Les beaux jours de Marie-Antoinette
L'ancien régime, même dans notre temps de démocratie, n'a rien perdu de son prestige. La vieille société française a péri ; elle n'a pas été remplacée. Nos salons et nos clubs, nos théâtres et nos assemblées politiques, notre littérature et nos modes ne font pas oublier le xvinc siècle. On dirait même que plus cette époque s'éloigne de nous, plus elle s'impose à nos méditations et à nos sympathies. En fait d'art, nous nous passionnons pour le style Louis XVI. En fait d'histoire, notre curiosité ne se lasse pas, quand il s'agit de faire connaître dans ses détails la vie intime d'une aristocratie dont les nouvelles couches sociales auraient tant de peine à égaler les séductions.
Heureusement, il existe encore parmi nous bien des gens qui peuvent nous servir de guides dans nos recherches, et dont les souvenirs servent de traitd'union entre la société contemporaine et l'ancienne société. Nous rencontrons chaque jour des
personnes qui ont vu, qui ont connu, qui ont servi les frères de Louis XVI, ce comte de Provence et ce comte d'Artois, qui se sont appelés, l'un Louis XVIII, l'autre Charles X. Nos mères nous ont élevés dans l'horreur des crimes de la Révolution. Nos premières larmes ont été pour Marie- Antoinette. Enfants, nous ne contemplions point sans effroi cette place fatale nommée, par antiphrase, la place de la Concorde. Nous avons causé avec des pages de Louis XVI, avec des femmes qui , dans les appartements de Versailles, avaient eu l'honneur d'être présentées à la reine martyre. Nous avons fréquenté quelques salons, hélas ! bien rares, où se perpétuaient les traditions de courtoisie, d'élégance, d'esprit de bon aloi qui florissaient chez une Mme Geofïrin ou chez une marquise du Deiland.
Les travaux publiés depuis une dizaine d'années sur la fin du dernier siècle font le plus grand honneur aux progrès de l'histoire, de l'histoire qui, maintenant, unit au charme de l'art la précision de la science. Jamais le respect de la vérité, le goût de l'exactitude, la passion du détail, la recherche des autographes, les procédés de l'analyse n'avaient été poussés si loin. Aussi qu'arrive-t-il? C'est qu'une source qu'on croyait tarie jaillit tout à coup à grands flots. Ce ne sont point seulement des epis que l'on glane, on recueille des moissons immenses. 11 y a sur cette époque, dangereuse et séduisante comme la sirène de la fable, tant de
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mémoires, tant de documents ; la reconstruction s'en fait chaque jour d'une manière si complète qu'à certains moments nous nous faisons l'illusion que nous y avons vécu nous-mêmes.
A force de contempler les portraits de Marie- Antoinette, de visiter ses palais et sa prison, ses jardins et son calvaire, il nous semble que nous l'avons connue, que nous avons admiré son visage et entendu le son de sa voix. Ses bourreaux nous font frémir d'indignation, et, qnand nous relisons le récit de son supplice, on dirait, tant nous sommes émus, que le crime n'est commis que d'hier. En étudiant à fond toute une période historique, on double, pour ainsi dire,?son existence, et l'on s'habitue à vivre simultanément et dans le présent et dans le passé. L'on compare les vivantes aux mortes, et l'on essaie de tirer de cette comparaison des enseignements salutaires, des réflexions philosophiques, des conclusions chrétiennes. Mais, pour cela, il faut se pénétrer de son sujet» habiter avec ses héroïnes, méditer dans les endroits où elles ont vécu, où elles ont rêvé, où elles ont souffert, se mettre religieusement en communication avec leurs âmes^ et les invoquer sinon comme des saintes, du moins comme des martyres.
Quelle curieuse galerie que celle des femmes de la cour de Louis XVI ! Auprès de Marie- Antoinette se groupent MincElisabeth, ange de douceur et de pureté ', Mesdames, filles de Louis XV, chaste descendance d'un père voluptueux ; la comtesse de
Provence et la comtesse d'Artois, types un peu effaces et cependant dignes d'observation ; l'honnête et sympathique duchesse de Chartres, la touchante princesse de Lamballe, la séduisante duchesse de Polignac, ei , à leurs côtés, le bon Louis XVI, le cauteleux c< mte de Provence, le sémillant comte d'Artois, le vertueux duc de Penthièvre,le duc de Chartres qui s'appellera bientôt Philippe- Egalité, et toute la société du Petit-Trianon, l'habile Besenval, le chevaleresque Fersen, le brillant Lauzun, l'aimable prince de Ligne!
