‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 76 sur 150 · AU LOUVRE · texte numérisé non relu

AU LOUVRE

i. j'ai marché .dans des routes solitaires

et peu frayées. »

B nos A R ROTI.

ou «quoi le véritable ami des arls , attiré dans les salles de la sculpture française, au Louvre (-1), par les deux chefs-d’œuvre de Puget et de Jean Goujon , se hâte-t-il, après les avoir admirés, de revenir méditer devant les deux statues qui lui ont fait face , quand il est. entré dans la première pièce?

Est-ce la pensée créatrice, est-ce la supériorité d'exécution , est-ce le prestige du nom du grand sculpteur qu’un premier coup d’œil lui a révélé, qui le ramènent à ces deux statues?

Outre cela, c’est qu’elies lui présentent plus d’un problème à résoudre, plus d’une erreur à rectifier. Car rien )ic ne perpétue comme l'erreur.

(t) A gauche du pavillon de l’Horloge.

A la vue du cynocéphale à peine ébauché qui se montre a la partie inférieure de la statue de droite, cherchez dans le livret imprimé en -1824, si cette singularité apparente a été comprise et définie...

Mais d’abord, puisque, par la classification du livret, la statue de gauche obtient les honneurs de la priorité, lisez 1 alinéa consacré a celte statue .

H V. — Esclave, statue en marbre, par Michel- « Ange. Haut. 2,09(> ni. — « pi. 5 po. (> lig.

« Les mains liées derrière le dos, entièrement nu,

« à l’exception du milieu du corps, qu’une ceinture « ne couvre qu’en partie, cet esclave, ou ce prison» « nier, dont la pose et les proportions sont d un can ractère peu relevé, est dans une altitude torcée et « très-pénible, rendue avec une effrayante énergie « et une admirable vérité. La courroie qui lui serre « les bras comprime avec force sa vaste poitrine ; « elle se soulève avec effort : il lutte contre la don

T. II

-i leur et seml»lo sc consumer en efforts impuissants « contre son oppresseur. Cette figure rappelle celles « du Jugement dernier ( I), et les belles statues que « l'on voit à Florence dans la chapelle des Médicis : ■I on y trouve le même style, et toute la puissance « du génie mâle et vigoureux de .Michel-Ange.

« noble, présente un plus beau développement d m, « toutes ses parties

« De quelque côté qu’on la regarde, sa tête est empreinte d’un sentiment admirable de dignité.

« Ml. — Esclave , statue en marbre de Michel— " Ange. Haut. 2,215 m. — 6 pi. <> p0. |o lig.

« 11. est difficile de considérer celle statue sans se " sentir touché de compassion. La tète de ce prison- « nier, comparable a ce que l’antique nous offre de plu> pai fait, est d une grande vérité d expression ; " accablé des souffrances du corps et des tourments « de l’esprit, ce beau jeune homme la laisse tomber « sur son épaule, et l’on croirait qu’il cherche dans " ,m instant de sommeil quelque relâche à ses maux. “ To,lte c°De figure, d’un dessin noble et soutenu, " offre les mêmes beautés de détails que le u°o, et " toutes les grandes qualités, la vigueur de Michel- " Ange; mais elle parle plus a l’àote, sa douleur “ l*arait l,lus ««orale que physique; sa pose, plus

(I) Cette allume ne pouvait échapper à l'auteur de d^cripiion ; il est a regretter que sa science se soit inc sai s examen, devant l’erreur d’une autorité qu’il n point, mat» que nous allons bientôt signaler.

