‹ Les BéatitudesChapitre 51 sur 59 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

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tremblez à la seule pensée que Dieu veuille vous demander quelque chose au-dessus de vos forces, et vous conduire à lui par cette voie, la plus parfaite de toutes. Vous vous représentez la grande armée des martyrs, et ces innombrables multitudes qui ont porté dans leur corps la mortification de Jésus- Christ ; vous vous rappelez leurs combats, leurs supplices, les glaives qui les ont frappés, les chaînes qui ont labouré leur chair, les bûchers qui les ont consumés, les bêtes féroces qui les ont mis en pièces, et vous vous demandez si vous aurez jamais une place à prétendre parmi eux, vous qui désirez si peu d'arriver à la béatitude par la même voie ! Surtout vous avez peine à vous rendre à l'invitation de porter la croix, qui vous est faite par le Prince* des persécutés pour la justice.

Rassurez-vous, mes Frères, Notre -Seigneur n'a point parlé pour les saints, pour les martyrs seulement; il a parlé pour chacun de nous, quand il a parlé de persécution pour la justice, et il a mesuré l'étendue de notre faiblesse.

Rassurez-vous : nous pouvons avoir part, dans tous les temps, à cette auréole qui semble propre aux seuls martyrs. Saint Paul, supposant que nous voulons vivre pieusement en Notre-Seigneur, nous met tous au rang de ceux qui souffrent persécution pour la justice : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ auront à souffrir persécution \ » C'est cette pensée, mes Frères, que je veux développer devant vous, vous faisant voir d'abord qu'en réalité nul ne peut être fidèle au service de Jésus-Christ sans s'exposer à quelque persécution, car la persécution est l'état normal de l'Église dans le monde ; et en second lieu que la persécution, sous toutes ses formes, en même temps qu'elle est une nécessité, est un bien, une béatitude commencée et la voie la plus sûre de la béatitude suprême.

I. Oiiines qui pie vivere volunt in Christo Jesu persecutionein patientur. (Il Tim., m, 12,)

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Souffrir persécution pour la justice, mes Frères, c'est l'état normal, c'est la condition presque universelle, à peu près constante de l'Église et de tout fidèle qui veut suivre de près les enseignements de Jésus-Christ.

Je ne vous redirai point l'histoire de l'Église pour vous apprendre qu'elle ne s'est établie nulle part sans persécution ; je ne vous rappellerai point la première phase de son existence, Tàge des martyrs, pendant lequel l'antique paganisme, uni à la souveraineté politique et à la philosophie, liguées ensemble, firent une telle guerre au Christianisme, pour l'étouffer à sa naissance et l'anéantir dans son berceau, que le triomphe de la Foi, au sein de ces exterminations qui durent trois siècles, suffit à lui seul pour prouver sa divinité : et je ne

sache pas de démonstration plus éloquente de la vérité de nos dogmes que la toutepuissance des Césars vaincue par la sainte faiblesse de Pierre et de ses frères, la rage des peuples païens rendue impuissante par la douceur du peuple issu de l'Évangile, et les erreurs du vieux monde noyées dans le sang de nos millions de martyrs !

Vous savez encore, mes Frères, que l'Église, partout où elle s'établit pour la première fois, rencontre le même obstacle et triomphe par le même moyen. Vous lisez tous peut-être les Annales de la Propagation de la Foi, et vous savez par quel héroïsme, par quels dangers, par quels supplices, nos missionnaires achètent la gloire douloureuse de planter, sur les terres infidèles, la croix de Jésus-Christ. Les martyrs d'aujourd'hui ne le cèdent point à ceux d'autrefois. Les prisons de la Corée, de la Chine et de la Cochinchine présentent les mêmes spectacles que celles de Rome, au temps des Néron et des Dioclétien, et la véritable Église de Jésus- Christ se discernera toujours au même signe, qui n'appartient à aucune secte séparée : le

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triomphe par l'effusion de son propre sang, par la persécution et le martyre.

Mais ne croyez point qu'elle se continue et propage sa durée dans le monde par d'autres voiesque celles qui ont présidé à sa naissance, par des moyens différents de ceux qui l'ont établie : l'âge des martyrs cesse, l'âge des persécutions ne cesse jamais ; la persécution se transforme, voilà tout; et la justice ici-bas, la justice prechée par l'Évangile, celle qui veut réaliser l'idéal tracé par le divin Modèle et faire descendre sur la terre la cité de Dieu, ce royaume que nous demandons tous les jours : « adveyiiat regnum tuiim », cette justice n'a jamais aucune trêve : la persécution contre elle change de forme, elle est plus ou moins active, plus ou moins audacieuse, plus ou moins visible, plus ou moins franche, plus ou moins hypocrite, mais elle ne désarme jamais. En voulez-vous des preuves ?

