SÂ
M. DEVAIN.
MADAME DEVAIN.
GERMAINE, vingt m 8.
JEANNE, dix-sept ans.
LOUISE, quinze ans.
AGATHE, treize ans.
BLANCHE, onze ans.
Une heure de V après -^ midi. M. et madame Demain sont seuls dans leur chambre. Sur le grand lit sont posés cinq chapeaux roses de fillettes.
M. DE VAIN. — Qu'est-ce que tu fais des petites filles, tantôt?
MADAME DEVAiN. — Je ue sais pas. Le dimanche... on est toujours très embarrassé.
M. DEVAIN. — Ce n'est pourtant pas difficile... mon Dieu, à Paris I
MADAME DEVAIN. — Ce u'cst pas facile.
M. DEVAIN. — Il faut les sortir.
MADAME DEVAIN. — J'euteuds. Mais où?
M. DEVAIN. — N'importe où. Elles ont besoin de prendre l'air. Elles ne font pas assez d'exercice.
MADAME DEVAIN. — Dis douc, mou ami?
M. DEVAIN. — Quoi donc, ma bonne?
MADAME DEVAIN. — Tu ne viendrais pas avec nous?
M. DEVAIN. — Impossible. J'ai à travailler.
Voilà à quoi je vais passer mon dimanche, moi, pauvre homme 1 vieille bête!... tandis que vous, vous allez courantiner I
MADAME DEVAIN, qui secoue ses bandeaux résignés, — Oh 1
M. DEVAIN, qm y tient. — Mais ouil mais
pui I Assez flâné, moi I Je vais m'enfermer dans mon cabinet. (Sur le pas de la porte.) Eh bien, c'est ça, mène-les donc là... Ça les amusera beaucoup.
MADAME DE VAIN. — OÙ ? On n'a rien décidé !
M. DEVAiN, faisant rétonné. — Où? 'Ça ne fait rien, allez-y tout de môme. Trouve quelque chose, enfin. Où sont-elles les minettes, pour l'instant?
MADAME DE VAIN. — A la messe de une heure, avec Marthe. Elles ont mis leur chapeau de tous les jours. Je ne veux pas qu'elles s'habituent à faire de la toilette à l'église.
M. DE VAIN. — Dès qu'elles seront rentrées, lu diras à Marthe que je n'y suis pour personne. Et puis, ne tardez pas trop, pour profiter du soleil, parce qu'à quatre heures, il commence déjà à faire frais, et tu sais comme Blanche a la gorge susceptible...
MADAME DEVAiN. — N'aie pas peur. (La porte s'ouvre.)
M, DEVAIN. — Justement, voilà les petites lolottes 1
Les lolottes entrent Vune derrière l'autre , toutes les cinq pareilles. Germaine n'est pas belle j mais elle a Vair si raisonnable! Jeanne est jolie comme un amx)ur. Louise est blonde et vive. Agathe est brune et molle. Blanche a de grosses joues et fait des grimaces. Et les cinq paroissiens dans les petites mains de chevreau glacé.
M. DEVAiN. — Eh bien, les enfants? vous
iiUez donc sortir avec maman? Vous êtes
contentes?
JEANNE. — Où va-t-on?
M. DEVAIN, avec un air de mystère. — On
va vous dire ça. Comment, c'est à moi tout ce
torrent de filles? C'est pas possible. V en a
Ipop. Je vais en vendre.
LOUISE. — Non, papa, y enapas trop. Non,
mon petit homme I AGATHE. — Y en a pas assez 1 LOUISE. — Oui, je voudrais qu'on serait
une vingtaine, moi I Vingt demoiselles Devain I M. DEVAIN. — Bigre de bîgrettel (A sa
femme.) Tu l'entends ?
LOUISE. — Plus on est d'enfants...
M. DE VAIN. — Moins le papa ritl AGATHE, à son père. — Sais-tu ce que tu ferais, si tu étais bien, mais bien gentil ?
M. DBVAiN. — Quoi?
AGATHE. — Tu viendrais avec nous»
BLANCHE. — Ohl oui.
LOUISE. — Tu es si amusant I
BLANCHE. — Tu uous fais rire.
M. DE VAIN. — Pas moyen, mes petites chattes I
BLANCHE. — Ohl tu n'cs pas mignon.
M. DEVAiN. — Maman vous fera rire à ma place.
AGATHE. — C'est pas la môme chose.
Maman, elle, c est maman ; toujours elle est sérieuse et comme il faut, tandis que toi, tu dis des bêtises, tu blagues.
