‹ Les beaux dimanchesChapitre 15 sur 19 · LE PÈRE · texte numérisé non relu

LE PÈRE

JEANNE, quinze ans.

PAULINE, treize ans.

LE PÈRE. — Ça vous amuse?

JEANNE. — Ohl oui.

PAULINE. — On est folle.

JEANNE. — Pensez papa? La première

MATINÉE i3i

fois que vous nous menez au théâtre ? Et aux Français !

PAULINE. — Quel âge est-ce que vous avize quand vous y avez été, vous, pour la première fois?

LE PÈRE. — Deux ans.

PAULINE.* — Deuxansl

JEANNE. — Vous ne pouviez pas comprendre.

LE PÈRE. — Je vous demande pardon, mesdemoiselles.

JEANNE. — A quel théâtre?

LE PÈRE . — A Guignol.

JEANNE. — Oh!

PAULINE. — Vous vous moquez de nous.

LE PÈRE. — J'en ai peur.

PAULINE. — Vous nous y mènerez souvent, dites, maintenant?

LE PÈRE. — Nous verrons ça, si vous êtes sages, et si vous ne touchez pas aux allumettes.

JEANNE. — A rOpéra-Comique? Je voudrais voir la Fille du Régiment.

PAULINE. — A rOpéra, moi. Entendre du Wagner.

LEPÈRE. — Du Wagner? Voyez-vous? 11 n'y a plus de petites demoiselles, ma parole!

PAULINE. — Qu'est-ce qui est le premier pour vous, papa, Wagner ou Auber?

LEPÈRE. — Ça ne peut pas se comparer, mon petit chat.

JEANNE. — Lequel vous préférez?

LE PÈRE. — Tous les deux.

JEANNE. — Oh I vous ne voulez pas répondre.

LE PÈRE. — Je ne peux pas. C'est comme si tu me demandais ce que je préfère : la prose ou les vers. J'aime les deux; que veux-tu que je te dise?

JEANNE. — Moi, j'aime mieux les vers.

LEPÈRE. — Pourquoi ?

JEANNE. — Je ne sais pas. Parce que ça me transporte... et puis que ça me fait oublier où je suis. (A la tante.) Eh bien, et toi, petite tante, tu dis rien du tout ?

LA TANTE. — Moi, Ça m'cst égal, mes minettes. Pourvu que vous vous amusiez...

MATINÉE i33

PAULINE. — Tu ne t'amuses donc pas, toi?

LA TANTE, froide. — Énormément.

LE PÈRE. — Votre tante, vous savez... les drames en vers... ça n'est guère son affaire.

JEANNE. — Oui. (A sa tante.) Tu aimes mieux être chez toi, à Poitiers, dans ta petite maison, derrière Blossac?

LA TANTE, affirmative. — J'aime bien ma petite maison, effectivement. A chaque voyage que je fais à Paris, au bout seulement de quarante-huit heures, je la regrette.

PAULINE. — Tes rosiers sont toujours beaux?

LA TANTE. — Ah! ah 1 (Elle lève les bras.)

JEANNE. — Ils grandissent?

LA TANTE. — A vuc d'œil.

JEANNE. — Tes petites Richardson, qui sont jaunes comme de l'or?

PAULINE. — Tes madame Bérard?

LE PÈRE. — Le fait est que votre tante a des roses à part!

LA TANTE. — Tout ça cst magnifique... Vous viendrez les voir, cet été ?

PAULINE. — Bien sûr.

134 LES BBÂUl DIMANCHES

LA TANTE. — Faudrait venir à la Pentecôte, pour la première floraison.

JEANNE. — Malheureusement, on ne peut pas à cause du couvent. Les vacances ne sont qu'en août.

PAULINE. — Pauvre tante! Tu t'ennuies bien ici, en attendant? T'aimerais mieux être dans ton jardin avec ton tablier à trois poches que je t'ai fait, une poche pour ton sécateur, une pour ton mouchoir, une pour les feuilles mortes et les fleurs fanées?

LA TANTE. — Mais uou, je ne m'ennuie pas.

Je ne suis pas une idiote. Ça me parait très beau cette pièce-là... Seulement, c'est que je suis déjà toute sourde, vous savez? Je n'entends presque rien.

JEANNE. — Tu exagères. Tu entends très bien quand tu veux.

LA TANTE. — Mais uou. Et la preuve, tenez, c'est que, l'autre jour, j'étais dans ma chambre. Boni Votre père fait tomber la pincette...

On frappe les trois coups.

JEANNE. — Tais-toi, tais-toi...

LA TANTE. — La pincettc, 611 rebondissant...

PAULINE. — Voilà que ça commencel Je suis heureuse, je nage! Ahl je voudrais que ça ait vingt actes!

LA TANTE. — Calme-toi, voyons. Du calme.

JEANNE. — Chut! Écoute. Écoute.

LA TANTE. — Puisque je n'entends rien !

LE PÈRE, œndliant. — Écoute tout de môme.

Aglaé. On te racontera.

Le rideau morUe^ monte. Les yeux des petites s'ouvrenty s'ouvrent.

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