Pour vous les donner je n'aurais qu'à feuilleter toute l'histoire de l'Église : je vous montrerais que, partout et toujours, l'Église a eu à combattre, de la part des puissances ou des vices de ce monde, les atteintes à ses

dogmes, à son indépendance, à son honneur; atteintes dont elle n'a jamais triomphé que par les souffrances des siens ; je pourrais vous montrer qu'il n'y a, chez aucun peuple et dans aucune histoire, des annales militaires comparables pour l'héroïsme, la multitude et la durée des combats, aux annales de cette Église qui se nomme elle-même Église militante : combats du faible contre le fort, du pauvre contre le riche, du petit nombre contre la multitude, c'est-à-dire persécution. Mais mes Frères, constatons ce caractère permanent de la lutte dans l'Église, par l'effet de la persécution, à l'aide des faits contemporains, de ceux que nous pouvons voir et toucher, où nous sommes à la fois acteurs, témoins et victimes.

Je ne veux rien dire que ce qui est public, frappant, éclatant comme la lumière du soleil. Eh bien! qui ne le voit, qui ne le sait? Nos ennemis mêmes s'en vantent et s'en glorifient. Oui, au XIX' siècle, pour commencer par les sommets, on voit le chef de l'Église dépouillé, réduit à vivre, mendjant sublime, de la charité de ses enfants!

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Et faut-il s'en étonner? La persécution, s'il est possible, avait débuté plus haut! Jésus- Christ même avait été attaqué avant son vicaire : une voix, en ce siècle, s'est élevée qui a eu des échos sans nombre, sur toute la face du monde chrétien, pour nous contester, à nous chrétiens, ce qui nous est plus cher que notre vie, plus intime que nos entrailles mêmes; une voix, dis-je, s'est élevéepour nous contester jusqu'à l'honneur de notre Dieu! Jésus-Christ, oui Jésus-Christ lui-même a été salué dérisoirement et souffleté comme au temps de sa passion; il a été traité publiquement d'imposteur comme au temps d'Hérode et de Pilate. Le même esprit, soi-disant philosophique et scientifique, qui, au temps de Néron et de Domitien, souiHait et attisait la persécution des amphithéâtres et de la rue, ce même esprit a recommencé de souffler et justifie, autant qu'il est en lui, les attentats modernes contre la liberté de l'Église, en cherchant à nous détruire aux yeux de la raison et de la science.

Aujourd'hui, comme au temps de Diocléticn et de Dccc, les sophistes ont parlé, les

gouvernements ont agi : ils travaillent, disentils, à éclairer les hommes et à sauver la société en persécutant l'Église. Et nous voyons, sous le masque de l'amour de la science et du progrès, se déchaîner les passions les plus abjectes, au service de la persécution la plus acharnée. Les ordres religieux expulsés, les évêques spoliés, les écoles chrétiennes souvent fermées, partout dénoncées à une populace égarée, à qui on prêche d'exemple, pour suprême liberté, l'affranchissement de Dieu même, le mépris de la conscience et le néant de son âme : voilà de nos jours la forme passagère de la persécution éternelle qui s'attache à l'Église ici-bas.

Le monde a renoncé, du m'oins pour un temps, à lui refuser brutalement tout droit à l'existence : il ne s'attaque ostensiblement qu'à sa liberté et à la liberté de son chef, à l'honneur de son Dieu et de son sacerdoce, à l'âme de ses enfants.

Mais qui ne voit que vivre sans liberté et sans honneur, ce n'est pas vivre ; et qu'attaquer ainsi l'Église ce n'est pas avoir renoncé à faire des martyrs dans son sein, mais seule-

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ment changer l'instrument du supplice ? Entraver, dénaturer l'enseignement chrétien, c'est, au fer et à la dent des bêtes qui déchirent, substituer le poison qui tue moins vite, mais aussi sûrement. Et c'est pourquoi, mes Frères, vous le voyez, la lutte est toujours ouverte, puisque l'Eglise ne saurait accepter, sans mourir, ni les conditions qu'on veut lui faire, ni les outrages dont on l'accable : lutter donc, souffrir persécution pour la justice, c'est, pour elle, une nécessité, c'est son devoir, c'est son honneur et c'est sa vie.

J'ai trop bonne opinion de vous-mêmes, mes Frères, pour n'être pas convaincu que dans ces souffrances de l'Église, dans ces persécutions de votre Mère, vous ne reconnaissiez les vôtres propres. C'est là, selon saint Augustin, la marque du chrétien avancé dans la piété : sentir les maux de l'Église comme les siens propres. « Ces tourments de l'âme, dit-il, il ne les sent pas dans l'Église, celui dont la piété n'a pas fait certains progrès; il prend cela pour la 'paix ! Mais qu'il commence à avancer, et alors il verra l'oppres-

sion qui l'accable : Incipiat projîcere et tune videbit îu qua pressura sit ^ »

Quel est celui d'entre vous qui ne souffre réellement quand il songe au dénuement du Père commun ? Qui d'entre vous, mes Frères, ne se sent personnellement outragé par les injures sacrilèges dont Notre-Seigneur a été l'objet? Qui d'entre vous n'a suivi, des yeux du cœur, les religieux dans leur exil? Quel cœur ne saigne, en vo3^ant de pitoyables revenants de 1793 arracher à nos pauvres frères indigents, qui meurent dans les hôpitaux que l'Évangile afondés, les consolations de l'Évangile ? Et en même temps, sous les révoltes de la conscience indignée, qui n'a senti grandir l'énergie de sa foi, qui ne s'est senti lier d'avoir, quoique indirectement, quelque part à cette persécution pour la justice ?

