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et il rêvait encore l'humble sort, la bienfaisance cachée, la paisible retraite^ quand, déjà désigne par ses vertus, une princi* pauté episcopale l'attendait. Au milieu de ses projets, ce fut un saisissant réveil; il était nommé évéque de Gand, et dut accepter cette fois sa mission. La volonté de larchiduc Albert autorisait encore un refus ; les remontrances de son archevêque pouvaient le livrer à l'indécision, mais la volonté du souverain pontife ne lui permettait que Tobéissance. Conformément à l'envoi des bulles du pape Paul V, il Gt son entrée à Gand le jour de la Saint-Bavon, patron du diocèse (1" octobre 1609). Les troubles politiques avaient laissé derrière eux une traînée de désordres. Les séditions se ranimaient parfois brusquement ; les disputes scolastiques maintenaient laigreur dans les esprits, et le relâchement total de la discipline avait détruit le pouvoir conciliateur du clergé. Vander Burch étudia les maux qu'il devait guérir. Il sut se montrer tout à la fois sévère et juste, ferme et bienveillant. Dans l'Église même, il sépara l'ivraie du bon grain, déposa quelques prêtres indignes du sacerdoce, et, poursuivant énergiquement la réforme des abus, il convoqua un synode diocésain qui arrêta, d'accord avec lui, des règlements remplis d'équité et de sagesse. Le bon ordre fut rétabli, et le bien-être et la tranquillité régnaient entièrement dans le diocèse de Gand, quand le siège épiscopal de Cambrai devint vacant par la mort de François Suisseret (1615). Le chapitre de cette ville, ce chapitre qu'on désignait élogieusement comme le séminaire des évêques, y appela à Funanimité Vander Burch. Cette fois il n'hésita point. Le Cambrésis était livré à l'anarchie, au désordre, à la famine, et
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tant de malheurs à soulager lui offraient une puissante attraction. Il chercha tout d'abord à ramener la concorde parmi les seigneurs de la province opposés d'opinions^ et diversement attachés aux intérêts de la France et de l'Autriche. 11 leur fit adopter sa devise : Unitas libertatis arœ, et sut leur faire comprendre que c( leurs forces réunies constituaient le plus ferme appui du bonheur et de la liberté publiques. »
Quand il eut semé ces paroles de paix parmi les grands, il répandit à pleines mains ses bienfaits sur le peuple. Il assista les pestiférés, visita les campagnes et prodigua les aumônes. C'était trop peu encore : sa bienfaisance voulut s'étendre dans l'avenir. Il fonda une école dominicale où les enfants recevaient l'enseignement gratuit, tandis que leurs parents participaient chaque semaine à des distributions d'argent et de pain. Cette philanthropie ardente, qui lui faisait joindre la récompense au bienfait, se manifesta de nouveau dans la fondation de la Maison de Sainte-Agnès. Cette institution, destinée aux jeunes filles pauvres, leur ofirait le bienfait de l'éducation, les dotait, et, pareille à la famille, leur réservait des secours et des consolations si le malheur venait à les atteindre.
Vander Burch mourut dans une visite pastorale, à Mons. le â5 mars i644. Son testament, modèle de charité qu'on conserve avec vénération, révéla plus intimement sa bienfaisance, qui ne voulait autrefois que Dieu pour témoin. Ce fut le sublime adieu d'une existence dont rien n'altère la glorieuse pureté, qui se résume par un long bienfait, et qu'on découvre avec admiration entre les noms plus retentissants de d'Ailly et de Fénélon. Félix Stappaerts.