'( de courage et de résignation. Si ce sont deux escla- « ves ou deux prisonniers , certainement celui-ci, » avant que le sort l’eût réduit, à cet état, était le <i maître ou le chef de son compagnon d’infortune, l « qui n’offre «pie le caractère d’un esclave. La main 'i même, par sa délicatesse, indique une position « plus élevée dans la société que celle de l’autre pri- •i sou nier, et décèle une vie plus recherchée ; Mi- « chel-Ange l’a traitée avec ntt grand soin ( I). Les « pieds, et quelques parties de celte statue, n’ont pus « été terminés. Je ne saurais dire ce que pouvait expri- « mer cette figure de singe ébauchée ^ qui tient au « tronc de l’arbre servant d’appui au prisonnier, « Quoique à peine dégrossie, elle est pleine de ca- « raclére. Peut-être est-ce un jeu de Michel-Ange , « ou peut-être a-t-il voulu, sous cet emblème, expn- « mer le génie du ipal.

(t) Le savant auteur de la description, eu admettant, cnnforniément à mie tradition erronée, ces statues cyinine . celle* de deux esclaves, s’est privé d’interpréter l'intention de Michel- Ange, ne détachant pas du bloc de inarbre les pieds du prétendu esclave endormi. Cette particularité contribuera à nous révéler bientôt toute la portée de l'idée créatrice.

« Ces deux prisonniers, différents île nature et " de caractère, offren là l’élude des artistes de beaux « modèles de force et de cette expression qui con- « vient à la sculpture, et l’on y admire cette science * profonde de l’anatomie que Michel-Ange faisait Briller dans tous ses ouvrages Les attitudes, quoi- « que peut-être un peu forcées, sont saisies avec k tant de justesse, le jeu des muscles est si Bien émit dié et si vrai, la chair si Bien rendue sans détails « superflus, que ces figures fout l’effet d’avoir été « moulées sur la nature. Elles s’ont d’autant plus h précieuses, que hors de l'Italie, les statues de a .Michel-Ange sont très-rares ; et où pouvaient-elles k être mieux placées que dans le musée français? Ce « grand maître s’v trouve, pour ainsi dire, au milieu » ou à la tète de ses élèves; car c’est à ses leçons, a a ses modèles ou à ses principes, que la France doit « ses plus grands sculpteurs, les Jean Cousin, les a Jean Goujon, et plusieurs autres dont nous parleii rons. Ils furent ses contemporains, et, animés par a l'influence qu'il exerça sur son siècle, ils reçurent « et communiquèrent l'élan qu'il donna a la sculp- •i ture.

« Ces deux Belles statues, dont Robert Slrozzi « avait fait présent à François Ier, furent, données « par ce prince au connétable Anne de Alonlmo- « rency, qui en orna son château d Ecouen, d'où,

. i après la mort de Henri île Montmorency, son lils(l),

« elles furent enlevées par le cardinal de Richelieu, a qui les transporta dans son château ; elles passé- » rent de la dans les jardins du maréchal de Riche- « lieu, à Paris. Pendant la révolution, délaissées et -< méconnues, elles étaient sur le point, d’ètre venir dues à des marchands : M. Renoir l'apprit et les « sauva. »

Ce qui précède se trouve en partie dans les Annafeu du musée, ’de Landon, qui, au tome IX, page 10!), a donné le dessin du sommeil sous la dénomination d'un esclave; mais il est à remarquer qu'il n’a fait nulle mention du cynocéphale.

a Cette statue est d'une proportion Beaucoup plus grande que nature ; elle est, ainsi que son pendant, un des plus Beaux ouvrngesde Michel-Auge. L expression de toute la figure est touchante et vraie, c’est un malheureux qui succombe sous le poids de ses maux. La main se porte avec effort sur sa poitrine oppressée. Cet ouvrage n’est point achevé; les artistes ne le considèrent que comme une ébauche, mais c’est une ébauche admirable. Dans les parties terminées, une connaissance profonde de l’anatomie se fait sentir sans exagération. Les formes ont de la noblesse, et les chairs toute la souplesse que peut donner le ciseau; les pieds sont indiqués imparfaitement dans le marbre , et le dos n’est pas même entièrement dégrossi.

