‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 87 sur 150 · DE L’ESQUISSE S UK LE MUR ET DES CA R T ON S · texte numérisé non relu

DE L’ESQUISSE S UK LE MUR ET DES CA R T ON S

e l’examen des enduits et du plâtrage je passe à l’exécution de la peinture, et je parlerai d’abord spécialement du dessin de la composition. Les variations de la méthode d’esquisser observées dans les ouvrages des peintres de fresque italiens offrent un sujet d’étude très-intéressant. Car chacun d'eux avait son procédé particulier et de prédilection , et qui peut aider à distinguer aujourd’hui les ouvrages de tel ou tel maître.

L’usage d’inciser le plâtre avec le style ou la pointe est fort ancien , et c’est ainsi qu’ont été esquissées la majeure partie des figures peintes sur les tombeaux étrusques. Cela ne s’appliquait qu’au dessin du contour extérieur de chaque objet, et les premiers peintres italiens de l’époque de la renaissance procédaient absolument de la même manière pour esquisser leurs peintures en détrempe sur panneaux. Témoin les ouvrages de Giotto et de ses imitateurs, ainsi que ceux de l’école de Sienne, à une singulière exception près, à savoir que dans la

figure de ses madones non-seulement le contour extérieur, mais tous les traits du dessin, tous les plis des draperies sont accusés par l’incision du style, particularité fort digne de remarque puisqu'elle attribue un caractère distinctif aux tableaux de cette école comparés à ceux des autres peintres florentins contemporains. J'ai eu l’occasion, à Rome, de faire valoir cette observation dans des contestations élevées au sujet de plusieurs ouvrages d’origine incertaine, et la discussion qu’elle a provoquée entre plusieurs artistes distingués en a signalé l’intérêt.

Dans les ouvrages en détrempe d’une date moins ancienne, comme, par exemple, dans les tableaux sur bois de Fra Beato Angelico, on faisait usage de la pointe pour esquisser toutes les parties de la composition ; mais quand on eut adopté les couleurs à l'huile , le style ne fut plus employé que pour le dessin des fonds seulement (J). Ce qui prouve que l'enduit dont on se servait alors pour la peinture à l’huile était de la même nature que ceux employés précédemment pour la peinture en detrempe, c’est-à-dire une espèce de crépi.

(I) Cet emploi de ta pointe fut pratiqué par beaucoup d< grands maîtres, par Pérugin dans se» fonds d'architecture, par Fra Bartolomeo Mariotto, Alberlinelli et d’autres.

LFS IJ K A IX- A K T S.

M. Pacetli, tie Florence, qui a sérieusement étudie ce sujet, dit que la préparation sur laquelle oui de exécutées les anciennes peintures, soit à l'huile, soit en détrempe, était un bel enduit blanc, communément appelé (jesso da oro, plâtre d’or. C’était, à ce qu’il parait, une production de la Toscane. On v mélangeait, dans une faible proportion, de la râpure de parchemin, et rien n'était pl us facile que de tracer le dessin a l’aide d'une pointe sur cet enduit dont la nature explique fort bien la douceur des fonds de ces anciennes peintures.

Il est très-remarquable que, tandis qu'on faisait usage de la pointe pour les ouvrages en détrempe >iir panneaux, on ne s’en servait que rarement pour l'exécution dos peintures murales. Ainsi l’on ne trouve aucun exemple île son emploi dans les ouvrages de Ciinabué, de Giolto, Orgagna et Benozzo Gozzoli. Fi a Beato Angelico s’en est servi, mais dans les fonds d’architecture seulement , pour les peintures de la chapelle de Nicolas V, au Vatican. Je suppose que les contours de ses ligures furent ponces à travers un carton, et qu’il traça ensuite à la règle les lignes de son architecture. Encore cette explication est-elle peu satisfaisante; car la plupart de ces lignes incisées sont prolongées sans soin a travers les figures dont le trait poncé aurait dû facilement indiquer les points d’arrêt.

Dans les fresques de Masaccio à l’eglise del Carmine , les lignes de l'architecture sont aussi tracées a la pointe, tandis que les figures ne le sont pas. Il n'est guère possible de supposer qn’nprès avoir esquissé ses fonds de la sorte il ail dessiné ses ligures immédiatement à la brosse, quoique son portrait peint, à fresque, conservé dans la galerie de Florence, ait été exécuté de cette manière. Mais il y a loin d’un portrait isolé a de vastes compositions réunissant un grand nombre de personnages.