G. de Hutniips.
u comiDenceiDent du treizième siècle il se flt un grand bruit à TOrient. Du sein des solitudes glacées et des steppes immenses de l'Asie septentrionale d'où les Huns s'étaient élancés jadis sous la conduite d'Attila, on vit s'ébranler et se diriger vers l'Occident un peuple plus nombreux que les vagues de l'Océan, et dont l'aspect farouche et les infernales cruautés glaçaient d'effroi les plus hardis. La mission de ces hordes sauvages paraissait être une mission de destruction et de mort. Refoulant devant eux les nations barbares de l'Asie épouvantées de rencontrer des hommes plus cruels et plus sauvages qu elles, les Mongols, partis du Nord,
descendaient peu à peu vers l'Occident , chassant devant eux les peuples avec leurs troupeaux, ne laissant derrière eux qu une longue traînée de sang et de ruines; ces barbares semblaient décidés à rendre à la terre Taspect désolé des solitudes primitives du monde naissant. Dans leur vol rapide, les Mongols traversèrent le Volga, pénétrèrent dans le grand-duché de Moscovie, où ils incendient Kiow et Moscou ; — puis, guidés par Balou-Khan, petit-fils de Tchingis-Khan, le torrent roule vers la Pologne et les frontières de FAllemagne en renouvelant partout les fureurs d'Attila. Lublin et Varsovie ne sont plus que des ruines. Les palatins polonais, le grand maître de Tordre Teutonique et le duc de Silésie réunissent leurs forces pour arrêter les barbares, mais ils succombent dans les plaines de Liegnitz , et neuf sacs remplis d'oreilles servent de trophées aux barbares. La Hongrie entière est dévastée, et les plus horribles profanations marquent le passage des barbares.
Chose étrange et inouïe ! tandis que le roi de France, accompagné de ses barons , des chevaliers flamands et allemands , guerroyait les Turcs et Sarrasins dans FËgypte et la Syrie, des ambassadeurs sarrasins arrivaient en Occident , implorant le secours des peuples chrétiens contre une nation ennemie de la religion de Jésus-Christ et de Mahomet. La vue de ces députés, venus de si loin , semblait annoncer que toutes les parties de la terre étaient menacées, et les peuples saisis d'eflroi comparaient les Mongols au dragon à sept têtes de l'Apocalypse.
Le pape écrivit à Bela IV, roi de Hongrie, pour soutenir son courage, et exhorta les évéques à prêcher une croisade contre les Mongols : mais déjà la Hongrie n'était plus qu'un d^rt
couvert de cadavres et de ruines , et le roi Bela^ accompagné des débris de son peuple, s'était réfugié dans une île de TAdriatique où la famine pressa tellement ces malheureux, dit Villani, que les mères mangèrent leurs enfants, et que les habitants, au dire d'un chroniqueur, maîigèrent presque entièrem^ent unemontagne de plâtre.
En Syrie, on s'attendait à chaque instant à voir apparaître les chevaux farouches et échevelés des redoutables cavaliers de Tchingis-Khan, que les peuples épouvantés regardaient comme des démons portant d'autres démons aux fêtes de la destruction et de la mort.
Tandis que les ambassadeurs sarrasins venaient implorer le secours des princes chrétiens contre les hordes mongoles, le pape Innocent IV, touché des malheurs qui affligeaient les peuples de l'Europe orientale, où les barbares n'avaient laissé que des ruines et des cadavres, envoya une ambassade aux chefs mongols (1247), Bajothnoy et Batou-Khan, pour les supplier d épargner les peuples chrétiens et de faire cesser les cruels ravages qulls faisaient parmi les nations.
Si l'on songe à l'état de la géographie à cette époque, — aux ténèbres qui couvraient cette Asie septentrionale d'où s'écou* laient ces torrents de barbares , effroi de la chrétienté , — si l'on se rappelle les cruautés inouïes commises par ces hordes, qui semblaient vouloir justiGer la croyance universelle qui les disait nées de l'accouplement des démons et des sorcières, on comprendra qu'il fallait un coeur intrépide et une âme inaccessible à la crainte, pour s'aventurer dans ces solitudes glacées de l'Asie, où les ossements blanchis et des ruines noircies par
rincendie indiquaient seuls les traces des petits-fils d'Attila. Et cependant ceux qui se dévouèrent à cette périlleuse mission , et qui les premiers osèrent s'aventurer dans les mystérieuses solitudes du désert de Chamo, n'étaient pas des guerriers renommés par leur valeur ou leur force, mais de pauvres moines, d'humbles frères prêcheurs. Soutenus par leur seule foi, ces hommes qui n'avaient jamais franchi les murs de leur couvent entreprennent, à la voix du pape, des voyages de douze cents lieues dans des terres inconnues, que la tradition peuplait de monstres. Ils vont, un bâton à la main, porter des paroles de paix à des peuples farouches, implacables, et dont l'orgueil barbare, enivré par quelques victoires, rêvait la conquête du monde et l'extermination des peuples chrétiens.