M. DEVAIN. — Mademoiselle!
LOUISE. — Tu ne regardes pas à une voiture, toi. Tandis qu'avec cette bonne mère faut prendre tout le temps l'omnibus et la correspondance ! Enfin, tu es bien plus drôle.
è LES BEAUX DIMANCHES
(A madame Devain.) Ça ne te fâche pas, dis, qu'on dise ça?
MADAME DETAiN. — Pasdutout, Hion chéri.
AGATHE, à son père. — Tu viendras dimanche prochain avec nous, alors?
M. DEVAIN. — Un autre dimanche, oui. Je vous promets.
JEANNE. — Voilà un an que tu nous dis ça? Et puis tous les dimanches lu travailles à tes livres...
AGATHE. — Qu'est-ce que c'est que ton devoir pour le moment?
M. DE VAIN. — Mon devoir? C'est trop fort pour toi... tu ne comprendrais pas.
AGATHE. — Dis tout de môme pour Germaine. Elle comprendra, elle.
M. DEVAIN. — Eh bien, c'est V Historique des impôts de la subvention territoriale et du timbre en 4788. Es-tu satisfaite?
BLANCHE. — Ça n'a pas l'air gai.
M. DEVAIN. — C'est passionnant. Mais ne perdez pas de temps, et apprêtez-vous, hop!
AGATHE. — Quels chapcaux on met?
' BLANCHE. — Les Foses I
GERMAINE. — Lcs beaux? On peut bien garder ceux-là.
M. DETAiN. — Mais non, mettez les roses.
Je veux que mes filles soient belles, sapristi, et que tout le monde se retourne.
JEANNE. — Tout ça ne dit pas où on va.
M. DEVAtN. — Demandez à maman.
LOUISE. — Maman!
AGATHE. — Maman!
BLANCHE. — Petite mère!
GERMAINE. — Eh bien?
MADAME DE VAIN, bien malheureuse, — On ya... on va... Ne parlez pas toutes à la fois? On va... (A son mari.) Aide-nous, voyons, papa, avant de nous quitter ?
M. DE VAIN. — Tu y tiens? C'est drôle que tu ne peux pas trouver ça toute seule? On fait un petit effort.
MADAME DE VAIN. — Cherche, mon ami, je t'en prie.
BLANCHE. — Oui, cherchc, mon petit papa trésor I
M. DE VAIN. — Mène-les au Nouveau-Cirque !
BLANCHE. — Oui ! Oh ! oui ! Chocolat !
JEANNE. — Moi, j'avoue que je n'y tiens guère.
MADAME DEVAiN. — Et VOUS autres?
LOUISE. — On y a été déjà deux fois cette année. C'est toujours la même chose 1
AGATHE. — Toujours dcs dadas!
M. DEVAIN. — Ah! naturellement! Ça ne peut pas être des oiseaux ! Les enfants rient.
MADAME DEVAIN. — Et puis, Calculc, six
personnes,., tout de suite ça monte...
M* DEVAIN. — C'est bon, laissons le Cirque.
Mùne-les au Bois.
MADAME DEVAIN. — Le dimauchc... On ne peut pas y circuler... Les bicyclettes... la poussière...
m. DEVAIN. — Au Pré Catelan?
BLANCHE. — Oh! moi, d'abord, j'aime pas le lait I Ça me donne la colique.
MADAME DEVAIN. — Et puis, c'cst bien loin I On ne trouve pas de places dans les tramways.
QUE FAIT-ON TANTÔT? il
Ca fait deux voitures, une pour aller, une pour revenir... avec le goûter... tout ça... on atteint des prix F...
M. DE VAIN, piqué. — Enfin y c'est bon. Tu vois comme tu es? Tu me demandes, je m'ingénie ; et puis, tout ce que je propose, tu le repousses, systématiquement 1
MADAME DEVAiN. — Nou, mou ami. Mais...
M. DEVAIN. — En ce cas, allez tout bêtement vous asseoir aux Champs-Elysées.
JEANNE, avec mélancolie. — Voir passer les voitures?
LOUISE, animée. — Ohl oui, les équipages I Avec les belles dames dedans, qui sont peintes et qu'a de jolies ombrelles roses comme des abat-jour I
MADAME DEVAIN, à SOU mari. — Tu vois? tu vois? Je voulais t'en parler. Nous y avons été, il y a quinze jours, nous asseoir aux Champs- Elysées. Louise est revenue folle. Je peux dire ça devant elle. Ça la trouble, elle dévisage les femmes, elle ne pense qu'à se griser avec les chapeaux, les robes, les toilettes, les bijoux.