Nous n'avons pas la prétention de refaire la biographie de ces personnages tous connus. Ce que nous voudrions essayer ce serait d'en retracer à grands traits les esquisses, et surtout de montrer la société où ils jouèrent leur rôle. Appartements de Versailles, joies champêtres du Petit-Trianon, bals de la cour, jeux de pharaon, courses de cheval et promenades en traîneaux, querelle des gluckistes et des piccinistes, bals de l'Opéra, nous voudrions ranimer tous ces plaisirs, toutes ces scènes, puis montrer le tableau qui s'assombrit, la révolution qui envahit tout comme une marée montante, l'agonie de la royauté qui commence, lugubre, pathétique, douloureuse.
Ah ! pourquoi chercher la fiction, quand la réalité ollre de tels enseignements? Romanciers, renoncez à vos rêves ! Lisez et relisez l'histoire. Y eut-il jamais poème plus grandiose et drame plus mouvementé ? Vos imaginations, si fécondes qu'elles
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soient, ne pourront jamais atteindre l'intérêt de semblables péripéties. Il y a dans l'histoire pour qui sait l'étudier, pour qui sait la comprendre, une somme de pitié, d'émotions, de surprises, une série d'incidents et de contrastes que jamais vous n'égalerez, malgré tous vos efforts. Si admirables que soient vos inventions, il y aura toujours une lumière qui les fera disparaître, comme le soleil, au matin, chasse les ombres. Cette lumière, c'est la vérité ! Qu'elle éclaire donc les héroïnes dont nous allons tenter d'évoquer le souvenir.
On dirait que l'ancien régime pour se faire regretter, s'incarna dans un certain nombre de femmes dont l'existence, avant d'être la plus lugubre des tragédies, fut un roman, une pastorale, et qui, par leurs nobles qualités, peut-être aussi par leurs gracieux défauts, ont un charme et un attrait exceptionnels. Avant d'être détruites par l'orage, les fleurs apparaissent au soleil avec leurs plus brillantes couleurs, et répandent leurs plus doux parfums. Les dernières fêtes de Versailles sont aussi éblouissantes que celles de Louis XIV, mais avec quelque chose de plus aimable, de plus séduisant. Les femmes de la cour de Louis XVI ont je ne sais quoi d'attendri, de touchant, de sentimental. Élevées à l'école de Jean-Jacques Rousseau plus qu'à celle de Voltaire, elles aiment la nature, la campagne, la simplicité, se plaisent dans les fermes et dans les bergeries, prennent pour blason les houlettes croisées d'Estelle et de Némorin, admirent
les mélodies de Grétry et les tableaux de Greuze, préfèrent aux diadèmes un chapeau de paille, aux pierreries un bouquet de fleurs des champs, et quittent volontiers les étoiles de velours, de soie et de brocart pour une robe de percale ou de mousseline blanche.
Ces femmes, si agréables, sont la parure d'une société qui, malgré ses travers, fut une combinaison exquise de ce que l'esprit a de plus fin et l'élégance de plus charmant. Après avoir embelli leur époque par leur grâce, elles l'honoreront par leur courage, et l'on s'étonnera, en voyant, à l'heure des épreuves, tout ce qu'il y a d'élévation, de grandeur d'âme, de dévouement et d'héroïsme dans ces frêles et délicates natures. On est ému par le constraste qui existe entre la faiblesse matérielle de la femme et sa force morale. Sous ces fines et diaphanes enveloppes, il y a des cœurs d'or, des cœurs de diamant. Les héroïnes du luxe sauront souffrir la pauvreté et la persécution, la captivité et le supplice. Leur intrépidité n'aura d'égale que leur douceur. Les tableaux de Fragonard se changeront en tableaux d'église. Les bergères de Watteau et de Lancret deviendront des chrétiennes sublimes, et l'on sera tout surpris que des caractères autrefois si futiles aient atteint d'un seul coup les plus hauts sommets de la vertu.
La souveraine qui domine toute cette société est un type symbolique. Ce n'est pas seulement la femme par excellence, la femme avec sa poésie et
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ses tristesses, ses joies et ses douleurs, son dévouement et ses souffrances, c'est aussi la personnification de ce régime, dont elle représente non les vices, mais la grâce et les illusions. C'est la femme de son temps, imprévoyante, aimable, sentimentale, ayant, avec l'horreur de l'étiquette, le goût de la nature et de la liberté, la reine qui préfère les rustiques escaliers de bois du hameau de Trianon aux fastueux degrés de l'escalier de marbre des grands appartements de Versailles.