Les premiers missionnaires qui s'aventurèrent dans les steppes de la Tartarie et de la Mongolie furent Jean du Plan- Carpin, de l'ordre de Saint -François, et frère Ascelin, accompagné de deux religieux de l'ordre des Frères prêcheurs. Ce ne fut que par une sorte de protection providentielle que ces hommes intrépides échappèrent à la brutale cruauté des Mongols. Leurs relations jetèrent pour la première fois quelques lumières sur cette mystérieuse Asie dont on racontait tant de merveilles.
Qu'on joigne à la cruauté des hordes mongoles les dangers de toute espèce qui attendaient les missionnaires, — les privations de toute espèce dans ces déserts où ils savançaient sans guide, arrêtés tantôt par des fleuves, par des précipices, tantôt par des montagnes âpres et glacées ou des forêts sauvages et infréquentées , — puis la faim , les bêtes fauves ,
les nuits sans abri et les jours sans pain, et Ton comprendra ce qu'il fallut de constance à ces religieux pour remplir leur mission.
Les périls étaient plus grands encore, une fois que les intrépides envoyés avaient atteint le but de leur dangereux voyage. Le frère Ascelin arrivé au camp du chef mongol, Bajothnoy. ayant prié le barbare de la part du pape de s'abstenir désormais de ravager les nations et de détruire le peuple de Dieu, le khan voulut, avant de répondre à l'envoyé, que lui et ses compagnons Yadorassent comme le Fils de Dieu régnant sur la terre. Frère Ascelin ayant refusé de se soumettre à une pareille ignominie, les barons tartares furent d'avis de faire écorcher le principal d'entre eux, puis remplir sa peau de foin et l'envoyer ainsi au pape. D'autres opinaient qu'il en fallait faire fouetter deux par l'armée, puis les faire mourir, et garder les autres tant que les Français fussent venus en leur pays. — Les pauvres moines ne furent sauvés que par une dame tartare, qui représenta à Bajothnoy que s'il faisait mourir ces envoyés il serait en haine et horreur à ceux qui en entendraient parler, et perdrait ainsi les dons et présents qu'on avait coutume de lui envoyer des pays les plus éloignés. C'est auprès de ces barbares, qui ne voyaient dans les ambassadeurs des princes chrétiens que des vaincus venant implorer leur pardon, et désarmer par des présents leur redoutable colère , c'est devant ce trône de fer où siégeait l'épouvante , qu'allait paraître à son tour frère Guillaume de Ruysbroeck , en qualité d'envoyé de Louis IX, roi de France.
Vers Tan i2Si , le bruit se répandit en Europe que le grand
khan des Mongols venait d'embrasser le christianisme. Cette nouvelle^ qui parvint à Louis IX pendant son séjour en Syrie, e'tait de nature à impressionner vivement un prince dont toute l'existence fut vouée à la propagation et au triomphe du christianisme. Il résolut donc d'envoyer des ambassadeurs auprès du khan Sartach^ pour le féliciter sur sa conversion.
En ce temps-là se trouvait à Acre un jeune religieux de Tordre de Saint-François, nommé Guillaume de Ruysbroeck. — Guillaume était né au village de Ruysbroeck, près de Bruxelles, vers l'an 1230. Malgré les recherches les plus ardues des savants, une profonde obscurité couvre toute cette existence si pleine de grandes choses , de travaux périlleux et de foi profonde. L'histoire ne sait du frère Guillaume que sa courageuse obéissance, son admirable fermeté dans une mission remplie de périls, et surtout sa rare modestie. Ces hommes si simples, et cependant si grands, s'effacent quand leur mission est remplie, et semblent prendre autant de soin de dérober leur vie et leur gloire aux regards du monde, que d'autres en prennent d'informer la postérité des moindres circonstances d'une existence dont l'orgueil et la vanité ont été les seuls mobiles.