Ça la met dans un état d'exaltation très vilain... qui me fait beaucoup de peine !
AGATHE, à sa mère. — Faut pas Ja gronder, elle est gentille.
MADAME DE VAIN. — Je ne la gronde pas.
Mais elle est trop coquette.
M. DEY AIN. — Écoute douc, moi je ne sais plus. Ces mâtins d'enfants... Mène-les... en Sibérie. . . au diable ! ... à Guignol, où tu voudras ! Les enfants rient.
AGATHE. — Voilà ce qui nous fait rire!
BLANCHE. — C'est avec des machines comme ça que tu nous amuses.
GERMAINE, grave. — Voyons? Si on allait au Palais de Glace?
LOUISE. — Oui !
JEANNE. — Oh ! oui ! Je voudrais tant apprendre à patiner. C'est si chic 1
MADAME DE VAIN. — Cinq fraucs par personne, rien que d'entrée, mon petit chat, ce qui est beaucoup moins chic. Nous n'avons pas les moyens de mettre trente francs à notre après-midi du dimanche.
JEANNE. — C'est dommage.
M. DEYAiN, timide. — Entendre quelque part de la musique?
JEANNE, — Trois heures de concert! Enfermées ! Moi et Louise nous avons horreur de la musique !
LOUISE. — Moi, je dormirai I
GERMAINE. — Et c'cst que tu ronfles! Vois-tu d'ici le père Lamoureux ?
M. DE VAIN. — Le Musée Grévin?
BLANCHE. — Ça me fait peur. J'aurais des rêves de brigands.
M. DE VAIN, qui s'acharne, — La musique militaire aux Tuileries ?
MADAME DEVAiN. — Tu oublics douc ? Jcanuc et Louise ont horreur...
M. DEVAIN. — Je sais. Mais... (A Louise et à Jeanne) j même la militaire?
LOUISE. — Même, petit papa.
BLANCHE. — Une idée! Si on montait sur l'Arc de Triomphe ?
AGATHE. — Oui. Pour voir le monde en fourmis.
i4> LES BEAUX DIMANCHES
MADAME DE VAIN. — Ah dame non I moi je vous avoue qu'avec mes jambes, mes pauvres petites.. •
BLANCHE. — Tu nous attendras en bas... en causant avec le concierge.
MADAME DEVAiN. — Oh uou ! Je ne vivrais pas. Autant monter alors.
M. DE VAIN. — Je ne veux pas que votre mère se fatigue... Comment, comment, vous ne trouvez rien ? Ça n'est pourtant pas difficile ! Nom d'un nom de nom 1..,
MADAME DEVAIN. — Oh moi 1 si j'étais toute seule, je ne serais pas embarrassée, bien sûr...
M. DEVAIN. — Quoi? Que ferais-tu?
MADAME DEVAIN. — J'irais à vêpres et à la bénédiction.
JEANNE, avec crainte. — Oh! ma petite maman !
MADAME DEVAIN. — N'aycz pas peur. Je ne vous infligerai pas... Mais c'est pour vous dire que je vous fais un sacrifice.
JEANNE. — Tu es tout plein bonne...
LOUISE. — Savez-vous comment ça finira,
fout ça? Je vais vous l'apprendre. C'est qu'on ne sortira pas. Le temps va passer. On dira : « Oh! à quoi bon maintenant? Il est bien tard. Le plus beau de la journée est écoulé. » Bt patati, patata l'autre!
MADAME DEVAiN. — Non, ma petite fille.
LOUISE, enflammée. — Je connais ça. (A ses tœurs). Vous verrez!
MADAME DEVAIN. — Nou et uou, ma petite Mie. On sortira. Quand je devrais...
hOVîSEj partie. — En attendant, nous sommes là toutes les cinq avec nos chapeaux roses, X)mme des godiches... Et tout ça parce qu on L le malheur d'être cinq filles et qu'on regarde L l'argent.
MADAME DEVAIN. — Mais saus doutc. Il faut nénager votre père. Il se donne assez de mal )our vous !
M. Devain hausse les épaules et va à la fenêtre.
LOUISE. — C'est vrai. Mais si nous n'étions [u'une fille unique, on serait bien plus large, l'est-i-vrai, voyons? C'est-i-vrai que c'est un nalheur, oui ou non, d'être cinq filles? oui ou
non qu'on ne peut pas marier Germaine? oui ou non qu'on est obligé d'aller chez des petites couturières?
