Les dégénérescences
particulier et un état mental particulier. « Aux difformités cérébrales qui se révèlent par des stigmates d’ordre psychique, correspondent des malformations nombreuses des autres organes, qui se révèlent par des stigmates d’ordre physique. »
Legrain énumère les principaux stigmates physiques qui marquent le dégénéré d’un cachet indélébile, et nous notons les suivants : implantation vicieuse des dents, développement exagéré des glandes mammaires, bassin élargi, féminin, atrophie des testicules.
11 suffit de parcourir mes observations pour voir que tous les sujets présentent plusieurs de ces signes caractéristiques. D’autre part, j’ai prouvé que ce sont presque tous des héréditaires, lorsque j’ai étudié les causes de la gynécomastie.
Mais à quelle classe de dégénérés appartiennent les gynécomastes ?
Je n'hésite pas à les ranger parmi les débiles, ces êtres à intelligence peu développée, qui possèdent peut-être quelque mémoire, mais peu ou point la faculté d’assimilation; chez qui les impulsions souvent paralysent la volonté. Enfants, ils ont eu toutes les peines du monde à apprendre à parler; adolescents, ils font le désespoir de leurs maîtres et de leurs parents par leur inaptitude à tout travail et à toute étude, par l’ingratitude de leur mémoire, leur impossibilité de fixer leur attention, et souvent par leurs vices précoces et leurs mauvais instincts.
Le nommé Guimart, observé par Bédor, était manifestement un débile.
Voici d’ailleurs son histoire l.
1. Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacie, t. XXV, p. 171, octobre 1812.
L’AME DES GYNÉGOMASTES
J. -B. Guimart, âgé de vingt et un ans, natif de Ginabat, canton de l’Ain, département de l’Auvergne, est l'individu dont il s’agit. Chargé de le visiter, je m’aperçus avec surprise, en lui découvrant larégion épigastrique, que sa poitrine avait le même aspect que celle d’une fille bien constituée de quinze à seize ans, ce qui me porta de suite à vérifier le sexe du sujet dans son organe le plus caractéristique. J’y rencontrai tous les signes extérieurs du sexe masculin dans l’état naturel ; mais la verge, d’après l’aveu du malade, n’a jamais éprouvé la turgescence propre à l’acte vénérien ; et les testicules, quoique dans le nombre et la position qui leur sont le plus ordinaires, sont réduits pour le volume à celui d’une petite noisette. Reportant mes regards sur le premier phénomène que j’avais remarqué, je vis deux éminences hémisphériques très distinctes, circonscrites dans un espace d’environ quatre pouces, de chaque côté de la poitrine, sur l’épanouissement des grands pectoraux, et se perdant doucement du côté de leur jonction, comme vers le cou, les épaules et les hypocondres. Ces éminences ont une consistance et une mobilité exactement semblables à celle qui est déterminée chez les femmes par le développement des glandes mammaires. Elles sont de même revêtues d’un tissu plus blanc et plus fin que le reste du corps; surmontées chacune d’un mamelon dont le chatouillement excite l'érection, et qui est entouré d’une aréole exempte de poils et ayant une couleur vermeille. Le toucher de ces parties lui cause une sensation douloureuse, principalement la tumeur gauche, qui estplus volumineuse que la droite, et dont il paraît ne supporter qu’avec peine le plus léger contact.
Lejeune homme est d’une faible complexion ; sa peau est blanche ; ses cheveux sont châtain clair ; il a le poil ras et un fin duvet se montre à peine sur son menton. Son idiosyncrasie se rapporte au tempérament pituiteux et flegmatique des physiologistes. Son air est humble et lan-
guissant; son visage est rond, pâle et bouffi ; ses yeux, couverts et enfoncés, paraissent n’oser soutenir les regards des autres. La taille est d’environ 3 pieds 3 pouces ; ses membres grêles, mais droits; toutes les formes généralement adoucies, mais les hanches pas plus évasées qu’à l’ordinaire. Les chairs sont lâches et molles, ses gencives sont décolorées, et l’émail de la plupart des dents gâté vers la couronne.
Le costume de notre sexe l’incommode, autant que les manières lui en paraissent étrangères; car une cravate, un gilet fermé pour se garantir du froid, gênent sa poitrine el lui causent de fréquentes oppressions, qu'il ne peut soulager qu’en se dépouillant le haut du corps.