(I) 11 v a ici ur.e erreur iviograpliique, il faut lire petit-

fils.

h Cette figure et. son pendant furent destinés d’abord au tombeau de Jules fl ; mais le plan de Michel-Ange ayant éprouvé des changements , Robert Slrozzi acquit ces deux statues et en fit hommage a François Ier. Ce monarque, par une munificence singulière, les donna au connétable Anne de Montmorency. Celui-ci, tombé dans la disgrâce, se retira à Ecouen, qu'il embellit, et y fit transporter cet I ■ preuve éclatante de sa faveur passée; mais en 1032, le cardinal de Richelieu ayant fait mourirsur l’échafaud Henri II de Montmorency, pet i t- fi ls du précédent, s’empara des deux chefs-d’œuvre qui devinrent l'ornement de son château de Richelieu. Le 1 maréchal de ce nom les fit venir à Paris, où ils décoraient son hôtel, lorsqu’à sa mort, sa veuve les enleva et les destina à l'embellissement d’une maison qu’elle avait au Roule. Enfin, à la révolution, ils restèrent longtemps sous un hangar, entassés avec d'autres débris; et, en 1793, des hommes ignorants allaient vendre ces deux morceaux magnifiques, peut-être à quelque etranger, lorsque M.' Renoir, administrateur du musée des monuments français, parvint, par son zèle, à faire sentir le mérite de ces ouvrages aux hommes qui disposaient alors de l’autorité. C'est au musée royal , asile inviolable des arts, que devait se trouver le terme de tant de révolutions, et c'est la que les amateurs et les artistes ne cesseront de les admirer. »

Ouvrez l' Histoire des arts (/ai ont rapport au dessin, par P. Monter , peintre du roi cl professeur en l' Académie, royale de peinture et yculjiture [Paris, I 098 . i vous y lirez, page 261 :

« Jules second, élevé au pontificat, rechercha « aussitôt Michel-Ange et l’appela a Rome, résolu « de Rengager à faire son mausolée à Sainl-Pierreaux-Liens. C’est là que se voit la belle figure de i a Moyse avec d'autres, et l’excellente architecture « qui, jointes ensemble, composent cette superbe ! k sépulture. Ce grand dessin ne fut pas exécuté eu « toute son étendue, on le réduisit dans l’état qu’il « est, ce qui fit que la France profita de deux cscla- » ves de marbre, qui devaient être placés aux côtés « de cette sépulture , et qui sont présentement « (1098) au château de Itichelieu. »

Ainsi, d’après Monier, Landon et M. le comte de Chirac, les deux statues de Michel-Ange du musée représentent deux esclaves.

Mais à quelle source ces hommes sérieux ont-ils puise cette étrange tradition?

Ils l’ont empruntée au texte formel d'un contemporain de Buonarroti, Vasari ; ils ont adopté, aveuglément,' de confiance, celte singulière dénomination.

Or Giorgio Vasari ayant écrit textuellement ces mots :

« Personne n’a connu plus intimement que moi « Michel- Ange ; personne n’a été plus que moi son « serviteur et son ami. » C’était, il est vrai, provo-

quer la confiance de la postérité ; mais ce n était point prétendre la déshériter d avance du droit d’examen. A la précision des détails que nous donne cet artiste écrivain des œuvres diverses de Michel-Ange, il est facile de juger qu’il lésa sous les veux. Par exemple, quand il nous fait la description du tombeau de .Iules II, tel qu’il .avait été primitivement conçu (I) par Buonarroti, il nous en soumet en même temps le pensiero (2); mais quand il ajoute laconiquement ces mots : t> Il sculpta de sa ii main, à Rome, deux esclaves d’une beauté divine; « mais le mausolée une fois abandonné, jJ-on lit « présent à Ruberto Strozzi, chez lequel il était « tombé malade. Ces esclaves furent ensuite en- « voyés «à François 1er, et se trouvent aujourd'hui « au château d’Ecouen. »

Que doit conclure tout homme attentif et non prévenu par la tradition, en comparant les deux statues qu’il a sous les yeux avec la mention si laconique de Yasari? Quelle conséquence nécessaire doitil tirer : 1° Du silence observé par Yasari sur le cynocéphale symbolique? 2° Que doit-il naturellement penser de l’erreur commise par Yasari en douant également d'une beauté divine les deux prétendus esclaves?