La ville du roi-soleil n'apparaît plus dans ce lointain radieux où elle étincelait comme illuminée par les lueurs d'une perpétuelle apothéose. C'est encore la capitale nominale du royaume; mais la vraie capitale est Paris, Paris où l'opinion publique trône comme une souveraine absolue, Paris qui distribue les couronnes de la renommée, Paris qui applaudit la reine comme il applaudit une actrice. On s'occupe plus des bals de l'Opéra que des bals de la cour. Les grands seigneurs et les grandes dames ne quittent qu'à regret les salons parisiens pour aller présenter leurs hommages au roi et à la reine. Paris était jadis le serviteur de Versailles. Versailles est devenu le courtisan de Paris. Par son caractère, par ses goûts, par sa vivacité, ses engouements, son amour du luxe et des arts, du mouvement et des plaisirs, Marie- Antoinette, bonne, généreuse, grande par le cœur, mais avec un esprit un peu léger, un peu changeant, un peu frivole, Marie-Antoinette, au temps de sa ra-
dieusc jeunesse, n'est-clle pas la première et la plus attachante de toutes les Parisiennes? C'est au moment même où éclate la fatale affaire du collier qu'elle joue le rôle de Rosine dnas le Barbier de Séville. Comme les natures élevées, elle juge les autres par elle-même, et se refuse à croire au mal. Ce n'est pas elle seule, c'est toute la société qui se promet l'âge d'or, quand l'âge de fer s'avance. Autour de la reine, on s'écrie: « Plus de guerres, plus d'injustices, plus de tyrannies, plus de douanes, plus d'arbitraire ! La régénération et le bonheur du genre humain, la suppression de l'ignorance et de la souffrance par la philosophie et le magnétisme, par la science et la liberté ! » La noblesse, qui va bientôt mourir, s'imagine naïvement qu'elle vient de se retremper dans une fontaine de Jouvence. Le nouveau Prométhée se croit maître du feu du ciel. Icare se dit que, cette fois, nul rayon de soleil ne fera fondre la cire de ses ailes, et Ton est convaincu que les navires de l'air vont être dirigés comme les navires de l'Océan ! Cette société, si fière d'elle-même, si heureuse de ses découvertes, de ses progrès, de son audace, a cependant de temps à autre comme un éclair de sagesse, comme un vague et secret instinct des catastrophes imminentes. Mais elle écarte bien vite les sombres pensées, les mystérieux pressentiments, et, couronnée de fleurs à la manière des victimes antiques, elle s'écrie, avec Figaro : « Vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois semaines? »
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Meilleure que son époque, plus sérieuse que ses conseillers, plus chrétienne que son entourage, Marie-Antoinette n'attendra pas le cataclysme pour rentrer en elle-même et pour se préparer à lutter contre la tempête. Un instant, elle a cru, elle aussi, à la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine et aux rêves dorés des philanthropes. Elle espérait qu'elle serait la reine d'un royaume idéal, d'une terre bénie, d'un séjour de progrès et de lumières, de fraternité et de charité ! Mais hélas 1 le mirage a bien vite disparu. On se plaignait que les bergeries de Florian n'eussent point de loups. Maintenant les loups ne sont pas loin. Les grands seigneurs qui voulaient de la démocratie vont être servis à souhait. On va voir ce que devient une noblesse qui en veut au clergé, ce que vaut un trône quand on sape l'autel par la base, ce qu'il en coûte à une société d'expulser les jésuites, de célébrer Voltaire et de prôner Y Encyclopédie. La Providence prépare de cruelles leçons aux calomniateurs de Marie-Antoinette. Du jour où on ne l'entoure plus d'hommages, cette bonne et charmante reine, honneur et ornement de la France, la société perd toute sa grâce. Adieu le bon ton, l'atticisme, l'urbanité, l'élégance du langage! Adieu cette cour brillante et chevaleresque ! Adieu ces beaux salons dont l'éclat rayonnait sur l'Europe entière ! Adieu ces traditions de bonne compagnie, de savoir-vivre qui faisaient de Paris une seconde Athènes ! Adieu ces soupers délicieux , ces conversations étincelantes,
ces passe-temps littéraires que tous les peuples enviaient à la nation française. La maussade, l'odieuse, la haineuse politique a changé tout cela. Encore un peu de temps, et le bruit du tocsin couvrira celui du choc des verres. Il ne doit point se réaliser, le pronostic du Brid'oison de Beaumarchais, si follement applaudi par une société en délire. Tout ne finit point par des chansons.
