‹ Les bijoux, anciens et modernesChapitre 1 sur 250 · SEP · texte numérisé non relu

SEP

PRÉFACE

Voici un livre à la fois savant et aimable, qui, à ce rare mérite, joint celui-ci, particulièrement appréciable à Theure présente : c'est qu'il s'adresse aussi bien aux archéologues qu'aux femmes, aux artistes qu'aux ouvriers de l'industrie, et qu'à tous il est appelé à rendre un service dont on va tout de suite comprendre la portée.

L'auteur — M. Eugène Fontenay, que la mort, une mort précoce et cruelle, a frappé le 7 mars dernier, le lendemain même du jour où il venait de remettre à l'éditeur le bon à tirer définitif de son ouvrage — a été l'un des plus remarquables fabricants de bijoux de notre époque. Artiste éminent, il ne s'est pas contenté d'inventer, de dessiner et d'exécuter parfois lui-même, en praticien consommé qu'il était, de véritables chefs-d'œuvre de joaillerie et d'orfèvrerie ; il a su unir au savoir technique le plus complet les connaissances théoriques et l'érudition les plus étendues. De telle sorte que cette Histoire des bijoux^

II PRÉFACE

dont il a poursuivi et mené à bien Tachèvement, qui a été l'occupation exclusive, passionnée des dernières années de sa vie, il Ta écrite avec la double autorité de Thomme de métier, de l'artiste en pleine maîtrise, et de l'archéologue sûr de lui, capable d'appuyer ses démonstrations historiques de toutes les garanties et de tout le prestige d'une expérience personnelle devant laquelle on ne peut que s'incliner.

Cette situation particulière de l'auteur, qui' lui a permis d'éclairer sa lanterne de critique au contrôle de la certitude professionnelle, l'a servi d'autant mieux dans son travail qu'il n'existait pas d'ouvrage d'ensemble sur les bijoux. 11 a fallu, pour ainsi dire, constituer de toutes pièces cette histoire, remonter aux origines, examiner et analyser des documents plus ou moins authentiques, vagues ou incomplets, chercher à préciser ce qui était douteux, en un mot, procéder avec méthode à un inventaire minutieux, fatigant, inexorable, de toutes les œuvres célèbres de la bijouterie ancienne ou moderne. C'est à ce prix qu'il était permis d'espérer de dégager du fatras des connaissances incertaines qu'on possédait de ce sujet, des légendes qui ont cours, des demi-clartés que les découvertes archéologiques faites en ces dernières années ont jetées sur la technique des bijoux antiques, une histoire réellement solide, intéressante, utile pour les archéologues qui s'efforcent d'interroger les industries du passé afin de pénétrer les secrets de la vie des peuples, utile pour les artistes qui ont besoin de connaître les procédés de leurs illustres devanciers, utile enfin pour les femmes qui doivent s'initier aux mystérieuses lois de l'art et du goût auxquelles obéissent, en dépit des folies de la mode, les bijoux qui servent à parer leur beauté.

PRÉFACE. jii

M. Eugène Fontenay s'est livré à ce labeur avec une conscience exemplaire. Retiré des affaires après une existence entièrement consacrée au travail, il eût pu se reposer sur des lauriers brillamment conquis dans les tournois internationaux ; il eût pu, comme tant d'autres, jouir des loisirs que lui avaient créés trente années d'efforts : mais cet esprit charmant, perpétuellement en activité, toujours mis en haleine par la chasse aux idées, — ces papillons des âmes artistes qui nourrissent le fin tissu de leurs ailes diaprées en butinant sans cesse les cœurs, — n'était pas fait pour le repos. Je me rappelle Taccueil qu'il me fît, le jour où j'allai lui demander pour la Revue des arts décoratifs, dans laquelle je comptais les publier, ces études sur les bijoux qui devaient former ensuite un volume. M. Fontenay se récusa tout d'abord ; il me répondit qu'il ne se sentait pas le courage d'entreprendre une si longue besogne, qu'il ne prétendait pas au titre d'écrivain ; que son métier était de faire des bijoux et non d'en raconter l'histoire ; enfin, il appela à son aide tous les arguments que la modestie excessive suggère d'ordinaire. Quand je fus parvenu à le décider, quand je lui eus sommairement indiqué le plan du travail tel que je le comprenais, quand il eût lui-même commencé à y réfléchir, il se donna corps et âme à cette besogne avec un entrain, une persistance, une assiduité, une passion véritablement admirables. Complètement maître de son temps, il se mit à parcourir l'Europe, alla en Allemagne, en Italie, en Angleterre, pour revoir les musées qu'il connaissait déjà, pour étudier les collections de bijoux les plus fameuses, dessiner les types curieux, comparer les formes, les ornements, et pénétrer enfin tous les secrets d'exécution avec la supériorité de sa magistrale compétence. Et c'est de cette façon qu'il est parvenu

