‹ Les bibliothèques populairesChapitre 6 sur 6 · LES DOTATIONS PARTICULIÈRES · texte numérisé non relu

LES DOTATIONS PARTICULIÈRES

Je vais plus loin. En supposant que le concours delà législature et celui des municipalités de ville soit acquis au mouvement, — ce qui est déjà un fort joli point de départ — il nous faut pouvoir encore compter sur les largesses de ceux de nos concitoyens qui sont favorisés des biens de la fortune.

Nous n'avons point, il est vrai, comme aux Etats-Unis, de ces Crésus qui nagent dans un océan de millions et qui peuvent risquer des dotations dont le chiffre éblouit, maiscela n'est pas strictement nécessaire. Qu'on suppose seulement qu'obéissant à l'un de ces sentiments qui sont l'apanage des grands cœurs, les capitalistes de Québec et de Montréal, ceux qui ont eu le bonheur d'amasser une jolie fortune dans le commerce ou dans l'industrie, mettent l'épaule à la roue, consacrent respectivement une parcelle de leur revenu à l'entreprise, et le problème que nous discutons reçoit — pour le plus grand bien des classes populaires — une solution immédiate; la bibliothèque est fondée en quelques semaines, son existence est assurée et le nom des bien-

faiteurs canadiens qui ont contribué à l'accomplissement de cette œuvre humanitaire s'impose à l'éternelle reconnaissance de la postérité.

L'exemple de l'écossais Carnegie, qui vient de doter la ville de Pittsburg d'une belle et spacieuse bibliothèque, est l'un de ceux qui peuvent être cités avec avantage à nos compatriotes disposant d'une certaine fortune et mus en même temps du noble désir de se rendre utiles à la société.

Avant de verser entre les mains des autorités de la ville de Pittsburg ce royal cadeau que vous connaissez, M. Carnegie s'était demandé tout d'abord quelle affectation spéciale il pourrait donner à ses millions et à quelle œuvre il devait s'attacher de préférence.

Après avoir pas?é en revue dans son esprit les diverses manières honorables d'utiliser sa fortune pour le plus grand bien de ses sem blables, il s'arrêta à deux projets qui lui parurent d'une importance également capitale : la fondation d'une grande école ou université ou la création d'une bibliothèque publique et gratuite. Ce dernier projet toutefois lui souriait plus que le premier et il va nous en communiquer la raison :

" Quand j'étais enfant, à Pittsburg, dit-il, le colonel Andersen, dont le nom m'inspirera

toute ma vie le sentiment de la plus vive gratitude, avait eu l'idée charmante d'ouvrir aux garçons de la ville sa petite bibliothèque de quatre cents volumes, pas plus. Chaque samedi, sans faute, il se donnait la peine de rester chez lui toute l'après-midi pour remplir en personne les fonctions de bibliothécaire et procéder aux échanges de livres.

" Il faut savoir avec quelle fiévreuse impatience nous attendions cette bienheureuse journée du samedi, pour comprendre le bien qu'on peut faire par de pareils moyens.

" Mon frère et M. Fipps, qui ont été depuis les associés de toute ma vie, partageaient avec moi le bénéfice de cette généreuse idée du colonel Anderson. C'est alors que je me suis promis, si jamais je devenais riche, de rendre à d'autres enfants par l'organisation de bibliothèques gratuites, les joies que j'ai dues à cet excellent homme."

M. Carnegie a tenu parole. Grâce à sa générosité, grâce aussi à l'heureux souvenir dont il s'est inspiré, les ouvriers de Pittsburg verront s'ouvrir devant eux, d'ici à quelques semaines, les portes de l'une des plus belles institutions de l'Amérique.

Je comprends qu'à Québec surtout, les Carnegie nous faisant absolument défaut, l'on ne peut être admis à escompter de pareilles prodigalités. Toutefois si notre sol un peu ingrat ne voit point surgir de ces fortunes colossales

8i nombreuses aux Etats-Unis, nous en comptons encore de fort respectables et de fort enviables.

Je ne voudrais, pour aucune raison, commettre une indiscrétion coupable, mais pour peu que je voulusse m'en rapporter à des faits de notoriété publique, je pourrais citer, de mémoire, dix à quinze noms pris indistinctement dans les rangs du commerce et de l'industrie, des noms qui sonnent très haut dans le monde financier, et dont les porteurs pourraient, sans gêner en aucune façon leur train de vie, faire en petit pour notre population ouvrière ce que le richissime M. Carnegie a fait en grand pour la ville de Pittsburg.

Quoiqu'il en soit, nous ne devons point désespérer de l'avenir. L'idée qui a été lancée est trop noble et trop grande, et l'œuvre que l'on veut accomplir trop belle et trop patriotique pour ne pas raccoler avant longtemps des adhésions qui lui permettent de s'épanouir dans tout son éclat.

Fin.

Page 1