qui dispose de toutes choses. Beati înites: bienheureux ceux qui sont doux parce qu'ils ont la force de Dieu même.
Mais que dis-je ? Nous l'avons vue à l'œuvre, nous l'avons entendue parler, la force de Dieu. Cette force de Dieu qui agit sur les cœurs et les transforme, cette parole de Dieu qui éclaire les esprits et les guérit, elle a un nom, elle s'appelle Jésus-Christ! Jésus-Christ, c'est Dieu manifestant aux hommes le secret le plus intime de son essence; Jésus-Christ, c'est Dieu nous apprenant, par ses actions et par ses paroles, comme il faut parler et comme il faut agir pour devenir semblable à Dieu; Jésus-Christ, ce sont les entrailles de 1^ Divinité se répan-
dant sur la terre pour la réchauffer, la sauver, la transformer et faire qu'elle ne soit plus le théâtre du péché, mais le temple du Très- Haut, pour y faire descendre le bonheur sur les ailes de la vertu.
Or, mes Frères, Jésus-Christ, c'est-à-dire le vrai Dieu, que dit-il de lui-même, la seule fois qu'il se donne directement et expressément en exemple à ses disciples : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur: Discite a me quia mitis sum et hiimilis corde. » Ceux donc qui voudront me ressembler et par là trouver place dans mon cœur, acquérir des droits à la terre de béatitude, qu'ils marchent fidèlement sur mes traces, sur les traces de Celui qui n'éleva jamais une voix hautaine sur la place publique, ne brisa jamais le roseau cassé, n'éteignit jamais la mèche fumante. Qu'ils prennent pour modèles ces petits enfants dont les anges voient sans cesse la face de Dieu. Qu'ils aient compassion de toutes les misères, qu'ils pleurent avec ceux qui pleurent, qu'ils ouvrent leurs bras et leur cœur aux pauvres, aux malades et aux orphelins; qu'ils sachent pardonner à
leurs, ennemis, prier pour ceux qui les calomnient, se sacrifier pour la justice.
S'ils sont en haine aux autres hommes à cause de mon nom, qu'ils sachent garder le silence, qu'ils supportent avec joie les injures, qu'ils imitent (( le Père céleste qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, » et qu'ils enveloppent les méchants eux-mêmes dans les flammes de leur charité. Enfin, si je le leur demande, qu'ils sachent aller jusqu'au suprême témoignage de la douceur évangélique, jusqu'à la douceur du martyre.
Beati mites! Ce sont ceux-là qui posséderont l'héritage de la terre où l'on est heureux pour jamais! Car c'est là que conduit cette parfaite ressemblance avec Notre-Seigneur qui, en reluisant sur le doux ^visage des saints, nous fait penser à Dieu. « O Dieu, ô mon Dieu, disait saint Vincent de Paul, parlant de saint François de Sales, si Mgr de Genève est si bon, qu'il faut donc que vous le soyez vous-même ! »
O mes Frères, puissions-nous ne perdre jamais de vue ces vérités! Vous voulez,
n'est-ce pas, être puissants ou du moins avoir quelque crédit sur le cœur de Dieu ? Eh bien ! Dieune saitrien refuser àceuxqu'il aime, et il aimetousccux qui lui ressemblent. Mais qui lui sera semblable, si ce n'est ceux qui lui présenteront, dans leur personne, l'image de Jésus-Christ? Ah! nous devrions désespérer de présenter quelque trait de cette sainte image, si Dieu nous demandait des sacrifices héroïques, des vertus éclatantes, des miracles de force et de patience. Mais il n'en est rien. Jésus-Christ lui-même nous a marqué le trait caractéristique, fondamental de sa divine personne, par où il faut lui ressembler; ce trait, c'est sa douceur! Prenons-la donc pour le but de nos efforts. Persuadons-nous, comme la réalité le prouve à quiconque a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, qu'elle est la condition indispensable du bonheur partiel que Dieu nous a promis en cette vie, et du bonheur sans limites qu'il nous destine dans l'éternité!
Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Beati qui higent, qiioniam ipsi consolabimtur.
(Matth., V, 3.)
ES Frères, parmi les nombreuses paroles de l'Évangile qui choquent le sens humain et qui étonnent la raison, il n'y en a guère assurément qiai produisent cet effet autant que celle-ci : « Beati qui lugent, bienheureux ceux qui pleurent », et ailleurs: « Vœ vobis qui ridetis : malheur à vous qui riez. »
<c N'est-ce pas un enseignement étrange que semble nous donner la parole divine, dit saint Augustin : pleurer dans la joie et se réjouir dans la douleur ' ? »
1. Perversuin aliquid videtur docere scrino divinus, tlcrc in Unctitia et in niœrore luctari. — Auc, iv, I7r)3.
Mais, mes Frères, quelles que soient les apparences, nous le savons déjà: de même que tout est divin, tout est profond, tout est salutaire, tout est pratique et souverainement raisonnable dans l'enseignement du Maître des hommes. Approchons-nous donc de ces paroles avec un religieux respect, étudions-les et demandons à leur intelligence de nous introduire dans cette science si nécessaire, si pratique pour tous en cette vie, la science des larmes.
Tous ici-bas, petits et grands, riches et pauvres, jeunes et vieux, nous sommes ou nous serons soumis à la dure loi de la douleur : la même loi qui nous condamne à la vie nous condamne à la souffrance. Quel bonheur n'est-ce donc pas pour nous que le divin Maître ait daigné nous apprendre que, dans ce torrent de larmes que nous versons depuis le berceau jusqu'à la tombe, il 5^ en a qui sont bénies, qui sont bienheureuses, parce qu'elles sont le gage assuré des consolations du ciel! Quelles sont ces larmes, mes Frères ? Car nous en versons ici-bas de toutes sortes, et toutes ne peuvent prétendre
bp:ati qui lugent
à la même récompense: quelles sont les larmes qu'il ne faut pas regretter, ni craindre, mais désirer plutôt? C'est la question à la« quelle je voudrais répondre.
Vous ne me contredirez point, mes Frères, et vous entrerez sur-le-champ dans ma pensée, si je prétends que, dans ces larmes auxquelles Notre-Seigneur promet des consolations, il ne faut pas comprendre celles que font couler la frivolité, Tamour-propre et les passions coupables, et que ce n'est point de celles-là qu'il a été dit : « Beati qui lugent. »
Vous n'aimez point la douleur, femmes du monde, et vous faites tout pour la fuir, souvent au mépris du devoir et de la religion. Pourtant je sais des larmes que vous aime;:, que vous appelez, dont vous faites vos délices, que vous préférez parfois aux joies les plus saines de la famille et du foyer. Ne
comprenez-vous point que je veux parler de celles que font couler ces lectures frivoles, ces romans tout au moins dangereux dont votre esprit aime à se nourrir. Hélas ! vous pleurez sur des fictions ridicules, sur des maux imaginaires ; et, pendant ce temps, quelque travail que Dieu vous demande reste en souffrance; pendant ce temps, quelque pauvre verse à côté de vous de vraies larmes que vous pourriez sécher. Insensibles ou indifférentes, vous les laissez couler, mais Dieu les recueille pour en faire un jour la condamnation des vôtres. Ah ! larmes frivoles et inutiles, loin d'être une consolation, que vous pourrez coûter cher un- jour à celles qui vous ont répandues !
Mais que dirai-je des larmes coupables, dc^ celles que font couler, en plus grande abondance encore, ces jalousies, ces mécontente^
ments de l'amour-propre, ces passions déréglées qui sont, pour ainsi dire, vos maladies de chaque jour ?