Après son entrée dans l'ordre de Saint-François, Guillaume de Ruysbroeck se rendit en Palestine, ce pèlerinage de tous les hommes de foi, — ce but de toutes les âmes d'élite. Il se trouvait à Saint-Jean-d'Acre en 1283. Déjà Louis IX avait envoyé une première ambassade au khan des Tartares pour l'engager à embrasser le christianisme, mais le Mongol n'avait vu dans la demande du roi des Franks qu'une preuve de crainte et de
soumissioD. Aussi le saint roi apprit avec une vive joie la nouvelle que le khan s'était décidé à embrasser le christianisme, et il fit tout préparer pour une nouvelle ambassade.
Guillaume de Rnysbroeck — dont le nom latinisé devint plus tard Rubruquis — et Barthélemi de Crémone^ tous deux religieux de Tordre de Saint-François, furent choisis par le roi pour cette périlleuse mission. Les deux missionnaires se rendirent d'Acre à Constantinople alors soumise aux Français, et Rubruquis, dans un sermon qu'il prêcha à Sainte-Sophie, annonça aux fidèles son départ pour la Tartaric.
Le 7 mai i253, les deux religieux s'embarquèrent à Gonstantinople sur un bâtiment marchand qui les conduisit jusqu'à Soldaïa, ville de la Grimée. Là ils se procurèrent huit chariots couverts, dont deux devaient servir de lit, et cinq chevaux de selle pour leurs compagnons, parmi lesquels on comptait deux religieux, — un interprète, un guide et un valet. G'est avec ces faibles ressources que Rubruquis allait entreprendre un voyage entouré de périls, et au milieu d'un peuple féroce qui ne respectait ni les privilèges des ambassadeurs, ni les droits les plus sacrés de l'humanité.
Après deux mois de marche dans les steppes qui séparent le Dnieper du Tanaïs, les missionnaires arrivèrent au campement de Scacatay, pour lequel l'empereur latin de Gonstan-* tinople leur avait donné des lettres de recommandation. Dans sa relation, toujours empreinte d'un haut caractère de vérité. Rubruquis décrit les mœurs et coutumes des Tartares, leur manière de faire la guerre, leurs chasses, leur culte et leurs mariages, etc.
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a Scacatay, — dît Rubruquis^ — était assis sur son lit, tenant une guitare à la main et sa femme auprès de lui. Je pensai à la vérité qu'on lui avait coupé le nez, tant elle était camuse, elle semblait n'en point avoir du tout, et elle s était frottée par cet endroit-là d'un onguent fort noir, comme aussi les sourcils, ce qui était fort laid à voir. »
Le Tariare Scacatay se montra fort curieux de savoir ce que contenaient les lettres de Rubruquis pour le khan Sartach : mais le religieux lui ayant dit qu'elles traitaient de choses concernant la foi chrétienne, il ne fut plus question des lettres. Seulement les envoyés avaient fort à faire à se défendre de la rapacité des Mongols, qui leur demandaient leurs boutons, leurs aiguillettes, leurs gants, et se montraient surtout tr^friands des fruits secs et du vin que la petite troupe avait dans ses chariots.
Enfin, Scacatay laissa partir les voyageurs et leur donna un guide pour les mener vers Sartach. Il leur donna aussi une chèvre et plusieurs bouteilles pleines de lait avec un peu de comioSj boisson favorite des Tartares et que les ambassadeurs avaient en grande abomination.
Les voyageurs traversèrent le Tanaïs pour se rendre au camp de Sartach qui se trouvait à trois journées en deçà du Volga. Ils marchèrent pendant deux mois sans entrer dans une tente, sans trouver un lieu habité. Enfin, après des souffrances et des privations inouïes, ils arrivèrent à la cour de Sartach.
