CONCOURS DE PEINTURE
^ Œdipe est un des héros dont on a le plus abusé. Cent auteurs , après Sophocle, Jules César et Sénèque, ont dramatisé scs malheurs.
Un connaît Y Œdipe avec ) des cliœu rs d e J ea n l’ ré vost, V Œdipe de Sainte- Mai tlie, les quatre OEdipc. de la Tournelle , les Œdipe de Corneille, de Voltaire, du jésuite Folard, de Lamolte, de Jean ) Boivin , de l)ucis , de (>ui- S) j chard , d’Orsallo Ciustiniano, etc. A la suite des toA poètes se sont élancés par myriades les peintres et -V;/) les sculpteurs. L’Institut vient de donner encore une édition de cette vieille fable, où l’absurde se mêleàl’horrible; où le sphinx propose énigmes indignes de ^ l'Almanacli des Muses; ou ^les atrocités sont accumulées connue dans le plus intime de nos mélodrames; ou les dieux, après avoir poussé fatalement un homme à d’exécrables forfaits, s’avisent de s’en courroucer et imaginent de l’en punir en envoyant la peste à ses concitoyens.
Voici le programme rédigé par les membres delà section de peinture, reunis aux membres du bureau:
« La peste affligeait la ville de Thèbes. L’oracle consulté avait déclaré que les Thébains étaient punis pour n'avoir pas vengé la mort de leur roi Laïus et pour n’en avoir pas même recherché les auteurs. Œdipe parvient par degrés a dévoiler le nnsléie du
sa naissance et à se reconnaître parricide et incestueux. 11 s’arrache les yeux et, chassé de son palais par ses iils, il quitte Thèbes, traversant la ville, maudit par les citoyens et soutenu par sa fille Antigone.
« On aperçoit le palais d’Œdipe avec un autel à la porte, le temple de l’allas et l'autel d’Apollon.
« Le sujet est tiré de la tragédie d ’OEdipe roi, de Sophocle. »
11 faut que les membres de la section de peinture, réunis aux membres du bureau , aient découvert quelque version inédite de Y Œdipe roi, car celles ipic nous connaissons ne contiennent absolument rien d’analogue à ce programme : Ot8i-&vç Tuoawc; n’est pas chassé de son palais par s"s fds , dont l'ingratitude fut postérieure à l’épidémie thébaine, et qui ne font même point partie des personnages de la pièce. Œdipe n’est ni maudit par les citoyens, ni soutenu par sa fille Antigone. Loin de vociférer contre leur roi, les Thébains, en apprenant ses malheurs, se montrent pénétrés de compassion : « O lils de Laïus, pourquoi vous ai - je connu? pourquoi suis-je témoin de vos tourments? Non, mes larmes et mes sanglots ne peuvent exprimer ma douleur; c'est vous qui me rendîtes à la vie en me délivrant du sphinx, et c’est vous qui me replongez dans le tombeau ! » Les gémissements du chœur redoublent à l’aspect d’Œdipe : « Ciel ! quel état affreux ! hélas! hélas! infortuné! j’ose à peine jeter les yeux sur vous. o mes amis, répond Œdipe, vous seuls me restez, vous seuls ne fuyez pas un malheureux privé delà lumière; vous seuls avez pitié!... Hélas! hélas! quoique plongé dans les ténèbres, je sais qui vous êtes, je vous reconnais, je reconnais votre voix. » Survient Créon, qui, de même que le peuple, plaint la victime de la fatalité. En vain Œdipe réclame l’exil; son successeur veut consulter une seconde fois l’oracle; l’aveugle persiste à s’éloigner immédiatement. « Que le destin, dit-il, dispose de moi comme il le voudra... Je ne veux point, Créon, vous
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recommander mes fils. Leur âge et leur valeur seront leur ressource en quelque lien du monde qu’ils se trouvent ; mais je laisse de tristes filles dont l’enfance réveille ma tendresse et ma pitié. Généreux prince, j'ose vous les confier et les remettre entre vos mains; mais qu'il me soit permis, sinon de les voir, du moins de les embrasser pour la dernière fois. » l'eu d'instants après, Antigone et Ismène se présentent et reçoivent les derniers adieux de leur père : « Où etes-vous, chers enfants? Approchez, et embrassez votre... frère. Baisez ces mains qui ont servi ma fureur... Mes chères filles, que je plains votre sort ! .le pleure (c’est Punique usage des yeux qui me reste) ; je songe au triste héritage que je vous laisse. Quand I a (je aura amené pour vous le temps de l'Iiqmen, quels parents voudront faire partager à leurs enfants l’opprobre répandu sur ma race?... »
Le drame se termine par de généreux débats entre Créon, qui tente de retenir Œdipe, et celui-ci, qui obtient, enfin I autorisation de partir 1).