Désolée et découragée, Marie-Antoinette vient encore au Petit-Trianon se promener seule dans les aliées, en évoquant, comme de gracieux, comme de mélancoliques fantômes, les images des joies évanouies. Le 5 octobre 1789, elle est assise dans une grotte du jardin, quand on vient lui annoncer que les bandes révolutionnaires approchent, et, à cette heure où, plongée dans des réflexions douloureuses, elle regarde tomber les feuilles d'automne, une voix secrète lui dit que la monarchie française tombera, elle aussi , comme ces pauvres feuilles desséchées, qu'emporte au loin le tourbillon.
Hélas ! les terreurs des pressentiments ne sont rien devant la réalité ! Si, au début de la dernière guerre, un prophète de malheur, s'avançant au milieu de la foule, s'était écrié : « Toutes nos armes capituleront, malgré des efforts héroïques ; notre empereur, nos maréchaux, nos généraux, nos olliciers, et avec eux tous nos soldats mangeront en Allemagne le pain de la captivité ; semblables à des gladiateurs antiques, les Parisiens se déchire-
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ront le uns les autres, pour l'amusement de leurs vainqueurs installés dans les forts, comme les Romains sur les gradins du Colisée. Notre seule cérémonie triomphale, ce sera le renversement de la colonne Vendôme, non par des mains prussiennes, mais par des mains françaises. On assassinera les prêtres. On livrera les monuments aux flammes. Un hasard, ou plutôt un miracle empêchera seul Paris d'être brûlé... » Ah! si quelqu'un avait prononcé de pareilles paroles, il n'aurait pas même pu exciter la colère, car on l'aurait traité de fou.
Et, à la fin de l'ancien régime, si l'on avait prédit les crimes qui se préparaient dans l'ombre, si quelqu'un s'était levé pour faire savoir dans quelles conditions le fils de saint Louis monterait au ciel; pour dire que la reine, la charmante, l'éblouissante, la radieuse Marie-Antoinette n'aurait pas même une robe pour se présenter décemment à l'échafaud ; qu'elle serait alors obligée d'emprunter un vêtement à une pauvre comédienne; que, dans une nation chevaleresque, il n'y aurait pas pour la défendre, cette belle souveraine, jadis si adulée, une seule épée qui sortirait du fourreau ; que sa dernière journée serait terminée par cette mention : « la veuve Capet, pour la bière, six livres; vingtcinq livres pour la fosse et pour les fossoyeurs ; » qu'un meurtre aussi infâme ne soulèverait pas une protestation; que les théâtres regorgeraient de monde le soir même du crime; que la vie ne se-
rait pas un instant suspendue dans la ville régicide, dans la ville sacrilège ; oui, sans doute, qui aurait fait de pareilles prophéties n'aurait excité que les sourires et les haussements d'épaules.
Quand, le 6 octobre 1789, Marie-Antoinette quitte Versailles, pour n'y plus revenir, elle se sent déjà condamnée par la fatalité. C'est une victime qui est traînée au supplice. Captive de la démagogie, la royauté agonisante commence dans les angoisses les stations de son calvaire.
L'ombre de Louis XIV ne la protège plus. On dirait que toutes les gloires et toutes les grandeurs de la France suivent en pleurant le funeste cortège. Le sanctuaire de la monarchie absolue en devient le tombeau, avant que le temps ait noirci ses marbres et ses dorures. Cette place d'armes, où naguère se déployait si majestueusement l'appareil de la puissance royale, est maintenant le théâtre des humiliations suprêmes de l'héritier du grand roi. Ce magnifique palais, qui, depuis cent sept ans était le centre de la France, et l'on peut même dire de l'Europe, va rassembler à une nécropole. On croirait déjà que la chapelle est un immense catafalque. Demain, un officier inconnu, gouverneur du château désert, se promènera, seul et muet, dans les salles vides et silencieuses. Ne serait-on pas tenté de redire avec l'Ecriture sainte que les pierres elles-mêmes ont une voix, qu'après avoir célébré les pompes et les spendeurs de la monarchie française, elles semblent, en ce jour, gémir sur ses
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débris, et ne croirait-on pas que Bossuet et Massillon sortent de leur sépulcre pour faire cette fois l'oraison funèbre non d1un roi ou d'une reine, mais de la royauté ?