Qu’il ne les a point vus. Car, si V esclave endormi surpasse, par l’idéal de sa beauté noble et gracieuse, même l’Endymion de Girodet, l’autre statue s’éloigne autant du type de la beauté qu’elle se rapproche de celui de la force ut de l’énergie en action.

Mais comment peut-on supposer que Yasari ait ignoré, même en admettant qu’il ne les ait point

(I) « Le tombeau de Jules II devait offrir dit Yasari (*), « un massif de constructions parallélogrammes de dix -huit

brasses de longueur sur douze île largeur. L’exterieur était .( orne de niches separees par des termes drapes, supportant « l’entablement; chacune de ces figures aurait tenu enchaîné « un captif; ces prisonniers représentaient les provinces « conquises par Jules et réduites sous l’obeissance de l’Église; « on eût vu encore plusieurs autres figures, emblèmes des « arts soumis à l’empire de la mort, comme le pape qui les « avait encourages. L’entablement aurait porté quatre statues « colossales, la vie active, la vie contemplative, saint Paul et « Moïse, et, une espèce de massif fort en reculée, lequel com- « prenait l’amortissement, massif surmonté lui-même de deux « figures soutenant un sarcophage : l’uue, représentant le <i ciel, paraissait se réjouir de ce que l’âme de Jules U était « allée jouir de la gloire éternelle ; l’autre, représentant la « terre, semblait pleurer la perte de ce pontife; on devait « entrer dans l’inlerieur du massif par les deux petits côtés, « et on y eût trouvé une espèce de petite rotonde, au centre « de laquelle aurait etc placé le véritable sarcophage. Enfin, « ce monument aurait eu quarante slatues, sans compter les u enfants et une foule d’autres ornements. Michel-Angel lit « transporter quelques marbres à Florence, où il avait l'in- « tention de passer l'été pour fuir le mauvais air de Rome. Il « sculpta de sa main, à Rome, deux esclaves d’une beauté « divine; mais le mausolée une fois abandonne, il en lit pre- « sent à Ruberto Strozzi, chez lequel il était tombé malade. « Les esclaves furent ensuite envoyés a François Ier, et se « trouvent aujourd'hui -au château d’Écouen. »

11 laut bien remarquer cette expression esclaves ; dans la pensée de Yasari, ces deux statues ne représentent point deux des prisonniers destinés a symboliser les provinces conquises par Jules, car il l’eût dit expressément. Cette dcnoiuinalion va^ue démontré de plus en plus qu’il ne les a point vues et qu d en a toujours ignoré la véritable signification.

(2) Y oyez le texte de Yasari, Fie de Michel-Ange.

(•) Voir la traduction de VI. Léopold LecUuv.'lté.

vus, l’idée créatrice de ces deux chefs - d’œuvre?

C’est qu’ils sont le premier jet formulé en marbre de cette grande et terrible pensée nourrie par Michel-Ange pendant trente-huit-ans, les deux premiers mots du poème sublime conçu sous Jules II en Io05, traduit, complété par la couleur sous Paul III, en I oVl (I).

Ce n’est qu’apres les guerres d Italie que Buonarroti put enfin achever le tombeau de Jules 11, si souvent interrompu. Entre les quarante figures allégoriques (jui durènt le décorer d’abord, il conçut : |o celle de la Mort symbolisée par le sommeil, avec le symbole de l’ânie qui veille cl qui attend (2) ; 2° celle de la Résurrection.

La pensée de Michel-Ange franchit le cercle étroit des idées vulgaires : qu’est-ce le sommeil, sediiil. sinon le symbole de la mort? Or, comme le sommeil est suivi du réveil, la mort est suivie de la résurrection.