F.ii admettant qu’on se servît déjà de cartons à cette époque reculée, il est encore plus difficile de s'expliquer l'usage curieux où l’on était alors de tracer, avant l’application de l’enduit, sur la couche de plâtre qui devait le recevoir une esquisse libre et imparfaite du sujet de la composition, comme on le voit dans toutes les fresques de Benozzo Gozzoli au Campo-Sanlo de Dise. (Votje» la description de Lennini dans son Traité de la peinture. ) Partout où l’enduit s’est détaché, on retrouve sur le plâtre ad jacent une ébauche dessinée en rouge, et M. Gibson, de l’Académie royale de Londres, m’a dit qu’à l’cidise de Santa Croce, à Florence, des dégradations analogues ont rendu visibles non-seulement l'esquisse au trait, mais des parties entièrement coloriées du dessin de la fresque.

Quelques personnes ont pensé que cette esquisse primitive avait pour but de guider le plâtrent* dans I application de l’enduit fresco. Mais les raccords de celui-ci ne coïncident pourtant jamais avec les traits de 1 ébauché sacrifice. D’un autre côté, si l’on sup

pose qu'elle était faite pour que l’artiste pût juger de l’effet de sa composition et des proportions^ ses figures, quel aurait été alors l’usage spécial des cartons, qu’il aurait été bien pl us simple d’appliquer au mur comme on le fait à présent pour obtenir le même résultat. Il est vrai que Cennini, dans le passage précité, ne fait mention d’aucun carton. En résumé il estasse/ difficile d’expliquer plusieurs faits de celte nature, qui, tout indifférents qu'ils soient pour la pratique moderne, offrent un intérêt réel relativement à l’histoire des premiers âges de la peinture.

Toutefois il répugne de penser que les peintres d'alors, en même temps qu’ils employaient la règle et le style pour leurs fonds d’architecture, n’avaient recours qu’à la brosse pour esquisser leurs figures; car une pareille méthode suppose une célérité d' exécution et. une science pratique du dessin qu’il est a peine possible de concevoir.

A la vérité, nous avons des témoignages positifs de celle sûreté de main de quelques artistes, par exemple le fameux O de Giotto qui sembla vouloir démontrer, en le dessinant, avec quelle perfection il pouvait esquisser au pinceau; on montre aussi a l’Académie de Florence une composition d'Andrea del Sarto, où les figures, de petite dimension il est vrai, ont été bien certainement dessinéesà la brosse, tandis que les lignes d'architecture sont tracées a la pointe. Du reste, l’habitude qu avait cel artiste de faire, dans ses grands tableaux, de nombreux chan- ! gemeuts dans l'esquisse de ses figures, démontre avec quelle négligence il composait ses carions.

Il est très-facile de déterminer à l’examen si I on s’est servi de la pointe avec ou sans l'intervention d’un carton. L'incision, obtuse et correcte dans le premier cas , est dans le second plus aiguë et den- I telée sur les bords. Luca Signorelli paraît avoir été 1 l’un des premiers, sinon le premier, qui ait cm- I ployé la pointe de la manière adoptée et recommandée par les Allemands. Mais un autre mode d esquisser, c’est-à-dire en ponçant, fut employé par un très-grand nombre de peintres. Ces deux méthodes nécessitent également l'application sur le mur d un carton de même dimension que le dessin à peindre. On se servit aussi des deux procédés a la fois, c estâ-d ire qu’après avoir poncé l’esquisse a travers b* carton, on incisait les traits sur le plâtre avec la pointe. Tel est encore l’usage des Italiens modernes. Mais quoiqu’on puisse citer à l’appui de ce système des autorités imposantes, il ne résulté ordinairement de son emploi qu’un Irait mou et indécis, et en outre, dans les détours anguleux du dessin, il arrive souvent que l’enduit s’écaille , ce qui produit des lacunes dans la surface peinte.

Je vais dire maintenant quelle fut la méthode habituelle de plusieurs peintres célèbres et en citer des exemples. Luca Signorelli déterminait avec précision tous les traits essentiels. Andrea del

Sarte se servait presque toujours de la pointe. Rinturrecliio l’employa aussi dans ses onvragesde Sienne et de Spello.

Sans doute, ainsi que nous l'avons vu, un très- , grand nombre de fresques ont été exécutées sans nul usage de la pointe; mais l’emploi de ce procédé est une preuve infaillible qu’une peinture est à fresque, car il ne peut être appliqué que sur la chaux humide, et l’on n’obtiendrait, eu s’en servant sur un mortier sec, que des éraillures grossières et tortueuses. Ainsi l'indication des traits dessinés à la pointe dans les ouvrages de Pinlurrechio à Sienne doit faire penser que plusieurs île ces peintures terminées en détrempe avaient été d’abord entreprises à fresque.