Le règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette commença tristement. La veille du jour où Louis XV rendit le dernier soupir, la famille royale était, le soir, prosternée dans la chapelle du château. On récitait devant le Saint- Sacrement les prières des quarante heures, quand tout à coup un horrible orage éclata. Des torrents de pluie battaient les vitres. D'innombrables éclairs faisaient pâlir la lueur des cierges de l'autel. Le tonnerre grondait avec fureur. Le jeune homme de dixneuf ans et la jeune femme de dix-huit, que le ciel condamnait à régner, essayaient de fléchir Dieu
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par leur piété et par leurs larmes. Aucun prince n'était moins ambitieux que l'honnête homme par excellence qui allait s'appeler Louis XVI. Il avait toujours regardé les grandeurs comme un fardeau qu'il ne portait que par résignation chrétienne. Le 20 novembre 1765, quand il venait de perdre son père, on l'annonça chez Louis XV sous son nouveau titre : Monsieur le dauphin. A ce nom, qu'on lui donnait pour la première fois, il pâlit et perdit connaissance. « Pauvre France ! s'écria Louis XV, comme s'il eût eu l'intuition de l'avenir, un roi âgé de cinquante-cinq ans et un dauphin de onze ! »
Celui qui avait frémi d'être dauphin tremblait, à plus forte raison, d'être roi. C'était le 1 1 mai 1774. Trois heures de l'après-midi venaient de sonner. Le vainqueur de Fontenoy paraissait devant le tribunal de Dieu. Sa mort avait été aussi sombre que celle de son prédécesseur avait été majestueuse. Abandonné de tous, comme un pestiféré, n'ayant au chevet de son lit funéraire que ses courageuses filles : Adélaïde, Victoire et Sophie, qui bravaient héroïquement la contagion, il n'avait pu faire à son successeur ses recommandations suprêmes. La cour, qui devait quitter Versailles dès que le moribond aurait rendu l'âme, n'attendait pas sans impatience le signal du départ. Déjà les gardes du corps, les pages, les écuyers étaient à cheval. A quatre heures on voyait monter dans la même voiture Louis XVI, Marie-Antoinette, le comte et la comtesse de Provence, le comte et la comtesse d'Ar-
tois. Il y avait un second carrosse pour les tantes du nouveau monarque, et un troisième pour ses sœurs, Clotilde et Elisabeth.
Au moment où les trois voitures, suivies par une nombreuse escorte, se dirigeaient vers Choisy, on arrêtait à trois heures l'aiguille de l'horloge dominant le balcon de ia cour de marbre. C'est là que se trouvait le véritable mémento mort. « Ce n'était pas, a dit l'auteur des Souvenirs cT un page*, un esclave qui rappelait à nos souverains qu'ils étaient mortels, c'était un cadran dont l'aiguille était arrêtée à l'heure où le dernier monarque avait cessé de vivre. Notre imagination, il est vrai, se fait à tout; toutefois, il semble impossible que les rois ne cherchassent pas souvent, dans leur solitude, à peviner la place que prendrait après eux ce lugubre indicateur. Louis XV était mort le 1 1 mai 1 774, à trois heures après midi. J'ai laissé l'aiguille à la place où je l'avais trouvée en écrivant à Versailles. Sa marche a cessé depuis lors, mais sa destruction n'a point fait oublier le crime qu'elle devait indiquer. »
Depuis le 1 1 mai jusqu'au ier septembre, la cour habita successivement Choisy, la Muette, Marly, Compiègne. Le 6 juin, Louis XVI vint passer une journée à Versailles avec la famille royale, pour assister à la levée des scellés qni avaient été appo-
1 . Souvenirs d'un page de la cour de Louis XV, par Félix, comte de France d'Hézecques, i vol. chez Didier.
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ses sur les papiers de Louis XV, et le soir il dîna au Petit-Trianon, dont il venait de faire présent à .Marie-Antoinette. Il passa tout le mois d'août à Compiègne.
Le ier septembre, il se réinstallait avec toute la cour au château de Versailles, laissant à son frère le comte de Provence (le futur Louis XVIII) les appartements qu'ils avait occupés, comme dauphin, au rez-de-chaussée, près de l'escalier de marbre1; il prit pour chambre à coucher, au premier étage, la chambre ou était mort Louis XV2, et l'occupa jusqu'au 6 octobre 178g. Séparée par une salle de la chambre de Louis XIV, qu'on appelait la chambre de parade, elle était meublée en bleu, avec un lit orné de plumes, de casques et de dorures. Une petite porte dérobée conduisait à des corridors très-obscurs ménagés dans les entresols, et par lesquels le roi pouvait se rendre aux appartements de la reine, sans avoir à passer par la chambre de Louis XIV et par l'Œil-de-Bœuf.
A la suite de la chambre royale se trouvaient plusieurs pièces, notamment un salon, un billard et une salle à manger. C'est là que, les jours de chasse, Louis XVI donnait à souper à quelquesunes des personnes qui avait eu l'honneur de Tac-
1. Salles n05 41 et suivants de la Notice du musée, par M. Eudore Soulié. Le comte et la comtesse de Provence logèrent dans ces appartements jusqu'en 1788, époque où ils furent habités par les Enfants de France.