Nous retrouverons la même pensée formulée sur une caisse de momie appartenant à M. Sali, ancien consul de S. .M. Britannique en Egypte, cl auteur de l’essai sur les hiéroglyphes phonétiques. Et la preuve que Buonarroti avait étudié le dogme égyptien dé la résurrection des corps, c’est la présence ici du cynocéphale que les prêtres d'Hermès employaient dans leurs hiéroglyphes pour désigner l ame qui attend le moment de la résurrection, comme le cynocéphale attend le retour île la lumière de la lune apres la conjonction.

« Pendant la conjonction du soleil et de la lune, » dit IIorus-Apollon (5), qu’il ne faut citer qu’avec discernement, car on sait que son texte a été brutalement altéré par un faussaire inintelligent et grossier, « tant que ce dernier astre reste opaque « et privé de lumière, le cynocéphale male ne voit '< point, se prive de nourriture, et, la tète tristement « penchée vers la terre, il semble déplorer 1 enlève- <( ment de la lune.

a Ubi enim aliquanlo lempore lima cum sole eoii-

(1) Michel-Ange découvrit te Jugement dernier le joui de Noël 1;>41 .

(2) Comment Michel-Ange exprimera-t-il la mort du cloctien ? — Par le sommeil. Mais par quel moyen fera-t-il comprendre qu’il ne s’agit pas ici du sommeil ordinaire, maibien réellement de la mort? — En enfonçant dans le sol lepieds de sa statue.

Les chrétiens, comme les Égyptiens, professant le dogme de la résurrection des corps cl l'immortalité de I aine, comment formulera-t-il avec le marbre celte double idée . Lomment d’abord rendra-t-il perceptible à l’œil ce que 1 œil ne peut voir, l’âme 9 — Nécessairement par l’enveloppe d une idée relative ou par un symbole. Or, quel était chez les ‘-'01' lions, comme chez les Indiens , le symbole de I âme • — cynocéphale attendant le retour de la lune. — Pourquoi cynocéphale avait-il été* adopté pour exprimer symboliquement celte idée ? — Parce qu’il était établi, -c mime crojanci religieuse chez ce peuple, qu’à la première mort, I aine aspirait à être reçue dans la partie de la lune qui regarde lecie . L’était, suivant Plutarque [de fade in orbe lunœ, P • ‘0 1 2 lieu destiné aux âmes des morts (pii avaient vécu. Or, le ‘ ■ nocéphale, qui est réellement désole en l’absence de la 1,1111 • puis transporté de joie a sa réapparition, devenait "aluie iement, sous ce double rapport, le symbole de l ame aspnan à entrer d'abord dans la lune.

(5) Livre 1er, chapitre xiv.

LES BEA EX -Ali T S.

■< grediens, expers lumine opacaque permanet, tnni « mas cynocephalus nec quoquam inluetur, nec ves- ' citur, sed dernisso in terram vultu intligrrabutuhis, '< velut lunæ raptum deplorans testatur. »

Pline dit aussi, liv, VIII, chap. i.iv, que les singes sont tristes en l’absence de la lune : lunâ cavà tristes esse.

Les prêtres égyptiens, d’après cette observation, employaient le cynocéphale privé de la lumière de la lune pour exprimer d’abord l'idéed’une nuit profonde, par conséquent symboliquement le profond sommeil de la mort. En second lieu, quand ils voulaient indiquer physiquement le retour de la lune, ils peignaient le cynocéphale debout, levant les mains vers le ciel.

« Lunam autem orientent indicare volontés, rur- « sum cynocephalum hoc habilu pingunt stantem, « manusque in cœlum tollentem (I). » (Ilorapollo, lib. I, cap. xv.)

