‹ Les belles poupéesChapitre 2 sur 17 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

— Oui, répondis-je, d'une extrême simplicité.

— Eh bien! reprit le vieillard, j'en ai depuis vingt-cinq louis.

— Mon Dieu! fis-je avec modestie, je voulais acheter une poupée pour l'enfant adoptée par ma portière, pour la petite Nine, dont Je caraco fait dans la cour de ma maison une si belle tache écarlate, et je pensais y mettre une bonne pièce de trois francs.

— En principe, me dit Chanderlos, vous avez raison, et une poupée de trois francs vaut toutes les autres poupées, car elle tire son importance de l'illusion qu'elle procure et de l'amour qu'elle éveille. Et à ce point de vue, si vous voulez savoir toute ma pensée, je vous dirai que la catau grossièrement fagotée par une fillette, avec des chiffons et des bouts de linge quelconques, suffit parfaitement à faire naître et à entretenir chez le petit être la passion maternelle. Mais ici, monsieur, il s'agit d'autre chose; je suis un artiste, et les figures que je crée sont, en réalité, non pas des poupées, mais des personnes. Approchez-vous et regardez leurs visages, vous les reconnaîtrez; c'est des effigies d'êtres vivants, comme ces portraits d'après lesquels un Michelet devinait toute une histoire, la genèse d'un personnage illustre et

L'âme d'un siècle. Souvenez-vous : celle-ci, vous l'avez vue au Bois, dans les salons, à la Comédie; celle-là, dans sa maison somptueuse; les autres, dans les villes d'eaux, dans les jardins, partout, et il n'en est pas une dont les traits charmants n'aient été égratignés par l'ongle féroce de la Vie.

— En effet, dis-je, après avoir contemplé les figures, ces personnes, comme vous dites, reproduisent exactement l'aspect d'autres personnes plus grandes, que j'ai certainement vues.

— Et, dit Chanderlos, chacune d'elles pourrait vous raconter son histoire, et quand vous auriez emmagasiné dans votre tète tous ces récits, rien ne vous empêcherait d'en faire une petite — oh! il est vrai, bien petite! — Comédie humaine.

— Monsieur, lui dis-je, vous êtes bien honnête, mais la grande me suffit parfaitement.

— Certes, dit Chanderlos, elle me suffit aussi. En tant qu'éléphant, rien ne vaut un éléphant véritable, qui casse les bambous en marchant, foule sous ses pieds des guerriers vaincus, et porte dans sa tour un roi armé d'un arc d'or, ou une princesse plus brillante que les étoiles. Mais il y a aussi de très petits éléphants, essentiellement minuscules, à peine gros comme

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