Du camp de Sartach, Tambassadeur fut envoyé vers Batou- Khan qui errait plus loin à Test avec sa horde. Batou ayant
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demaodé à Rubruqnis de lui expliquer le but de son voyage, le pauvre moine se mit à genoux et fit à haute voix une prière pour demander à Dieu la conversion du khan. Mais à ces mots, <c Batou sourit modestement, et tous les Moals (Mongols) commencèrent à frapper des mains et à se moquer de moi. »
Les proportions de notre cadre ne nous permettent pas de rapporter tous les détails curieux que Rubruquis a consignés dans son voyage. Ce qu'il dit des mœurs des peuples barbares au milieu desquels il a passé, serait encore exact de nos jours. Personne mieux que lui n'a dépeint les Tartares et les peuples nomades de la Russie asiatique. Sa narration naïve, mais toujours fidèle et intelligente, a servi de nos jours à éclaircir plus d'un point de la géographie ancienne.
Batou-Khan se montra curieux de connaître le motif qui amenait de si loin Rubruquis et ses compagnons, à quoi Rubruquis répondit « que si son maître les avait envoyés vers lui ce n était point par crainte ; mais pour le féliciter de ce qu'il avait entendu qu il était bon chrétien. » Enfin, Batou- Khan lui déclara n qu'ils ne pouvaient résider dans le pays qu'avec Tautorisation du grand khan Mangu, et qu'ils devaient en conséquence se tenir prêts à continuer leur route, pour laquelle on leur fournirait des vivres et des transports. Un chef moal leur dit qu'il avait chargé de les conduire vers iMangu-Khan et qu'il y avait bien quatre mois à faire, et en temps que le froid était si grand, que cela faisait fendre les arbres et les pierres^ qu ainsi ils considérassent s ils pourraient bien le supporter. A quoi Rubruquis répondit qu'il espérait,
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avec la grâce de Dieu , qu'Us pourraient endurer ce que les autres hommes faisaient. »
Les voyageurs se remirent en route^ et marchant presque toujours à pied, manquant souvent de nourriture, ils traversèrent le fleuve Oural le 16 décembre. On leur donna à chacun une grosse c<is€tque fourrée de peau de mouton et des chausses de tnéme, car Thiver se faisait cruellement sentir. Leurs petits chevaux tartares faisaient chaque jour plus de trente lieues de France, à travers un pays entrecoupe de fondrières, de forêts et de torrents. Pendant toute cette course, Rubruquis et ses compagnons ne vécurent guère que de millet cuit à 1 eau et de lait de jument aigri.
Le 27 septembre, Rubruquis et sa petite caravane arrivèrent au campement de Mangu-Khan. Cette partie de son voyage se flt à travers des pays effroyables et par une température des plus rigoureuses, a Le second dimanche de 1 Âvent, sur le soir, dit Rubruquis, nous passâmes par un certain endroit entre d effroyables rochers, où notre guide nous pria de faire quelques prières pour nous garantir des démons qui, en cet endroit, ont coutume d emporter souvent les passants, dont depuis on n'a plus de nouvelles. Il sest trouvé qu une fois ils enlevèrent le cheval laissant Thomme; une autre fois ils tirèrent les entrailles du corps des personnes et laissèrent les carcasses toutes vides sur le cheval. Nous commençâmes donc par chanter le Credo in Deum, et, par la grâce de Dieu, nous passâmes tous sans aucun danger ni inconvénient. »
Ce fut seulement le i^"* janvier 1254 que Rubruquis fut introduit auprès de Mangu-Khan. On le reçut dans un lieu
tout tapissé de toiles d*or; au milieu il y avait un rechaud plein de feu fait d épines et de racines d'absinthe. « Le grand khan était assis sur un petit lit ^ vêtu d une riche robe fourrée et fort lustrée, comme la peau d'un veau marin. C'était un homme de moyenne stature, son nez un peu plat et rabattu. Sa femme , qui était jeune et assez belle, était assise auprès lui. Le khan se fit apporter plusieurs oiseaux de proie qu'il mit sur le poing, les considérant fort longtemps. »
Rubruquis fit une harangue dans laquelle il exposa le but de son voyage. Quand il eut fini, le khan, qui avait fait de copieuses libations pendant le discours de lambassadeur, répondit : « Que tout ainsi que le soleil épand ses rayons de toutes parts ^ ainsi sa puissance et celle de Batou-Khan s'étendaient de toutes parts. » — u Jusque-là, dit Rubruquis, j'entendis notre interprète ; mais du reste je ne pus rien comprendre autre chose, sinon qu'il était bien reçu, et, selon mon opinion, Mangu-Khan lui-même était un peu chargé. »