La méthode employée par Luini démontre sa grande facilité à peindre à fresque. Les traits de ses visages ne sont généralement indiqués à la pointe que par de simples lignes droites, et c’est pourtant sur des rudiments aussi simples qu'il a peint des ! tètes de femme d’une incomparable beauté. Razzi le Siennois, d’un esprit plus impatient encore, jetait sur le mur quelques grands linéaments pour déterminer la place de ses personnages sans prendre la peine de les esquisser. Il se liait sur son habileté à manier la brosse, et très-souvent il est incorrect dans son dessin. Cependant l’extrême beauté des tètes de femme qu'il a peintes à Saint-Dominique de Sienne justifie pleinement sou talent d’improvisation; car le trait de l’ébauche faite à la pointe est presque partout dans des proportions différentes: ainsi dans le visage de sainte Catherine, l'esquisse du bout du nez et de la bouche se trouve à un demipouce de distance au-dessous des traits figurés en définitive par le pinceau.

Les maîtres vénitiens se distinguaient , nous l’avons déjà dit, par une grande négligence. Titien paraît n’avoir apporté qu’une médiocre attention à l’esquisse de ses fresques, et j’imagine qu’il avait peu de prédilection pour ce genre de peinture, quoiqu’à beaucoup d’égards elles portent l'empreinte de son génie.

Pordenone se servait de la pointe. Dans quelques endroits ou il parait avoir changé d'idée, il a pris, pour esquisser son nouveau trait, le premier instrument à sa portée, le bout de son appuie-main peutêtre ou la pointe de son poignard; et cela a produit des ruptures du plâtre et des inégalités de surface dont il semble n’avoir jamais pris un bien grand souci.

L’habitude d'inocenza da Imola offre un contraste

frappant avec celle des artistes dont nous venons de parler. 11 traçait à la pointe chaque cheveu et jusqu'à la moindre ride avant de commencer à peindre.

On pourrait supposer que le caractère de Michel- Ange aurait dû se manifester par l'impatience et la fougue dans la manière d'esquisser ; mais l’on se tromperait, car il avait adopté la méthode plus

lente du ponçage. On ne trouve aucune trace de l’emploi de la pointe dans le Jugement dernier, ni dans les Sibylles du palais Pitli, ni dans aucune de toutes les fresques de lui que j'ai pu examiner de près. Mais la peinture en détrempe si remarquable qu'on voit dans la tribune de Florence, et qu’on lui attribue, a été esquissée à la pointe.

Pierre Pérugin ponçait toutes ses esquisses, et son illustre disciple Raphaël suivit la même méthode. Mais le.s élèves de celui-ci ne prirent d'autre règle que leur fantaisie individuelle. Voici quelques remarques sur les fresques du Vatican qui ne seront pas sans intérêt, jointes à d autres distinctions observées dans la couleur et la manière de peindre, par rapport aux différentes mains auxquelles fut confiée l’exécution de ces grands travaux.

La pointe n'a été employée ni dans la Dispute du Suint Saerement, ni dans Nicole d' Athènes, excepte dans la draperie dTIippias, où l’artiste a opéré un changement dans les plis. Dans le tableau du Durnasse, on ne s’est servi d un style que pour les robes d’Homère et du fasse, probablement confiées a un élève.

Dans i Iléliodorc , /’ Attila, lu Messe de liolsène et lu Délivrance de saint Pierre, on ne trouve nulle D’ace de pointe, si ce n’est dans le contour de la lune du dernier tableau.

L’Incendie du Bourg a été d’abord poncé, et ensuite esquissé sur le plâtre humide avec un style très-aigu. Le Serment de Léon III est esquissé de la même manière et si négligemment, que le plâtre est rompu eu beaucoup d’endroits, (les deux tableaux présentent à cet égard un contraste frappant avec les autres.

Jules Romain ne s’est point servi de la pointe dans son Combat de Constantin contre Maxencc, non plus que Raphaël dans ses magnifiques ouvrages de la Farnésinc, et l’on comprend combien son emploi eût été nuisible à ces belles créations, tandis que l’inconvénient n’est, pas le même pour des ouvrages placés à une grande distance du spectateur. Mais il est très-grave si le tableau se trouve au niveau de l’œil, surtout si la lumière vient par côté.

Dans les fresques des Loges, les traits rectilignes des ornements sont tracés à l’aide de la règle et (fila pointe sans l’intervention d'uu carton. Tous les autres linéaments sont en apparence poncés, mais en les examinant plus attentivement on s’aperçoit qu’ils ont été piqués sur le plâtre II n’est pas facile de donner la raison de l’emploi d’un procédé aussi minutieux.

Les Carrache et leurs élèves se servaient quelquefois de la pointe; mais la grande majorité des ouvrages qu’ils ont laissés dans toutes les parties de l'Italie démontre qu’ils employèrent presque constamment le spolvcro , c’est-à-dire la poncetle.

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