Mais, cette persécution publique qui, du corps de l'Église, rejaillit nécessairement sur nous, mes Frères, elle n'est pas

). Hxc tormenta aniniœ non sentit in Ecclesia qui non proticit ; pulat enim quia pax est. Aug. IV, 221 ; in Ps. 29.

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la seule à laquelle nous devons avoir part, selon saint Paul, si nous sommes les fidèles disciples de Jésus-Christ. Qui ne sait, surtout de notre temps, que nul ne peut entrer dans les voies de la pieté, s'y maintenir, y persévérer ; que presque personne ne peut surtout se vouer à certains états de perfection, où Dieu appelle les âmes privilégiées, sans avoir à subir de véritables persécutions et une sorte de martyre? Parlerai-je de ces vocations disputées, où il faut arracher, par une constance parfois héroïque, le consentement de parents trop sensibles au cri de la nature, ou trop aveugles pour comprendre la sublimité de ces dévoùments ? Mais, sans aller si loin, que de fois dans les familles, si Ton ne veut allier Dieu et le monde, les plaisirs de Tun avec les renoncements de l'autre, les mollesses de la chair avec la rigueur de la croix, que de fois il faut se résoudre à mille combats, à des luttes de tous les jours, aux plus cruelles afflictions du cœur, en un mot, à une persécution qui, pour être plus cachée, n'en est pas moins méritoire aux yeux de Dieu :

Hélas ! mes Frères, n'est-ce pas trop souvent le péché même qu'impose la plus sacrilège des tyrannies domestiques ? Ah ! triste condition de l'homme ! Oui souvent, bien souvent, le mal le poursuit, le trouble, le cherche, pourainsi dire à main armée, jusque dans ce sanctuaire de la paix, jusque dans les retraites les plus intimes de la famille et du foyer ! Je m'arrête, il y aurait trop à dire et des choses trop délicates. Mais que chacun cherche au dedans, autour de soi, il comprendra la vérité trop pratique du mot de saint Paul : « Ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ auront à souffrir persécution. )>

C'est donc là un fait permanent, universel, à la fois public et privé : le jour où une conscience a battu pour la première fois sous l'inspiration de la foi chrétienne, ce jour-là une nouvelle sorte de persécution a commencé dans le monde.

Ne nous en étonnons pas trop, mes Frères : avant de nous expliquer ce fait douloureux, rappelons-nous qu'il a été prédit par Notre- Seigneur : « Je vous envoie, dit-il, comme

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des agneaux au milieu des loups. Eccc ego mitto vos sicut agnos iiiter liipes. Le disciple n'est pas plus grand que le maître: ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. )> La persécution publique est annoncée aux apôtres avec tj^ous ses caractères : on les arrêtera, on les poursuivra de ville en ville, on les traînera devant les tribunaux, on les couvrira des calomnies les plus noires, « on les accusera de tous les maux: omjie malum. Il y en a qui croiront se rendre agréables à Dieu en les maltraitant '. )>

La persécution privée n'est pas annoncée en termes moins formels : jc Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais la séparation, mais le glaive. Inimici hominis, domestici ejus. Les ennemis du Christ seront ceux qui habiteront sa propre maison. Je suis venu séparer le fils de son père et la fille de sa mère ^. » L'état de persécution générale, constante, universelle, sera comme

I. Matth., V, 2. — JoAN., xvr, 2. Venit horu ut omnis qui interficit vos arbitretur obsequium se prœstare Deo. ?.. Matth., x, S4-3r). — Luc, xii, 5i-53.

la règle ordinaire des rapports du chrétien avec le monde. « In mundo pressiiram habebitis ; vous aurez à souffrir, vous serez opprimés dans le mondes» dit Notre-Seigneur; mais « si le monde vous hait, ne vous en étonnez pas et sache^ qu'il m'a haï le premier. Scitote quia me priorem vobis odio habiiit. » Comment, après de telles paroles, après de si claires prophéties, comment nous étonner que la condition ordinaire du chrétien dans le monde soit la persécution ?

Mais ne nous contentons pas, mes Frères, de constater un pareil fait et d'}^ adorer l'accomplissement évident d'une parole du Maître et une des preuves de sa divinité, cherchons-en la raison. Essayons de comprendre pourquoi la justice est persécutée.

Notre-Seigneur le dit aux Juifs incrédules avec une souveraine clarté. « Vous voulez me tuer parce que mon discours ne, prend point en vous -. — Le monde ne peut

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