PIEGES
PIECES EN ÏRAIX, EBAUCHEES, COMMENCEES
La toute petite fille qui partage son lait avec un serpent qu'elle retrouve chaque fois à la même heure, au même endroit buissonneux et pierreux, où elle vient s'asceoir. Comme elle maigrit, on la surveille et l'on voit le serpent que l'on tue. Mais, privée de son hôte, de son convive silencieux, la petite languit et meurt.
Le vieil aspic dans sa gourle.
L'orfraie et la cloche.
LES UETES
L'enfumé : dans sa caverne à deux issues, le renard, en toute sécurité, du fond de l'ombre, regardant brûler le feu d'un œil presque aussi fla'mboyant.
La tigresse nourrice.
Larmes de crocodile (qui pleure ses pei^its enlevés).
Amours de boas.
Les hôtes d'une forêt, tous âgés, tous blessés, fraternisant par la communauté de leur mutilation et de leur vieillesse.
Chez eux ayant même endurance De leur pitoyable destin, Ce qu'avait empêché l'instinct Est fait par l'âge et la souffrance.
Un bal d'oiseaux-moiiches.
Désespoir de l'orang-outang regrettant la mort de la femme qu'il avait enlevée.
Les araignées mélomanes sortant de leurs trous et se laissant pendre extasiées au bout de leur fîl, tandis que joue sur une épinette une vieille châtelaine fantomatique dans une salle de donjon délabré.
Nostalgie de perroquet répétant désespérément à satiété le mot appris : soleil, comme s'il en comprenait la signification.
Cimetière d'éléphants.
Voyage des grues.
La grenouille jaune narguant par la longueur de ses sauts les serpents qui la guettent.
Les deux grenouilles, la jaune et la verte, cette dernière par sa compagne ayant appris à sauter comme elle-même et à narguer avec elle toutes les embûches de l'ennemi.
L'homme vampire tombant dans un marais et pompé à son tour par des sangsues.
Le caméléon.
Duel k mort de baleines.
Combat de crapauds.
La chienne perdue, devenue par l'abandonde son maître la femelle d'un vieux loup.
La vache aux oiseaux (charmeuse de tout ce qui voltige, chardonnerets, pinsons]... Par leur présence la défendant si bien des taons qu'elle n'a plus à s'émoucher. Bramant d'aise quand des papillons lui fleurissent les cornes, pendant qu'une pie danse et tire des allées sur la ligne osseuse de son large dos.
Le chien du saltimbanque faisant signe à son maître que l'âne peine à tirer la voiture, qu'il demande à être attelé devant pour le soulager.
Confiant et soupçonneux, l'homme guéri de la défiance par la confiance de son chien.
^IG Les bêtes
Le buffle dans une clairière de forêt ayant toute Tombre, tout le vague et l'indécis sur son corps, toutes les frissonnantes clartés stellaires sur ses cornes, semblant incarner la nuit par son aspect fauve et solennel.
L'autruche et le boa (leurs énormes repas rendus confortables par le mutuel travail de digestion qui les inertise).
L'ensorceleur des ronces. Le vieux lièvre neutralisant assez le plus épais fouillis d'épines, si triangulaires, aiguës, venimeuses qu'elles soient, pour s'y blottir au plus creux ; impénétrables à tout chien de chasse, ces terribles abris le recèlent durant le jour et la soirée ; il dort tout ce temps se sachant en sécurité, ne sort qu'à la grosse nuit pour manger et se désengourdir les jambes.
De la nue et des airs, de la terre et des eaux, Des arbres claquant lourds ainsi que des drapeaux, Le soleil mort finit d'ensanglanter les teintes. Voici, mystérieux, dans un vague de plaintes. Le monarque des nuits couronné de crapauds.
Dans la spectrale horreur des formes et des plaintes. Le roi Ténèbre vient couronné de crapauds.
Roitelet de nénuphars (sautillant sur les larges feuilles dont la fleur jaune ou blanche semble souvent toute verte à son milieu, remplie qu'elle est par le blottissement de mainte grenouille).
Le langage des betes entre elles et avec l'homme.
Vengeance et reconnaissance des bêtes entre elles et à l'égard des hommes.
Les bêtes fantastiques.
âiâ LES BETES
Voici les animaux terribles et hideux
Que souvent à la fois eng-endrent toutes deux,
La nuit et la terreur humaine, L'enchantement nocturne et la peur des ténèbres.