Ne les connaissez-vous point, mes Frères, les larmes de la vanité blessée ? On voulait plaire, on voulait réussir, on avait d'avance arrangé son triomphe ; on avait dressé son piédestal sur la ruine de toutes les rivalités écrasées et vaincues, et notre orgueil était en fête dans le secret le plus profond de nos cœurs. Mais tout cet échafaudage d'amourpropre s'est écroulé; tous nos calculs ont tourné contre nous, toute la diplomatie de notre habile égoïsme a été déjouée, et là où notre vanité s'attendait à recueillir des suffrages, nous n'avons qu'à cacher notre honte et nos déceptions ; nos larmes coulent, mais elles ne nous soulagent pas ; elle nous brûlent et nous dévorent. Mais qui nous plaindra ? N'est-ce pas notre faute ? N'est-il pias souverainement équitable que notre orgueil soit puni par où il a péché, et que nos larmes, loin d'être pour nous une consolation, nous deviennent un châtiment ?
Ainsi en est-il de toutes les larmes que
font couler toutes les déceptions innombrables qui accompagnent ou qui suivent les coupables joies. Qui ne le sait ? le monde est rempli de mortels désespoirs ; chaque heure y retentit de gémissements et de plaintes; chaque oreille les entend, chaque écho les répète ; des imprécations s'y élèvent à tous moments, qui accusent et le ciel et la terre, et les hommes et les choses ; c'est comme la voix d'une grande foule, livrée à des transports furieux et continuels. Écoutez ces accents désolés qui s'élèvent de chaqtie région occupée par des honimes ; écoutez ce bruit sourd et profond qui ressemble à la voix d'un torrent: c'est le torrent des pleurs qui coulent et inondent la terre sans 'relâche et sans repos, depuis le jour où les premières larmes ont coulé au Paradis terrestre; au point qu'elle s'appelle justement la vallée des larms : vallis lacyrmarum !
Sont-ce là ces larmes dont il est dit: îc Beati qui lugent )> ? Ah ! plut au ciel ! Mais non ! la plupart de ces désespoirs et de ces larmes ont pour cause des passions coupables ! Toute cette foule se rue aux vani-
tes, aux joies défendues, aux cupidités scélérates : elle oublie Dieu et l'éternité, elle ne pense ni à l'enfer ni au ciel ; elle a entrepris de faire de ce monde le théâtre unique de toutes ses destinées, et elle y cherche tout son bonheur. En faut-il davantage pour expliquer les maux qui l'accablent, les larmes qu'elle verse gialgré elle, sans mérite et sans repentir? Ils riaient tout à l'heure au mépris des lois de Dieu : ils pleurent maintenant et accomplissent ces lois vengeresses qui, le plus souvent dès ici-bas, font que le châtiment suit le péché, comme l'ombre suit le corps '.
Mais quel est le prix de ces larmes nées des dégoûts, des déceptions, du regret coupable de plaisirs qu'on n'a pu rechercher sans crime ? Ont-elles quelque valeur aux yeux de Dieu, attirent-elles de sa part un rei^ard de miséricorde? Non. C'est là a la tristesse du siècle qui produit la mort : sœculi Iristitia mortem operatur. » C'est le désespoir sans fruit, c'est la douleur sans remède, c'est
I Pcr qiuc pcccat quis, pcr hœcet torquetur. Sap., xi, 17.
la confirmation dans le mal. « Ils pleurent, dit saint Augustin, mais ce sont les pleurs de Babylone njlent fletu Babylonis », et les larmes de Babylone sont filles des joies de Babylone ; de Babylone la cité du désordre, où l'on ne craint pas Dieu, où l'on n'aime pas Dieu, où l'on ne recherche que les plaisirs des sens et de l'orgueil, oà l'on oublie tout ce qui élève et dirige l'âme vers le ciel, au prix du sacrifice et de la pénitence, pour ne penser qu'à ce qui l'abat vers la terre, et la fait ramper au sein des voluptés coupables et des molles délices. Pleurs de Babylone nés des plaisirs de Babylone ! Fient fletii Babylonis quia gaudent gaudio Babylonico ' ; trop semblables à ceux qui se versent en en enfer et qui, loin de consoler, seront une partie du supplice !
O mes Frères, qu'il est dur pour le cœur chrétien de penser que, sur cette terre où nous sommes témoins de tant de douleurs, il y a tant de larmes sans fruit, tant d'épreuves stériles, tant de souffrances inutiles pour le