Le pauvre Rubruquis sortit de l'audience sans avoir obtenu aucun résultat. Des Mongols l'accompagnèrent pour lui demander des nouvelles de la France, s enquérant c< s'il y avait porcs, bœufs, moutons et chevaux, comme s'ils eussent déjà été tout prêts d'y venir et amener tout. Je leur dis, ayant peine à dissimuler mon indignation, qu'il y avait plusieurs belles et bonnes choses en France qu'ils pourraient voir, si par occasion leur chemin y donnait. »
La saison étant rude, Mangu-Khan donna aux religieux deux mois pour se reposer de leurs fatigues, et leur proposa d aller à Karakoroum où on leur fournirait ce dont ils auraient
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besoin. Rubruquis accepta ces propositions, d'autant plus qull venait d apprendre qu il trouverait à Karakoroum un bourgeois de Paris, orfèvre de son état, et que les Mongols estimaient fort pour sa merveilleuse habileté. Il rencontra au campement de Mangou une femme de Metz, en Lorraine, appelée Paquète, qui lui ût la meilleure chère qu elle put.
Malgré les brillantes promesses du khan, Rubruquis souffrit fort de la faim et du froid, et aussitôt a que les Mongols leur voyaient apprêter quelque viande, ils entraient hardiment et voulaient manger leur part. »
Rubruquis parle avec admiration des merveilles qull vit i Karakoroum. Mangou-Khan avait, près de cette ville, un trèsgrand terrain ceint de murs de brique, ainsi qu'un cloître des monastères chrétiens. « En ce lieu, — dit Rubruquis, — il y a un grand palais où il régale solennellement deux fois Tan, à savoir à Pâques, quand il passe par là, et l'autre en été à son retour. Alors tous les seigneurs et gentilshommes, éloignés de bien deux mois de chemin, s y trouvent, et le khan leur fait à tous des présents d habits et autres choses, en quoi il montre sa gloire et magnificence. »
Dans le voyage du khan vers Karakoroum, Rubruquis accompagna le prince mongol. Ils passèrent par des pays fort montagneux « oii il faisait de grands vents et un froid bien âpre. Sur quoi le khan nous ût demander des prières à Dieu à ce que le vent et le froid cessassent, d autant que tous les bestiaux étaient en danger de périr. » Les missionnaires envoyèrent de Tencens au khan pour qu'il loffril à Dieu, c< et la tempête qui avait duré deux joiurs entiers cessa aussitôt. »
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Rubruquis trouva à Karakoroum des chrétiens nestoriens qui vinrent au-devant de lui en procession. Ces nestoriens avaient une église bien tapissée de soie et de drap d'or^ et le jourde Pâques, Rubruquis cëlc'bra la messe à la suite de laquelle c< plus de soixante personnes furent baptisées en très^bel ordre et cérémonie, dont il y eut grande réjouissance entre les chrétiens. »
Le khan eut quelques conférences religieuses avec Rubruquis, mais toutes demeurèrent stériles. Ce fut alors que l'envoyé de Louis IX songea à quitter Karakoroum. Mangou- Khan vit avec un grand étonnement ces pauvres prêtres refuser tous les présents et les riches vêtements qu'il leur avait destinés. Rubruquis demanda pour toute faveur qn on voulût le défrayer de son voyage, et lui donner une escorte jusqu'aux terres du roi d'Arménie où finissait la seigneurie du khan. Cette demande fut gracieusement accordée, et, après les fêtes de la Pentecôte, les missionnaires s'apprêtèrent à quitter Karakoroum. Rubruquis vit à ces fêtes des ambassadeurs dun Soudan des Indes avec lesquels il s en retourna, et qui cheminèrent avec lui environ trois semaines. Il y avait en ce moment à Karakoroum des envoyés du Soudan de Turquie, qui venaient demander au khan « de leur fournir des gens de guerre. » Enfin, les lettres de Mangou-Khan pour saint Louis étant prêtes, Rubruquis quitta ce pays, fort contristé d'y laisser les nombreux chrétiens qui avaient été faits prisonniers dans les excursions des Mongols en Hongrie et en Pologne. Mais Barthélemi de Crémone, le compagnon de Rubruquis, voulut demeurer parmi les Mongols pour y propager la foi chré-
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tienne, et Rubruquis prit congé de lui avec beaucoup de larmes et s'en retourna avec un interprète, un serviteur et un guide.