MADAME DEVAiN. — Tais-toi, tais-toi I En voilà assez ! (A son mari.) Père veux-tu lui imposer silence. Qui est-ce qui m'a donné une petite raisonneuse pareille ? fibf. Devain regarà atienliventenl par la fenêtre et ne bouge pas.) Eh bien, papa, m'entends-tu?
M. DEVAIS se 7'etoume, et avec un brusque soulagemeni. — Mes enfants, voilà qu'il pleut. Ça tranche tout.
Il sort. On retire en silence les chapeaux roses.
H. BOUJAN, soixante -^qiiatre ans^ médaille militaire,
MADAME LUDON, Une grosse dams habillée de soie noire.
Juillet. Dans le jardin du Palais- Royal^ vers les quatre heures. La musique n^est pas encore arrivée. Assise et résolument arc-boutée à un jeune arbre j madame Ludon respire avec ampleur la chaude pou^ssière. Autour d'elle^ grossières et disjointes ^ gisent quelques-unes des dernières chaises de paille qui rappellent
Camille Desmoulins. Uair résonne de crû (Tenfants, de coups de baguettes de cerceaux^ de sifflets de fouet. Pardessus tout cela, k noble et hardi jet d*eaUj if L* Orient des squares ».
D^une arcade sort tout à coup M. Bovjan. H prend une chaise d'une seule main, presque i bras tendu y la plante près de madame Ludon^ et sHncline.
M. BOUJAN. — Bien le bonjour, madame.
MADAME LUDON. — J'en étais sûre!
M. Boujan est assis. Son pantalon blanc quû a remonté soigneusement sur les cuisses pouf que le genou ne marque pas^ laisse admirer quhl a des bottes. Son ruban jaune a Vair dun timbre étranger tout neuf^ et fextrémiU de sa canne figure, entr^ouverte, une pince à homard en ivoire.
M. BOUJAN. — C'était promis.
MADAME LUDON. — Vous êtcs tout de même
bien aimable.
M. BOUJAN. — Je suis surtout content de
vous revoir.
PÀLÂIS-ROYAL 21
MADAME LUDON. — Moi aUSSÎ.
M, BOUJAN. — Nous avons passé l'autre imanche une si charmante après-midi !
MADAME LUDON. — C'est vrai.
M. BOUJAN. — Je ne sais pas si ça vous a lit cet effet-là? Mais, cette semaine, en me appelant que je ne vous connaissais que depuis imanche dernier, qu'on s'était parlé comme ça, ar hasard, parce qu'on était voisin de chaise, à 1 musique... je ne pouvais pas me faire à l'idée [u'il n'y avait que huit jours ! Il me semble ue nous sommes amis depuis vingt ans?
MADAME LUDON. — Vous avcz raisou. J'ai prouvé la même chose,
M. BOUJAN. — Voyez-vous çal C'est curieux, lein? Enfin, voilà du beau temps I Du bien oli temps.
MADAME LUDON. — Oui. Le jardin est ravisant aujourd'hui.
M. BOUJAN. — Bien gentil, bien... bien ixpansifl Et alors, madame, ça va toujours )ien?
MADAME LUDON. — ToUJOUrS. Et VOUS?
M. BOUJAN. — Moi aussi par la même occasion. Et puis je n'ai jamais eu à me plaindre de ce côté-là. Je suis resté solide au poste. Si je n'avais pas eu la santé, je n'aurais jamais pu autrefois faire le métier que je faisais. Un dur métier!
MADAME LUDON. — Lequel?
M. BOUJAN. — Gardien.
MADAME LUDON. — Gardien de quoi? Où çaî
M. BOUJAN. — Gardien à Cluny.
MADAME LUDON. — Au musée?
M. BOUJAN. — Oui. (Avec mépris.) Pas dans le jardin. Non, au musée. Vous connaissez?
MADAME LUDON. — De uom Seulement.
M. BOUJAN. — Vous n'y avez jamais été?
MADAME LUDON. — Jamais. Je l'ai regrellé souvent.
M. BOUJAN. — La cause ? Ils y venaient tous quand j'y étais.
MADAME LUDON. — Je n'avais pas le temps.
M. BOUJAN. — Mais le dimanche?
MADAME LUDON. -^ Je n'étais pas libre non plus.
M. BOUJAN. — Sacrebleu! comme moi, alors?
MADAME LUDON. — Oui. J'étois caissière.
