UN PAYSAN
Yoici ce que c'est que la guerre : — deux princes ne sachant à quoi s'amuser se déclarent la guerre de part et d'autre, — comme on se provoque à une partie de boules. On
nous range comme des quilles — et on tire avec des boules de fer.
Après un certain nombre de coups, on dit :
— Comptez les quilles abattues,
« Mon cousin, dit un des deux rois, — je vous ai abattu trois mille de vos sujets — et vous n'avez tué que deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf des miens. — Donc je suis vainqueur. Je vais me couronner de lauriers et me faire construire une porte Saint- Denis. — Voulez-vous que nous soupions ensemble ? — Volontiers. — Voulez- vous épouser ma fille ? — Ça n'est pas de refus. — Vous me devez une revanche. — Quand vous voudrez. »
Si nous étions sages — quand un de ces rois nous dit :
« Quitte ta charrue, tes champs, ta femme, tes enfants. Va-t'en tuer là-bas un paysan comme toi, que tu ne connais pas, que tu n'as jamais vu, qui ne t'a rien fait. — Va ravager son champ, pendant que le tieij va rester en friche. — Peut-être est-ce lui qui te tuera, — mais ça me couvrira de gloire. »
Nous dirions à ce monarque : « Si vous avez une querelle avec un autre potentat, — battez-vous ensemble tous les deux. — Nous, les deux peuples, nous vous regarderons faire. —
192 LKS BÊTES A liO.N DIEU
Peut-être parierons-nous une pièce de trente sous chacun pour le nôtre, — et, ensemble, nous boirons, l'affaire finie, nos trente sous au cabaret. »
SULLY
Grâce à la paix que nous avions bien gagnée, grâce à l'ordre dans nos finances, voilà quelle était la situation de la France quand on assassina si méchamment et si bêtement le meilleur des rois.
Henri avait trouvé le peuple accablé sous le poids insupportable de tailles, impôts et tributs, et la couronne engagée de plus de deux cents millions. Son principal exercice fut un soin continuel qu'il apporta pour soulager son peuple, acquitter les dettes du royaume et rétablir par son industrie un bon ordre en toutes sortes d'affaires, bon monarque et persévérant, il travailla tant heureusement...
HENRI IV
Avec votre aide, mon bon maître de l'artillerie !
SULLY
Qu'à sa mort il avait rendu son peuple content, opulent et à son aise, — la France dégagée, — les coffres remplis de trésors, — ra-
choté pour soixante-dix millions de domaines, charges et rentes, — mis en réserve des moyens de recouvrer soixante millions, sans l'ouler son peuple, et si bien ménagé les revenus que, dans trois ans, il voulait et eût pu remettre toutes les tailles à ses sujets.
HENRI IV
J'aurais surtout mis à exécution un projet (jue j'avais bien à cœur — celui de l'établissement de la * république chrétienne » pour assurer à jamais la paix aux peuples de l'Europe. — J'avais déjà amené âmes idées un certain nombre de souverains, entre autres ma grande amie la reine Elisabeth d'Angleterre, qui mourut avant moi.
On devait établir des bornes et limites raisonnables et certaines à toutesles grandes dominations, — royauté ou république peu importe, — et tous s'engageaient àse réunir pour repousser celui qui ferait la moindre tentative pour sortir de ses limites.
Que de sang épargné ! — Que d'argent employé à améliorer l'agriculture ! — Sang et argent si follement dépensés en guerres si cruelles, si incertaines, si ruineuses pour tous. Et aujourd'hui, si on parle d'alliances entre les rois et les peuples, c'est pour s'approprier et
se partager des dépouilles. C'est une complicité de brigandage. — Supposez que j'aie assez vécu, pour réaliser ce projet de la « république chrétienne ». Supprimez toutes les guerres qui ont eu lieu depuis ma mort. Quels seraient aujourd'hui la population, la richesse et le bonheur de tous les pays qui la composaient !
FRÉDÉRIC
Voici l'heure où Mercure amène les morts de la veille à Caron. — Je vais tâcher de le décider à pointer un message de ma part à mes Prussiens.
Je veux leur faire comprendre que celui que de Moltke et tant d'autres insensés appellent le << grand chancelier » fera peut-être du mal à la France. — Mais, sans parler des chances si incertaines de la guerre, sans oublier que les Français ont, dans le temps, passé trois années à Berlin, — il est certain, — et ce n'est plus un peut-être, qu'il fait dès à présent un grand mal aux Allemands, surchargés d'impôts et menacés à chaque instant de partir en guerre.
Le courant d'émigration qui s'est établi de l'Allemagne en Amérique ne désigne pas un peuple heureux ni qui doive se féliciter de ceux qui régnent sur lui.
LES nivTES A liON 1) I K U 195
Des conquêtes ! mais, malheureux ! celui d'entre vous qui a les plus petits États en a déjà plus qu'il n'en peut gouverner sagement.
FRÉDÉRIC
Pauvre Allemagne !
HENRI IV
Pauvre France !