Ainsi 1 Académie a tiré de la tragédie d’Œdipe roi un sujet qui ne s’y trouve pas. Se fiant à sa mémoire, elle n a pas jugé à propos de lire avant de < itei , I important pour elle était de ne pas indiquer un thème moderne et national. On assure que la m i t ion de peinture a pris simplement son programme oaii?' I uffendorl 1 , et qu à la lin de Ja séance, un membre a conçu I idee de le placer sous le patronage d Œdipe roi; mais comment ce programme a-t-il été certifié véritable par M. Ilaoul-Uochelte , qui a traduit Sophocle ou revu du moins la traduction du père Brumoy ?
était d ailleurs une malencontreuse pensée que de chercher 1 histoire d’Œdipe dans un poète qui l'a dénaturée. Suivant Homère, Apollodore, l’auteur anonyme de VOEdipodie, et plusieurs écrivains cités par I'ausanias dans son Voijaqe historique de la Crire, Œdipe ne fut pas exilé de Thèbes. Ses enfants, Etéocle, Polynice, Antigone et Ismène, fu-
,e,U Ie3 frui,s d'un SCC011(I mariage qu’il contracta avec Euryganée, fille de Périphas. Il mourut regrette des Thébains, et l’on célébrait sur sa tombe des jeux funèbres auxquels Homère fait assister Mécistée, père d’Euryale (5).
faux dans ses principes, le programme de la sec- "°" llc Peinture (.lirait dans l'exécution deux insurmontables difti eu liés. Il fallait représenter un bornrne qui vient de se crever les yeux, et grouper aulour (le lin (les pestiférés. Dans la ludeuse légende
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I grecque, Œdipe, trouvant Joeaste pendue, se hâte de dénouer le lien fatal, détache les agrafes d’or des vêtements qu’elle portail et s’en perce les prunelles. Gomment les élèves pouvaient-ils rendre celle al Creuse blessure ? avaient-ils eu occasion d’en observer de semblables? Ne devaient-ils pas épuiser toutes leurs ressources pour dissimuler les orbites saignants de leur principal personnage. Vous leur demandiez en outre d'exposer à nos regards charmés les effets de la peste ; mais les connaissent-ils? ont-ils jamais eu l’avantage d’en juger de visu? A quel degré, je vous prie, exigiez-vous qu’ils peignissent leurs pestiférés? Etait-ce quand les méningés sont enflammées, quand la face et les conjonctives sont injectées, quand la maladie se décèle par les symptômes des affections cérébrales? élait-cc au moment ou l’irritation, se portant sur l’abdomen, laisse le v isage pâle et livide? était-ce dans la période où le corps se couvre de pétéchies empourprées? Vous l'ignoriez vous-mêmes, et vos élèves, mal informés, ont lait des cadavres ambulants, des noves verdâtres, et non des pestiférés. Plût a Dieu que vous (‘(issicz laissé la fable d'Œdipe au recueil des (.rimes célèbres, et la peste de Thèbes a la (èazcltc medicale' Dix concurrents ont pâli, du l-r juin ait 20 août . Mtr ce défectueux programme. Leurs travaux ont etc exposés les 27, 2S et 2!> septembre, et le samedi on a proclamé les vainqueurs. Ce sont MM. Eugène I) a m eu v, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Dclaroche; François-Léon B en oi v i li.k, de Pariâge de vingt deux ans et demi, élève de M. Picot, ci Henri-Augustin Gamba un, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.
M. Damery, qui l'emporte de fait, l’emporle-t-il de droit sur les autres candidats? leur est-il réellement supérieur par la pureté du dessin, la richesse du coloris? Huit is (lie question , et nous penchons pour la solution négative.