Avant le départ de Rubruquis, Guillaume, Torfévre, lui remit, pour Louis IX, une ceinture où était une pierre pré^ cieuse qui garantissait du tonnerre.
La petite caravane s'en retourna par le même chemin qu'elle avait suivi pour se rendre auprès de Mangou-Khan. Sur sa route il rencontra Sartacb qui se rendait à Karakoroum, et qui lui remit deux habits de soie pour le roi de France. Puis Rubruquis continua son voyage et passa par Saray, voisin d Astrakan. De là il fut par la côte occidentale de la mer Caspienne, par Derbent, traversa la Géorgie, TArménie, et arriva à File de Chypre d'où un navire le transporta, le iS août i2S5, à Tripoli de Syrie. Il allait se rendre auprès de saint Louis, lorsqu'un ordre de son prieur lui enjoignit de se rendre à son couvent de Saint-Jean-d Acre. Ce fut de cet endroit qu1l envoya au roi Louis cette charmante relation de son voyage qui, de nos jours, se relit encore avec plaisir.
Ce qui fait surtout le mérite de Rubruquis comme voyageur, c'est la fidélité consciencieuse de sa relation. Lorsqu'il ignore une chose, il l'avoue naïvement. La description des mœurs des peuples au milieu desquels il s'est arrêté porte un cachet de vérité incontestable. Ses observations sur les coutumes des hordes de Tartares sont encore exactes de nos jours. Quant à ses connaissances géographiques, elles se ressentent des ténèbres qui, à cette époque, enveloppaient les contrées de l'Asie septentrionale. Cependant ce fut Rubruquis qui, le
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premier, démontra que la mer Caspienne était un vaste lac et non un golfe qui se rattachait à locéan du Nord.
Rubruquis a parlé avant Marc-Pol de leau-de-vie de riz ou arak qu'il appelle terradna. Dans le pays de Tangout, il vit les bœufs grognants, nommés encore sarlack par ces peuples, et yak dans le Tibet ; il en fait une description assez conforme à celle qu en ont donnée les naturalistes modernes qui les ont vues. « Us ont des bœufs forts puissants, qui ont des queues pleines de crin , comme les chevaux et ont le ventre et le dos couverts de poil : mais aussi sont-ils plus petits de jambes que les autres, et néanmoins très-furieux. Ils tirent les grandes maisons roulantes des Moals , et ont les cornes fort menues, longues, pointues, et fort piquantes, si bien qull les faut toujours rogner parle bout. »
Rubruquis est le premier européen , depuis Ammien Marcelin, qui fasse mentiop de la rhubarbe comme d un remède. Lorsqu'il traversa la Coromanie, il y trouva en pleine activité les alunières qui approvisionnèrent toute TEurope jusqu'au quinzième siècle. Selon lui , elles étaient situées dans le voisinage dlconium. Il vit aussi dans le voisinage de Karakoroum les ânes sauvages si légers à la course , qui vont par troupes dans les landes de TÂsie, que les Mongols nomment colans^ et que Pallat a le premier décrits en naturaliste.
Les remarques de Rubruquis sur les Ouïgours et les chrétiens nestoriens qui vivaient parmi eux offrent matière aux méditations de rhistorien qui voudrait approfondir les rapports du système religieux du Dalaï-Lama avec celui de quelques sectes chrétiennes. Il nous semble aussi très-permis de croire.