Il m’a dit que son frère, Jean Guimart, de trois ans plus âgé, avait aussi une gorge, et encore plus considérable, mais que ses sœurs n’avaient rien de plus ni de moins que les autres femmes.
L’époque à laquelle ses mamelles se sont développées a précédé de plusieurs années l’âge où la puberté les fait s’arrondir chez les filles ; car il m’a dit qu’elles s’étaient formées vers la septième année.
Son langage est obscur, très incorrect, et quoique ayant vécu dans les casernes ou, dit-il, il n’était pas mal, il n'a rien contracté de la jactance soldatesque.
Guimart, du plus loin qu’il s’en rappelle, fuyait toujours la lutte, la course, le saut, le jet de pierre, et avait de l’éloignement non seulement pour la gymnastique, premier plaisir des petits garçons, mais encore pour leur société.
En grandissant, son humeur nonchalante ne changea point. Il ne s’est, dit-il, jamais battu, mais seulement disputé de loin en gardant les moutons sur la montagne. L’habit de soldat qu’il porte maintenant ne semble guère l’avoir rendu plus belliqueux. Il craint les morts et surtout l’obscurité. Il a ce naturel timide qu'on ne doit qualifier du titre flétrissant de lâcheté que lorsqu'il fait manquer à ce
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que l'on se doit, et trahir les devoirs d’une place occupée volontairement dans la société. 11 donna un trait de ce caractère le soir de l’incendie d'une maison. Il était si fort saisi de terreur qu’il ne savait où se mettre et pensait, à ce qu’il m’a dit, que les Anglais s’étaient emparés de la ville.
Apathique, de son propre aveu, il n'a jamais eu d’attachement pour personne, même dans sa famille; je le crois aussi incapable d’aversion. Mort à toutes les jouissances, la musique ne l’amuse pas, et il n'a jamais eu même l'idée de chanter.
Incapable d’aucun excès, un verre de vin lui suffit et davantage l'incommode au même instant.
Les deux sexes lui sont également indifférents et même étrangers; l’infortuné ignore et ne doit jamais connaître ce besoin qui sollicite de rechercher une cohabitation dont l’attrait dédommage à lui seul de tous les maux de la vie, et dont le résultat est si important pour la société. Enfin, on pourrait dire de cet être misérable qu’il offre l’exemple tout à la fois d’un homme manqué et d’une femme incomplète.
On n’a qu’à lire les autres observations que j’ai citées au cours de cette étude, et on n'aura pas de peine à se convaincre que presque tous les gynécomastes sont des êtres inférieurs au point de vue intellectuel, en un mot des débiles.
B..., un de ceux que j’ai observés à la Santé, bien qu'il soit allé à l’école assez longtemps, sait à peine écrire et ne connaît pas la table de Pythagore. Ses réponses, obscures et enfantines quelquefois, révèlent une intelligence très peu ouverte. D’ailleurs, il n’a jamais pu apprendre aucun métier. Chez lui la volonté est paralysée par les instincts : bien qu’il n’ait que vingt ans, il a déjà subi cinq condamnations pour vagabondage, maraudage, vol à l’étalage. Ce n’est pas un criminel dangereux; il reculerait devant la moindre violence, mais il est absolument incorrigible; il ne
témoigne aucun regret de ce qu’il a fait, et il est probable qu'aussitot sorti il recommencera. Ce cas est des plus nets. Ce gynécomaste est non seulement un faible d’esprit, mais c’est aussi un impuissant de volonté, un instinctif.
Seul le sujet observé par le I)1 Guillot pourrait être rangé parmi les dégénérés supérieurs. C’est un être bizarre, un garçon paresseux, très préoccupé de sa personne, sans énergie, ayant la manie de l'ordre.
Nous avons dit combien les eunuques se rapprochaient des gynécomastes. Eh bien, tous les auteurs ne se plaisentils pas à reconnaître le peu d’intelligence, les vices et les mauvais instincts des eunuques? Tous ne les peignent-ils pas comme des êtres vils, méchants et pusillanimes?
C’est à peine si, en parcourant l’histoire ancienne, on trouve quelques eunuques doués d’une intelligence supérieure, tant il est vrai que la dignité de l'homme réside en grande partie dans ses testicules.