Le tableau de M. Damery pèche par la couleur; les é toiles sont <!’tm ton cru, et, comme les premiers plans, manquent de vigueur, les monuments touchent les figures. L’Œdipe a la tète d’une petitesse et le corps d’une longueur démesurées. La physionomie d’Antigone exprime moins la douleur qu'une indignation farouche. La jeune fille, loin de soutenir son pète, penche a droite et semble sur le point de tomber. Presque tous les raccourcis sont impossibles, entre autres ceux du bras d’un vieillard qui. oubliant la cécité d’Œdipe, lui montre son fils à l’agonie. En outre, plusieurs parties sont inachevées, ce qui aurait pu rigoureusement entraîner l'exclusion du candidat.
La composition de M. Benouville a du style, du (ai, ictère, de 1 harmonie. Les figures sont purement dessinées, les draperies ajustées élégamment, les poses nobles et naturelles; mais quelle couleur!
<b‘s tons noirs, des chairs glauques, des teintes sombres et sans transparence neutralisent l'effet d'une
«1 isposi I ion savante, d’un dessin correct, d’une perspective exacte. Antigone a seule la blancheur européenne; Œdipe ressemble à un prince éthiopien, et le teint des autres personnages ne ressemble a rien de vivant et d'animé. Le ciel est d'un Ion (in et vrai, mais les monuments paraissent avoir été construits avec delà tôle ou du 1er creux. On dirait une vieille peinture poussée au noir d’un élève de l’école de Nicolas Poussin.
M. Gambard a sacrilié à l'ingrisme; il vise à la simplicité grandiose, à la noblesse calme, et n’use ([ii’avec modération des ressources du coloris. Sa composition, exécutée en hauteur, offre un défaut capital, la disproportion d’Antigone avec son père. Œdipe était un homme de haute stature et d’une force prodigieuse; dans son combat avec Laïus, en Pbocide, il avait tué ce prince et quatre satellites à coups de bâton , ce qui indique une certaine puissance musculaire. M. Gambard a fait, du héros un être chétif, écrasé par la taille majestueuse de sa fille Prise isolément, l’Antigone qui apaise du geste nu soldat furieux est expressive et convenablement posée; seulement les plis de sa robe sont agencés avec une si minutieuse symétrie, que tout mouvement est impossible sous un vêtement ainsi drapé.
Aux compositions couronnées, nous préférons celle de .M. Duveau, deuxième prix de 1852. Elle avait pour elle le prestige d’un coloris énergique, qui rappelait Zurbaran et l’Espagnolet. Les personnages vivaient, parlaient, agissaient, jouaient
un drame saisissant. Antigone serrait convulsivement la main de son père, qui, la tète renversée, s’abandonnait à l’excès du désespoir; sur les marches du palais, les lils ingrats s'exhortaient mutuellement a l’inflexibilité. C’était une scène pathétique, animée, chaleureuse. L’exécution, toutefois, n’étail point exempte d’imperfections. La tète d’Antigone était une imitation trop évidente de la Niobé, et les formes delà femme n’étaient pas suffisamment accusées sous la robe, qui tombait carrément, perpendiculaire au sol. A gauche, sur le premier plan, un jeune homme se retournait pour regarder Œdipe : le mouvement de la tête était clairement indiqué, mais il n’y avait point de jambe droitesousla draperie rouge qui était censée la cacher. Le vieillard qui soutenait ce jeune homme avait des membres mal emmanchés, et le bras droit d’un Thébain maudissant Œdipe se recourbait en replis tortueux. Malgré ces défauts, nous pensons que M. Duveau méritait le prix; car son tableau portait seul l’empreinte d'un talent vraiment original.
Les autres aspirants au voyage de Home étaient MM. Dehedencq, Licou, Jobbé-Duval, Ifillemaker, Yillaine et Charles Jalabert. Tous nous ont paru présenter, dans leurs compositions, des incorrections majeures. Nous en excepterons M. Jalabert, dont le tableau était lumineux et d’un aspect satisfaisant, quoique son Antigone fût lourde, massive, et vêtue d’une robe d’un ton criard.
E M ILE PE L A H É l) O [.LIE II H E .