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à écrire ce livre qui est, on peut le dire, unique en son genre, en même temps très érudit et tout à fait charmant, rempli d'aperçus nouveaux et de détails ignorés sur les bagues, les bracelets, les colliers, sur tous ces ornements précieux dont la femme a aimé à se parer depuis que le monde est monde, et que Tart a revêtus de sa grâce.

Il y avait à choisir entre deux méthodes pour la composition de cet ouvrage : ou bien retracer l'histoire des bijoux successivement chez chaque peuple, en remontant aux temps les plus reculés pour arriver à notre époque ; ou bien s'attacher séparément aux diverses espèces de bijoux en les étudiant l'un après l'autre, en suivant leurs transformations à travers les âges, en disant leur rôle, leur caractère, le caprice de leur dessin ou de leurs attributs. C'est cette dernière méthode qu'a adoptée l'auteur. Elle présente, en effet, un avantage auquel il devait tenir : elle limite au strict nécessaire les considérations générales, favorise la clarté et la précision, circonscrit nettement le sujet, et, par conséquent, met en leur plus vif relief les choses que l'auteur a à nous apprendre, tout en laissant à chaque chapitre un intérêt distinct et nouveau. De plus, elle concourt à donner à ce livre toute sa valeur de critique artistique, en concentrant tour à tour l'attention sur un seul objet à la fois, en faisant considérer sous des aspects multiples chaque pièce de la parure, de façon que le lecteur peut se laisser aller aux fantaisies anecdotiques du récit ou aux digressions érudites, sans perdre un seul instant de vue le côté esthétique auquel il est constamment ramené et qui domine tout le reste.

PREFACE. V

C'est qu'il est difficile, quand on parle de bijoux, de s'astreindre aux rigueurs d'un plan formellement logique, et de ne point céder aux séductions qu'évoque l'histoire de ces menus et délicats ornements. Songez donc ! L'humanité a vécu des milliers d'années sans connaître les machines à vapeur, sans soupçonner la force de l'électricité, sans savoir les secrets de rimprimerie ; mais elle avait, dès les premiers jours de son origine, inventé les bijoux. Le bijou est donc un document fondamental pour la science ethnologique, pour le naturaliste, pour le philosophe, pour l'historien. Étant donné que, pour les hommes et les femmes, se parer est un des instincts les plus promptement éveillés même chez les races primitives, chez les sauvages, il s'ensuit qu'il n'existe pas d'objet d'une signification plus complète, plus intime, plus remarquable pour la connaissance d'un peuple, pour ses mœurs, son caractère, son tempérament, sa vie intellectuelle et morale, a Montrez-moi les bijoux d'une nation, et je dirai ce qu'elle est! » pourrait s'écrier l'historien. Car, remarquez-le, s'il n'existe pour les bijoux qu'un certain nombre de types, presque toujours les mêmes, de quelles innombrables inventions, de quelles inépuisables variétés, selon les latitudes, selon les temps, selon les modes, leurs formes, leurs ornements n'ont-ils pas témoigné ! C'est que les bijoux ont ceci de particulier qu'ils font partie du costume, qu'ils servent au décor de l'individu, qu'ils sont la traduction directe, immédiate, de sa manière d'être, de ses usages, de ses pensées, de sa situation sociale. La bijouterie, encore plus que les objets d'orfèvrerie, nous livre l'état d'une civilisation, nous fait pénétrer au cœur d'une société en nous initiant à ses mœurs, à ses rêves de luxe, à ses secrets de toilette ou d'alcôve, car elle s'attache à la per-