On n'en cite que quelques-uns : Phavorinus, le philosophe; Aristonicus, général de Ptolémée; Narcès, chambellan de Justinien, qui commanda en chef et battit les Goths à Nocera ; Aly, grand vizir de Soliman II ; Kaffour, qui gouverna l’Égypte pendant vingt ans; Hassan, qui défendit Alger contre Charles-Quint; Sarou-Taki-Khan, premier ministre du schah de Perse.
D’autres ne furent élevés par les rois que pour de criminelles complaisances et pour le malheur des peuples : Sporus, sous Néron; Plotin, sous Ptolémée ; Farinelli, sous Ferdinand III.
Les Romains avaient un tel mépris pour les castrats qu’ils refusaient leur témoignage en justice.
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Tous ces faits historiques sont pleins d’enseignements, et il me semble bien difficile de ne pas faire des eunuques et des gynécomastes des dégénérés, des débiles et souvent des instinctifs.
Avant de terminer ce chapitre, je tiens à faire remarquer que ce que je viens de dire ne saurait s’appliquer à ces gynécomasties que j’ai appelées accidentelles. Dans ces cas, bien qu’il y ait déviation du type spécifique, elle est simplement accidentelle, et l’état mental de ces sujets ne présente absolument rien de particulier. Néanmoins, il n’est pas rare de les voir devenir lypémaniaques, lorsqu’ils ont perdu les attributs de la virilité.
Le docteur Martin cite le cas de trois soldats qui avaient eu les parties génitales externes complètement détruites par des éclats d’obus. On parvint à les guérir, mais tous trois tombèrent dans une tristesse profonde et peu après se suicidèrent.
Ces hommes, en effet, avaient gardé dans le cœur des passions avec le désespoir éternel de ne pouvoir les assouvir. Ils avaient conservé dans un des replis de leur encéphale le souvenir des ébranlements éprouvés à une époque antérieure, souvenirs assez puissants pour allumer en eux des désirs qui provoquaient un état d’éréthisme comparable à celui qu’ils éprouvaient autrefois. Mais ces souvenirs s’arrêtaient au seuil de l’organe anéanti; la vie alors leur devint intolérable et ils se suicidèrent.
On peut bien retrancher les organes extérieurs, mais on ne tue pas les désirs intérieurs. Ce fut là l’erreur d’Origène, de Léonce d'Antioche et de leurs sectateurs ; ils se trompèrent en se rendant eunuques ; leur chasteté n’était qu’in volontaire, et ils s'ôtaient la gloire de résister par leurs
propres efforts ; ils se créèrent des regrets sans se donner une vertu.
Tout le monde a lu aussi, dans je ne sais plus quel roman de Voltaire, l’histoire piquante de cette jeune fdle qui s’endort sous un arbre et se réveille avec un homme à côté d’elle. Il la dévore des yeux et gémit douloureusement : Que chiagura d’essere sema coglia !
« Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses femmes, écrit un eunuque, et m’eut obligé, par des séductions soutenues de mille menaces, de me séparer pour jamais de moi-même, las de servir dans les emplois les plus pénibles, je comptai sacrifier mes passions à mon repos et à ma fortune.
« Malheureux que j’étais! Mon esprit préoccupé me faisait voir le dédommagement et non la perte : j’espérais que je serais délivré des atteintes de l'amour par l’impuissance de le satisfaire. Hélas! on éteignit en moi l’effet des passions sans en éteindre la cause ; et, bien loin d’en être soulagé, je me trouvai environné d'objets qui les irritaient sans cesse. J'entrai dans le sérail où tout m’inspirait le regret de ce que j'avais perdu : je me sentais animé à chaque instant; mille grâces naturelles semblaient ne se découvrir à ma vue que pour me désoler ; pour comble de malheur, j'avais toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce temps de trouble, je n’ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître, je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage dans le cœur, et un affreux désespoir dans l’âme.
« Voilà comment j’ai passé ma misérable jeunesse. Je n’avais confident que moi-même. Chargé d’ennuis et de chagrins, il me les fallait dévorer, et ces mêmes femmes que j’étais tenté de regarder avec des yeux si tendres, je ne les envisageais qu’avec des regards sévères ; j’étais perdu si elles m’avaient pénétré. Quels avantages n en auraient-elles pas pris!
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« Je me souviens qu’un jour que je mettais une femme dans le bain, je me sentis si transporté, que je perdis entièrement la raison, et que j’osai porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus que ce jour était le dernier de mes jours1... »