En plaçant auprès de l’image du chrétien mort signifié par un jeune homme qui sommeille, en plaçant, dis-je, le cynocéphale dont le marbre à peine dégrossi ne laisse qu’entrevoir le spectre symbolique, quelle a pu être la pensée de Michel-Ange?

S’il est vrai que Buonarroli n’hésitait pas à employer des éléments profanes pour l’expression ou pour le développement d’une pensée sacrée, témoin In Barque à Caron (2), dans la terrible page de la chapelle Si x l i ne ; ici du moins le dogme égyptien de la résurrection de la chair, lequel explique naturellement l’usage des embaumements, dogme adopté par les chrétiens , autorisait le grand sculpteur à consacrer un symbole égyptien au développement d’une pensée chrétienne.

Enfin, le singe était, chez les Egyptiens, comme chez les Indiens, symbole de l'ame. Le père Paulin de Saint-Barthélemy dit positivement, dans sa description des sculptures de Mavalipouram, « qu’on y « voyait le singe, symbole des âmes, dédié à Hàma. » (Voy. Viaçjyio aile I ndie orientait, pages 64 et 65.)

Un tableau qui fait partie du Panthéon égyptien de M. Champollion le jeune nous présente, a gauche, le cynocéphale levant les mains vers le Dieu K) II qui porte sur sa tète le croissant surmonté du disque solaire, et a droite, des oiseaux au plumage éclatant, à tète humaine, fixant avec amour et désir le disque solaire.

Dans ce tableau, le cynocéphale symbolise l'âme aspirant à èLre admise d abord dans le disque lunaire; et les oiseaux à tète humaine et jeune sont le symbole de lame toujours jeune qui aspire a ler-

(0 On voit le cynocéphale dans celte posture sur le zodiaque de Denderah, et la il u exprime qu’une idée purement astronomique, le lever de la lune.

(2) C’est au Dante que cet épisode est emprunté :

« Caron demonio, cnn occiii di bragia, .

« Loro accennando, tulle le raccoglie;

' Batte col remo qualunque s’adagia. >

i miner son céleste voyage en entrant dans le disque , solaire, foyer de la lumière universelle et de la vie.

Ici, Je cynocéphale attaché à ce jeune homme qui sommeille, mais dont les pieds sont enfoncés dans la terre, à laquelle ils adhérent (I), est le symbole évident de l'âme qui demeurait, suivant la croyance égyptienne , unie au corps pendant trois mille ! ans (2). et qui, constamment éveillée, attend le mo- ; ment de la résurrection, comme le cynocéphale ! .attend le retour de la lune (5).

Donc, les deux admirables statues de Mieliel- | Ange que possède le Louvre n’expriment pas l’idée banale, vulgaire et insignifiante de deux esclave s.

'■ mais hicn'celle de la mort du chrétien, symbolisée par le sommeil, et celle de la résurrection, symbolisée par un homme qui s’élance de la tombe en levant les yeux vers le ciel, brisant avec effort son linceul et les liens de la mort pour obéir à la voix de l’archange qui vient de sonner le réveil universel ('<).

« Sortez de la nuit éternelle,

« Rassemblez-vous, âmes des morts,

« El reprenant vos mêmes corps,

« Paraissez devant Dieu, c’est Dieu qui vous appelle ! »

I\ II E fi C C f, K IluBEItT.

(1) Celle particularité, qui n’a pas encore été remarquée, complète le symbole du sommeil de la mort.

(2) C’est d’après celte idée que les corps étaient si soigneusement entourés de bandelettes, afin dene point laisser d’issue par où l’âme pût s'échapper.

(">) Quelques coups de ciseau ont suffi à Michel-Ange puni donner au cynocéphale a peine ébauché une admirable expression d'attente inquiète et mélancolique. Son regard porté vers le ciel, ses deux mains élevées en se croisant avec étreinte, complètent l’idée symbolique de l’âme qui appelle de ses vœux ardents le retour de la lumière éternelle.

(4) Gilbert, Jugement dernier.

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