VI PRÉFACE

sonne, tandis que l'autre appartient au mobilier. Un plat d'argent, une aiguière ciselée, une croix, un calice, sont des travaux d'orfèvrerie ; ils servent au décor de la maison. Une bague, un collier, une montre, tout ce qu'on porte sur soi : un étui, un flacon, une tabatière, un drageoir, et même un poignard, une armure d'or, une épée à la coquille incrustée de pierreries ; voilà de la bijouterie, car ces objets sont exclusivement destinés à compléter le vêtement ou à satisfaire aux fantaisies individuelles des futilités plus ou moins luxueuses.

Et voyez avec quelle ir^éniosité chaque partie du corps humain a été revêtue d'un bijou qui lui est propre! La tête a la couronne, lé bandeau, le diadème, le taenia, le casque, les épingles à cheveux, le stylet ou la flèche, l'aigrette, les affiquets, les fleurs, la ferronnière, le frontier, les plaques ou fers des Hollandaises, le cache-malice d'Auvergne, le peigne, la résille, les fourches des Japonaises, les épingles et les chaînes de bonnet, pour ne nommer que les ornements de femmes. Mais les hommes ont aussi leurs couronnes, insignes de puissance; leurs casques d'or et d'argent, insignes militaires; la tiare et la mitre, insignes religieux, et jusqu'à l'enseigne, ce si gracieux bijou des xv* et xvi* siècles. — Pour les oreilles, il y a les boutons, les boucles, les pendants, destinés à accompagner l'air du visage. — Au cou : le collier, la chaîne, le carcan, le haussecol, la médaille, le reliquaire, la croix, le pent-à-col, les perles, les amulettes et la bulle, ce joli bijou perdu. — Au col encore, ou sur la poitrine, non plus sur la peau nue, mais bien sur le vêtement : la broche, l'épingle, le fermillet, la fibule, les plaques de corsages, les fermoirs et les mors de chapes, la patère, le

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poitrail, les plaques de seins, les boutons, les ferrets, le reliquaire, le médaillon, la chaîne d'ordre et toutes les croix et les ordres. — A la taille : la ceinture, Tagrafe, la boucle, la chaîne, les patenostres, l'escarcelle, la montre, la châtelaine, les claviers, les plaques de fermoirs, les netzkés, le flacon. — Aux bras : les anneaux et les armilles, les bracelets, spinthers, péricarpes ou dentrales, les torques gauloises ou romaines, les chaînes et les manicles. — Aux jambes : les anneaux ou periscelis, et ces jolis ornements qui sonnent en cadence quand la danseuse indienne se meut et les agite. — Aux mains : l'anneau, la bague exquise dont l'histoire merveilleuse ouvre le présent livre, avec ses légendes, ses fantaisies, ses surprises; avec la description de ses amoureuses figurations ou de ses austères attributs, depuis l'anneau des fiançailles et l'alliance des époux jusqu'à l'anneau d'investiture que les princes recevaient du pape, depuis l'anneau de saint Pierre jusqu'à l'anneau du doge, qu'il jetait à l'Adriatique, depuis la bague à tirer de l'arc jusqu'à Tanneau gravé qui servait à sceller toute chose avant l'invention des clefs et des serrures. Comme ajoute l'auteur^ à qui j'emprunte cette énumération, on voit de combien de bijoux peut se parer le corps de l'homme ou de la femme : il y en a pour tous les âges, pour toutes les conditions; pour l'enfant, pour la jeune fille, pour la mère; il y en a pour l'homme, bourgeois ou soldat, pour l'esclave comme pour l'homme libre; il y en a pour le sauvage comme pour les raflSnés de la civilisation; il y en a pour le roi, pour le prince, pour le capitaine, pour le page, l'évêque, le prêtre et le clerc ; il y en a pour l'idole, il y

I . L. Falize : Conférence sur les bijoux, faite à la bibliothèque Forney, en 1886.

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