M. BOUJAN. — Compliments I Les clefs de la caisse I Grelotte 1
MADAME LUDON. — Oh I je n'avais que les clefs, hélas I
M. BOUJAN. — Et où ça, sans indiscrétion, que vous étiez?...
MADAME LUDON. — J'étais caissièrc à la Taverne Suisse, rue de Maubeuge, dans le haut. Une taverne très bien, oh mais, tout à fait de rapport, et puis du monde bien gentil !
M. BOUJAN. — Je le pense.
MADAME LUDON. — Vous n'y avez jamais été? Si?
M. BOUJAN. — Je n'ai pas de souvenir.
MADAME LUDON, affirmative. — Ohl vous avez dû sûrement y aller, au moins une fois?
M. BOUJAN. — C'est possible.
MADAME LUDON. — Tout-Paris y a été.
M. BOUJAN. — Oui.
MADAME LUDON. — C'ost là quc j'élais,
prise tous les jours de dix heures du matin à minuit. Le patron c'était M. Kûstein... la bière Kûstein. Mais pardon, je vous ai interrompu de Cluny. Continuez.
M. BOUJAN. — Oh! eh bien, moi... Cluny, parfaitement... Je gardais Cluny. Quinze ans je l'ai gardé, nom d'un chien ! Et que j'avais l'œil, et le bon, à cette fin, vous comprenez, de sauvegarder, intactes et selon la loi, nos riches colJections, pièces nationales et merveilles curieuses I Et, dame, c'est qu'il y en a, là I
MADAME LUDON. — Où éticz-vous préposé ?
M. BOUJAN. — Pardon?
MADAME LUDON. — Je dis; à quelle section étiez- vous spécialement afifecté...
M. BOUJAN. — N'y en avait pas, de section.
Je n'étais ni préposé, ni affecté. Tout ce que je peux vous dire, c'est que j'étais à la salle 6.
MADAME LUDON. — Elle était belle ?
M. BOUJAN. — Magnifique.
MADAME LUDON. — Plus belle quc lesautres?
M. BOUJAN. — Je n'en sais rien. Je Q'ai jamais comparé. (Après réflexion.) Mais
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sûrement! Longue... bien comme d'ici à la nourrice, là-bas, en face. Et puis qu'on ne s'y embêtait pas, non, dans ma salle I Les gens qui y étaient, surtout les Anglais, pas moyen de les faire désemparer! Des heures d'horloge qu'ils y restaient à dévorer mes trucs et mes bibelots!
MADAME LUDON. — Qu'est-cc quc c'était?
M. BOUJAN. — Quoi?
MADAME LUDON. — Lcs objcts de votre salle?
M. BOUJAN. — Des tas,- je vous dis! Des merveilles curieuses !
MADAME LUDON. — Mais quoi, particulièrement?
M. BOUJAN. — Ma foi, j'ai jamais pensé d'y regarder!
MADAME LUDON. — Comment! en quinze ans?
M. BOUJAN. — Écoulez, j'avais autre chose à faire !
MADAME LUDON. — SurvciUcr, c'est vrai.
M. BOUJAN. — Oui. Et puis tuer le temps...
â6 LES BEAUX DIMANCHES
Pensez donc? Du matin au soir, la journéô parait dure dans une salle où il fait à peina clair à cause des verres de couleur d'autrefois qu^ils mettent aux carreaux, et puis tout encombrée de meubles noirs, d'un tas de fer* railles, est-ce que je sais? Aussi y avait de» moments où je m'embêtais comme un roi et où j'aurais donné mon bicorne pour pas grand' chose à cette seule fin qu'on me permette d'aller seulement cinq minutes sur le boulevard voir si j'y étais.
MADAME LUDON. — La soif de la liberté 1 J'ai connu c&, moi aussi, à ma caisse ! A ces minutes-là, je demandais un bock, moi. Il faut vous expliquer que nous avions, les caissières, chez M. Kûstein, droit à la bière, à discrétion... Alors, dame... quand ça pesait trop.*, et que la tristesse... vite un demi!... blonde 1
M. BOUJAN. — Eh bien! vous aviez encore de la chance de pouvoir vous rafraîchir ! Moi, ça n'aurait pas été de refus 1 Ah ! non I Au lieu de ça, j'en étais réduit à regarder passer le. monde, dehors, à travers le vitrail. On
PALAÎS-ROYAL 27
tambourinait avec ses doigts des marches de dans le temps qu'on était au soixante-seizième, pendant la guerre. Et puis, quand on en avait assez , y avait un bon tabouret , à l'ombre d'un sacré bahut où on piquait un petit somme de vingt francs.