Suicide d'une mule de moulin, regrettant la mort d'un âne, son compagnon et son mâle fécondeur qu'elle avait connu depuis sa naissance, résistant aux tentations de l'herbe et du foin, se laissant mourir de faim.
La charmeuse d'orfraies. Au crépuscule. L^diote ou la folle appelant par ses miaulements et chansons pleureuses les oiseaux de nuit qui viennent autour d'elle, ensorcelés, charmés. Un sur chaque épaule^ un sur la tête.
Au clair de lune ayant comme un nimbe d'orfraies. Rêvasse en chantonnant dans les châtaigneraies.
Le chien cherchant la tombe de son maître parmi les croix, s'arrctant sur une fosse fraîchement
couverte et dans] ses sanglots de joie semblant dire :« C'est toi, je te hume, je te sens et je te reconnais malgré la pourriture. »
Petit-Loup ^le chien de Bel-Air), fidèle à sa consigne, emmenant et ramenant les bœufs à l'heure, incorruptible, intentable.
Le voleur volé. Chemineau, dans un ravin très retiré, comptant le produit de son vol, s'endormant, pris de boisson, et ne retrouvant plus son argent, à son réveil ; comprend alors qu'il a été volé par une pie qui, curieuse et goguenarde, voltige et sautille dans son voisinage.
Les porcs, chercheurs de trufîes.
Tandis qu'un vieux verrat, avec un air larluffe, Exploite pour lui seul tout le coin qu'il détruffe.
La vipère dans l'arbre.
Le ravin des mouches, vallée où on encave des chevaux.
Mon chien Pistolet. Son comique. Exprimant ses réussites ou sa déception par le triomphal ou le penaud de sa face. Étant arrivé par l'habitude et la volonté dans l'endurance à manger la soupe bouillante pour — ayant en un clin d'œil lapé la sienne — engloutir avant qu'elle fût suffisamment refroidie pour eux, les parts respectives de ses camarades. Vous lâchant dans sa pensée quand il se décide à vous suivre, pris de paresse, en goût de manger de la charogne ou depolissonner avec les chiennes, ayant alors l'œil si atone, la tête et la queue si basses, le trottinement si préoccupé qu'on sent très bien qu'il ne vous accompagne un peu que pour la forme et qu'il guigne l'endroit favorable d'où, le plus tôt possible, il va pouvoir s'esbigner ; aboyant après la borne kilométrique, vue pour la première fois, et pissant contre elle ([uand après observation il a reconnu que cet épouvantai! n'était ({u'une pierre.
Poulot, le chat du docteur, envoyé mort à Fresselines pour y être enterré dans le jardin,
PIÈCES EN TRAIN, ÉBAUCHÉES, COMMENCÉES 22t
cimetière de bêtes : la plus saisissante émotion devant ce cadavre de chat semblant dormir en arc ! enveloppé d'un linge fin (serviette) épingle d'épingles de nourrice. Une fleur jaune symbolisant entre ses pattes le pieux regret du souvenir. Sorti d'une caisse en plomb, soudée aux ouvertures et encore enfermée dans une caisse en bois.
L'enfant qui un jour sauve un petit aiglon qui, devenu grand aigle, le sauve (la ronce et ses complices s'étant concertés: le mauvais champignon pour le faire glisser, la rorfce pour l'enchaîner, le roc pour l'écraser et le torrent pour emporter son cadavre).
La chèvre bure. Ayant, comme un fer rouge, marqué de ses cornes les mains de Joseph Deverson qui les avait saisies dans la colère de sa terreur.
Le loup-garou. 11 faut, avant de sauter un échalier, se couper le poignet et jeter sa main au loup diabolique, sans quoi on est mort. Un paysan qui rapportait de la ville une serpe neuve et de la
viande, frappe l'cchalierde sa serpe, en même temps qu'il jette sa viande au loug-garou. De la sorte il sauve sa vie.
Le génie de la rivière. Un homme me raconte qu'il ne pêche plus, un soir de pêche, après des années de captures innombrables de poissons, ayant vu surgir devant lui un être couronne d'anguilles qu'il prit d'abord pour d'énormes serpents^ qui lui saisit dans sa carnassière tous ses poissons, les ranima de son toucher, les remit à l'eau en lui disant d'une voix imitant un murmure de l'eau qui aurait syllabisé des paroles : « Si jamais tu repêches, où que tu sois, tu me verras apparaître, et à l'inverse de ces poissons que j'ai touchés pour les faire revivre, je te toucherai, toi pour te faire mourir ! »