MADAME LUDON. — Eh bien 1 et pendant que vous dormiez... les visiteurs... les Anglais?...
M, BOUJAN. — Ohl ils auraient bien pu emporter un petit souvenir si ça leur avait souri... Mais aussi que voulez-vous! la fatigue. Et puis, comme dit cet autre : le fusil ne peut pas être toujours tendu. Ah I sans doute, c'est bien honorable et d'attaque d'avoir été quinze ans gardien à Cluny... mais ça manquait tout de même un peu trop de dimanches pour se faire craquer les os I
MADAME LUDON. — A qui le ditcs-vous ?
M. BOUJAN. — Et vous... cucore... vous aviez le bock, voyons?
MADAME LUDON. — A la fin, ça ne m'amusait plus... Je buvais sans soif, pouT m'ima-
giner que j'allais payer après... et m'en aller. J'ai trop bu de bière, ça m'a engraissée.
M. BOUJAN. — Mais non.
MADAME LUDON. — Si. Ça m'a fait du mal. Et aujourd'hui... monsieur, vous me croirez si vous voulez 1 je ne peux plus passer devant une brasserie... L'odeur seule... j'en ai le cœur aux semelles.
M. BOUJAN. — Enfin, vous êtes comipe moi, vous êtes bien aise de vous payer vos dimanches 1
MADAME LUDON. — Ça ouî. Oh I ça oui!
M. BOUJAN. — Efifectivement, le dimanche est une chose tout à fait agréable I (Un temps,) Surtout pour celui qui a des relations. Ainsi, voilà deux dimanches particulièrement...
MADAME LUDON. — Vous ètcs trop aimable.
J'aime beaucoup le Palais-Royal. On dit souvent dans les journaux que c'est mort, que c'est tqmbé...
M. BOUJAN. — Qui est-ce donc qui dit ça?
Je ne trouve pas.
MADAME LUDON. — N'cst-cc pas ? C'est très
palàis*rotàl 29
gai au contraire, plein de familles. Avez-vous de la famille, monsieur?
M. BOUJAN. — Non, madame, non. Je suis ma seule...
MADAME LUDON. — Moi aussi, je n'ai plus de parents. Je suis veuve. M. Ludon s'est éteint en soixante-douze. Il était très beau. M. BOUJAN. — Ah ouil
La musique militaire arrive.
MADAME LUDON. — Voici la muslque.
M. BOUJAN. — Elle est très bonne.
MADAME LUDON. — Excellente. Le chef a l'air très capable. J'adore la musique militaire. Ça a quelque chose de...
M. BOUJAN. — Oui. Au soixante-seizième,
nous en avions une supérieure ! On la citait.
MADAME LUDON. —Vous avez fait la guerre?
M. BOUJAN. — Ouï, madame. J'étais à la
Loire, avec d'Aurelles de Paladines.
MADAME LUDON. — Un ûutre dimanche, vous me raconterez...
M. BOUJAN. — Avec plaisir. (La musique s'est apprêtée^ mise en rond.)
MADAME LUDON. — Voilà qu'ils vofit jouer!
Qu'est-ce qu'ils vont jouer ? Savez-vous ?
M. BOUJAN. — C'était sur le journal. Je l'ai découpé exprès.
MADAME LUDON. — Ah I
M. BOUJAN f/I a sorti de sa poche son portemonnaie, il Vouvre et en tire le petit papier plié en quatre. Et il lit. — Ouverture de Poète et Paysan ; la Fille de Madame Angot, pot-pourri ; Caprice-polka, par M. Léonetti.
MADAME LUDON. — C'cst le chef de musique. Et, est-ce qu'il y a la Marche Indienne ?
M. BOUJAN. — De Sellenick ? Attendez I (Il cherche.) Oui, elle y est. Elle y est presque toujours.
MADAME LUDON. — Ah 1 tant micux ! J'en suis folle. C'est si joli ! Des choses comme ça, comme la Marche Indienne... Il me semble... les éléphants... Ça me tient lieu des pays.
M. BOUJAN. — Oui. Ç^ parle. Alors, c'est convenu, tous les dimanches, dorénavant, nous...
MADAME LU DON, ufi doigt SUT les lèvres. — Chut I...
Silence religieux. On n^entend que le jet d'eau.
JH. Léonetti lève sa petite baguette d'ébène.